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Histoire & Sociétés Rurales

2014/2 (Vol. 41)


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C’est un petit objet, plus modeste qu’un livre de poche, constitué de feuilles de papiers fragiles. Et pourtant, en 1480 il a accompagné son propriétaire, Noé de Barras, sur les routes de la transhumance provençale qui l’a mené des plaines aixoises jusqu’aux limites du Dauphiné et de ses estives de haute montagne. Un périple de plus de 150 km avec plusieurs dizaines de milliers d’ovins. Avoir un tel document de la pratique dans les mains constitue une chance rarissime qu’on doit à la patience d’un écrivain occitaniste, Jean-Yves Royer, qui l’a retrouvé par hasard dans des archives privées avant de l’éditer en 1988. Instrument de gestion du flux transhumant, ce modeste cahier constitue un témoignage unique, tant par son contenu que par sa construction codicologique, sur les structures des grandes remues ovines dans la Provence et le Dauphiné médiéval. Il est aussi un indicateur des mutations qui touche la petite noblesse montagnarde à l’orée de la modernité, dont les membres, à l’image de Noé de Barras, de rentiers terriens profitant de leurs seuls revenus seigneuriaux, deviennent, suite à la crise du xive siècle, des intermédiaires des flux économiques nouveaux et des agents du développement de l’État moderne.

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Mais à quel type de source sommes-nous confrontés ? Il arrive que certains documents médiévaux échappent à toute volonté classificatoire. Souvent issus du for privé, il a été longtemps commode de les ranger dans la catégorie générique des livres de raison, documents tenant à la fois du journal et du livre de comptes, habitude parfois peu satisfaisante lorsque l’on se trouve confronté à des hapax documentaires comme le journal de Noé de Barras. Son intitulé, utilisé à la fois par le service d’archives qui l’a en sa garde [1][1] Arch. dép. Bouches-du-Rhône, 1 J 612. et par Jean-Yves Royer, peut induire en erreur, car il ne s’agit pas à proprement parler d’un journal [2][2] Ce qui n’enlève rien à la qualité de son édition, qu’il....

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Nous verrons en effet que Noé de Barras n’est pas, loin s’en faut, le seul à intervenir dans sa rédaction. Impossible également de le considérer comme un livre de raison. À la différence de ces documents dont l’utilisation s’étend sur plusieurs années, voire sur plusieurs générations, le livre de Noé de Barras (nous emploierons à partir de maintenant ce terme, qui nous semble plus approprié que celui de « journal ») était destiné à être détruit au bout de quelques années tant sa fonction était spécifique. Document pensé pour une activité particulière, la transhumance, il ne peut être compris qu’à travers son prisme. Sa mise en forme, nous le verrons, répond à des impératifs organisationnels inhérents aux mouvements des grands troupeaux, au xve siècle, en Provence, mais aussi à des nécessités d’ordre sociales et économiques.

La transhumance aussi a une histoire

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Pour commencer, il nous faut revenir sur plusieurs idées reçues concernant la transhumance. Une forme de déterminisme géographique la définit tout d’abord comme l’activité naturelle d’un certain type de milieux. L’élevage de plaine dans les pays chauds ne pourrait ainsi se passer de ces mouvements qualifiés souvent d’immémoriaux forçant d’immenses troupeaux à migrer en été vers les prairies encore fraîches des alpages de haute montagne et à opérer un mouvement inverse en hiver. Or, cette image figée cache une multitude de réalités que les géographes, depuis Philippe Arbos, ont tenté de classer [3][3] Arbos, 1922.. Il faut ainsi distinguer la transhumance de l’estivage. Alors que le premier terme désigne des remues souvent importantes, nécessitant une organisation complexe, le second se réfère à des mouvements des plaines vers un alpage proche. À titre d’exemple médiéval, citons les vaches de Guillaume de Murol qui, au début du xve siècle, parcourent seulement cinq kilomètres pour aller estiver sans que cela ne nécessite la mise en branle d’un système complexe [4][4] Charbonnier, 1973, p. 178.. Avec la transhumance, nous changeons d’échelle en ce qui concerne les distances parcourues (près de 150 km pour celle qui va nous concerner) ou la taille des troupeaux.

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Ces grandes remues ne débutent réellement qu’à partir du xiiie siècle et explosent littéralement au xive et surtout au xve siècle. Les raisons en sont multiples. Distinguons tout d’abord la dépression démographique du xive siècle qui frappe les Alpes encore plus brutalement que le reste de l’Occident. Édouard Baratier et Thérèse Sclafert, dans les années 1950 et 1960, dressent ainsi le portrait d’une Haute Provence désertée avec quatre baillies vidées de plus de 70 % de ses habitants [5][5] Baratier, 1961 ; Sclafert, 1959.. Ce contexte est aggravé par le refroidissement généralisé qui toucha durement les récoltes avec une série d’étés trop pluvieux pour les emblavures d’altitude [6][6] Carrier et Mouthon, 2010, p. 26-30.. Si de récentes études ont montré que la reprise démographique n’a pas été aussi tardive que ne le laissaient penser les travaux plus anciens, il n’en reste pas moins que les conséquences pour la transhumance restent les mêmes. Beaucoup de nobles montagnards ne peuvent plus compter sur les revenus de leurs seigneuries pour survivre, faute de paysans pour mettre en valeur leurs terres, et doivent se résoudre à trouver des ressources ailleurs. Certains, comme les Barras, mettent à l’encan une partie de leurs fiefs et vont trouver des charges rémunérées auprès des États princiers naissants. Noé de Barras, dont le fief se réduisait à une coseigneurie dans le village déserté de Mélan, devint ainsi, depuis 1476 capitaine-viguier de Seyne. Mais de telles reconversions ne sont pas toujours suffisantes (Carte 1)[7][7] Le fond des cartes que nous proposons représente la....

Carte 1 - L’implantation sociale et spatiale de Noé de BarrasCarte 1

Contrairement à ses aïeux détenant au xiiie siècle un ensemble cohérent de fiefs dans la vallée des Duyes, l’implantation sociale de Noé de Barras semble plus réduite et éclatée. Une faiblesse apparente qui va devenir un atout pour l’organisation de la transhumance.

Source : de la Barre de Raillicourt, 1985 ; Isnard, 1913.
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Comme l’ont montré Noël Coulet et Louis Stouff, l’élevage en Provence s’est développé autour des grandes cités des plaines (Aix, Arles) dont la demande en viande ovine (et en laine pour les villes italiennes) ne cessait d’augmenter [8][8] Coulet, 1988 ; Sclafert, 1959 ; Stouff, 1986..

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Afin d’assurer à leurs troupeaux des pâturages frais en été, les éleveurs (les nourriguiers) s’adressaient à des seigneurs prêts à leur louer des estives, comme Jacques d’Orcières qui, dans les décennies 1481-1490, est à l’origine de 29 % des transactions de cette nature conclues à Aix [9][9] Leydet, 1982, p. 58.. Les communautés paysannes arrivaient, pour certaines, à tirer profit de la situation, comme celles de la haute vallée de la Roya [10][10] Lasalle, 2008., mais d’autres voyaient les troupeaux provençaux comme une véritable invasion menaçant leur élevage de subsistance. Leur capacité de résistance avait bien diminué avec la chute démographique. Guillaume Barras avait dû affronter en 1343 les habitants d’Ainac (dont il était coseigneur) lorsqu’il avait voulu envoyer sur leur finage ses bêtes parce qu’il louait ses propres pâturages à des bergers venus du sud de la Provence. Le surpâturage qui en résulta amena les villageois à se plaindre au maître rational et au clavaire de Digne, qui leur donnèrent raison [11][11] Sclafert, 1959, p. 55.. Un siècle et demi plus tard, le descendant de Guillaume, Noé de Barras, n’aura lui aucun mal à imposer le passage de dizaines de milliers de bêtes sur des finages.

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La location des montagnes s’effectuait par le biais d’un simple contrat sous seing notarié, la locatio montane. Cette première documentation spécialisée en appela rapidement une autre. Le trajet se trouvait, à l’origine, généralement sous la responsabilité du bailleur d’estive. Mais la complexité de l’opération exigea la présence d’un intermédiaire entre la plaine et la montagne, et la création d’un nouveau type de contrat, les promissio ducendi. Ces spécialistes de la transhumance usaient de leur capital social afin de garantir aux éleveurs une protection contre d’éventuels abus en échange d’une part substantielle des revenus découlant des grandes remues provençales. On comprend donc qu’outre Noé de Barras, d’autres membres de la petite noblesse soient devenus des « conducteurs ». Citons par exemple les Claret du Diois, à la limite du Dauphiné et du Comtat, qui occuperont pendant trois générations cette fonction [12][12] Verdier, 2009, p. 136-150..

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Ces hommes avaient affaire, lors de la transhumance proprement dite, à d’autres acteurs (bergers, communautés ou nobles possédant les pulvérages, c’est-à-dire les droits levés sur le passage des troupeaux) entraînant autant de transactions, de négociations qui faisaient de la transhumance une activité économique complexe et spécialisée. C’est pourtant l’image exactement opposée qui a longtemps prévalu. Au xviiie siècle, les physiocrates, partisans d’une polyculture intensive, voyaient en effet l’élevage extensif, consubstantiel à la transhumance, comme une forme primitive et peu rentable d’exploitation des sols. Dans la continuité de cette école de pensée, les géographes coloniaux créèrent une échelle de développement agricole, dont la transhumance aurait été le niveau intermédiaire entre pastoralisme nomade et élevage sédentaire. Fernand Braudel, influencé par cette école de pensée, voyait ainsi dans la transhumance « une forme assagie de la vie pastorale méditerranéenne » [13][13] Braudel, 1990, p. 98. Pour l’épistémologie du concept....

