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Histoire & Sociétés Rurales

2014/1 (Vol. 41)


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Alain Chatriot, L’État et les groupes sociaux dans l’élaboration des politiques économiques et sociales en France au xxe siècle, dossier présenté pour l’Habilitation à diriger des Recherches, soutenance le 18 novembre à l’Institut d’Études Politiques de Paris

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Jury : Marc Olivier Baruch, directeur d’études, ehess (rapporteur) ; Olivier Dard, professeur, Université de Paris-Sorbonne (rapporteur) ; Philip Nord, professeur, Université de Princeton ; Pierre Rosanvallon, professeur, Collège de France ; Paul-André Rosental, professeur, Institut d’études politiques de Paris (rapporteur et garant) ; Nadine Vivier, professeure émérite, Université du Maine.

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En décembre 2001, Alain Chatriot soutenait sous la direction de Pierre Rosanvallon sa thèse de doctorat publiée en 2002 sous le titre de La Démocratie sociale à la française. L’expérience du Conseil National Économique, 1924-1940 (La Découverte). Actuellement chargé de recherche au cnrs au Centre de recherches historiques (crh) dans l’équipe erhimor (Équipe de recherches pour l’histoire du monde rural) à Paris, et directeur de la revue les Cahiers Jaurès, Alain Chatriot a passé ces dix dernières années à travailler sur des recherches embrassant à la fois l’histoire économique, sociale et politique. La première partie de son intervention s’est donc attachée à restituer son parcours autour de quatre grandes thématiques.

Une histoire de l’État et de ses relations avec la société civile

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Pour Alain Chatriot, il est important de sortir d’une histoire descriptive de l’administration avec des discours trop généraux et de lui redonner sa dimension politique. Pour ce faire, il s’est attaché à étudier des aspects concrets et précis de l’État au travers des formes institutionnelles comme les différents offices durant l’entre-deux-guerres ou le Conseil d’État, des moments clés comme l’entre-deux-guerres ou les années 1960, ou des figures intellectuelles. Cette histoire de l’État passe, entre autres, par une étude des interactions entre les formes de l’État et les formes sociales, ou bien, par la comparaison des formes françaises de l’État à celles de son voisin d’outre-Rhin – il a codirigé deux ouvrages franco-allemands avec Dieter Gosewinkel.

L’analyse des politiques publiques

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Habituelle chez les politistes, l’analyse des politiques publiques est bien plus rare chez les historiens. Là encore, le pragmatisme du candidat se manifeste par le suivi de politiques précises, plutôt que celui de modèles théoriques. Cette thématique fut particulièrement abordée dans le cadre du comité d’histoire des administrations du travail, de l’emploi et de la formation permanente, puisque avec l’aide de collègues historiens et juristes, Alain Chatriot a participé à la direction de deux ouvrages collectifs dont l’un sur la codification du droit du travail en France entre la fin du xixe siècle et le milieu des années 1920. Il s’est particulièrement intéressé aux réflexions théoriques, aux luttes politiques et aux rôles des groupes de pression patronaux (Alain Chatriot, Francis Hordern, Jeanne-Marie Tuffery-Andrieu (dir.), La Codification du travail en France sous la iiie République. Élaborations doctrinales, techniques juridiques, enjeux politiques et réalités sociales, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011) Cette codification du droit du travail est, pour lui, révélatrice du fonctionnement du régime, de son rapport à l’action sociale et des mobilisations réformatrices. Il s’est également penché entre autres sur la question des ententes économiques (ancêtre de la régulation de la concurrence) entre 1930 et 1950. Interdites au xixe siècle, les ententes furent l’objet d’importants débats économiques, juridiques et politiques chez les parlementaires français, notamment avec la loi du 3 décembre 1926 et le projet Flandin-Marchandeau de janvier 1935.

La consommation

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Le candidat rappelle, à juste titre, qu’en France la consommation est un thème relativement bien traité pour l’Ancien Régime et les périodes antérieures, mais qu’elle est longtemps restée le parent pauvre de l’historiographie contemporaine, contrairement à d’autres pays européens et aux États-Unis. En revanche, la particularité d’Alain Chatriot consiste à aborder des thèmes tels que les politiques de protection du consommateur, le crédit à la consommation, la distribution dans la France, les coopératives de consommation ou encore la lutte contre la vie chère. On ne peut que le remercier de combler, enfin, ce vide historiographique et permettre une continuité avec les nombreux travaux existants pour les périodes antérieures. Ses recherches sur la consommation ont fait l’objet de plusieurs articles et un ouvrage codirigé avec Marie-Emmanuelle Chessel et Matthew Hilton : Au nom du consommateur. Consommation et Politique en Europe et aux États-Unis au xxe siècle, Paris, La Découverte, 2004.

Le syndicalisme patronal

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Ce dernier thème de recherche fut principalement abordé lors de sa participation à l’équipe de direction du Dictionnaire historique des patrons français (Paris, Flammarion, 2010). Cet ouvrage qui aborde les progrès de l’histoire des entreprises, lui a permis de s’interroger sur le rôle du patronat autour des questions du paternalisme, du corporatisme et des organisations patronales. Ce dictionnaire ne se limite pas à une simple approche biographique puisqu’on y trouve également des entrées thématiques (pour moitié en volume de l’ensemble). Alain Chatriot ne s’est pas contenté de diriger ce dictionnaire puisqu’il y a rédigé plusieurs notices dont certaines ont donné lieu à des articles publiés dans des revues scientifiques comme par exemple sur la question de la réforme de l’entreprise.

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C’est dans cette même logique historiographique qu’il a effectué des recherches sur les politiques agricoles françaises depuis la fin du xixe siècle. Cette thématique lui a permis de rédiger plusieurs contributions, dont deux qui peuvent être signalés aux lecteurs d’Histoire et Sociétés Rurales : « Jaurès et les débats sur le protectionnisme agricole », Cahiers Jaurès, n°195-196, janvier-juin 2010, p. 21-48 et « Du syndicalisme agricole à la corporation paysanne », in Olivier Dard (dir.), Le Corporatisme dans l’aire francophone au xxe siècle, Berne, Peter Lang, 2011, p. 29-48. Il faut aussi citer : Alain Chatriot, Edgard Leblanc et Édouard Lynch, Organiser les marchés agricoles. Le temps des fondateurs des années 1930 aux années 1950, Paris, Armand Colin, 2012, 288 p.

Le mémoire inédit

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Ces quatre grands thèmes de recherche lui ont donc permis d’écrire son mémoire original : « La politique de régulation du marché du blé dans la France de la première moitié du xxe siècle ». Cette étude a pour point de départ « l’Office national interprofessionnel du blé », nommé plus communément « l’Office du blé ». Créée en 1936 par le gouvernement du Front populaire, cette institution fut maintenue sous le gouvernement du maréchal Pétain, à la Libération, puis sous les Républiques successives (sa transformation et son changement de nom pour devenir FranceAgriMer sont des événements récents). L’histoire rurale française s’est peu intéressée au xxe siècle et à plus forte raison pour ce qui est de la politique de régulation des marchés agricoles. Quant à la sociologie rurale française, elle s’est surtout intéressée à la phase de modernisation qui apparaît à partir des années 1950. L’une des principales difficultés d’un tel travail est l’aspect lacunaire des sources puisque pour cette période, les archives du ministère de l’Agriculture et celle de l’Office du blé sont incomplètes. Or, pour combler ce manque, il est nécessaire de diversifier les sources. Steven Kaplan avait, le premier, mis en avant ce phénomène en croisant les archives de l’histoire du pain et celle de l’Office du blé.

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Dans ce mémoire, l’histoire du marché du blé n’est pas prioritairement abordée comme un thème d’histoire rurale ou d’histoire économique, mais bien comme un enjeu d’histoire politique au sens large. C’est l’élaboration d’une politique et sa mise en application qui sont privilégiées au travers d’une histoire aussi bien parlementaire et administrative que judiciaire. Le suivi minutieux des débats parlementaires et des travaux des commissions, ainsi que des recherches précises sur les acteurs, ont permis de restituer les usages parlementaires de cette époque. La période 1929-1935 est très importante pour comprendre les conditions d’existence de l’Office du blé à partir de l’été 1936. La création de l’Office fut obtenue au terme de débats difficiles et houleux. Alain Chatriot revient sur les moyens utilisés par les parlementaires pour essayer de ralentir ou d’ajourner le vote de cette loi, avec l’utilisation des amendements, des motions d’ajournement ou des « petits jeux » tactiques sur l’ordre du jour. C’est un peu l’art et la manière de réaliser des obstructions parlementaires sous la iiie République qui nous sont présentés ici. C’est également l’occasion d’appréhender, avec les correspondances entre ces ministères et les éditions du Journal officiel, le rôle du ministère de l’Agriculture et ses relations avec les autres ministères : Finance, Justice, Commerce et Intérieur. Enfin, cette histoire politique intègre une part importante d’histoire judiciaire : une fois acceptée et mise en place, cette législation donne lieu à des fraudes et donc à des contentieux devant les juridictions pénales, civiles et administratives. C’est autant de sources venant compléter celles du ministère de l’Agriculture.

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Il parait impensable d’aborder l’Office du blé sans se confronter à l’histoire économique. C’est une véritable plongée au cœur des réflexions sur l’histoire des prix et leur fixation que propose Alain Chatriot, avec la restitution de débats entre économistes de l’époque. Il privilégie les faits et les débats précis, plutôt que les théories et les principes généralistes. Il évoque également des pans plus classiques de l’histoire économique du blé tels que la spéculation, le rôle de la bourse, le commerce, le négoce international ou les mécanismes de stockage. La question du ravitaillement n’est pas oubliée ; abordée à travers une confrontation entre les deux systèmes mis en place pendant les deux guerres mondiales, elle montre le rôle majeur joué par l’office du blé, devenu en 1940 l’Office des céréales, l’onic. Enfin, parce que l’histoire économique est aussi sociale, Alain Chatriot insiste sur le rôle central des acteurs collectifs tels que les coopératives d’approvisionnement et de consommation, les meuniers et les syndicats professionnels agricoles (avec au premier titre le rôle de l’Association générale des producteurs de blé, l’agpb).

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Chaque membre du jury s’est attardé sur les nombreuses qualités de l’auteur, sur l’abondance et le sérieux de ses travaux, pour ensuite émettre quelques remarques ou interrogations sur le contenu du mémoire. Tous les membres ont mentionné, d’une façon ou d’une autre, la dimension collective des travaux d’Alain Chatriot. Paul-André Rosental évoque les 180 comptes rendus publiés dans 17 revues différentes qu’il a réalisés au cours de ces dix dernières années, Nadine Vivier souligne sa participation à la direction d’une dizaine d’ouvrages collectifs et Olivier Dard insiste sur la générosité d’un chercheur qui n’hésite pas à transmettre à ses condisciples des informations glanées au fil de ses dépouillements. La seconde qualité, saluée unanimement par le jury, est son approche pluridisciplinaire. Nadine Vivier parle d’une « volonté de décloisonnement et [d’]un refus de se laisser enfermer dans des limitations sous-disciplinaires ». Marc Olivier Baruch salue sa compréhension du droit aussi bien dans les textes que dans ses mises en application sur le terrain. Philip Nord souligne sa maîtrise de la bibliographie anglaise, américaine et allemande pour un résultat « dense, pluriel et surtout cohérent ». Enfin, Paul-André Rosental estime être face à « une histoire totale du droit » et de la fabrication de la loi. Le jury a également souligné la grande honnêteté intellectuelle de l’auteur, ce qui se traduit par un goût du détail particulièrement prononcé et l’abondance des notes de pages.

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Le seul reproche qui se dégage de l’intervention des membres du jury est le manque d’ouverture sur l’international. Paul-André Rosental fut le premier à interroger le candidat sur « la légitimité du cadre très national » de cette étude. Olivier Dard aurait voulu qu’il « développe le côté international, notamment avec le rôle de la Tchécoslovaquie ». Nadine Vivier, Philip Nord et Marc Olivier Baruch se sont interrogés sur le rôle des colonies de l’Empire français. Au départ, Alain Chatriot était intéressé par le cadre international de son sujet. Néanmoins, bien qu’il lui ait consacré la totalité de sa troisième partie (qui est comme la 1ère et la 5e, une partie courte comparée aux 2e et 4e), il confesse volontiers ne pas avoir pu développer autant qu’il l’aurait souhaité cette dimension, d’une part du fait de l’existence d’une historiographie lacunaire encore trop souvent limitée à une histoire très diplomatique, de l’autre, du fait de la difficulté d’accéder à certaines sources (y compris pour l’Empire colonial). Il pensait trouver dans les débats parlementaires français des comparaisons avec les systèmes étrangers mais, hormis les enjeux douaniers, il se heurta à une vision très nationale de la question. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’une dimension importante qu’il espère pouvoir développer par la suite de ses travaux, sans doute aidé en cela par sa participation aux activités du gdri cricec (Crisis and Changes in the European Contryside) que dirige Gérard Béaur.

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Au terme de trois heures et demie de soutenance, le jury a accordé l’habilitation à diriger les recherches à Alain Chatriot. La publication de son mémoire original est donc très attendue de la communauté des historiens, ruralistes notamment.

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Alain-Gilles Chaussat

Genevière Pierre, Produire pour son territoire : de l’autonomie agricole au projet local agro-énergétique. Illustrations dans l’Ouest français, dossier présenté pour l’Habilitation à diriger des Recherches, soutenance le 6 décembre 2013 à l’université de Caen Basse-Normandie

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Jury : Monique Poulot, professeur de géographie à l’Université de Paris Ouest Nanterre La Défense, laboratoire gecko (rapporteur), Laurent Rieutort, professeur de géographie à l’Université de Clermont-Ferrand, ceramac (rapporteur), Philippe Madeline, professeur de géographie à l’Université de Caen Basse-Normandie, eso-Caen (rapporteur et garant), Christine Margetic, professeur de géographie à l’Université de Nantes, laboratoire eso-Nantes ; Pascal Glémain, maître de conférences hdr en Économie Sociale et Solidaire à l’Université Rennes 2, laboratoire ciaphs.

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Agrégée de géographie en 1992, Geneviève Pierre a travaillé pendant une décennie dans des établissements d’enseignement secondaire tout en menant de front un travail de recherche au sein du laboratoire ladyss (Laboratoire Dynamiques sociales et recomposition des espaces (umr 7533). Elle est l’auteur en 2001 d’une thèse remarquée sous la direction du professeur Jean-Paul Charvet à l’Université Paris x et publiée aux Presses de la Sorbonne : Agriculture dépendante et agriculture durable. La pac et les plateaux du sud-est du Bassin parisien (2005). Élue maître de conférences à l’université d’Angers en 2002, rattachée au site angevin de l’umr eso 6590 cnrs, elle assure la direction adjointe du site angevin de son umr tout en participant à l’animation d’un axe de recherche de cette unité de recherche. Son itinéraire scientifique et pédagogique, marqué par des bifurcations à la fois dans ses terrains d’étude et dans ses positionnements théoriques, affiche un cap que rien ne vient perturber : le maintien du traitement des questions agricoles à l’université.

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Son dossier d’habilitation intitulé « Produire pour son territoire. De l’autonomie agricole au projet collectif agro-énergétique. Illustration dans l’Ouest français » propose une réflexion générale sur les modèles de développement agricole et la possibilité de définir des projets agricoles davantage territorialisés. En référence au positionnement de la géographie sociale qui postule le renversement de l’ordre des facteurs cher à Renée Rochefort, Geneviève Pierre pose la question suivante : « comment des projets émanant d’acteurs agricoles inscrits dans des stratégies collectives participent au développement d’une ruralité multifonctionnelle ? » L’objet d’étude constitué de projets locaux fermiers d’autonomie énergétique (bois énergie, tourteaux oléagineux et huiles végétales pures) mobilise une entrée par les coopératives, assez souvent utilisée par les études rurales. Mais la réflexion apporte une double innovation : Geneviève Pierre analyse des projets portés par des Coopératives d’Utilisation de Matériel Agricole – les cuma –, qui ont peu retenu l’attention des ruralistes, tout en privilégiant une dimension qui les inscrit dans le champ en construction de l’Économie Sociale et Solidaire (ess). Dans ce cadre, se pose la question des externalités agricoles qui tendent parfois, pour les cas étudiés, vers une forme de service environnemental.

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Geneviève Pierre s’appuie sur une bonne soixantaine d’entretiens semi-directifs. L’analyse de ces entretiens lui permet de dégager des cas-types. Confrontée à l’étude des projets novateurs, elle identifie le groupe des initiateurs. Les exploitants agricoles de ce groupe – une vingtaine –, ont fait l’objet d’entretiens narratifs et biographiques en tenant compte des apports des enquêtes liées au changement technique (Henri Mendras et le gerdal). Ces enquêtes ont servi à comprendre les ressorts de l’autonomie énergétique et alimentaire vers l’adhésion à des projets territoriaux collectifs. Geneviève Pierre expose les caractéristiques de ces projets en termes de partage du risque et de praticité des outils techniques. De ce fait, la recherche s’inscrit aussi dans une réflexion sur la pénibilité du travail (la machine participant d’une forme d’entraide rurale). L’auteur identifie la reproductibilité de la démarche d’autonomie (dont la valeur heuristique est notamment portée par le réseau des civam), l’aspect multipartenarial des projets et l’absence de transfert des externalités produites. La démarche s’opère aussi dans une redéfinition des circuits courts et de la notion de qualité en agriculture. Si dans les années 1990 l’accent était mis sur l’articulation entre produit, label et territoire, ces projets révèlent bien, au cours des années 2000, une requalification autour de produits banals valorisés par leur ancrage au local, garant d’authenticité et de traçabilité.

