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Histoire & Sociétés Rurales

2014/2 (Vol. 41)


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Pierre Garmy, Villes, réseaux et systèmes de villes. Contribution de l’archéologie, Paris, Arles, Errance, 2012, 329 p., 38 €

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Pierre Garmy publie dans cet ouvrage l’intégralité de son mémoire d’Habilitation à Diriger des Recherches, soutenu en décembre 2009. Ce fin connaisseur du fait urbain, notamment à l’échelle du sud des Gaules romaines, y développe ses réflexions, mais aussi quelques-uns de ses travaux, au travers de deux grandes parties. L’ensemble illustre avec pertinence les apports de l’archéologie à la connaissance des agglomérations antiques, particulièrement lorsqu’elles celles-ci sont masquées par des villes actuelles qu’elles ont cependant marquées de leur empreinte.

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La première partie, intitulée « Archéologie de la ville et de l’espace urbain », débute par quelques réflexions d’ordre théorique et épistémologique sur cet objet complexe qu’est la ville – surtout lorsqu’il est examiné à travers le prisme de l’archéologie – et sur les significations que recouvre ce terme. L’auteur s’arrête ici à une définition volontairement minimaliste, mais tout à fait appropriée, qu’il emprunte à la géographe Denise Pumain : « une concentration d’habitants et un espace géographiquement restreint ». Suit une analyse critique des vingt dernières années de pratique de l’archéologie urbaine en France, fondée sur les données rassemblées par le Centre National d’Archéologie urbaine (Tours) ainsi que sur les bilans et programmes du Conseil National de la Recherche Archéologique entre 1981 et 1999. Les constats qui en ressortent sont en demi-teinte, mettant en exergue d’importantes lacunes dans la connaissance des villes antiques et médiévales, particulièrement celles de petite et moyenne tailles, ou encore l’absence d’une réelle programmation raisonnée de la recherche. Pierre Garmy expose ensuite les apports de quatre formes actuelles d’enquêtes qui, en dehors de la fouille, apportent leur contribution à l’histoire de la fabrique urbaine. Il évoque ainsi les principes de l’évaluation du potentiel archéologique urbain, indispensable instrument de connaissance de la topographie mais aussi de gestion du patrimoine. Il dresse un inventaire des différents travaux conduits dans ce domaine en Europe, et plus spécifiquement en France, y compris les plus récents, menés avec des outils techniques issus des sciences de la terre et de l’ingénierie (pénétromètre dynamique). Le propos concerne ensuite l’étude des plans urbains grâce à l’archéo-morphologie, mise en œuvre dès le début des années 1980 ou, plus récemment, de la chrono-chorématique utile pour restituer les trajectoires urbaines. Puis, après un détour par la question de l’archéologie du bâti, un dernier chapitre concerne l’intérêt des études paléoenvironnementales appliquées à la ville.

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Avec la deuxième partie, l’auteur passe, pour reprendre ses termes, de « l’intra-urbain » à « l’inter-urbain », tout en soulignant que les deux approches sont en fait étroitement imbriquées. Il élargit son analyse aux « Réseaux et systèmes de villes », c’est-à-dire aux multiples relations qu’entretiennent les villes entre elles et avec les territoires dans lesquels elles s’inscrivent. Le concept de réseau permet ainsi d’examiner un ensemble d’agglomérations à un moment bien précis, tandis que l’analyse systémique intègre la dynamique spatiale et temporelle qui scande l’évolution du maillage des villes mais aussi celle de chacun des nœuds qui le composent. Sont en fait appliqués ici les outils et concepts de la géographie spatiale, intégrés à la démarche des archéologues depuis quelques années déjà, et dont les grands principes sont clairement présentés. L’auteur passe ensuite de la théorie à la pratique en décrivant avec brio les résultats de trois études de cas consacrées à des armatures urbaines d’époque romaine : l’une localisée dans la Gironde, à l’interface de trois cités antiques, l’autre dans la région de Lodève (Hérault) et la troisième embrassant le cadre bien défini de la cité de Nîmes (Hérault et Gard). On trouvera, dans l’analyse de ces trois zones ateliers, bien des principes et des méthodes qui ont été également appliqués avec profit à l’analyse des établissements ruraux protohistoriques et romains.

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En bref, voici un ouvrage qui constitue une contribution majeure à l’histoire, à plusieurs échelles, des villes et de leur fonctionnement et sa lecture s’impose aussi à quiconque est intéressé par les riches applications de la géographie spatiale à l’étude des systèmes de peuplement. Pour conclure, on signalera les utiles compléments et prolongements que propose, sur ces questions, un ouvrage collectif tout récemment paru (Élisabeth Lorans, Xavier Rodier (dir.), Archéologie de l’espace urbain, Tours, Presses Universitaires François-Rabelais, Paris, cths, coll. « Perspectives Villes et Territoires », 535 p.).

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Martial Monteil

Françoise Dumasy, Nadine Dieudonné-Glad et Laure Laüt, Travail de la terre, travail du fer, L’Espace rural autour d’Argentomagus (Saint-Marcel, Indre), Bordeaux, Ausonius Editions, Mémoires 23, 2010, 525 p., 70 €

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Travail de la terre, travail du fer, L’espace rural autour d’Argentomagus, le titre de l’ouvrage, conçu par Françoise Dumasy, Nadine Dieudonné-Glad et Laure Laüt, rend compte de l’ambition des auteurs : examiner la nature et les modalités de la coexistence des activités agricoles et métallurgiques dans l’espace rural antique autour d’Argentomagus, agglomération secondaire du territoire des Bituriges Cubes. Cette publication constitue l’aboutissement de patientes et fructueuses recherches archéologiques conduites sans relâche des années 1980 à 2010 sur l’agglomération berrichonne, mais aussi sur l’organisation et l’exploitation de son territoire. Les recherches, solidement pluridisciplinaires, ont été initiées et orchestrées par Françoise Dumasy, professeur l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne, et jalonnées par les thèses de ses étudiantes, désormais maîtres de conférences, celle de Nadine Dieudonné-Glad sur la métallurgie, celle de Laure Laüt sur l’espace rural et celle de Cristina Gandini sur la dynamique de l’habitat rural.

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Ces études ont suivi un cheminement scientifique d’une grande logique, qui prend notamment racine dans les rares, mais ô combien précieux, témoignages littéraires de l’Antiquité sur la métallurgie du fer pratiquée en territoire biturige, avec, tout particulièrement, celui de la mention d’une fabrica armorum omnium de l’Antiquité tardive à Argentomagus (Notitia Dignitatum, Occ. 9.31). La confection d’armes variées dans cette agglomération supposait l’existence d’un espace métallurgique exploité au ive siècle dans son environnement proche. César, déjà, mentionnait le fer biturige (De Bello gallico, 7.22) sans que l’on sache si son exploitation se rapportait au secteur d’Argentomagus. L’enjeu des recherches centrées sur la problématique métallurgique était donc de taille puisqu’elles visaient à mieux caractériser la chronologie et les modalités de mise en œuvre de la production du fer biturige, qui avait marqué durablement l’historiographie romaine. L’intérêt de cette recherche réside aussi dans l’étude des exploitations agricoles qui permet d’évaluer l’importance du travail de la terre et ses rapports avec le travail du fer. En outre, le rôle de la ville et des voies de communication dans la dynamique économique de l’espace rural donne lieu à une analyse approfondie.

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L’emprise du territoire géré par Argentomagus peut être aisément déduite des techniques de la construction routière. Les routes qui s’y croisent comportent en effet des déchets métallurgiques dans l’aménagement de leur remblai. Nettement lisible sur les clichés aériens de l’ign, cette pratique de recyclage des rebuts sidérurgiques n’a été observée qu’autour d’Argentomagus. Les auteurs ont choisi de délimiter leur zone d’étude dans un rayon de 20 km autour de l’agglomération, ce qui correspond approximativement à l’emprise des voies à remblai de scories. Ce territoire, centré sur la ville, offre des paysages ruraux divers (étangs de Brenne et vallée de la Creuse au nord, bocage du Boischaut au sud) et des ressources naturelles variées (minerai de fer, bois, terres fertiles), qui ont été appréciées dans les choix de l’implantation des habitats et des gisements métallurgiques.

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Sur le plan méthodologique, ce travail est rendu exemplaire par le recours à de multiples sources de documentation décrites dans la première partie de l’ouvrage (p. 25-87) : textes antiques, cartographie, toponymie, photo-interprétation, prospection terrestre et aérienne, recours au sig, fouille d’un atelier métallurgique avec analyses archéométriques et approche ethnographique. Ces sources variées de connaissance, judicieusement croisées, ont permis d’examiner toutes les problématiques clairement exposées dans la première partie de l’ouvrage et, dans la deuxième (p. 91-257), toutes les composantes de l’espace rural autour d’Argentomagus : habitats (avec lesquels sont curieusement étudiés les sanctuaires), réseaux parcellaires, sites funéraires, activités sidérurgiques et artisanales. La présentation de ces composantes obéit toujours à la même logique, avec une approche typologique des différentes catégories de gisements, l’étude de leur chronologie de la fin de l’Age du Fer à la fin de l’Antiquité, et de leur modalité d’insertion dans le paysage rural en fonction de données environnementales (géologie, pédologie, topographie, hydrographie). Les données sur l’habitat antique révèlent sa diversité morphologique (villae fréquentes, prédominance de la ferme maçonnée, probables hameaux et relais routiers), son enracinement fréquent dans un passé laténien, la désaffectation précoce, dès le Haut-Empire, de nombre de centres d’exploitation, et une densité significative de ces derniers sur les terres les plus fertiles. Ces conclusions apparaissent à la suite d’une analyse fondée sur des données statistiques assorties d’histogrammes et de cartes d’un rendu irréprochable, utiles compléments aux argumentations. La tentative d’identification de réseaux parcellaires antiques procède d’une approche formelle cohérente que de nouvelles investigations archéologiques devront valider. La partie dédiée aux sites funéraires présente l’intérêt de mettre en évidence le recours à la mode funéraire micro-régionale des coffres cinéraires dans le Boischaut. Les établissements sidérurgiques, matérialisés par des épandages de déchets métallurgiques de superficie variée, sont aisément identifiables sur la documentation aérienne. Découverts en grand nombre, ils démontrent l’importance de l’exploitation du minerai de fer autour d’Argentomagus. Leur datation, difficile à établir précisément par manque de traceurs chronologiques, les associe fréquemment à l’Antiquité. Si la distribution des ferriers concerne une grande partie de la zone d’étude, à l’exclusion de la partie sud-orientale, certains secteurs, le quart nord-ouest en particulier, concentrent un grand nombre d’ateliers, parfois proches d’habitats, qui témoignent de l’existence de terroirs voués à la production de métal. Au terme de cette présentation des composantes de l’habitat rural se dévoilent des paysages ruraux diversifiés, marqués par une répartition des sites sidérurgiques dépendant de la proximité des ressources nécessaires à la production de fer (bois et minerai de fer) et par une distribution des exploitations agricoles au cœur des terroirs les plus fertiles.

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La troisième partie (p. 261-363) est consacrée à la présentation des résultats de la fouille conduite par N. Dieudonné-Glad sur le site du Latté à Oulches, à quelque 20 km à l’ouest d’Argentomagus. Le choix du site s’est révélé fort judicieux puisque les investigations y révèlent la chaîne opératoire complète de la production du fer, avec des structures liées à la préparation et au concassage du minerai, à la production de charbon de bois, à la réduction du minerai, au cinglage de la loupe, au forgeage du métal en produits finis ou semi-finis. Des équipements insoupçonnés jusqu’alors ont également été mis au jour, en particulier ceux qui permettent de récupérer du métal fortement carburé, voire de la fonte, dans le laitier. L’atelier du Latté offre donc un témoignage unique sur les savoir-faire extrêmement spécialisés des artisans bituriges du fer, témoignage révélateur de la totalité et de la complexité de la chaîne opératoire de la production de fer dans l’Antiquité tardive. La datation sûre du fonctionnement de cet atelier au ive siècle conduit raisonnablement les auteurs à suggérer une relation directe de son activité, peut-être placée sous le contrôle d’un représentant de Rome, avec celle de la fabrique d’armes d’Argentomagus.

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La quatrième et dernière partie (p. 369-463) est dédiée à l’analyse de l’économie du territoire d’Argentomagus. Les voies de communication terrestres et fluviales offrent une complémentarité favorable au transport des marchandises. Elles font l’objet d’une étude circonstanciée, fondée sur les sources itinéraires de l’Antiquité et les données archéologiques, qui s’attache à reconstruire le réseau viaire et sa hiérarchie, la morphologie des tracés, les techniques de construction et de réfection routières, et, enfin, le tissu des échanges. Ensuite, les données présentées dans la deuxième partie sont exploitées à nouveau pour analyser les modalités de la coexistence des activités agricoles et métallurgiques au sein de terroirs diversifiés. On y apprend que l’exploitation agricole a façonné, dès la fin de l’Âge du Fer, les paysages ruraux en accaparant les terres les plus propices à la mise en culture. Les espaces incultes, notamment laissés à la forêt, parfois riches en ressources minières, ont donc été le cadre de l’exploitation métallurgique, où l’habitat rural occupe une place non négligeable. En dernier lieu, le rôle de la ville dans l’organisation et la structuration du territoire est apprécié, ainsi que les développements comparés de la ville et de sa proche campagne. Cette ultime partie révèle une forte symbiose dans le destin de l’une et de l’autre.

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Cet ouvrage est une belle illustration de la vitalité des recherches sur les campagnes de Gaule romaine, recherches qui doivent une grande partie de leur richesse à des approches micro-régionales associées à des travaux de prospection offrant une échelle et une méthode d’étude susceptibles de mettre en lumière la variété des formes des paysages ruraux. Le ruraliste, qu’il soit archéologue, historien ou géographe, y verra se révéler, au gré de sa lecture, des terroirs singularisés par la cohabitation d’agriculteurs et de spécialistes du fer dont les activités se combinent parfois pour exploiter le territoire contrôlé par l’agglomération d’Argentomagus, sans nul doute la mieux connue à ce jour en territoire biturige, et qui vécut, dans l’Antiquité tardive, un destin original, voulu par le centre du pouvoir et matérialisé par l’installation d’une fabrique de toutes sortes d’armes.

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Cette publication remarquable à plus d’un titre par l’intérêt, souvent novateur, des problématiques, le croisement de multiples sources de documentation, la pertinence des démonstrations, la clarté de la rédaction, la qualité des cartes et des illustrations, constituera sans nul doute une référence majeure des études sur les campagnes antiques des Gaules, et connaîtra, plus largement, un vif succès auprès des passionnés d’études rurales, car textes et illustrations témoignent toujours d’un souci de clarté, fort appréciable dans un domaine de recherche où la terminologie, toujours plus spécialisée, n’est pas toujours comprise. En conclusion, cet ouvrage occupe une place insigne dans les études rurales de l’Antiquité, notamment dans la belle collection Mémoires d’Ausonius Editions, à côté de celui, tout aussi excellent, de Catherine Balmelle sur les demeures aristocratiques du sud-ouest de la Gaule.

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Fabien Colleoni

Alain Valais (dir.), L’Habitat rural au Moyen Âge dans le nord-ouest de la France, t. 1 : Les synthèses, t. 2 : Notices, Rennes, pur, coll. « Archéologie et culture », 2012, 35 €

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L’ouvrage dirigé par Alain Valais vient combler une lacune importante de l’historiographie des régions de l’Ouest en apportant la première synthèse des fouilles d’habitats ruraux dans un Ouest de la France composé essentiellement de la région Pays de Loire, complété par un site en Ille-et-Vilaine et cinq dans le nord-ouest des Deux-Sèvres. A l’origine du projet éditorial, il y a un projet de recherche collectif sur l’habitat rural au Moyen Âge en Pays de Loire, engagé en 1998 sous l’impulsion d’Alain Valais, qui a entrepris de rassembler toutes les données disponibles sur les habitats ruraux médiévaux fouillés avant le 1er janvier 2000, avec l’idée de fournir aux chercheurs une base documentaire la plus complète possible sur un champ de recherche à la fois vaste et délaissé. L’auteur rappelle que quasiment aucune fouille concernant ces habitats ruraux n’avait eu lieu avant les années 1980, celle menées sur le site de Blou par Élisabeth Zadora-Rio et publiées en 1987, constituant un point de départ. Les chantiers autoroutiers des années 1990 ont permis d’élargir la recherche : à eux seuls, ils fournissent 45 des 50 sites retenus ; aucun d’entre eux n’avait fait l’objet de publication entre 2000 et cette publication (2012). Au total, ce sont donc 50 sites retenus, formant autant de notices monographiques utilement réunies sous une forme harmonisée dans un second volume autonome de 462 p. Cette publication vient donc apporter à la fois une synthèse et un point terminal à cette vaste enquête ; mais il convient de bien noter que les fouilles remontent toutes à une quinzaine d’années au minimum, et on peut regretter que ce volume, dont il faut bien sûr saluer la publication, n’ait pas vu le jour plus tôt. On sait bien les difficultés que rencontre ce genre de publication, mais celle-ci offre finalement un aperçu comme décalé dans le temps de fouilles antérieures, sans réactualisation autre que bibliographique.

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Si le volume de notices, remarquable, intéressera sans doute davantage les gens du métier, le premier volume, qui regroupe les synthèses conclusives que permet le regroupement thématique de cette cinquantaine de sites ruraux, s’avère ici particulièrement intéressant. Il présente les synthèses de huit chercheurs autour de thématiques génériques comme « L’organisation spatiale des établissements ruraux du Moyen Âge » ; la « Typologie des constructions » ; les « Aspects de la vie quotidienne au Moyen Âge en Pays de Loire », à partir du mobilier archéologique lié à la vie de tous les jours, aux activités agricoles ou à un artisanat particulier (fibules, agrafes, boucles, boutons, perles, peignes, lampes, briquet, flûte, jetons et palets, pions de jeu, etc.). Le mobilier métallique, la céramique, les restes d’alimentation carnée ainsi que les engins de mouture ont fait l’objet d’un traitement spécifique séparé en raison de la richesse du mobilier réuni. La dernière contribution, signée par Perrine Mane, qui met en parallèle iconographie régionale (fresques murales et enluminures) et mobilier archéologique, apporte un intéressant contrepoint. Les deux derniers chapitres conclusifs, signés Anne Nissen Jaubert et Alain Valais contribuent à une mise en perspective des résultats, tout en soulignant les incertitudes des interprétations et les prudences méthodologiques à garder à l’esprit. Ces deux derniers chapitres répondent à l’introduction très claire et synthétique d’Élisabeth Zadora-Rio.

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Les sites concernés se caractérisent, au-delà de la thématique « rurale » commune, par une très grande diversité, qu’il s’agisse de la documentation fournie, de la superficie fouillée, du type d’établissement ou de la période chronologique concernée, qui couvre tout le Moyen Âge. La plupart sont des établissements agricoles, ce qui pourrait presque passer pour une lapalissade dans ce contexte ; mais ils témoignent aussi d’activités artisanales (textiles et métallurgie principalement), confirmant la fréquence du travail du fer pour ces périodes, déjà attestée dans d’autres régions.

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Si l’ensemble des sites permet un panorama du ve au xve siècle, on constate cependant une nette surreprésentation de la période comprise entre les viie-viiie siècles et le xiie siècle. L’Antiquité tardive est très peu représentée, et il faut attendre les années 600 et surtout 700 pour constater une nette augmentation du nombre de sites, qui diminue cependant à la fin du premier millénaire. Les sites dits « tardifs » (xie-xiie siècles) sont relativement nombreux comparativement à d’autres régions qui ont fait l’objet de ce type de synthèse (Nord, Centre, Rhône-Alpes), révélant que les habitats ne sont pas définitivement fixés au tournant de l’an mil et continuent d’évoluer. Leur organisation spatiale et les modes de construction, semblables à ceux des périodes antérieures, invitent à souligner ces continuités. Parmi les facteurs qui semblent jouer un rôle dans la stabilité des lieux, la présence d’éléments structurants, parcellaires et chemins ruraux, ainsi que des fonctions spécifiques et/ou un statut social particulier doivent être relevés. Ces datations sont cependant à prendre avec un certain recul : fondées principalement sur une céramique encore relativement mal connue, dont les variations ne correspondent pas forcément à celles de l’habitat rural, la précision apportée (marge d’incertitude) est de l’ordre d’un à deux siècles, guère moins, invitant donc à la plus grande prudence quant aux conclusions que l’on pourrait en tirer.

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L’un des apports majeurs de l’ouvrage est la constitution de référentiels pour plusieurs catégories de mobilier (objets métalliques, matériel de mouture), et particulièrement l’établissement d’une première typo-chronologie des céramiques médiévales produites et utilisées dans la région, qui permet de fonder la datation des sites. Elle deviendra à coup sûr un outil en même temps qu’un point de départ appelant à être davantage précisé.

