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Histoire & Sociétés Rurales

2014/1 (Vol. 41)


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À sa mort, Robert Fossier avait, sur sa table de travail, à peine terminé, écrit de son écriture claire et régulière, ce bref article consacré à l’une des questions qui l’avait le plus arrêté durant sa carrière, celle des communes rurales. Il avait été en pointe contre une historiographie dominée par des historiens des institutions, pensant, l’un des premiers, que même dans la société féodale, les paysans pouvaient être des sujets et bénéficier de formes d’autonomie que la recherche, précisément, devait expliciter et dont il rappelle les termes rapidement ici : ces intuitions ont été prolongées, par exemple, par les travaux de Chris Wickham. Ils s’inscrivent contre l’image trop facilement divulguée et enseignée d’une seigneurie totalement oppressive, s’imposant partout et transformant les paysans en sujets asservis.

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En Vimeu, au xiiie siècle, Robert Fossier trouve dans une communauté paysanne en lutte la preuve de cette « autonomie du sujet ». Commentant des documents qu’il avait édités quelques décennies auparavant et formant un micro-dossier que seul un fin connaisseur de la période et de la région pouvait exploiter convenablement, il soulève quelques-uns des problèmes qui n’ont pas fini d’agiter les historiens travaillant sur la seigneurie médiévale : la naissance de la communauté et les conditions concrètes de son affirmation ; la multiplicité des pouvoirs se partageant le gouvernement des hommes et la gestion des terres à l’intérieur d’un même territoire (il faut ici penser l’intervention d’au moins quatre instances hiérarchiques (le roi, le comte de Ponthieu et deux monastères) pour se faire une idée de la situation ; la capacité d’initiative paysanne, enfin, qui peut déboucher sur la constitution de co-seigneuries prises en main et gérées par l’élite villageoise, situation inattendue en France du Nord mais qui a pu se présenter. Enfin, en filigrane, et conditionnant l’ensemble, la question du rapport de la communauté rurale à l’écrit.

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Le comité de rédaction d’Histoire et Sociétés Rurales a décidé de publier ce texte, en hommage à cette haute figure que fut Robert Fossier et aussi parce que l’apport scientifique de ce bref écrit est réel et, dans les termes actuels du débat, absolument pas négligeable.

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Laurent Feller et Catherine Verna

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Le Vimeu occupe une centaine de kilomètres carré à l’extrême sud-ouest de la Picardie, entre la Bresle qui le sépare des terres normandes du pays de Caux et la zone amphibie de la baie de Somme. C’est « la Picardie verte », comme disent les guides touristiques étonnés d’y voir plus d’herbe que de blés. Au couchant, des falaises de craie impressionnantes isolent quelques rares baigneurs qui affrontent les galets ou guettent les phoques établis depuis des siècles à l’embouchure de la Somme. Au levant, le limon s’épaissit : la grande culture commence avant Airaines ou Picquigny. Entre ces deux limites végète une poignée de gros villages dont la seule originalité est d’avoir abrité, au temps où il y avait encore un artisanat rural en France, une spécialisation dans la petite métallurgie ménagère, les clous, les serrures, les clés ; à Escarbotin un musée de la ferronnerie en témoigne encore. Quant au textile, au jute notamment, qui fit la gloire d’Abbeville aux xvie-xixe siècles, il a disparu avec ses ouvriers ruraux et, d’ailleurs, nous sommes en Ponthieu sur la rive nord. Le Vimeu est un pays que traverse sans dévier vers quelques gros villages une récente autoroute, et on n’y connaît pas le train. Il ne s’y passe rien ; il ne s’y est jamais passé quoi que ce soit d’important : deux faits pourtant, mais bien lointains. En 882, une bande de pirates normands, venant sans doute de son campement de Laviers (Lavetum) près d’Abbeville, fut accrochée et détruite, au retour d’un raid à Saucourt en plein Vimeu, par le carolingien Louis II le Bègue dont ce fut, d’ailleurs, la plus retentissante sinon la seule apparition dans l’Histoire. Et en 1066, ce serait (mais c’est fort discuté) à Saint-Valéry, sur l’embouchure sud de la Somme, que le duc normand Guillaume aurait rassemblé la flotte qui le mena à la conquête de l’Angleterre [1][1] Flatteuse pour la Picardie, cette hypothèse se heurte.... Puis, en nombre modéré, des actes au contenu immobilier provenant des abbayes de Saint-Valery ou Corbie, d’Abbeville, ou des comtes de Ponthieu éclairent d’une lumière cléricale la vie quotidienne de la paysannerie locale. Or c’est dans ce lot que figure, à la date de 1219, la mention de la destruction brutale de la « commune » de Maisnières, petit village au centre du Vimeu. C’est d’elle que je vais parler car si le fait a été noté par nombre d’historiens des « villes » en raison même de sa rareté, il s’en faut que l’affaire soit claire. Voyons cela [2][2] J’ai édité le document de 1219 – Arch. dép. Somme,....