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La notion d’autonomie apporte une réflexion sur le territoire entendu comme le lieu de proximités géographiques organisées autour d’un espace de « concernement ». Dans les cas étudiés, l’entraide agricole devient, par sa territorialisation, une véritable entraide rurale vouée à l’élargissement de ses parties prenantes, de son contenu et de ses périmètres en sollicitant différents statuts (cuma et Sociétés Coopératives d’Intérêts Collectifs).

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Geneviève Pierre soulève également les perspectives de recherches ouvertes par son travail. En montrant comment l’autonomie agricole relève d’ambitions socio-territoriales, elle interroge les liens entre énergies renouvelables et autonomie des territoires ruraux, en identifiant le rôle des collectivités locales et des collectifs citoyens. Elle pointe la contradiction des projets qui mettent en avant des perspectives d’autonomie alors qu’ils ont jusqu’à présent été largement conditionnés par des subventions. Ces dernières, comme les enjeux de concurrence industrielle, interrogent la durabilité des projets fermiers d’autonomie et leur encadrement par les marchés publics.

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Après cette présentation, le jury salue une présentation claire et pédagogique d’un dossier d’hdr d’une grande qualité scientifique. Philippe Madeline exprime sa satisfaction de réunir, à l’université de Caen Basse-Normandie, des collègues autour d’une hdr en géographie sociale des campagnes. Il souligne que ce travail relatif aux problématiques actuelles de développement local n’ignore pas le temps long des processus de développement et s’inscrit dans une réflexion pluridisciplinaire. L’importance du travail de terrain est mentionnée de même que la qualité des documents graphiques comme les chronogrammes de co-construction de projet dont l’intérêt pédagogique est majeur pour penser l’historicité des territoires. Philippe Madeline insiste sur le caractère exemplaire du dossier : sans exceller dans un domaine plus qu’un autre, ce qui est contraire aux exigences actuelles du cnu, le dossier est équilibré et cohérent. Il reflète un parcours et un profil émanant d’une géographe accomplie, très investie dans les différentes tâches qui incombent à l’enseignant-chercheur. Il félicite Geneviève Pierre d’avoir produit une réflexion stimulante pour la recherche scientifique comme pour la demande sociale.

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Monique Poulot note le positionnement doublement original de Geneviève Pierre qui s’est emparée de questionnements souvent négligés en géographie, ouvrant ainsi un nouveau champ d’études : l’autonomie des exploitations à travers leurs projets agro-énergétiques. Elle remarque l’intérêt d’une approche multi-scalaire de ces projets (parcellaire, exploitations, groupes d’agriculteurs et territoires) qui montre un système d’autonomie emboîtée. La seconde partie de l’hdr éclaire la pertinence de la dimension théorique de la première partie, par une micro-géographie de terrain. La démarche permet de revisiter une géographie classique des encadrements (Pierre Gourou) en confrontant les agencements entre l’encadrement des collectifs d’agriculteurs et les encadrements institutionnels des chambres et syndicats agricoles. En s’interrogeant à la fois sur les nouvelles identités professionnelles que suggère la présentation, et sur la comparaison à travers le prisme de la technique, entre circuits courts alimentaires et circuits agro-énergétiques, Monique Poulot retient une vision holistique de l’autonomie. Un ensemble de qualités scientifiques qui lui font qualifier l’hdr de « document de sciences humaines au sens fort du terme ».

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Geneviève Pierre répond aux interrogations de Monique Poulot à propos des liens entre ses recherches et son intégration au laboratoire Espaces et Sociétés. C’est l’occasion pour elle de rappeler qu’elle n’est « pas née dans la géographie sociale ». Ses premières recherches à Dijon (avec des plateaux de grande culture pour terrain d’étude) sous la direction de Jean-Paul Charvet n’étaient pas conduites avec la même lecture géographique que celle qui a orienté ses travaux sur les sept terrains bocagers de l’Ouest français. Grâce à son recrutement dans l’Ouest, sa réflexion géographique s’est recentrée sur les acteurs. Elle remarque que la dimension de l’Économie Sociale et Solidaire propre à son objet d’étude tend à renforcer cette orientation vers la géographie sociale qui, selon elle, est à même de montrer qu’une lecture de l’espace ne peut se faire avec la seule vision urbano-centrée.

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Laurent Rieutort initie son propos par une métaphore entre la multifonctionnalité agricole et celle d’un parcours d’enseignant-chercheur qui ne ménage pas les responsabilités pédagogiques et administratives. Il remarque que dans les deux cas, les interactions sont fortes et, concernant l’hdr, qu’elles signent une véritable analyse systémique. Il évoque un travail de quête des signaux faibles sur le terrain. Signaux qui posent la question de la reproduction de systèmes de production par l’autonomie agricole, dans les systèmes d’élevage de l’Ouest français. Pour lui, la réflexion s’apparente parfois à une géopolitique locale qui renouvelle bien des connaissances scientifiques. Le recours aux entretiens compréhensifs offre une analyse fine des processus individuels et collectifs participant des phénomènes d’innovations spatialisées, en tenant compte des partenariats territoriaux. Il évoque les perspectives de comparaisons, notamment avec le modèle allemand d’exploitation des déchets de ferme qui crée de la valeur-ajoutée et participe à la compétitivité des structures d’exploitation. La réflexion s’inscrit bien dans une problématique entre autonomie et mondialisation.

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Geneviève Pierre abonde en ce sens en évoquant des modèles différenciés selon les pays. Elle évoque le cas de l’Allemagne dont les unités de production d’énergie s’engagent dans un processus semi-industriel autour d’une forme de marché des déchets. En réponse à une question relative au contexte de professionnalisation de la recherche, Geneviève Pierre indique que l’hdr s’inscrit dans une tendance à mobiliser le projet comme révélateur, au détriment des logiques de fonctionnement ordinaire des systèmes. Elle ajoute que le prisme analytique du projet est à la fois modélisateur et spectaculaire, ce qui lui confère un caractère séduisant.

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À travers son approche d’économiste et gestionnaire étudiant la construction politique de l’Économie Sociale et Solidaire (ess), Pascal Glémain note que la production du territoire présentée par Geneviève Pierre est au cœur des problématiques de l’ess. Si l’ess a jusqu’à maintenant été un objet pour les économistes et les gestionnaires, les géographes l’avaient délaissée. Geneviève Pierre permet d’éclairer le chaînon manquant de la dimension spatiale de l’ess. En effet, la recherche montre comment des modèles économiques et territoriaux de proxémie se construisent, tels que les définissent les sciences de gestion à partir d’une vision anthropologique (Edward T. Hall). L’hdr présentée, avec ses perspectives de comparaison internationale, ouvre des questionnements quant à la gouvernance des exploitations agricoles, à l’articulation possible ou pas entre économies privative, publique et ess, mais aussi sur la notion récente d’économie circulaire.

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Christine Margetic clôt la soutenance en évoquant le paradigme social et spatial proposé par l’hdr pour une lecture des bocages de l’Ouest. L’insertion de la réflexion dans les travaux du Réseau Rural Régional marque une réelle ouverture d’esprit et une véritable portée pratique qui questionnent notamment les représentations des agro-industries et des agriculteurs en dehors des projets. Cette recherche est objectivée par une approche constructiviste et par la pratique du terrain. L’intitulé « Produire pour son territoire » signe la réflexivité de la pensée de Geneviève Pierre qui montre bien des effets de liens, de lieux et de temps, que toute la géographie doit réinterroger. Elle note que la logique de projet est sélective et induit des logiques d’exclusion sociale, qui peuvent être contradictoires avec les ambitions socio-territoriales des projets d’autonomie agro-énergétiques. La prise en compte des capitaux socio-spatiaux suggère une lecture des projets d’autonomie agricole entre appropriation spatiale et justice spatiale. La recherche ouvre des questionnements autour des notions de médiation spatiale, d’économie de la proximité, de socio-terroir. Le travail analyse des réseaux interreliés ou juxtaposés pour comprendre leur participation au développement territorial local et leur potentielle reproductibilité. À ce sujet, Christine Margetic interroge l’impétrante sur la publicisation des projets et leur densité qui peuvent constituer des effets de seuils conditionnant la concrétisation de ces innovations.

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En réponse à la question posée, Geneviève Pierre évoque les exemples de l’ouest ornais et de haute Mayenne où la communication ne l’emporte pas sur le contenu des projets. Au sujet de la construction-déconstruction-reconstruction d’un modèle, la prudence scientifique prévaut étant donné le manque de recul sur les actions étudiées. L’auteur préfère utiliser le terme de combinaisons plutôt que celui de modèle. Enfin, concernant les agriculteurs « conventionnels », elle remarque qu’ils constituent un bon reflet des logiques d’hybridations techniques et d’auto-formation qui participent d’un décloisonnement des regards au sein du monde agricole.

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À l’issue de la soutenance, les membres du jury ont salué la qualité de la réflexion proposée par Geneviève Pierre. Après une brève délibération, le jury lui a décerné l’habilitation à diriger des recherches en lui adressant ses félicitations à l’unanimité.

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Pierre Guillemin

Christophe Colliou, La Métallurgie par réduction directe à l’est de la Seine-Maritime. Études pluridisciplinaires sur la production du fer de la Protohistoire à la fin du Moyen Âge, Thèse de doctorat d’Histoire soutenue le 1er octobre 2013

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Jury : Danielle Arribet-Deroin, maître de conférences à l’Université de Paris I ; Paul Benoit, professeur émérite à l’Université de Paris I (président) ; Luc Bourgeois, professeur, Université de Caen Basse-Normandie ; Jean-Paul Deroin, professeur, Université de Reims (rapporteur) ; Philippe Dillmann, directeur de recherches lapa/sis2m umr 3299 cea/cnrs (rapporteur) ; Anne-Marie Flambard Héricher, professeur émérite de l’Université de Rouen (directeur de la thèse).

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La recherche diachronique de Christophe Colliou sur la métallurgie par réduction directe dans l’est de la Seine-Maritime fait suite à un dea sur le même sujet. Celui-ci repose sur le constat que, si l’on admet couramment que la production du fer par le système indirect se développe à la fin du xvie siècle, on ne sait rien pour les périodes antérieures. Le dea a montré le potentiel important de la production par réduction dans le Pays de Bray et dressé une carte de sites prometteurs par la prospection pédestre sur le terrain, à la recherche de scories de réduction attestant de la véracité de cette production, répertoriant 15 lieux. La présence de nombreuses rivières permet l’installation de la moulinerie hydraulique nécessaire à l’implantation des hauts-fourneaux. Cela entraîne l’extension de la recherche à un territoire plus vaste en s’étendant à l’est de la Seine-Maritime vers l’Oise et la Somme. Le problème ainsi posé, la thèse s’attache à déterminer l’importance de la production du fer avant les hauts-fourneaux : avec quelle matière première ? Comment fonctionnent les fours ? Les premiers moyens mis en œuvre sont la prospection pédestre confrontée à l’étude des images aériennes et l’étude des dosages sur les scories et les roches ferrugineuses.

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La première prospection en 2001 a détecté dans des champs labourés des scories et des taches noires assez peu visibles. Le procédé direct utilisant uniquement du charbon de bois est très lié à l’activité des charbonniers. À la Ferté-Saint-Samson, les traces de charbonnières ont été mesurées au sol puis repérées sur la carte. Elles ne sont repérables sur les images aériennes d’archives de l’ign qu’à partir de 1973, mais correspondent bien aux premières observations. À Gaillefontaine, les taches sombres apparaissent sans changement majeurs sur les photos de 1947, 1961 et 1973. La consultation de ces images d’archives donnant de bons résultats, un ulm a été loué pour continuer ces observations. Les données techniques ont rapidement évolué avec les données gps qui ont permis de repérer un site de production métallurgique sur une de ces taches puis avec l’arrivée de Google Earth et de Géoportail (ign) qui permettent de détecter tellement de données que le problème est maintenant qu’on ne peut pas tout traiter. Ceci entraîne une inversion de la démarche du chercheur : il prend maintenant des informations virtuelles et va voir ensuite sur le terrain. Les résultats sont spectaculaires. À la Ferté-Saint-Samson, il y en a tellement qu’on ne peut pas tout faire. À Serqueux, un protocole de sélection des taches à étudier est établi : il faut une concentration de taches sombres globalement circulaires, de couleurs diverses et sans alignement visible. Ces informations doivent se retrouver sur plusieurs années. En 2011, 292 parcelles positives indiquent une implantation d’activité métallurgique. Ce corpus est reporté sur la carte géologique. Toutes les parcelles positives sont situées dans le Wealdien.

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Les analyses des scories prélevées ont porté sur 158 fragments issus de 56 sites. Elles sont faites par spectrométrie x au microscope électronique à balayage, reprenant la méthode utilisée par Maxime Lhéritier pour analyser les fers des cathédrales. Deux groupes a et b se distinguent sur le graphique en nuage de points qui présente les résultats. Cette distinction repose sur les deux systèmes possibles de gestion de la scorie pendant la réduction : soit elle est rejetée, soit elle percole dans un emplacement situé en dessous. Les scories piégées se trouvent dans le groupe a. L’étude des charbons contenus dans celles-ci les date de la préhistoire et de l’époque gallo-romaine. Les scories b seraient médiévales. Il se trouve qu’elles viennent toutes d’un seul site, près de Forges-les-eaux, et plus particulièrement d’une zone de tourbière, zone humide localisée dans les parties les plus basses de la carte altimétrique et correspondant à un marais que les textes signalent jusqu’au xviie siècle : Le Fayel. Le groupe b correspondrait-il à l’utilisation d’un minerai différent, le minerai des marais, lié aux sources d’eaux ferrugineuses ? Cette hypothèse n’est pas prouvée car il n’y a pas eu de minerai retrouvé. La question de l’origine du minerai utilisé reste en suspens car les résultats des analyses des scories ne correspondent pour le moment à aucun minerai connu.

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La troisième partie de cet important travail porte sur l’expérimentation de fours à ventilation naturelle ou forcée. 70 expériences ont été réalisées entre 2003 et 2006. En 2006 une fouille a été menée par l’inrap sur un four au Fossé. L’inrap et la ville de Forges-les-Eaux ont mis de côté 4 tonnes de substrat pour réaliser des essais. Un four a été construit à Melle. À la fin de la réduction, une masse de métal réelle a été obtenue, avec une cheminée vide, une zone de travail réduite (35 cm), juste sous les tuyères et, au dessus, des scories piégées. La masse métallique en forme de galette a été récupérée en curant en dessous et la structure est réutilisable, elle a servi 4 fois. En 2010 l’expérience a été renouvelée au Vieil-Évreux, à l’échelle 1, d’un four mis au jour sur le site de Gisacum, avec un diamètre de 80 cm sous les 5 tuyères. Ce four n’a jamais fonctionné. L’étude des cheminées montre que celle de Melle est intacte après les cuissons alors que celle de Gisacum s’est complètement fendillée. La dépression a été aspirée par les fissures et non par les tuyères d’où l’échec de l’expérience. Ce type de four ne fonctionne qu’avec une terre particulière qui n’a pas de retrait et reste étanche à cru comme à cuit.

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Cette thèse ne conclut pas la recherche. Avec les projets Géosud et Géopartail, les parcelles positives se sont encore multipliées. De plus, les expériences doivent être refaites pour en valider les résultats.

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Anne-Marie Flambard Héricher souligne le parcours non académique de Christophe Colliou. Sa formation initiale est la chimie analytique ce qui l’amène à une démarche différente de celle des historiens. Ayant consacré sa maîtrise au métal et aux objets de métal, il s’est orienté vers les traces laissées par le travail de celui-ci et a constaté l’importance de la métallurgie en Seine-Maritime. En 1990, la thèse de Matthieu Arnoux sur les miniers, ferrons et maître de forges s’inscrivait dans un travail collectif sur la prise de conscience du patrimoine industriel. Un ouvrage sur la métallurgie rurale parut en 1992 dans un contexte social particulièrement tendu puisque la dernière coulée de l’usine Thyssen marque la fin de l’activité métallurgique normande. En Haute-Normandie, la thèse de Philippe Lardin en 1995 évoquait le fer dans la construction et celle de Danielle Arribet sur Glinet en 2001 portait sur l’étude d’un haut-fourneau du xvie siècle dans le Pays de Bray. Le travail de C. Colliou est plus proche des sciences dures, par sa démarche archéométrique et expérimentale. Le procédé direct étudié au travers de ses résidus ne fait l’objet d’aucun texte. Cette démarche s’est faite dans un contexte difficile de réorientation professionnelle : tout en passant des contrats avec l’inrap et la Société d’archéologie, il ne bénéficiait d’aucune aide matérielle ce qui explique la durée de la rédaction de la thèse. L’accès aux clichés aériens était alors onéreux. Il a pu faire réaliser les analyses de ses échantillons par le cea. Il s’est aventuré avec courage dans tous les domaines, à la charnière entre les périodes et entre les disciplines : sciences, archéologie, histoire. Il en résulte une grande richesse. La thèse se présente en un volume de 530 pages divisé en trois chapitres et un volume de 150 pages d’annexes, dont certaines auraient pu figurer dans la partie principale. Anne-Marie Flambard Héricher apprécie la clarté de l’expression et les illustrations en couleurs bien intégrées (quelques figures sont à redessiner toutefois). Des échelles sur les photos auraient été appréciées de même qu’une démarche archéologique plus rigoureuse dans la description des circonstances des fouilles et avec des relevés altimétriques des fours qui ont été fouillés, le tout appuyé sur la recherche historique (cadastres anciens, cartes topographiques, toponymie). En conclusion, ce travail qui a été mené à bien dans des conditions difficiles sera précieux pour tous ceux qui s’intéressent à la métallurgie.

