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Histoire & Sociétés Rurales

2014/2 (Vol. 41)


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Sur le chemin de l’école. Le réseau des petites écoles normandes du Moyen Âge à l’époque moderne, Paris, 28 avril 2014

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Le 28 avril dernier, s’est tenue à la Sorbonne, dans la salle Léopold Delisle, une dense journée d’étude sur la scolarisation en Normandie organisée par Isabelle Bretthauer (Labex haStec), Olivier Guyotjeannin (École nationale des Chartes) et Christophe Maneuvrier (craham, Université de Caen Basse-Normandie). Elle a reçu le soutien du Centre Jean-Mabillon (laboratoire d’accueil de l’École nationale des Chartes), du Laboratoire d’excellence Histoire et anthropologie des savoirs, des techniques et des croyances (Labex haStec), du Laboratoire de Médiévistique Occidentale de Paris (lamop, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et du Centre Michel de Boüard (craham-Université de Caen).

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En introduction de la journée, Isabelle Bretthauer a rappelé que l’omniprésence de l’écrit dans les campagnes constatée par les organisateurs lors de leurs recherches les a conduits à s’intéresser à la question de la scolarisation à la fin du Moyen Âge. Elle-même en travaillant sur les pratiques de l’écrit et la question de la compétence de l’écriture parmi la population normande, Christophe Maneuvrier, en portant attention d’une part aux sceaux des paysans, d’autre part en répertoriant au fur et à mesure de ses travaux les mentions de petites écoles trouvées dans les sources. Quant à Olivier Guyojeannin, son intérêt s’est focalisé sur la capitale du royaume de France et dès 1999, il écrivait Les Petites écoles de Paris dans la première moitié du xve siècle.

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Depuis quelques années, la culture est un terrain d’étude privilégié. Les petites écoles font l’objet d’enquêtes régionales, notamment en Champagne pour laquelle on peut citer les travaux de Sylvette Guilbert, Les Écoles rurales en Champagne au xve siècle : enseignement et promotion sociale (1982) et en Bourgogne où en janvier 2004 se tenait à Dijon une journée d’étude ayant pour thème Lecture et lecteurs en Bourgogne du Moyen Âge à l’époque contemporaine. Alors que la Normandie apparaît comme un espace de littératie très développée, les études sur le sujet restent anciennes, à savoir celle de Léopold Delisle dans Études sur la condition de la classe agricole et l’état de l’agriculture en Normandie au Moyen Âge (1851) et celle de Charles de Beaurepaire, Recherches sur les établissements d’instruction publique et la population dans l’ancien diocèse de Rouen (1863).

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Dans cet espace où les pratiques de l’écrit sont largement diffusées, les organisateurs se sont interrogés sur les sources qui permettent de répondre aux questions, Qui sait lire et écrire ? Qu’est-ce que lire et écrire à cette époque ? Par ailleurs, les sources normandes sur les écoles en tant qu’institutions étant rares, un temps de dialogue a été instauré avec les assistants afin que chacun suggère quelles sources regarder pour savoir qui lit et écrit dans la société. La journée a été organisée en deux sessions, la première reposant sur des sources émanant des archives ecclésiastiques, la seconde sur des archives des autorités laïques.

Première session : archives des institutions ecclésiastiques

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Isabelle Bretthauer a ouvert la session en présentant un travail mené à partir des registres de tonsurés de l’évêché de Sées qui fournissent pour le xve siècle des listes d’individus ayant acquis les différents grades des ordres mineurs, depuis la tonsure jusqu’à l’acolytat et enfin la prêtrise. Le candidat reçoit la tonsure après un examen qui permet de vérifier s’il sait lire et écrire le français, peut-être le latin. Il a des notions de calcul et de comptabilité. Un dépouillement statistique des registres a montré une moyenne de 250 à 300 tonsurés par an dans l’évêché, chiffre important par comparaison aux données du diocèse de Barcelone fournies par Joseph Hernando I Delgado dans son article « L’aprenentatge de lletra en el mon rural segons els Registra ordinatorum des bisbat de Barcelona, anys 1400-1500. Escolars i tonsurats ». Dans ces listes, la paroisse d’origine de certains candidats étant précisée, il est possible en consultant les rôles d’impositions, de cerner des profils appartenant à toutes les classes sociales. En effet, bien que la lettre de tonsure soit payante (dix sous en moyenne), elle peut être donnée à titre gracieux. Tous les tonsurés ne suivront pas une carrière ecclésiastique et nombreux sont les clercs laïcs. La tonsure apparaît comme un signe de distinction et un marqueur social ainsi que le constate S. Guilbert en Champagne.