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Au milieu de cette région assoupie, le village de Maisnières n’a rien qui attire l’attention ; quelques centaines d’habitants groupés sur le cour supérieur de la Vimeuse, une modeste rivière dont on ignore si elle a donné son nom au Vimeu ou l’inverse ; dans les deux cas, on ne sait rien de son étymologie, pas plus que sur le nom de Maisnières d’ailleurs (Maneriis, peut être, bien faible lumière) [3][3] Le village de Vismes en amont de Maisnières paraît.... On sait seulement, par un acte de 1225, que si la sécheresse dure il faudra arrêter le moulin d’Arandel que le ruisseau alimente. En effectuant une recherche plus large concernant les pays picards, j’ai pu constater qu’avant la fin du Moyen Âge, au moins, le Vimeu n’apparaît que très rarement dans les documents écrits : un peu d’orge et d’avoine par là, d’après les redevances versées aux gens des églises ; pas de défrichements, du bois, mais des prairies closes, selon le texte de 1225 cité plus haut pour Maisnières, ce qui suggère d’honnêtes troupeaux, une des vertus de la Picardie verte [4][4] Pour l’originalité du Vimeu, ou plutôt sa modestie,.... Des hommes vivent, cependant, depuis longtemps sur ce terroir, quelques silex taillés ou des outils datés du campignien au revers d’un méandre de la Vimeuse, des traces d’habitats gallo-romains, repérées en avion, mais pas de villa de maître. Le réseau routier romain d’Abbeville ou d’Amiens vers le Caux ne passe pas là mais nettement plus à l’ouest ou au sud-est ; il y a bien un fort tronçon rectiligne au nord de l’agglomération et de plus courts vers Vismes ou l’ouest et que l’on appelle « chaussée Brunehaut », expression traditionnelle en Picardie pour désigner une voie romaine, mais rien dans le dessin parcellaire ou sur place n’autorise à y voir les restes de « chaussée même secondaire » [5][5] Cf. Agache, 1975. ; et l’entrée dans les siècles médiévaux se fait dans le noir.