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Le caractère préventif et la localisation spécifique des fouilles expliquent que le lecteur puisse parfois rester sur sa faim : tributaire du tracé des autoroutes et aménagements routiers, qui évitent systématiquement les villages, la localisation des sites révèle des problématiques spécifiques, tous les sites étant par définition des sites abandonnés, et souvent des établissements très modestes : le plus important ne comprend qu’une quinzaine de bâtiments, la plupart un seul. Éloignés des villages actuels, ils évitent soigneusement les centres paroissiaux, semblant davantage révéler des sites périphériques, peut-être trace d’un peuplement intercalaire, pour ne pas dire marginal.

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Anne Nissen Jaubert dans les conclusions prend d’ailleurs le soin de bien distinguer les fouilles effectuées sur des surfaces importantes de celles réalisées sur un périmètre plus restreint, où l’on doit le plus souvent se contenter du simple constat de l’existence d’une occupation à un moment donné. Le périmètre d’extension des fouilles influe considérablement sur la durée perçue des habitats : des fouilles de grande superficie révèlent souvent plusieurs phases d’occupation successives légèrement décalées dans l’espace les unes par rapport aux autres, révélant une continuité territoriale plus marquante que la continuité d’occupation d’un lieu unique. La discussion méthodologique des résultats, en rapport avec la problématique de l’abandon/désertion des sites est ici exemplaire et doit être soulignée. L’auteur rappelle qu’il ne faut pas confondre abandon apparent d’un habitat dans l’emprise de fouilles et désertion réelle. Les fouilles sur périmètre large révèlent au contraire de fréquents déplacements des habitats dans un périmètre restreint, qui s’accompagne d’une continuité d’exploitation des terroirs. Une fouille plus restreinte pourrait alors inciter à conclure à la versatilité de l’habitat et à une durée brève, mais factice, de l’occupation. Il faut bien distinguer continuité d’occupation du lieu, continuité fonctionnelle, et continuité de l’exploitation d’un territoire, avec déplacement des habitats à l’intérieur de celui-ci ; un habitat peut aussi rester sur le même lieu et changer de fonction, quand le déplacement de l’habitat ne présage pas non plus d’une nouvelle fonction ni d’une rupture dans l’occupation du sol. Anne Nissen-Jaubert le relève avec justesse : le poids des traditions de recherche nationales peut peser lourd dans la perception et l’interprétation des sites. Quand en France on réfléchit en termes d’abandon/désertion, insistant implicitement sur l’échec final de l’installation, ou en se positionnant dans la querelle de la naissance du village, les chercheurs anglo-saxons ou scandinaves s’exprimeront en termes plus neutres de stabilisation et de mobilité. La synthèse des différents chantiers de fouilles permet de souligner ce dernier aspect et de confirmer la très grande mobilité de l’habitat du haut Moyen Âge ainsi que la très forte continuité territoriale déjà mise en évidence ailleurs (Nord, Île-de-France, Centre, Rhône-Alpes). C’est bien davantage en termes d’exploitation dynamique du territoire, plutôt que de création/abandon de sites qu’il faut envisager la vie rurale dans sa longue durée médiévale.

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Cette réflexion méthodologique appelant à la plus grande prudence dans l’interprétation et soulignant la nécessaire prise de conscience quant au signifié des termes employés pour en rendre compte est sans doute l’un des aspects les plus stimulants de l’ouvrage. Pris individuellement, seuls quelques sites d’envergure pourraient sembler apporter une réelle plus-value scientifique. Réunis en un ensemble cohérent, ils offrent un aperçu synthétique solide qui, s’il ne bouleverse pas les connaissances, vient tout du moins confirmer et préciser certains points spécifiques.

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Vincent Corriol

Jean-Michel Minovez, Catherine Verna et Liliane Hilaire-Pérez (dir.), Les Industries rurales dans l’Europe médiévale et moderne, Actes des 33e Journées internationales d’histoire de Flaran, 7-8 octobre 2011, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2013, 310 p., 22 €

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L’ouvrage regroupe les contributions de vingt-et-un chercheurs européens réunis lors des deux journées internationales d’études historiques qui se tiennent annuellement à l’Abbaye de Flaran dans le Gers. Consacrées depuis la fin des années 1970 à l’histoire des sociétés rurales médiévales et modernes, ces journées permettent de mettre en lumière les grandes problématiques qui construisent les avancées de la science historique dans ce domaine. De fait, la thématique retenue en 2011 et faisant l’objet de la présente parution – le développement des industries rurales dans l’Europe médiévale et moderne – est au cœur des enjeux épistémologiques les plus récents. En effet, depuis une vingtaine d’années, les recherches ont mis en évidence ce phénomène, désavouant ainsi la construction artificielle de rupture technologique au xixe siècle (on pensera ici aux travaux de René Leboutte, Didier Terrier, Line Tesseire-Sallmann ou Claude Cailly). Fort de ce constat, l’ambition de ces journées d’études, condensées dans dix-huit contributions, est donc de décrypter les spécificités de l’industrialisation rurale à l’époque médiévale et moderne, ses réseaux, ses imbrications, sa diversité ; en un mot : les singularités d’une industrie née dans les campagnes.

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Dès l’introduction, les trois directeurs de la publication, Jean-Michel Minovez, Catherine Verna et Liliane Hilaire-Pérez, insistent sur la nécessité d’inscrire l’analyse d’ensemble dans un temps long, permettant de saisir, dans une mise au point conceptuelle fondamentale, « le dynamisme d’une industrie distincte de l’artisanat » (p. 7). Cette inscription dans la longue durée permet de fondre et comparer les analyses médiévales et modernes, sans en revenir sans cesse à la référence téléologique de Révolution industrielle. Elle permet en outre d’articuler la réflexion autour de quatre thèmes transversaux ambitieux : territoires ; pluriactivité ; entrepreneurs et entreprises ; produit, circulation, consommation. Le premier thème est principalement abordé sous l’angle de la construction des territoires par les activités industrielles rurales. Le deuxième, pour sa part, met en exergue la diversité des activités rurales et leur imbrication dans des impératifs multiples, synonymes d’adaptation à une conjoncture ou une tradition et liées à la pluralité des acteurs ou des modèles de développement. Le troisième thème permet de mieux saisir les stratégies de gestion et de développement, les parcours individuels et d’entreprises, les figures locales impliquées dans des processus d’industrialisation qu’ils façonnent ou qu’ils subissent, tandis que coexistent Kaufsystem (négociants dominant un marché auquel accèdent directement les fabricants) et Verlagsstytem (producteurs travaillant à façon, exclus d’un marché dominé par les marchands et industriels). Le dernier thème ouvre de nouvelles perspectives quant à l’intégration dans des marchés protéiformes et bien souvent imbriqués, permettant une approche multi-scalaire dans laquelle les échanges – et les produits – jouent un rôle crucial.

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Dans la continuité de ces bases solidement posées dès l’introduction, Mathieu Arnoux s’interroge sur différents concepts, notamment ceux complémentaires et concurrents de districts industriels et régions de production, autour de la question du marché et de sa maîtrise à l’époque médiévale. Rappelant les difficultés à saisir un objet difficilement conceptualisable – les campagnes – par le biais des outils que sont l’offre et la demande, il exprime les difficultés qu’il y a à se départir d’une mise en rapport instinctive à la ville, sans pour autant que celle-ci soit au cœur de la production ou des réseaux d’approvisionnement.

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Andrea Barlucchi aborde les liens profonds entretenus entre le territoire florentin et l’industrie de la laine du xiie au xve siècle. Singulière (très peuplée et riche), la campagne florentine profite aux xiie et xiiie siècles de l’implantation massive de moulins à foulon, remarquablement dispersés sur le territoire. Pour répondre à une demande soutenue, se développent alors des circuits productifs et commerciaux au xiiie siècle qui dépassent ensuite le simple cadre local. La conjoncture locale modifie la donne au xive siècle et, face à la crise et à la restriction de la liberté d’entreprendre, on assiste à une reconversion industrielle qui voit la disparition des moulins à foulon remplacés par les moulins à blé, adaptés en partie pour l’industrie drapière locale. Mohamed Ouerfelli enrichit l’analyse du territoire italien par une étude originale d’un centre de production de sucre au xve siècle en Sicile. Ici, la qualité de la démonstration tient dans l’appréhension d’une activité agro-alimentaire en tant qu’activité entrepreneuriale. Dépassant les raccourcis classiques, l’auteur entrevoit la production et la commercialisation de sucre comme une entreprise complexe et risquée, nécessitant des stratégies de développement subtiles et variées, notamment au sujet des logiques d’implantation, de l’implication du capital marchand et des investissements, telle la construction en 1443 d’un ouvrage hydraulique de premier plan. Il conclut par les effets d’une telle politique industrielle, notamment le développement de moyens de communication modernes, l’attractivité territoriale, l’expansion des marchés, mais aussi l’appauvrissement des ressources naturelles alentour.

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Chris Dyer s’attache à interpréter les spécificités de l’industrie rurale anglaise entre 1200 et 1500 par l’entremise de l’étude des zones de production, de leurs acteurs et des circuits de distribution-consommation. Sa communication permet de saisir la grande diversité du paysage industriel rural anglais à l’époque médiévale, notamment en raison de la pluriactivité de ses acteurs. Il met en avant le rôle crucial des intermédiaires, fondamentaux dans la diffusion des produits sur des circuits plus ou moins lointains et vers une clientèle diverse sociologiquement. Il en conclut que cette pluriactivité paysanne conditionne vraisemblablement une sous-estimation du pourcentage de personnes impliquées dans l’industrie rurale.

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La péninsule Ibérique à l’époque médiévale est abordée par la communication d’Iñigo Mugueta Moreno au sujet de la sidérurgie basque et navarraise pour laquelle les données sont encore incomplètes, voire contradictoires. Il y montre la polarisation d’un large bassin sidérurgique autour de la mine de Somorrostro en Bicaye. Cette région, sous l’impulsion des rois de Navarre et de Castille, voit émerger un entrepreneuriat rural industriel actif et productif, ce qui n’est pas sans créer des tensions entre acteurs nobles (soucieux de leurs prérogatives et de la sécurité de leur patrimoine) et non-nobles (ambitieux et avides de reconnaissance), sans compter l’ingérence des pouvoirs locaux. German Navarro complète ce tableau espagnol par une étude transversale des industries rurales dans la couronne d’Aragon au xve siècle. Il y présente l’ambivalence productive de la couronne, divisée entre les régions textiles des espaces intérieurs de montagne et les manufactures de la laine, du cuir et de la soie à l’est. On y découvre les multiples activités liées à la production et la commercialisation de biens de consommation, interdépendante dans les entreprises les plus actives et les plus fructueuses. On y lit également en filigrane le rôle accompagnateur de la couronne et des institutions locales dont l’autonomie était la clé vers la réussite économique du bassin qu’elles gouvernaient.

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Catherine Verna s’attèle de son côté à l’approche biographique des entrepreneurs dans les bourgs médiévaux. Elle revient sur la diversité des petites entreprises rurales indépendantes – et donc de leurs acteurs – tout en rappelant à juste titre « combien les catégories ne sont pas étanches » (p. 78). Avant de proposer deux parcours d’entrepreneurs catalans, elle réinvestit le concept de biographie comme point d’entrée de l’analyse historique entrepreneuriale, notamment par le biais de la micro-histoire et des sources qui lui sont liées, permettant de repérer individus, trajectoires individuelles et réseaux. Dans une logique similaire, Jean-Marie Yante, à l’aide d’un « pistage des hommes » (p. 129), présente le bassin rural compris entre Meuse et Moselle au tournant de l’époque moderne (xive-xvie siècle). Pour chacune des industries étudiées (métallurgie, exploitation houillère, industries nouvelles et diverses : usines de soufre ; cuir, draps et textiles ; transports), il évoque le fonctionnement des entreprises et le rôle des entrepreneurs, notamment à travers leurs logiques et méthodes de financement, à court et moyen termes, faisant parfois appel à des investisseurs « passifs », et leurs réalités juridiques, souvent diverses. Enfin, il revient sur la saisonnalité des activités, qui explique en grande partie la pluriactivité à cette époque.

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Première étude consacrée à l’époque moderne, la communication de Jacques Bottin cherche à comprendre les logiques interstitielles qui régissent le développement du secteur textile au sein du rapport entre villes et campagnes. Cherchant à compléter les apports de l’historiographie proto-industrielle des années 1970-1980, l’auteur met en relation l’ouverture des marchés et le développement des industries textiles européennes modernes, plaçant ainsi le marché au cœur des fondements du développement industriel dans les zones rurales, que ce soit dans la Souabe ou en Bretagne. Se dessinent alors des logiques de spécialisation qui s’imbriquent dans des dynamiques de diversification spatiale donnant naissance à des systèmes productifs multi-sites complexes, signe de l’intensité des circulations des produits à divers stades de leur confection, rendant, en définitive, délicate la conceptualisation de la notion de région, et aléatoire la réalité de la continuité entre proto-industrialisation et industrialisation au xixe siècle. Dans le même esprit, Craig Muldrew, par le biais de l’exemple du filage dans l’Angleterre rurale des xvie-xviiie siècles, tente de prouver que la production se situait à la campagne en raison du « caractère sexué » (p. 168) du filage. S’appuyant sur des sources, des témoignages et des chiffres solides, il décrypte la complexité et les mutations techniques d’une industrie textile corporatiste où les guildes jouent un rôle de contrôle et d’orientation particulièrement pesant. Dans ce cadre, le filage est essentiellement un travail féminin localisé à la campagne en raison de multiples facteurs, notamment la disponibilité des fileuses et leur rentabilité que l’auteur évalue ici avec une certaine précision. Il estime par ailleurs qu’en raison de leur productivité, certaines fileuses gagnaient autant que les tisserands, pourtant mieux rémunérés.

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Corine Maitte et Didier Terrier explorent « les logiques spatiales de l’essaimage proto-industriel » à travers l’exemple de la manufacture d’Aumale vers 1715. Ils veillent à étudier le rapport entre spatialisation et industrialisation d’un produit commun, les serges, et présentent les grandes lignes d’une étude qui n’en est qu’à ses débuts. Après avoir évoqué l’ensemble des acteurs structurant ce marché (le duc, les jurés, les inspecteurs, les fabricants), ils évoquent les règlements, leurs modes de production, issus de négociations, et, avec un peu plus de précision cette fois, leurs principaux responsables, les inspecteurs. l’inspecteur s’inscrit dans un territoire mental (celui de l’inspection et de sa matérialisation, le rapport) et physique (celui de l’aire productive, d’environ 250 km² qu’il parcourt et connaît bien). Très intéressante est l’analyse que font les auteurs de ce rapport à un territoire qui se dilate, se contracte : cette épaisseur temporelle permet de saisir les ruptures dans la productivité sur la courte et la moyenne durée et ouvre des perspectives prometteuses sur la question des temps de travail.

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Tout aussi stimulante est la communication d’Augustín González Enciso sur la diversité de la pluriactivité des industries rurales dans l’Espagne moderne. En dépit de la rareté des sources, il dresse le tableau d’une Espagne rurale relativement bien industrialisée, profitant de la crise urbaine du xviie siècle et de la résistance rurale, productrice d’une industrialisation variée et diverse, plus ou moins indépendante d’un pouvoir économique extérieur. En s’attaquant aux acteurs, l’auteur propose une définition de la pluriactivité comme, non seulement un complément d’activité subi, mais une « réalité essentielle » (p. 212) faite de tâches variées. Trois cas d’étude dans l’industrie textile lainière viennent illustrer avec justesse cette prise de position et la diversité des situations observées (complémentarité/ réalité essentielle/aucune pluriactivité) dont les causes sont à chercher parmi les ressources naturelles ou familiales à disposition des paysans. Dans une autre région, le Sud-Ouest de la France de l’époque moderne, Jean-Pierre Poussou démontre au contraire le peu d’emprise de la proto-industrie dans un vaste espace correspondant à la zone d’influence de Bordeaux. Il se livre à une présentation de cette activité, détaillant la présence de moulins, moulines et forges aux productivités inégales, souvent médiocres à quelques rares exceptions (Périgord). Si les industries textiles attirent l’attention de l’auteur, c’est également pour en pointer la très grande variété et l’inégalité productive. Alors que les industries lainières situées autour d’Oloron et textiles autour de Pau s’avèrent actives, d’autres connaissent des destinées irrégulières (laine du Comminges). Enfin, tout en prenant la précaution d’avertir que son étude se situe à la lisière de l’artisanat et de l’industrie (dont la césure serait signifiée par le nombre), l’auteur termine par une présentation d’industries rurales moins communes et plus spécialisées : tuiliers de Chalosse, industrie forestière des Landes, faïencerie de Sadirac, papeteries béarnaises ou périgourdines, tanneries du Labourd. L’auteur trace ainsi de nombreuses pistes pour des recherches à venir plus approfondies et qu’il appelle de ses vœux.

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Le texte de Pat Hudson s’inscrit dans les débats portant sur la continuité entre proto-industrialisation et industrialisation au xixe siècle. Elle cherche à mesurer l’expansion des industries rurales en termes de chronologie et de poids humain, tout comme les diverses formes qu’elle a pu prendre et ses conséquences sur la société anglaise. Résumant les travaux passés sur la proto-industrialisation, elle évoque les liens entre environnement social et développement de l’industrie selon des facteurs multiples et parfois complexes (fragmentation du foncier, hiérarchies familiales, singularités démographiques, proximité des ressources naturelles, aspiration des marchés extérieurs, rôle des institutions), entraînant des spécialisations locales très marquées. Toutefois, l’auteur apporte un contre-champ aux théories de F. Mendels : la proto-industrialisation active ne mène pas mécaniquement à une entrée réussie dans l’ère industrielle (seulement 40 % dans ce cas en Angleterre). P. Hudson traite enfin de la politique des salaires élevés dans le pays, fruit des évolutions démographiques et des succès internationaux, et elle revient sur la thèse de la révolution industrieuse, source d’un renouvellement des problématiques dans les études rurales. Dans cette optique, elle conclut en évoquant une histoire connectée (« nouvelle histoire mondiale », p. 263) dans laquelle les industries rurales progressent en s’adaptant à des marchés lointains.

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Trois études régionales viennent conclure l’ouvrage. En Allemagne, les régions linières se caractérisent, d’après Jürgen Schlumbohm, par une grande diversité que l’auteur présente sur un peu plus de deux siècles (xviie-début du xixe siècle). Industrie rurale par excellence, la toile est omniprésente notamment dans les deux régions industrielles étudiées par l’auteur, autour d’Osnabrück et autour de Bielefeld. Si certaines similarités subsistent (importance du socle familial par exemple), les différences sont très notables, depuis la nature même de la production (grossière à Osnabrück, fine à Bielefeld) à son organisation (division du travail très marquée à Bielefeld, quasi-absente à Osnabrück), en passant par les évolutions et les innovations (nombreuses à Bielefeld, rares à Osnabrück). Ces différences n’empêchaient pas l’industrie linière de ces régions (et d’autres que l’auteur présente rapidement) d’être largement extravertie, tournée vers les marchés nationaux et internationaux (Espagne, Écosse, Angleterre). Dans les Pyrénées ariégeoises, Jean Cantelaube et Olivier Codina nous apprennent que c’est la forge à la catalane, pourtant considérée comme archaïque, qui a soutenu l’industrie rurale entre les xviie et xixe siècles. Le succès est tel que d’autres régions pyrénéennes imitent le modèle de développement ariégeois. Celui-ci est basé sur une économie de restriction, notamment des ressources naturelles utilisées pour la combustion de la forge, dans une société pauvre qui bénéficie alors des avantages de la forge : économies de combustion, production de trois qualités de fer, compléments d’activités. Cela donne naissance à une « industrie à la montagne » née de la multiplication des forges et leur dissémination dans l’espace ariégeois, puis au-delà, dans les régions pyrénéennes voisines. Le savoir-faire alors valorisé dans un « écosystème » (p. 292) dynamisé qui lui est propre, ainsi que la conquête de marchés plus ou moins lointains dans certains cas (Andorre), permet au système de perdurer, en dépit de certaines limites. Carlo Marco Belfanti, enfin, s’interroge sur le glissement des industries rurales vers les districts industriels en Italie du Nord du xvie au xixe siècle et son rapport au développement économique en Italie. Après s’être interrogé sur la réalité de la crise urbaine aux xviie et xviiie siècles, il présente la grande diversité géographique et en termes d’activités (textile, métallurgie, soie, etc.) des industries rurales dans la région, nées de politiques économiques volontaristes de la part des États régionaux (Venise par exemple). Enfin, l’auteur met en évidence le développement d’un tissu industriel rural prolifique, étape essentielle vers l’industrialisation à venir, à travers ce qu’il nomme une transition « douce », fruit de l’accumulation de capital et des habitudes industrieuses.

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En résumé, l’ensemble de ces contributions répond parfaitement aux ambitions initiales des directeurs de la publication, à savoir la mise en lumière de la diversité des situations et la continuité, plus que la rupture, sur le temps long d’un processus d’industrialisation multiple dans les campagnes européennes. À cet effet, on regrettera que les textes suivent une logique chronologique (imposée par le formatage de cette collection) qui ne permet pas véritablement les comparaisons thématiques ni les mises en perspective entre périodes médiévale et contemporaine. C’est bien là le seul petit grief que l’on peut porter à une publication passionnante et éclairante sur les enjeux de la construction de concepts et leur opérabilité (ou non) sur plusieurs périodes et espaces.

