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Histoire & Sociétés Rurales

2014/1 (Vol. 41)


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Dès le xixe siècle, la production de fromage se concentre dans un certain nombre de pôles disséminés sur le territoire hexagonal, au premier rang desquels se trouvent les régions montagneuses et frontalières [1][1] Delfosse, 2007.. C’est à l’une d’entre elles, la Franche-Comté, que nous allons plus particulièrement nous intéresser. Bien que la forêt et les cultures de toute nature y conservent une place non négligeable, l’espace comtois connaît alors progressivement une véritable conquête de l’herbe, qui va de pair avec une spécialisation pastorale et laitière [2][2] Boichard, 1977.. Or dans ce contexte, il a été très largement fait appel à la main-d’œuvre suisse [3][3] Delfosse, 1994 et Humbaire-Pizard, 1991.. Au-delà de l’arrivée déjà ancienne, dans le Pays de Montbéliard, des éleveurs bernois de confession anabaptiste mennonite, qui jouent d’ailleurs un rôle décisif dans la progressive émergence de la race montbéliarde [4][4] Kalyntschuk, 2006., certains de leurs compatriotes sont également recrutés, de manière croissante, par les fruitières à comté [5][5] Vernus, 1988 ; Guignon, 1996 et Mélo, 2012. du Doubs ou du Jura [6][6] Olivier,.2006 ou se mettent à leur compte comme laitiers. Quitter, pour une durée plus ou moins longue, son pays natal apparaît certes, à première vue, comme un acte individuel, mais ce dernier s’insère en fait à l’intérieur d’un enchevêtrement complexe de solidarités, au sein duquel les logiques familiales jouent un rôle majeur [7][7] Lorenzetti et Head-König, 2005.. La mise au jour des principaux aspects de cette migration de travailleurs agricoles, a priori qualifiés, suppose ainsi de mener une minutieuse micro-analyse, fondée sur la patiente reconstitution de trajectoires, suffisamment nombreuses pour constituer un échantillon représentatif, et assez détaillées pour permettre de saisir l’ensemble du cheminement suivi par un individu donné. Après avoir défini les espaces de départ et de destination pris en compte et indiqué le mode de constitution du corpus, nous présenterons les principaux résultats de cette étude prosopographique, regroupant au final plus de deux cents itinéraires, dont la diversité comme l’homogénéité sont sources de progrès dans l’approfondissement de nos connaissances au sujet d’une main-d’œuvre agricole étrangère encore trop souvent minorée [8][8] Hubscher, 2005..

Espace de départ, espace d’arrivée et matériel documentaire

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La société d’origine des migrants mérite toute notre attention, car seule la prise en compte de certains de ses mécanismes internes permet de mettre en exergue toute la complexité du phénomène migratoire. Paul-André Rosental a montré tout l’intérêt qu’il y avait à suivre ces sentiers invisibles de la migration, en se plaçant pas uniquement au point d’arrivée, mais également à celui de départ [9][9] Rosental, 1999.. Cette manière de faire est d’autant plus légitime qu’elle s’inscrit pleinement, dans le cas présent, à l’intérieur d’un champ d’étude prolifique centré sur le monde alpin, et visant à une meilleure compréhension de ses dynamiques [10][10] Albera, 2011.. Depuis une trentaine d’années des chercheurs français [11][11] Fontaine, 1984 et Granet-Abisset, 1994., suisses [12][12] Lorenzetti, 1999. ou italiens [13][13] Audenino, 1990 ; Merzario, 1989 et Viazzo, 1989. tentent de renouveler la vision de montagnes archaïques et surpeuplées, plongées dans l’autarcie [14][14] Mathieu et Boscani Leoni, 2005.. Avant d’empiriquement repérer les lieux d’origine des fromagers suisses, et ainsi être en capacité d’opérer cette salutaire inversion de perspective, il convient, au préalable, de s’intéresser à l’espace d’accueil, afin d’en définir les contours.

Se focaliser sur une portion signifiante de l’espace comtois

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L’approche prosopographique adoptée suppose de circonscrire le territoire d’investigation initial à une sous-région aussi judicieusement choisie que possible. Notre dévolu s’est par conséquent porté, non sur l’ensemble de la Franche-Comté, mais sur une dizaine de cantons ruraux situés au sein du département du Doubs.

Carte 1 - Cantons du Doubs dont les communes ont fait l’objet d’un dépouillement systématiqueCarte 1
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Le choix de ces entités témoins se devait de tenir compte de la répartition des fruitières et plus encore des dynamiques d’implantation contemporaines de l’étude. Or comme l’indique Jean-Luc Mayaud :

« Depuis son noyau originel, les actuels cantons de Levier dans le Doubs et celui de Nozeroy dans le Jura, la fruitière gagne d’abord les ‘montagnes’ avant 1800, couvre l’ensemble des plateaux pendant la première moitié du xixe siècle avant d’entamer la descente vers le bas pays et le département de la Haute-Saône [15][15] Mayaud, 1999, p. 153.. »

La seconde partie du xixe siècle correspondant à cette troisième phase de conquête de la plaine, il paraît judicieux de délimiter un territoire d’étude au moins en partie à cheval entre plateau et plaine. On peut ainsi espérer observer dans cet espace le déploiement des fruitières et, par conséquent, l’arrivée de Suisses pour prendre la charge de certains d’entre elles. En outre, le mouvement de concentration de certains établissements plus anciens, de taille trop modeste aux altitudes plus élevées, constitue également un élément propice à la venue d’un entrepreneur helvète davantage expérimenté et moins routinier que les fromagers antérieurement en place.

Identifier empiriquement le principal foyer émetteur de fromagers suisses

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Une première observation de l’échantillon permet de constater que tous les fromagers étrangers, exerçant leur art dans les cantons franc-comtois pris en considération, sont sans exception d’origine suisse. Néanmoins, cela ne signifie pas pour autant que nous soyons en présence d’une immigration de stricte proximité. En scrutant avec attention les lieux de naissance de ces individus, on constate que trois cantons se distinguent tout particulièrement, à savoir ceux de Fribourg, Berne et, dans une moindre mesure, Thurgovie.

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À l’inverse, les fromagers issus de régions géographiquement limitrophes de la France, comme Neuchâtel ou le Pays de Vaud apparaissent peu nombreux. Cela semble être en partie la conséquence de l’extension tardive au sein de ces espaces des structures coopératives de production, puisque Suzanne Daveau précise que « les fruitières de village n’ont pénétré le Jura suisse qu’au xixe siècle, d’abord dans le Jura central, puis beaucoup plus tard dans le Jura du Nord » [16][16] Daveau, 1959, p. 279. Cependant des fromagers vaudois.... Neuchâtel ne compte, de son côté, que cinquante-trois fruitières en 1910. Cependant cet argument n’est pas valable pour le canton de Vaud, possédant déjà, à la même date, quatre cent soixante-dix fruitières [17][17] Enquête sur l’état de l’association dans l’agriculture.... D’autres éléments expliquent donc la vitalité du flux migratoire existant entre le canton de Fribourg et les terres comtoises.

Tableau 1 - Cantons d’origine des fromagers suissesTableau 1

Mobiliser des sources françaises et suisses

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Avant d’exposer les principaux résultats de notre étude de cas, présentons le matériel documentaire collecté à cette fin. Le corpus est d’abord issu d’un relevé systématique des étrangers pratiquant l’art laitier effectué au sein des recensements quinquennaux français de 1906, 1911 et 1921, conservés aux Archives départementales du Doubs [18][18] Arch. dép. Doubs 6M 1 à 195., avec en complément des recherches dans les fonds communaux pour les dénombrements antérieurs. Ce premier travail a été enrichi par le dépouillement d’un précieux recensement des étrangers résidant au sein de la zone des Armées au terme de l’année 1915 [19][19] Ibid., M 3015.. Ce document a l’indéniable avantage d’indiquer systématiquement le lieu et la date d’immatriculation des individus concernés, conformément à la loi du 8 août 1893 sur la protection du travail national, en précisant même parfois les différents lieux où l’acte a été visé. À l’aide de recherches poussées dans le fonds des naturalisations du Doubs [20][20] Arch. dép. Doubs M 1284 à M 1362., et de sondages au sein de ceux d’autres départements de l’Est-Central [21][21] Haute-Marne, Territoire de Belfort, Haute-Saône, Jura,... ou des Archives nationales [22][22] Archives nationales BB27 1260 à 1403., nous nous sommes ensuite attachés à compléter les trajectoires initialement obtenues, tout en ajoutant d’autres lorsque nous découvrions un fromager ayant travaillé dans le Doubs. Enfin une recherche systématique des actes d’état civil français concernant ces individus a été entreprise.