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La transhumance, au contraire, était l’affaire de spéculateurs et de puissants engagés dans un processus d’accumulation de richesses nécessitant une stricte division du travail et usant d’un important prolétariat pastoral [14][14] Sur la vie des bergers au Moyen Âge, voir Kaiser-Guyot,.... Elle n’a donc rien de naturel et son organisation passe par des structures originales qui, dans certaines régions, étaient directement liées aux états naissants qui impulsèrent la création d’organismes de contrôle des grandes remues (donc la production de documents spécialisés). La Mesta en Castille, la Casa de ganaderos de Saragosse en Aragon, la Dogana dei pascui des états pontificaux (spécialisée dans l’hivernage dans le Latium), ou la Dogana delle pecore dans le royaume de Naples en sont autant d’exemples [15][15] Voir respectivement Philipps et Philipps, 1997 ; Fernandez.... Rien de tel en Provence où, comme nous le verrons, ce flux économique reste totalement en dehors des mains comtales pour être l’apanage de privés [16][16] Dans les statuts de Provence compilés au xviie siècle.... Il n’en reste pas moins que, là aussi, l’activité transhumante a nécessité la création de documents originaux spécialement conçus. Parmi eux se trouve le livre de Noé de Barras. Comme nous allons le voir, la construction de cet objet de la pratique répond justement aux besoins d’organisation des grandes remues. Son étude codicologique, aidée par la production de métasources, révèle en filigrane la complexité des flux économiques et des réseaux sociaux tissés autour de la transhumance provençale.

Deux cahiers, deux versants, une activité

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Le livre de Noé de Barras est un objet pour le moins étonnant. Mesurant 112 x 152 mm, comprenant 18 folios (auquel s’ajoutait, au moment de l’édition, une feuille volante de 138 x 129 mm aujourd’hui perdue), il a la particularité d’être plié en son centre, ce qui fait dire à Jean-Yves Royer qu’il a dû être emporté par son propriétaire dans une poche ou un sac. L’hypothèse nous semble parfaitement vraisemblable, comme le montre la trace de pliure visible au dos du carnet (Figure 1).

Figure 1 - La pliure au dos du livre de Noé de BarrasFigure 1

La trace de pliure visible au dos du livre de Noé de Barras indique que celui-ci devait être dans la poche ou dans le sac de son propriétaire, voire dans une aumônière ou sous la ceinture. Document de la pratique économique accompagnant la transhumance, sa construction est un témoin précieux de l’organisation des grandes remues provençales.

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Le livre a d’emblée été pensé par son principal utilisateur en fonction de son usage. Document de voyage, devant l’accompagner sur les routes, il devait être léger et pratique comme le sera, cinquante ans après, le cahier de 17 pages mesurant 150 x 200 mm tenu par Pierre, maître berger de l’Hôtel-Dieu du Puy [17][17] Merle-Comby, 1983, p. 114. L’auteure note que ce n’est.... Très rapidement, la construction déroutante de cette source, où apparaissent plusieurs scripteurs intervenant en deux langues (latin et occitan), nous a paru nécessiter l’usage d’outils informatiques permettant de l’appréhender et de produire une première analyse dans le cadre d’un master [18][18] Nous avons créé une base de données et un sig (Système.... Jean-Yves Royer, en exhumant le livre de Noé de Barras, avait déjà noté sa construction en deux carnets (que nous appellerons désormais cahier externe et cahier interne) cousus ensemble (mais sans doute pas au moment de la transhumance). Comme le montre le schéma (Figure 2), le cahier interne n’a pas été placé au centre du cahier externe, mais au début, entre les pages 6 et 23 [19][19] Précisons que la numérotation des pages du livre de....

Figure 2 - La construction du livre de Noé de BarrasFigure 2

Ce schéma montre la construction particulière du livre de Noé de Barras (déjà remarquée dans Royer, 1988) qui allie deux cahiers, le cahier interne, représenté en grisé, et le cahier externe. Cette construction répond parfaitement aux deux versants de l’organisation de la transhumance et à la position de Noé de Barras, intermédiaire entre les propriétaires de troupeaux de la plaine et les communautés montagnardes.

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Les actes inscrits dans le livre s’étendent sur 8 mois (du 15 février au 24 octobre 1480). Il ne s’agit donc pas d’un livre de raison, mais bien d’un document spécialement destiné à organiser une transhumance (une seule page sur 36 ne traite pas de cette activité). Les mois de mai et de juin 1480 constituent à eux seuls 75 % des occurrences chronologiques (6 pour mai, 18 pour juin). Ils représentent le moment des départs des troupeaux vers les estives. Néanmoins, ces occurrences chronologiques ne sont pas réparties équitablement entre les deux cahiers (Carte 2).

Carte 2 - Les occurrences géographiques et chronologiques. Différences entre les deux cahiers du livre de Noé de BarrasCarte 2

Les cahiers interne (zone grisée claire) et externe (zone grisée sombre) sont utilisés dans cet ordre, durant un temps, dans un espace et en lien avec des acteurs différents. Nous ne sommes donc pas confrontés à un document homogène, mais à deux documents dont les fonctions ne sont pas les mêmes.

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Pareillement, les lieux cités dans les deux cahiers ne correspondent que pour 17,8 % des occurrences [20][20] Par souci de clarté, nous avons uniquement pris en.... La même remarque peut être faite quant aux occurrences de noms cités. Seuls 16,9 % d’entre eux apparaissent dans les deux cahiers.

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En croisant les occurrences chronologiques, géographiques et nominatives, nous nous sommes aperçu que les deux cahiers avaient pour destination deux publics à deux moments différents. Dans le cahier interne, utilisé en premier, Noé de Barras a affaire à des nourriguiers des plaines dont il va conduire les troupeaux (les avers). Dans le cahier externe, c’est avec les tenants des pulvérages (les « passages » comme on les appelait en Provence) sur le chemin de la transhumance que le conducteur traite. Entre ces deux mondes qui ne se croisent pas et qui pourtant dépendent l’un de l’autre, Noé de Barras et son livre constituent un lien essentiel qu’il nous faut maintenant suivre.

Les accords de conduites

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Début mai, Noé de Barras se munit de son livre, où, en tête du cahier interne, sur la première page, il note : « S’ensuivent les troupeaux que je conduis en cette année 1480 ». Puis il quitte son lieu de résidence (sans doute Thoard [21][21] Village situé dans la vallée des Duyes (actuel département...) pour rejoindre les plaines autour d’Aix et trouver des nourriguiers qui auront besoin de son aide. Ce n’est certainement pas la première fois qu’il pratique cette activité. En effet, des dettes sont mentionnées à la p. 3. Elles ne font référence à aucune affaire traitée dans le reste du document, bien qu’il soit question de transhumance. Étant donnée la construction chronologique du livre, il est fort probable qu’à son début (la page trois se situant juste après la couverture), le conducteur ait noté l’argent qui lui était encore dû par les nourriguiers et les bergers pour la transhumance de 1479. Il peut ainsi s’en souvenir au moment de redescendre en plaine (où habitent ses débiteurs). C’est d’autant plus probable qu’à la fin de 1480, plusieurs nourriguiers ne soldent pas leurs comptes avec Noé de Barras. Cela nous amène à supposer qu’il utilisait l’année précédente (en 1479, voire les années antérieures) un document similaire au livre que nous étudions (et qui n’a pas été conservé), et sans doute d’autres pour les années antérieures [22][22] Une autre indication, fournie par le conducteur, va.... La même remarque peut être faite pour 1481 et les années suivantes.

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Noé de Barras n’est sans doute pas le seul à avoir possédé des livres comme le sien. En effet, le 28 mai, alors qu’il est aux alentours de Grambois (Carte 2), il conclut un accord de passage (cf. infra) avec Thaddée Baschi, Antoine Laugier et Jeannot Feraut, qui sont tous trois coseigneurs de Thoard. Si tant de petits nobles de la vallée des Duyes se retrouvent en plaine à ce moment de l’année, c’est qu’ils sont tous, sans doute, à la recherche de troupeaux à conduire, munis de petits livres similaires à celui de Noé de Barras. Alors qu’il régnait un climat de concurrence féroce entre les douanes du Patrimonio, de Sienne ou de Foggia où les cavaliers (équivalent des conducteurs) n’hésitaient pas à user de pots de vin pour attirer l’éleveur [23][23] Maire-Vigueur 1981, p. 126-127., rien de tel, l’interconnaissance aidant, n’est observé entre Noé de Barras et ses coseigneurs.

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Dans sa quête d’éleveurs, Noé de Barras est aussi aidé par un loueur d’estives du Haut-Dauphiné qui ne nous est pas inconnu. Il s’agit de Jacques d’Orcières, coseigneur du mandement de Montorcier et seigneur des montagnes d’Orcières, le plus gros loueur d’estives aux nourriguiers d’Aix. C’est un proche de Noé de Barras. Ce dernier s’est marié, en 1479, avec Jacquette d’Orcières, apparentée sans aucun doute au bailleur d’estive (Figure 3).

Figure 3 - Généalogie simplifiée de Noé de BarrasFigure 3

Nombre de collatéraux de Noé de Barras apparaissent dans son livre et participent pour beaucoup à l’organisation de la transhumance. Remarquons néanmoins que le seigneur de Mélan ne tisse aucune alliance familiale avec les nourriguiers des plaines aixoises. La relation qu’il entretient avec eux est avant tout économique.

Source : de la Barre de Raillicourt, 1985.
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Sans doute est-ce suite à cette alliance que Jacques d’Orcières sous-traite à Noé de Barras la conduite de deux troupeaux (propriété de quatre nourriguiers d’Aix) en lui demandant de les amener jusqu’à Savines, à la frontière du comté de Provence et du Dauphiné. À partir de là, les bêtes seront certainement sous sa responsabilité. Ces deux accords de conduite (comme nous appellerons maintenant ce type d’item) ont été conclus avant même la descente de Noé de Barras en plaine.