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Prenant ensuite pour exemple les archives hospitalières, notamment celles de l’hôtel-Dieu d’Argentan (1453-1499), Marie-Anne Moulin a cherché à éclairer le rôle de ce genre d’institutions dans l’instruction des enfants qu’elles accueillent. L’Hôtel-Dieu, parent de substitution, est responsable de l’éducation des enfants. Son but est de donner un métier aux garçons et de marier les filles. Confiés au maître d’école de la ville, les enfants qui, en contrepartie de leurs frais d’entretien, assurent les activités pastorales, suivent une scolarité partielle. Cependant, les élèves prometteurs sont encouragés à poursuivre des études. L’éducation, garant de l’ordre social, est un investissement sous la tutelle des bourgeois.

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Vincent Tabbagh a achevé cette première session en exposant ses recherches faites à partir des registres de tonsurés de l’abbaye de Fécamp et notamment de son exemption au début du xvie siècle. Il précise que la tonsure n’est pas un sacrement mais qu’elle est, dans le cas de Fécamp, associée à la confirmation. Ce n’est pas un certificat d’étude et beaucoup d’enfants scolarisés ne la reçoivent pas. Les listes donnent le prénom, le nom du tonsuré et sa paroisse d’origine ; la précision du prénom du père signale la minorité de l’enfant. Cinq à sept ans séparent le tonsuré de l’acolyte qui, lui, est majeur. Le tonsuré est un clerc sous l’autorité et justice de l’église. Les séances de tonsure signent la présence d’écoles et bien que Fécamp concentre la grande majorité des tonsures, elles se pratiquent dans d’autres paroisses du littoral. Les tonsures sont reçues à l’église mais parfois aussi à la taverne. Si l’élite locale fait tonsurer ses fils, dans les familles modestes, un seul enfant serait scolarisé. Mais rien n’indique comment se fait le choix de l’enfant à instruire.

Seconde session : archives des autorités laïques

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Christophe Maneuvrier et Nicolas Abraham ont ouvert la seconde session par une recension des écoles rurales établie à partir d’aveux et d’autres sources seigneuriales allant du xiiie à la fin du xve siècle. Sur 146 écoles répertoriées, 51 sont situées en Seine-Maritime, 40 dans l’Eure, 23 dans le Calvados, 17 dans la Manche et 15 dans l’Orne. Une forte concentration d’écoles s’observe sur le littoral cauchois, la vallée de la Seine et le pays d’Auge, une moindre dans le bocage virois et le Clos du Cotentin. Dans ce dernier, 148 aveux n’ont fourni que 5 mentions d’école. Les aveux, très figés, mentionnent un droit seigneurial de siège d’école voire celui d’y nommer le maître mais rares sont ceux donnant des descriptions précises comme ceux, exceptionnels, de la seigneurie de Tilly ou de la baronnie du Neubourg. Un document inédit, l’acte de Jean de Garancières concernant l’école des Bottereaux en 1486 éclaire ce droit qui apparaît comme un service public à l’instar du marché et du moulin. Cet acte permet de saisir la préoccupation du seigneur cherchant à maintenir sur place un maître, lui donnant du bois pour chauffer son école et l’exemptant de corvées. Il limite ses activités extra-scolaires en lui interdisant de détenir un cheptel et de labourer lui-même ses terres. Il détermine ses obligations à savoir l’instruction des enfants et la célébration d’offices en les associant, notamment au chant. Pour le seigneur qui y scolarise ses enfants comme ceux de son domaine, l’école est une marque de sa distinction. S’appuyant sur de précédentes recherches, notamment « Les enjeux autour de la nomination d’un maître d’école » paru en 2009, Christophe Maneuvrier indique qu’en raison d’une forte densité du réseau, tout élève n’est pas à plus de 4-5 km d’une école, ce qui correspond à trois quarts d’heure de marche.