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Afin de donner toute sa place aux dynamiques de la société d’origine, il importe également de s’intéresser aux fonds disponibles au sein de la Confédération. Ce n’est pas sans une certaine appréhension que nous nous sommes lancés dans cette quête helvétique, car diverses lectures nous avaient rendu sensible à la difficulté de consultation des sources dans ce pays, notamment en ce qui concerne les actes religieux ou civils. Or la mise en perspective des groupes d’appartenance familiaux ou villageois, et de leurs logiques internes et externes, impose d’avoir largement recours à de tels documents. Heureusement, de bons relais nous ont permis de contourner la presque totalité des difficultés initialement pressenties [23][23] Nous tenons en particulier à remercier Gérard Andrey,.... Il nous a, en effet, été possible de nous procurer pour de nombreux natifs de Cerniat, petit village si important pour notre étude, non seulement les copies de leurs précieux actes de baptême, mariage et parfois sépulture [24][24] Notons qu’à compter de 1876, des registres de naissance,..., mais également de tenir compte de leur mention dans divers recensements [25][25] Le premier recensement pour Cerniat date de 1811. et ceci jusqu’en 1880 [26][26] Précisons que Gérard Andrey a recueilli oralement auprès.... La plupart des cheminements biographiques se sont ainsi trouvés encore davantage enrichis, notamment par l’adjonction des dates et lieux de mariage ou de décès survenus en Suisse, et parfois même en France, lorsque cette information nous avait échappé. Ont également été précisés, à l’aide de ces sources, les liens familiaux existant entre certains individus compris dans notre corpus, et ceci sur trois générations. Le recensement fédéral de Cerniat produit en 1880 et conservé aux Archives d’État de Fribourg [27][27] Archives de l’État de Fribourg, DI IIa 279. fournit, de surcroît, une information capitale, à savoir l’état des personnes faisant partie du ménage qui sont momentanément absentes de la commune pendant la nuit du 30 novembre au 1er décembre 1880 c’est-à-dire celles parties, la plupart du temps, à l’étranger. Enfin, nous avons pris soin de dépouiller de manière exhaustive, pour le district de la Gruyère, la Liste des personnes absentes de la Suisse établie, pour chaque commune, parallèlement au premier recensement fédéral de 1850 [28][28] Archives de l’État de Fribourg, DI IIa 57..

Du canton de Fribourg à la Franche-Comté : une migration agricole passée au crible de la microhistoire

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Sans nier les similitudes linguistiques et religieuses inhérentes aux espaces fribourgeois et comtois, en l’occurrence la pratique majoritaire du catholicisme et du français au sein de ces deux entités territoriales, sensées en partie favoriser l’intégration des nouveaux venus, nous aimerions plus particulièrement nous intéresser aux solidarités familiales et systèmes réticulaires propres à la société d’origine. Ces derniers, saisis à une échelle relativement fine, permettent de rendre compte de toute la complexité du processus migratoire affectant les fromagers suisses s’établissant en France pour une durée plus ou moins longue. Il s’agit en particulier de comprendre de quelle manière leur émigration s’inscrit au sein d’une stratégie pluriactive plus globale, faisant intervenir les différents membres du groupe de parenté.

La Gruyère : terre d’émigration massive ?

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Appréhender l’espace de départ à travers sa seule dimension répulsive n’est pas faire œuvre utile, dans la mesure où cela a un effet d’homogénéisation de celui-ci, alors qu’il est, au contraire, parcouru par de multiples dynamiques.

Solidarités villageoises et liens familiaux : une première approche

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Au-delà de la primauté fribourgeoise mise en exergue ci-dessus, plus d’un fromager suisse sur deux expatriés en Franche-Comté, est originaire de la verdoyante vallée de la Gruyère [29][29] Ruffieux et Bodmer, 1972..

Tableau 2 - District de naissance des fromagers fribourgeoisTableau 2
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L’émigration constitue en effet « un fait constant » [30][30] Ruffieux, 1981, p. 536. dans l’histoire de ce canton et, bien que de nouvelles destinations situées outre-Atlantique émergent au xixe siècle, ce flux humain est, de longue date, tourné vers l’Hexagone [31][31] Piller, 1940.. Georges Andrey désigne ainsi la fin de la guerre de Trente Ans comme point de départ de cette tradition migratoire [32][32] Andrey, 1990/1991, p. 79..

Carte 2 - Localités d’origine des fromagers gruériensCarte 2

Le chiffre donné pour Bulle comprend les personnes nées dans cette commune, ainsi qu’à La Tour de Trême

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Pierre Rime souligne également l’importance de la crise de la fin du xviiie siècle durant laquelle « des familles émigrent en France où elles se mettent à fabriquer du comté, copie conforme du gruyère » [33][33] Rime, 1999, p. 10.. À la même époque le commerce du fromage en direction de Lyon contribue, en outre, à cette ouverture de l’espace fribourgeois sur l’extérieur, tout en faisant la fortune des familles qui le contrôlent, à l’instar des Pettolaz. Ces éléments permettent certes d’inscrire la tradition migratoire de la Gruyère dans la longue durée, mais il importe à présent d’examiner plus précisément quels sont les villages où ont vu le jour les fromagers se dirigeant, au xixe et au début du xxe siècle, vers la Franche-Comté. On constate alors que plusieurs localités se distinguent à l’instar de Hauteville, Charmey, Le Pâquier, Broc, La Roche ou Bulle, mais c’est Cerniat, qui apparaît comme le principal pôle émetteur. Ce village constitue à lui seul le lieu de naissance d’un émigrant gruérien sur deux et plus généralement de 29 % des fromagers de l’ensemble de notre corpus. Par ailleurs, tant à Cerniat que dans les autres localités précitées, les personnes qui se rendent en France portent souvent des patronymes identiques. Il est donc intéressant de se demander dans quelle mesure l’appartenance à ces groupes de parenté joue un rôle dans le projet migratoire de chaque individu ?

Espace d’origine et mobilité

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Avant d’étudier les flux migratoires ayant Cerniat pour épicentre, afin de comprendre pour quelles raisons cette petite localité envoie tant de ses enfants vers la Franche-Comté, tentons d’abord de caractériser les mouvements de population inhérents à la Gruyère dans son ensemble. La logique impose d’examiner en premier lieu, de manière globale, les déplacements propres à l’espace de départ, c’est-à-dire ceux effectués par les futurs fromagers entre leur naissance et le moment où ils franchissent la frontière française.

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Comparons d’abord le lieu de naissance du fromager à celui de ses parents d’une part et à celui de ses frères et sœurs d’autre part. On constate alors que les parents sont originaires du canton de Fribourg, plus particulièrement de la Gruyère, et qu’il en est de même pour les frères et sœurs, qui voient le jour au sein même du canton. Ces premiers indicateurs font donc apparaître une grande stabilité des parents qui semblent demeurer, pour nombre d’entre eux, tout au long de leur cycle de vie, dans le canton de Fribourg et a fortiori au sein de leur village d’origine. Ce dernier constitue d’ailleurs souvent le lieu de leur mariage, puis de leur décès. Une certaine mobilité interne est cependant décelable de la Gruyère haute et moyenne en direction de la plaine, puisque certaines familles, originaires de villages d’altitude comme Cerniat ou Charmey, voient, de manière croissante, naître leurs enfants dans les communes de plaine en général et à Bulle en particulier. Il apparaît donc que presque aucun individu compris dans notre corpus ne semble quitter la Gruyère au cours de son enfance et des premières années de l’adolescence. Les déplacements initiaux, lorsqu’ils existent, ont essentiellement pour but de parfaire l’apprentissage d’un futur spécialiste de l’art laitier [34][34] Si l’on met à part le bref séjour initial à l’école....

Départ précoce mais pas toujours définitif

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À quel âge ces fromagers décident-ils de s’expatrier ? En règle générale, le départ s’effectue entre vingt et vingt-cinq ans, mais un nombre non négligeable d’individus quittent néanmoins la Gruyère alors qu’ils ne sont âgés que d’une quinzaine d’années. Il s’agit alors majoritairement de jeunes hommes célibataires. Outre sa précocité, la trajectoire migratoire initiale des fromagers gruériens se singularise par son caractère rectiligne et direct entre espaces d’origine et de destination. En effet lorsqu’ils arrivent dans le Doubs, ils sont rarement passés par d’autres départements français. Nous n’avons, en effet, au sein de notre ample corpus que quelques trajectoires d’individus ayant résidé préalablement dans les Alpes du Nord ou plus à l’intérieur du territoire.

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Le système réticulaire en question s’appuie en fait sur un champ migratoire ancien reliant canton de Fribourg et Franche-Comté. Si une reconstitution précise de celui-ci, sur une très longue période, demeure malheureusement illusoire, Suzanne Daveau a cependant montré, qu’amorcée à la suite de la guerre de Trente Ans, l’émigration fribourgeoise de peuplement vers la Franche-Comté s’est poursuivie tout au long du xviie siècle [35][35] Daveau, 1959, p. 164-166.. Il est en particulier important de noter qu’à la fin du xviiie cette émigration change de nature. Elle semble devenir davantage temporaire et faire une place croissante aux fruitiers et autres spécialistes de l’art laitier [36][36] « Pour la première fois, le 16 mars 1799, nous trouvons.... On assiste donc à la mise en place d’un champ migratoire professionnellement spécialisé entre Fribourg et le versant français du massif jurassien. Roland Ruffieux, étudiant les départs de fruitiers fribourgeois vers l’étranger, entre 1827 et 1833 à partir du registre des passeports, conclut que « la grande majorité des partants vont en France, principalement en Franche-Comté, le département du Doubs est privilégié » [37][37] Ruffieux, 1968, p. 48..