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Noé de Barras passe huit autres accords de conduite notés chronologiquement, les uns à la suite des autres, du 19 mai au 10 juin 1480. La plupart comportent des indications similaires. Écrits par le conducteur, ils stipulent la date, le lieu de conclusion de l’accord, la taille du troupeau en trentenier – soit trente têtes de bétail –, le lieu de prise et la destination, systématiquement Savines, qui constitue la porte d’entrée vers le Haut Dauphiné. Les prix pratiqués sont rationnels. Plus longtemps le conducteur gardera le troupeau à sa charge, plus le nourriguier devra payer [24][24] Une pratique déjà remarquée dans Leydet, 1982, p. .... Aussi, la plupart des accords conclus dans le sud, non loin d’Aix, coûtent plus chers aux éleveurs, exception faite de l’accord passé à Grambois. Mais le troupeau, dans ce cas, est pris bien plus au nord. Lieu de conclusion de l’accord et lieu de prise des troupeaux ne correspondent en effet pas toujours.

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De prime abord, nous pensions que les accords de conduite étaient des résumés de promissio ducendi conclues chez un notaire. Néanmoins, l’accord passé avec Antoine Garsin (p. 10) nous a amenés à reconsidérer cette opinion. C’est le seul endroit, dans le cahier interne, où un autre scripteur à part Noé de Barras – Vincent Galbert, prieur – intervient pour laisser un signe (« sen ») sous l’accord en « preuve d’authenticité » (« ita est […] por manu propria » : Figure 4).

Figure 4 - Les signes d’authenticité de Vincent GalberFigure 4

L’intervention de Vincent Galbert dans le cahier interne indique que le livre de Noé de Barras pouvait avoir une certaine valeur légale, notamment pour les accords de conduite passés, pour la plupart, hors du cadre de la parentèle.

Source : Arch. dép. Bouches-du-Rhônes, 1 J 612.
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Le conducteur l’imite, mais sans laisser de marque. Qu’Antoine Garsin soit illettré n’explique pas un tel luxe de précautions. À l’opposé, les accords passés avec Jacques d’Orcières ne comportent aucune mention de date, de lieu, de témoins, et sont en fin de compte très brefs. Avec le coseigneur de Montorcier, Noé de Barras est en famille et peut faire fi de tout formalisme légaliste. Ce n’est pas le cas avec les nourriguiers des plaines, avec qui il n’entretient que des relations d’affaires, ce qui nécessite une mise en forme garantissant l’authenticité de l’acte. Aussi est-il raisonnable de penser que ce petit cahier pouvait avoir une valeur légale en cas de litige. Une pratique documentaire qui s’est peut-être développée pendant un temps au point de supplanter les promissio ducendi. Jean-Louis Leydet note en effet qu’à partir de la décennie 1461-1470, les occurrences de ce type de contrat dans les minutiers aixois chutent jusqu’à disparaître par la suite [25][25] Leydet, 1982, p. 2. Cette chute peut s’expliquer aussi....

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La valeur légale du livre de Noé de Barras s’est sans doute imposée à force d’utiliser une documentation similaire. Nous avons émis l’hypothèse qu’il existait un document analogue pour l’année précédente. Or, la construction même du livre confirme ce raisonnement. En effet, cahier interne (dédié aux accords de conduites) et cahier externe se distinguent nettement par le nombre de pages blanches.

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Dans le premier, Noé de Barras laisse 7 pages blanches sur 16, à la différence du cahier externe où il n’y en a que 3 sur 20. Pour le cahier interne, où sont réunis les accords de conduite, Noé de Barras, ne sachant en effet pas à l’avance le nombre d’affaires qu’il doit traiter, est obligé de compter large et prévoir un nombre de folios important. Son livre n’est donc pas un essai. Il a été pensé et certainement éprouvé par de nombreuses années d’utilisation de cahiers similaires.

Les accords de passages

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La même remarque vaut pour le cahier externe, et notamment dans les pages suivant directement le cahier interne (p. 23-36). À partir de l’en-tête de la p. 23 (« Ce que j’ai dépensé »), aucun endroit n’est laissé en blanc, sauf les deux pages servant de dos de couverture (Figure 5).

Figure 5 - Construction chronologique, codicologique et géographique du cahier interne du livre de Noé de BarrasFigure 5

La construction du cahier interne est remarquable. Dans sa forme, il épouse à rebours le flux de la transhumance, des plaines (Saint-Jeannet, Brunet) à la montagne (La Bréole, dernier passage avant le franchissement de la Durance à Savines). Les items de Saint-Estève, Thoard et Barras sont placés exactement à l’endroit qui leur est réservé, mais plus de dix jours avant la traversée effective des troupeaux. Noé de Barras maîtrise son outil documentaire.

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Cela dénote, comme nous l’avons vu, d’une habitude documentaire importante de la part de Noé de Barras (il sait exactement le nombre de points de passage qu’il va croiser), mais également d’une technique comptable originale. En effet, les cahiers interne et externe se différencient également par le flux économique dont ils conservent trace. Le premier, avec les accords de conduite, représente les entrées, qui ne sont pas fixes ; le second, avec les accords de passage, les sorties qui, elles, sont à peu près stables d’une année sur l’autre. Si l’on prend en compte les premières pages du cahier externe (concernant les sommes dues pour l’année 1479), l’ensemble, dans le sens de la lecture, prend la forme d’une opération de soustraction – addition – soustraction (dettes de 1479 – recettes de la conduite de 1480 – débits des pulvérages de 1480). Là encore, Noé de Barras, l’habitude des années précédentes aidant, maîtrise parfaitement son outil, dont on remarquera néanmoins les imperfections. Certaines entrées comptables sont ainsi notées directement après les accords de conduites.

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Les accords de passages divergent des accords de conduite sur plusieurs points. La plupart du temps, ce n’est plus Noé de Barras qui intervient sur son livre, mais d’autres scripteurs qui notent soigneusement la date du passage (Figure 6), le lieu, le nombre de bêtes, les témoins présents et les acomptes versés, puis les versements complémentaires, souvent sur la même page, ce qui les oblige parfois à resserrer leur écriture.

Figure 6 - Les scripteurs du livre de Noé de BarrasFigure 6

La majorité des interventions écrites qui n’est pas de la main de Noé de Barras se situe dans le cahier externe. Plusieurs d’entre elles sont suivies de marques et de signes d’authenticité placés en exemple dans les cadres pointillés. L’importante présence de ces marques démontre que le livre de Noé de Barras avait une valeur légale.

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La majorité des accords, d’une graphie soignée, parfois écrits en latin, sont souvent suivis des marques (dont certaines ressemblent à des seings notariés) dont le but est de garantir l’authenticité de l’acte comme le montre la fin de l’accord p. 28 où Lantelme Martin laisse sa marque en « preuve d’authenticité » (« en senhal de veritat »). La plupart des scripteurs occupent soit des charges pour les communautés levant les droits de passages (cominaux, consul), soit sont des membres de l’élite rurale (vicaire, curé) disposant parfois même d’une partie de la puissance publique comme Honoré Bonet, notaire de la Bréole. Cela laisse à penser que le cahier externe, bien plus que le cahier interne, possède une valeur légale importante qui est communément admise par la plupart de ceux qui instrumentent dedans. D’ailleurs, tous semblent suivre un schéma préétabli. Ce n’est sans doute pas le premier cahier de passage auquel ils ont affaire.

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Il faudrait donc envisager le cahier de passage comme une forme de passeport où les différents tenants de passage pouvaient facilement suivre l’évolution des paiements de ce qui leur était dû. Il ressemble en cela aux apodissa exhumées par Jean-Claude Maire-Vigueur, servant de quittances distribuées aux bergers par la douane du Patrimonio (à la différence près que ces apodissa ne devaient sans doute pas être aussi précis [26][26] Maire-Vigueur, 1981, p. 114.).

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Les droits de passage ne s’acquittent pas en une seule fois. Noé de Barras verse des acomptes à la montée vers les estives, puis des paiements complémentaires lors de la descente des troupeaux vers l’hivernage. Ce qui explique la construction étonnante de ce cahier. Les accords de passage sont notés à l’envers, du plus ancien (p. 33) au plus récent (p. 25-26). Cette écriture à rebours (qui dénote à nouveau d’une grande habitude de ce type de document) est à l’opposé de celle présidant à la construction du cahier interne. Elle a pour but de noter à l’aller les passages pour mieux les reprendre dans le bon ordre et solder les comptes lors de la descente (Figure 7). La construction documentaire épouse les flux de la transhumance.

Figure 7 - Construction générale chronologique, codicologique et géographique du livre de Noé de BarrasFigure 7

Ce schéma montre que la construction du livre de Noé de Barras a été parfaitement pensée et est le fruit d’une pratique déjà éprouvée lors des années précédentes. On remarquera que, pour le cahier interne, Noé de Barras maîtrise parfaitement son outil documentaire. Il a rempli la page 23 avant les autres et connaissait donc à l’avance le nombre de pages dont il aurait besoin (de la page 24 à 34, les pages 35-36 servant de couverture) pour noter tous les accords de passage.

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Plusieurs accords détonnent. Ils ont été inscrits à l’avance et exactement à la bonne place. Il s’agit à chaque fois d’items beaucoup moins détaillés que les autres, notés par Noé de Barras lui-même, concernant une zone proche de ses coseigneuries et traités généralement avec des proches, comme Thaddée Baschi et Antoine Laugier. Le premier n’est autre que le « compère » de Noé de Barras selon ses propres mots. Il est aussi l’époux d’une Jeanne de Barras (liée au conducteur de manière indéfinie). Antoine Laugier, lui, est marié avec Romaine de Barras, sœur de Noé (Figure 3).