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Comme l’on sait, il n’y a alors que l’Église qui parle et qui écrit ; et ce qu’elle nous a dit n’est pas clair, en dépit du renfort, assez rare, d’un cartulaire laïc, celui des comtes de Ponthieu. On ne s’étonnera évidemment pas que l’abbaye de Saint-Valery, fondée au ixe siècle, ou les divers établissements abbevillois, Saint-Riquier comprise, se soient implantés en Vimeu, bien qu’aucun acte ne nous soit parvenu au sujet de Maisnières [6][6] Sur le sol même du Vimeu, on peut trouver les abbayes.... Mais il est plus surprenant que la première mention relevée, en 1142, au sujet de notre village, enregistre sous le sceau de l’archevêque de Reims la cession, après querelle, de l’autel de Maisnières par l’abbaye Saint-Lucien de Beauvais à celle de Corbie, contre un cens de quatre marcs d’argent et trente sous de parisis, deux établissements situés à plus de 60 km de là, tous deux d’origine mérovingienne, tous deux placés en la main du roi [7][7] BnF, lat. 17758 (92v) et 17759 (79v).. Je proposerais volontiers, mais comme une hypothèse, qu’il y a ici un lambeau de fisc tel qu’on en voit tant d’autres constituant l’essentiel du patrimoine de Corbie ; l’importance de la somme versée à Saint-Lucien, la présence d’une curia de Corbie en ces lieux qu’atteste l’acte de 1225, peut-être même le toponyme de Maisnières, ceux tous proches de Courtieu, de Courcelles, suggèrent un vaste ensemble foncier. Tout au cours du xiie siècle, ne manquent pas comme témoins d’un acte de cession quelconque, cinq hommes de Maisnières, clercs ou laïcs, bourgeois même (mais d’Amiens) sans allusion cependant à la vie locale [8][8] Par exemple, dans les listes de témoins d’actes comtaux,.... Et tout à coup, en mars 1219 ou 1220, trois juges délégués par le pape, doyens ou chantres de Senlis, condamnent les « hommes » de Maisnières, à la demande de Corbie, à « détruire » la communia qu’ils y avaient faite sans l’assentiment de l’abbaye, sentence confirmée en 1225 par Jean de Maisnières, chevalier, leur avoué [9][9] Acte de 1219, cf. note 2, acte de 1225 édité ibid.,.... Aucun texte préalable, aucune allusion ensuite à cette « commune » : sa brutale suppression, au bout d’un temps incertain, pose des problèmes qui ne cadrent nullement avec l’histoire traditionnelle des « communes » urbaines qui enchante tellement les historiens de la ville. Le schéma habituel est bien connu : après quelques mouvements d’humeur des bourgeois et marchands du lieu, et sur leurs demandes, le maître de la ville, un abbé, l’évêque, le ou les seigneurs laïcs de l’endroit, le roi quelquefois, délivrent un acte de franchises locales en faveur des hommes libres de la ville qui se forment alors en communitas, en commun. En général, les cives obtiennent la fixation des exigences fiscales, un aménagement des conditions de justice, la désignation de représentants, une maison commune, un sceau, parfois des droits militaires. Ce sont les circonstances locales qui modulent ce compromis en général admis, fût-ce après discussions et ajustements. En France du Nord, le mouvement a été scandé par la poussée démographique et la pression des besoins économiques. Concédée par grâce ou contre argent, la charte de commune assurait quelque calme et des profits à l’aristocratie foncière et à la partie aisée de la population. Des dernières années du xie siècle et jusqu’au milieu du xiie, la pratique a pris de l’ampleur. Un mouvement comparable anime alors le monde rural. Je crois avoir démontré que, contrairement à l’opinion paresseusement répétée d’une imitation de la ville proche, par leur date d’octroi, voire le texte des coutumes étudiées, les villages ont suivi une voie parallèle : qu’ils aient été souvent dotés de statuts imités ou même copiés sur ceux d’une cité proche témoignerait plutôt d’une réticence rustique à maîtriser des concepts juridiques, que d’une influence active des bourgeois sur la paysannerie [10][10] Cf. présentation du problème en introduction de l’ouvrage.... Ainsi, dans le Vimeu, les villageois de Saint-Valéry, d’Eu, d’Airaine, de Gamaches, de Vismes, de Feuquière nous ont laissé des textes de commune ou, pour le moins, des allusions à ce statut ou des confirmations tardives. Ce n’est pas le cas de Maisnières. Pourquoi ?

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Une poignée d’actes postérieurs à la condamnation de 1219 éclaire le débat [11][11] 125 BnF lat. 17 759 (84v°) ou Arch. dép. Somme 9 H.... Ils émanent de l’abbé de Corbie, de l’official d’Amiens ou du comte de Ponthieu et mettent en scène les homines de Maisnières, étrangement qualifiés sive liber sive rusticus, « tenant » du fief de Corbie, mais non de celui de Marolio, toponyme que je n’ai pu ni localiser, ni même expliciter [12][12] Il pourrait s’agir de Mareuil-Caubert, sur la Somme,.... La suppression de 1215, accompagnée d’une lourde amende de 100 marcs, est provoquée aux dires des juges délégués, par l’origine exclusivement villageoise de la commune, et, peut-être surtout, parce que l’abbé de Corbie, venu à Maisnières sans doute pour enquêter, est bousculé, mis en fuite, et un sacerdos qui l’accompagne, frappé grièvement. Ni l’avoué du couvent dont on devait pourtant attendre la réaction, ce qui était sa tâche, ni les abbés de Saint-Valéry ou de Saint-Riquier possessionnés à Maisnières (le fief de Marolio ?) et qui devait soutenir leur frère de Corbie, ne réagissent, ni le comte de Ponthieu, ni évidemment le roi, pourtant protecteur naturel des églises. Et nous avons là une situation déjà bien particulière qui peut aider à comprendre l’initiative villageoise. L’hostilité manifestée à l’égard des moines n’est certainement pas due à la seule rancune des paysans à l’encontre de leur seigneur abbé dont les exigences d’ailleurs n’apparaissent pas exagérées, même si la présence d’une maison de l’abbaye peut faire craindre les abus d’un percepteur local. La population paysanne, au moins en France du Nord, est alors traversée par un courant d’hostilité envers un clergé soupçonné d’enrichissement abusif. On en cite souvent en exemple les manifestations blasphématoires, accompagnées de pillage d’objets sacrés ou de brutalités anticléricales dont furent victimes le couvent et les moines de Saint-Valery en 1233, à quelques lieues et quelques décennies de Maisnières, et qui entraînèrent, là aussi, la suppression de la commune [13][13] Cf. sur ces mouvements, Petit-Dutaillis, 1947, p. ....