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Jean-Pierre Deroin, géologue, souligne la pluridisciplinarité du jury. Il note la mise en valeur de l’imagerie, l’intérêt de la méthodologie spécifique à partir d’un ulm. Il recommande pour étudier de manière plus poussée la géomorphologie du Pays de Bray l’utilisation des cartes d’état-major au 1/80 000e à partir desquelles ont été dressées les cartes géologiques et qui sont parfois plus précises que les cartes au 1/50 000e. Jean-Pierre Deroin cherche à préciser les origines du minerai utilisé dans le Pays de Bray. Il présente un tableau réalisé par Danielle Arribet répertoriant les couches géologiques susceptibles d’être utilisées pour produire du fer. Il évoque la concentration ferrugineuse des biefs à silex comme possible origine du minerai. Il revient sur la question d’un hypothétique minerai des marais qui serait intéressant mais pour lequel il n’existe aucune preuve. Les volumes d’eau étaient-ils suffisants ? Il a encore pu visiter en 1996 la carrière de Beaussault, où se voyaient nettement les trois étages du Wealdien : les argiles à la base, des sables très purs au dessus et au sommet les grès ferrugineux. Ensuite, il pose la question de l’utilisation des ratios chimiques. Les dépôts de carbonate du plateau (craie ou autres) sont-ils utilisés comme fondants en réduction directe et dans ce cas, y-a-t-il une pollution des analyses chimiques par les dépôts du plateau ce qui expliquerait qu’elles ne permettent pas de remonter à l’origine du minerai ? Enfin, Jean-Pierre Deroin aimerait en savoir plus sur la composition de la terre particulière qui a permis la construction des cheminées de four.

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Christophe Colliou répond à ces différentes questions. Il a été aux bureaux du brgm à la Vatine, à Mont-Saint-Aignan. Il constate que l’idée qu’un géologue actuel se fait du minerai n’est pas forcément la même que celle d’un archéologue. L’utilisation du minerai des marais reste une hypothèse mais elle est séduisante pour expliquer le phénomène constaté mais encore mystérieux de la concentration des scories de type b dans une zone qui a été un marécage. On ne peut plus rien voir maintenant dans la carrière abandonnée de Beaussault. Il a dosé le grès ferrugineux et pense qu’au dessous de 25 % de fer, ce grès peut être utilisé pour construire le four (grâce à sa bonne tenue au feu) mais ne peut pas être considéré comme un minerai. Le carbonate de fer se réduit très bien, on en a trouvé au moment des travaux de la déviation de Forges-les Eaux. Mais on ne sait pas tout sur les fondants. La terre utilisée pour les cheminées est une terre impropre à tout, en général utilisée en herbage car on ne peut rien y faire pousser, très pauvre en argile (à peine 5 %). Et pourtant, elle tient bien à cru comme à la montée en température. C’est un mélange fait par la nature et non par les hommes.

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Philippe Dillmann, chimiste, rappelle l’implication, la patience et la disponibilité de Christophe Colliou, l’aide qu’il a apporté aux recherches en archéométrie, aux thésards qui le sollicitaient, l’apport de son expérimentation qui a permis d’établir l’origine d’alliages ferreux. Les procédés qui précédent la filière fonte sont très peu connus. On arrive à aborder pour le procédé indirect les matériaux et les gestes techniques, mais on a très peu de données sur les époques précédentes. Comme Jean-Pierre Deroin, il déplore le fait que la limite administrative entre la Seine-Maritime et l’Oise coupe en deux la boutonnière de Bray. Christophe Colliou le regrette également, car ce découpage mal fait nuit à la clarté du travail. La localisation de ses recherches est liée à ses contacts nombreux dans la région de Forges-les-Eaux et à ses relations au sra de Haute-Normandie. Philippe Dillmann s’interroge sur le positionnement de cette recherche dans l’histoire des techniques et plus particulièrement de la sidérurgie et demande s’il y aura par la suite des datations plus précises. Le candidat estime que la protohistoire lui paraît être la période la plus intéressante. Philippe Dillmann voudrait savoir ce que l’on peut tirer de l’étude des charbonnières. Christophe Colliou envisage trois angles d’attaque. D’abord il peut trancher pour obtenir une stratigraphie et faire des datations au carbone 14. Ensuite, il envisage l’étude géophysique de zones particulières. Il existe des champs qui n’ont jamais connu la charrue et qui représentent un potentiel considérable. Enfin, il faut continuer les analyses. À propos de l’évaluation des volumes des ferriers, Philippe Dillmann s’interroge sur les calculs qui permettraient d’évaluer les quantités de métal produites en fonction de la masse des scories : le Pays de Bray est-il un gros producteur de fer ou pas ? Christophe Colliou précise que la fouille n’a fait qu’ouvrir une petite fenêtre. Les déchets n’étaient pas forcément tous entassés, ils peuvent être dispersés et enterrés, on ne peut donc pas connaître le volume des scories et donc donner des chiffres. Le grappage est évoqué. Cela consiste à chauffer une masse hétérogène de fer avant de la compacter. P. Dillmann trouve convaincante l’hypothèse d’une ventilation naturelle que Christophe Colliou est le premier à poser, mais il ne sait pas si elle a été utilisée jusqu’au Moyen Âge. Philippe Dillmann demande si on peut remettre en cause l’idée généralement admise que le procédé direct était utilisé avant l’hydraulique et qu’ensuite le procédé indirect est lié à l’hydraulique. Le candidat a constaté par sa recherche sur le terrain qu’il existe une relation avec les rivières. Cette idée n’est pas représentée dans la thèse mais il y a du potentiel de découverte à deux endroits qui demanderaient à être vus. Il ne s’agirait sûrement pas comme à Glinet d’un réservoir d’eau, mais une utilisation de la force de l’eau beaucoup plus frustre.

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Philippe Dillmann souligne enfin la grande rigueur dans l’exposé des résultats bruts. Il remarque la présence dans certaines scories de beaucoup de phosphore ou de calcium. Il suggère l’intérêt de mesurer le rapport strontium/calcium qui peut donner beaucoup d’informations et aussi de rechercher les éléments-traces. Il s’étonne d’un développement sur les bases de v1. Christophe Colliou explique qu’il avait pensé trouver beaucoup de puits d’extraction dans la forêt d’Eawy alors que c’était les traces des nombreux bombardements liés aux bases de v1.

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Danielle Arribet-Deroin est archéologue, spécialiste de la métallurgie. Elle montre l’intérêt d’une étude dont l’objet se situe chronologiquement juste avant la sienne. le candidat a fait un travail très abouti appuyé sur beaucoup de recherches dans la diversité des approches. L’archéologie en est la première, croisée avec de nombreuses méthodes, toutes indispensables, qui aboutissent à un sujet vraiment traité : en l’absence de documentation écrite, il utilise la prospection malgré les difficultés dans les herbages et dans le bois, le survol en ulm, qui est nouveau et pertinent, la toponymie, l’approche archéométrique et l’expérimentation. Il a une bonne connaissance du terrain, est intégré à une bonne équipe, a su se faire accepter sur le terrain et obtenir l’aide du cea. La problématique historique aurait gagné à être plus explicitée dans l’introduction, mais le développement de la thèse montre qu’elle a sous-tendu le travail. Danielle Arribet-Deroin s’interroge sur l’utilisation de la toponymie, sur les parcelles positives et sur un four (f1) qui a été fouillé et dont il n’apparaît pas s’il y en a un ou deux emboîtés. Elle est troublée par l’impossibilité de trouver une roche qui corresponde aux scories. Les scories piégées du groupe a appartiennent-elles au même système que les scories coulées du groupe b ou y-a-t-il deux systèmes de réduction ? L’expérimentation s’inspire directement des fouilles (les scories coulées de la parcelle 136) ce qui aurait permis de l’intégrer davantage au sujet de la thèse, de même que la théorie de la ventilation naturelle. Quant aux loupes vacuolaires, elles sont atypiques car on n’a pas trouvé d’exemple archéologique. Il n’y a pas eu d’analyses sur les scories et le fer d’expérimentation, cela aurait peut-être expliqué les résultats des analyses d’objets de fouilles.

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La thèse de Christophe Colliou est cependant convaincante. Pour ce qui est des parcelles positives et négatives, il a d’abord fait un corpus des parcelles positives. Pour le reste, c’est complexe et cela se fera après. Le four f1 correspond à deux périodes de fouilles. C’est au cours de la fouille de 2006 qu’il a compris ce qu’il voyait, car il a fouillé trois fours faits de la même façon. Ils sont de la même époque (inconnue) et un autre four a été fait au Moyen Âge dans l’un des trois. Sur les fours à ventilation naturelle et les fours protohistoriques, il reste beaucoup d’informations qui n’ont pas été traitées faute de temps. Tout le monde a dit que la loupe vacuolaire ne serait jamais utilisable. Les chiffres de rendement sont certainement mauvais, mais il y a beaucoup de déperdition à la mise en route du four alors qu’ensuite il y en a beaucoup moins du fait de l’inertie thermique. Il faut mesurer le rendement du fer de départ et le rendement après grappage et épuration. Les deux amas de scories a et b correspondent bien à deux systèmes de réduction. Aucun minerai ne correspond aux scories car on analyse avec celles-ci tout ce qui a été mis dans le fourneau : le minerai, le charbon, des fragments de paroi, d’éventuels ajouts…

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Luc Bourgeois remarque le « savoir de la main » de l’artisan et de l’archéologue que représente l’expérimentation. Il oppose l’« impressionnisme » de l’approche géohistorique à la grande rigueur de la partie sur la chimie analytique. Les (rares) textes régionaux sur le fer antérieurs au xve siècle sont passés sous silence. La toponymie n’est pas encore suffisamment décodée par les archéologues. Il est plus utile d’utiliser les matrices cadastrales anciennes, car le cadastre actuel est très appauvri en toponymes parfois mal situés. L’utilisation des photos anciennes doit se faire avec prudence car contrairement aux orthophotos récentes qui sont redressées, elles ne le sont pas et sont faites pour une lecture stéréoscopique qui ne prend que le centre du cliché. On sait en réalité peu de choses sur l’occupation des sols surtout en pays de terres labourées. Les hommes apparaissent peu : quelle était l’organisation sociale des artisans ? Qui possédait les espaces boisés ? L’abbaye de Beaubec a-t-elle été à l’origine de l’installation de ferriers ? Quel est l’impact de la métallurgie sur le couvert forestier ? Les communes concernées possèdent des lieux appelés Les Landes, L’Épine… pourquoi cette déprise agricole ? Y-avait-il une concentration artisanale regroupant aussi les potiers, les verriers, les chaufourniers ? Enfin, sur un site fouillé par Christophe Colliou, comment s’articulent l’église, le cimetière et la production de métal ?

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Le candidat indique que l’abbaye de Beaubec a fait l’objet d’un plan par Cyprien Riden, conservé actuellement aux Archives départementales mais qu’elle est maintenant une chasse privée d’accès interdit. Charbonnier et métallurgiste sont des métiers différents. Les seconds vont avoir besoin des premiers, surtout avec le procédé indirect. Les charbonniers ont produit des quantités considérables de charbon. Une étude belge indique qu’il fallait plus de 4 000 ha pour alimenter en charbon un haut-fourneau. Il y a eu des verriers mais pas là. Le cimetière Saint-Pierre est abandonné. Quand on creusait les tombes on éparpillait un peu partout les vestiges gallo-romains (scories, débris de four…). Forges-les-Eaux est sur un site ferrier gallo-romain. En ce moment, les personnes qui agrandissent leurs maisons sont en train de détruire physiquement des fours gallo-romains.

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Paul Benoit qui a suivi le parcours de Christophe Colliou depuis son dea évoque ses qualités de cœur, les coups de main qu’il donnait sur différents chantiers, puis son installation comme archéologue professionnel, son intégration dans l’équipe Arkémine. Il lui suggère de s’intéresser aux fours africains, dont certains sont comparables aux siens. Ce type de four a été fait partout sur la terre jusqu’à nos jours, et cela donne des idées pour mieux comprendre les fours les uns par rapport aux autres en sortant d’une stricte chronologie. Il lui conseille aussi de consulter les travaux des archéologues de l’est dans les années 1960. Une typo-chronologie des fours à scories piégées réalisée en Bohême par un archéologue polonais lui donnera des éléments de comparaison (le texte est en tchèque mais il y a des dessins de four).

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Tous les membres du jury ont souligné la rédaction claire et aisée à lire, même si des synthèses partielles auraient facilité la lecture. Paul Benoit est heureux que Christophe Colliou ait mené à bien sa thèse, à la satisfaction de tous. Il a formé sa pensée, ses méthodes avec les moyens qui étaient à sa disposition. C’est un travail original et utile.

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Après s’être retiré pour délibérer, le jury a décerné à Christophe Colliou le titre de docteur de l’université de Rouen, avec la mention très honorable.

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Thérèse-Marie Hébert

Christophe Vaschalde, L’Art de cuire la pierre en France méditerranéenne à la fin du Moyen Âge. Approche interdisciplinaire d’un artisanat méconnu : la chaufournerie, Thèse de doctorat soutenue le 25 novembre 2013, à la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme

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Jury : Aline Durand, professeur à l’Université du Maine (codirectrice) ; Jacques Thiriot, directeur de recherches honoraire, cnrs la3m umr 7298 (codirecteur) ; Mathieu Arnoux, professeur à l’Université de Paris vii-ehess-iuf (président) ; John Drendel, professeur à l’Université du Québec à Montréal (rapporteur) ; Anne Nissen-Jaubert, professeur à l’université Paris I (rapporteur) ; Pierre Pétrequin, directeur de recherches émérite, cnrs, Laboratoire Chrono-environnement umr 6249 ; Jean-Frédéric Terral, professeur à l’université des Sciences et Techniques du Languedoc, Montpellier II.

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Christophe Vaschalde remercie d’abord ses codirecteurs, les membres du jury et toutes les institutions qui, par leur soutien, ont permis la réalisation de cette thèse sans allocation. Dans son exposé liminaire, il définit le sujet et les cadres de sa recherche : l’étude du fonctionnement de la chaufournerie médiévale, secteur clef de l’économie situé à l’interface entre le bâtiment et les arts du feu, autant d’un point de vue technique, qu’économique, social et environnemental. Le cadre spatio-temporel choisi est la France méditerranéenne, de la Provence jusqu’au Roussillon, particulièrement propices au développement de la chaufournerie par l’abondance du calcaire, entre le xiiie et le xviie siècle. Un cadre rendu perméable par les contraintes de l’étude technologique qui a nécessité l’inventaire et la classification des techniques de production dans le temps long et dans une géographie très étendue selon une méthode dispersive. À partir d’un corpus composé de plus de 1 300 fours, un portrait détaillé de la chaufournerie des régions nord-occidentales de la Méditerranée a été dressé selon une véritable une approche interdisciplinaire confrontant différentes sources et méthodes (actes de la pratique, vestiges archéologiques, analyses anthracologiques, littérature savante), le développement de nouvelles méthodologies d’analyses et de datation (anthracologie, datation radiocarbone et archéomagnétisme en collaboration avec Philippe Lanos) et l’approche ethno-archéologique en Tunisie et au Maroc. Après un exposé des méthodes utilisées, des concepts élaborés et des sources considérées dans le premier chapitre, le deuxième chapitre du mémoire de thèse s’attèle à caractériser le fonctionnement des fours à chaux et l’organisation des installations de chaufourniers. Les procédés de fabrication de la chaux se révèlent très diversifiés et perméables (fours à longue et courte flamme ; fours continus et fours intermittents ; en fosse et en aire ; cuisson mixte) et la mise en série des datations des chaufours démontre que presque toutes les classes de fours sont utilisées simultanément, interdisant l’approche chrono-typologique. En amont de la cuisson, des chaînes opératoires très élaborées sont mises en place pour extraire et préparer les pierres à cuire ce qui nécessite la mobilisation d’un savoir-faire spécialisé. Le combustible peut être être issu à la fois du vivant et du fossile. La chaîne opératoire liée à l’acquisition du combustible bois a révélé des spécificités propres à la fin du Moyen Âge et aux temps préindustriels, comme la délégation de la coupe du combustible à des tiers. L’étude des sources textuelles révèle des filtres techniques et sociaux qui aident à l’interprétation des résultats de l’anthraco-analyse des lots de charbons issus des chaufours. Le croisement de ces approches éclaire la pratique réelle des artisans, qui est parfois bien éloignée du cadre réglementaire. Jusqu’à la fin du Moyen Âge, les techniques utilisées en France méditerranéenne sont très variées et les chaufourniers apparaissent comme des spécialistes de leur art. Toutefois, ces hommes ne sont jamais spécialisés et n’occupent qu’une place très secondaire dans la société médiévale. Peu nombreux au village ou dans les confréries urbaines de métiers, ils transmettent leur savoir-faire par les voix traditionnelles de la famille ou de la relation maître-apprenti. Un savoir-faire qui, malgré beaucoup de facteurs favorisant l’immobilisme, peut évoluer. Enfin, l’impétrant évoque l’ampleur des champs de recherche à développer à l’avenir, comme la systématisation des analyses de matériaux et le développement de la modélisation chronologique, notamment l’approche ethno-archéomagnétique. Les problématiques liées à l’innovation technique et l’approche prosopographique sont aussi particulièrement fécondes.