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Comme avec Jacques d’Orcières pour les accords de conduite, les pratiques documentaires de Noé de Barras changent en fonction de la proximité sociale de son interlocuteur. Entre proches, nul besoin d’écrire de longs accords nécessitant des marques d’authenticité, nul besoin de détailler. Cette absence de formalisme n’empêche pas le conducteur de placer ces items exactement à l’endroit où ils sont supposés être (p. 31) mais plus de dix jours avant les autres accords (Figure 5). Les paiements les concernant sont quant à eux inscrits sur la p. 24, au verso de plusieurs dépenses n’ayant pas trait à la transhumance (ce sont les seuls items dans ce cas de tout le livre), dont un prêt de 6 fl. [27][27] Afin de faciliter la lecture, nous emploierons les... à sa belle-sœur et à son frère. Entre ce crédit et les passages tenus par des proches, nous sommes en plein dans une économie domestique, ce qui explique sans doute leur proximité documentaire.

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En plus des autres séparations que nous avons déjà observées (accord de conduite/accord de passage ; addition/soustraction) s’ajouterait donc une autre qui serait, elle, commune aux deux cahiers. Nous aurions sous les yeux d’un côté des items à forte valeur légale, concernant une économie en dehors du cercle familial que nous qualifierons de rationnelle, et de l’autre, des items se rapportant à un cadre plus domestique, où les relations interpersonnelles et privées prennent le pas sur l’économie et le formalisme légal. Il ne faudrait pourtant pas en conclure que la gestion des flux de la transhumance se réduit à une opposition entre sphères économique et socio-familiale. Nous le verrons, ces deux versants ne cessent bien au contraire de s’interpénétrer.

La transhumance, au-delà de l’économie

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L’intervention du statut de Noé de Barras dans le circuit de la transhumance doit être considérée non sous le seul prisme de l’économie, mais plutôt sous celui de l’ethnographie économique définie par Caroline Dufy et Florence Weber [28][28] Dufy et Weber, 2007. pour lesquelles les rapports sociaux influent sur les valeurs et les prix. Si l’on s’en tient aux textes normatifs, dans le Dauphiné, la transhumance est une activité réglée depuis le milieu du xve siècle. L’arrêté du Parlement de la principauté de juin 1458, pris sous la menace des éleveurs de Provence de ne plus monter dans le Vercors suite à des pulvérages bien trop élevés, précise ainsi l’unité de compte pour leur levée (cent trenteniers, appelés « berlie » ou « matate » [29][29] Les trenteniers sont néanmoins utilisés pour le décompte....) et le montant maximum, fixé à 8 gr. la berlie ou a 6 gr. si le terroir traversé fait moins d’une lieue [30][30] Carrier et Mouthon, 2010, p. 267-268. Pour les textes,.... Un tel appareil législatif, nous l’avons vu, n’existe pas en Provence, et si l’on retrouve quelques similitudes (les unités de compte par exemple) entre les usages du Dauphiné et le livre de Noé de Barras, les prix pratiqués par les tenants de passage que rencontre ce dernier varient du simple au triple entre La Bréole (passage à 7 gr. les cent trenteniers) et Barras (23 gr.) (Carte 3).

Carte 3 - Les coûts des accords de passage des troupeaux en fonction des lieux de conclusion des accordsCarte 3

Le coût des accords de passage montre de fortes disparités. Il n’existe pas en Provence de textes normatifs comme dans le Dauphiné, textes de toute façon pas toujours suivis d’effet (voir Sclafert :1926). Alors que Noé de Barras laisse ses proches augmenter artificiellement les prix des passages, il impose aux autres tenants des tarifs bas.

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Ces fluctuations ne s’expliquent pas par le nombre de trenteniers taxés au passage (près d’une fois et demi plus important à La Bréole qu’à Barras).

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De la même manière, la distance nécessaire à la traversée de la communauté ne semble pas éclaircir les raisons de cet écart [31][31] Pour peu fiable que soit cette méthode, notons néanmoins.... Nous remarquons par contre que les passages tenus par des proches de Noé de Barras (notamment Thaddée Baschi et Antoine Laugier) sont largement surévalués : outre les 23 gr. pour Barras, 19 sont levés pour cent trenteniers à Saint-Estève. Il eût été logique de penser qu’une fois entré dans sa zone d’interconnaissance, le conducteur aurait bénéficié de prix plus avantageux. Or, c’est l’inverse qui se produit.

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Barras et Saint-Estève comptent certes plusieurs coseigneurs (respectivement trois et deux). Mais l’arrêt du Parlement dauphinois ou les tarifs relevés par l’abbé Maurel montrent bien que les droits de passage d’une seigneurie ne se multiplient pas, mais se divisent entre les coseigneurs [32][32] Maurel, 1900.. De même, l’un des accords de passage du livre de Noé de Barras est tenu « tant pour le passage de Brunet que pour le tiers du passage de Saint-Jeannet » (« per la tersa part del pas de Sant-Johan »). Au contraire, les proches de Noé de Barras possèdent des parts inégales qui s’ajoutent les unes aux autres.

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Le « compère » Thaddée Baschi en profite même pour installer une halte nocturne pour les troupeaux transhumants (permettant ainsi à ses champs de bénéficier d’une nuit de fumure [33][33] Bénéfice en nature dont il ne faut pas sous-estimer...). Le conducteur use ainsi de son activité pour permettre à des proches d’imposer un surcroît de taxe, vraisemblablement injustifié. Nul doute qu’il n’a pas manqué d’inclure dans ses tarifs de conduite le prix de ce supplément. Mais qu’en savent les propriétaires des troupeaux et les bergers, qui n’ont accès, au mieux, qu’à une partie du livre spécialisé ? Quoi qu’il en soit, la transhumance aide Noé de Barras à renforcer son capital social. N’est-il pas celui qui, en faisant venir les troupeaux sur le finage de ses proches, leur permet de lever ces excédents de redevances ?

Compter les moutons

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La question du coût des passages constitue un problème de taille. En effet, le décompte des trenteniers devant régler le passage (550 au maximum) ne correspond en rien à celui annoncé dans le livre de conduite.

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Ce dernier n’est d’ailleurs pas évident à trouver. Noé de Barras multiplie les dénombrements : au minimum un dans les marges et un dans le corps du texte, qui ne coïncident pas toujours. Ainsi, dans l’accord de conduite n°4, Noé de Barras précise qu’il va « conduire 50 trentaines de bêtes qui, réduites, en valent 40 de passage » (« que redus valon xl de pas ») [34][34] Soit 1500 têtes réelles réduite à 1200 « de passag.... Le nombre dans le corps du texte désignait-il les trenteniers réels, et celui en marge les trenteniers de passage qui seuls seraient taxés ? Cette hypothèse serait plausible si la quantité des animaux soumis au passage ne variait pas grandement en fonction des troupeaux. Or, les nombres en marge correspondent à ceux du texte dans seulement quatre accords sur dix (en italiques dans le tableau 1). Dans les autres cas, la proportion n’est pas la même.

Tableau 1 - Les trenteniers dans le corps du texte et en marge des accords de conduiteTableau 1
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Quoi qu’il en soit, et même en prenant le total inscrit dans les marges (675), le nombre des trenteniers annoncés dans le livre de conduite reste, et de loin, supérieur aux trenteniers taxés lors des passages. Comment expliquer une pareille différence ?

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Dans l’accord de passage conclu à Bayons, le scripteur ajoute un renvoi en bas de la page. Après avoir inscrit le nombre d’aver, ils précisent qu’il s’agit de « bêtes (de passage en comptant les agneaux à demi-tarif) » [35][35] « Averis (de passu, computatis agnis ad rationem medii.... Les agneaux, c’est-à-dire les jeunes moutons effectuant leur première transhumance, jeunes mâles encore entiers ou femelles pas encore saillies, compteraient donc à moitié pour les pulvérages. Il est vrai que cette pratique se retrouve dans d’autres lieux en Provence, comme au péage de Castellane au début du xvie siècle [36][36] Voir, pour Castellane, Besson, 1977, p. 4.. Mais tenter d’appliquer ce type de calcul à l’ensemble des accords de passage du livre de Noé de Barras ne fonctionne pas. Il faudrait tout d’abord qu’une communauté mobilise plusieurs personnes pendant plusieurs jours (les troupeaux, nous le verrons, n’arrivent pas en même temps) afin de séparer les agneaux des bêtes adultes, puis de les compter. Cela impliquerait également que les agneaux représentent les deux tiers des troupeaux. Or, le péage de Castellane, les agneaux décomptés sur sept années (1504 à 1510) n’occupent qu’un peu plus d’un quart des effectifs [37][37] Besson, 1977, p. 22. Même proportion dénombrée par....

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Il nous faut donc trouver une autre solution. L’accord de passage conclu à Bayons (p. 30) nous a offert une première piste. En effet, le scribe note d’abord l’accord et le chiffre de 400 trenteniers d’avers (iiiic trentaneriis averis : Figure 8). Mais, juste après, il ajoute un « cinquante » (« Lta ») au-dessus. Ainsi, le décompte évolue. Mais en fonction de quoi ?