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Nos propres investigations en la matière, qui ont consisté à dépouiller, pour le canton de Fribourg, la Liste des personnes absentes de la Suisse établie parallèlement au premier recensement fédéral de 1850 [38][38] Archives de l’État de Fribourg, DI IIa 57., ne peuvent que confirmer le statut de principale zone cible conféré au Doubs par les fromagers fribourgeois, désireux de s’expatrier pour une durée plus ou moins longue. Ce document indique ainsi pour chaque commune les nom et prénom des personnes absentes lors du recensement, leur année de naissance, leur état matrimonial, s’ils ont ou non un quelconque esprit de retour et, enfin, il existe une colonne « observations » où l’agent doit indiquer « les circonstances générales qui concernent ces personnes, par exemple à quelle époque elles ont quitté le pays, leur séjour actuel, le genre de leurs affaires, etc. ». Malgré les inévitables approximations inhérentes au remplissage de ces fiches, celles-ci rendent parfaitement compte de l’existence d’un champ migratoire organisé entre la Gruyère et le Doubs, au sein duquel les spécialistes de l’art laitier occupent une place prépondérante. Ainsi le district compte alors plus d’une trentaine de communes. Or pour au moins dix-huit d’entre elles, on trouve une mention explicite indiquant qu’un ou plusieurs membres de la communauté est en France pour exercer la profession de « fromager » ou de « fruitier ». Lorsque le département et/ou la commune de destination sont indiqués, on constate de surcroît qu’il s’agit, à de rares exceptions près, du Doubs.

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Ce document datant de 1850 révèle en filigrane l’ancrage temporel de ces échanges migratoires franco-suisses, et de confirmer que ce réseau est extrêmement dynamique au cours de la première moitié du xixe siècle. La municipalité d’Albeuve précise, par exemple, à propos de Jacques Python qu’« il habite à ‘Moutier’ [39][39] Mouthier-Haute-Pierre dans le canton d’Ornans. département du Doubs, il y est fromager depuis très longtemps ». Dans le même ordre d’idée celle de Broc indique que Jacques Chappuis est « dans le département du Doubs, fromager, il a quitté le pays en 1822 », soit près de trois décennies auparavant. À l’inverse, des départs beaucoup plus récents sont également consignés. Ainsi François Barras « a quitté [la Suisse] le 1er février dernier [1850] pour [exercer sa profession de] fromager à Éternoz » dans le canton d’Amancey.

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Au caractère définitif ou de très longue durée de certains départs, s’oppose donc, vers 1850, la nature annuelle de certains autres. La municipalité de Hauteville signale à propos de Jacques Andrey, qu’« il passe comme fruitier 9 mois de l’année en France ». La vitalité de ces mouvements saisonniers est également attestée par les registres de l’état civil cerniatin :

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« L’an mil huit cent cinquante-six, le vingt-six août, à midi, par devant François Meyer, officier de l’état civil de la paroisse de Cerniat, est comparu Marie Adèle Charrière, âgée de vingt-six ans, originaire du dit Cerniat, y domiciliée, laquelle a déclaré qu’un enfant, du sexe masculin, était né, dans cette même commune, le vingt-deux du courant à cinq heures du matin d’elle déclarante et de son époux Joseph Emmanuel Charrière, fils de Louis, (actuellement fromager en France) originaire du dit Cerniat, auquel enfant elle a déclaré vouloir donner pour prénoms ceux de François Hercule [40][40] Archives privées Gérard Andrey.. »

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En Gruyère en général et à Cerniat en particulier, l’émigration n’est donc pas seulement une simple réponse à une situation de crise. Elle apparaît également d’emblée comme un élément prépondérant sur lequel repose l’économie de cette vallée et une composante essentielle de la pluriactivité familiale qui y a cours. Cette première impression mérite néanmoins d’être confirmée par une étude microhistorique à l’échelle cerniatine. Il est en effet essentiel de comprendre quelles sont les autres composantes de cette pluriactivité, ainsi que les fonctions respectives attribuées à chaque membre de la famille au sein de ce système. Les pères de famille émigrent-ils seuls ou sont-ils accompagnés de proches parents ? Quel rôle joue alors, dans ce contexte, les épouses et les enfants ?

Cerniat une communauté préalpine des Alpes fribourgeoises

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Cerniat n’est malheureusement pas la communauté walser d’Alagna [41][41] Viazzo, 1989., dans la mesure où aucun historien ou anthropologue n’a encore analysé, avec précision, l’influence du phénomène migratoire sur son équilibre interne. Nous nous trouvons donc face à un terrain vierge de toute investigation, que nous allons tenter de défricher du mieux possible. Cette lacune constitue en fait la conséquence directe d’un double paradoxe : d’une part les études sur l’immigration négligent les sociétés de départ, et d’autre part les travaux tentant de rendre compte des dynamiques économiques des pays d’origine évacuent le plus souvent la question migratoire, considérée à tort comme une simple variable d’ajustement démographique, et non comme une composante à part entière de l’économie locale.

Structure des ménages, pluriactivité familiale et émigration

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Niché au cœur des Alpes fribourgeoises à proximité du majestueux Moléson, Cerniat est un vaste village, composé d’un centre et de multiples hameaux, et qui s’étend sur plusieurs kilomètres et couvre une superficie totale de plus de 3000 ha.

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L’économie apparaît sans surprise dominée par l’élevage et la fabrication du fromage, mais est également pratiquée une activité artisanale de nature proto-industrielle, le tressage de la paille. Les publications récentes comme plus anciennes insistent sur le fait qu’« au xixe siècle, Cerniat a connu des difficultés financières dues à un fort exode rural [42][42] Georges Andrey, « Cerniat », Dictionnaire historique.... » Les données disponibles relatives à l’évolution de la population totale semblent à première vue, révéler l’existence d’un monde plein, au sein duquel l’émigration peut constituer une réponse à une pression démographique soutenue.

Figure 1 - La vaste commune de Cerniat (vers 1910)Figure 1
Coll. privée Gérard Andrey
Figure 2 - Effectif de la population de Cerniat (xixe-xxe siècles)Figure 2
Source : Office fédéral de la Statistique (ofs)
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Explication certes séduisante, mais qui irait cependant à l’encontre de nombreux travaux produits ces trente dernières années par les chercheurs en sciences sociales s’intéressant au monde alpin [43][43] Albera et Corti, 2000., qui n’ont cessé de remettre en cause le concept braudelien de la montagne comme « fabrique d’hommes à usage d’autrui » [44][44] Braudel, 1966..

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L’observation attentive de la physionomie des ménages constitue un passage obligé pour tout chercheur qui se donne pour objectif de mieux comprendre les dynamiques à l’œuvre au sein de la société d’origine. Une telle entreprise nécessite cependant, pour être menée à bien, de disposer des sources adéquates, telles le recensement de Cerniat de 1880, qui non seulement indique « les personnes présentes dans le domicile du chef du ménage pendant la nuit du 30 novembre au 1er décembre 1880 », mais mentionne également celles « faisant partie du ménage qui sont momentanément absentes de la commune [45][45] Archives de l’État de Fribourg, DI IIa 279.. »

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Les études menées jusqu’à ce jour sur différents espaces préalpins, en Italie du Nord, au Tessin ou en France ont presque toutes mis l’accent sur l’existence, au sein de ces entités villageoises, d’un nombre significatif de ménages à structure complexe. Or notre territoire d’étude ne semble pas faire exception puisque Roland Ruffieux a insisté sur le maintien tardif en Gruyère de la « grande famille patriarcale d’Ancien Régime » [46][46] Ruffieux, 1966, p. 154.. Par ailleurs, en divisant la population totale de Cerniat par le nombre de ménages, on obtient un ratio moyen de cinq individus, ce qui confirme les dires de l’universitaire fribourgeois.

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On a trop souvent tendance à expliquer la surreprésentation des ménages complexes en se référant aux seules tâches induites par les activités locales. Ainsi Roland Ruffieux lie cette structure à l’existence dans les campagnes fribourgeoises d’une intense activité proto-industrielle, tout en reconnaissant que l’incidence de l’émigration est « encore trop mal connue » [47][47] Ibid., p. 155.. Dans ces montagnes confrontées à de multiples contraintes naturelles, la difficulté de mettre les terres en valeur ne s’avère pas de nature à favoriser la pratique d’activités agricoles et pastorales capables de répondre aux besoins vitaux de la population locale. Ces activités, souvent marginalisées, sont traditionnellement confiées aux femmes, alors que les maris partent au loin durant la belle saison [48][48] Audenino, 1994, p. 69-87..

Une absence différenciée selon la situation matrimoniale

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L’industrie domestique, en l’occurrence le tressage de la paille, constitue certes un facteur important de reproduction familiale, et l’agriculture au sens large y contribue dans une certaine mesure. Mais ces activités locales ne peuvent en être les seuls éléments explicatifs. Elles interagissent avec d’autres facteurs, au premier rang desquels l’émigration temporaire, dans le cadre d’une pluriactivité familiale en constante évolution. Ainsi, en 1880, sur les cent vingt ménages recensés à Cerniat trente-cinq comptent au moins un membre parti à l’étranger, soit vingt-neuf pour cent. Les absents représentent plus d’un habitant sur dix [49][49] 63 émigrants des deux sexes, quel que soit leur âge,... et la part de la population active masculine participant à ces mouvements s’élève à près du quart [50][50] Ces données statistiques constituent d’ailleurs des....