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À la suite de cette présentation, le président du jury donne la parole à Aline Durand. Elle retrace brièvement le parcours de l’impétrant et rappelle le caractère aventureux de faire une thèse sur ce sujet quasiment vierge. Elle se réjouit de voir soutenir ce travail de thèse qui n’a pas bénéficié d’allocation doctorale, ce qui est une démonstration de courage et de volonté ; une thèse qui témoigne que l’on peut être à la fois doctorant et professionnel de l’enseignement, de l’archéologie et de la bioarchéologie. Aline Durand exprime sa joie de voir se perpétuer l’une des thématiques traditionnelles aixoises : l’archéohistoire de l’artisanat et des techniques, défendue et portée par G. Démians d’Archimbaud et par le duo Marie-Claire Amouretti et Georges Comet. Elle souligne la complexité du sujet qui nécessitait une véritable approche plurielle liant histoire, archéologie, archéométrie, bioarchéologie et ethnoarchéologie. L’impétrant a su maîtriser ces divers outils et sources pour remonter la chaîne opératoire technique depuis la recherche des pierres et du combustible jusqu’à la commercialisation de la chaux, découvrant un monde non figé, mobile, innovant où les acteurs principaux ne se sont pas spécialisés en un corps de métier unique. Christophe Vaschalde contribue à renouveler la vision de l’artisanat rural en démontrant qu’il était vecteur d’innovation, de mobilité spatiale et économique.

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Jacques Thiriot intervient ensuite. Il se félicite de la thèse de Christophe Vaschalde qui renouvelle en profondeur l’étude d’un artisanat pour lequel d’aucuns pensaient que tout était dit. Il insiste sur l’ampleur et la solidité du travail de l’impétrant qui ont engendré cette thèse de 1 422 pages, tant la matière était dense dans des domaines spécifiques bien différents : les sources et la bibliographie, l’inventaire large et la prospection, la fouille, l’anthracologie, l’ethno-archéologie, l’archéométrie et l’ethno-archéométrie, les traitements statistiques et enfin la synthèse de ces ingrédients épars en une bonne cuisine qui permet d’abandonner toutes les recettes fautives. Il se ravit de l’approche ethno-archéologique que l’impétrant a su développer, prenant ainsi une voie de recherche encore iconoclaste pour les médiévistes. Il s’arrête sur deux aspects qui mériteraient d’être développés à l’avenir : la production occasionnelle de chaux dans des fours de tuiliers/briquetiers/potiers et la question des aires/fosses de cuisson, difficiles à identifier et à interpréter. Enfin, Jacques Thiriot émet le souhait d’une publication rapide de la thèse qui sera un ouvrage de référence, ainsi qu’une insertion professionnelle méritée.

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Anne Nissen, à son tour, salue le plaisir et l’intérêt qu’elle a eu à lire cette thèse. Les trois volumes monumentaux de la thèse montrent la volonté d’exhaustivité de l’impétrant et l’accomplissement d’un véritable travail interdisciplinaire alliant l’étude sources historiques (archives manuscrites et littérature savante), prospections et fouilles archéologiques (programmées et préventives), approche ethno-archéologique et analyses anthracologiques. Le volet iconographique aurait cependant mérité plus de développements. Elle souligne la pertinence du choix de la chaîne opératoire technique comme fil rouge du mémoire, de l’acquisition de la matière première et du combustible jusqu’aux diverses utilisations de la chaux, mais regrette que les contextes de consommation n’aient pas étudiés plus en détail. Elle s’interroge, en revanche, sur le choix du découpage chronologique du titre qui ne reflète pas l’entier contenu de la thèse. La construction du mémoire est claire et limpide, même si parfois l’information est dispersée dans les différents tomes. La présentation des sources et des méthodes est exhaustive, peut-être un peu trop. Le choix d’un corpus large et d’une méthode dispersive se justifie par les questionnements, mais il aurait fallu mieux préciser les critères de sélection des fours à chaux, notamment pour les périodes anciennes. Elle souligne le problème soulevé par l’impétrant de la production de chaux durant le haut Moyen Âge et de sa consommation. Elle nuance l’idée d’une disparition de l’usage de la chaux dans la construction au haut Moyen Âge et émet des doutes quant aux flux de transfert technique proposé par l’impétrant. Celui-ci modère alors son propos et argumente sa thèse en faveur d’une diminution de l’usage de la chaux, surtout dans la construction civile, à cette époque. Anne Nissen conclut son intervention en rappelant qu’il s’agit d’une thèse pionnière qui sera utile à toute la communauté des archéologues.

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John Drendel félicite à son tour l’impétrant et souligne la grande ambition de cette thèse : celle de mener une véritable étude pluridisciplinaire et interdisciplinaire de la chaufournerie, ce qui représente un véritable tour de force intellectuel pour croiser différentes disciplines et sources, et différentes échelles de temps et d’espace. En tant qu’historien de la société rurale provençale, John Drendel est impressionné par la reconstruction dans cette thèse des circuits de la commercialisation de chaux dans les villes provençales au Moyen Âge, et surtout dans les campagnes. Ce travail enrichit la compréhension de l’économie des campagnes méditerranéennes, en ouvrant une fenêtre, non seulement sur un métier rural, mais sur toute une organisation de production rurale impliquant de nombreux acteurs qui ne sont pas dépendants d’un capital et d’une organisation issus de la ville. Dans ce travail interdisciplinaire, il met l’accent sur l’aspect historique et regrette l’absence, dans la bibliographie, de certains titres essentiels sur la place des activités non-agricoles dans les sociétés rurales à la fin du Moyen Âge. Christophe Vaschalde cherche à découvrir dans les fouilles, les archives, et auprès des acteurs vivants, les choix des hommes des fours soumis à des contraintes écologiques, sociales et culturelles. Le travail de l’impétrant est donc une affirmation de cette liberté contre une lecture linéaire qui place l’innovation technologique dans un paradigme de progrès. La notion d’agency, notion fondamentale et parfaite pour la démarche de l’impétrant, est sous-entendue et gagnerait à être plus explicite. Il se réjouit devant l’impressionnant catalogue des sources imprimées et d’archives dépouillées, notamment les archives communales et notariales de Trets. Le travail a une architecture cohérente et le style est clair, sans fioritures. La méthode de l’auteur est lucidement exposée : elle consiste à partir de la fouille pour remonter jusqu’à la chaîne opératoire, les gestes et l’être humain qui les accomplit, gestes éclaircis et précisés par la comparaison avec les pratiques attestées à travers les enquêtes ethnologiques et les sources techniques et iconographiques. Le fonctionnement des fours est au cœur de la réflexion, ce qui permet de dépasser une simple typologie des fours et le paradigme évolutif qu’elle implique pour établir une classification des pratiques. Il regrette néanmoins qu’aucun contrat cité par l’impétrant ne soit reproduit dans les appendices. Une analyse plus précise des modalités et des contraintes du système de la commande aurait été la bienvenue. Le même constat s’applique aux quelques contrats de societas, qui reposent sur une mutualisation des investissements en capital, mais aussi en travail, et un partage des bénéfices. Il s’interroge également sur la contradiction apparente entre savoir-faire spécialisé et polyvalence. John Drendel souligne la grande qualité des chapitres dédiés à l’analyse anthracologique des foyers pour déterminer, entre autres choses, les essences utilisées comme combustible. Ces analyses montrent que les chaufourniers opèrent un filtre pour choisir leur combustible, qui est moins déterminé par leurs besoins, que par les contraintes imposées par les communautés, formelles ou informelles. La section sur la commercialisation de la chaux fourmille de détails qui incitent aussi à quelques interrogations, comme sur le rôle des marchés. Enfin, il salue l’auteur pour ses qualités de chercheur et souhaite avec impatience une publication sous une forme allégée pour une large diffusion.

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La parole revient ensuite à Jean-Frédérique Terral qui fait part de l’étonnement et du plaisir qu’il a eu à lire cette thèse qui, par ses thèmes, ses sources et son volume diffère des pratiques en usage en biologie. La thèse témoigne d’une très grande maturité, curiosité et intelligence. Il souligne l’ampleur du corpus (1 383 sites), mais regrette que la base de données n’ait pas donné lieu à une exploitation sous sig, notamment pour les aires d’approvisionnement des fours. Il met ensuite l’accent sur les analyses anthracologiques dont les méthodes de prélèvement, tout à fait valides, auraient mérité d’être mieux justifiées ; les disparités d’essences entre unités stratigraphiques ou entre prélèvements d’une même unité stratigraphique auraient pu être plus exploitées. Il demande à l’impétrant les raisons pour lesquelles il n’a pas établi son protocole d’échantillonnage à partir de cuissons expérimentales, à l’image de Laurent Fabre. L’impétrant justifie alors le choix de l’ethno-archéologie au détriment de l’expérimentation par l’importance du savoir-faire des artisans, empirique et sensoriel, dans la conduite des cuissons. Malheureusement, il n’a pas été possible d’effectuer ce travail méthodologique sur le combustible dans les fours actuels car les fours étudiés en Tunisie n’utilisent plus de combustible végétal, mais l’impétrant émet le souhait de poursuivre ces recherches dans la région de Fès (Maroc) où le combustible végétal est toujours employé. Après quelques remarques et conseils sur l’interprétation écologique de l’indice de Pareto et l’utilisation des statistiques, notamment en ce qui concerne l’interprétation des analyses factorielles des correspondances, il clôt son intervention en demandant à Christophe Vaschalde ses projets d’avenir et le félicite à nouveau pour cette thèse « géniale ».

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C’est au tour de Pierre Pétrequin d’adresser ses félicitations à l’impétrant pour ce travail remarquable, somme de deux thèses emboîtées, l’une de science du social, l’autre de science dure. En tant que préhistorien, il fait part à l’impétrant des multiples utilisations de la chaux dans différents contextes chrono-géographiques. Il souligne ensuite la qualité générale de l’expression écrite. Il exprime sa satisfaction face à la démarche ethno-archéologique focalisée sur le concept de chaîne opératoire technique. Il aurait aimé que Christophe Vaschalde ne s’appuie pas seulement sur les travaux d’André Leroi-Gourhan qui a conceptualisé la notion, mais qu’il fasse appel à d’autres recherches qui l’ont appliqué, comme les travaux de Pierre Lemonier. Il demande à l’impétrant des précisions quant à la durée des enquêtes ethno-archéologiques et quant les modalités même de celle-ci. De même, il note que l’auteur étudie plus les aspects sociaux pour la partie médiévale et moins pour la partie ethnoarchéologique. Il pose aussi le problème de la place des femmes dans la production ou encore de l’auto-perception des artisans. Christophe Vaschalde répond que ces thèmes sont autant de perspectives pour son travail que le temps restreint des missions contraint par l’enseignement universitaire ne permettait pas.

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Il revient ensuite au président du jury Mathieu Arnoux de synthétiser les principaux apports de la soutenance. Il souligne le travail interdisciplinaire et novateur, donc sans bases préalables, de l’impétrant. Il s’agit de deux thèses ; l’une d’histoire régionale, l’autre une synthèse générale ; ce qui n’est pas néanmoins sans poser de problème. Reconnaissant la logique de la démarche, il avoue être dérouté par l’absence d’un cadre chronologique et géographique solide, qui rend la thèse difficilement publiable en l’état. Il met en garde l’impétrant sur l’utilisation des données chiffrées. Il rappelle d’abord que les chiffres que donnent des sources sont toujours des minima, ensuite que les chiffres que l’historien produit sont des estimations, des moyennes. Le problème réside dans la comparaison, le passage de l’un à l’autre, et de la multiplication des estimations qui, à force, déforme l’information. Il regrette que les marchés de la chaux n’aient été traités dans une optique d’histoire économique. Il aurait fallu distinguer les vrais marchés de la chaux des usages anecdotiques et étudier les rapports entretenus par les différents marchés (concurrence, complémentarité ?). Spécialiste de la métallurgie, il souligne que la consommation en combustible des chaufours est très faible comparée à celle des fours métallurgiques et doute que la chaufournerie ait eu un gros impact écologique à elle seule, même en contexte méditerranéen. L’impétrant répond alors à ces diverses interrogations. Mathieu Arnoux termine en remerciant Christophe Vaschalde pour ce travail extrêmement précieux.

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Au terme d’une courte délibération, le jury décerne à Christophe le titre de docteur en histoire et archéologie du Moyen Âge, avec la mention très honorable et les félicitations unanimes du jury.

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Sylvain Burri

Jean-François Dreyer, Espace et territoires ruraux en Cornouaille bretonne à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne (xve-xvie siècles), thèse de doctorat d’Histoire soutenue à l’université Rennes 2, le 6 décembre 2013

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Jury : Annie Antoine, professeur d’histoire moderne (directrice de la thèse), Université Rennes 2 ; Corinne Beck, professeur d’histoire et d’archéologie médiévales, Université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis (rapporteur) ; Samuel Leturcq, maître de conférences en histoire médiévale, Université de Tours ; Jean-Marc Moriceau, professeur d’histoire moderne, membre de l’iuf, Université de Caen-Basse-Normandie ; Michel Nassiet, professeur d’histoire moderne, Université d’Angers (rapporteur) (excusé) ; Daniel Pichot, professeur émérite d’histoire médiévale, Université Rennes 2.

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En 1980, Jean Kerhervé avait proposé à Jean-François Dreyer d’étudier, pour sa maîtrise, le rentier de la sénéchaussée du Huelgoat, travail qui le conduisit en 1995 à un dea sur le rentier de Châteaulin (1543-1545). De ces travaux de jeunesse, il garde l’impression qu’une dimension échappe à l’étude purement institutionnelle et économique des rentiers. Ces documents contiennent en effet de très nombreuses références aux paysages, aux hommes, aux bâtis et aux parcellaires. Après avoir pensé son sujet de thèse en tant que « sociétés et paysages ruraux en Basse-Bretagne », le candidat, avec les apports de la géographie spatiale, s’oriente vers « une étude des espaces et des territoires ». Il met en exergue les questions de perception et d’appropriation du paysage en prenant en compte les différentes temporalités dans l’appropriation du paysage. Les travaux de géographes comme Roger Brunet et Armand Frémont contribuent à renforcer sa problématique autour de l’espace, matière première, et du territoire, portion d’espace approprié socialement.

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Dans sa thèse, l’auteur utilise les rentiers du Huelgoat, de Châteaulin, de Carhaix, de Concarneau et de Quimper et les liasses d’aveux et minus de rachat qui y sont associées. Ces documents couvrent tous la baillie de Cornouaille, située dans le domaine royal de Cornouaille. Les bornes chronologiques correspondent à la date marquant la fin du règne du duc François Ier qui prit la décision de réformer les registres domaniaux, en 1450, et à la clôture de la réformation sur le domaine de Châteaulin, en 1545. Cette thèse se construit en trois grandes parties. La première concerne les cadres de l’étude : l’espace naturel, les repères historiques, le processus de la Réformation. La deuxième explore la question de la territorialité. Jean-François Dreyer y montre comment le domaine de Cornouaille se décline en différents espaces, de l’espace politique (le domaine, la paroisse, la seigneurie) à l’espace social. Enfin, la troisième analyse les manières de percevoir, de posséder et d’exploiter la terre.

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Annie Antoine remercie tout d’abord Jean-François Dreyer de lui avoir proposé ce sujet. Elle revient sur le parcours de celui-ci à l’Université de Bretagne occidentale, à sa maîtrise en 1981 et son dea en 1995, en passant par le capes, l’agrégation d’histoire et l’enseignement dans le secondaire dans l’académie de Caen. Son travail de thèse résulte d’un dépouillement long et systématique des sources. Le candidat a réalisé une analyse très importante sur 80 paroisses. Il cherche à livrer des informations qui ne sont pas inscrites dans la finalité du document. Deux convictions sous-tendent sa thèse : 1- le paysage est hérité, utilisé, fabriqué et, 2- le paysage est pensé et tous ne le pensent pas de la même manière. Annie Antoine propose, ensuite, une lecture clé des trois parties de la thèse. La première partie, rédigée avant la reprise de la thèse en 2007, expose le cadre de la Réformation, de l’élaboration des rentiers, des aveux, des dénombrements et du rapport Bullioud. Il y reste des raideurs et quelques informations peu utiles pour la suite de la démonstration mais cette partie expose clairement la problématique de la thèse qui se situe à la croisée de trois regards : celui du roi, des seigneurs et des paysans. La deuxième partie conserve aussi quelques rigidités. Les cadres institutionnels et politiques y sont présentés ainsi que l’espace vécu et l’espace parcouru. Jean-François Dreyer décrit très bien les villages entourés de leur finage, dont les limites ne suivent pas celles de l’espace paroissial. Il écrit de très belles pages sur la définition de la clôture et la présence ou non de sa matérialisation. Ces caractéristiques bas-bretonnes auraient mérité une comparaison avec d’autres espaces pour montrer ce qui est spécifique à la Basse-Bretagne. De plus, un des reproches faits à ce travail confirmé aussi par Corinne Beck et Samuel Leturcq, est celui de l’utilisation conjointe du vocabulaire des documents et de celui des géographes. La logique de sémiologie diffère entre ces deux groupes et contribue à créer du flou dans l’analyse. Dans la troisième partie, l’auteur aborde chaque manière qu’ont les différents groupes sociaux de décrire l’espace. On y saisit la vision que seigneurs et roturiers ont de l’espace en fonction de l’usage qu’ils en font. De plus, on constate que les roturiers viennent à la réformation pour faire reconnaître leurs droits et pas uniquement pour payer la censive. Le candidat reconnaît qu’il aurait pu « gratouiller un peu plus le sol » en lisant les archéologues et, par exemple, leur travail sur le hameau déserté du Goënidou (xive-xve siècle) à Berrien. Enfin, cette troisième partie a la particularité de présenter des informations surprenantes, sur les modes de faire-valoir et surtout de réhabiliter le convenant comme mode de faire-valoir. Pour finir, Annie Antoine insiste sur le fait que ce travail est celui d’un chercheur sérieux et modeste, aimant l’archive, un doctorant qu’il fut agréable d’aider à reprendre une recherche commencée il y a longtemps.