Figure 8 - Le rajout de l’accord de passage de BayonsFigure 8
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En fait, la réalité du dénombrement des troupeaux se situe sur un autre plan que celui de l’arithmétique, comme l’accord de passage conclu à Esparron (p. 29) nous le montre. Citons-en les premières lignes :

« L’an 1480 et le 9 juin Noé de Barras a payé deux fl. et six gr. à Jean Dalmas, alias Pestre, pour le passage du terroir d’Esparron, en exécution de l’accord que ledit noble de Barras a passé avec monseigneur d’Esparron. Et il dit que vont passer 450 trentaines de bêtes de passage [38][38] « L’an mil cccc lxxx et jort de jun Noe de Baras ha.... »

Le nombre de trenteniers inscrits pour ce passage n’est donc pas le fruit d’un décompte qui aurait nécessité plusieurs heures, mais bien d’une simple déclaration de Noé de Barras basée sur une estimation des troupeaux qui n’ont pas encore tous franchi le finage d’Esparron : « Et dis que passaran » (« il dit que vont passer » le passaran ayant été traduit par un futur proche par Jean-Yves Royer). Le conducteur verse un acompte (2 fl. et 6 gr.). Mais le total dû est loin d’être fixé. Les différentes interventions du scribe de l’accord, Raymond de Villar, curé d’Esparron agissant pour le compte du seigneur local, montrent bien le long processus qui a pu aboutir à un accord et à un versement final. En effet, quelque temps après le 9 juin, de Villar ajoute une note précisant le prix du passage de 9 gr. pour cent trenteniers (comme le montre l’ajout marginal vertical « Ita est de Villari »), preuve que ce prix, qui avait peut-être fait l’objet d’une entente préalable entre le seigneur des lieux et le conducteur, a été certainement renégocié après la rédaction de l’accord. Ce n’est que le 9 septembre, au moment de la descente des troupeaux vers la plaine, qu’au final Noé de Barras verse 1 fl., 7 gr. 1/2. En ajoutant cette somme à celle déjà versée en juin, nous arrivons à un total de 49 gr. 1/2, ce qui correspond, au prix de 9 gr. pour cent trenteniers, à un total final de 550 trenteniers taxés pour le passage d’Esparron. Cette augmentation est certainement due à une réévaluation de la taille de troupeaux transhumants, fondée sur la parole de Noé de Barras, mais aussi sur des tractations entre le conducteur et les tenants (Figure 9).

Figure 9 - Schéma simplifié des négociations des passagesFigure 9

Si la première inscription dans le livre des accords de passage n’est qu’un enregistrement de la déclaration de Noé de Barras, la seconde est, elle, le fruit d’une négociation un peu plus âpre durant laquelle les tenants de passage tentent de revoir à la hausse le nombre de trenteniers déclarés.

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Il est possible de supposer que les deux parties conservaient des traces du résultat des négociations. Laisser Noé de Barras être le seul à posséder la preuve écrite de l’accord lui aurait certainement donné un trop grand avantage, symbolique notamment. Aussi peut-on imaginer que chaque tenant de passage devait avoir une copie de l’accord. Qui sait si Noé de Barras ne laissait pas lui-même une trace de son passage sur un livre (de raison ? de comptes ?) possédé par Raymond de Villar.

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Un processus similaire semble avoir eu lieu pour d’autres accords de passage qui devaient être eux aussi le théâtre d’une négociation quant à l’argent qu’allait devoir payer Noé de Barras. Négociation, mais aucun décompte réel. Voilà pourquoi il faut envisager que les deux cahiers du livre de Noé de Barras n’étaient sans doute pas reliés entre eux lors de la transhumance, afin d’éviter qu’un des tenants de passage ne tombe sur les vrais chiffres contenus dans les accords de conduite [39][39] Si cette hypothèse est juste, le brochage des deux.... Cette séparation documentaire fait du circuit économique un lieu d’expression des rapports de forces sociaux entre deux parties inégales. Les tenants de passage, le plus souvent des communautés de très petite importance, avait en face d’eux un membre de l’élite provençale qui seul avait accès, grâce à son livre, à la totalité des informations.

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Cette inégalité entre communautés et transhumants se retrouve dans l’arrêté de 1458 du Parlement du Dauphiné où il est nettement stipulé que le comptage est basé, même en cas de litige, sur « l’asserveration » des pâtres ou des conducteurs. Le tenant de passage qui les accuserait de fraude doit être certain de son affaire. En effet, en cas de décompte en sa défaveur, il devra payer une amende de cent sols à ses contradicteurs [40][40] De Salvaing, 1731, p. 196. Thérèse Sclafert remarque.... Rien n’indique que de telles pratiques aient existé en Provence en 1480. Mais imagine-t-on sérieusement que, pour un profit minime d’un florin ou deux, les membres d’une modeste communauté s’en allant accuser un membre d’une des plus anciennes familles nobles de la région, dont les réseaux s’étiraient bien au-delà de l’horizon des Préalpes et qui occupait en plus une fonction importante dans l’administration locale ? Non. Mieux valait négocier, arracher quelques trenteniers en plus et sauver la face, même si l’on avait sans doute conscience qu’il en passait en définitive plus. On remarquera néanmoins que cette pratique se limite à une zone dans laquelle Noé de Barras et ses proches ont de l’influence. Lors des premiers passages effectués, au nord du plateau de Valensole, le décompte des tenants de passage correspond à peu près au nombre de troupeaux que le conducteur a à sa charge, à cinq trenteniers près en sa faveur.

Des documents écrits spécialisés pour une transhumance dispersée

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En suivant les différents accords de conduite et de passage, on remarque aisément que les troupeaux avancent en ordre dispersé sur plusieurs chemins et que Noé de Barras ne suit pas forcément la même route qu’eux. Il n’hésite pas, par exemple, à s’éloigner de Bayons et d’Esparron où il a conclu, le 9 juin, deux accords de passage, pour rejoindre Entrepierres plus au sud-est (à l’opposé de l’itinéraire suivi par les troupeaux) pour y passer, le lendemain, deux accords de conduite. La location de relarguiers [41][41] Les troupeaux, lors de leurs avancés, avaient forcément... étant aux frais de leurs propriétaires, on peine à voir les autres troupeaux attendre à Bayons et à Esparron deux journées le temps d’être rejoints par Noé de Barras et des troupeaux supplémentaires récupérés à Entrepierres. D’autres cas de décalages entre les accords entre les troupeaux sont visibles dans le carnet. Ainsi, cinq jours s’écoulent entre l’accord de passage de Mallemoisson et celui d’Authon, pourtant distants de seulement 25 km, soit deux jours de marche au grand maximum [42][42] Un troupeau parcourt en moyenne 20 à 25 km par jour.....

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À travers le livre de Noé de Barras, nous assistons donc à une transhumance dispersée, durant laquelle les troupeaux progressent à leur rythme sur un itinéraire préalablement défini par le conducteur. Les bergers, afin d’éviter toute contestation lors des passages, devaient être munis d’une forme de laissez-passer ou de marque prouvant qu’ils étaient bien sous la conduite de Noé de Barras, « Et s’il en passe davantage sous mon nom » précise-t-il lui-même (p. 27) lors de l’accord de passage de Saint-Martin (« He sy mays en passa en mon nom »). Ce type de document, dont nous n’avons hélas conservé aucun exemplaire, est désigné sous le terme de « bulletin » par le conducteur, lors de l’accord de conduite conclu à Grambois (p. 8), à 35 km au nord d’Aix, à la fin mai 1480. Le coseigneur de Mélan y précise aux contractants (dont Jean Brunet) qu’il va leur laisser le bulletin à Authon. Le document est d’une valeur certaine, car ce n’est qu’au moment de sa remise que les maîtres bergers verseront au conducteur un premier acompte. Pourquoi ne pas le leur avoir remis directement lors de la conclusion de l’accord ? Ce n’est pas très clair, mais notons simplement que les troupeaux menés par Jean Brunet sont les seuls à effectuer une partie de leur périple sur la rive occidentale de la Durance, en plein Lubéron, sur des terres n’engageant en rien la protection de Noé de Barras. Celle-ci (sa « conduite ») n’est effective qu’à partir du moment où le maître berger aura en sa possession le bulletin.

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Le fait que le lieu de la remise de ce document n’ait été précisé que pour cet accord semble indiquer que, dans les autres cas, cela avait lieu au moment même de la transaction. Le document devait être fait sur place et Noé de Barras y adjoignait une marque tracée à l’encre garantissant son authenticité. Le conducteur est sans doute le seul à instrumenter sur les bulletins. L’aide d’un notaire sur les lieux de l’accord de conduite aurait été tarifée et le coût aurait été reporté par Noé de Barras. L’intervention du notaire de Thoard aurait quant à elle impliqué que Noé de Barras fasse le chemin vers Aix avec, dans sa poche, des bulletins instrumentés en blanc, ce qui semble difficilement imaginable vu qu’il ne savait pas à l’avance le nombre de troupeaux qu’il allait conduire. Non, il faut supposer que la marque du conducteur, que garantissait également le nom d’une famille de vieille noblesse provençale, certifiait la valeur du bulletin.

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En guise de support, Noé de Barras s’était sans doute muni de feuilles blanches prêtes à l’emploi. Elles devaient ressembler peut-être à cette feuille volante de 138 x 129 mm qui a été retrouvée avec son carnet. Elle a été utilisée par la suite par le conducteur comme aide-mémoire pour noter ce qui apparaît être des droits de passage qu’il levait lui même sur d’autres troupeaux (peut-être sur la seigneurie de Mélan) [43][43] Presque aucun des noms cités dans cette feuille volante.... Les bulletins devaient évidemment être nominatifs, comme semblent l’indiquer les premiers accords de passage où il est précisé le nom du propriétaire du troupeau transitant sur le finage (mais pas du berger, qui n’est dans ce cas qu’un simple agent). Un document similaire semble avoir été fourni au maître berger de l’Hôtel-Dieu du Puy au xvie siècle, mais cette fois directement par ses maîtres (son troupeau n’est pas sous l’autorité d’un conducteur) [44][44] Merle-Comby, 1983, p. 122. Le document avait semble-t-il....