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Stéphane Le Bras

Jean-Michel Derex, La Mémoire des forêts. À la découverte des traces de l’activité humaine en forêt à travers les siècles, Paris, Éditions Ulmer, 2013, 159 p., 22 €, isbn 978-2-84138-655-0

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Sous le titre La Mémoire des forêts, l’historien Jean-Michel Derex présente un ouvrage grand public richement illustré qui s’adresse aussi à un lectorat de spécialistes. Son talent d’écriture entraîne le lecteur dès les premières pages dans un passionnant voyage à la découverte des traces de l’activité humaine en forêt à travers les siècles comme le précise le sous-titre. En seulement 159 p., l’auteur nous invite à faire une belle promenade dans le sous-bois des forêts en nous démontrant que rien n’est figé : « Nous sommes tous portés à croire que les paysages découverts dans notre enfance, les forêts en particulier ne bougent pas… Et nous sommes persuadés que ce que nous admirons a été donné une fois pour toutes par la nature. Rien n’est plus inexact ! ». Cette promenade en forêt suit un itinéraire structuré en treize chapitres qui sont conçus comme autant d’invitations à découvrir les multiples facettes de la forêt. On y trouve successivement : « La forêt des Dieux et des Saints », chap. 1, évoquant la forêt sacrée, celle des ermites et des abbayes où paganisme et christianisme s’y côtoient laissant au cœur des massifs forestiers les traces de l’histoire de la croyance des hommes sur près de deux millénaires. « Une forêt en mouvement », chap. 2, expose les fluctuations forestières tant sur le plan qualitatif avec l’introduction de nouvelles espèces que sur le plan quantitatif avec les évolutions des surfaces forestières et du mouvement de flux et de reflux. « Du bois pour ailleurs », chap. 3, aborde les échanges économiques et les infrastructures de transports et leur aménagement pour sortir du bois de la forêt. « Des forêts pour quoi faire ? », chap. 4, dresse la liste des usages de la forêt et du bois et son exploitation pour l’industrie, la ville, la Marine ou encore pour protéger les milieux. « Petits bois, champignons et autres cueillettes », chap. 5, complète la liste des usages mais à vocation plus domestiques comme le droit d’affouage issu de l’Ancien Régime pour prélever du bois vif dans les forêts communales pour servir notamment au chauffage. Bien que cette pratique ancienne soit toujours en usage en France avec une régression depuis les années 1980, il semblerait qu’elle connaisse depuis quelques années une reprise face à la hausse des prix de l’énergie. « La mise au pas des forêts », chap. 6, présente les méthodes de gestion et d’aménagements forestiers développées par les pouvoirs publics depuis le xvie siècle voire même dès le Moyen Âge avec l’introduction du marquage et les opérations de martelage pour sélectionner les arbres à abattre. « La forêt pour les loisirs », chap. 7, aborde une fonction plus récente de la forêt, celle de l’accueil du public qui nécessite de redessiner les forêts périurbaines pour donner aux citadins un espace verdoyant, parfois protégé, adapté aux besoins de la société. La chasse est sans aucun doute l’un des plus anciens loisirs pratiqué en forêt par un élite royale et seigneuriale. « La forêt idéologique », chap. 8, expose l’utilisation de l’image de l’arbre dans une forme de communication avec, par exemple, le chêne qui symbolise la force tant morale que physique et qui a été largement utilisé pour servir des causes politiques mais aussi pour incarner la permanence de l’État et l’identité de la nation ; ce fut le cas avec la forêt de Brocéliande, forte de ses légendes celtiques arthuriennes qui alimentèrent les débats sur l’identité bretonne, puis nourrirent le nationalisme français après la défaite de 1870 face à l’annexion germanique de l’Alsace et de la Moselle. « La forêt en armes », chap. 9, rappelle les lieux tragiques d’âpres combats notamment ceux de la Grande Guerre où les traces des conflits sont encore visibles dans le paysage parfois mal cicatrisées. « La forêt en marge », chap. 10, autrefois espace répulsif refuge de brigands et autres bandits de grands chemins accueille aujourd’hui des hommes et des femmes en situation clandestine ou les résistants en période de guerres. « La forêt des mythes et des légendes », chap. 11, alimente les récits hantés de diables et de bêtes féroces terrorisant les petits enfants. La forêt devient un lieu où l’imaginaire trouve un terrain fertile pour la littérature fantastique des « Contes et fables », chap. 12, de notre enfance comme le Petit Chaperon Rouge qui rencontre le grand méchant loup, le Petit Poucet qui se perd en forêt ou Blanche Neige qui y trouve refuge. Enfin, « La sensibilité au paysage forestier », chap. 13, aborde le caractère esthétique apprécié par les artistes, écrivains et peintres, modifiant le regard de leurs contemporains sur la forêt dès le xixe siècle et mettant en scène le paysage forestier.

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Au final, cet opuscule offre au lecteur l’occasion de mener une remarquable traversée de la forêt au cours des siècles grâce au talent de la plume de l’auteur qui joue avec maestria une formidable symphonie déclinée en véritable hymne à la forêt.

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Marc Galochet

Jean-Pierre Bastian, Une Immigration alpine à Lavaux aux xve et xvie siècles. Lombards, Faucignerans et Chablaisiens, Lausanne, Bibliothèque Historique Vaudoise, n° 137, 2012, 254 p

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« Une fabrique d’hommes à l’usage d’autrui » : on connaît le mot un peu cruel par lequel Fernand Braudel qualifiait les Alpes du xvie siècle. Un passionnant petit livre de Jean-Pierre Bastian vient l’illustrer mais aussi le corriger assez largement, car il donne de l’émigration des paysans alpins une image moins misérabiliste que ce qu’en imaginait F. Braudel. Il y parvient par le moyen d’une étude exemplaire de micro-histoire consacrée aux quatre paroisses formant le terroir de Lavaux, dans l’actuel canton de Vaux (Suisse). Cet avant-pays alpin a appartenu à l’évêque de Lausanne jusqu’à 1536, date à laquelle la conquête bernoise l’a fait entrer dans l’orbite de la Confédération helvétique en même temps qu’il passait à la Réforme. Le paysage de vignes en terrasses descendant sur le Léman qui a valu à Lavaux une récente promotion au patrimoine mondial de l’Unesco est dû au travail des défricheurs du Moyen Âge central. Largement dépeuplé, comme toute la région lémanique, par la peste de 1348 et ses récurrences, le terroir de Lavaux a connu un nouveau mouvement de colonisation qui a commencé dans la seconde moitié du xve siècle et a duré tout au long du xvie. L’auteur a rassemblé un corpus quasiment exhaustif de 467 lettres d’entrée en bourgeoisie, c’est-à-dire d’admission officielle dans les communautés villageoises, qu’il a complété par des documents comptables, des terriers et des actes notariés. Il a pu de la sorte reconstituer le profil et la destinée des nouveaux défricheurs qui ont reconquis et même développé le terrain agricole perdu au temps du marasme démographique avant, très souvent, d’y faire souche.

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L’origine des nouveaux bourgeois est connue dans près de neuf cas sur dix, ce qui permet de mettre au jour des courants migratoires organisés, en provenance de hautes vallées alpines situées à quelques jours de marche de Lavaux. Un gros tiers de migrants provient des hautes vallées du Faucigny, principalement du massif du Giffre ; un petit tiers est originaire du haut Chablais ; un bon dixième descend du Val Divredo, situé au pied du Simplon, dans le diocèse de Novare. Chronologiquement, ces « Lombards » sont d’ailleurs les premiers migrants qui ont fait leur apparition à Lavaux, s’y employant comme maçons dès la seconde moitié du xve siècle. Un petit nombre d’entre eux bénéficient de concessions de tenures sous forme d’albergements et s’y établissent définitivement, remettant en culture des vignes abandonnées. Sans qu’on puisse clairement en identifier la raison, ce flux tarit après 1520. Dès les années 1480, se forme le courant plus important d’installation des Faucignerans, appelés pour coloniser les « râpes », c’est-à-dire les friches des hauts de Lavaux. Bénéficiant de contrats d’albergements en grand nombre, ils étendent le terroir cultivé en direction du massif du Jorat. Dans les premières décennies du xvie siècle, naît le troisième flux notable, celui qui provient du haut Chablais, principalement du Val d’Aulps.

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L’appel aux montagnards pour la reconquête agraire s’explique au premier chef par un différentiel démographique entre les hautes vallées et l’avant-pays alpin : appuyé sur une forte natalité, le redémarrage démographique a été plus précoce en montagne. Habitués à des conditions de vie relativement rudes, les montagnards ont appliqué au terroir de Lavaux un certain « esprit pionnier » et des techniques de défrichement éprouvées. Mais l’apport le plus intéressant de l’ouvrage est de montrer que leur installation est le produit d’une immigration en réseau, et non d’une série d’aventures individuelles. L’auteur parvient à mettre au jour le rôle des intermédiaires, seigneurs laïcs et ecclésiastiques.

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Les défricheurs ne correspondent pas toujours à l’image qu’on se fait du pauvre émigrant. Il y a même, parmi eux, des notables. Particulièrement emblématique, à défaut d’être vraiment représentatif, est Aymon de Vallon, originaire d’une famille de notaires faucignerans qui acquiert à Lavaux de nombreux lots de terre aux environs de 1500. Notaire juré du chapitre de Lausanne, il devient bourgeois de la ville de Moudon. Pas nécessairement pauvres, les migrants montagnards ne sont pas non plus des isolés. Ils forment à Lavaux des réseaux de solidarité, ou plutôt y transportent ceux qui existaient dans leurs paroisses d’origine. Leurs liens familiaux soutiennent et recoupent leurs liens d’affaires. Se cautionnant mutuellement pour leurs achats de terre, ils se marient préférentiellement entre eux pendant les premières générations, avant qu’on observe une diversification des liens conjugaux qui est un des meilleurs marqueurs de leur intégration. Cette dernière est cependant très progressive, car ils ont privilégié « une colonisation par enclaves affinitaires en réseaux familiaux », que l’auteur parvient à reconstituer grâce à une étude fine de l’anthroponymie. Voici par exemple les Bastian, les Richard, les Tornier, les Crot et les Nombridoz, qui albergent à partir de 1503 des possessions contigües à cheval sur les paroisses de Lutry et de Villette. Leur dépaysement est sans doute relatif, car ils sont tous originaires du même hameau de Nambride, dans la paroisse de Sixt (Giffre).

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Les migrants faucignerans, très nécessaires à la reconstruction agraire au tournant du xve siècle, sont intégrés sans difficulté aux communautés rurales de Lavaux, bénéficiant même de passe-droits manifestes : on laisse paître leurs bêtes sur les pâturages communs dont la jouissance est théoriquement réservée aux bourgeois. Ils ne sont donc pas fort pressés d’acquérir les coûteuses lettres de bourgeoisies nécessaires à une admission officielle. Ce sont les autorités communautaires, à la veille de la conquête bernoise, qui font pression sur eux pour qu’ils régularisent leur situation. Tout différent est le contexte dans lequel arrivent par la suite les migrants chablaisiens. Le besoin de main d’œuvre est moins grand ; après 1536, une double barrière, politique et religieuse, sépare Lavaux des terres savoyardes d’où ils descendent. On leur reproche dorénavant d’être d’origine servile, et on ne les admet pas sans qu’ils présentent des lettres d’affranchissement en bonne et due forme. Les Faucignerans, pourtant, n’étaient pas moins serfs, et cela ne posait pas de problème. Mais il n’est plus envisageable d’admettre en terre réformée des hommes qui seraient mainmortables de l’abbaye d’Aulps, et dont la personne apporterait avec elle la juridiction d’un seigneur ecclésiastique. Bref : les migrants chablaisiens arrivent trop tard. Ils sont admis à titre temporaire, souvent pour un an maximum, font parfois l’objet de mesures d’expulsion : on n’a plus besoin d’eux et on le leur fait sentir. C’est ainsi que le courant d’immigration alpine achève de se tarir dans les années 1620.

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Au total, pourtant, l’intégration des montagnards est relativement réussie : certes, aucun des nouveaux bourgeois n’appartient aux lignages qui dominent économiquement et politiquement les paroisses de Lavaux à la fin du xvie siècle. Ils sont même surreprésentés dans les feux les moins riches. Mais certains parviennent se hisser jusqu’à l’aisance, et dans les registres de taille, ils représentent jusqu’à la moitié des détenteurs de fortunes moyennes. Ils sont bien intégrés dans les réseaux de sociabilités, notamment les confréries qui sont le principal moyen d’insertion dans la vie communautaire avant la Réforme, et encore dans les sociétés de tir qui leur succèdent après 1536. Ce livre donne donc de l’émigration alpine une image nouvelle et qui serait sans doute confirmée par des études semblables dans d’autres avant-pays alpins, par exemple en Piémont. À côté d’une émigration de la misère, temporaire et à longue distance, il y a eu aussi une émigration définitive et à courte distance, une émigration de la réussite.

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Nicolas Carrier

Jean-Yves Andrieux et Patrick Harismendy (dir.), L’Assiette du touriste. Le goût de l’authentique, Rennes et Tours, pur et pufr, 2013, 337 p., 22 €

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Démarche particulièrement exaltante – « appétissante » pourrait-on même dire – qui procède à la tenue de ce colloque en juin 2012, réunissant une vingtaine de chercheurs autour du thème de la richesse gastronomique des terroirs et de leur rencontre avec l’étranger (fonctionnaires, voyageurs de commerce, touristes). De ces communications sont extraites vingt contributions, publiées sous la direction de Jean-Yves Andrieux et Patrick Harismendy, proposant de saisir sur le temps long (du xve siècle à nos jours) la confrontation entre deux sphères aux intérêts divergents, mais souvent complémentaires : celle de la gastronomie locale ou traditionnelle, et celle du voyage, dans toute sa diversité. Au croisement de ces logiques dont on perçoit ici les mutations à travers le temps, s’écrit avec originalité une histoire culturelle de l’alimentation souvent oubliée, dépassant les poncifs d’une gastronomie locale folklorique et immuable. Au cœur de cet ouvrage se trouve ainsi la diversité de la place occupée par l’aliment dans le voyage, oscillant entre « nécessaire contingence » et « réservoir de plaisirs » comme le définit dès l’introduction P. Harismendy qui évoque également les aliments qui voyagent ou les pratiques qui transcendent les codifications sociales. La rencontre de l’aliment et du voyage permet ainsi d’appréhender, à travers cet ouvrage organisé en quatre parties et traitant de territoires plus ou moins lointains (Pays basque, Turquie, Brésil, Arménie, Vietnam, etc.), les dynamiques des représentations et la lente maturation du patrimoine immatériel, hautement valorisé depuis quelques années par les acteurs de la filière agro-alimentaire eux-mêmes ou le discours public.

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La première partie, intitulée « Histoire de produits » regroupe quatre communications traitant des aliments, de leur production et leurs évolutions. Philippe Meyzie entame le voyage culinaire par le biais de la littérature commerciale du xviiie siècle. On y découvre alors les liens déjà forts entre un terroir et sa production, signe de valorisation tout autant que peut l’être la réputation d’un produit gastronomique. Dans ce contexte, les dictionnaires de commerce, almanachs ou journaux d’annonces, alors en pleine expansion, participent à la renommée des produits locaux et au-delà, le tout à travers une codification et un discours partagés par l’ensemble des acteurs. Ada Acovitsióti-Hameau s’intéresse à la prune de Brignoles dans le Var, production artisanale dont la réputation ancestrale dépasse le cadre local : consommée par les élites, elle est également offerte comme présent honorifique ou diplomatique et largement présente lors des réceptions en Provence. Fort de ce passé prestigieux, mais interrompu au xixe siècle, un mouvement de reconquête productive et commerciale a été relancé aux confins du xxe siècle, articulé notamment autour de commémorations, d’une foire commerciale et d’une confrérie. Alain-Gilles Chaussat évoque pour sa part le sarrasin du bocage normand sur le temps long. L’intérêt est ici de s’interroger sur le déplacement d’une spécialité d’une région (Normandie) à une autre (Bretagne) et la réalité d’une tradition gastronomique remontant au xixe siècle. On y lit les stratégies qui veillent à répondre à une demande intérieure qui, par extension, symbolise la cuisine de la région. À cet égard, l’exemple du sarrasin est un modèle du genre, tout en nuances infrarégionales et en généralisations plus ou moins pertinentes. L’étude des terroirs ostréicoles faite par Olivier Levasseur poursuit ce trajet culinaire. L’analyse sur trois siècles (xviiie-xxe siècles) permet de remettre en perspective une histoire méconnue et l’existence de crus et de terroirs ostréicoles, émergeant d’un discours commercial qui simplifie une réalité productive plus complexe, notamment en raison des circuits qu’effectuent les coquillages au cours de leur maturation, parfois sur des distances très longues. La Corse et les « produits miroirs » terminent cette première partie. Philippe Pesteil révèle le tardif réveil gastronomique corse grâce à une demande de plus en plus forte de la part des touristes, mais également face aux dangers de la disparition des productions locales. Cette gastronomie identitaire, revivifiée par les instances politiques et professionnelles, permet de consolider une offre touristique de plus en plus complète, ce qui n’est pas sans poser de problèmes, notamment face à la multiplication d’« artefacts » et la nécessaire adaptation à une législation protectrice, mais contraignante.

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La seconde partie, « Les surprises de l’identité » se focalise sur l’imaginaire culinaire, produit de pratiques quotidiennes, mais également d’un discours normé. Taline Ter Minassan ouvre cette partie en questionnant le goût de l’authentique en Arménie. On y découvre que l’authenticité de la tradition gastronomique arménienne ne se construit pas seulement en Arménie, mais aussi dans les lieux où réside une vaste diaspora arménienne, comme Istanbul. On y voit également que les produits « authentiques » sont souvent le fruit de décisions prises par des acteurs extérieurs : URSS alors, grands groupes commerciaux aujourd’hui. Aïda Kanafani-Zahar s’intéresse quant à elle au taboulé et à ses diverses appellations. Celles-ci recouvrent des identités, des réalités et des représentations différentes, notamment lorsque celui-ci est « francisé », par substitution de la semoule au boulgour, de la menthe au persil, pour correspondre aux attentes de consommateurs aux goûts différents. Dans « La sardine en boite. Une consommation identitaire ? », Pascal Aumasson s’intéresse avec habileté à l’innovation agro-alimentaire et à la clientèle à l’origine huppée au xixe siècle d’un produit considéré comme trivial aujourd’hui. Capitalisme familial et réussites publicitaires permettent en effet d’en faire un produit de consommation courante, participant par ailleurs à une image folklorisée de la Bretagne. Patrick Harismendy interroge le rapport qu’entretient la Bretagne avec un de ses éléments identitaires gastronomiques principaux, la crêpe/galette. Mets courant qui recouvre à la fois des usages quotidiens et festifs, elle souffre toutefois d’un discrédit au cours du xixe siècle, puis recouvre une certaine notoriété, en réponse aux périls de la modernité et l’effacement des valeurs traditionnelles. Ainsi, après avoir disparu des ouvrages de voyages, elle réapparait aujourd’hui dans la diversité des recettes et des structures de commercialisation. Jean-Christophe Fichou, enfin, propose l’étude de la cotriade, soupe de mer bretonne, confectionné à partir des poissons invendus ou de rebut, et devenu un plat typique, valorisé par le discours touristico-gastronomique contemporain, avide de typicité. On note ici la dynamique d’une recette diverse, devenant unique sous la pression d’une codification voulue par l’imaginaire touristique d’une région « tournée vers la mer ». D’un plat commun, elle devient un plat festif, valorisé par quelques grands chefs.

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Le troisième temps s’inscrit dans l’étude de la « Mise en scène » des terroirs, processus parfois complexes aux enjeux multiples. Ici, Corinne Marache entreprend une étude singulière et saisissante sur la question des représentations des cultures culinaires à travers l’exemple des cartes postales. S’inscrivant dans le mouvement folkloriste au tournant du xxe siècle, la production de cartes postales sur le thème de la gastronomie permet de perpétuer voire de diffuser la croyance en une France immuable. Confrontant la réalité d’un monde rural en profonde mutation (ici par l’exemple de trois départements du Sud-Ouest) et l’imagerie véhiculée par les cartes postales, on découvre surtout l’ampleur d’un discours agrarien nostalgique et les peurs face aux bouleversements rapides qui frappent la France rurale d’alors. Hélène Morlier interprète les messages répandus par les guides de voyage entre 1850 et 1950. À partir d’une étude transnationale des guides, elle note le peu de place occupée par les questions gastronomiques, reléguées au second plan derrière des intérêts plus pragmatiques, telles les questions relatives à l’hygiène. En définitive, quelques rares informations sont données, au détour d’une notice sur tel ou tel lieu, tandis que le développement de la cuisine internationale rend caduque la nécessité d’une entrée par la gastronomie locale. Seule la dimension coloniale permet, pendant l’Entre-deux-guerres de remettre au goût du jour l’identité culinaire de contrées éloignées. Le texte de Julie Manfredini sur la valorisation des terroirs gastronomiques lors de l’Exposition internationale de Paris en 1937 est particulièrement intéressant car il permet de mettre en relation deux notions qui, a priori, semblent distinctes : gastronomie et politique. Or, cette étude circonstanciée assure la mise en lumière de la gastronomie comme levier efficace dans l’affirmation de la puissance française dans un contexte de tensions et de compétition internationale. L’auteur détoure les dynamiques qui ont permis la promotion de certaines régions/certains produits au détriment d’autres, promouvant le potentiel touristique d’une France tiraillée entre modernité urbaine et racines rurales. Danièle Alexandre-Bidon conclut cette partie par une analyse des illustrés à destination de la famille et de l’enfance sur un long xxe siècle. Les repas et la gastronomie y occupent une large place, gratifiant le rôle social du repas et les plaisirs qui y sont associés. On y retrouve également une « ségrégation alimentaire » qui différencie les productions selon un coefficient de modernité assez intéressant pour ce qu’il raconte des représentations de l’époque et de leurs évolutions relatives, parfois produites par l’instrumentalisation politique. Recettes et produits sont alors associés à un terroir, dans une « pédagogie de la France » qui se fait taxinomiste ou patriotique, selon les époques, les publics ou les besoins.