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De plus, la prépondérance masculine au sein du flux migratoire se marque, sur le recensement de 1880, par le nombre anormalement élevé de ménages ayant une femme à leur tête pour cause de défaillance de l’homme. La distribution par âge de ces absents indique, en outre, que le nombre des plus de trente ans (26) égale pratiquement celui des jeunes nés entre 1850 et 1880 (27). Cela signifie que la migration ne concerne pas une mais deux générations. Une étude attentive de la position de chaque migrant au sein de son ménage d’origine confirme ce qui précède, car si les fils (30) dominent logiquement, les pères chefs de ménage (8), et surtout leurs propres frères ou beaux-frères (14) apparaissent également bien représentés [51][51] Précisons que le dernier migrant adulte de sexe masculin.... Roland Ruffieux explique ainsi cette différence entre les générations :

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« En général, l’émigration jusqu’à 30 ans garde un caractère de formation professionnelle en même temps que de gain complémentaire : c’est également là qu’on trouve le plus de départs pour une saison. Au-dessus de 30 ans, il s’agit de fromagers qualifiés qui vont louer leurs services chaque année ou qui quittent le pays définitivement [52][52] Ruffieux, 1968, p. 98.. »

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Un tel constat, sans qu’il puisse être totalement remis en cause, n’est néanmoins pas suffisant, dans la mesure où il appréhende les individus de manière isolée et non à l’intérieur d’un système familial pluriactif, dont ils ne constituent qu’un maillon.

Tableau 3 - Statut matrimonial des migrants cerniatins (1880)Tableau 3
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Remarquer qu’au sein de la cohorte de ceux qui ont quitté Cerniat pour une période plus ou moins longue, les célibataires dominent, n’a rien d’original. Plus instructif serait de décomposer cette catégorie, afin de comprendre de quelle manière elle s’insère ou non dans ce vaste ensemble qui constitue la pluriactivité familiale. Ces migrants non mariés sont certes dans 28 cas sur 37 des fils relativement jeunes partis en France accompagnés ou non d’un membre de leur famille. Mais on note également parmi eux la présence d’un quart de frères ou beaux-frères du chef de famille, souvent âgés de plus de trente ans, qui, pour la plupart, n’ont pas pu se marier. En effet, sur les quatorze frères ou beaux-frères se trouvant, en 1880, à l’étranger neuf sont célibataires.

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Cette analyse minutieuse fait très nettement apparaître que la position occupée au sein du ménage et la durée du séjour à l’étranger sont fortement corrélées. Le départ de près de neuf pères sur dix n’excède pas une année, et plus des trois quarts des fils reviennent à Cerniat dans un laps de temps inférieur ou égal à deux ans. À l’opposé, l’absence des frères et beaux-frères est, dans un cas sur deux, égale ou supérieure à cinq ans.

Tableau 4 - Position au sein du groupe familial et émigration des migrants cerniatins (1880)Tableau 4
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À une migration saisonnière effectuée par les pères et leurs fils, s’oppose donc le départ de plus longue durée de personnes en pleine force de l’âge, qui n’ont pas trouvé en Gruyère une épouse pour fonder une famille.

Une migration sans rupture brutale

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La question est maintenant de savoir si cette migration de longue durée effectuée par les frères et beaux-frères demeurés célibataires se traduit, à moyen terme, par des départs définitifs ou si ces individus continuent à participer à la pluriactivité familiale. Sur les quatorze individus se trouvant en 1880 dans ce cas de figure, nous disposons de la trajectoire complète de dix d’entre eux. Or il apparaît que la majorité de ces hommes (sept sur dix) sont morts à Cerniat ou en Gruyère, et que, par conséquent, seule une minorité s’est fixée en France. Le décès en France se produit, en outre, dans deux cas sur trois, avant l’âge de cinquante ans.

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La génération née dans les décennies 1830 et 1840 n’est donc que très partiellement affectée par une migration de rupture et continue dans une large mesure à contribuer à la pluriactivité familiale, qui assure la reproduction sociale et donc le maintien du groupe de parenté au sein de la société d’origine [53][53] Rosental, 1990.. Dans le cadre de ses études portant principalement sur le Tessin, Luigi Lorenzetti a d’ailleurs fort justement rappelé que

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« contrairement aux communautés alpines pour qui la seconde moitié du xixe siècle s’est soldé par l’abandon de l’émigration périodique, progressivement remplacée par l’émigration définitive, dans les communautés préalpines, les deux formes migratoires ont continué à coexister […]. L’émigration définitive n’est toutefois pas entièrement absente [54][54] Lorenzetti, 2005, p. 51.. »

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Dans ces conditions comment expliquer la présence en Franche-Comté de nombreux Cerniatins ? Pour répondre à cette interrogation, il convient de revenir un instant aux résultats du recensement cerniatin de 1880 et de tenter de déterminer, à l’aide des sources d’état civil suisses et françaises, qui parmi les personnes présentes en émigration sont décédées en France.

Tableau 5 - Lieu de décès des migrants cerniatins selon l’année de naissanceTableau 5
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On constate alors que les individus ayant quitté définitivement Cerniat sont majoritairement nés entre 1850 et 1880, et que l’on trouve parmi eux de nombreuses personnes qui, en 1880, s’insèrent encore dans un cadre de départs saisonniers. Quels changements structurels affectent, dans le dernier tiers du xixe siècle, la Gruyère, et permettent d’expliquer cette augmentation significative des migrations de rupture ? La réponse à cette interrogation réside, en grande partie, dans l’étude du rôle joué par les femmes au sein de la pluriactivité familiale.

Les femmes : du tressage de la paille à l’usine et à l’étranger

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Roland Ruffieux a signalé, dans un article pionnier, l’importance, pour le canton de Fribourg en général et la Gruyère en particulier, du développement de l’industrie domestique du tressage de la paille [55][55] Ruffieux, 1966, p. 143-162.. Cette forme de proto-industrialisation est souvent réduite, par les observateurs contemporains, à un travail pratiqué par les plus pauvres dans le but de se procurer un minimum d’argent. Or cette industrie domestique ne constitue pas un simple revenu de complément, mais représente au contraire l’un des piliers de la pluriactivité familiale.

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Le déclin progressif de cette activité, entre 1880 et la Grande Guerre, oblige les groupes familiaux à faire évoluer les formes de la pluriactivité. Ce changement, loin d’atténuer le volume de l’emploi féminin, le fait au contraire apparaître au grand jour, puisque se produit alors un transfert de cette main-d’œuvre, auparavant repliée à l’intérieur du foyer, vers d’autres secteurs industriels en plein développement [56][56] Bugnard, 1987, p. 4-22.. Le nombre d’usines augmente dans le canton de Fribourg à l’extrême fin du xixe siècle et à la Belle Époque, avec une prépondérance affirmée du secteur agroalimentaire [57][57] Songeons en particulier à la création de condenseries....

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Si une première phase modérée d’industrialisation du canton compense en partie les emplois perdus dans l’activité domestique, les trajectoires que nous avons patiemment reconstituées indiquent que l’émigration temporaire vers la France constitue également, pour certaines jeunes cerniatines, un moyen nouveau de participer activement à une pluriactivité familiale en voie d’évolution. Cette mutation économique apparaît génératrice de mobilité féminine. Contrairement aux migrants de sexe masculin, employés dans le secteur agricole, ces jeunes filles expatriées dans l’Hexagone travaillent dans des imprimeries en région parisienne ou à Bar-le-Duc [58][58] Barthélémy, 1993.. En outre, la durée de séjour à l’étranger, qui dépasse fréquemment les deux ans, est souvent supérieure à celle de leurs pères ou frères plus souvent engagés dans une migration annuelle.

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Quelle est la nature exacte du métier exercé par les cinq jeunes migrantes de notre échantillon au sein de ces imprimeries ? Si deux apparaissent clairement désignées, en 1880 sur le recensement de Cerniat, comme « typographe », trois autres sont en revanche qualifiées de « domestique à l’imprimerie ». Afin de mieux comprendre ces différences, il faut une fois de plus examiner avec attention leurs trajectoires. On constate alors que les deux « typographes », après quelques années passées en France, rentrent dans leur canton d’origine, demeurent célibataires et deviennent religieuses de Saint-Paul, travaillant leur vie durant à l’imprimerie de La Liberté à Fribourg, ville où elles décèdent. Dans ce premier cas de figure, les années passées en France constituent une période de formation à un futur métier et un engagement initial au sein de la congrégation. En revanche, les trois jeunes filles qualifiées de « domestique à l’imprimerie », si elles reviennent également en Gruyère après ce séjour de plusieurs années dans l’Hexagone, n’entrent pas en religion, mais se marient à Cerniat avec des garçons natifs du même village. Leur présence en France a été un simple moyen de gagner de l’argent, afin d’aider leur famille et de se constituer une dot. La suite de leur parcours migratoire est également intéressante. Si l’une d’elles reste définitivement à Cerniat, à l’inverse, les deux sœurs Émilie et Hortense Andrey repartent au-delà du Jura, où leurs nouveaux conjoints deviennent fromagers, en bénéficiant du relais de leur beau-frère établi dans le Doubs depuis de nombreuses années.

S’installer en Franche-Comté : entre rupture et maintien avec la société d’origine

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Après avoir mis en exergue quelques évolutions majeures au sein des dynamiques inhérentes à la société d’origine, et ceci en prêtant une attention particulière à Cerniat, étudions à présent les modes d’insertion des fromagers fribourgeois en Franche-Comté. Les réseaux propres à l’espace de départ s’avèrent souvent déterminants, tant pour l’accès à une filière migratoire que pour la constitution de relais une fois la frontière franchie. Mais intéressons-nous, dans un premier temps, au retard français en matière de formation laitière et aux efforts consentis pour tenter de remédier à cette situation plus que problématique.