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Adrien Dubois a achevé cette seconde session en exposant la scolarisation au prisme des registres de justice et lettres de rémission à la fin du Moyen Âge. Dans le foisonnement d’informations données, on notera que la vie à l’école est, malgré des tensions sporadiques, paisible. Les actes de juridiction gracieuse, notamment les tutelles, livrent de précieux renseignements. Ils indiquent qu’aller à l’école est banal pour les garçons (avec un temps de scolarité variable) mais pas pour les filles pour lesquelles les indications sont plus rares. Se pose alors la question de leur éducation dans l’espace normand.

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Après que les organisateurs et l’assistance aient débattu sur les sources à prendre en compte pour faire avancer la question (sources anglaises, littéraires, registres capitulaires, registres de tabellionage, comptabilités seigneuriales, règlements de métiers, etc.), Olivier Guyotjeannin, soulignant la richesse des interventions, a conclu cette journée. Il a ouvert le champ d’exploration dans le temps (xive-xviie siècle) et l’espace puisque sa conclusion a débordé le cadre de la Normandie. Si des sources multiples et diversifiées témoignent d’un honorable degré d’instruction des populations du Florentin au Valenciennois, il s’est attaché plus particulièrement à Paris, espace bien documenté. Nombreuses sont les petites écoles où maîtres et maîtresses (responsables de la scolarisation des filles) sont sous l’autorité du chantre de Notre-Dame. Si l’école est une revendication de la bourgeoisie, la compétition et les récriminations entre les autorités ecclésiastiques génèrent des situations difficiles à suivre. En 1380, de nouveaux statuts des petites écoles de Paris donnent la liste de 41 maîtres et 21 maîtresses présents à la lecture du texte, ce qui suppose une vraie organisation institutionnelle pour assurer le contrôle ecclésiastique du recrutement des enseignants et le fonctionnement des écoles. Cette organisation semble distinguer Paris de la Normandie, originale par ses collateurs laïcs comme les travaux de Christophe Maneuvrier et Nicolas Abraham ont pu le montrer.

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Olivier Guyotjeannin a évoqué ensuite d’autres pistes de recherche. Des sondages effectués dans les sources du Parlement de Paris apportent peu d’informations supplémentaires. Les rôles de taille mentionnent bien quelques maîtres d’école au xiiie siècle mais plus par la suite. Les suppliques des lettres pontificales et les suppliques en pénitencerie pontificale (lettres de rémission) livrent peu d’informations. Par ailleurs, dans les registres de délibération de la municipalité de de Saint-Affrique du Rouergue de 1470 (thèse de l’École des Chartes en cours) des mentions sur l’organisation de l’école apparaissent, notamment celle, rare, de tarifs pratiqués à l’école de grammaire.

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Ces échanges ont bien montré que dans les derniers siècles du Moyen Âge la scolarisation des enfants est une pratique courante et les écoles nombreuses. L’éducation est une préoccupation de la société dans son ensemble. Des pistes de recherche ont été soulevées notamment en ce qui concerne l’éducation des filles et des enfants défavorisés. Il est à espérer que la publication de cette journée, déjà prévue par les organisateurs, soit rapide.

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Nathalie Pallu de la Barrière

Titres recensés

  1. Sur le chemin de l’école. Le réseau des petites écoles normandes du Moyen Âge à l’époque moderne, Paris, 28 avril 2014
    1. Première session : archives des institutions ecclésiastiques
    2. Seconde session : archives des autorités laïques

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