Les dégâts

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Au milieu de ces mouvements multiples, Noé de Barras ne suit aucun troupeau en particulier, mais va là où la nécessité le pousse afin, par exemple, de gérer d’éventuels dégâts sur les cultures. Les troupeaux transhumants constituent un danger réel pour des communautés de moyenne et de haute montagne dont la subsistance dépendait d’emblavures fragiles. L’arrêt du Parlement du Dauphiné du 2 juin 1458 définit, en plus du montant des droits de pulvérage, la procédure à suivre dans de pareils cas. Il interdit notamment que les victimes arrêtent l’ensemble du troupeau, ou que soient mis sous séquestre les bergers ou les conducteurs. Ceux-ci sont libres de suivre leur route à condition de « relâcher quelque bête des avers jusques à la concurrence de l’entier payement de ce à quoy le dommage aura été estimé » [45][45] De Salvaing, 1731, p. 196.. Noé de Barras suit à peu près la même procédure.

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En 1480, les dégâts sont causés par l’aver du maître berger Jean Mota (avec qui Noé de Barras a conclu un accord à Entrepierres le 10 juin 1480) sur le finage d’Esparron. Ils sont postérieurs à l’accord de passage du village (conclu le 9 juin) d’au moins deux jours. Nous pouvons suivre la gestion de l’incident grâce au compte rendu qu’en fait le conducteur p. 17, sous le petit paragraphe consacré aux sommes toujours dues par le nourriguier employant Jean Mota. Ayant déjà placé, plus bas, un autre rappel de débit pour un autre éleveur, il est obligé de serrer son écriture, puis de terminer ce rapport d’incident par un renvoi tout en haut de la page. Le but est évidemment de garder au même endroit les traces des faits afin que les comptes soient justes. Car c’est bien Noé de Barras qui paie les dégâts, avant d’en reporter le coût au nourriguier du troupeau responsable.

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Avant l’arrivée du conducteur, le maître berger avait laissé « en gage un novel entier et un chevreau » ce qui dépasse de loin le coût estimé (5 gr. et 4 d.) des dégâts [46][46] Le « novel », (désignant un mâle châtré ou non, effectuant.... Il a également donné « 6 d. d’œufs pour les étrennes ». Ce geste supplémentaire a valeur d’excuses. Il ne s’agit pas d’offrir des œufs transportés par les pâtres pour l’occasion (on les imagine mal transhumer avec des objets aussi fragiles en prévision d’éventuels dégâts), mais de les acheter à un paysan du cru. À la différence de la bête laissée en gage, qui est une obligation, cet achat est une forme de reconnaissance par les bergers de leur tort et du respect pour la communauté lésée. Il permettrait d’établir un climat de confiance nécessaire à l’accomplissement d’un rituel de transaction comme défini par l’ethnographie économique [47][47] Dufy et Weber, 2007, p. 22.. Ce n’est qu’après (logiquement le 12 juin, Noé de Barras concluant un accord de passage plus au nord le 13) que Noé de Barras paie les dégâts et reprend les deux bêtes laissées en gage. Ne désirant pas s’encombrer avec, il les confie à la garde de Jean Pestre, qui n’est autre que la personne qui a conclu avec lui, au nom du seigneur local, l’accord de passage d’Esparron. Il reviendra aux bergers de les récupérer en septembre, lors de la descente des troupeaux.

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L’estimation des dégâts est dévolue à la communauté qui appointe pour les constater des cominaux et des estimateurs rémunérés et choisis en fonction de leur bonne réputation. C’est qu’il faut des « prud’hommes non suspects » précise, pour des territoires plus septentrionaux, l’arrêt de Parlement du Dauphiné, pour déterminer la nature et le montant des dégâts. Le conducteur n’intervient en rien, si ce n’est pour payer. Pourquoi le berger fautif ne s’en charge-t-il pas ? C’est que la gestion des dégâts ne représente pas qu’un flux économique, mais un acte de justice dans lequel Noé de Barras agit comme garant. Le bulletin qu’il avait laissé au berger engage sa responsabilité. Or, le personnage délivrant ne peut être un inconnu pour les tenants de passage et doit remplir des conditions de solvabilité et de probité ; il doit avoir une bonne fama[48][48] Voir, pour l’importance de la fama dans les procédures.... C’est vrai aussi pour les nourriguiers qui peuvent aussi compter sur l’influence de Noé de Barras pour contester ou au moins restreindre les revendications des communautés en cas de litige sur les dégâts. Après tout, de par sa fonction de capitaine-viguier, le conducteur avait sous ses ordres le magistrat de la viguerie dont les compétences en matière pénale ou civile étaient illimitées [49][49] Busquet, 1920.. Aussi sur certains des passages (mais pas Esparron) était-il juge et partie.

La géographie d’une transhumance

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La complexité de la procédure concernant les dégâts (alors que les sommes en jeu sont en fin de compte modestes) traduit la difficulté d’organiser le déplacement de plus de dix troupeaux. De combien de bêtes parle-t-on ? En retenant le plus haut décompte du livre de conduite, l’ensemble cumule 758 trenteniers (soit 22 740 ovins), ce qui correspondrait à près de 38,5 % de la seule transhumance aixoise pour l’année 1449 [50][50] Coulet, 1988, p. 365. Ce chiffre ne prend pas en compte.... Chiffre énorme, auquel il faut ajouter des ânes (peut-être une trentaine [51][51] En Velay, un troupeau d’environ 2000 têtes était accompagné...), quelques caprins et surtout une troupe d’environ 75 bergers salariés dirigés par des « bayles » (avec qui Noé de Barras traitera en route) accompagnés d’autant de chiens de garde contre les loups [52][52] Estimation basée sur un berger pour dix trenteniers.... Si tous les propriétaires ne sont pas égaux entre eux (le plus grand aver comporte 120 trenteniers, les plus petits 40), nous avons toujours affaire à de véritables entrepreneurs habitant exclusivement en plaine et considérant leur cheptel comme un capital qu’ils chargent à d’autres de faire fructifier. Certains d’entre eux ne sont d’ailleurs même pas là lors de la sanction des accords de conduite.

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Les occurrences géographiques présentes dans le livre de Noé de Barras nous ont livré des étapes suffisamment précises (que ne fournissaient pas les locatio montane ou les promissio ducendi) que nous avons reportées sur un sig[53][53] En gardant bien en mémoire que tous les villages ne.... En les comparant à d’autres documents plus récents fournissant d’autres itinéraires [54][54] D’autres itinéraires existent, mais datent de la fin..., nous nous sommes aperçu tout d’abord que le trajet de la transhumance évite les finages les plus peuplés afin d’atténuer les risques de dégâts dans des terroirs trop densément cultivés, à part Sisteron et son pont, passage obligé pour l’un des troupeaux franchissant la Durance d’ouest en est (Carte 4). Cette volonté explique pourquoi le passage par la vallée des Duyes est si important. En effet, l’itinéraire le plus simple pour rejoindre Savines aurait été de passer par les vallées de la Bléone et de la Blanche, plus à l’est. Mais un tel trajet aurait forcé les troupeaux à croiser deux villes importantes : Digne et Seyne. Au contraire, l’itinéraire choisi par Noé de Barras croise au moins quatre terroirs inhabités (bien qu’on y perçoive des droits de passage) [55][55] Une telle pratique se retrouve également en Italie....

Carte 4 - La transhumance de Noé de Barras et la démographie provençaleCarte 4

Les itinéraires des troupeaux conduits par Noé de Barras évitent soigneusement de passer par les deux grandes vallées ; celle de la Durance et celle de la Blanche, trop peuplée. Cela amène bêtes et bergers à franchir des cols plus élevés.

Source : Baratier, 1961.
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Néanmoins, cet itinéraire pose de prime abord un problème majeur, car il passe au beau milieu des Préalpes de Digne. Alors que le passage par Seyne n’aurait obligé qu’à la traversée du seul col de Maure (1346 m), la route choisie par Noé de Barras cumule les embûches avec quatre cols à plus de 1300 m, et surtout le franchissement de la crête du Clot de Martre à plus de 1700 m. Impossible ? Rien n’est moins sûr. Jules Blache et, à sa suite, l’école grenobloise de géographie, avait déjà remarqué que le relief influait beaucoup moins qu’on ne le pensait communément sur les flux d’échanges en haute montagne [56][56] Blache, 1950.. Loin d’être déterminée par le milieu et par la géographie physique, la transhumance, en fin de compte, s’en jouait.

Les profits d’une transhumance

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Selon nos calculs (rapport des accords de conduite moins le coût des passages), les revenus nets de Noé de Barras pour l’année 1480 s’élèvent à environ 70 fl. Une somme importante, mais qui semble peu en comparaison des hauts serviteurs des comtes de Provence (par exemple les maîtres rationaux de la grande chambre d’Aix) dont les émoluments pouvaient atteindre entre entre 200 à 300 fl. annuels [57][57] Reynaud, 2000, p. 307.. En tant que capitaine-viguier de Seyne, Noé de Barras pouvait espérer plus de 110 fl. par an. Pareillement, les cavaliers de la Douane du Patrimonio percevaient jusqu’à 192 fl. par an. Bref, conduire les troupeaux en Provence ne semblerait pas une si bonne affaire si elle n’était pas rapportée au temps investi. En fin de compte, Noé de Barras ne s’occupe de transhumance qu’un mois et demi par an (de la mi-mai à la mi-juin, puis à nouveau brièvement en septembre). Les 70 fl., dans ce cas, prennent une toute autre dimension.