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Dans ce climat d’insubordination, la paysannerie eut d’autant moins de scrupules à se former en commune et à se doter d’un maire qu’aucune autorité politique sérieuse n’était en mesure soit d’encourager soit de freiner ce mouvement. En effet, entre 1215 et 1228, le comté de Ponthieu n’a pas de maître. Le comte Guillaume II, beau-frère de Philippe-Auguste, mais familier des Dammartin, a fait le mauvais choix : en 1214, il a pris parti pour l’empereur et la victoire du roi à Bouvines le chasse en Angleterre [14][14] Le comte Guillaume avait épousé Alix, sœur du roi ;.... À sa mort, en 1221, le Capétien saisit le comté que Louis VIII ne lâchera que quatre ans plus trad. Cet effacement comtal est d’autant plus fâcheux pour les gens de Maisnières que la famille de Ponthieu s’est en général montrée très complaisante à l’égard du mouvement communal et nombreux sont les actes de fondation ou de confirmation qui furent son fait : en 1212, le comte Guillaume ratifie le don antérieur d’une commune à Vismes, quatre kilomètres à l’est de Maisnières [15][15] Pour Vismes, cf. BnF lat. 10112 (210v°) et pour Gamades,.... Cette absence d’autorité comtale, l’éloignement ou l’indifférence des dignitaires d’Église conduisent à s’interroger sur la situation politique de la région. C’est là qu’intervient un autre élément d’originalité de notre problème : comme il est naturel, l’abbaye de Corbie est, ici, dotée d’un avoué, Jean, chevalier, qui ne se flatte pas du titre de dominus. Ce ne sera que bien plus tard que cette famille se parera du titre seigneurial comme il en sera alors de beaucoup d’autres en Picardie [16][16] Dans l’acte de 1245, cité note 12, il y a un glissement.... Pour le moment, la puissance laïque la plus marquante dans cette région est la famille Fritel, essentiellement fixée entre Poix, Airaines et vers Hesdin au nord. C’est elle, probablement, qui, en possession de Vismes, y a fait élever cette curiosité archéologique de deux fortes mottes castrales jumelles dans une même enceinte quadrangulaire. Mais à Maisnières même, on ne relève pas d’intervention des Fritel [17][17] Sur les Fritel, cf. op. cit. note 4, p. 532 et sui.... Il est bien question de dépendants de Jean à Agniville ou à Monchalet mais peut-être sont-ils de simples tenanciers. Quant à la famille Fouquier qui apparaît plusieurs fois parmi les riches possesseurs de biens fonciers, elle n’est pas en mesure de jouer un rôle sérieux dans l’affaire. Restent donc l’avoué et le couvent face à face.

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En 1225, après cinq années qui furent sans doute celles d’âpres discussions, un compromis fut dressé des droits respectifs des deux parties. Il n’y eut pas d’interventions extérieures ; toutefois, dix-neuf ans plus tard un contentieux ayant à nouveau surgi entre l’avoué et le couvent, mais sur des questions immobilières, ce fut le comte de Ponthieu, Mathieu, qui trancha l’affaire. L’acte de 1225 offre des caractéristiques diplomatiques bizarres mais son authenticité ne semble pas discutable [18][18] Cf. note 9.. Dans l’ensemble, l’avoué renonce, non sans contrepartie, à certaines prétentions qui datent « du temps de la commune » ; il s’engage à empêcher toute initiative villageoise de cette sorte – ce qui entraîne à le soupçonner de l’avoir provoquée – garde, en échange, son castellum pourvu d’un bien fonds et ses droits d’avouerie. Une commission mixte partagera les coûts et les amendes sur un moulin, un four, la curia de Corbie étant le siège où trancher des délits. On procède à un échange de court-ils ; Jean conserve ses prés enclos, le moulin d’Arondel, ses fiefs et il aura la justice des nouveaux hospites éventuels. Enfin, dernier article, dont je mesure mal le sens et la valeur, les chemins nouveaux seront détruits et leur réseau rétabli. Mais il est bien entendu que tout cela ne concerne que les hommes tenant de Corbie, comme si la commune n’englobait qu’eux, d’autres villageois échappant à ce groupement, figure évidemment anormale d’une commune partielle. Il me semble ressortir du compromis que l’avoué Jean a cherché à tirer parti du mouvement communal et l’a même peut-être déclenché.