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La dernière partie aborde « La fabrique de l’authenticité », c’est-à-dire la construction, par l’industrie touristique, d’un univers alimentaire attractif, porteur de valeurs et de symboles. Euler David de Siqueira et Denise da Costa Oliveira Siqueira interprètent dans un premier temps la construction de l’authenticité de la feijoada, ragoût populaire brésilien qui symbolise, par sa nature et sa diffusion, le cosmopolitisme de Rio de Janeiro. De fait, le désir d’inscrire le plat au patrimoine de la ville révèle les convoitises autour d’un plat à la fois national et local, dépassant le simple cadre gastronomique pour recouper des intérêts identitaires touristiques et politiques, notamment la question de la différenciation au sein de la nation brésilienne. À travers l’exemple de la feijoada, on retrouve toute la complexité et tous les débats suscités par la thématique de l’« authenticité », notion au fort potentiel touristique dans un contexte porteur pour le Brésil (Coupe du monde de football et jo) mais soumis à des pesanteurs identitaires productrices de tensions. Au Vietnam, Thi Hoa Tran convoque également la problématique de l’authenticité, mais cette fois-ci pour l’interroger en rapport avec les touristes français. Soucieuse de répondre à une demande nouvelle, la cuisine d’Hanoï opère sans cesse un aller-retour entre tradition et adaptation, deux impératifs imposés par la venue de touristes européens, français principalement. Cet équilibre, fragile est pour l’instant respecté, sans que l’on puisse jauger de sa pérennité. Au Québec, Marie-Noelle Aubertin retrouve les mêmes logiques d’adaptation dans le cadre des grandes routes touristiques gourmandes. Ici aussi, il est question d’un « métissage » pour répondre à une demande exogène de plus en plus avide de découvertes alimentaires dans une région aux traditions culinaires multiples. Différents produits (cidre, fromages), différentes pratiques (cantines en bord de route, repas chez le producteurs) assurent une réponse aux attentes diverses d’une région en quête de reconnaissance internationale dans un domaine où elle pâtit de sa coloration nord-américaine. Au Pays basque, l’imbrication des logiques identitaires et touristiques se retrouve également au sujet de la gastronomie. Adelaïde Daraspe en tire une analyse pertinente, par le biais d’une étude centrée sur les enjeux relatifs aux produits traditionnels et aux nouveautés alimentaires qui intègrent, par le biais de divers processus (comme les fêtes villageoises), l’espace gastronomique local. Manger basque au Pays basque prend alors une dimension nouvelle et évolutive qui n’est pas sans tensions, notamment en raison de l’immixtion du politique et des questions identitaires. Pierre Rafard approche de son côté la construction d’un territoire gastronomique à travers l’exemple de Gaziantep en Turquie, ville devenue le symbole de la gastronomie nationale alors qu’elle fut, pendant longtemps, un centre industriel, à la périphérie du territoire national. Cette nouvelle reconnaissance, principalement due au tourisme, est le fait d’un volontarisme local marqué (politique et privé) et construit autour du potentiel local (histoire, site, climat, production, réseaux). Sandra Marques, enfin, nous propose une démarche anthropologique autour du degré d’authenticité et des attentes des touristes. On y découvre, avec intérêt, l’importance des sens dans la relation au voyage touristique, et dans cette optique, la dimension fondamentale de l’alimentation qui assure la constitution d’un album sensoriel personnel et partagé. Toutefois, cette acception est limitée par les risques encourus à manger « authentique », surtout dans des espaces culturels éloignés de ceux du touriste, et par les présupposés cognitifs des voyageurs qui impriment, a priori, un jugement préétabli avant même d’avoir goûté aux plats. Se pose alors la nécessaire question de l’adaptation aux goûts de consommateurs habitués, dans leur propre pays, à une cuisine « ethnique » en décalage avec celle rencontrée effectivement lors des séjours à l’étranger.

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En définitive, voilà un ouvrage sur le patrimoine culturel alimentaire particulièrement stimulant, croisant les approches, les périodes et les lieux sur la gastronomie placée sous un regard extérieur. Ces communications ouvrent de nombreuses perspectives et assurent le foisonnement de questionnements pour d’autres produits qui n’ont pas (ou très peu) été abordés ici. On peut ainsi regretter l’absence d’articles de fond sur les alcools, les vins ou les fromages, produits que l’on retrouve dans le monde entier et qui s’inscrivent dans les problématiques de tradition, d’authenticité, de modernité et d’adaptation à la demande du touriste ou du voyageur, thèmes abordés ici avec pertinence et réussite. Au total, cette première pierre posée dans le jardin du patrimoine immatériel, de sa construction et de ses évolutions est une étape fondamentale dans l’approche culturelle et sociale (voire parfois politique) des représentations en matière d’histoire de l’alimentation.

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Stéphane Le Bras

Antoine Follain, Blaison Barisel. Le pire officier du duc de Lorraine, Paris, L’Harmattan, 2014, 288 p., 30 €

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Antoine Follain trouve dans les affaires « locales », dans les pièces de procédure, dans l’examen méticuleux des rouages judiciaires, un évident plaisir. La traque du plus petit indice, le goût de l’enquête, la volonté de confondre peut-être, de dévoiler certainement, la rigueur surtout, rapprochent l’auteur du véritable héros du livre… non pas le « très atroce » Blaison Barisel, mais plutôt son juge, l’implacable Nicolas Rémy. Ce court et dense texte de 132 p., suivi par 150 p. de pièces judiciaires faisant le « dossier Barisel », en annonce d’autres à paraître sur les officiers « défaillants ». Il s’inscrit dans une suite de publications collectives et d’ouvrages dirigés par l’auteur sur les justices de village ou sur la violence judiciaire. Les archives judiciaires, particulièrement celles relatives au xvie siècle, souvent difficiles à décrypter, réclament une bonne dose de patience. L’auteur n’en manque heureusement pas. « Les juges et procureurs seigneuriaux étaient-ils indignes ? » demandait-il déjà en 2002 dans Les Justices de village. Blaison Barisel, assurément « le pire » des officiers du duc de Lorraine, n’a pas grandi sa profession. Tandis que « la rapacité était le vice de tous les robins », le lieutenant de la prévôté d’Arches se distinguait, qui savait mettre assez de variété dans ses crimes pour mériter plusieurs peines sévères ou capitales. Résumons le dossier en quelques lignes.

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Un modeste officier relevant du bailliage de Vosges, est amputé du poing droit, décapité et son corps mis en quatre quartiers ! Quels crimes assez énormes a-t-il pu commettre pour mériter un tel traitement ? Les pages que l’auteur consacre aux peines et à leur signification montrent combien il était exceptionnel de procéder ainsi. Les crimes de Blaison Barisel n’étant pas assimilables à une trahison ou à un crime d’État, Antoine Follain doit replacer l’affaire dans son contexte judiciaire. La liquidation de l’affaire est suivie par une remise en ordre de la prévôté d’Arches. Le châtelain qui a laissé s’échapper Blaison Barisel est renvoyé. Le prévôt qui a couvert les exactions de son officier est pour sa part frappé d’une amende. Au prévôt, il suffit de faire la preuve d’un peu de zèle pour qu’il conserve sa charge. Il est à peine sanctionné, plutôt « recadré ». L’amende à laquelle il a été condamné a même été remise en grande partie. Avant cela, Antoine Follain décrit le « système Barisel », les complicités, les menaces et les abus commis dans la compagnie des bains de Plombières. Si les justices de village ont fait en leur temps l’objet de critiques sévères, circonstancielles, reprises plus tard par les historiens, on possède peu de dossiers tels que celui-ci, montrant les malversations et la punition d’un magistrat. C’est ce qui fait toute la valeur de ce livre.

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Mais le « héros » de cet épisode répressif, en définitive, est-il véritablement cet officier condamné à l’écartèlement pour « avoir chié sur les ordonnances ducales », pour l’offense faite au duc et à sa justice, pour ses crimes privés enfin – entre autres, la complicité d’homicide et le viol d’une femme enceinte ? Ne serait-ce pas plutôt la procédure et son artisan, Nicolas Rémy ? La présentation des pièces au début du livre, résume une procédure conduite de main de maître par le lieutenant général au bailliage Nicolas Rémy. Le lieutenant général, à coup sûr, est un magistrat brillant et ambitieux. Ses motivations ne font pas vraiment mystère. Nicolas Rémy fera d’ailleurs une brillante carrière, en devenant procureur général de Lorraine puis en écrivant en 1592 sa célèbre Démonolâtrie. La manière dont le procès est mené vaut à Nicolas Rémy quelques compliments. Il est « un maître dans l’art de l’interrogatoire », un homme qui n’abandonne jamais son sujet, qui « finit toujours par y revenir ». Il fait, en un certain sens, « un bon usage de la torture ». Antoine Follain, honnêtement, observe que Nicolas Remy est un juge « bien politique », qu’il conforme son action à un but raisonnable en visant le lieutenant, tandis qu’il épargne le prévôt. S’il s’agit bien d’une « démonstration judiciaire », le procès est resté régulier de bout en bout. Cependant, nous sommes prévenus, le juge Rémy ne recherche pas forcément « la vérité absolue ». Il construit l’image des prévenus.

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Ce livre, toujours agréable à lire, en dépit de la difficulté de la matière, retiendra en priorité l’attention des historiens de la justice, particulièrement ceux qu’intéresse le monde rural. La lecture en est donc très recommandée, en attendant le volume annoncé sur le contrôle des agents du pouvoir. Mais le fonctionnement de la justice n’est pas l’unique utilisation possible du dossier. Les informations jointes au dossier, avec d’autres pièces judiciaires, peuvent aussi nous instruire sur l’état des mœurs dans cette partie du duché de Lorraine, dans le dernier quart du xvie siècle.

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Jérôme Luther Viret

Jérôme Jambu, Tant d’or que d’argent. La monnaie en Basse-Normandie à l’époque moderne (xvie-xviiie siècle), Rennes, pur, coll. « Histoire », 2013, 640 p., 25 €

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La monnaie médiévale est assez bien connue pour la France, même si du côté du monde féodal, il reste des zones d’ombre et de grandes friches. Il en va différemment pour l’époque moderne. Aux travaux importants qui ont marqué les années 1970 a succédé une période de désaffection pour le sujet qui s’achève avec l’ouvrage de Jérôme Jambu. Maître de conférences en histoire moderne à l’université Lille 3-Charles de Gaulle, il a consacré sa thèse à la monnaie en Basse-Normandie et nous livre un ouvrage sur les ateliers de Saint-Lô et de Caen du xvie au xviiie siècle, fruit de sa thèse de doctorat conduite sous la direction de Jean-Marc Moriceau et soutenue à Caen en 2008. L’auteur a traité la question de façon thématique, de la fabrication des monnaies d’or et d’argent en atelier à leur usage par les populations. De très nombreuses cartes mais aussi des croquis et des illustrations viennent éclairer ce fort volume de 640 p.

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L’ouvrage s’organise en deux parties, la première traite de la production monétaire, la seconde de l’utilisation des espèces. La monnaie est au temps du trimétallisme, or, argent, bronze, à la fois un instrument des échanges, une réserve de valeur et un moyen pour le pouvoir de véhiculer un message politique auprès du plus grand nombre. Jérôme Jambu commence son étude par l’atelier de Saint-Lô. Il est tenu au xvie siècle par des locaux puis par des horsains qui viennent faire fortune, appuyés sur un réseau, malgré des tentatives de reprise en main par des Saint-Lois. Par contre, officiers et main-d’œuvre sont issus de la région, protégés par leurs privilèges, ils s’opposent à toute intrusion. Le rythme de la production est irrégulier, voyant alterner des périodes de calme et d’autres d’intense activité. Trois éléments peuvent être mis en avant pour expliquer ces variations : la politique royale, bien sûr, qui pousse ou non les contemporains à apporter leur métal aux Monnaies ; la conjoncture économique et monétaire, mais aussi la capacité des maîtres particuliers à mobiliser du métal précieux. Quelques poussées majeures de production sont à souligner, comme dans les années 1550-1555 avec la refonte des billons qui fait affluer de grandes quantités de monnaies décriées et relance la production. À l’inverse, le règne de Louis XIII est marqué par une longue période de faible activité. Ensuite, Saint-Lô, malgré la résistance de son personnel, plie devant la concurrence de Caen et doit lui céder la place. En effet si le premier atelier relève du fonctionnement normal de l’administration, celui de Caen est créé pour favoriser les manipulations monétaires caractéristiques du règne de Louis XIV. Il supplante rapidement Saint-Lô et concentre la production de Basse-Normandie jusqu’à la fin du règne de Louis XV. La faiblesse de la production de Saint-Lô sur la fin de la période entraine sa mise en sommeil.

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L’atelier connaît pourtant au xviiie siècle des heures fastes grâce aux arrivages réguliers de métal en provenance des Amériques. Jérôme Jambu montre bien, preuves à l’appui, que l’or du Guatemala joue un rôle essentiel dans la production, à Saint-Lô comme à Caen. On notera le recours de l’auteur aux analyses chimiques non-destructives qui permettent d’apporter des éléments nouveaux sur les origines du métal. Il en va de même pour l’argent américain qui arrive sous forme de piastres ou de lingots et en quantité non-négligeable comme cette tonne et demi de piastres monnayée à Caen en 1709 et les presque 5 tonnes en lingots transformées en monnaie en 1711.

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L’étude des ateliers et de leurs conditions de production montre que le personnel de Saint-Lô est pléthorique, alors que celui de Caen est en nombre raisonnable au vu de la taille de l’atelier. Comme ailleurs, ils se divisent entre personnel de direction (directeur, garde, avocat, graveur, essayeur, etc.) et monnayeurs et ajusteurs chargés de la frappe.

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Jérôme Jambu se penche dans sa seconde partie sur l’utilisation quotidienne de la monnaie, en croisant les sources. Cela le conduit à remettre en cause un topos de l’histoire moderne qui veut que l’économie des campagnes soient faiblement monétisée. Les populations voient passer des monnaies, de billon mais aussi d’or et d’argent, et l’impôt, au moins depuis le bas Moyen Âge, oblige les familles à stocker un peu de métal précieux en vue des prélèvements obligatoires. D’autre part, la pénurie de monnaie est rare. Elle concerne surtout les petites pièces peu rentables à fabriquer. Face à cette situation, les populations s’adaptent en ayant recours au troc notamment. Mais l’auteur montre bien que l’on a beaucoup exagéré la disette monétaire. Par ailleurs, pour les sommes plus importantes, le papier sert efficacement à rallonger la sauce monétaire.

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Des professionnels sont présents pour animer la circulation monétaire, aider à stocker le métal et à le redistribuer. Les ateliers monétaires jouent, bien sûr efficacement, ce rôle, de même que les changeurs. Ces derniers assurent le prélèvement des fausses pièces, le change des monnaies étrangères, anciennes ou décriées. Les listes dressées par Jérôme Jambu indiquent leur présence dans les grandes villes mais aussi dans des endroits moins actifs du point de vue économique comme Domfront, Falaise, Vire, etc. Les trésoreries de l’État et les banquiers font le reste et tout le monde vit au rythme des foires de Caen et de Guibray qui permettent, entre autres choses, de liquider les billets à terme, de clôturer les comptes et d’alimenter le commerce en monnaies de toutes origines. Se pose aussi pour les populations le problème de conserver et de transporter de l’argent, ce qui ne va pas sans difficulté. Les uns enterrent leurs économies, d’autres les confient à un coffre-fort, mais les mesures de protection sont plus drastiques quand il s’agit, comme le 8 août 1716, de transporter plus de 3 tonnes d’argent de Caen à Paris !

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La circulation monétaire générale est ensuite abordée en deux chapitres. Jérôme Jambu distingue trois périodes, celle de l’or, jusque vers 1550, celle de l’argent jusque vers 1640 et celle du billon, alors que l’or revient en force sur la fin de la période. Il montre aussi qu’au-delà de la théorie, il existe des usages curieux (et anciens) qui consistent à utiliser des monnaies décriées ou à surévaluer certaines espèces sans tenir compte de leur cours officiel. En 1538, par exemple, le royal d’or dont le cours officiel est de 44 sous 6 deniers vaut au cours réel 50 sous, preuve de la confiance que les populations ont en cette monnaie. Une réforme adoptée en 1577 met fin à ces pratiques, même si les campagnes gardent pendant quelques temps leurs mauvaises habitudes. Jérôme Jambu aborde ensuite l’invention des louis d’or et d’argent et les conséquences que ces nouvelles espèces ont sur l’économie normande. L’effet principal est de faire disparaître en partie les monnaies anciennes et étrangères, mais les manipulations monétaires de l’époque de Louis XIV viennent perturber le fonctionnement du nouveau système et aggravent la « disette des espèces ». Le retour à la stabilité en 1726 stabilise la circulation monétaire pour longtemps.

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Les monnaies sont concurrencées ou complétées par des billets de toutes sortes. Créés en 1701, les « billets de monnoye » circulent pendant une dizaine d’années mais souffrent de la méfiance des usagers qui préfèrent le métal au papier. Une deuxième tentative ne rencontre pas un franc succès avec les billets d’État (1715-1719). C’est surtout l’expérience de Law (1719-1720) qui enterre pour longtemps la monnaie fiduciaire. L’absence de confiance dans le papier-monnaie explique ces échecs répétés mais aussi le fait que les billets de monnaie n’étaient pas fractionnables : les billets d’État sont un moyen de paiement plus qu’une monnaie à proprement parler.

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L’ouvrage se termine sur le faux-monnayage et sa répression. On sait que l’imagination des fraudeurs est sans limite, mais trois pratiques dominent : le rognage, la détention d’espèces décriées et la fabrication de monnaies fausses. Toutes ces activités sont passibles de peines très graves, ce qui n’empêche pas certains de s’y livrer, et même le clergé n’échappe pas à la tentation. Jérôme Jambu raconte, par exemple, l’histoire de Louis de Renty, ancien abbé de Saint-Sever, qui est arrêté en juillet 1618 avec en sa possession des coins pour frapper de la fausse monnaie. Il s’empresse de demander à être jugé par la justice ecclésiastique, réputée plus souple. Grâce à un dossier bien complet, Jérôme Jambu reconstitue également une affaire de faux-monnayage, de sa découverte à sa sanction, qui, dans les années 1720-1730, se développe dans un rayon de 10 km autour de Périers. En Normandie comme ailleurs, les peines très lourdes prévues par la justice sont appliquées : deux faux-monnayeurs sont bouillis à Caen en 1508, d’autres sont pendus dans la première moitié du xviie siècle, tandis que le bannissement, les galères, les fustigations et les mutilations ne sont pas rares. Au-delà de l’aspect spectaculaire, une partie du chapitre est consacrée à la quantification du phénomène à partir des grandes fontes ordonnées dans les années 1720-1730.

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L’ouvrage comporte encore des « Annexes » (125 p.), sept cartes, une chronologie, un lexique, l’indication des sources et de la bibliographie, ainsi qu’un index. Les sources utilisées et détaillées en fin de volume sont particulièrement nombreuses et prouvent que l’auteur a été chercher l’information de façon très fine. De même, la bibliographie, même allégée pour la publication, est particulièrement fournie et permettra à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire économique de trouver leur bonheur. Les critiques sont vénielles. On relèvera tout d’abord les citations d’autorités en tête de chapitre qui ont un côté très désuet. Bien plus problématique est le choix de différencier les ateliers monétaires de Saint-Lô et de Caen, ce qui hache le récit et a pour résultat des redites. Il aurait sans doute été préférable de traiter l’ensemble de façon synthétique, ce qui aurait permis de réduire le nombre de pages, au moins pour certains chapitres. L’étude d’ateliers monétaires dans les provinces à l’époque moderne ouvre une voie nouvelle à la recherche. Elle appelle d’autres travaux du même genre qui permettront des comparaisons.