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Corinne Beck déclare que c’est avec plaisir qu’elle assiste à cette soutenance de thèse et qu’elle a lu cette thèse. Le manuscrit forme un ensemble complet constitué d’un volume important de 586 pages, plus les cartes et histogrammes, qui montrent que Jean-François Dreyer a été très attentif à la démarche quantitative. Ce travail est agréable à lire en dépit de certains renvois, un peu trop fréquents. Un glossaire aurait été utile pour les non-Bretons et non-bretonnants. Sur le fond, il faut noter que peu d’études abordent ce créneau chronologique en englobant les xve et xvie siècles. Il faut cependant gommer l’expression « période charnière », car toutes les périodes historiques sont des périodes charnières. Le but de cette thèse est d’étudier la société et l’espace rural d’une région. Pour se faire, le candidat a décidé d’exploiter un seul et unique type de sources. Dans l’introduction, il s’interroge d’ailleurs sur la validité d’une telle approche. Corinne Beck se demande alors s’il n’a pas, effectivement, pris le risque de restreindre l’approche de son objet d’étude. D’un point de vue plus positif, ce travail de thèse peut être considéré comme le point de départ d’une plus vaste enquête, en exploitant d’autres sources notamment domaniales et comptables. Corinne Beck insiste, comme Annie Antoine précédemment, sur la question de la terminologie. Jean-François Dreyer a fait appel aux géographes et aux urbanistes mais à la lecture, il subsiste un certain flou sur la terminologie utilisée ainsi que sur l’épistémologie, par exemple dans l’utilisation des expressions : rapport homme-milieu, société-espace, société-territoire mais aussi territorialité. Corinne Beck conclut sur le fait que ces réflexions ont parcouru l’histoire, la géographie et l’archéologie. Sur cette dernière, elle insiste sur le fait que le candidat aurait dû, en tant qu’historien, intégrer les résultats des fouilles archéologiques. Autre critique, plus générale et faite par d’autres membres du jury, le premier livre de cette thèse, écrit bien avant le reste, aurait grandement bénéficié d’une remise à jour bibliographique.

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Corinne Beck revient ensuite sur certains contenus plus précis de la thèse. La première partie intitulée, « Les cadres », lui pose problème. Elle a la sensation de revenir à cet « impossible tableau géographique » décrit par Georges Bertrand. Il aurait fallu y aborder plus précautionneusement la question du climat, qui n’était pas le même aux xve et xvie siècles, et utiliser les apports de l’histoire environnementale. Dans la deuxième partie, Corinne Beck note de très vivants passages, comme ceux sur les chemins. Dans la troisième partie, le questionnement de Corinne Beck se fait autour de deux interrogations : qu’en est-il de la matérialité de la forêt et de celle des manoirs ? Quand à partir de la page 511, l’auteur parle de « de bois ou de forêt » : qu’est-ce que cela signifie ? De quelles essences parle-t-on ? Comment les coupes sont-elles réalisées ? Quels sont les statuts juridiques de cet espace ? Le candidat répond alors que son corpus archivistique ne lui permet pas d’avoir une vision de ces espaces. Corinne Beck insiste sur le fait qu’il manque des informations tangibles, matérielles, sur les droits d’usage des communautés en forêt. Si tous les développements sur l’espace manorial sont très agréables à lire, il y manque des exemples archéologiques bretons. L’archéologie du bâti, comme les travaux du colloque de Pont-à-Mousson (1986), aurait permis « d’habiller les manoirs ». Corinne Beck affirme alors que « les sources écrites nomment les choses et l’archéologie les donne à toucher ». Corinne Beck conclut en insistant sur le fait que cette thèse ouvre indéniablement sur des recherches supplémentaires.

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Samuel Leturcq observe que Jean-François Dreyer a fait le choix de présenter une synthèse et donc de ne livrer que le résultat de ces analyses. La lecture y gagne en légèreté, mais Samuel Leturcq aurait aimé voir sur quoi reposent les conclusions. Il aurait été intéressant de mettre en annexe l’aspect démonstratif et surtout de présenter le corpus de sources. Il manque aussi une évaluation quantitative des aveux et dénombrements, ainsi que la répartition spatiale de ces sources. Pour Samuel Leturcq, il s’agit des cadres de la recherche, des fondements sur lesquels repose la démonstration. Samuel Leturcq revient ensuite sur la première partie dans lequel un discours de la méthode aurait été très nécessaire. Il estime que le passage sur la présentation de l’espace géographique n’est pas utile, tout comme les développements sur le contexte politique antérieur au xve siècle. Il aurait fallu plutôt injecter dans cette première partie des éléments épistémologiques. Samuel Leturcq met ensuite le candidat en garde vis-à-vis des effectifs statistiques qui ne sont pas systématiques. À son sens, il y a un problème de synthèse, les tableaux manquant d’effectifs ; il lui semble que de ce fait l’auteur va parfois trop loin dans ses interprétations.

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Samuel Leturcq revient ensuite sur quelques points plus précis de la thèse. Il pose tout d’abord la question de « l’espace légitime » qui forme le cœur de la thèse. Il oppose un espace en cours de légitimation à des espaces légitimés de longue date, avec des concurrences de légitimité qui se superposent. Samuel Leturcq aimerait savoir en quoi ces espaces se concurrencent ? Pour Jean-François Dreyer, on est dans un territoire où la prégnance religieuse est très forte et où le duc, puis le roi, s’opposent à l’évêque. Il conçoit donc un territoire paroissial et un territoire politique qui se concurrencent. Samuel Leturcq ne partage pas du tout ce point de vue. Il estime que le territoire paroissial n’est pas en concurrence avec les territoires politiques puisque ce sont des ressorts qui ne gèrent pas la même chose. Selon lui, l’auteur calque ici une lutte entre le spirituel et le politique et il demande s’il existe des collectes sans clocher. Le candidat répond que le fouage se règle toujours par paroisse. C’est la preuve pour Samuel Leturcq qu’il n’y a pas de concurrence.

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Samuel Leturcq estime enfin que l’auteur aurait gagné à développer les aspects de présentation et de critique du corpus. Il insiste sur le fait que le point fort de cette thèse réside dans le travail minutieux sur l’organisation paysagère qui a été réalisé et il souligne l’esprit de synthèse. Il aurait aimé cependant avoir plus de données sur la répartition spatiale des activités citées, notamment par le biais de la toponymie. Il note que la thèse prétend traiter « d’espaces et de territoires », mais que le volume final ne contient que cinq cartes et sept plans. La thèse présente d’ailleurs un problème d’échelle lié à la volonté de Jean-François Dreyer de vouloir étudier l’ensemble de la Cornouaille. Ce choix l’a obligé à travailler à petite échelle sur quatre-vingts paroisses et le travail qui en résulte est synthétique. Il aurait été bon de sélectionner trois territoires, de les étudier à grande échelle et de les comparer.

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Jean-Marc Moriceau rappelle que grâce à Jean-François Dreyer, il existe un exemplaire inédit sur les sources de la chambre des Comptes de la Basse Bretagne. La thèse est, selon lui, une bonne étude foncière qui confirme les données sur les tailles des domaines des manoirs, métairies, mouvances… Toutefois, l’entrée en matière lui paraît un peu institutionnelle et trop formelle. Il cite pour exemple les rappels à la généalogie, la maison carolingienne, les coupes géologiques. Jean-Marc Moriceau note également beaucoup de redîtes et de reprises qui finissent, selon lui, par lasser le lecteur. Il souligne ensuite le problème du prisme de la source financière et de la source unique. Tout au long de la thèse, il n’est fait référence qu’aux baillées, rentiers, tenues, terres frostes. Or, cette thèse ne s’adresse pas qu’à des historiens du droit ou à des historiens de la première modernité et un glossaire en aurait facilité la lecture. D’autre part, cette source unique ne permet pas de répondre à tout. Par ailleurs, Jean-Marc Moriceau attendait l’utilisation d’autres sources. Il regrette en particulier l’absence de traitement des registres paroissiaux, sur lesquels a travaillé Alain Croix. Les actes notariés et les plans auraient permis d’avoir une idée concrète du paysage grâce aux toponymes. Il déplore que le candidat n’ait vu qu’un seul éclairage, celui des administrateurs, là où il aurait fallu avoir plusieurs torches. Jean-François Dreyer reconnaît qu’il aurait pu aller consulter les registres paroissiaux et les rapports de fouilles, mais les sources domaniales restent son corpus de départ. Son projet n’était pas de s’intéresser à tout ce qui recouvre la Cornouaille, mais de la lire à travers le prisme de ces sources domaniales. Il s’agit de très belles sources répétitives auxquelles il a voulu redonner leur vraie valeur. Jean-Marc Moriceau fait alors remarquer que le titre de la thèse ne convient pas à cette position. Un titre comme « Espaces et territoires ruraux » laisse entendre une problématique tournant autour d’un croisement de sources. Le titre aurait pu comporter la mention « au miroir des rentiers ». Il conclut enfin en remarquant que le travail de Jean-François Dreyer est important et utile.

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Daniel Pichot poursuit par la lecture du rapport de Michel Nassiet, absent ce jour. À la remarque de M. Nassiet sur les aveux et les minus qui ne sont pas dissociés, Jean-François Dreyer répond qu’en Bretagne ces aveux et minus sont regroupés dans un même acte. Les aveux interviennent pour un inventaire des seigneuries sans obligation de paiement, mais aussi lors d’une mutation liée à un mariage, à un décès, etc. Il n’est fait référence au minu que lors des décès.

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Le président du jury, Daniel Pichot, conclut la soutenance. C’est avec plaisir qu’il a lu cette thèse qui est un peu médiévale, même si elle est franchement moderne. Il loue la volonté du candidat qui a achevé sa thèse après plusieurs années d’arrêt et il admire sa capacité à lire les sources du xvie siècle quand lui préfère les textes en latin du xiie. Daniel Pichot souligne que le candidat n’a pas choisi la facilité en travaillant sur les campagnes de la Cornouaille à un moment clé de leur évolution et à partir d’une documentation très intéressante et très ingrate. La thèse est rédigée dans une écriture claire qui se lit bien, l’auteur a opté pour des annexes graphiques et statistiques, ce qui donne un ensemble très homogène. Comme l’ensemble du jury, il est gêné par la partie sur les cadres, notamment parce que l’environnement d’aujourd’hui est différent de celui de l’époque moderne. Il aurait préféré que le candidat analyse moins les conflits franco-bretons, pour se concentrer plutôt sur la présentation de la source fiscale qu’il a choisi d’analyser en particulier dans tous les biais qu’elle implique. Il y aurait un enrichissement à présenter ces biais et le problème de travailler à partir d’une source unique.

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En ce qui concerne le deuxième livre, qui porte sur l’étude des campagnes, Daniel Pichot remarque que le cadre présenté par le candidat est assez analogue à ce que l’on trouve ailleurs à la différence que la dispersion de l’habitat n’y est pas « éclaté » mais « explosé ». il poursuit sur la distinction que Jean-François Dreyer fait entre les villes et les bourgs. À son avis, ces bourgs seraient plutôt de simples bourgades. En revanche, il montre bien dans ses travaux ce qu’est le village, c’est-à-dire en Bretagne, le hameau. Toujours en ce qui concerne l’habitat et sa dispersion, il aurait été bon de présenter toutes les variantes de l’habitat dispersé notamment parce que cette dispersion est beaucoup plus compliquée en Cornouaille que dans le modèle établi pour le reste de l’Ouest. Au sujet des manoirs, Daniel Pichot remarque que l’auteur aurait beaucoup gagné à lire les travaux de Jean-Claude Meuret. Il souligne lui aussi l’intérêt des pages écrites sur le domaine congéable. Il note que la communauté existe bien à différents niveaux et qu’il existe des enjeux collectifs au moment où l’individualisme se développe.

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Daniel Pichot poursuit ensuite sur quelques suggestions de forme. Il aurait apprécié, comme cela a été rappelé par d’autres membres du jury, des essais de cartographie d’un ou deux territoires manoriaux. Enfin il conclut en remarquant que la thèse est une étude fouillée et neuve à bien des égards. Il lui faudra ouvrir ses recherches afin de mieux vendre son travail. Sa vision est en effet très cornouaillaise et le comparatisme apporterait beaucoup à son travail. Il note par ailleurs que la période étudiée est un moment clé où l’on sent « craquer un vieux système ». La thèse montre que ce système a besoin de retrouver un nouveau souffle. Elle met en lumière une région rurale qui a su s’adapter à certaines conditions et que ces adaptations ne sont en rien des archaïsmes. Daniel Pichot souligne pour terminer que la Cornouaille devra beaucoup à Jean-François Dreyer.

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Après délibération du jury, J.-Fr. Dreyer reçoit le titre de docteur avec la mention honorable, l’université Rennes 2 ne délivrant plus de félicitations.

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Audrey Beaudouin et Aurélie Reinbold

Yves Truel, Mas en crise dans le Haut-Ségala quercynois. Des communautés rurales face aux prélèvements fiscaux aux xviie et xviiie siècles, Thèse de doctorat d’Histoire soutenue à l’université Paris 1-Panthéon Sorbonne, le 23 mars 2013

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Jury : Nicole Lemaitre, professeur à l’Université Paris 1 (directrice de la thèse) ; Mireille Touzery, professeur d’histoire moderne, à l’Université Paris Est-Créteil ; Gérard Béaur, directeur de recherches au cnrs, directeur d’études à l’ehess ; Jean-Loup Abbé, professeur d’histoire médiévale à l’Université Toulouse ii-Le Mirail ; Michel Cassan, professeur à l’université de Poitiers (président).

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Yves Truel présente son sujet, parti d’un territoire paysan et des papiers du grenier familial en Quercy et arrivé à une thèse fondée sur l’exploitation intensive et croisée des compoix et des terriers de plusieurs communautés d’habitants des confins du Quercy de l’Auvergne et du Rouergue. Ses compétences d’informaticien ont été mises en œuvre pour travailler sur le parcellaire et ses confins afin de restituer un paysage fiscal en graphes successifs. Bien entendu, les hommes ne sont pas oubliés, présentés à partir des sources classiques de la démographie et de l’histoire sociale. Ils apparaissent pris dans des institutions englobantes plus ou moins puissantes mais permanentes : la communauté d’habitants mais aussi la seigneurie (ecclésiastique ici, à la fois sous l’abbaye d’Aurillac et la Commanderie de Latronquière), le mas, la famille souche enfin. Il insiste particulièrement sur le mas qui constitue vraiment une structure intermédiaire dans le Haut-Ségala quercynois comme dans les régions proches. L’objet final de la thèse est de mesurer le poids de la fiscalité sur les hommes. On y observe en même temps la montée de l’État et le déclin de la seigneurie. La fiscalité, à l’évidence, soude les hommes contre les pouvoirs extérieurs, en dépit des inégalités.

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Pour Nicole Lemaitre, quelques thèmes nouveaux parcourent cet ensemble très organisé, tel celui du poids réel de l’impôt sur cette province. Yves Truel relève les incohérences de ce calcul par surface, puis par qualité des terres. On constate de fortes disparités entre les pays. L’Agenais est plus riche et le Périgord plus pauvre, mais finalement, c’est bien le Quercy qui s’en sort le plus mal. Pire encore, quand la Généralité de Montauban est mise en place et surtout en 1669, comme le Quercy est crédité de plus de feux que le Rouergue, il va payer désormais 3,7 % de plus que ce dernier. C’est la rançon des émeutes et de la mauvaise volonté des habitants à fournir des hommes, par exemple pour la milice ou les classes. La démonstration semble évidente, malgré les incertitudes des calculs. Ce tarif, figé depuis 1669, provoque des protestations permanentes encore au xviiie siècle. Même quand les châtaigniers ont gelé, en 1709, l’administration refuse de bouger. Yves Truel observe que les compoix ne sont pas homogènes, que leur contenu, excellent ou médiocre, dépend du contexte de leur fabrication. Derrière la mauvaise volonté des contribuables, il faut donc également saisir l’injustice que cette suspicion implique à l’égard du voisin. Mais la monarchie a su s’en servir à son profit pour maintenir l’ordre.

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La deuxième question bien fouillée est celle du mas, dont la définition devient de plus en plus claire au fil des travaux récents. À vrai dire, c’est une question qui a toujours intrigué les historiens du Nord mais qui est bien prise en compte depuis une vingtaine d’années par l’école toulousaine. Dans toute la région, faire corps ne s’exerce pas seulement au niveau de la paroisse ou du consulat, mais aussi à celui du hameau. L’échelle du hameau est celle du village dans une grande France du Sud-ouest. Et les conséquences sont considérables, y compris à l’époque contemporaine, quand on a cherché à comprendre, par exemple, les phénomènes politiques, comme c’est le cas en Limousin. En Auvergne, particulièrement en Haute-Auvergne, où les mas ont des biens considérables en pâturages, Pierre Charbonnier parle de communautés à étages dans les campagnes, avec une cellule de base différente de la paroisse, de la seigneurie et de la ville. Si l’on suit à peu près les réunions des fabriques des paroisses ou des consulats (qui se confondent longtemps en Limousin par exemple), ce n’est pas vrai pour les mas, gérés entre chefs de famille du même clan, même si l’ouverture et surtout les migrations changent la donne. Les mas vivront tant qu’ils auront des intérêts communs : des pâtures communes, fontaine et réseau d’irrigation, moulin et four par exemple et avec l’aval des puissants car le mas est le support de l’indivision des impôts, royaux comme seigneuriaux.