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De prime abord, le profit de Noé de Barras semble bien peu de choses si on le compare au produit annuel que peuvent dégager l’ensemble des troupeaux qu’il conduit, que nous avons évalué à 2659 fl. (en prenant pour base 758 trenteniers) en nous aidant notamment des calculs de Noël Coulet [58][58] Coulet, 1988, p. 429-430, 449-451.. Les loueurs d’estives se taillent la part du lion de cette somme. En prélevant aux nourriguiers 1 fl. pour chaque trentenier accédant aux alpages, ils accaparent ainsi 29 % du total du produit dégagé par les troupeaux [59][59] De Manteyer, 1932, p. 81 ; Leydet, 1982, p. 90.. Les bergers (tout en gardant à l’esprit que seule une partie d’entre eux travaille toute l’année) coûtent plus de 700 fl. aux éleveurs, soit 26 % du total [60][60] Calculs effectués à partir des estimations contenus.... Les 70 fl. de Noé de Barras ne représentent que 3 % du produit des troupeaux. Il ne resterait aux tenants de passage qu’une trentaine de florins (1 %), les nourriguiers gardant l’excédant (41 %) dont il faut évidemment soustraire les coûts de stabulation en hiver (achat de nourriture et location de terre). Dans la répartition des richesses de l’élevage, Noé de Barras semble donc être le parent pauvre. Néanmoins, la perspective change si l’on divise l’ensemble des parts par le nombre d’acteurs qu’elles comportent. Ainsi, les 700 fl. des bergers doivent-ils être répartis en 75 parts, les profits des tenants de passage et des nourriguiers en 15 (rappelons qu’un passage et un troupeau peuvent être propriétés de plusieurs personnes) et les loueurs d’estives entre 5 tenants théoriques (non ne connaissons que Jacques d’Orcières, mais les troupeaux ne lui sont pas tous destinés). Aussi, à l’échelle de l’individu, l’importance de Noé de Barras peut être réévaluée. En un mois et demi de présence, il parvient ainsi à capter près du quart du produit annuel des troupeaux par individu. Sa part équivaut à celle d’un nourriguier, sans les frais afférant à ce dernier (Figure 10).

Figure 10 - Répartition des produits du troupeau entre les différents acteursFigure 10

La répartition par individus du profit des troupeaux montre que le conducteur, pour un temps de présence en fin de compte bien mince, profite largement de la transhumance. Les communautés traversées, elles sont les grandes lésées de cette répartition.

61

À titre de comparaison, en 1443, le profit de Jean Claret pour avoir conduit 6000 têtes en Diois est de 100 fl. Mais, à la différence de Noé de Barras, il devait en plus s’occuper de l’approvisionnement en sel des troupeaux et de la location des relarguiers (preuve que les responsabilités des conducteurs variaient grandement en fonction des lieux). Malgré la différence de rémunération, on peut néanmoins arriver pour le coseigneur de Mélan à la même conclusion que René Verdier tire pour les Claret en affirmant que : « le revenu tiré de l’accueil des transhumants est très supérieur à celui d’une seigneurie villageoise » [61][61] Verdier, 2009, p. 144..

62

Pour l’aristocratie montagnarde, la crise du xive siècle a pu représenter, le premier moment de stupeur passé, un moyen d’enrichissement et de consolidation [62][62] Morsel, 1988..

63

Mais au-delà des seuls profits économiques, Noé de Barras attend de la transhumance un profit social. A priori, payer des passages est à la portée de tous. Sauf que les deux parties ne se connaissent pas. Le maître berger n’est que le salarié d’un nourriguier qui habite à près d’une centaine de kilomètres du passage, autant dire tout un monde pour les membres de communautés montagnardes. Et quand bien même aurait-il affaire à un pâtre gavot, son statut social serait jugé insuffisant tant le poids de la parole donnée est centrale dans la négociation des passages. À tous, il faut un intermédiaire capable d’avoir un minimum de connaissances juridiques, sachant lire non seulement l’occitan, mais également le latin, afin de pouvoir manier la documentation spécialisée. Il leur faut aussi et surtout une personne capable de veiller à leurs intérêts. Les nourriguiers chercheront ainsi un homme certain d’en imposer aux communautés montagnardes afin d’empêcher des surprélèvements, surtout en l’absence de législation comtale. On remarque ainsi dans le Vivarais, au xvie siècle, que le maître berger de l’Hôtel-Dieu du Puy, malgré le laissez-passer fourni par ses maîtres, est soumis à une importante fluctuation de prix (entre 2 sous et 15 sous par pulvérage) qui contraste avec la stabilité de ceux (hors tarifs surtaxés par les proches) garantis par la présence d’un conducteur noble comme Noé de Barras [63][63] Merle-Comby, 1983, p. 130.. Jean-Claude Maire-Vigueur a émis l’hypothèse que la protection accordée par la Chambre apostolique aux éleveurs fréquentant les pâturages du Patrimonio avait sans doute pour origine le droit de protection seigneurial. En payant la fida, les pâtres devenaient ainsi, le temps d’une transhumance, les fidati (fidèles) de la Douane qui garantissait non seulement leur personne, mais aussi leurs biens [64][64] Maire-Vigueur, 1981, p. 115. Notons que l’on retrouve.... En acceptant d’être reconnus comme tels, les nourriguiers offraient à Noé de Barras, lui dont les seigneuries se réduisaient à presque rien, le luxe d’avoir des protégés présents sur un territoire immense. Les pâtres et leurs troupeaux agissaient comme autant d’extensions de son prestige et de sa seigneurie (son dominium), via l’outil documentaire des bulletins qui en garantissent la reproduction sous une forme inédite.

64

Les communautés, de leur côté, chercheront un homme dont la fama (et la proximité) leur garantira un respect de leurs droits. Nous l’avons vu pour les dégâts. En faisant cela, ne laissaient-elles pas une partie de leur capacité juridique aux mains d’un des plus puissants nobles locaux, lui permettant d’assurer un dominium de prime abord mal en point ?

65

*

66

La transhumance pratiquée par Noé de Barras est à la fois une occasion, pour un noble de moyenne montagne, de s’assurer des liens forts, mais aussi de créer une nouvelle sociabilité basée sur la conduite d’immenses troupeaux qui représentent autant de richesses venues des villes qui vont se déverser sur des communautés et des nobles au train de vie plus modeste.

67

Elle permet d’établir une hiérarchie nouvelle, ne s’appuyant plus sur la seigneurie traditionnelle, mais sur la captation des nouvelles donnes de l’élevage et des échanges entre les centres urbains et la montagne. C’est en s’inscrivant dans ce flux et en servant d’intermédiaire indispensable que Noé de Barras a sans doute pu assurer la survie de son lignage au même titre que les Claret du Diois. Mais encore lui fallait-il l’outil pour cela. Le livre qu’il a fabriqué, dans sa construction, est exemplaire. Lieu d’inscription des échanges, moyen de création de rapports sociaux et économiques (Figure 11), il est aussi celui qui les sépare, qui interdit la communication entre les nourriguiers et les tenants de passage. Il est une étape obligée que seul maîtrise Noé de Barras. Savoir construire, posséder et utiliser ce type de documentation nouvelle revient à avoir les moyens matériels pour organiser une transhumance. À ce titre, il est le garant du maintien de son statut social et de sa richesse.

Figure 11 - Schéma général de la transhumance de Noé de BarrasFigure 11

Pour des raisons de clarté, ce schéma n’inclut pas les bulletins distribués par Noé de Barras aux bergers. Avec le livre de Noé de Barras et les locatio montane, ils constituent le troisième type de document spécialement conçu pour gérer le flux économique et social que représente la transhumance.


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Notes

[1]

Arch. dép. Bouches-du-Rhône, 1 J 612.

[2]

Ce qui n’enlève rien à la qualité de son édition, qu’il faut saluer. C’est à elle que nous référerons à partir de maintenant, tant pour les transcriptions que les traductions. Voir Royer, 1988.

[3]

Arbos, 1922.

[4]

Charbonnier, 1973, p. 178.

[5]

Baratier, 1961 ; Sclafert, 1959.

[6]

Carrier et Mouthon, 2010, p. 26-30.

[7]

Le fond des cartes que nous proposons représente la géographie physique contemporaine qui diverge notamment du relief médiéval par la présence de lacs de retenue, comme celui de Serre-Ponçon. Les diverses cartes et schémas ont été réalisés par l’auteur de l’article et sont sous licence Creative Commons BY – NC – SA. Les photos du livre de Noé de Barras ont été fournies par les archives départementales des Bouches-du-Rhône.

[8]

Coulet, 1988 ; Sclafert, 1959 ; Stouff, 1986.

[9]

Leydet, 1982, p. 58.

[10]

Lasalle, 2008.

[11]

Sclafert, 1959, p. 55.

[12]

Verdier, 2009, p. 136-150.

[13]

Braudel, 1990, p. 98. Pour l’épistémologie du concept de la transhumance comme ruralité en développement, voir Rendu, 2006.

[14]

Sur la vie des bergers au Moyen Âge, voir Kaiser-Guyot, 1974.

[15]

Voir respectivement Philipps et Philipps, 1997 ; Fernandez Otal, 1993 ; Maire-Vigueur, 1981 ; Marino, 1988. Pour une synthèse au niveau de l’espace hexagonal, voir Moriceau, 2005, notamment le chap. xiii.

[16]

Dans les statuts de Provence compilés au xviie siècle par Jacques Morgues, la législation concernant la transhumance n’est régie que par un seul texte promulgué au xiiie siècle par Raymond-Bérenger V (sans doute inspiré par son cousin aragonais Jacques Ier qui accorde sa protection à la Casa de Ganaderos en 1218). Très bref, il autorise la levée de droits de passage. Voir Morgues, 1642, p. 383. Cette impression de lacune juridique est confirmée dans Gouiran et Hébert, 1997 ; et Hébert, 2007.

[17]

Merle-Comby, 1983, p. 114. L’auteure note que ce n’est pas Pierre mais le notaire Geoffroy de Chalmelis qui rédige ce livre. Or, c’est exactement l’inverse. Le berger parle de lui à la première personne « S’enset ce que hiou [ce que je] donne aux pastres » (p. 118).

[18]

Nous avons créé une base de données et un sig (Système d’information géographique) via le logiciel libre GvSIG. Je remercie Laurent Feller, Alain Dallo, Stéphane Lamassé, Hélène Noizet, Georges-Xavier Blary et Marie Dejoux pour leurs conseils et leur aide.