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Yves Coativy

Antonio Luis López Martínez, El Mercado taurino en los inicios de la tauromaquia moderna, Séville, Fundación Real Maestranza de Caballería de Sevilla-Fundación de Estudios Taurinos-Universidad de Sevilla, 2013, 681 p., 36 €

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Antonio Luis López Martínez n’est pas un inconnu pour les lecteurs d’Histoire et Sociétés Rurales puisqu’il y a publié récemment un article sur l’élevage des taureaux en Andalousie (hsr, n° 39). L’ouvrage qu’il vient de faire paraître s’inscrit dans le même esprit : ce n’est pas un travail d’aficionado destiné aux amateurs de corridas, mais celui d’un historien de l’économie qui a consacré toutes ses recherches à l’importance économique de l’activité taurine et de tout le petit monde qui tourne autour, ainsi que le fait remarquer d’emblée dans sa préface notre collègue Antonio-Miguel Bernal (p. 17-21).

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Il s’agit d’un ouvrage magnifiquement publié et illustré, fruit d’une collaboration entre l’université de Séville et la Real Maestranza, la société ou confrérie qui gère les arènes de Séville qui portent le même nom. Entière liberté a été laissée à l’auteur, ce qui lui a permis d’insérer, outre les 431 p. du texte proprement dit, 250 p. d’annexes comprenant notamment un résumé de tous les actes notariés, des centaines, provenant du millier de liasses ou registres qu’il a dépouillés, concernant les contrats avec les toreros (1784-1876), les achats et affermages de domaines par les éleveurs de taureaux de combat (1730-1875), les inventaires post-mortem des mêmes (1733-1893), les ventes de taureaux, la comptabilité des arènes de Séville (1730-1834) pour terminer avec la reproduction de quelques affiches anciennes. Cet inventaire permet de mesurer l’ampleur des dépouillements effectués par notre collègue et le sérieux avec lequel il a abordé un sujet généralement ignoré par l’immense bibliographie taurine. Il est complété par les index habituels, mais avec cette précision que l’index onomastique, au lieu de se contenter de classer les individus par ordre alphabétique, les distingue selon leur fonction : imprésarios, éleveurs, matadors, picadors et autres, ce qui évidemment ne peut que favoriser l’utilisation de cet ouvrage.

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L’ouvrage est divisé en quatre parties qui traitent de tous les aspects du marché taurin : l’entreprise et les imprésarios comprenant également l’achat des bêtes et leur transport d’un bout à l’autre de la péninsule ; les équipes (cuadrillas) de combattants, à pied et à cheval avec une étude fort détaillée des clauses contractuelles qui les lient aux organisateurs de spectacles ; l’élevage et surtout les éleveurs, les liens entre l’élevage des taureaux et l’activité agricole ayant été traité amplement par l’auteur dans un précédent ouvrage et, enfin, le développement du marché taurin et son expansion, dont les constructions d’arènes sont un indice visible, marché dont le centre est incontestablement Séville, qui fait l’objet du dernier chapitre. Tous ces aspects sont traités sur une longue période qui couvre les xviiie et xixe siècles, avec des incursions vers le siècle précédent et le vingtième.

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Malgré la masse de la documentation consultée et son caractère parcellaire (actes notariés), l’auteur ne tombe jamais dans la vaine érudition ou le pointillisme : les exemples, nombreux évidemment, sont choisis de telle sorte qu’ils éclairent et confortent le propos. Tout aussi éclairants sont les graphiques, comme ceux qui se rapportent aux prix des taureaux ou au salaire des toreros : ces derniers (n° 5, 6 et 7, p. 64-66) montrent par un simple graphe une évolution primordiale de la tauromachie au xviiie siècle, qui était certes connue, mais qui reçoit là une confirmation lumineuse : la place de plus importante que prennent les matadors à pied au détriment des toreros à cheval avec l’apparition des premières figures, comme Pepe Hillo ou Pedro Romero, à la fin du xviiie siècle. Le toreo à cheval, d’essence aristocratique, est remplacé par le toreo à pied, dont les vedettes sont issues du peuple, les picadors devenant lors de la réglementation de la tauromachie moderne, au xixe siècle, de simples subalternes, dépendant du matador. Tout cela se reflète dans le salaire des uns et des autres, les toreros à cheval qui étaient mieux payés que leurs collègues à pied dans la première moitié du siècle ne touchent plus que la moitié des émoluments perçus par les matadors et banderilleros dans les années 1790.

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On appréciera tout autant les chapitres consacrés aux éleveurs de taureaux de combat, dont la minutie permet de s’inscrire en faux contre toutes les légendes qui courent sur ces dynasties de grands propriétaires terriens et qu’ils contribuent à entretenir. Ayant retrouvé actes de baptêmes et de mariage, contrats d’achats de terres et autres biens immobiliers, locations de domaines, achats de bétail, inventaires après-décès et testaments, l’auteur n’a aucun mal à rétablir la vérité et à tordre le cou à ces légendes qui se propagent d’ouvrage en ouvrage, sans que personne ne prenne la peine de vérifier. On appréciera particulièrement la reconstruction de la trajectoire du plus emblématique de ces éleveurs, Miura, dont les taureaux ont sur la conscience la mort de bien des toreros, depuis le fondateur de la dynastie, simple compagnon chapelier dans le premier tiers du xixe siècle, jusqu’à ses descendants qui possèdent encore l’élevage aujourd’hui (p. 373-385).

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Inutile de poursuivre : on aura compris tout l’intérêt de cet ouvrage dont je ne peux que recommander chaudement la lecture.

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Francis Brumont

Fabrice Boudjaaba (dir.), Le Travail et la famille en milieu rural, xvie-xxie siècle, Rennes, pur, 2014, 282 p., 19 €, isbn 978-2-7535-2910-6

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Le recueil de textes paru sous la direction de Fabrice Boudjaaba s’intéresse au travail et aux formes de reproduction sociale dans le monde rural – notamment dans les régions où le partage est égalitaire – à l’époque moderne et contemporaine en France, Italie et Espagne. Il propose une approche ciblée au sujet : étudier la reproduction sociale en milieu rural en mettant au premier plan le travail et son corollaire, la formation. De ce point de vue, le recueil modifie la perspective classique des études concernant le monde rural, attachées à la description de formes de transmission et aux liens entre structures du groupe domestique et régime agricole. L’ouvrage propose une réflexion sur le rôle du travail et de la formation non seulement dans une optique de continuation de l’exploitation familiale mais surtout comme moyen pour réaliser des parcours individuels de mobilité sociale et/ou professionnelle dans lesquels les individus, suivant leurs propres aspirations plutôt que la logique du groupe parental, arrivent parfois à s’éloigner du milieu rural. Cette perspective contribue à la remise en cause de l’immobilité sociale et professionnelle du monde paysan ; en même temps il questionne la primauté des logiques de cohésion familiale qui viseraient surtout à la conservation et à la transmission des biens fonciers.

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Un premier groupe de textes interroge les solidarités et les tensions engendrées par le travail dans les ménages paysans – et par là, la nature de ce travail. Celui-ci se base sur l’engagement – souvent non formalisé et donc invisible – de tous les membres de la famille, un trait typique du monde rural capable de perdurer même à l’époque des grands changements dans la production agricole, depuis la Lombardie du xvie siècle (étudiée par Matteo Di Tullio) jusqu’aux entreprises agricoles du xxe siècle. Pourtant, dans les sociétés rurales, et notamment dans celles où le partage est égalitaire, la collaboration dans la gestion des exploitations est le résultat d’un choix. Cela ressort de l’enquête comparative menée en France et en Espagne respectivement par Fabrice Boudjaaba et Francisco Garcia Gonzales, qui montre que dans la région de Vernon (Normandie) et en Sierra de l’Alcaraz (actuelle Castilla-Mancha) au cours du xviiie siècle, les collaborations familiales ne résultent pas des mécanismes contraignants de la transmission mais d’actions qui, procédant de la volonté des individus, sont orientées vers l’optimisation des ressources. Ces collaborations « désirées » sont pourtant difficiles à saisir car elles prennent la forme d’échanges de travail et de services, de partage de bétail et d’outils, d’entraide non formalisée et souvent transitoire, bref des actions à faible traçabilité. À cette règle n’échappent pas les emprunts d’argent, comme le montre Laurent Herment qui interroge les solidarités dans les fratries de la région du Gâtinais au milieu du xixe siècle par le biais des inventaires après décès, un choix documentaire qui montre toute sa faiblesse par rapport aux questions soulevées. En revanche ces documents se révèlent pertinents pour saisir les équilibres de pouvoir ou la fluidité des rôles au sein des familles paysannes. Au xviiie siècle, les femmes de marins bretons en l’absence de leurs maris, travaillent la terre et s’engagent dans d’autres activités économiques et sociales (Emmanuelle Charpentier). Plus complexes sont les dynamiques autour de l’usine de traitement des déchets de soie de la Schappe de Briançon à l’époque de la première industrialisation. Ici, dans un contexte de migrations saisonnières masculines et de pluriactivité, ce travail connaît une fortune diverse. Si dans un premier temps il entre en concurrence avec les pratiques migratoires, au début du xixe siècle, il devient le débouché des filles de paysans repreneuses des exploitations familiales, qui y ont recours pour intégrer les revenus ruraux et pour financer les départs, tandis que l’émigration, probablement bien plus prometteuse en termes économiques et d’épanouissement personnel, reste l’affaire des hommes (Frank Dellion).

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Un volet thématique original du recueil s’intéresse à l’éducation des jeunes paysan(ne)s : les parcours de formation des filles et des garçons révèlent des inégalités profondes dans l’accès à la scolarisation mais aussi dans la qualité de la formation reçue. Pour les filles l’éducation est un instrument à double tranchant, non dépourvue d’ambiguïtés. L’étude de Carmen Sarasúa, consacrée aux écoles rurales de l’Espagne au xixe siècle, montre que dans les familles paysannes il y a une volonté d’assurer l’éducation des filles, notamment là où un système de financement des écoles est mis en place par le soin et l’argent des parents. Mais les contenus de la formation reposent sur des modèles culturels et sociaux sexués. Les filles reçoivent une éducation qui exalte leur rôle de mères et de femmes au foyer (à travers l’enseignement de la couture et de la broderie, mais aussi du catéchisme). Ces mêmes traits caractérisent les programmes pédagogiques des écoles agricoles ménagères, avec pour conséquence de grandes inégalités. Non seulement ces écoles agricoles deviennent « un moyen d’écarter les jeunes filles de la transmission du métier d’agriculteur » (Jean-Louis Escudier, p. 151), mais le manque de qualification formelle (qui n’empêche pas que les femmes aient acquis des compétences en travaillant dans l’entreprise familiale) permet de justifier les disparités salariales entre hommes et femmes.

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Un troisième volet de recherches porte explicitement sur la reproduction sociale. Les paysan(ne)s apparaissent comme porteurs conscients d’aspirations de mobilité individuelle. Ainsi, un groupe de familles picardes étudiées par Hervé Bennezon part à la conquête du monde urbain en tissant des réseaux sociaux et d’alliance ciblés, dans lesquels l’alphabétisation et l’acquisition d’une culture tiennent une place de première importance. La possibilité/volonté de suivre des aspirations personnelles ressort aussi des mots d’un groupe de paysans interviewés par David Celetti qui – en dépit du titre du texte, « destin paysan » – racontent leur hésitations et leurs choix de vie à l’heure de l’essor de la grande propriété foncière et des changements économiques qui en résultent en Vénétie entre le xixe et le xxe siècle. Une fois encore, une perspective genrée permet de saisir la stratification des mécanismes de reproduction sociale et l’ambiguïté de la variable éducation. En Anjou, durant la première moitié du xxe siècle, les jeunes paysannes alternent le travail à la campagne avec des métiers d’artisanat et de service mais, une fois l’école terminée, elles rêvent d’entrer en apprentissage dans les métiers féminins (couturière, infirmière, institutrice etc.) qui leur semblent offrir une voie pour échapper au travail de la terre (Frédérique El Amrani). En réalité, dans un contexte social plutôt refermé sur lui-même, une partie seulement d’entre elles réalisera ses aspirations. L’étude ethnographique menée par Céline Bessière et Sibylle Gollac montre que dans les familles de fermiers indépendants d’aujourd’hui, le choix d’un investissement majeur dans les études concerne les enfants (filles et garçons) qui ne sont pas destinés à poursuivre l’entreprise, et cela dans le but de les éloigner de l’exploitation. En revanche, le privilège (ou le fardeau ?) de sa reprise revient au fils aîné, du moins c’est ce qu’attendent les parents, et cela sans tenir en aucune considération le fait que les autres enfants aient assuré pendant des années un travail gratuit et une disponibilité totale à la cause de l’entreprise familiale. Finalement, en s’appuyant sur deux recherches quantitatives récentes menées par l’insee, l’étude de Christophe Giraud montre que si la mère n’est pas engagée dans l’exploitation agricole mais dans un métier salarié, la fille a plus de chances de la suivre en dehors du milieu rural, tandis que la fille de parents employés dans l’agriculture restera dans le même milieu, non pas grâce à une formation adéquate (ce qui est réservé au fils repreneur de l’entreprise) mais via le mariage, ce qui, au fond, contribue encore une fois à dévaloriser le travail féminin en milieu rural.

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Pour conclure, les textes présentés dans ce recueil se caractérisent par une grande variété de sources, de contextes et de résultats, mais dans l’ensemble le livre est fort utile pour réfléchir à des aspects encore opaques du monde rural. La prise en compte des pratiques du travail valorise les aspirations et les parcours individuels, à leur tour soumis aux contraintes fortes du genre et aux attentes sociales, mais témoigne aussi de l’existence d’espaces de choix dans un milieu encore souvent perçu a priori comme peu mobile. Si la difficulté à creuser un tel sujet apparaît dans le fait que la majorité des études du recueil se concentrent entre les xixe et xxie siècles, le livre contribue à sensibiliser les historien(n)es du monde rural préindustriel à de nouvelles pistes de recherche (du rôle du travail et de la formation aux formes de mobilités sociales et professionnelles, d’une approche genrée des problématiques à la prise en compte des formes d’entraide informelles autant que des espaces de choix des individus) pour sortir définitivement du stéréotype du « village immobile ».

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Beatrice Zucca Micheletto

Claude Bruneel, Jean-Marie Duvosquel, Philippe Guignet, René Vermeir (dir.), Les « Trente Glorieuses » (circa 1600 - circa 1630) : Pays-Bas méridionaux et France septentrionale, Bruxelles, coll. « Archives et Bibliothèque de Belgique », n° spécial 84, 2010, 425 p.

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Les histoires nationales et régionales comportent toutes des époques dorées dont l’éclat particulier est d’autant plus vif qu’il contraste avec la noirceur des périodes qui les encadrent. Dans l’historiographie des anciens Pays-Bas méridionaux, le temps des archiducs Albert et Isabelle (1598-1633) fait figure d’âge d’or, succédant à une période sombre et agitée sur le plan politique et religieux, la seconde partie du xvie siècle, et précédant plusieurs décennies de guerres et de malheurs ininterrompus. Même si, comme le rappelle Philippe Guignet dans l’introduction de l’ouvrage, cette parenthèse enchantée a été l’objet de visions contrastées n’échappant pas parfois à l’outrance de la polémique, elle reste un moment clé dans la mémoire collective et dans l’histoire des territoires qui forment l’actuelle Belgique et les provinces françaises du nord.

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Issu d’une recherche collective impulsée par Claude Bruneel, Jean-Marie Duvosquel, Philippe Guignet et René Vermeir, l’ouvrage ici recensé est le fruit d’un colloque organisé les 22 et 23 mars 2007 à Lille, complété par une journée d’étude le 5 octobre de la même année. Il vise à proposer une vision aussi fine, précise et nuancée que possible de ces « Trente Glorieuses » en multipliant les angles de vue et les terrains d’étude. L’ouvrage, qui rassemble une vingtaine de contributions, est structuré en quatre parties.

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Intitulée « pouvoir politique, recomposition des élites dirigeantes et reconquête catholique », la première partie de l’ouvrage aborde la période sous l’angle politique et religieux. Frédéric Lebrecht montre ainsi l’importance des lignages de la noblesse locale dans l’exercice du pouvoir par les archiducs au travers de l’exemple des Lalaing. Philippe Guignet s’intéresse au mode de gouvernance des villes au travers de l’étude comparée des recompositions des oligarchies municipales de cinq grands échevinages (Bruxelles, Tournai, Mons, Valenciennes et Lille) au cours de la période 1500-1675. Frédéric Caron étudie les évolutions des armatures corporatives pendant le premier tiers du xviie siècle à Douai et à Valenciennes, montrant par exemple le rôle moteur des corporations dans la mise en œuvre de la Réforme catholique. Philippe Desmette et Marie-Claude Dinet-Lecomte mettent en lumière les acteurs et les aspects de la reconquête catholique, le premier en étudiant les procédures de nominations épiscopales, la seconde en illustrant – au travers de l’étude des cas d’Amiens, d’Arras et de Douai – le processus d’invasion conventuelle caractéristique de la Contre-Réforme dans les Pays-Bas méridionaux et dans la France du Nord. Les Pays-Bas méridionaux furent également une terre de refuge pour les catholiques anglais contraints à l’exil par la politique anticatholique d’Élisabeth Ière. Liesbeth De Frenne met ainsi en valeur l’implantation et les stratégies de survie des communautés catholiques anglaises protégées et soutenues par les archiducs.

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La seconde partie de l’ouvrage étudie la période sous l’angle économique, démographique et social, tentant de cerner au plus près les réalités des conjonctures afin de vérifier, de nuancer ou d’infirmer le caractère glorieux de cet âge d’or magnifié dès le xviie siècle. Trois contributions concernent les villes, trois autres les campagnes.

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Alain Lottin, à partir de l’exemple lillois, montre que si la période est globalement caractérisée par un retour de la prospérité, cela ne doit pas conduire à occulter ni les crises de 1607-1608 et de 1617-1621, ni un certain essoufflement de la croissance après 1621 ouvrant un « temps divers et nébuleux ». Yves Junot, en étudiant l’économie et la société à Tournai et à Valenciennes, s’interroge sur le caractère des mutations économiques en cours à cette époque. Si la reprise économique est évidente, elle s’accompagne aussi d’une reconversion profonde des activités économiques de Valenciennes qui, face au déclin des industries lainières, trouve un nouveau souffle dans le travail du lin. On assiste donc bien à de profondes et durables recompositions régionales qui s’accompagnent d’une réorganisation des réseaux marchands et d’une modernisation de l’appareil de production. Globalement, les effets conjugués de la croissance démographique et d’une conjoncture économique favorable stimulent les activités agroalimentaires urbaines, principalement celles des bouchers et des brasseurs. Les brasseurs tournaisiens connaissent alors sans conteste un âge d’or : la production de bière connaît une croissance de 60 % en une trentaine d’années, croissance doublement stimulée par un marché local en expansion et par une augmentation spectaculaire de la demande extérieure (les exportations augmentent de plus de 200 % pendant la période !). Le partage des fruits de la croissance reste cependant inégal entre des élites marchandes de plus en plus soucieuses d’accéder à la noblesse et des ouvriers miséreux, parfois contraints à l’exil, et dont les conditions de rémunération semblent se dégrader, en partie à cause du développement de la proto-industrie textile en milieu rural qui tend à tirer les salaires vers le bas. C’est également sur une note sombre que se conclut l’étude des populations urbaines dans la contribution de Catherine Delhaye-Marle qui aborde la question de la récurrence de la peste à Valenciennes entre 1600 et 1638.

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Les trois contributions sur les campagnes intéresseront bien entendu plus particulièrement les lecteurs de cette revue. La première, intitulée « Conjonctures démographiques en milieu rural (1575-1650). Le miroir des visites décanales en Brabant et en Flandre » est due à Claude Bruneel. À travers l’examen critique de l’évolution du nombre des communiants au sein des onze doyennés ruraux de l’archevêché de Malines, et malgré le caractère fragmentaire et lacunaire de la documentation, l’auteur se livre à une habile et fine reconstitution de la conjoncture démographique de la période. La conjonction des effets des guerres religieuses, des épidémies et de l’émigration concourent à faire du dernier quart du xvie siècle une période catastrophique sur le plan démographique : le nombre de communiants a globalement reculé au minimum de 60 à 70 % environ. La reprise démographique s’amorce dès les années 1590, en partie causée par le retour des populations, mais elle est fragile et variable selon les doyennés étudiés. Néanmoins, le premier xviie siècle est bien une période de rattrapage démographique qui suffit à peine à permettre aux campagnes brabançonnes et flamandes de retrouver leur niveau de population attesté vers 1575. La seconde contribution sur les campagnes est une courte étude de Dominique Rosselle sur la conjoncture agricole de la gouvernance de Béthune. Celle-ci peut être découpée en trois phases clairement individualisées. Après une phase de récupération (1598-1615) lors de laquelle les villages se repeuplent et les champs sont remis en culture, relançant ainsi l’activité économique de la région, la période 1615-1630 est beaucoup plus incertaine, bonnes et mauvaises années se succédant, et marquée par un retour périodique des crises de subsistance. Il faut attendre la fin de la période (1630-1635) pour assister à un redressement plus net de la situation économique, redressement dû en partie à un redémarrage et une mutation des activités textiles en milieu rural, l’essor du travail du lin prenant le relais de celui de la laine. La période est donc plus un temps de récupération qu’un âge d’or. Dans une troisième et dernière étude consacrée aux campagnes, Jean-Marie Yante se penche sur la conjoncture industrielle et commerciale du pays de Luxembourg-Chiny qu’il retrace à partir de l’étude de sources fiscales relatives à la perception de taxes sur le trafic routier et les transactions commerciales. Malgré les inévitables décalages locaux dus à la multiplicité des points d’observation, le premier tiers du xviie siècle apparaît bien, pour la région étudiée, comme une période de croissance économique soutenue.