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Le troisième apport de cette thèse concerne l’histoire des seigneuries. Il est rare aujourd’hui d’observer les seigneuries aux derniers siècles de l’Ancien Régime. Or les seigneuries ecclésiastiques, en particulier des Commanderies ont laissé une documentation impressionnante. On y observe comment, malgré le chaînage mémoriel des terriers, l’archaïsme domine ces rentes. Surtout, on peut compter le poids réel de ces impôts. C’est ainsi qu’à Latronquière la charge revenant au seigneur est de 1,5 livre à l’hectare tandis que la taille est à 2,5 livres. La monarchie se sert avant le seigneur ecclésiastique et d’autant plus facilement que la levée des dîmes par le seigneur est contestée au xviiie siècle comme elle l’était au xvie siècle.

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Le dernier apport concerne les mutations foncières. Grâce aux registres de charge et décharge et aux notaires, on suit parcelle par parcelle les différents types de vente. La propriété n’est pas encore la nôtre ici et les ventes n’ont pas la netteté de nos pratiques. En effet, Yves Truel nous dresse le portrait de l’antichrèse, ce mélange de vente et de bail à loyer, une forme sophistiquée et lucrative de prêt sur gage, que l’évêque de Cahors va condamner en 1657 à cause des relents d’usure qu’elle suppose. Elle est une forme aggravée de vente à réméré, c’est-à-dire avec faculté de rachat mais qui cède pour un temps déterminé les fruits de la terre au créancier. Elle est le moyen le plus courant d’éponger les dettes de prêts en nature des périodes noires, en particulier des guerres de Religion ou de la crise de 1693. Cette étude met à jour les mécanismes diaboliques de la spirale de la dette. À l’aide de travaux méticuleux de ce type, il deviendra possible dans un avenir proche d’observer les effets sociaux du prêt. Il n’y a pas que l’usure en effet. Si l’évêque de Cahors intervient sur l’antichrèse, c’est qu’il sait qu’il existe d’autres moyens d’obtenir des prêts dans les campagnes. En particulier, partout où les prêtres filleuls sont présents, ils prêtent à des taux beaucoup plus avantageux que les notaires ou les propriétaires à l’aise. Surtout, pour obtenir des assurances, ils jouent sur l’honneur familial et la cohésion du mas, autant que sur les investissements (les bêtes en zone de transhumance par exemple). Mais il est vrai qu’ici, en limite du protestantisme, ils sont moins nombreux qu’ailleurs dans le Massif Central. En tout cas ils n’ont pas le monopole du crédit comme ce peut être le cas dans certaines parties du Rouergue.

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Saisir de près, sur un espace précis et sur un temps moyen les mécanismes de la dette sur quelques générations a peu été fait, faute de dépouillement systématique des sources notariales. Ici, la différenciation sociale se fait souvent à partir d’un enrichissement né de la dette et, au hit-parade, on trouve un marchand, un praticien et un notaire ; ceux qui tiennent les campagnes sont ceux qui tiennent les écritures. Il est bien évident que pour tous les autres, le seul moyen d’échapper est l’émigration. La Haute-Guyenne a contribué à construire l’assiette moderne de l’impôt. Ce qui pourrait apparaître comme archaïque devient donc le matériau pour dire l’avenir, dans un retournement qui nous permet d’oublier que l’impôt serait seulement prédateur et les paysans toujours écrasés de taxes. C’est une limite de notre imaginaire issu, un siècle plus tard, de l’histoire enseignée par les hussards noirs. L’impôt a créé des solidarités, contraintes certes, mais il a imposé aussi, pour des raisons de rationalité, une accroche nouvelle des hommes à l’espace rural. Ce sera celle des propriétaires indépendants qui vont faire l’histoire de la République ici.

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Pour Mireille Touzery, Yves Truel a bénéficié à l’Université Paris 1, de la tradition d’histoire rurale, installée par Jean Jacquart et jamais oubliée, pour laquelle les compoix et les cadastres sont des documents habituels pour conduire des problématiques économiques et sociales. Dans cette ligne, on relève deux questions traitées : compoix et cadastres sont-ils des instruments adaptés à la structure économique ? Comment l’indivision du mas va-t-elle aboutir à des propriétés individuelles ?

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La formation initiale du candidat apparaît nettement dans les traitements informatiques de ses documents. Ces traitements, très abondants et novateurs, sont sur le plan de la lecture handicapés par une dissociation de la figure qui se trouve en annexe et de sa légende dans le volume de texte. Ils réalisent pourtant une mise dans l’espace des listes des compoix intéressante, de même que le graphe permet d’exploiter une imposante reconstitution des réseaux familiaux avec les corpus généalogiques.

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Comme l’ensemble du royaume, le Ségala n’est pas une région fermée. Ses paysans, comme tous ceux du royaume, doivent payer les impôts, en argent, du roi, et pour cela vendre au marché. Ajoutons que nous sommes dans une région frontière entre les deux grands régimes fiscaux de taille réelle et personnelle, et au-delà entre le monde du droit coutumier, d’inspiration germanique, et le monde du droit écrit, d’inspiration romaine. L’étude de la porosité culturelle de cette société aurait alors été intéressante à traquer dans les pratiques fiscales, comme Bruno Jaudon l’a évoqué récemment pour le Gévaudan voisin, dans la même situation frontière que le Ségala, dans sa thèse sur les compoix du Languedoc (soutenue en 2011, devant l’Université de Montpellier). Cette confrontation aurait sans doute stimulé l’étude de toute la population non propriétaire qui n’apparaît pas dans les compoix, documents constitués exclusivement pour dénombrer la propriété, et au contraire au cœur des rôles des pays de taille personnelle, limitrophes de la région étudiée, à savoir les locataires, les journaliers qui n’ont que leurs bras, les pauvres, les artisans compagnons, tout le petit monde des servantes ou des talents dont le capital est intellectuel et non foncier (médecin). Toute cette population apparaît trop fugitivement

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Gérard Béaur dit l’intérêt qu’il a ressenti à la lecture de cette étude micro-historique qui se focalise sur une partie du Quercy, autour de la paroisse ou de la communauté d’habitants de Saint-Cirgues, érigée en épicentre de la recherche. Dans ce travail de bonne facture, le jury est invité à examiner dans le temps long (un siècle et demi) l’attitude des communautés rurales devant la politique financière de la monarchie. C’est du moins ce que le titre suggère imprudemment. L’auteur balaie en fait beaucoup plus large. Même si la question de l’impôt et de sa gestion par les habitants de cette zone témoin est au cœur de la problématique et même si elle rejaillit régulièrement au détour des développements successifs qui émaillent la thèse, il s’en faut de beaucoup que le contenu de ce travail se cantonne à un tel horizon fiscal. L’ambition d’Yves Truel est plutôt de donner à comprendre le fonctionnement et le devenir d’une organisation sociale qui repose, ici, dans cette partie du Haut-Ségala, sur le système des « mas ».

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L’appareil statistique repose sur une masse de données imposante, à la fois circonscrite dans l’espace et éclatée au gré des possibilités archivistiques qui étaient offertes et qui ont été brillamment exploitées : le compoix de 1636, déjà pris en compte dans un master soutenu en 2007, avec ses 4 869 tenures et ses 16 514 confronts, suppléé par le compoix de Bouxal de 1631 et ses 903 parcelles ; les actes notariés avec 877 contrats de mariage et 584 testaments ; les 2 500 actes d’état civil, sans oublier les 2 495 enregistrements de mutations consignés dans les registres de charges et décharges qui accompagnent les rôles fiscaux et que Yves Truel a eu l’immense mérite de prendre en compte, ce qui n’est pas si fréquent. Le parcours thématique est enrichi par l’exploitation habile de textes dont beaucoup sont ou bien retranscrits soit au fil de l’exposé soit dans les annexes très riches contenues dans le tome 2, ou bien reproduits dans le cours de la démonstration.

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La force de cette recherche réside non seulement dans les constats opérés et dans la qualité des hypothèses avancées, mais aussi dans des opérations statistiques parfois raffinées, souvent complexes et subtiles, qui soutiennent l’argumentation. Elle s’appuie sur une démarche originale portée par l’utilisation intensive des graphiques et surtout par la construction de graphes et la mise en évidence de réseaux. Gérard Béaur se dit impressionné par l’habileté que manifeste Yves Truel à manier les instruments informatiques qui permettent de dégager des relations, des réseaux : les sig avec le logiciel arcgis sur une base de données géoréférencée de 700 lieux-dits, un logiciel de graphes, mais aussi les logiciels Pajek et Puk, aussi bien que Généatique ou Matlab. Il ne s’agit nullement de coquetterie statistique mais du recours réfléchi à des outils qui permettent de mettre en évidence des liens fondamentaux et de mettre l’accent sur quelque chose qui tient à cœur à l’auteur : la dimension spatiale. Gérard Béaur a particulièrement admiré les graphes qui permettent de reconstituer les parcellaires et de les rendre intelligibles, tout autant que ceux qui montrent l’interpénétration des patrimoines entre les tenanciers de Mas de Prat et de Bouxal. C’est en effet un point capital puisque cela traduit l’ouverture des habitants du mas vers l’extérieur et le début de la désagrégation de ce qui faisait sa spécificité. Il est également admiratif devant la dextérité d’Yves Truel lorsqu’il construit méthodiquement le réseau des alliances matrimoniales et arrive ainsi à un autre temps fort de son exposé pour démontrer que l’endogamie ne passe pas par les mariages consanguins détectés par les graphes mais par des alliances entre fratries proches tant jouent surtout la proximité et le rapport à la terre que peuvent entretenir les familles.

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Gérard Béaur insiste sur la force d’une conclusion de haute facture qui reprend toutes les grandes lignes de la démonstration et donne sa cohérence à la thèse, lui permettant de dépasser à la fois son caractère de monographie érudite locale et de brillant exercice technique. On comprend que ce travail permet d’assister, quasiment en direct, par touches successives, à un processus de décomposition du mas, non pas de destruction, puisque les villages existent toujours par-delà les siècles, mais de perte de sens. Au cours de la période sous observation, ces éléments défaillent simultanément. Trois raisons expliquent ce délitement : l’effondrement du lien seigneurial, relégué au second plan sous les coups de boutoir de la monarchie et sous les effets de la démission des seigneurs eux-mêmes ; la remise en cause de l’unité du tènement par l’expansion foncière réalisée par certains membres du mas vers les terres des mas voisins et par l’enchevêtrement des possessions de chacun qui détruit la cohérence du mas ; la dissolution de la solidarité des membres du mas avec la lutte pour l’individualisme fiscal sous les effets de la pression démographique. Au même titre que les contestations autour de la dîme de plus en plus virulentes, ces tournants progressifs et insidieux préparent la Révolution.

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Jean-Loup Abbé salue la contribution qui est apportée à la modélisation des espaces ruraux. Dans le domaine des sources fiscales, l’espace est fréquemment délaissé par la recherche, alors qu’il est partout présent dans la description des biens immobiliers. Le défi est de représenter de manière planaire des registres dépourvus de figures, si ce n’est parfois au xviiie siècle, mais ce n’est pas le cas dans le corpus retenu. Au lieu de procéder à des reconstitutions manuelles, il s’agit ici de transformer les parcelles en modèles par l’intermédiaire d’un objet mathématique : le graphe. À partir du terrier des hospitaliers, la méthode est expérimentée autour des mas de Bouxal et de Mas-del-Prat, permettant une représentation des relations entre parcelles, résidences et propriétaires. La densité du parcellaire, les patrimoines des tenanciers, les conflits de voisinage font l’objet d’examens convaincants avec les graphes, chose qui aurait été impossible avec les documents d’origine. Yves Truel aurait pu donner plus d’importance qu’il ne l’a fait à ce travail de modélisation, complexe, qui permet de contourner l’absence de source planimétrique, mais aussi de mettre en valeur des connexions spatiales qu’un simple plan cadastral ne peut réaliser. C’est aussi une opportunité pour remonter dans le temps et pour observer les mutations des paysages ruraux. À l’évidence, cette approche pluridisciplinaire entre histoire et mathématiques est prometteuse.

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Œuvre de micro-histoire, mais qui ne revendique pas sa généralisation, la thèse d’Yves Truel se présente comme un travail solide, qui propose une histoire de la société moderne à travers les registres fiscaux. Même à une échelle réduite, c’est un travail qui témoigne de la capacité de son auteur à conjuguer histoire personnelle et histoire sociale. Certes, le travail réalisé se perd parfois dans le mirage des chiffres et l’ambition d’une histoire totale qui veut tout montrer. Néanmoins, pris sous l’angle des sources fiscales et de l’analyse spatiale, la thèse ici présentée est prometteuse d’une approche qui met en valeur la pluridisciplinarité et un traitement renouvelé des sources écrites modernes, mais aussi médiévales.

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Pour Michel Cassan, la démarche privilégie la micro-histoire, et l’étude monographique d’une population d’un millier d’habitants à la fin du xviie siècle, de 1 500 habitants environ en 1790 distribués entre une cinquantaine de lieux-dits plus densément peuplés là où pousse le châtaignier que là où il faut se satisfaire de moindres ressources vivrières. Dans ces pays à la topographie contrastée – des plateaux de 600 à près de 1000 m d’altitude – coupés de vallées, comment les hommes peuvent-ils imaginer le monde, penser leur existence inscrite dans des structures englobantes, certaines pensées comme pérennes si ce n’est figées, grâce à des manœuvres de mise à distance des modifications introduites par le législateur comme ce fut le cas du partage équitable de l’héritage institué sous la Révolution et l’Empire et contourné ici comme dans le Gévaudan au moins jusqu’à la fin du xixe siècle, d’autres supprimées par la Révolution tels que les droits seigneuriaux.

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Tout au long des xviie-xviiie siècles, l’homme du Haut-Ségala vit au sein de trois instances : la famille et le mas ; la communauté d’habitants qui a son organe politique avec le consulat ; la communauté paroissiale et sa traduction très évanescente, la fabrique. Aux deux instances collectives correspond un ancrage territorial délimité par des croix – ici parfois de Malte –, et de carrefours, avec devant l’église, une place de réunion où sous l’arbre, le pin, la communauté politique palabre et décide des réponses à adresser aux sollicitations des autorités extérieures et proches que sont les seigneurs ou plus lointaines que sont les administrateurs de l’État royal.

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La mise à distance de l’État par la communauté d’habitants est patente dans le registre fiscal lorsque la mande de la taille royale a soudainement augmenté de 1624-25 en lien avec l’instauration des offices d’élus. L’historiographie a souvent déploré la mise en sommeil des États provinciaux et leur remplacement par les tribunaux d’élection, les seconds s’imposant au détriment des premiers. Pour le souverain, en l’occurrence Louis XIII et son secrétaire d’État aux finances, la mesure était lucrative grâce à l’apport de la finance versée par les acquéreurs d’office ; les gages étaient ajoutés soudainement à la taille. Les taillables financèrent les placements des élus et le premier envol de la taille résultait de l’installation d’élus qui, aux yeux des communautés, n’avaient aucune utilité puisque lesdites communautés savaient établir des rôles de taille et lever l’impôt. L’État intervenait comme un agent perturbateur de l’équilibre financier global de la communauté, sommée d’honorer des montants fiscaux inédits ; en revanche, la communauté paraît avoir limité les effets perturbateurs de l’État dans le registre social. Deux arguments semblent y concourir : les consuls et les collecteurs membres de la communauté devaient établir et effectuer des prélèvements équitables sous peine de poursuites et de conflits avec les feux des villages ; une régulation sociale intracommunautaire et entre les hameaux et les mas était nécessaire et la mise en place d’un ordre de passage dans la levée de l’impôt – la programmation pluriannuelle du tableau des collecteurs d’impôts – y contribuait. La pratique de tableau écartait la captation de la levée de la taille par une personne ou une famille. Il y a une pratique de la politique au village, fondée sur une distribution des tâches équitable et régulatrice entre les ayants-droits jugés capables de conduire les affaires de la communauté, grâce à leurs compétences, leurs capacités financières, leurs positions symboliques et honorables.

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Ces hommes véhiculèrent une culture politique sensible aux idées du xviiie siècle et constituèrent la roche-mère de bien des familles notables portées aux premiers rangs de leurs communautés, y compris sous la Révolution. Le mas se désagrégeait et se recomposait dans un processus d’individuation et d’individualisation qui selon Yves Truel, faisait de la seconde moitié du xviiie siècle un autre moment historique de l’émergence de l’individu.

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À l’issue de sa délibération, le jury a félicité Monsieur Truel pour son parcours en histoire et lui a décerné à l’unanimité le titre de docteur en histoire de l’université Paris 1-Panthéon Sorbonne avec la mention Très honorable.