[19]

Précisons que la numérotation des pages du livre de Noé de Barras est tardive.

[20]

Par souci de clarté, nous avons uniquement pris en compte les occurrences des items datés de mai et de juin (en fait, des accords de conduite et de passage, cf. infra).

[21]

Village situé dans la vallée des Duyes (actuel département des Alpes-de-Haute-Provence) au nord du village de Barras (désert en 1480). Thoard comptait au contraire 45 feux en 1471. C’est sans doute là qu’habitait la plupart de l’élite locale. Pour une généalogie complète des Barras, voir de la Barre de Raillicourt, 1985.

[22]

Une autre indication, fournie par le conducteur, va dans ce sens. En effet, dans l’accord passé avec des nourriguiers p. 8, le conducteur précise que ces derniers « doivent me donner neuf patacs par trentaine, comme ils faisaient l’année dernière ».

[23]

Maire-Vigueur 1981, p. 126-127.

[24]

Une pratique déjà remarquée dans Leydet, 1982, p. 58.

[25]

Leydet, 1982, p. 2. Cette chute peut s’expliquer aussi par le recours à des notaires en dehors d’Aix.

[26]

Maire-Vigueur, 1981, p. 114.

[27]

Afin de faciliter la lecture, nous emploierons les abréviations suivantes pour les monnaies : florin : fl. ; gros : gr. ; denier : d. Rappel, un florin = 12 gros = 192 deniers.

[28]

Dufy et Weber, 2007.

[29]

Les trenteniers sont néanmoins utilisés pour le décompte. Mais le coût de leur passage est trop modeste pour que cette unité de compte soit utilisée pour la taxation, ce qui justifie l’utilisation de la berlie.

[30]

Carrier et Mouthon, 2010, p. 267-268. Pour les textes, De Salvaing, 1731, p. 194-200.

[31]

Pour peu fiable que soit cette méthode, notons néanmoins que la taille de la commune actuelle de La Bréole est plus étendue que celle de Barras.

[32]

Maurel, 1900.

[33]

Bénéfice en nature dont il ne faut pas sous-estimer l’importance. Voir par exemple les nuits de fumatures du Gévaudan. Moriceau, 2005, p. 363-366.

[34]

Soit 1500 têtes réelles réduite à 1200 « de passage ».

[35]

« Averis (de passu, computatis agnis ad rationem medii passus) ». La parenthèse marque le renvoi.

[36]

Voir, pour Castellane, Besson, 1977, p. 4.

[37]

Besson, 1977, p. 22. Même proportion dénombrée par Jean Yves Royer dans les comptes d’Alzias Raouls, maître berger du roi René. Voir Royer, 1988, p. 34.

[38]

« L’an mil cccc lxxx et jort de jun Noe de Baras ha pagat a Joan Dalmas, alias Pestre, per lo passage de la tera d’Esparon, en execussion de l’acordi que lo dit noble de Baras ha fach ambe monsenhor d’Esparon so es hassaber florins dos, gr. sieis. Et dis que passaran cccc et sinquanta trentanies de aver de pas. »

[39]

Si cette hypothèse est juste, le brochage des deux cahiers serait donc intervenu après la transhumance. Néanmoins, vu que la pliure centrale semble être la même, on peut supposer que les deux cahiers, pendant les remues, étaient passés l’un dans l’autre.

[40]

De Salvaing, 1731, p. 196. Thérèse Sclafert remarque qu’à Monclar dans le Diois, avant l’arrêté de 1458, « on s’entendait à l’amiable avec les bergers » pour le prélèvement du pulvérage dont le fruit était ensuite réparti entre les quatre coseigneurs, distribution qui devait sans doute être, elle aussi, le théâtre d’une négociation. La transhumance marquait donc un moment de redistribution ou d’équilibrage des rapports de force locaux. Sclafert, 1926, p. 307.

[41]

Les troupeaux, lors de leurs avancés, avaient forcément besoin de pâturage chaque soir propre à les accueillir afin de faire halte. L’organisation de ces « relarguiers » pouvait incomber aux conducteurs, mais pas dans le cas de Noé de Barras qui semble ne pas y faire allusion, sauf une fois, avec son « compère » Thaddée Baschi. Aussi faut-il supposer que la location de relarguiers était à la charge des nourriguiers, via leurs bergers.

[42]

Un troupeau parcourt en moyenne 20 à 25 km par jour. Voir Merle-Comby, 1983, p. 121.

[43]

Presque aucun des noms cités dans cette feuille volante ne se retrouve dans le livre. Preuve qu’il s’agissait d’affaires concernant la transhumance, mais qui n’étaient en rien liées à l’activité de conducteur.

[44]

Merle-Comby, 1983, p. 122. Le document avait semble-t-il été rédigé afin d’éviter de trop grands prélèvements aux pulvérages.

[45]

De Salvaing, 1731, p. 196.

[46]

Le « novel », (désignant un mâle châtré ou non, effectuant sa seconde transhumance d’après Royer, 1988, p. 45) vaut à lui seul d’après Noé de Barras (p. 15 du livre) un fl.

[47]

Dufy et Weber, 2007, p. 22.

[48]

Voir, pour l’importance de la fama dans les procédures pénales, Porteau-Bitker et Talazac-Laurent, 1993.

[49]

Busquet, 1920.

[50]

Coulet, 1988, p. 365. Ce chiffre ne prend pas en compte les villes alentour.

[51]

En Velay, un troupeau d’environ 2000 têtes était accompagné de trois ânes. Merle-Comby, 1983, p. 122.

[52]

Estimation basée sur un berger pour dix trenteniers qui se retrouve dans Stouff, 1986, p. 455 ; Leydet, 1982, p. 24, mais aussi le règlement de l’aver du roi René à Gardanne (dix bergers pour 2 468 têtes de menu bétail) pour les années 1454-1455 : Arch. dép. Bouches-du-Rhône, B 1472.

[53]

En gardant bien en mémoire que tous les villages ne levaient pas de droits de passage. Aussi, les troupeaux ont pu passer par un finage sans que cela soit indiqué dans le livre de Noé de Barras.

[54]

D’autres itinéraires existent, mais datent de la fin du xviiie siècle. Édités par Fournier, 1906.

[55]

Une telle pratique se retrouve également en Italie dans la Douane du Patrimonio. Voir Maire-Vigueur, 1981, p. 132.

[56]

Blache, 1950.

[57]

Reynaud, 2000, p. 307.

[58]

Coulet, 1988, p. 429-430, 449-451.

[59]

De Manteyer, 1932, p. 81 ; Leydet, 1982, p. 90.

[60]

Calculs effectués à partir des estimations contenus dans Kaiser-Guyot, 1974, p. 68 et 82.

[61]

Verdier, 2009, p. 144.

[62]

Morsel, 1988.

[63]

Merle-Comby, 1983, p. 130.

[64]

Maire-Vigueur, 1981, p. 115. Notons que l’on retrouve un terme similaire, la fidancia ou fidencia, dans le Briançonnais au xiiie siècle. Voir Sclafert, 1926, p. 92-94 et p. 593-594. Marc Bloch a noté que le droit de protection seigneuriale s’étendait également aux biens : Bloch, 1998, p. 315-316. À titre de comparaison, les troupeaux de l’ordre du Temple bénéficiaient également de la protection papale, tout comme l’ordre lui-même : Demurger, 2005, p. 111.

Résumé

Français

La transhumance médiévale, loin des images reçues, était une activité complexe mobilisant nombre d’acteurs, et nécessitait également une documentation spécialisée à la construction originale, comme le livre de Noé de Barras. L’étude codicologique de ce document permet d’entrevoir qu’à la fin du xve siècle en Provence, l’organisation du trajet des troupeaux de la plaine aux estives, confiée parfois à des membres de la noblesse locale, obéissait certes à des impératifs géographiques et à une demande économique, mais était également un moyen d’affirmation et de reproduction des hiérarchies sociales des vallées de moyenne montagne.

Mots-clés

  • aristocratie
  • codicologie
  • économie
  • élevage
  • mouton
  • pastoralisme
  • Provence
  • transhumance

English

Notwithstanding conventional wisdom, medieval transhumance was a complex activity mobilizing a number of actors, and also implying the use of specialized documents characterized by a specific mode of construction, of which Noé de Barras’ book was an example. The codicological study of this document gives us a glimpse of how, in Provence at the end of the 15th century, the organization of the routes followed by flocks between plains and mountain pastures, entrusted at times to local nobles, went beyond the expression of geographical constraints and demand-based economic incentives, and offered a way in which the social hierarchies of lower mountain valleys could be buttressed and reproduced.

Keywords

  • codicology
  • economy
  • livestock raising
  • nobility
  • sheep
  • pastoralism
  • Provence
  • transhumance

Español

La trashumancia medieval, lejos de tópicos, era una actividad compleja, que movilizaba a gran número de actores y necesitaba también una documentación especializada, de construcción original, como el librillo de Noé de Barras. El estudio de este documento permite entender que, a finales del siglo xv, en Provenza, la organización de la ruta de los rebaños hasta los pastos de verano, a veces confiada à miembros de la nobleza local, obedecía no solo a necesidades económicas, sino que era también un modo de afirmación y de reproducción de las jerarquías sociales en los valles de la sierra.

Palabras claves

  • aristocracia
  • codicología
  • economía
  • ganadería
  • ovejas
  • pastoralismo
  • Provenza
  • trashumancia

Plan de l'article

  1. La transhumance aussi a une histoire
  2. Deux cahiers, deux versants, une activité
  3. Les accords de conduites
  4. Les accords de passages
  5. La transhumance, au-delà de l’économie
  6. Compter les moutons
  7. Des documents écrits spécialisés pour une transhumance dispersée
  8. Les dégâts
  9. La géographie d’une transhumance
  10. Les profits d’une transhumance

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