Une nette amélioration de la formation des fromagers français

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L’existence de structures coopératives ne suffit pas, à elle seule, à assurer la prospérité des activités pastorales, comme en témoigne la période de crise des années 1880 affectant l’industrie laitière française, à l’instar des autres composantes du secteur agricole. À un exode rural endémique [59][59] Le Jura et le Doubs, voient leurs campagnes passer... s’ajoutent alors une instabilité des prix et une concurrence de plus en plus soutenue. La véritable cause des difficultés réside dans la moindre qualité des gruyères de l’Hexagone comparativement à ceux fabriqués à l’étranger et en particulier au sein de la Confédération helvétique. Un rapport rédigé, en 1894, pour le compte du ministère de l’Agriculture revient ainsi a posteriori sur les deux éléments qu’il convient de corriger pour se mettre, au plus vite, à niveau :

« L’étude comparative de la situation laitière en Franche-Comté et en Suisse nous avait d’abord montré que l’infériorité de nos produits trouvait son origine, non seulement dans un personnel moins instruit, mais encore dans une organisation technique arriérée [60][60] Tisserand et Grosjean, 1894, p. 36.. »

L’insuffisante diffusion du progrès scientifique et technique, pourtant engendré par les premières découvertes du jurassien Louis Pasteur, et le manque de formation de certains fromagers pénalisent ainsi très fortement l’industrie laitière française.

De réels efforts

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Enfermés dans leurs certitudes, une part non négligeable des fromagers français, parfois qualifiés par leurs contemporains de « sorciers » [61][61] Munier, 1853, p. 296-325., ont encore trop souvent recours à des pratiques empiriques et ancestrales, dénoncées, en 1869, par Max Buchon :

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« Aujourd’hui l’habitude des affaires s’est répandue partout. À quoi tient-il donc que l’organisation de nos fromageries [franc-comtoises] ait si peu profité de ce progrès ? […] C’est qu’en ceci on procède sans méthode, sans principe, sans autres règles que des routines locales et des caprices personnels [62][62] Buchon, 1869, p. 11.. »

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Ce décalage existant entre Français et Suisses en matière de savoir-faire pousse les acteurs locaux, tels que les conseils généraux [63][63] Pinard, 1987. ou les sociétés d’agriculture [64][64] Kalyntschuk, 2011., mais aussi l’État, à favoriser, dans la seconde moitié de la décennie 1880, l’émergence de structures permettant une meilleure formation tant théorique que pratique des jeunes fromagers. Claire Delfosse note que « l’enseignement s’oriente principalement sur les fromages à pâte pressée cuite et avantage les régions de l’Est-Central » [65][65] Delfosse, 2007, p. 55.. En 1889 est ainsi créée, à l’initiative du conseil général du Jura, l’école départementale de laiterie de Poligny, et une année auparavant a été fondée l’école nationale [66][66] Elle n’obtient ce statut d’école nationale que quelques... d’industrie laitière de Mamirolle [67][67] Abadie et Gurtner, 1988., à quelques encablures de Besançon, grâce à l’opiniâtreté du ministre de l’Agriculture, et député du Doubs, Jules Viette. Comme le soulignent Thérèse Charmasson et Michel Duvigneau « l’originalité de cette école réside […] dans son double recrutement », dans la mesure où elle forme, à l’aide d’une vacherie et d’une fruitière installées au sein du vaste domaine agricole de Mamirolle, non seulement « les élèves proprement dits », mais aussi « des fruitiers praticiens dont le but est de se perfectionner ». Les premiers suivent un cursus complet d’une année, alors que les seconds se limitent à une fréquentation trimestrielle de l’établissement [68][68] Charmasson et Duvigneau, 1999, p. 47.. Au-delà de l’indispensable formation initiale de la nouvelle génération, on voit ici apparaître la volonté de diffuser les bonnes pratiques, en matière d’industrie laitière, à l’ensemble d’un territoire donné.

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Néanmoins, comme le rappelle Nicolas Delbaere « la formation professionnelle laitière n’apparaît pas avec les premières enil » [69][69] Enil : École Nationale d’Industrie Laitière. Delbaere,... car, en plus des cours prodigués dans certaines écoles d’agriculture, des formations sont dispensées aux jeunes au sein même des lieux de production. Ainsi dans le Doubs est créée, dès 1869, la ferme-école de La Roche à Rigney, alors que dans le Jura ouvre ses portes, en 1878, une école de fromagerie à la fruitière de Champvaux [70][70] Bousson, 1879.. Les premières fruitières-écoles voient le jour dans le département de l’Ain à Maillat et Ruffieu, respectivement en janvier et novembre 1883, suivies quelques années plus tard de l’ouverture de celle de Collonges [71][71] Tisserand et Grosjean, 1894, p. 149-150.. Puis ce type de structure connaît, à partir de 1888, un certain développement dans les Alpes [72][72] Friant, 1897, p. 4-5.. L’enseignement de la fruitière-école est par définition théorique et pratique, puisque le chef fromager donne six heures de leçon hebdomadaire sur l’industrie laitière aux individus qui lui sont confiés, et il les initie également directement à la tenue quotidienne d’une fruitière [73][73] Tisserand et Grosjean, 1894, p. 149..

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L’enquête laitière de 1901 permet de constater que dans l’Est-Central la part des jeunes fromagers français ayant suivi ces cours, quel que soit le lieu où ils ont été dispensés, est en nette progression. Ainsi, dans l’Ain, « un cinquième des fruitières emploient comme fromagers des élèves sortis des écoles spéciales » [74][74] Enquête sur l’industrie laitière, Paris, Imprimerie..., alors qu’en Savoie l’auteur du rapport constate une nette inflexion dans la répartition nationale des praticiens de l’art laitier :

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« Il y a seulement vingt ans on ne voyait guère que des ouvriers suisses insuffisamment capables pour travailler dans les bonnes fruitières de leur pays […]. Actuellement sur environ 600 fruitiers employés dans la Haute-Savoie, il n’y a plus guère que 150 étrangers [75][75] Ibid., p. 284.. »

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Claire Delfosse, citant une source d’époque, indique de son côté qu’en 1898 on compte dans le département voisin de la Savoie 154 fruitiers suisses pour 223 français, alors que neuf ans plus tôt ce rapport était inversé avec 178 Helvètes contre seulement 130 natifs de l’Hexagone [76][76] Delfosse, 2007, p. 54.. Enfin, dans le berceau franc-comtois, Jean-Luc Mayaud rappelle que

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« d’abord recrutés en Suisse, [ces fromagers] laissent progressivement la place aux plus brillants lauréats des écoles de fromagerie et de laiterie de Mamirolle et de Poligny [77][77] Mayaud, 1999, p. 149.. »

Un manque persistant de main-d’œuvre qualifiée

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Cette nette amélioration de la formation professionnelle hexagonale n’est pas pour autant synonyme d’un arrêt au recours à la main-d’œuvre suisse, bien au contraire. D’une part, les jeunes gens formés dans les écoles françaises ne couvrent pas les besoins, sans cesse croissants, d’un secteur en plein développement. Ainsi entre 1889 et 1894, l’école de laiterie de Mamirolle fournit certes au département du Doubs seize fruitiers et quatre garçons sont recrutés comme chefs de pratique à l’enil, mais certains élèves diplômés partent exercer leur activité dans d’autres départements, comme la Haute-Savoie (8), la Haute-Marne (7) ou la Haute-Saône (4) [78][78] Quoy, 1993, p. 344.. D’autre part, le recrutement de spécialistes helvètes de l’art laitier est assimilé à une immigration de qualité, d’autant plus nécessaire que l’on souhaite ardemment, côté français, accroître la production de spécialités fromagères d’origine suisse, telles que l’emmental, qui « demandé par la clientèle se paye plus cher que le gruyère ordinaire » [79][79] Enquête sur l’industrie laitière, 1903, p. 83.. Enfin, l’augmentation de la production fromagère et sa progressive extension géographique en direction des régions de plaine nécessite un apport toujours croissant de fromagers qualifiés. La forte mobilité de ces derniers au sein même de l’espace d’accueil constitue un vecteur important de diffusion des compétences et du savoir-faire, dont ils sont porteurs :

« Les fromagers suisses vont contribuer à l’évolution des fruitières. Ils en assurent tout d’abord une meilleure gestion par l’amélioration, voir l’instauration, de la comptabilité. Exigeants sur les locaux de fabrication, ils sont aussi les agents de leur modernisation grâce à l’installation des deux caves (l’une chaude, l’autre froide) nécessaires au bon affinage des fromages à pâte pressée cuite. Ils font évoluer les techniques de fabrication, notamment l’emprésurage et l’ensemencement en ferments lactiques [80][80] Delfosse, 1994, p. 138.. »

Ce progrès profite ainsi tant aux fruitières récemment créées qu’aux établissements plus anciens au sein desquels des modes de fabrication trop empiriques perdurent. Le suivi des trajectoires individuelles invite néanmoins à nuancer en partie l’image trop idyllique d’un fromager suisse très expérimenté émigrant vers la France à un âge déjà avancé.

Un recours constant aux fromagers suisses

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L’arrivée sans cesse renouvelée de fromagers helvètes en Franche-Comté répond certes de manière globale à la nécessité de recruter une main-d’œuvre qualifiée, mais, à une échelle plus fine, les modalités concrètes de cette migration sont à mettre en rapport avec l’établissement de liens familiaux, tant au sein de la société d’origine que de celle d’accueil.