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Balkis Aboueleze

Benjamin Landais, Nations, privilèges et ethnicité à l’époque des Lumières : l’intégration de la société banataise dans la monarchie habsbourgeoise au xviiie siècle, thèse de doctorat (Université de Strasbourg, Université elte de Budapest), soutenue au Palais universitaire de Strasbourg, le samedi 26 octobre 2013

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Jury : Antoine Follain, professeur d’histoire moderne à l’Université de Strasbourg (directeur de la thèse) ; Christine Lebeau, professeur d’histoire moderne, Université Paris 1 (codirectrice de la thèse) ; Janos Kalmar, professeur d’histoire médiévale et moderne à l’Université Elte de Budapest (Hongrie) (codirecteur de la thèse) ; Marie-Élizabeth Ducreux, directrice de recherche au cnrs, Centre Marc Bloch à Berlin (rapporteur) ; Harald Heppner, professeur à l’Université de Graz (Autriche) (rapporteur) ; Claude Michaud, professeur émérite d’histoire moderne, Université Paris 1 (président du jury) ; Drago Roksandic, professeur d’histoire de l’Europe centrale et orientale à l’Université de Zagreb (Croatie).

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Le 26 octobre 2013, Benjamin Landais a soutenu devant un jury composé d’historiens français, hongrois, autrichien et croate, un mémoire en vue de l’obtention d’une thèse de doctorat portant sur l’intégration de la société du Banat dans la monarchie des Habsbourg au xviiie siècle, composée d’un volume de texte de 867 p. ainsi que d’un volume d’annexes de 195 p. accompagné de trois cartes jointes en grand format, réalisées par l’auteur.

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Le directeur de la thèse, Antoine Follain, invite tout d’abord le candidat à présenter les grands axes de son travail. Benjamin Landais rappelle alors que son travail est parti de l’insatisfaction que lui avait procuré le traitement historique de l’omniprésence de la « nation », tant dans une historiographie que dans les sources traitant des espaces d’Europe centrale. La validité de certaines réponses anthropologiques ou sociologiques, même si leurs grilles d’interprétation imposaient une reformulation historique, l’ont convaincu de reprendre ce dossier, victime de développements téléologiques et parfois « nationalitaires » qui visaient à expliquer les processus de transition vers les sociétés contemporaines par des thèses pré- ou protonationalistes. Il lui a cependant fallu composer avec une difficulté majeure, celle qu’impose le caractère multisémantique de la « nation » dont le candidat isole trois niveaux (discours ; définition juridique et administrative ; ethnicité) impossibles à lier, mais dont l’articulation lui paraît possible dès lors que l’on considère les pratiques de gouvernements qui appliquent un discours et produisent des normes. Le choix du Banat se justifie alors par la possibilité de mener de façon pertinente cette démarche, opératoire grâce à la richesse de sources qui offrent des points de vue multiscalaires qui permettent un va-et-vient constant entre centre et périphérie. Le candidat développe ensuite les trois axes principaux qui régissent son travail : la reconstitution du Banat entre 1716 et 1769 à la lumière de l’adaptation du pouvoir à la réalité du terrain et la mise en place d’un patronage qui se substitue aux structures seigneuriales habituelles, absentes dans le Banat reconquis ; la phase de réformes menées entre 1769 et 1778 qui connaît un renouvellement du personnel administratif source de redéfinition des catégories ethniques ; une dernière phase (1778-1790) considérée comme la naissance de la nation serbe moderne.

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Benjamin Landais achève sa présentation par une mise en exergue des principaux résultats obtenus. Il confirme d’abord le tournant « national » des années 1770 qui voit apparaître une conception « culturelle » de la nation. Il insiste ensuite sur l’éclatement des significations associées au terme de « nation ». Il montre ainsi le glissement progressif d’un usage essentiellement pragmatique, qui entend apporter des solutions catégorielles à la description de réalités hétérogènes, à l’assimilation dans les pratiques administratives d’un « déterminisme ethnographique » caractérisé entre autres par la mise en place d’un système d’identification ethnique systématique des migrants. À la fin du xviiie siècle, l’écart entre la dimension nationale défendue par certains administrateurs éclairés et les pratiques courantes qui mettent encore en exergue des nations « privilégiées », donc une autre conception de la nation, s’est considérablement creusé. Ce travail entend donc prouver qu’une contribution à l’étude des usages sociaux de la nation est possible, même si le candidat indique la nécessité de confronter son étude à d’autres espaces et à d’autres pratiques de pouvoir. Antoine Follain reprend ensuite la parole pour circonscrire l’objet de la thèse, la description d’une société originale, complexe et diverse, sa chronologie – un large xviiie siècle – et en souligner les principaux apports, et d’abord la notion d’éthnicité, centrale dans le travail de Benjamin Landais. Il insiste ensuite sur la formation du candidat, son parcours de chercheur et d’enseignant au sein de différentes institutions et surtout les difficultés que posaient un tel sujet, nécessitant de longs séjours à l’étranger, dans les fonds d’archives hongrois et roumains, et la maitrise d’un nombre important de langues, indispensable pour s’approprier une bibliographie multilingue.

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Janos Kálmár, co-directeur de la thèse, prend la suite en soulignant la nouveauté du sujet. Si la recherche sur la colonisation germanique est très dynamique, la question du Banat demeure en revanche peu connue alors que la situation complexe de la multiplicité des groupes sociaux présents en fait un objet particulièrement pertinent pour toute une série de questionnements historiques. À ce titre, la thèse met, selon lui, en lumière les aspects nouveaux de la colonisation, ainsi que les procédures de diffusion et de circulation des informations entre le centre et la périphérie. Autre point d’importance, la question de la gestion de la province par les autorités viennoises et la conservation de l’héritage ottoman, notamment fiscal avec le maintien de la capitation. Janos Kálmár invite cependant à nuancer le caractère exceptionnel du Banat, ce à quoi Benjamin Landais répond que, si beaucoup de décisions prises par les administrateurs viennois s’inspirent de cas de provinces hongroises réintégrées plus précocement, il est difficile de tracer une véritable continuité entre les pratiques communautaires à l’œuvre en Hongrie méridionale et au Banat. Surtout, le Banat occupe malgré tout une position singulière en ce que les autorités autrichiennes ont longtemps refusé de laisser entrer les élites hongroises dans la province et d’y appliquer le système des comitats et d’étendre les structures latifundiaires aux mains de la noblesse, au moins jusqu’aux années 1770. Le candidat en profite pour relativiser l’idée que le Banat serait un « éden » pour la paysannerie, épargnée par la reféodalisation à l’œuvre dans un certain nombre de contrées d’Europe centrale. Si l’absence de structures seigneuriales est à mettre au profit des populations rurales, ces dernières sont malgré tout contraintes par la formation d’un groupe social d’administrateurs qui font office d’élites de substitution et par l’administration militaire qui exerce une domination réelle sur la paysannerie, jusqu’au milieu du xviiie siècle.

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Christine Lebeau, second co-directeur, félicite Benjamin Landais pour son impressionnant travail, dont la masse n’est pas sans rappeler les thèses d’État de jadis. Les quelques réserves sur la définition de la construction de certaines annexes n’entachent en rien la qualité du travail accompli et qui suscite chez elle un certain nombre d’interrogations qu’elle livre au candidat, notamment son positionnement par rapport aux colonial studies, l’écart entre le discours administratif local et extérieur à la province, la question de l’« État au village » et du rapport entre théorie et pratique, notamment dans le développement du caméralisme et de la science statistique. Il n’en demeure pas moins, pour Christine Lebeau, que cette étude de « la mise en ordre du social » montre en quoi le Banat peut faire office de « laboratoire impérial » s’inscrivant dans une dialectique centre-périphérie particulièrement féconde. Sur la question coloniale, Benjamin Landais relativise le qualification coloniale du Banat, au moins jusqu’aux années 1770. Contrairement à ce qui a été écrit, le Banat ne peut faire office de colonie de substitution aux Habsbourg, dépourvus de possessions outre-mer. Plus encore, les souverains de la Maison d’Autriche ne veulent pas considérer les chrétiens médio-européens comme le monde extra-chrétien. Quant aux concepts de communalisme et de multiculturalisme, elles semblent peu pertinentes au candidat dans le cas banatais. La question du caméralisme lui paraît plus délicate dans la mesure ou l’influence des textes administratifs justifie que les administrateurs soient formés aux sciences camérales alors en plein renouvellement avec le discours et l’enseignement de Sonnenfels.

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Harald Heppner débute son intervention en posant la question de la périodisation de l’appropriation du Banat par les Habsbourg et les décalages entre théorie et pratique permettant la mise en lumière du phénomène d’inertie et d’hésitation. Il existe en effet un jeu d’écriture entre les mémoires des administrateurs qui présentent une vision « réglée » de la gestion du Banat et les témoignages de la population et des fonctionnaires qui mettent en lumière la part d’improvisation et d’ajustement de la politique habsbourgeoise au quotidien.

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Pour Marie-Élizabeth Ducreux, une des difficultés majeures du sujet était d’éviter les notions que met en avant le titre de la thèse en les utilisant malgré tout afin de comprendre une société banataise dont les identités constitutives ne cessent de bouger. Le questionnaire dont a usé le candidat lui a semblé particulièrement pertinent dans le sens où il permet d’articuler les discours et les pratiques mises en œuvre pour construire le social et l’ethnique. Deux des phénomènes les plus frappants selon elle sont la question des mobilités des populations d’une part (comment produire une immigration pour pallier l’impossibilité des populations locales de migrer ?) et d’autre part la question religieuse et notamment de la gestion des différentes confessions présentes dans la province.

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Drago Roksandi? pose, quant à lui, le problème de l’application de la Begrifsgeschichte dans le travail du candidat et, en conséquence, la question des appellations et de la manière dont les populations sont perçues par les autorités viennoises. Cette dernière n’apparaît pas vraiment pertinente pour le candidat qui montre les risques téléologiques d’une telle démarche et les difficultés pour les administrateurs viennois de discerner les différences « ethniques » par la culture, les mœurs ou les pratiques linguistiques et de leur concommitance souvent problématique pour classer les individus.

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Le président du jury, Claude Michaud, conclut la série des interventions du jury en félicitant à nouveau le candidat pour son travail d’une rare qualité, et en particulier l’attention accordée aux archives, dont il regrette qu’elle soit de plus en plus rare dans les travaux doctoraux. Après quelques menues critiques, il souligne l’apport considérable de la thèse dans les pratiques de construction de l’Etat qui s’élabore autant du bas que du haut, puis l’importance de la question religieuse dans ce mille-feuille ethnique et confessionnel en montrant la porosité des segmentations et la coexistence relativement pacifique des peuples.

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Au terme d’une soutenance particulièrement riche, qui a vu apparaître à plusieurs reprises des débats entre les différents intervenants – signe de la pertinence des questions soulevées par la thèse – le candidat obtient toutes les satisfactions espérées pour son travail éminent. L’Université de Strasbourg n’attribue plus de mention aux thèses mais le jury évalue sur quatre degrés (de « satisfaisant » à « exceptionnel ») quatre critères distincts concernant le déroulement de la soutenance et la thèse elle-même, plus une note de synthèse du président du jury. Pour chacune des rubriques le niveau de la thèse a été jugé « exceptionnel » à l’unanimité des sept membres. Le président du jury l’a explicité dans sa note, concluant sur des félicitations pour « Une thèse européenne qui a exigé de l’audace et de l’abnégation », pour une « entreprise rare sinon exceptionnelle » parmi les thèses soutenues et pour « un objet précieux qui a impressionné les membres de son jury et qui impressionnera ses lecteurs ».

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Éric Hassler

Guillaume Cotinat, Moulins et meuniers aux confins du Berry, de la Marche et du Poitou, de la fin du Moyen Âge jusqu’au début du xxe siècle, 745 pages de texte, 85 d’annexes. Thèse soutenue le 17 décembre 2013 à l’Université de Poitiers

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Jury : Annie Antoine, professeur d’histoire à l’Université Rennes 2 (rapporteur), Frédéric Chauvaud, professeur d’histoire à l’Université de Poitiers (directeur de la thèse), Jacques Péret, professeur d’histoire à l’Université de Poitiers (président du jury) ; Jean-Yves Puyo, professeur de géographie à l’Université de Pau (rapporteur).

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La thèse présentée par Guillaume Cotinat porte sur un sujet a priori banal, et qui pourtant n’a guère été abordé jusqu’à présent par les chercheurs des périodes modernes et contemporaines, en effet la recherche sur les moulins et les meuniers a principalement été l’œuvre des médiévistes. Plusieurs membres du jury ont insisté sur la pertinence qu’il y avait à choisir une longue période. L’espace étudiée couvre le quart sud-ouest de l’actuel département de l’Indre. Cette région, qui fait la transition entre les plaines méridionales du Bassin parisien et les premiers contreforts du Massif central, peut être considérée pour différentes raisons comme relativement représentative des campagnes du Centre et de l’Ouest de la France. L’un des intérêts de ce travail tient au dépouillement quasi-exhaustif des archives disponibles (fonds seigneuriaux, actes notariés, cadastre napoléonien, police des moulins à l’époque révolutionnaire et jusque dans les années 1830, rapports et enquêtes des ingénieurs des Ponts et Chaussées du xixe siècle), et à son cadre temporel privilégiant la longue durée, de par la Révolution française et la Révolution industrielle. Un membre du jury a souligné la capacité du candidat à mobiliser l’historiographie comme l’attestent les notes infrapaginales, tous insistent sur l’étonnante maîtrise de l’histoire technique et la qualité des explications donnée par Guillaume Cotinat qui se montre capable d’expliquer clairement et de manière alerte des procédés et des savoirs complexes. D’une certaine manière, c’est le réseau hydrographique qui construit la zone de l’étude.

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La thèse se divise en quatre parties et chaque membre du jury en donne sa lecture. La première, consacrée aux moulins du point de vue technique, est sans doute la plus novatrice. Elle dresse un inventaire des sites hydrauliques dans la zone étudiée et montre que la répartition des moulins avait tendance à être inversement proportionnelle à l’importance des cours d’eau. Elle distingue des moulins de berge, des moulins sur dérivation et des moulins d’étang, décrit ce que furent les moulins jusqu’au milieu du xixe siècle, et exhume de l’oubli une petite meulière locale. Elle montre les transformations techniques et architecturales des moulins à l’époque industrielle et, surtout, met en évidence une diminution continuelle du nombre de moulins depuis au moins la fin du xvie siècle. Étude modèle, elle restitue, comme le fait remarqué fortement un membre du jury, le passsage d’une économie à l’autre.

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Le deuxième partie porte sur la propriété des moulins et leur mode d’exploitation. Elle s’attache en particulier à cerner le régime du moulin banal, en insistant sur l’écart qui existait entre la définition, toute théorique, de la notion de banlieue donnée par la coutume de Poitou, et les réalités qu’elle recouvrait dans la pratique. Elle insiste sur le fait que la possession d’un moulin était autant une source de revenus qu’une question de prestige nobiliaire, au point que certaines localités étaient suréquipées en moulins par rapport aux besoins réels de leurs populations. Elle s’intéresse au mode ordinaire d’exploitation des moulins, aux charges qui pesaient sur les épaules du meunier, puis traite de la propriété meunière, tant sous l’Ancien Régime qu’au xixe siècle. Les apports, précisent plusieurs membres du jury sont particulièrement intéressants sur le droit de banalité, sur la banlieue et sur les baux à ferme. Sont bien restituées les manières de jouer sur l’acte, la coutume, la jurisprudence.

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La troisième partie décrit la vie au moulin, restitue la place des meuniers dans la société à travers les rôles de taille et les inventaires après décès. Elle évoque la police des moulins, qui tournait autour de deux grandes questions : le taux du droit de mouture prélevé par le meunier pour sa rétribution, et l’épineux problème des moulins à point carré et à point rond, selon la forme du coffre entourant les meules. Sont aussi abordés les conflits autour des moulins et des meuniers, les uns étant liés à l’appropriation de l’eau, les autres au régime de la banalité. Le jury indique que dans cette partie les exemples sont plus nombreux, la documentation s’avérant beaucoup plus riche, que Guillaume Cotinat donne aussi des analyses fines sur la pluriactivité et sur les aspects culturels des moulins. Sans doute, comme le souligne un membre du jury, il aurait été possible d’approfondir certains points : il y a finalement assez peu de conflits entre les moulants et les meuniers, et certains aspects « ethnographiques » auraient pu être développés.

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La quatrième partie est consacrée à l’histoire d’une dynastie de meuniers depuis le milieu du xviie siècle jusque dans les années 1820. Le jury trouve cette partie trop descriptive et considère qu’elle s’intègre mal au reste de la thèse. Les membres du jury ont considéré que si ce développement important pouvait avoir sa place dans les annexes, elle enlevait de la cohérence aux trois premières parties, et pourrait être l’objet d’une publication à part, destinée à un public régional.

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De manière générale, le jury loue l’impressionnant travail de dépouillement mené dans les fonds d’archives et la capacité du Candidat à « naviguer » dans les sources locales. Il souligne que cette thèse est très bien écrite, ce qui est une grande qualité pour un travail comprenant d’importantes analyses techniques. Il regrette qu’elle n’accorde pas toujours de place aux données quantitatives. Annie Antoine souligne néanmoins que cette thèse fait appel à des compétences multiples tant dans les domaines de l’histoire sociale que de l’histoire des techniques et de l’ethnologie. Nul doute que les trois premières parties qui sont excellentes feraient, une fois condensées, feraient un très beau livre.

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Emmanuel Brouard

Emmanuel Brouard, La Société rurale en basse vallée de l’Authion, 1750-1870. Risques environnementaux, risques économiques, crises et mutations dans une vallée peuplée et vulnérable, 3 vol., 827 pages de texte et 273 pages d’annexes. Thèse de doctotrat d’Histoire soutenue le 11 décembre 2013 à l’Université de Poitiers

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Jury : Annie Antoine, professeur d’histoire à l’université Rennes 2 (rapporteur), Frédéric Chauvaud, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Poitiers (codirecteur de la thèse), Claire Delfosse, professeur d’histoire contemporaine, à l’université Lyon 2 (rapporteur), Yves Jean, professeur de géographie, Président de l’université de Poitiers (codirecteur de la thèse), Chistiana Oghina-Pavie, maître de conférences en histoire contemporaine, université d’Angers.