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La troisième partie de l’ouvrage, intitulée « éducation, culture et fêtes », regroupe quatre contributions. Philippe Marchand étudie les conditions d’installation des collèges jésuites dans les Pays-Bas méridionaux pendant la période 1598-1633 (18 des 26 collèges créés pendant la période dans l’aire géographique étudiée le sont par la Compagnie de Jésus). Olivia Sauvages rappelle l’âge d’or qu’a constitué la période pour les libraires douaisiens dans un contexte spirituel et politique où le livre et le libraire sont des acteurs-clés de la Réforme catholique. Quant aux fêtes, elles sont étudiées au travers de deux exemples : la « Joyeuse Entrée » des Archiducs à Lille en février 1600 (Alexis Donetzkoff) et les festivités du papegai en 1615 à Bruxelles bien connues par une série de huit tableaux monumentaux de Denijs van Alsloot dont Sabine van Sprang décrypte le message et les usages politiques.

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La dernière partie de l’ouvrage dépasse le cadre géographique principal du volume en proposant un regard sur des espaces périphériques : Franche-Comté, Lorraine, principauté de Liège. Philippe Martin et Fabienne Henryot soulignent ainsi les liens multiples – tout à la fois économiques, spirituels et culturels – qui unissent la Lorraine et les Pays-Bas. On notera pour l’historien ruraliste l’intérêt de la contribution de Paul Delsalle sur les « tibériades », représentations picturales des villages et de leur finage dans les pays d’obédience bourguignonne réalisées dans le but d’aider à la résolution des litiges frontaliers. Leur analyse critique peut fournir de nombreux renseignements sur les paysages agraires, sur la morphologie des villages et sur les constructions rurales.

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Amené à faire date, cet ouvrage permet une approche extrêmement fine et nuancée du temps des archiducs Albert et Isabelle. Au-delà des formules toutes faites et des mythologies régionales, la portée heuristique de la transposition du concept de « Trente Glorieuses » aux Pays-Bas méridionaux du premier tiers du xviie siècle s’avère ici particulièrement évidente. Glorieuse, la période le fut assurément plus sur le plan culturel et religieux que sur le plan économique et social pour lequel le qualificatif est à manier avec beaucoup plus de précautions. Comme le soulignent Claude Bruneel et Philippe Guignet dans la conclusion de l’ouvrage, l’intérêt de la formule est au moins d’avoir relancé le débat et suscité la tenue d’un colloque dont la publication des actes permet de prendre la mesure des dernières avancées de la recherche historique sur une période-clé de l’histoire des provinces du nord-ouest de l’Europe.

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Olivier Jandot

Jérôme-Luther Viret, La Famille normande. Mobilité et frustrations sociales au siècle des Lumières, préface de Gérard Béaur, Rennes, pur, 2013, 431 p., 22 €

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Familles, droit, démographie : telle est la triple approche, centrée sur Argences, un gros bourg de Basse-Normandie, entreprise par Jérôme-Luther Viret et présentée dans cet ouvrage dense et synthétique, issu de la thèse d’habilitation de l’auteur. 125 figures, tableaux et graphiques, insérés dans le corps du texte et en annexes rendent compte de son gros travail de dépouillement d’archives des séries B, C, E, H du Calvados et de la Seine-Maritime (avec des registres paroissiaux). C’est en croisant ces sources que l’auteur s’efforce de cerner les caractéristiques de l’évolution de la reproduction sociale à Argences et de répondre à l’interrogation suscitée par plusieurs traits paradoxaux qui résultent de son enquête.

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Premier paradoxe : la coutume normande qui régit le droit privé des familles (réglant la transmission des biens patrimoniaux), quoiqu’égalitaire dans ses fondements, exclut les filles de la succession, même si des correctifs sont peu à peu introduits au cours du xviiie siècle. Cette « éviction des filles » (p. 25) est une spécialité normande et n’est pratiquée que lorsque la fratrie comporte des garçons. L’auteur conclut à un primat de la masculinité mais non du patriarcat puisque c’est le lignage et sa logique qui l’emportent sur l’individu et ses volontés : l’égalité masculine est privilégiée (p. 32-39).

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La prédominance du partage successoral avec éviction des filles prédispose à l’émiettement des patrimoines fonciers et à l’appauvrissement des lignées de petits paysans. À Argences, les catégories moyennes de la population voient leurs positions sociales s’éroder au cours du xviiie siècle. Pourtant, second paradoxe, la population de ce bourg ne cesse de s’accroître et, au cours de ce même siècle, elle triple, passant de 104 feux en 1700 à 289 feux en 1789, en raison d’un bilan démographique positif ! Jérôme-Luther Viret s’interroge alors sur la dimension proprement sociale de la reproduction en étudiant toutes les formes de la mobilité, au moyen d’une étude du marché de la terre et des ressources : « On doit mesurer l’érosion des revenus, à mesure que les partages divisent les biens familiaux, les progrès commerciaux et agricoles, la rareté des réussites » (p. 16). Une des clés du mystère d’Argences résulte de la dynamique migratoire normande, issue du « principe d’établissement des enfants hors de la maison des parents ». Le croît naturel vigoureux mais ralenti après les années 1760 est alors relayé par un solde migratoire positif, dû à l’attractivité d’Argences, « pour partie économique, pour partie fiscale » (p. 17). Le bilan, cependant, est semi-malthusien : la pression démographique ne trouve pas d’issue vers le haut mais dans la paupérisation d’une majorité.

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Trois parties vont guider la compréhension de ces mécanismes. La première, en référence au modèle provençal d’exclusion des filles analysé par Alain Collomp, s’intitule : « L’autre pays de la préférence masculine » et s’intéresse au système juridique et à la transmission familiale à Argences ; la deuxième partie est consacrée au problème de l’accaparement des ressources et la troisième, plus ramassée, veut mettre les familles et la réalité de leurs évolutions à l’épreuve de la mobilité sociale.

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La référence première est donc la coutume normande, dont nous est proposée une savante exégèse. Égalitaire à l’instar de la majorité des corpus de droit privé de l’Ouest, elle prémunit contre le morcellement successoral et les aliénations volontaires. Son égalité rigoureuse qui ne comporte aucune tentative d’établissement de préciput roturier ne vaut qu’entre frères. Les filles sont donc évincées de la succession, plutôt qu’exclues, sauf pour une minorité qui sont mariées sans aucune dotation. Dans ce monde rural, la réserve aux fils prévaut, qui inclut l’ensemble des biens, toute nature confondue pour une proportion des 2/3 et reste intangible vis-à-vis de tout acte de transmission/disposition. Les fils, sans hiérarchie entre eux, sont disposés à avoir la main haute sur cette réserve successorale et peuvent réduire après la mort du père la fraction dotale immeuble et meuble que celui-ci avait promis à leur sœur ; les 4/5e des filles mariées ne reçoivent en dot que le tiers de la succession (p. 134) et doivent aller travailler (ce que l’auteur traitera ailleurs). Le mariage avenant est dû par les frères à leur sœur après le décès du père, mais celle-ci ne peut rien rapporter à la succession afin d’éviter qu’elle n’en prenne une part en nature. Ce régime dotal ne prévoit par ailleurs aucune communauté de biens entre époux, en raison d’une véritable obsession de l’inaliénabilité qui, selon l’auteur, protègerait « la femme et le lignage » (p. 33), par une représentation masculine à l’infini. Le douaire promis par l’époux est « médiocre » et équivaut à 1/3 de la dot. Les veuves doivent se contenter de leurs reprises et/ou de leur travail et ne bénéficient d’aucun bénéfice d’émoluments, alors qu’elles sont tenues aux dettes. Une sur cinq cohabite avec un fils surtout lorsque celui-ci est unique. 5 % doivent renoncer à leurs avantages en raison des dettes du ménage : Jérôme-Luther Viret évoque une « vieillesse féminine abandonnée » (p. 105).

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Néanmoins, des formes d’aliénabilité sont pratiquées (a priori, de plus en plus) et le recours aux archives judiciaires montre que les frères agissent aussi pour préserver la part des fils de leur sœur. Il est également facile de soustraire des meubles, fort nécessaires dans le quotidien paysan. Par révision de la coutume en 1583, les veuves se voient autorisées à détenir la moitié des conquêts en bourgage [assimilés aux meubles] et se voient amenées à participer aux gains du ménage, « au détriment des fils » selon Jérôme-Luther Viret (p. 82). Pourtant, le douaire sert de tiers coutumier inaliénable aux enfants renonçant à la succession. Quant à l’époux tuteur des enfants, il reçoit un droit de viduité sur la totalité des immeubles de l’épouse, exception normande notable (et auvergnate). Au préalable, l’introduction du don mobil au xvie siècle accorde au mari sans retour une proportion de biens dotaux fixée après 1720 au tiers. Pour les épouses, « avec le temps, l’idée de légitime progresse contre l’exclusion coutumière et contre le mariage avenant » (p. 133) mais le droit à la réserve reste le fait des journaliers qui ont des difficultés pour doter leurs filles au jour du mariage. Les clauses de reprise des paraphernaux [ici, les effets de la veuve] sont modifiés à la fin du xviiie siècle : désormais, les veuves peuvent conserver du tiers à la moitié des meubles en propriété. Ce remport des meubles des épouses se voit renforcé par des clauses de don mutuel ou, après 1762, de réversibilité du don mobil en cas de prédécès de l’époux. L’historien nuance : le don mutuel ne concerne pas le monde du commerce mais celui des journaliers et des domestiques. Le couple semble ainsi prendre consistance dans le droit et la pratique quoique cela ne profite pas à l’« ascension des ménages » (p. 135) en raison d’un accès aux ressources bloqué par l’accaparement des dominants, dont l’étude fait l’objet de la deuxième partie.

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Celle-ci effectue un tour d’horizon des structures politiques et économiques dans lesquelles est inséré le bourg d’Argences, un « bourg de contact » (p. 144) qui comprend 22 paroisses, un terroir de labours enserré par la grande propriété ecclésiastique (l’abbaye de Fécamp) et nobiliaire, quoique l’alleu et le bourgage résistent. 59 % de la population se partagent 6 % du terroir, malgré l’exclusion des filles, ce qui ouvre le débat sur l’effet des restrictions successorales (et démographiques ?), renvoyé par l’auteur à un autre ouvrage (p. 282). Caractérisée par un croît naturel de 2,4 au xviiie siècle, la population, qui passe de 504 à 1244 habitants entre 1710 et 1780, se diversifie et le « dynamisme » de ces 65 métiers, dont la boucherie (p. 153), contribue à expliquer un solde migratoire positif dû à l’arrivée de forains et d’artisans démunis qui se détournent de Caen : ces arrivées sont connues par les tables des collecteurs d’impôt. Elles occasionnent un déficit de masculinité en raison de la nature des activités de domestiques induites. Les nouveaux venus sont moins qualifiés qu’au début du siècle. La mobilité sociale générale sera donc encore plus intergénérationnelle que migratoire.

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Dans ce contexte de lent appauvrissement, l’abbaye de Fécamp détient solidement les sources de revenus fiscaux (banalités et dîmes) ainsi que différents et importants droits seigneuriaux, tels les charges prises à ferme (celle du tabellion seigneurial, appuyé par l’intendant dans le conflit qui l’oppose au notaire royal en 1763 ; ce dernier finit ruiné) ou les droits sur les foires et marchés. La communauté d’habitants s’allie souvent avec la petite noblesse locale et les curés contre les augmentations d’impôts exigés par les religieux, qui exercent la haute-justice sur la baronnie d’Argences. Leurs pouvoirs de police sont alors décrits et analysés, donnant l’occasion à Jérôme-Luther Viret « d’évaluer la possibilité d’action [des institutions communautaires] et leur rôle dans l’accès aux ressources » (p. 193). La résistance peut prendre des formes inattendues, comme celle de la compagnie du saint-sacrement locale qui manifeste un véritable « contre-pouvoir » à l’occasion d’une affaire de syndic abusif et radié (p. 221-223). Il arrive parfois que l’abbaye si puissante doive s’adresser aux institutions judiciaires centrales (le Grand Conseil) parce que les juges locaux, pourtant nommés par elle, ne sont pas « indépendants » et prennent par exemple le parti d’un seigneur, inhumé dans le chœur de l’église du centre contre le consentement des religieux qui détiennent les droits honorifiques. Pour autant, cette justice seigneuriale semble fort partiale.

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Dans ce contexte de grande dépendance, un dossier crucial est ouvert, en rapport avec l’accès aux ressources, qui a fait l’objet d’un important renouvellement historiographique : celui du marché foncier, tant à la vente qu’à la location. Constitue-t-il « un effet secondaire des modes de succession ou un élément central et moteur des systèmes de reproduction » (p. 229) ? La réponse est lapidaire : « L’adaptation des surfaces cultivées au cycle de vie et à la force de travail, n’a pu concerner qu’un nombre de plus en plus réduit de propriétaires-exploitants » (p. 276). Le marché foncier paraît en effet dominé par l’offre quoique celle-ci soit bien moins sensible après 1770 à la conjoncture des prix qu’au xviie siècle. Le revenu est plutôt le facteur décisif : à Argences, on compte deux ventes pour une fieffe (bail à rente perpétuelle). Les journaliers, ceux qui vendent le plus (des jardins et labours), sont les perdants, contrairement aux artisans, marchands et laboureurs, talonnés par les professions libérales et les officiers. Jusqu’en 1770, la circulation des terres par voie successorale devance un marché foncier peu actif, soumis continument à une forte composante intrafamiliale (27 % des transactions), dominée par la germanité masculine. Le retrait lignager est donc important (7,1 % des transactions). Néanmoins, dans le dernier tiers du xviiie siècle, le marché n’est plus structuré par la parenté : celle-ci ne monopolise plus un type précis de biens (les maisons et jardins). Les actes immobiliers mobilisent des instruments du crédit (à court et long terme) pour 64 % d’entre eux contre 55 % pour des échanges de marchandises, de montant 3 à 4 fois supérieur ; le crédit à court terme domine de plus en plus, et la justice est souvent sollicitée par des affaires au contentieux. Deux groupes bien distincts sont repérés : les journaliers et valets sont en général débiteurs des marchands et officiers qui détiennent la majorité des créances, y compris sur les pauvres veuves (13 % pour la vente de rentes, p. 272). Les propriétaires fonciers tendent alors à diminuer le nombre de leurs locataires pour éviter les occasions de conflit. Le marché locatif se contracte entre quelques gros fermiers et des micro-locataires ; il permet à 16,4 % seulement de l’effectif des journaliers de devenir laboureurs. Il reste donc une partie importante de la population d’Argences qui dépend de son salaire et d’une petite production artisanale, dans un contexte de laminage de la classe moyenne inférieure.

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C’est l’objet de la troisième partie que d’étudier les paramètres de la mobilité sociale proprement dite, c’est-à-dire la provenance et à la répartition des revenus, d’après les rôles de taille. Ceux-ci permettent de reconstituer des trajectoires professionnelles individuelles et un contexte de polarisation des revenus, entre les bénéficiaires de la croissance agricole et la masse des travailleurs. La réponse de ces derniers réside dans la pluriactivité : ils choisissent le cumul des activités agricole et artisanales plutôt que la polyvalence et l’exercice simultané de quelques professions spécialisées. Mais la mobilité générationnelle reste 4,3 fois plus souvent descendante qu’ascendante (p. 322). La Révolution qui a introduit l’obligation d’égalité entre cohéritiers mâles et femelles entraîne un changement « plus complet en matière successorale qu’en matière matrimoniale », avec cependant une protection plus équitable du conjoint survivant (p. 341). Néanmoins, la conclusion de cette magistrale étude est empreinte de pessimisme rétroactif : dans un système de grande propriété seigneuriale, le régime coutumier et le partage égalitaire ont constitué la voie royale de la pulvérisation foncière et de celle des chances.

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Claire Chatelain

Chloé Gaboriaux, La République en quête de citoyens : les républicains français face au bonapartisme rural, 1848-1880, préface de Sudhir Hazareesingh, Paris, Presses de Sciences Po, 2010, 368 p., 28,5 €

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La thèse de sciences politiques de Choé Gaboriaux, reprise dans La République en quête de citoyens, est consacrée à un thème familier aux historiens du politique (Maurice Agulhon, Annie Bleton-Ruget, Jean-Luc Mayaud, Gilles Pécout, etc.), à savoir la manière dont les républicains français du xixe siècle ont entrepris la conquête électorale des campagnes. Si une bibliographie significative figure en fin de volume, il n’en va malheureusement pas de même pour les sources, acte éditorial d’autant plus regrettable que l’auteure s’appuie beaucoup sur les articles, études, reportages produits par des observateurs britanniques, choix original et qui offre une vision judicieusement décalée, souvent pertinente, et qui permet de ne pas se contenter d’une reprise de sources déjà largement exploitées par les historiens ruralistes cités précédemment. L’objectif de Choé Gaboriaux est d’étudier, à travers la figure du paysan, majoritaire dans le corps social, la représentation du peuple par les républicains qui défendent cette notion depuis 1789. Elle estime qu’il s’agissait jusqu’en 1848 d’une abstraction que le vote rural de décembre en faveur de Louis-Napoléon Bonaparte contraint les républicains à interroger avec plus de netteté. Elle retient surtout des ouvrages à caractère de sources (essais, mémoires), conjugués aux débats parlementaires et articles de presse, mettant donc davantage l’accent sur la perception des paysans par les républicains que sur le discours de ces derniers à l’égard des ruraux (qui aurait davantage été repérable dans les professions de foi). Ce renversement de perspective constitue l’une des originalités de l’ouvrage. Choé Gaboriaux rappelle tout d’abord la surprise peinée des républicains lors des premiers scrutins au suffrage universel (masculin). Si cette première partie peut paraître nécessaire à l’économie générale de l’ouvrage, elle est aussi la moins inédite. Sa périodisation ne bouleverse pas les connaissances historiques : à une phase d’espoirs déçus (1848) succèdent une période d’agacement face au vote rural bonapartiste (le Second Empire) et un temps de rencontre durant lequel les républicains font montre d’acculturation (la IIIe République). Plus novatrice est la réflexion consacrée à la décentralisation et, plus largement, à la dimension locale de la citoyenneté. Peu à peu, la vie politique communale apparaît comme un lieu propice à son expression, dépassant le vote au chef-lieu de canton. L’auteure redonne également force et vigueur à un intellectuel républicain dont le nom est connu mais dont l’œuvre n’est pas toujours lue, Eugène Ténot. L’historien célèbre de la résistance au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte publie en 1965 Le Suffrage universel et les paysans. Dans cet ouvrage, il constate la force des habitudes en matière d’obéissance, pointe l’importance de l’éducation et relativise le rôle des pressions administratives dans le vote rural. Ce faisant, Eugène Ténot pose clairement la question du manque d’adhésion des paysans au républicanisme.

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L’analyse du corpus documentaire retenu par Chloé Gaboriaux est généralement très fine et globalement réussie. Quelques regrets peuvent toutefois être formulés. Le bonapartisme rural, pourtant explicitement mentionné dans le sous-titre de l’ouvrage, n’est pas aussi largement traité qu’on pourrait le penser, qu’il s’agisse de sa composition, de sa persistance dans certaines régions françaises après la chute du Second Empire, de la filiation parfois repérée entre ce courant et le radicalisme qui lui succède dans plusieurs de ses bastions. Alors que Choé Gaboriaux a beaucoup utilisé la presse britannique, la dimension comparée demeure pratiquement absente de sa réflexion alors même que la difficulté d’implantation des républicains et, plus largement, des familles politiques démocrates dans les campagnes est également observable dans d’autres pays européens. Enfin, le regard plus amène des républicains envers les valeurs paysannes (ou supposées telles) aurait pu être davantage mis en relation avec la répression de la Commune et plus largement du mouvement ouvrier dans les années 1870, qui contraint la gauche de gouvernement à s’appuyer sur des couches sociales différentes de celles qui accordaient leur soutien aux républicains d’opposition sous le Second Empire. En dépit de ces remarques et du fait que son travail s’apparente parfois plus à une relecture qu’à une véritable redécouverte, l’ouvrage de Choé Gaboriaux exprime une réflexion stimulante sur la représentation des campagnes parmi les élites républicaines mais aussi sur la conception du peuple et de la démocratie qu’elle révèle.