Partir grâce à sa famille ou celle de sa femme

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Dans la seconde moitié du xixe siècle, bien que le spectre de l’émigration fribourgeoise se soit élargi à d’autres zones cibles, comme la Savoie, les dynamiques réticulaires anciennes demeurent plus que jamais à la base de la migration. Les trajectoires que nous avons reconstituées montrent que l’arrivée dans le Doubs des Gruériens est souvent facilitée, sinon provoquée, par un membre de leur famille ou de leur parentèle, originaire du même district ou village qu’eux.

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Rappelons d’emblée que les fromagers fribourgeois constituant notre corpus sont originaires d’un nombre restreint de localités, en particulier de Cerniat : avec cinq patronymes, cette dernière localité est surreprésentée au sein de ce flux orienté vers la Franche-Comté. Or tout un courant de recherche centré sur le monde alpin a mis en évidence le rôle central joué par certains villages d’origine des migrants pour l’accès à une filière migratoire, et plus largement dans l’organisation de la migration à leur propre profit. Laurence Fontaine, s’appuyant sur ses travaux consacrés aux colporteurs de l’Oisans [81][81] Fontaine, 1984 et 1993., peut ainsi affirmer :

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« La force de ces migrations de métier alpines vient de l’organisation multi-locale des familles des élites. Parce qu’elles vivent éclatées entre plusieurs pôles géographiques, tout en conservant un lien très fort avec les villages d’origine, ces familles ont un accès privilégié à l’information sur les besoins des divers pays, aussi bien que sur les membres de leur propre communauté [82][82] Id., 2005, p. 29.. »

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Une analyse attentive des unions matrimoniales contractées au sein même de l’espace d’origine, par des fromagers ayant connu, au cours de leur cycle de vie, un départ vers la Franche-Comté, constitue donc un bon moyen de percevoir de quelle manière les liens familiaux ainsi tissés jouent un rôle important dans le projet migratoire de chaque individu. En raison de la précocité des départs, précédemment évoquée, ces mariages entre Gruériens, célébrés au pays, sont faiblement représentés au sein de notre corpus, seule une vingtaine de trajectoires répondant à ce critère. Mais les Cerniatins et Cerniatines sont surreprésentés, puisqu’il s’agit très majoritairement, soit de mariages entre deux personnes natives de ce village, soit d’unions entre une femme originaire de Cerniat et un allogène.

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Dans le premier cas de figure, on constate que ces mariages unissent presque toujours des enfants de Cerniat ayant des frères, parfois même des sœurs en France. Il s’agit à l’évidence d’unions ayant pour vocation de renforcer les liens entre les familles migrantes de Cerniat. Le second cas de figure, à savoir des unions entre une Cerniatine et un homme extérieur au village, nous permet de mettre en évidence le rôle joué par les femmes dans l’accès à une filière migratoire. Nous sommes ainsi en présence d’époux relativement jeunes, en pleine recherche d’opportunités, mais dont les familles ne sont pas ou peu intégrées au sein du champ migratoire : c’est donc du côté de l’épouse qu’il faut rechercher les causes du départ. Prenons l’exemple d’Alexandrine Andrey, de Cerniat, qui épouse en ce même lieu Alfred Buchs, natif lui de Bellegarde. Après avoir donné naissance en Gruyère à quatre enfants, la famille émigre vers la France en 1893 et s’installe à Tarcenay dans le canton d’Ornans, où naissent cinq autres enfants. Or, en s’intéressant au groupe familial d’origine de l’épouse, on constate qu’une vingtaine d’années plus tôt, à la suite du décès de sa mère survenu à Cerniat en 1877, son frère aîné Alphonse était parti pour la Franche-Comté, afin de se placer comme domestique de culture, suivi de ses cadets Firmin en 1882 et François en 1886. Ces deux derniers s’étaient installés dans le canton de Vercel pour exercer l’art laitier [83][83] Le quatrième frère s’installera également en Franche-Comté,.... Alfred Buchs a donc indéniablement bénéficié, pour s’établir comme « fromager cultivateur » dans le Haut-Doubs, du relais constitué par ses beaux-frères.

Se fixer dans l’Hexagone par le mariage avec une Française

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L’analyse du marché matrimonial du côté français du massif jurassien apparaît également de nature à fournir quelques utiles indications. Si l’on scrute avec attention le choix effectué par les hommes originaires de la vallée de la Gruyère, on constate qu’ils se marient, dans la grande majorité des cas, avec une Française, presque toujours native du Doubs ou d’un département limitrophe. Une première interprétation conduit à insister d’emblée sur le caractère essentiellement masculin du flux migratoire entre le canton de Fribourg et la Franche-Comté, qui, perpétué de génération en génération, a produit peu à peu un fort déséquilibre des sexes. Il est donc très difficile au nouvel arrivant de trouver une Suissesse à épouser. En outre, l’isolement en milieu rural, inhérent à l’exercice de l’activité fromagère, renforce encore davantage la probabilité que ce dernier unisse sa destinée à celle d’une jeune fille du cru.

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Une fois ce constat effectué toute la question est maintenant de savoir quelle est la signification profonde de ce nouvel engagement, ou en d’autres termes celui-ci induit-il nécessairement une rupture avec la société d’origine ? En outre, l’union avec une autochtone doit-il pour autant uniquement être interprété comme une volonté d’intégration, dont le mariage serait, avec la naturalisation, l’un des rites de passage ? C’est ce que semble insinuer le maire de Gonsans lorsqu’il précise que les membres de la famille Andrey « resteront en France car ils sont mariés à des Françaises » [84][84] Arch. dép. Doubs M 2496.. Cependant, à y regarder de plus près, la réponse à ces questions apparaît nécessairement plus nuancée.

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Le mariage avec une femme d’origine française constitue certes pour le migrant un moyen d’obtenir davantage de ressources, tant matérielles qu’immatérielles, à l’instar des transferts fonciers se produisant lors du décès des parents de l’épouse. Mais, à plus brève échéance, l’aide apportée semble davantage restreinte. Ainsi le beau-père n’exerce que rarement la même profession que son futur gendre. Les migrants fribourgeois n’épousent généralement pas des filles de fromagers ou de laitiers, mais au contraire des descendantes de simples cultivateurs. Notons cependant que la profession du père, telle qu’elle apparaît sur l’acte de mariage, ne préjuge néanmoins pas de l’activité exercée antérieurement par celui-ci. Ce dernier a donc pu être fromager au cours de son cycle de vie, c’est d’ailleurs ce qu’indiquent quelques actes de naissance des épouses. En outre, ce mariage intervient alors que le migrant a atteint l’âge de vingt-cinq à trente ans et réside en Franche-Comté depuis plusieurs années. Cet acte a rarement pour but premier de servir sa carrière professionnelle. Cette décision souvent interprétée, avec raison d’ailleurs, comme le signe d’un ancrage en France, constitue avant tout une renonciation partielle à participer activement à la pluriactivité familiale mise en place dans le village d’origine, soit parce que cette tâche est désormais dévolue à d’autres membres du groupe familial, soit en raison du décès des parents. Une fois encore, la prise en compte, à leur juste valeur, des dynamiques propres à la société d’origine, permet de renverser la perspective et d’ainsi mieux comprendre le processus migratoire.

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La rupture avec l’espace de départ est néanmoins loin d’être totale, et d’ailleurs la communauté helvète établie de longue date en Franche-Comté intervient également fréquemment dans le jeu matrimonial. En observant avec attention les noms de famille des filles, nées en France, que prennent pour épouse les immigrés fribourgeois, on remarque que ces patronymes sont parfois d’origine suisse. Une rapide recherche dans la version en ligne du répertoire des noms de famille suisses (Familiennamenbuch der Schweiz)[85][85] Mis en ligne par le site hébergeant cette grande entreprise... permet de confirmer cette première impression et de mettre en exergue une certaine forme d’endogamie. Auguste Charrière est appelé en Franche-Comté, en 1886, par un cousin. Il franchit la frontière en compagnie de Pierre Meyer, ayant lui-même deux frères déjà occupés dans le Doubs. Une dizaine d’années après leur arrivée dans l’Hexagone, ces deux Fribourgeois originaires de Cerniat épousent, respectivement en 1897 et 1901, les sœurs Cécile et Augusta Bongard natives d’Anteuil, dans le canton de Clerval. Le fait qu’un père ait destiné ses deux filles à des Gruériens ne peut qu’intriguer le chercheur et l’encourager à poursuivre ses investigations. Il constate alors que le patronyme porté par ces deux Françaises de naissance trouve son origine dans la localité d’Épendes, située au sein du district fribourgeois de la Sarine. Leur propre père Félix Udalric Bongard a vu le jour à Ependes en 1838 avant d’émigrer dans le Doubs comme fromager, de se marier avec une native d’Anteuil et de devenir ensuite cultivateur. Cette famille est, en outre, de longue date intégrée dans le champ migratoire unissant le canton de Fribourg et la Franche-Comté, puisque la présence du grand-père de Cécile et Augusta est attestée en 1862 à Nantilly dans le département voisin de la Haute-Saône, où ce dernier exerce lui aussi la profession de fromager. Ces deux mariages apparaissent au final comme un moyen pour un groupe familial ayant pratiqué durant plusieurs décennies des migrations de plus ou moins longue durée vers la Franche-Comté, avant de s’y établir, de renouer un lien avec la Gruyère en accueillant en son sein des natifs de Cerniat. Les Suisses s’étant fixés plus ou moins récemment en Franche-Comté constituent un point d’ancrage important pour les membres de leur parenté ou d’autres individus désireux de s’expatrier à leur tour, d’autant qu’ils ont souvent eux-mêmes bénéficié du même soutien à leur arrivée dans le Doubs.