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Cette thèse a pour cadre géographique l’ancien comté de Beaufort, soit une quinzaine de communes de la vallée de la Loire, entre Saumur et Angers. Elle a pour visée de saisir de quelles façons les habitant(e)s vivent les crises et les mutations des xviiie et xixe siècles sur un territoire dont la singularité déteint sur l’économie et sur la société. Plusieurs membres du jury soulignent que la thèse rompt avec la séparation traditionnelle entre l’époque moderne et l’époque contemporaine, pour étudier cette petite société dans la durée. Si ce travail de longue haleine s’inscrit en partie dans la lignée des thèses régionales d’histoire rurale, devenues rares depuis les années 1990, elle s’inscrit au plus près des hommes et des femmes du passé.

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La thèse est divisée en six chapitres, regroupés en deux parties. La première aborde l’interaction entre société et environnement de 1750 à 1815. La vallée est alors soumise à un double risque d’inondations : un petit affluent, l’Authion, coule dans la vallée parallèlement à la Loire et provoque des inondations fréquentes mais progressives. Les ruptures de la levée protégeant la vallée des crues de la Loire sont bien plus rares, mais catastrophiques. Ce risque conditionne l’implantation humaine comme l’agriculture. En contrepartie, les cultivateurs bénéficient de conditions de production exceptionnelles (qualité de la terre et fumiers abondants grâce à de vastes prairies naturelles) et de facilités de commercialisation grâce au transport fluvial. Les conditions sont favorables à l’existence d’une société paysanne à tendance égalitaire. Les petites exploitations agricoles familiales dominent. Des communaux très importants représentent des sources de conflits. Cette partie s’achève par la crise latente de la fin de l’Ancien Régime, puis par la tourmente de la période révolutionnaire, entre disette, réquisitions, réorientation de la production et troubles politiques. La basse vallée de l’Authion est marquée par la guerre civile, même si elle n’est pas le théâtre de combats.

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La seconde partie est consacrée aux évolutions de cette vallée de 1815 à 1870. La vallée connait alors un développement exceptionnel de la culture du chanvre, alternant dans les assolements avec le froment. En contraste avec la prospérité chanvrière, le transport fluvial et le secteur textile traditionnel à Beaufort entrent en décadence. Le chemin de fer et les grandes filatures concentrées provoquent des crises dont ces secteurs ne se relèveront pas. Les relations ambivalentes avec la Loire et avec l’Authion restent une préoccupation constante de la population au xixe siècle. Des aménagements coûteux sont réalisés sur l’Authion, sans rencontrer le succès attendu. La Loire reste une menace, et la grande inondation de 1856, causée par une rupture de la levée, traumatise la population. Cette partie s’achève par un chapitre sur la politique, la sociabilité et la cohésion sociale dans la vallée. L’étude de sources extrêmement diverses, sur une aire réduite, permet de faire ressortir les nombreux débats internes aux communautés, et la complexité de leurs rapports avec le pouvoir et avec les administrations. Ces débats locaux révèlent l’existence d’une « politique au village » qui n’est pas limitée à l’adaptation locale de débats nationaux.

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Plusieurs membres du jury soulignent que l’ambition d’une thèse totale pouvait donner le sentiment d’être parfois trop descriptive – certaines problématiques étant renvoyées dans les notes infrapaginales au nombre de 3 816 – mais que les lecteurs découvraient une étude très précise de l’agriculture, des spécialisations et de la transformation des produits agricoles. C’est une thèse, toujours selon un membre du jury, qui apporte beaucoup à l’histoire de l’alimentation, abordant aussi bien le registre le l’autoconsommation que les conflits d’usage autour de l’eau et la manière dont l’agriculture va entrer en conflit avec d’autres acteurs ou plutôt d’autres activités.

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Au cours de la discussion les membres du jury ont considéré que la thèse se lisait agréablement, étant écrite sans jargon. Ils ont été impressionnés par la masse du travail accompli, à l’aide d’une documentation considérable et très variée, intégrant notamment les archives communales. Cette thèse qui pourrait provoquer le vertige de l’exhaustivité apporte de nombreuses analyses sur divers sujets, entre autre la culture du chanvre et le risque d’inondations. Aux questions plus précises posées sur le progrès mal partagé, sur la structuration de l’espace urbain, sur les « terres volantes », sur la culturelle plurielle et les productions légumières, sur la manière dont se font les exploitations, sur la « datation des points historiographiques », le candidat répond longuement en donnant beaucoup d’exemples précis. Il reste que l’un des apports majeurs de cette thèse qui pourrait en soi faire l’objet d’un livre spécifique concerne l’attitude des populations face aux inondations qui sont à la fois des révélateurs de modernisation de l’agriculture, de la prise en compte des risques et de l’ébranlement de la cohésion sociale des communautés.

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Le jury, après une courte délibération a décerné à ce travail la mention très honorable, avec les félicitations tout en émettant le vœu qu’une ou des publications puissent mettre à la portée du plus grand nombre les résultats essentiels de cette belle thèse.

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Guillaume Cotinat

Stéphane Le Bras, Négoce et négociants en vins dans l’Hérault : pratiques, influences, trajectoires (1900-1970), Thèse de doctorat d’Histoire soutenue le 28 novembre 2003 sur le site Saint-Charles de l’Université Paul Valery

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Jury : Geneviève Gavignaud-Fontaine, professeur à l’Université Paul Valéry (directrice de la thèse) ; Laurent Jalabert, professeur à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour ; Jean-Marc Olivier, professeur à l’Université Toulouse-Le Mirail ; Jocelyne Pérard, professeur émérite de géographie à l’Université de Bourgogne et fondatrice de la chaire unesco « Cultures et traditions du vin » ; Serge Wolikow, professeur émérite à l’Université de Bourgogne (rapporteur).

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Dans son propos introductif, Stéphane le Bras rappelle sa dette à l’égard du professeur Geneviève Gavignaud-Fontaine qui, forte de sa maîtrise de l’histoire viticole contemporaine, a guidé ses premiers pas dans la recherche et orienté son travail de doctorat vers l’histoire des intermédiaires et de la commercialisation. Il expose ensuite le cheminement qui, à partir d’un premier travail de maîtrise sur les campagnes états-uniennes, l’a mené sur le terrain de l’histoire du vin, du négoce et des négociants.

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Il s’attarde ensuite sur les sources utilisées. Il relève notamment la nécessité qui s’est imposée de compenser la relative rareté des sources des Archives départementales de l’Hérault par le recours à des fonds déposées aux Archives nationales – archives du Ministère des Finances notamment –, aux archives de la banque de France mais aussi par l’utilisation des témoignages oraux de certains descendants des négociants étudiées.

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Abordant la question de la méthode et du plan, il revendique pleinement une démarche pluridisciplinaire associant prosopographie, étude des réseaux, histoire des entreprises, sociologie d’inspiration « bourdieusienne » et « boltanskienne » et micro-histoire. Quant au plan, il ne cherche pas à masquer les hésitations qui ont été les siennes mais justifie, par un refus du classicisme, le choix de privilégier un plan thématico-chronologique par rapport à une organisation strictement chronologique. Le texte est donc organisé autour de trois axes correspondant aux trois parties de la thèse : un axe technico-commercial, un axe socio-professionnel, un axe conflictuel.

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Stéphane Le Bras évoque ensuite les trois résultats principaux de sa recherche. Il insiste, en premier lieu, sur le constat de la diversité du négoce héraultais. En effet, si certaines stratégies peuvent se ressembler, la variété des situations, des réseaux des zones d’approvisionnement et de distribution, des pratiques et des patrons rend délicate la modélisation d’une catégorie professionnelle si variée. Son travail l’amène, dans un second temps, à « réhabiliter » la figure du négociant. Sans nier les dérives auxquelles peuvent donner lieu sa volonté de contrôle du marché et son goût de l’agiotage, l’auteur préfère insister sur la capacité du négociant d’être un vecteur de modernité à travers l’utilisation précoce de la publicité, l’attention portée à l’aménagement des magasins, la volonté de promouvoir les vins de qualité mais aussi son engagement dans le combat collectif à travers les syndicats.

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Il s’interroge pour finir sur la question, centrale, du déclin du négoce. Omniprésente dans le discours dés le début du siècle, la thématique du déclin est notamment alimentée, à partir des années 1920, par l’irruption et la généralisation de nouvelles pratiques qui freinent le rayonnement du négoce. Les causes de cet affaiblissement dépassent le simple cadre commercial et l’auteur insiste sur la diversité de ses facteurs : éléments macro-économiques avec la crise des années 1930, politico-militaires avec la guerre de 39-45 mais aussi facteurs « infra-ordinaires » liés aux parcours de vie. Ces derniers sont au cœur des difficultés des années 1950 et annoncent l’effacement des années 1960, produit conjugué du désintérêt croissant pour une profession usante et des coups de boutoir des caves coopératives et des grandes surfaces. Stéphane Le Bras conclut son exposé en présentant les thématiques qu’il regrette de n’avoir pu creuser et qu’il souhaite aborder dans ses prochains travaux : comportements des négociants à la Belle Époque, rôle et fonction des femmes et des auxiliaires de commerce, rapports des syndicats anciens avec les nouvelles formes de regroupement comme la cgpme, implication des négociants dans des associations de sociabilité, mise en perspective de la situation héraultaise par rapport aux autres régions.

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Geneviève Fontaine-Gavignaud justifie le choix de l’objet et de la période étudiée en louant l’ampleur des sources mobilisées, le soin apporté à la présentation et l’inscription de la thèse dans l’histoire entrepreneuriale. Elle a beaucoup apprécié la finesse de l’analyse portant sur la diversité des opérateurs du négoce ainsi que les passages consacrés au Syndicat Régional du Midi, organisé à partir de 1900, à la description du négociant local, tant dans son insertion dans la notabilité que dans son parcours professionnel, mais aussi aux poursuites, procès, procédures pénales et fiscales dont ont été l’objet certains commerçants.

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Serge Wolikow souligne l’ampleur du travail réalisé et la qualité des annexes de la thèse : 106 tableaux, 53 graphiques, 38 schémas, 20 cartes et 100 figures. Il félicite le doctorant d’avoir relevé le défi que constituait le sujet en lui-même : le territoire vitivinivole choisi a souvent été l’objet de regards critiques et la catégorie des négociants départementaux a disparu. Malgré ce handicap apparent, la multiplicité et la richesse des sources utilisées permet à Stéphane Le Bras d’apporter une contribution majeure à la connaissance du milieu négociant, au-delà même des frontières de l’Hérault.

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Jean-Marc Olivier souligne la pertinence de la période retenue. Il insiste à son tour sur l’énormité du travail réalisé, sur le pari, réussi, de mobiliser l’ensemble du champ des sciences sociales et, au final, sur l’importance des résultats obtenus par l’auteur. Il souhaite que cette thèse soit rapidement publiée.

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Jocelyne Perrard se dit impressionnée par la qualité et la rigueur du travail accompli, travail précis et riche qui n’écarte, sauf quant les archives sont déficientes, aucun des aspects du sujet. La lecture de cette thèse a été passionnante et J. Pérard insiste sur l’éclairage indispensable qu’elle apporte, en complément des travaux antérieurs sur le monde vigneron, à la connaissance d’un milieu très spécifique.

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Laurent Jalabert loue à son tour la qualité du travail du doctorant. Il relève d’abord l’excellence de la forme et de la construction du mémoire. Il insiste ensuite sur l’aspect méthodologique du travail. Stéphane Le Bras a su satisfaire aux méthodes de l’historien, mobiliser des sources nombreuses et variées mais aussi emprunter aux autres disciplines : science économique, géographie, sociologie, anthropologie. S’il se félicite de la perspective « totale » adoptée par Stéphane Le Bras, il dit avoir particulièrement apprécié le recours à une microhistoire « au ras du sol », remarquable dans sa construction et dans sa capacité de mettre à jour la complexité du monde viti-vinicole héraultais. Il souligne enfin le désir du doctorant d’aborder, de manière pertinente mais plus ou mois approfondie, des sujets connexes au milieu évoqué : introduction de la publicité, adaptation aux transports modernes, émergence de la grande distribution, importance de certains corps intermédiaires…

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Au regard du travail accompli, les remarques sur le fond et sur la méthode adoptée sont peu nombreuses. Geneviève Fontaine-Gavignaud relève certaines maladresses dans les références bibliographiques mobilisées, notamment les mentions trop allusives à certains travaux comme ceux de Philippe Lacombrade sur le vin et les chambres de commerce du Midi. Jean-Marc Olivier regrette, quant à lui, que les travaux de Mark Granovetter sur les réseaux, et notamment le concept de liens faibles, n’aient pas été véritablement mobilisés par l’auteur. Serge Wolikow et Laurent Jalabert regrettent, eux, l’absence d’une dimension véritablement comparatiste dans la thèse : ils auraient souhaité que le cas de l’Hérault soit plus nettement mis en perspective par la prise en compte d’espaces voisins (Gard, Aude) ou de vignobles comparables à l’échelle nationale (Charentes des années 1920-1930).

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L’essentiel de la discussion porte sur le plan adopté, assumé et justifié par Stéphane le Bras lors de la soutenance. Geneviève Fontaine-Gavignaud mentionne les réserves dont elle a fait part à plusieurs occasions à son doctorant à ce sujet. La question est reprise par les membres du jury. Pour Jean-Marc Olivier et Jocelyne Perrard, une organisation plus chronologique aurait sans doute permis d’éviter certains retours en arrière chronologique parfois déroutants et de mieux ventiler certains contenus dans le corps du texte. Pour Serge Wolikow, le choix retenu s’avère contestable dans la mesure où il tend à masquer les évolutions observables dans les formes de notabilité ou les types de conflit.

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Au-delà de ces quelques remarques, le jury conclut la soutenance en louant la qualité et la portée du travail de l’élève du professeur Gavignaud-Fontaine. Au terme d’une très brève délibération, il décerne à Stéphane Le Bras le titre de docteur, assorti de la mention Très honorable avec les félicitations du jury.

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Philippe Lacombrade

Titres recensés

  1. Alain Chatriot, L’État et les groupes sociaux dans l’élaboration des politiques économiques et sociales en France au xxe siècle, dossier présenté pour l’Habilitation à diriger des Recherches, soutenance le 18 novembre à l’Institut d’Études Politiques de Paris
    1. Une histoire de l’État et de ses relations avec la société civile
    2. L’analyse des politiques publiques
    3. La consommation
    4. Le syndicalisme patronal
    5. Le mémoire inédit
  2. Genevière Pierre, Produire pour son territoire : de l’autonomie agricole au projet local agro-énergétique. Illustrations dans l’Ouest français, dossier présenté pour l’Habilitation à diriger des Recherches, soutenance le 6 décembre 2013 à l’université de Caen Basse-Normandie
  3. Christophe Colliou, La Métallurgie par réduction directe à l’est de la Seine-Maritime. Études pluridisciplinaires sur la production du fer de la Protohistoire à la fin du Moyen Âge, Thèse de doctorat d’Histoire soutenue le 1er octobre 2013
  4. Christophe Vaschalde, L’Art de cuire la pierre en France méditerranéenne à la fin du Moyen Âge. Approche interdisciplinaire d’un artisanat méconnu : la chaufournerie, Thèse de doctorat soutenue le 25 novembre 2013, à la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme
  5. Jean-François Dreyer, Espace et territoires ruraux en Cornouaille bretonne à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne (xve-xvie siècles), thèse de doctorat d’Histoire soutenue à l’université Rennes 2, le 6 décembre 2013
  6. Yves Truel, Mas en crise dans le Haut-Ségala quercynois. Des communautés rurales face aux prélèvements fiscaux aux xviie et xviiie siècles, Thèse de doctorat d’Histoire soutenue à l’université Paris 1-Panthéon Sorbonne, le 23 mars 2013
  7. Benjamin Landais, Nations, privilèges et ethnicité à l’époque des Lumières : l’intégration de la société banataise dans la monarchie habsbourgeoise au xviiie siècle, thèse de doctorat (Université de Strasbourg, Université elte de Budapest), soutenue au Palais universitaire de Strasbourg, le samedi 26 octobre 2013
  8. Guillaume Cotinat, Moulins et meuniers aux confins du Berry, de la Marche et du Poitou, de la fin du Moyen Âge jusqu’au début du xxe siècle, 745 pages de texte, 85 d’annexes. Thèse soutenue le 17 décembre 2013 à l’Université de Poitiers
  9. Emmanuel Brouard, La Société rurale en basse vallée de l’Authion, 1750-1870. Risques environnementaux, risques économiques, crises et mutations dans une vallée peuplée et vulnérable, 3 vol., 827 pages de texte et 273 pages d’annexes. Thèse de doctotrat d’Histoire soutenue le 11 décembre 2013 à l’Université de Poitiers
  10. Stéphane Le Bras, Négoce et négociants en vins dans l’Hérault : pratiques, influences, trajectoires (1900-1970), Thèse de doctorat d’Histoire soutenue le 28 novembre 2003 sur le site Saint-Charles de l’Université Paul Valery

Pour citer cet article

« Soutenances de thèses », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2014 (Vol. 41), p. 275-310.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2014-1-page-275.htm


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