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Fabien Conord

Christian Poitou, Vivre au quotidien en Sologne au dix-neuvième siècle (1815-1914), Orléans, chez l’auteur, 2013, 318 p., 21 €

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Traversant la Sologne en 1787, le voyageur et agronome anglais Arthur Young avait été frappé par la pauvreté de la contrée et par la situation qu’il jugeait désolante de son agriculture aux rendements très faibles avec une énorme part de marais et de landes. Un siècle plus tard le tableau est tout autre. La Sologne s’est rapidement modernisée, la misère a reculé sensiblement. Mieux même, cette partie méridionale des départements du Loir-et-Cher et du Loiret se situe au-dessus de la moyenne nationale par exemple dans le domaine de la santé et de l’espérance de vie. C’est de cette mutation spectaculaire que rend compte cet ouvrage.

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Christian Poitou, l’un des animateurs du grahs (Groupe de recherches archéologiques et historiques de la Sologne), connaît admirablement la Sologne, qu’il a évoquée, tout au long de son activité d’historien, dans plusieurs publications, en particulier dans son monumental En Sologne sous l’Ancien Régime. Vouzon et Lamotte-Beuvron de 1500 à 1790 (Orléans, chez l’auteur, 2012). Porté par une belle écriture classique, avec un talent pédagogique certain, l’auteur, dans une série de courts chapitres solidement charpentés, décrit les évolutions solognotes dont la rapidité dans certains domaines demeure surprenante au regard de celles des régions voisines.

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La Sologne connaît une série de progrès évoqués par petites touches impressionnistes sans qu’on puisse ressentir véritablement une « révolution agricole ». Les transformations locales, n’ont, en apparence, rien d’exceptionnel mais leur accumulation finit par déclencher une spirale positive. Les améliorations agricoles sont décisives dans la mutation de cette contrée. Sa consommation réduit celle de pain de seigle et le terrible fléau de l’ergot qui l’accompagnait. Le bétail est mieux sélectionné, notamment les moutons. L’assèchement des marais est facilité par la plantation de pins. Les moustiques, vecteurs du paludisme et des « fièvres » diverses, régressent fortement. Les terres cultivables sont bonifiées. Le chemin de fer d’Orléans à Vierzon, celui du Blanc à Argent et le canal de la Sauldre ouvrent le pays sur l’extérieur. L’habitat rural se transforme lui aussi. Du torchis on passe à la brique qui colore de manière pimpante le bâti des villages solognots. Les demeures sont mieux isolées et mieux protégées des sources d’infections.

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Tout cela a pour conséquence directe un recul de la mortalité, très marqué entre 1820 et la Première Guerre mondiale. Ce ne sont guère cependant les progrès médicaux qui marquent la Sologne. Le recours au médecin est rare. Les ruraux consultent prioritairement les rebouteux ou « panseux », récitent des prières, font des pèlerinages ou des « voyages ». C’est donc une meilleure hygiène qui a d’abord caractérisé la vie quotidienne en Sologne et a fait triompher la vie. En trois-quarts de siècle la population a augmenté de 46 % passant de 107 000 à 156 000 habitants. Du mouroir de l’Ancien Régime (le double de la moyenne du royaume !) on rejoint les normes françaises. Mieux même, à la veille de la Première Guerre mondiale, la Sologne connaît de meilleurs résultats que l’ensemble national ! Quant à la natalité, elle reste plus élevée que dans le reste du pays, ce qui explique cette poussée rapide du peuplement.

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Ces mutations, importantes à la longue, mais somme toute discrètes dans leur expression se retrouvent en décalage avec l’évolution des mentalités. La culture traditionnelle rurale demeure, en effet, très prégnante. L’emprise religieuse est forte mais tournée vers des pratiques avant tout protectrices des corps qu’ils soient humains ou animaux. La croyance aux sorciers, aux revenants et autres « birettes » est encore largement partagée. Les exigences spirituelles du clergé (nous sommes dans le diocèse de Monseigneur Dupanloup) ne sont guère suivies d’effet (ce qu’avait déjà souligné au xviie siècle le prieur de Sennely qualifiant ses ouailles d’« idolâtres baptisés »). Le recul de la participation dominicale est fortement marqué chez les hommes. On peut raisonnablement parler de déchristianisation. Cependant, le calendrier festif chrétien rythme toujours l’existence mais avec quelques changements significatifs. Ainsi les mariages se célèbrent de plus en plus le samedi et le dimanche, au lieu du lundi et du mardi, un usage venu des villes. La sanctification du « jour du seigneur » n’apparaît plus alors comme un devoir incontournable.

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Les évolutions qui marquent la région sont impulsées par les grandes lois mises en place par l’État. L’instruction progresse grâce à la législation républicaine. Très en retard en ce domaine (par comparaison avec la Beauce voisine), la Sologne a rattrapé (non sans mal) son retard à la veille de la Grande Guerre. Le service militaire fait connaître aux jeunes solognots de nouveaux horizons. Au plan politique, on soulignera la rapidité du basculement vers le camp républicain des campagnes. Très bonapartistes (le Second Empire fut ici un « âge d’or »), les Solognots ne restent pas longtemps favorables au camp conservateur tout juste dominant en 1871 à la suite de l’occupation prussienne. Les notables cléricaux sont vite écartés. Dès lors la vie politique se structurera autour de l’affrontement entre républicains modérés et avancés. La droite « réactionnaire » perd tout espoir de reconquête politique.

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Ainsi repère-t-on en Sologne ce mode de développement si caractéristique du xixe siècle français fait de transformations multiples sans rupture brusque des équilibres anciens. La réussite solognote est certaine comparée à celle d’une région « humide » similaire comme la Brenne berrichonne. Quoique le progrès s’y soit aussi diffusé, on est loin des performances réalisées entre la Loire et le Cher. Resterait à expliquer ce changement si rapide pour une région longtemps qualifiée de miséreuse. Le rôle des grands propriétaires terriens, celui des industriels modernisateurs a pu jouer (Romorantin est devenu un grand centre textile avec la famille Normant), l’influence parisienne n’ont sans doute pas été négligeables. Celle d’Orléans paraît faible à parcourir l’ouvrage où le poids de la préfecture du Loiret n’est guère citée.

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En sympathie évidente avec le petit peuple solognot, Christian Poitou a réalisé un ouvrage très agréable à lire, impression confortée par de nombreuses illustrations intégrées au corpus du texte. Tout ceci explique le succès de diffusion remporté auprès des habitants de la Sologne par un auteur qui se fait son propre éditeur.

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Jean-Pierre Surrault

Helen Gardikas-Katsiadakis et Catherine Bregianni, Agricultural co-operatives in south and central Europe 19th-20th century. A comparative approach, Introducing by Catherine Bregianni, Academy of Athenes, Athenes, 2013, 303 p.

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L’histoire rurale européenne est en pleine mutation depuis une vingtaine d’année. L’ouvrage dirigé par Helen Gardikas-Katsiadakis et Catherine Bregianni constitue une excellente illustration de ce phénomène. Il est d’autant plus intéressant qu’il porte plus particulièrement sur des espaces (l’Europe centrale et orientale, en particulier la Grèce contemporaine) et une thématique (les coopératives agricoles) qui sont en définitive assez mal connus. Il s’agit, au-delà des aspects institutionnels, qui ont fait l’objet de travaux déjà anciens et parfois datés, de s’intéresser aux conditions de l’émergence des coopératives agricoles, sur le plan institutionnel, économique (comme moyen d’accès au marché et comme moyens de diffusion des innovations techniques par exemple), politique (comme mécanismes de contrôle social).

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La première partie, constituée de six contributions, intitulée « Agricultural cooperatives as factors of national economies : systemic and institutional approches » vise à rendre compte des liens complexes entre la sphère politique et les coopératives dans divers espaces nationaux (Grèce, Estonie, Espagne, Portugal). Les deux premières contributions, signées de Konstantinos Papageorgiou (p. 27-47) et Catherine Breggiani (p. 49-74), portent sur la Grèce. La première contribution brosse un historique des coopératives grecques de 1915 à nos jours, la seconde s’intéresse plus particulièrement à la période de l’Entre-deux-guerres. Ces deux contributions démontrent que les coopératives sont à la fois des moyens de mise en œuvre de la politique agricole des gouvernements grecs, et des vecteurs d’influence politique que les partis politiques tentent de s’approprier. Si les modes d’instrumentalisation des coopératives varient au cours du temps, il ressort de ces deux contributions que ces institutions n’ont pas été un moteur du développement agricole. C’est particulièrement net dans la période de l’Entre-deux-guerres, pendant laquelle l’activité des coopératives est essentiellement une activité de distribution de crédits, pilotée successivement par la National Bank of Greece puis par l’Agricultural Bank of Greece. Ces crédits ont surtout pour fonction de permettre à la paysannerie de surmonter des difficultés conjoncturelles. L’absence de vision à long terme est aussi très nette durant la période 1980-2000. La plupart des grandes coopératives s’endettent de manière excessive au point d’être liquidées (p. 27-44).

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La contribution de Johan Eellend (p. 75-100) porte sur l’Estonie du début du xxe siècle qui est alors partie intégrante de l’Empire Russe. Ici, la formation des coopératives ne procède pas de la volonté étatique, mais de celle d’une paysannerie moyenne que la réforme agraire de la seconde moitié du xixe siècle a mise en selle. Cette paysannerie a fait l’apprentissage de la coopération au sein des associations agricoles locales. Elle est portée par un idéal de coopération à la fois social et économique mais aussi éthique. La coopération tout d’abord tourné vers le crédit, s’oriente résolument vers la production de beurre avant la Première Guerre Mondiale, le mouvement coopératif danois servant de modèle. Mais il convient de souligner que l’auteur ne dresse pas un tableau idyllique du mouvement coopératif estonien, puisqu’il met aussi en exergue les échecs des coopératives et le manque d’implication de nombreux paysans. On est toutefois aux antipodes du modèle grec qui fonctionne d’ailleurs plutôt comme un anti-modèle.

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Les deux contributions de Michael Fefes d’une part (p. 101-116) et Margarida Fernandes de l’autre (p. 117-140), représentent deux tentatives d’approche comparatiste plus ou moins abouties. La première, qui adopte une approche juridique, porte sur une comparaison des modèles grec et italien. L’intérêt de cette contribution réside en ce que l’auteur démontre que le modèle de développement de la coopération italienne s’oppose très souvent point par point au modèle grec. Deux points méritent de retenir particulièrement l’attention : d’une part le paysage coopératif italien est très éclaté (en raison des affiliations politique d’origine des différentes fédérations) et très divers (les coopératives sont impliquées dans de nombreux secteurs économiques), d’autre part, les liens qui à l’origine unissent les mouvements coopératifs italiens aux partis politiques n’induisent ni inféodation de l’appareil coopératif, ni instrumentalisation politique de l’action des coopératives. La seconde contribution, qui adopte une approche plus économique, porte sur une comparaison Espagne-Portugal. Elle est centrée sur la période 1940-2010. En Espagne comme au Portugal, à une mise au pas des coopératives durant les dictatures, succède une période d’effervescence. La période contemporaine est marquée par un mouvement de concentration. Dans ces deux pays, comme en Italie, les coopératives agricoles ne constituent qu’une partie du paysage coopératif dont les différentes composantes s’adaptent avec plus ou moins de bonheur aux évolutions conjoncturelles et structurelles de l’économie. De ce point de vue, il convient de souligner que les dispositions législatives et fiscales jouent, dans les deux pays, un rôle très important dans la dynamique du secteur coopératif et expliquent, au moins partiellement, les caractéristiques nationales spécifiques de ces deux systèmes.

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Avec la contribution de Cándido Román-Cervantes (p. 141-157) qui clos la première partie, nous revenons à une approche plus politique. Durant la dictature franquiste les coopératives sont clairement des instruments de contrôle de la société rurale. Ce constat ne saurait toutefois résumer leur raison d’être. Si l’État franquiste impose aux coopératives des contraintes et des contrôles, et s’il entrave la participation des coopérateurs, il favorise et finance prioritairement certains projets (irrigation, électrification agro-industrie par exemple).

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La seconde partie de l’ouvrage, composée de quatre contributions, est consacrée à l’examen de l’activité des coopératives dans différents contextes régionaux et dans des conjonctures de moyen et court terme. Les trois contributions de Catherine Bregianni et Ioannis Karakatsianis (p. 161-176), Olympia Klimis-Kaminaris (p. 198-211), Elisabeth Kontogiorgi et Dimitris Panagiotopoulos (p. 214-235) portent sur la Grèce. Elles s’intéressent à la première partie du xxe siècle. Elles démontrent que le mouvement coopératif grec est animé, soit au niveau local, soit lors de phases de crise (on pense en particulier aux années 1940-1945), de dynamiques qui ne sont pas simplement réductibles aux schémas globaux exposés dans la première partie. Elles démontrent aussi que l’attitude de l’État grec envers les coopératives n’a pas été uniforme durant cette période. Dans un premier temps, les coopératives représentent un instrument de mise en œuvre d’une politique destinée à organiser l’accueil des réfugiés et à permettre l’accès à la terre d’une partie de de la paysannerie (p. 213-235). Dans un second temps, sous la pression de lobbys commerciaux, l’État grec adopte, durant les années 1930, une attitude hostile vis-à-vis du mouvement coopératif, avant que la dictature de Metaxas n’en fasse un instrument de contrôle social. Enfin, durant la guerre, en dépit des velléités de l’État de contrôler l’appareil coopératif au profit des puissances d’occupation, l’action des coopératives agricoles et des coopératives de consommateurs (essentiellement urbaines) va permettre de limiter les effets de la crise alimentaire et du marché noir. Margarida Fernandes signe la quatrième contribution de cette seconde partie (p. 177-196). Elle y étudie la création, à la suite de la Révolution des œillets, de la « Collective Unit of Production » Terra de Catarina dans la région de l’Alentejo. L’auteur met bien en exergue les spécificités des coopératives qui se créent au Portugal sous la pression des paysans. L’importance accordée au politique pour expliquer l’échec de cette réforme agraire ne convainc pas le lecteur.

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La troisième partie de l’ouvrage intitulé « Idelogical patterns and Ehtnographical parameters » porte exclusivement sur la Grèce. La contribution d’Antonis Antoniou (p. 239-250) vise à replacer le mouvement coopératif grec dans une perspective de très long terme, ce qui permet à l’auteur de réinterroger les spécificités du contexte et de la dynamique propres à ce pays. La seconde contribution, d’Andromachi Economou (p. 521-266), retrace l’histoire de la coopérative d’Érythrea (Attique). Elle permet de démontrer, qu’au-delà des considérations partisanes et politiciennes, les coopératives grecques ont su accompagner les évolutions de l’agriculture depuis le début du xxe siècle. Celle de Vassilis Patronis (p. 267-278) expose les entraves institutionnelles, sociales et politiques qui handicapent le développement d’un mouvement coopératif autonome en Grèce au début du xxe siècle. Enfin, la contribution de Régina Zervou (p. 279-296) qui clôt l’ouvrage tente, à travers les vers satyriques écrits par les paysans pauvres à l’occasion du carnaval d‘Agaisos durant l’Entre-deux-Guerres, d’appréhender la perception populaire de l’action des coopératives.

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On regrettera que l’ouvrage ne fasse pas réellement de place à l’Europe centrale. On regrettera, aussi, que certains auteurs ne prennent pas nécessairement la peine de rédiger une introduction en bonne et due forme, ce qui, parfois, désoriente le lecteur. Mais, ce livre est néanmoins intéressant puisque, comme l’indique Catherine Bregianni dans son introduction, l’analyse historique de la coopération doit se fixer pour but de déterminer les mutations de ces institutions en les replaçant dans des conjonctures spécifiques afin de définir leur(s) fonction(s). Pour le cas grec, en particulier, ce livre répond au défit annoncé en introduction.

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Laurent Herment

Antoine Bernard de Raymond, En Toute saison. Le marché des fruits et légumes en France, Rennes / Tours, pur et Presses Universitaires François Rabelais, 2013, 303 p., 19 €

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L’ouvrage d’Antoine Bernard de Raymond a le mérite de s’intéresser à l’un des pans les plus méconnus de l’activité agricole : la production et la commercialisation des fruits et légumes. L’objet de l’ouvrage est donc a priori marginal (en termes économiques mais aussi institutionnels). Comme le démontre l’auteur, l’histoire de la filière fruits et légumes est celle d’une tension permanente entre les centres de décision économique et des espaces agricoles et agronomiques périphériques (y compris sur le plan géographique). L’analyse de cette tension centres-périphéries permet d’envisager des perspectives de recherches, qui dépassent largement le cadre de référence choisi par l’auteur.

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Dans le premier chapitre Antoine Bernard de Raymond étudie le fonctionnement du Carreau du min de Rungis. L’auteur justifie le choix d’une histoire à rebours par la nécessité d’expliquer ce qui pourrait apparaître comme une survivance et qui, en définitive, s’avère être un moyen de compréhension du fonctionnement contemporain de la filière des fruits et légumes. L’organisation du marché du Carreau de Rungis, sur lequel les détaillants en fruits et légumes achètent aux grossistes, permet d’initier le lecteur à l’économie de la variabilité (produits saisonniers, périssables et évolutifs en quantité et en qualité). La gestion, la domestication de la variabilité par les acteurs repose en définitive sur la tension entre une logique de réseaux et une logique d’arbitrages marchands. C’est cette tension autour de la variabilité que l’on retrouvera tout au long de l’ouvrage.

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Le second chapitre nous emmène au centre de Paris à la fin du xixe siècle. À travers l’analyse des débats et des effets de la loi de 1896, qui visait à clarifier les règles de fonctionnement du marché des Halles, l’auteur introduit un autre élément essentiel à la compréhension de phénomènes contemporains. Les Halles de Paris sont à la fois un moyen de polarisation de l’offre et un espace physique. C’est au sein de cet espace, qui n’est qu’un élément de l’espace urbain environnant, et dont les autorités peinent à définir les règles de fonctionnement et les limites, que s’organise à cette époque le fonctionnement du marché national des fruits et légumes. La loi de 1896 visait à protéger les producteurs de fruits et légumes de province des pratiques des intermédiaires parisiens qui tendaient à les déposséder des fruits de leurs efforts (sans mauvais jeu de mots). Au-delà de la portée pratique et des effets très limités de cette loi, ce qu’il faut retenir, c’est l’impuissance des producteurs primaires à gérer à distance l’économie de la variabilité et les aléas de la conjoncture.

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Dans le troisième chapitre, l’auteur examine le processus de standardisation des agrumes algériens destinés à la métropole. Il y expose le passage très progressif d’une production saisonnière hautement spéculative à une production standardisée. Cette mutation permet une redéfinition de la qualité des produits et, par contrecoup, une redéfinition de l’économie de la filière. Au-delà de la standardisation des modes de production qu’elle implique, la standardisation des produits induit à une redéfinition des modes de coordination des échanges (passage du commerce traditionnel organisé autour de marchés physiques et d’une cohorte d’intermédiaires, à une logique de distribution qui vise à irriguer un vaste marché et qui provoque une dématérialisation du marché) et des modes de consommation. De ce point de vue les tentatives algériennes apparaissent doublement novatrices en ce qu’elles permettent de repenser les modes de gestion de la variabilité et la question de la variabilité elle-même.

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Le quatrième chapitre est consacré à l’examen des voies de la dématérialisation du marché. Après la Seconde Guerre mondiale, on voit progressivement apparaître l’idée que le problème de la filière fruits et légumes réside dans la centralisation des échanges à Paris. Trois voies sont envisagées afin d’assurer une meilleure régulation et une modernisation de la filière : la mise en place d’un réseau de min, impulsée par l’État et la sncf, la création de marchés au cadran, réclamée par les producteurs, et la montée en puissance des centrales d’achat des groupe de la grande distribution. Ces différents projets modernisateurs poursuivent des objectifs multiples : clarifier la relation entre producteurs et intermédiaires, assurer la baisse des prix et améliorer la qualité des produits. Mais, et cela est essentiel, les deux derniers modes (cadran et centrale d’achat) supposent des efforts de standardisation. À travers l’examen de ces projets, de leur mise en œuvre et des débats qu’ils suscitent, on voit poindre une opposition entre fonctionnement de marchés désincarnés et économie de la variabilité.

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Dans le cinquième chapitre l’auteur expose les conditions de la prise de pouvoir progressive des centrales d’achat des groupes de la grande distribution sur la filière. En dernière analyse, comme le démontre l’auteur, les fruits et légumes sont des produits qui s’adaptent mal à la grande distribution. Celle-ci peine longtemps à maîtriser l’économie de la variabilité, si elle la maîtrise jamais. Son modèle économique, qui vise à prendre en charge la « globalité [du] circuit parcouru par le produit depuis le producteur jusqu’au consommateur » (p. 153), exige en effet une massification de la production et un lissage quantitatif et qualitatif des produits offerts. Or, la logique profonde de ce projet se heurte à ce qui fait la spécificité de l’économie de la variabilité propre à cette filière.