Cartographier la présence cerniatine

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Le caractère doublement tardif des unions matrimoniales entre Fribourgeois et Franc-comtoises, que l’on considère l’âge au mariage ou le laps de temps séparant l’arrivée en France de la célébration de la cérémonie, tend à indiquer qu’une large part des ressources professionnelles mises à la disposition des nouveaux arrivants émane des membres de la parentèle d’origine présents en Franche-Comté. L’ancienneté du champ migratoire, non seulement facilite les départs, mais elle permet également une adaptation plus aisée de l’immigré à son nouvel environnement. Les Suisses établis participent d’abord, lorsque cela s’avère nécessaire, à la formation de leurs jeunes compatriotes. Tous ne sortent pas d’une école de fromagerie et arrivent même parfois en Franche-Comté sans aucune qualification en ce domaine. Évoquons ainsi brièvement la trajectoire suivie lors de sa formation par le jeune Jean Sudan, né en 1885 dans le canton de Fribourg. Cet itinéraire initiatique est fort instructif dans la mesure où l’intéressé a bénéficié de la transmission du savoir-faire paternel, puis d’un enseignement complémentaire reçu chez un compatriote installé dans le Doubs, avant de partir explorer d’autres horizons et sans doute apprendre d’autres techniques en Belgique. Cette importante expérience, accumulée au cours de ses pérégrinations successives, lui permet finalement d’ouvrir son propre établissement à seulement vingt-deux ans :

« Ayant fréquenté l’école d’Hauteville jusqu’au 1er avril 1900, Sudan a rejoint, à cette date, son père, qui était fromager à Faverois (Territoire de Belfort). Il a travaillé avec ce dernier jusqu’en 1903, et s’est rendu ensuite à Sancey-le-Grand (Doubs), chez un fromager de la localité, durant un an. Revenu à Faverois en 1904, il a quitté de nouveau la commune, le 11 novembre 1906, pour aller en Belgique dans différentes fromageries. Dès son retour en France, le 1er octobre 1907, il s’est installé à son compte à Croix (Territoire de Belfort) [86][86] Arch. dép. Territoire de Belfort 6M 367.. »

Le nouvel arrivant peut ensuite s’appuyer, pour trouver une place dans une fruitière ou s’établir à son compte, sur ce même réseau, qui le met au courant des opportunités d’emploi, ou lui en propose directement.

Carte 3 - Localités du Doubs accueillant des natifs de Cerniat (1871-1914)Carte 3
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Afin de mettre en évidence ce phénomène, nous avons cartographié les localités dans lesquelles les natifs de Cerniat [87][87] Nous avons également inclus les trajectoires de fromagers... se sont successivement installés au cours de leur cycle de vie. La présence d’un seul individu signifie que celui-ci est demeuré dans la même commune durant toute la période considérée sans de surcroît avoir fait appel à un natif de Cerniat pour le seconder ou lui succéder. À l’inverse, la mention de plusieurs individus pour une même commune indique, soit que plusieurs fromagers originaires de Cerniat y ont œuvré, soit que l’un a pris la succession de l’autre. Cette démarche de nature longitudinale donne des résultats plus appropriés que celle consistant à simplement relever la présence d’individus à une date donnée, par exemple à l’occasion des recensements de 1906 ou 1911. La carte ci-dessus, fait, en effet, apparaître le caractère nécessairement dynamique du parcours de ces fromagers et notamment le fait que de nombreuses personnes originaires du même village, et souvent apparentées, se soient entraidées ou relayées dans certaines communes au cours du laps de temps, relativement restreint, séparant le dernier quart du xixe siècle du déclenchement de la Grande Guerre.

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Les solidarités réticulaires entre Cerniatins semblent ainsi s’exprimer avec force le long d’un axe Clerval, Pierrefontaine-les-Varans, Vercel, Ornans, Amancey, où les natifs de ce village sont particulièrement présents, à l’instar d’ailleurs des autres ressortissants du canton de Fribourg. Ces fromagers se sont donc préférentiellement installés sur le premier plateau, délaissant en majeure partie la montagne, où seule la ville de Pontarlier apparaît comme un point de fixation important. Le canton de Vercel, qui totalise à lui seul 20 % des lieux de résidence successifs des fromagers cerniatins s’impose de son côté comme le centre incontesté de cette nébuleuse. Il s’agit, en toute logique, d’un territoire où l’implantation des fruitières est antérieure à 1800 [88][88] Mayaud, 1986, carte iv p. 396.. Cette installation importante et à caractère définitif des Cerniatins au sein de cet espace est-elle à mettre en relation avec les migrations temporaires des habitants de ce village ayant eu lieu, dans le cadre de la pluriactivité familiale, antérieurement à la crise du secteur proto-industriel affectant la Gruyère ? En d’autres termes, les saisonniers cerniatins se dirigeant chaque année vers le Doubs s’établissaient-ils déjà de manière préférentielle au sein de ce canton ? La réponse à cette question est très difficile à apporter dans la mesure où les recensements suisses n’indiquent pas de manière suffisamment précise le lieu de destination des personnes temporairement absentes. On peut cependant supposer que cela a été, au moins en partie, le cas, car l’extrême intensité des passages enregistrés suppose une certaine diffusion de l’information au sujet de cet espace au sein même de la société d’origine et ceci sur la longue durée.

70

*

71

Cette analyse entreprise à une échelle micro-géographique a permis, au final, de cartographier avec un relatif degré de précision la présence des fromagers fribourgeois au sein d’une portion signifiante de l’espace comtois, située dans le département du Doubs. Des investigations complémentaires, nous autorisent, en outre, à affirmer que cette implantation se différencie très nettement de celle de leurs homologues bernois et thurgoviens [89][89] Kronenberger, 2013.. Les enseignements tirés de l’étude ci-dessus approfondissent nos connaissances sur des points aussi essentiels que le rôle dans le processus migratoire de la société rurale d’origine et des groupes domestiques qui la composent, les modes d’accès aux filières de départ ou les solidarités inhérentes à la société d’accueil. La communauté préalpine de Cerniat apparaît comme le centre névralgique d’une migration qu’elle contrôle en partie, et ceci malgré les changements majeurs intervenant au sein de son équilibre interne au cours du dernier tiers du xixe siècle et au début du siècle suivant. La réorientation du système pluriactif qui lui est propre a ainsi au moins autant d’importance, pour la compréhension de ces déplacements, que le retard français en matière de formation des spécialistes de l’art laitier. Du point de vue diachronique, on peut enfin affirmer que ces cheminements relèvent de diverses temporalités, qui loin de s’opposer peuvent, au contraire, se combiner pour illustrer tout à la fois la stratégie de long terme adoptée par un groupe de parenté et les perpétuelles adaptations de celle-ci à la conjoncture. L’épineuse question de la fixation définitive en France des fromagers cerniatins ou, à l’inverse, celle du retour au pays natal ne se posent ainsi plus dans les mêmes termes avant et après le déclin du secteur proto-industriel du tressage de la paille.


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Notes

[1]

Delfosse, 2007.

[2]

Boichard, 1977.

[3]

Delfosse, 1994 et Humbaire-Pizard, 1991.

[4]

Kalyntschuk, 2006.

[5]

Vernus, 1988 ; Guignon, 1996 et Mélo, 2012.

[6]

Olivier,.2006

[7]

Lorenzetti et Head-König, 2005.

[8]

Hubscher, 2005.

[9]

Rosental, 1999.

[10]

Albera, 2011.

[11]

Fontaine, 1984 et Granet-Abisset, 1994.

[12]

Lorenzetti, 1999.

[13]

Audenino, 1990 ; Merzario, 1989 et Viazzo, 1989.

[14]

Mathieu et Boscani Leoni, 2005.

[15]

Mayaud, 1999, p. 153.

[16]

Daveau, 1959, p. 279. Cependant des fromagers vaudois originaires de Pays-d’Enhaut sont présents dans le Jura suisse dès le siècle précédent : Radeff, 2010.

[17]

Enquête sur l’état de l’association dans l’agriculture suisse au 1er janvier 1910. Exposé du Secrétariat suisse des Paysans, Berne K.-J. Wyss, 1912, p. 53.

[18]

Arch. dép. Doubs 6M 1 à 195.

[19]

Ibid., M 3015.

[20]

Arch. dép. Doubs M 1284 à M 1362.

[21]

Haute-Marne, Territoire de Belfort, Haute-Saône, Jura, Ain, Haute-Savoie et Savoie.

[22]

Archives nationales BB27 1260 à 1403.

[23]

Nous tenons en particulier à remercier Gérard Andrey, Cerniatin passionné par l’histoire de son village et celle de ses habitants, y compris ceux partis à l’étranger.

[24]

Notons qu’à compter de 1876, des registres de naissance, mariage et décès sont également tenus par l’autorité civile, qui reçoit parallèlement copie des actes antérieurs.

[25]

Le premier recensement pour Cerniat date de 1811.