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Un dernier trait à dégager dans le cas de cette tentative condamnée, et qui a même, sans doute, contribué à la faire échouer : les hommes de Maisnières ont tenté de « tailler » à leur profit les gens de Tillay, petit village situé à cinq kilomètres au sud, sur le chemin de Gamaches. Une telle prétention, dont on voit mal l’application, soulève une question importante : il n’est pas connu de seigneur local à Tillay, du moins laïc, et pas davantage de mouvement communal. Les gens de Maisnières ont-ils espéré une sorte de co-commune, si j’ose dire. Mieux encore : Vismes a vu confirmer sa charte de franchises en 1212, Gamaches l’obtiendra en 1230. Maisnières a tenté sa chance probablement entre ces dates : ces trois localités sont voisines et Tillay est entre elles. Je suggère donc que nous sommes en présence d’une type de commune polycéphale, typiquement paysanne, bien éloignée de Saint-Quentin ou même de Laon au xiie siècle, une sorte d’agglomérat juridique qu’encourage une dissolution de l’autorité, au moins provisoire, de l’aristocratie, tant laïque que cléricale. Et le roi est à la fois trop loin et trop près soit pour intervenir, soit pour ne pas se féliciter du mouvement.

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Tel est donc le cas de la « commune » avortée de Maisnières : un monde exclusivement paysan, un climat moral délétère, une petite aristocratie foncière ambitieuse, un essai de passage à un échelon communautaire supérieur. Si la tentative des hommes de Maisnières n’avait pas été brisée par l’Église, et peut-être l’autorité comtale, nous serions en présence de co-seigneuries villageoises, comme celles du Laonnois ou celles des villes italiennes : nous sommes bien loin ici des bourgeois-marchands d’Amiens ou d’Abbeville tous proches sur la carte, mais finalement bien lointains dans le droit. On ne prend pas assez garde à de telles facettes du mouvement de franchises.


Bibliographie

  • Agache, Roger, La Somme préromaine et romaine d’après les prospections aériennes à basse altitude, Amiens, Société des Antiquaires de Picardie, 1975 ;
  • Agache, Roger, et Bréart, Bruno, Atlas d’archéologie aérienne de Picardie, Amiens, Société des Antiquaires de Picardie, 1975.
  • Brunel, Clovis, Recueil des actes des comtes de Ponthieu (1026-1279), Paris, 1930.
  • Fossier, Robert, La Terre et les hommes en Picardie jusqu’à la fin du xiiie siècle, Paris-Louvain, 1968 ;
  • Fossier, Robert, Chartes de coutume en Picardie (xie-xive siècles), Paris, 1974.
  • Petit-Dutaillis, Charles, Les Communes françaises, caractère et évolution des origines au xviiie siècle, Paris, « Évolution de l’humanité », 1947.

Notes

[1]

Flatteuse pour la Picardie, cette hypothèse se heurte à la médiocrité des mouillages et aux caprices fluviatiles sur la rive sud de l’estuaire de la Somme. Le Crotoy, juste en face, aurait été plus propice.

[2]

J’ai édité le document de 1219 – Arch. dép. Somme, 9H162 (1) – dans Fossier, 1974, n° 99, p. 369.

[3]

Le village de Vismes en amont de Maisnières paraît bien avoir appartenu dans son nom à une même racine peut-être celtique.

[4]

Pour l’originalité du Vimeu, ou plutôt sa modestie, cf. Fossier, 1968, p. 126, l’hypothèse de Rodière sur l’identification de cette région avec la tribu celtique des Oromansaci citée par Pline, mais de localisation bien incertaine.

[5]

Cf. Agache, 1975.

[6]

Sur le sol même du Vimeu, on peut trouver les abbayes bénédictines de Saint-Valéry […], et Gamaches, les Prémontrés de Sévy et Sélincourt. L’absence des Cisterciens est très remarquable. Cf. état des sources en tête de Fossier, 1968.