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Le sixième chapitre prend néanmoins acte de l’émergence de la grande distribution comme acteur incontournable de la filière. Ce phénomène a deux effets majeurs sur l’amont de la filière qui doit fournir en grande quantité des produits de qualité homogène et de qualité constante. Les enjeux commerciaux priment alors sur les enjeux productifs, sans toutefois oblitérer totalement les spécificités de cette filière. Cette nouvelle donne provoque une course à la labélisation et aux signes de qualité, largement pilotée par les politiques d’approvisionnement des centrales d’achat. Face à leurs exigences, les producteurs ne sont pas tous égaux, et si les plus grosses structures productives disposent d’un avantage, dans le même temps, elles s’avèrent très fragiles puisqu’elles sont en dernière analyse chargées de gérer des quantités croissantes sans pouvoir échapper totalement aux contraintes propres à cette filière. L’un des intérêts de ce chapitre est d’offrir au lecteur une double grammaire de la qualité et des signes de qualité qui représente, en dernière analyse, une grammaire du discours sur la qualité.

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Le septième chapitre replace le fonctionnement de cette filière dans l’espace européen. Ce nouveau décentrement de la problématique permet d’envisager les limites, mais aussi les réussites, de la politique d’Organisation Commune de Marchés (ocm) des fruits et légumes promue dans le cadre européen qui est caractérisé par une volonté de libéralisation des échanges. Ce chapitre démontre que le programme de la grande distribution s’adapte parfaitement au projet européen de politique de compétitivité. En effet, cette politique est construite autour d’une double exigence : l’organisation des producteurs et l’édiction de normes de commercialisation. Ce second aspect est particulièrement important puisqu’il constitue l’un des éléments organiques de l’ocm. Finalement, dans le cadre de cette politique, le rôle des organisations de producteurs « repose sur une ambiguïté entre organisation de l’offre et de concentration de l’offre » (p. 220), qui vise, de manière complémentaire et contradictoire, à faire face à la grande distribution et à répondre à ses exigences. Cette double tension explique la volonté des producteurs et de leurs organisations de préserver la diversité des circuits de commercialisation. Enfin, d’un certain point de vue, les objectifs politiques européens et les comportements des producteurs convergent, puisqu’ils visent à faire des fruits et légumes des produits comme les autres, c’est-à-dire à surmonter, à contourner ou à supprimer (on hésite sur le vocable approprié) les contraintes de l’économie de la variabilité.

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Le huitième chapitre, intitulé crises de marché et contrainte de saisonnalité, met en exergue les éléments d’un débat entre les distributeurs et les producteurs qui replacent au centre de l’analyse la problématique de la variabilité. Pour les uns, la récurrence des crises renvoie au manque d’organisation de l’amont de la filière. Elles ne constituent que l’écho d’un défaut structurel d’organisation. Pour les autres, les crises sont des crises saisonnières provoquées par la politique des centrales d’achats qui s’approvisionnent, y compris durant les pics de production français, auprès des producteurs étrangers. Or ceux-ci ne supportent pas les mêmes coûts et ne développent pas les mêmes exigences en termes de qualité que les producteurs français (utilisation d’intrants chimiques et phytosanitaires, etc.). Le point de vue des producteurs s’appuie aussi sur l’idée que la saisonnalité de la production est redoublée par une saisonnalité de la consommation, et qu’elle est aggravée par le caractère éminemment périssable des produits. Enfin, la diversité des situations de production amène certains acteurs à critiquer le modèle productiviste et la notion de « proximité » qui peut prendre un double visage : celui de la possibilité d’acheter en toute saison, sur n’importe quel point du territoire, n’importe quel fruit ou n’importe quel légume, y compris au prix d’une mise en invisibilité du producteur, ou celui du producteur local respectueux des rythmes saisonniers.

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Cette dernière remarque introduit tout naturellement au dernier chapitre de l’ouvrage qui est consacré au rapport de l’agriculture à l’environnement. En ce qui concerne la filière fruits et légumes, l’analyse de ce rapport et celle de ses évolutions doivent s’inscrire dans une double perspective de normalisation, de standardisation et de massification de la production d’une part, et de construction d’un marché européen qui serait un espace « de mise en équivalence simple » reposant implicitement « sur la mise en place de norme de production » (p. 251). Par le biais de la protection de l’environnement la mise en visibilité des processus productifs devient, assez paradoxalement, un élément essentiel d’un processus de commercialisation qui repose sur la standardisation, la massification, la normalisation et, en dernière analyse, l’industrialisation des processus de production. C’est sur la tension entre les exigences de la grande distribution en matière de normes (environnementales, sociales, etc.), qui constitue un vecteur de différenciation, de segmentation de l’offre, et sa volonté d’obtenir une réduction des prix d’achat au producteur, qui induit une standardisation des processus de production, contraignant et coûteux pour les producteurs, sans lui garantir un accès aux marchés, que se conclut cet ouvrage à la fois riche et dense.

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Laurent Herment

Jean-Marc Moriceau (dir.), Vivre avec le loup ? Trois mille ans de conflit. Actes du symposium de Saint-Martin-Vésubie (9-12 octobre 2013), Tallandier, Paris, 2014, 619 p., 29,90 €

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Cet ouvrage témoigne d’un double succès : le premier est celui d’avoir réuni du 9 au 12 octobre 2013 à Saint-Martin-Vésubie, chercheurs, éleveurs et défenseurs de la faune sauvage ensemble dans un symposium international et pluridisciplinaire ; le second était de faire paraître un livre de cette envergure en un délai si réduit puisque seulement sept mois se sont écoulés entre le symposium et la parution des actes sous le titre Vivre avec le loup ? Trois mille ans de conflit. Choisir de traiter de la question du vivre ensemble avec le canidé sauvage au cœur même du territoire qui a vu son retour naturel, dans le département français qui déplore le plus d’attaques sur le bétail, n’était pas une sinécure. Et en outre rassembler puis éditer 45 contributions (sur les 60 interventions que comptait le symposium) en sept mois répond à une attente particulière de l’éditeur : celle de voir paraître ce livre avant la montée des troupeaux en estive, cela, au prix de quelques ultimes coquilles passées outre la vigilance des relecteurs.

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Dans un ouvrage de bonne facture, ces 45 articles sont répartis en six parties, chacune abordant la relation homme/animal sous un angle différent. La première réunit quatorze contributions autour du thème « À travers les siècles : un héritage conflictuel ». Du fait de l’affrontement millénaire opposant les sociétés rurales au prédateur, cet héritage porte sur la cohabitation et la notion de nuisance en général, sur la chasse et les dynamiques de populations de loups en particulier. Isabelle Rodet-Belarbi et Vianney Forest exposent d’abord l’ancienneté de cette cohabitation en France selon des sources archéozoologiques : l’étude est cependant présentée comme caduque par les auteurs car les ossements de loups ne peuvent être différenciés de ceux des chiens. Dans une comparaison interrégionale, Violaine Nicolas, Sylvain Olivier et Pierre-Emmanuel Werlings dressent un tableau de la présence historique et de la gestion du loup en Haute-Auvergne, en Champagne, et en Languedoc, qui révèle la diversité des sources disponibles. Un exercice similaire est mené de part et d’autre de la frontière franco-italienne, pour les Alpes-Maritimes, avec Stéphanie Maccagnan et, pour la Ligurie occidentale, avec Nicola Farina, Patrizia Gavagnin et Beatrice Palmero. Corradino Guacci s’y prête également pour les Abruzzes au début du xxe siècle.

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De son côté, Manuel Rosas Artola scrute le rapport chasseurs/dynamique de populations des loups dans l’ancien royaume de Valence (1566-1624) tandis qu’Esther Gonzáles Solís, envisage la cohabitation avec le prédateur de manière plus générale pour l’Estrémadure (xvie-xxe siècle). Toujours à propos de la destruction des loups, Corinne Beck et Éric Fabre démontrent une nouvelle fois le bénéfice qu’apporte l’interdisciplinarité, parfois au risque de complexifier l’étude. Jérôme Buridant, pour sa part, constate la disparition du canidé sauvage des forêts d’Île-de-France au xviiie siècle en raison des dégâts occasionnés par la surabondance de gibier. Raphaël Abrille propose de voir la chasse au loup et sa symbolique dans le parcours du célèbre veneur Le Couteulx de Canteleu tandis que Juan-Pablo Torrente, Luis Llaneza et Francisco Alvares s’intéressent aux structures construites pour piéger le canidé sauvage dans la péninsule Ibérique. Enfin, dans la même perspective, Stéphane Esclamanti présente un exemple circonstancié : la fosse à loups de Saint-Martin-Vésubie. Pour sa part, Éric Gili rappelle les conditions de l’élevage dans le haut-pays niçois.

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La seconde partie entend traiter des attaques de loup sur l’homme avec six contributions. Souvent niées, ces agressions sur l’homme sont un sujet délicat à aborder tant la question dérange. En préambule, Antoine Pierrot, attaque d’entrée la thèse souvent invoquée par les défenseurs du loup : le loup mangeur d’hommes est une invention du christianisme. Avec à l’appui de nombreuses mentions datant de l’Antiquité, l’auteur convainc. Suivent deux articles portant sur des attaques s’étant produites en Ligurie, l’un d’Alessandro Carassale, l’autre de Nicola Farina et Patrizia Gavagnin, qui montrent ainsi qu’il existe des exemples hors de l’Hexagone. Parce que le corpus d’attaques de loups, anthropophages ou enragés, sur l’homme rassemblé pour la France par Jean-Marc Moriceau – et présenté sous forme de bilan critique – est sans équivalent en Europe et dans le monde, de nombreux détracteurs attaquent le chercheur et ses sources, estimant qu’il ne peut y avoir autant de victimes en France et si peu ailleurs. C’est la raison pour laquelle l’auteur invite à « une plongée aussi profonde dans les archives [pour assurer] une base comparable à celle de la France pour nourrir les analyses » (p. 230). Alors que les trois premières contributions portent sur les loups anthropophages et que l’article de Jean-Marc Moriceau propose une synthèse nationale des victimes de loups prédateurs et enragés, c’est sur ces derniers que portent les deux contributions suivantes qui viennent clore cette partie. La première, signée par Éric Faure, expose le plus ancien exemple de paléo-vaccination connu, à savoir la consommation du foie de l’animal enragé. La seconde, de Micha Roumiantzeff, Jean Freney et Noël Tordo, présente la question de la rage d’une manière plus globale, en France, en Europe et dans le monde, hier et aujourd’hui, avec beaucoup de pédagogie.

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Dans la troisième partie, huit articles traitent des représentations du loup, passées et actuelles. Deux d’entre eux, écrits par Settimio Adriani, Gabriele Casciani et Luciano Sarego, portent sur la vallée du Cicolano, dans l’actuelle province de Rieti en Italie. Le premier cherche les origines de la peur du loup qui perdure au xxe siècle malgré les efforts consentis pour « désavouer les idées reçues » (p. 265) tandis que le second traite de la symbolique du loup dans la lyrique pastorale à grand renfort d’exemples qui rendent l’article encore plus passionnant. Une autre contribution de Francisco Javier Macia Cárdenas s’intéresse à « l’image du loup dans l’Espagne du xviiie siècle. Une analyse à travers les livres d’histoire naturelle ». L’auteur y cite de nombreux textes mais aucune traduction n’est proposée : un parti dommageable pour un non-initié à la langue de Cervantès ! L’étude proposée ensuite par Laurent Auberson apparaît comme incontournable lorsqu’il s’agit des représentations du prédateur puisqu’elle compare les discours portant sur le loup et sur le loup-garou, entre des écrits de naturalistes et ceux de démonologues, de la Renaissance au siècle des Lumières. Les quatre contributions qui suivent s’attachent à des questions plus contemporaines : la première, que l’on doit à un collectif de dix auteurs, examine la perception du loup chez l’enfant en proposant une enquête conduite dans cinq écoles maternelles et cinq écoles primaires de la région de Florence. Cette enquête témoigne surtout du succès d’une campagne visant à renverser l’image du canidé parce qu’une « vision positive du loup est importante du point de vue de la protection de ce grand carnivore » (p. 311), d’où une relative subjectivité de la part des auteurs. À partir d’une autre enquête, Véronique Chalando, Michel Floro et Angéla Barthes, s’interrogent sur la méthode à adopter pour parler du loup dans le cadre de l’enseignement agricole, notamment dans les Alpes-de-Haute-Provence où la question est particulièrement sensible. Les auteurs proposent aussi en annexe le questionnaire soumis aux lycéens. De son côté, Catherine Brasselet étudie les multiples représentations de Canis lupus au cinéma dans un bel article qui parle à tous. Au seuil de cette troisième partie, Anne-Hélène Le Cornec Ubertini s’intéresse aux amorçages cognitifs du mot « loup » et ses représentations sémantiques. Cette contribution semble qualitativement très en-deçà de celles proposées jusqu’alors, et parler de dette envers le loup en guise de conclusion pour « dépassionner le débat » est déplacé, voire déconnecté. S’il est avéré que la domestication du loup donna naissance au chien, fidèle ami de l’homme, des millénaires de concurrence sont complètement passés sous silence.

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La quatrième partie – « aujourd’hui : le loup dans l’espace » – comporte six contributions. Philippe Madeline propose d’abord un bilan des études géographiques portant sur la grande faune sauvage en général et sur le loup en particulier. Il insiste sur l’intérêt qu’auraient les géographes à s’intéresser davantage aux questions relatives à l’animal sauvage, véritable « vecteur de requalification des espaces » (p. 352). Dans un remarquable article, Anne Lalo propose des solutions concrètes et applicables, autant pour apaiser les tensions entre éleveurs et défenseurs de la protection de la nature que pour améliorer la cohabitation entre le monde rural et le monde sauvage « Contribution à la résolution des conflits entre le loup et l’élevage. Une échelle territoriale de prédation lupine pour l’aide à la décision ». Éric Fabre et Thierry Castel, ambitionnent de « mieux expliquer la nuisance lupine en Provence au xixe siècle ». Les propos tenus par les auteurs sont destinés à un public initié de sorte qu’ils sont parfois difficiles à comprendre. L’article proposé par Farid Benhammou, Julien Andrieu et Fabrice Decoupigny qui formule des propositions de modélisation des déplacements de loups dits « disperseurs » aurait pu avoir le même travers mais la pédagogie des auteurs rend l’étude enrichissante et intéressante à lire. L’impact du loup sur le tourisme et les représentations du sauvage par les professionnels du tourisme est d’un intérêt majeur. C’est pourquoi on découvre avec beaucoup d’intérêt la contribution de Laine Chanteloup qui porte sur ce sujet. Enfin, Daniel Bernard porte à notre connaissance un exemple de patrimonialisation : celui de la bête enragée de l’Indre.

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La cinquième partie rassemble trois contributions autour de la question de la relation loup/élevage, une thématique centrale de la cohabitation entre l’homme et l’animal sauvage aujourd’hui. Muriel Falaise présente le loup dans l’espace juridique français, européen et international. Elle propose par exemple la création d’un fond d’indemnisation européen : « il permettrait d’une part d’harmoniser les conditions et les modalités de l’indemnisation et d’autre part d’opérer une meilleure répartition des charges entre les États » (p. 442). Nicolas Barbier rapporte l’exemple de la cogestion intergouvernementale du loup en Idaho, où l’animal fut réintroduit, avant que Jean-Marc Landry ne propose des méthodes expertes et convaincantes pour « apprendre au loup à éviter durablement les troupeaux ».

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Pour finir, la sixième et dernière partie propose huit témoignages. Le premier d’entre eux est le retour d’expérience d’un témoin de la première heure du retour naturel du loup : Geneviève Carbone. On y découvre notamment la volonté des administrateurs de garder le secret sur le retour du canidé : ils attendent que son identité soit confirmée avant que la primauté de l’information soit offerte à Terre sauvage. Éric Vissouze, chargé de dresser des constats des attaques de loups dans les Alpes-de-Haute-Provence témoigne également avant qu’Olivier Salvador ne fasse part de ses observations portant sur le retour du prédateur dans les Pyrénées-Orientales. Hervé Boyac prétend ensuite traiter du programme Pastoraloup ce qu’il fait sur deux pages avant de se livrer à une plaidoirie en faveur de la protection du loup. On peut ainsi y lire, entre autres approximations et provocations, que le loup est « une simple goutte d’eau dans les problèmes de la filière ovine » (p. 503). La quête de solutions dans le programme « Médialoup » présenté par Bernard Baudin ou dans l’élevage et la sélection de chiens de protection de troupeaux expliqués par Mathieu Mauriès, offre des perspectives qui paraissent plus convaincantes. Les deux derniers articles, respectivement de Marie Canova et d’Aurélie Abondance, témoignent de l’impact psychologique indéniable des attaques de loups.

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En somme un ouvrage complet, très difficile à résumer tant les contributions sont nombreuses et riches. La pluridisciplinarité affichée et l’approche internationale se révèlent particulièrement fructueuses alors que la diversité des opinions exprimées, du lycophile au lycophobe en passant par les modérés, contribue à nourrir un dialogue constructif pour, à l’avenir, apporter des solutions concrètes à l’éventuelle cohabitation entre l’homme et la grande faune sauvage.

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Cyril Guesnon

Titres recensés

  1. Pierre Garmy, Villes, réseaux et systèmes de villes. Contribution de l’archéologie, Paris, Arles, Errance, 2012, 329 p., 38 €
  2. Françoise Dumasy, Nadine Dieudonné-Glad et Laure Laüt, Travail de la terre, travail du fer, L’Espace rural autour d’Argentomagus (Saint-Marcel, Indre), Bordeaux, Ausonius Editions, Mémoires 23, 2010, 525 p., 70 €
  3. Alain Valais (dir.), L’Habitat rural au Moyen Âge dans le nord-ouest de la France, t. 1 : Les synthèses, t. 2 : Notices, Rennes, pur, coll. « Archéologie et culture », 2012, 35 €
  4. Jean-Michel Minovez, Catherine Verna et Liliane Hilaire-Pérez (dir.), Les Industries rurales dans l’Europe médiévale et moderne, Actes des 33e Journées internationales d’histoire de Flaran, 7-8 octobre 2011, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2013, 310 p., 22 €
  5. Jean-Michel Derex, La Mémoire des forêts. À la découverte des traces de l’activité humaine en forêt à travers les siècles, Paris, Éditions Ulmer, 2013, 159 p., 22 €, isbn 978-2-84138-655-0
  6. Jean-Pierre Bastian, Une Immigration alpine à Lavaux aux xve et xvie siècles. Lombards, Faucignerans et Chablaisiens, Lausanne, Bibliothèque Historique Vaudoise, n° 137, 2012, 254 p
  7. Jean-Yves Andrieux et Patrick Harismendy (dir.), L’Assiette du touriste. Le goût de l’authentique, Rennes et Tours, pur et pufr, 2013, 337 p., 22 €
  8. Antoine Follain, Blaison Barisel. Le pire officier du duc de Lorraine, Paris, L’Harmattan, 2014, 288 p., 30 €
  9. Jérôme Jambu, Tant d’or que d’argent. La monnaie en Basse-Normandie à l’époque moderne (xvie-xviiie siècle), Rennes, pur, coll. « Histoire », 2013, 640 p., 25 €
  10. Antonio Luis López Martínez, El Mercado taurino en los inicios de la tauromaquia moderna, Séville, Fundación Real Maestranza de Caballería de Sevilla-Fundación de Estudios Taurinos-Universidad de Sevilla, 2013, 681 p., 36 €
  11. Fabrice Boudjaaba (dir.), Le Travail et la famille en milieu rural, xvie-xxie siècle, Rennes, pur, 2014, 282 p., 19 €, isbn 978-2-7535-2910-6
  12. Claude Bruneel, Jean-Marie Duvosquel, Philippe Guignet, René Vermeir (dir.), Les « Trente Glorieuses » (circa 1600 - circa 1630) : Pays-Bas méridionaux et France septentrionale, Bruxelles, coll. « Archives et Bibliothèque de Belgique », n° spécial 84, 2010, 425 p.
  13. Jérôme-Luther Viret, La Famille normande. Mobilité et frustrations sociales au siècle des Lumières, préface de Gérard Béaur, Rennes, pur, 2013, 431 p., 22 €
  14. Chloé Gaboriaux, La République en quête de citoyens : les républicains français face au bonapartisme rural, 1848-1880, préface de Sudhir Hazareesingh, Paris, Presses de Sciences Po, 2010, 368 p., 28,5 €
  15. Christian Poitou, Vivre au quotidien en Sologne au dix-neuvième siècle (1815-1914), Orléans, chez l’auteur, 2013, 318 p., 21 €
  16. Helen Gardikas-Katsiadakis et Catherine Bregianni, Agricultural co-operatives in south and central Europe 19th-20th century. A comparative approach, Introducing by Catherine Bregianni, Academy of Athenes, Athenes, 2013, 303 p.
  17. Antoine Bernard de Raymond, En Toute saison. Le marché des fruits et légumes en France, Rennes / Tours, pur et Presses Universitaires François Rabelais, 2013, 303 p., 19 €
  18. Jean-Marc Moriceau (dir.), Vivre avec le loup ? Trois mille ans de conflit. Actes du symposium de Saint-Martin-Vésubie (9-12 octobre 2013), Tallandier, Paris, 2014, 619 p., 29,90 €

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales, 2/2014 (Vol. 41), p. 149-195.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2014-2-page-149.htm


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