[26]

Précisons que Gérard Andrey a recueilli oralement auprès des émigrés, ou de leurs parents, et consigné de nombreux renseignements sur leur itinéraire. Il dispose également d’une abondante correspondance échangée avec les descendants des familles établies en France.

[27]

Archives de l’État de Fribourg, DI IIa 279.

[28]

Archives de l’État de Fribourg, DI IIa 57.

[29]

Ruffieux et Bodmer, 1972.

[30]

Ruffieux, 1981, p. 536.

[31]

Piller, 1940.

[32]

Andrey, 1990/1991, p. 79.

[33]

Rime, 1999, p. 10.

[34]

Si l’on met à part le bref séjour initial à l’école des recrues pour le service militaire, ainsi que les périodes complémentaires qui s’ensuivent.

[35]

Daveau, 1959, p. 164-166.

[36]

« Pour la première fois, le 16 mars 1799, nous trouvons un Fribourgeois qui « va à Pontarlier pour faire le fromage » », cité in ibid., p. 165.

[37]

Ruffieux, 1968, p. 48.

[38]

Archives de l’État de Fribourg, DI IIa 57.

[39]

Mouthier-Haute-Pierre dans le canton d’Ornans.

[40]

Archives privées Gérard Andrey.

[41]

Viazzo, 1989.

[42]

Georges Andrey, « Cerniat », Dictionnaire historique de la Suisse [En ligne] http://www.hls-dhs-dss.ch/textes/f/F896.php (15 décembre 2012).

[43]

Albera et Corti, 2000.

[44]

Braudel, 1966.

[45]

Archives de l’État de Fribourg, DI IIa 279.

[46]

Ruffieux, 1966, p. 154.

[47]

Ibid., p. 155.

[48]

Audenino, 1994, p. 69-87.

[49]

63 émigrants des deux sexes, quel que soit leur âge, sur une population de 607 âmes.

[50]

Ces données statistiques constituent d’ailleurs des minimums, puisque le recensement ayant eu lieu dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre, on peut légitimement supposer qu’une part non négligeable des saisonniers ont déjà, à cette date, regagné Cerniat pour y passer l’hiver et ne sont donc pas comptabilisés comme émigrants.

[51]

Précisons que le dernier migrant adulte de sexe masculin occupe la position de neveu du chef de ménage.

[52]

Ruffieux, 1968, p. 98.

[53]

Rosental, 1990.

[54]

Lorenzetti, 2005, p. 51.

[55]

Ruffieux, 1966, p. 143-162.

[56]

Bugnard, 1987, p. 4-22.

[57]

Songeons en particulier à la création de condenseries de lait et de chocolateries.

[58]

Barthélémy, 1993.

[59]

Le Jura et le Doubs, voient leurs campagnes passer de 451 000 habitants en 1851 à 326 000 en 1911.

[60]

Tisserand et Grosjean, 1894, p. 36.

[61]

Munier, 1853, p. 296-325.

[62]

Buchon, 1869, p. 11.

[63]

Pinard, 1987.

[64]

Kalyntschuk, 2011.

[65]

Delfosse, 2007, p. 55.

[66]

Elle n’obtient ce statut d’école nationale que quelques années après son ouverture au tournant des années 1893-1894.

[67]

Abadie et Gurtner, 1988.

[68]

Charmasson et Duvigneau, 1999, p. 47.

[69]

Enil : École Nationale d’Industrie Laitière. Delbaere, 2010, p. 83.

[70]

Bousson, 1879.

[71]

Tisserand et Grosjean, 1894, p. 149-150.

[72]

Friant, 1897, p. 4-5.

[73]

Tisserand et Grosjean, 1894, p. 149.

[74]

Enquête sur l’industrie laitière, Paris, Imprimerie nationale, 1903, p. 2.

[75]

Ibid., p. 284.

[76]

Delfosse, 2007, p. 54.

[77]

Mayaud, 1999, p. 149.

[78]

Quoy, 1993, p. 344.

[79]

Enquête sur l’industrie laitière, 1903, p. 83.

[80]

Delfosse, 1994, p. 138.

[81]

Fontaine, 1984 et 1993.

[82]

Id., 2005, p. 29.

[83]

Le quatrième frère s’installera également en Franche-Comté, mais hors de notre territoire d’étude.

[84]

Arch. dép. Doubs M 2496.

[85]

Mis en ligne par le site hébergeant cette grande entreprise que constitue le Dictionnaire historique de la Suisse (dhs), ce précieux répertoire, indiquant les 48 500 familles qui possédaient en 1962 le droit de bourgeoisie d’une commune suisse, est disponible à l’adresse suivante : http://www.hls-dhs-dss.ch/famn/index.php

[86]

Arch. dép. Territoire de Belfort 6M 367.

[87]

Nous avons également inclus les trajectoires de fromagers non natifs de Cerniat, mais mariés avec une femme originaire de ce village.

[88]

Mayaud, 1986, carte iv p. 396.

[89]

Kronenberger, 2013.

Résumé

Français

Cet article présente les principales conclusions d’une étude prosopographique centrée sur la migration des fromagers fribourgeois, et en particulier cerniatins, s’étant dirigés, de manière temporaire ou définitive, vers la Franche-Comté entre 1850 et 1914. Les liens de parenté et, plus encore, les formes de pluriactivité au sein des ménages, en constante évolution, jouent un rôle important dans le processus migratoire. Ces reconstitutions de trajectoires individuelles, prenant en considération tant la société d’origine que celle d’accueil, ont, en outre, permis de comprendre que les fromagers originaires de la Gruyère bénéficient d’un champ migratoire ancien pour s’établir dans le Doubs, et en particulier le long d’un axe Clerval, Pierrefontaine-les-Varans, Vercel, Ornans, Amancey. Les efforts consentis en terme de formation des spécialistes de l’art laitier ne parviennent pas à procurer aux fruitières l’ensemble de la main-d’œuvre nécessaire.

Mots-clés

  • enseignement agricole
  • Franche-Comté
  • fromagers
  • migration rurale
  • réseaux
  • Suisse
  • xixe et xxe siècles

English

This paper presents the main conclusion of a prosopographical study centered on the migration of cheese-makers from the Canton of Fribourg, particularly from the Cerniat area, who moved toward Franche-Comté, either temporarily or for good, between 1850 and 1914. The study used both French and Swiss sources, and highlights the fact that kinship links and even more importantly the types of pluriactivity practiced within households were key elements in the migratory process. Moreover, by reconstructing individual careers encompassing both the society of departure and the host society, it became possible to understand how the cheese-makers coming from the Gruyère area had taken advantage of an established migratory pattern to settle in the the Doubs, and in particular along an axis Clerval / Pierrefontaine-les-Varans / Vercel / Ornans / Amancey. Indeed the very real efforts made to train specialists in the art of milk transformation were not sufficient to provide the cheese dairies with a labor force sufficient for their needs.

Keywords

  • agricultural education
  • Franche-Comté
  • cheese-makers
  • rural migrations
  • networks
  • Switzerland
  • nineteenth and twentieth centuries

Español

Este trabajo presenta las principales conclusiones de un estudio prosopográfico centrado en la migración, temporal o definitiva, de queseros de Friburgo hacia el Franco Condado entre 1850 y 1914. Realizado con fuentes suizas y francesas, este estudio demuestro que los lazos de parentesco y más aun, las formas de pluriactividad en el seno del matrimonio, que evolucionan constantemente, desempeñan un papel importante en el proceso migratorio. La reconstitución de trayectorias individuales, de la sociedad de origen hasta el punto de llegada, permiten entender que los queseros oriundos de la comarca de la Gruyère han beneficiado de corrientes migratorias más antiguas para instalarse en el departamento del Doubs, a lo largo de un eje Clerval, Pierrefontaine-les-Varans, Vercel, Ornans, Amancey. Y es que los esfuerzos hechos por las queserías para formar unos especialistas en el arte de la leche, no fueron suficientes para abastecerlas en mano de obra.

Palabras claves

  • enseñanza agrícola
  • Franco Condado
  • queseros
  • migración rural
  • Suiza
  • siglos xix y xx

Plan de l'article

  1. Espace de départ, espace d’arrivée et matériel documentaire
    1. Se focaliser sur une portion signifiante de l’espace comtois
    2. Identifier empiriquement le principal foyer émetteur de fromagers suisses
  2. Mobiliser des sources françaises et suisses
  3. Du canton de Fribourg à la Franche-Comté : une migration agricole passée au crible de la microhistoire
    1. La Gruyère : terre d’émigration massive ?
      1. Solidarités villageoises et liens familiaux : une première approche
      2. Espace d’origine et mobilité
      3. Départ précoce mais pas toujours définitif
    2. Cerniat une communauté préalpine des Alpes fribourgeoises
      1. Structure des ménages, pluriactivité familiale et émigration
      2. Une absence différenciée selon la situation matrimoniale
      3. Une migration sans rupture brutale
      4. Les femmes : du tressage de la paille à l’usine et à l’étranger
  4. S’installer en Franche-Comté : entre rupture et maintien avec la société d’origine
    1. Une nette amélioration de la formation des fromagers français
      1. De réels efforts
      2. Un manque persistant de main-d’œuvre qualifiée
    2. Un recours constant aux fromagers suisses
      1. Partir grâce à sa famille ou celle de sa femme
      2. Se fixer dans l’Hexagone par le mariage avec une Française
      3. Cartographier la présence cerniatine

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