[7]

BnF, lat. 17758 (92v) et 17759 (79v).

[8]

Par exemple, dans les listes de témoins d’actes comtaux, cf. Brunel, 1930, p. 81, 89, 125, 138, 165.

[9]

Acte de 1219, cf. note 2, acte de 1225 édité ibid., n°113, p. 387.

[10]

Cf. présentation du problème en introduction de l’ouvrage cité note 2.

[11]

125 BnF lat. 17 759 (84v°) ou Arch. dép. Somme 9 H 164 ; 1230 BnF lat. 10 112 (68v°) ; 1237 BnF lat. 17 758 (96 v°) ; 1244, BnF lat. 17 758 (96 v°) ou Arch. dép. Somme 9 H 162 ; 1245 BnF lat ; 1283, BnF lat. 10 112 (70v°).

[12]

Il pourrait s’agir de Mareuil-Caubert, sur la Somme, au sud d’Abbeville (note de l’éditeur).

[13]

Cf. sur ces mouvements, Petit-Dutaillis, 1947, p. 133.

[14]

Le comte Guillaume avait épousé Alix, sœur du roi ; à son retour de la « croisade des Albigeois », il maria sa fille et héritière Marie à Simon de Dammartin, frère de Renaud de Boulogne, le frère de lait, confident puis adversaire de Philippe Auguste.

[15]

Pour Vismes, cf. BnF lat. 10112 (210v°) et pour Gamades, très proche, c’est en 1230 l’œuvre de Alienor de Dreux, dame de Saint-Valery, n°126, de l’op. cité en note 2.

[16]

Dans l’acte de 1245, cité note 12, il y a un glissement du titre de Maisnières à celui de Maintenay. Un acte de 1263 (n°189 de l’op. cit. note 2) donne un véritable tableau de la amille de Maisnières.

[17]

Sur les Fritel, cf. op. cit. note 4, p. 532 et suiv.

[18]

Cf. note 9.

Résumé

Français

Dans cet article posthume, Robert Fossier, disparu en 2012, présente les conditions dans lesquelles une commune rurale est brièvement apparue à Maisnières, dans le Vimeu, au xiiie siècle. Profitant d’un repli temporaire des autorités politiques, des membres de l’élite locale semblent avoir réussi à instituer une forme limitée d’auto-gouvernement, voire de co-seigneurie. Un conflit né avec l’un des seigneurs légitimes, l’abbé de Saint-Valéry-sur-Somme, provoque sa disparition après un procès mené par des juges délégués par le pape. L’article éclaire le contexte social et politique de cet événement..

Mots-clés

  • commune
  • Moyen Âge
  • seigneurie
  • Vimeu

English

In this posthumous paper, Robert Fossier, who left us in 2012, presents the conditions under which a rural commune briefly appeared in Maisnières, in the Vimeu area, during the thirteenth century. Members of the local elite seem to have taken advantage of a temporary weakening of political authorities and succeeded in setting up a limited form of self-government, or even of co-seigniorage. A clash with one of its legitimate lords, the abbott of Saint-Valery-sur-Somme, brought about its disappearance after a trial conducted by judge delegates sent by the Pope. The paper throws light on the social and political context of this event.

Keywords

  • commune
  • Middle Ages
  • seigniory
  • Vimeu

Español

En este trabajo póstumo, Robert Fossier, desaparecido en 2012, presenta las condiciones de la breve aparición de una comunidad rural en Maisnières, en la comarca de Vimeu (Picardía), en el siglo xiii. Aprovechando una debilidad temporal de las autoridades políticas, algunos miembros de la elite local parecen haber conseguido una forma limitada de auto-gobierno, y hasta de señorío compartido. Un conflicto con uno de los señores legítimos, el abad de Saint-Valéry-sur-Somme, causó su desaparición, después de un pleito conducido por jueces nombrados por el papa. El artículo aclara el contexto social y político de este acontecimiento.

Palabras claves

  • comunidad
  • Edad Media
  • señorío
  • Vimeu

Pour citer cet article

Fossier Robert, « Maisnières : vie et mort d'une " commune ". Communautés rurales et seigneuries ecclésiastiques en Picardie au début du xiiie siècle », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2014 (Vol. 41), p. 7-15.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2014-1-page-7.htm


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