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Histoire & Sociétés Rurales

2014/2 (Vol. 41)


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Le rôle de l’anticléricalisme comme un élément structurant des clivages au village au xixe siècle est bien connu. Les grandes monographies régionales ne manquent jamais de souligner son rôle ainsi que les facteurs locaux qui ont pu le favoriser et il a même pu être l’objet d’études en lui-même [1][1] Faury, 1980 ; Magraw, 1970.. Le renouvellement de l’histoire de la politisation ou de la conflictualité a fourni de multiples illustrations des heurts que pouvait soulever le pouvoir religieux au village [2][2] Citons, à titre d’exemple : Chauvaud, 1995, p. 131.... On dispose par ailleurs de bonnes synthèses sur l’histoire de l’anticléricalisme dans le temps long ou quand il arrive « à maturité » [3][3] Rémond, 1985 ; Lalouette, 2002. On peut se reporter.... Si ces démarches sont assez différentes tant méthodologiquement que dans l’ordre épistémologique, il existe néanmoins entre elles des interférences qui posent question. En effet, l’anticléricalisme est-il un objet cohérent dans la longue durée ? A-t-il même quelque homogénéité dans la période où il se dessine comme élément de clivage, c’est-à-dire entre la fin du xviiie et le dernier tiers du xixe siècle ? L’anticléricalisme au village ne peut en réalité être limité à son caractère « idéologique » avant la fin du xixe siècle. Pour le devenir, il a fallu qu’il travaille. Or c’est surtout la seconde moitié du siècle qui a retenu l’attention, alors même que Christiane Marcilhacy avait suggéré, pour l’Orléanais, qu’après 1848 l’anticléricalisme entrait dans sa phase politique [4][4] Marcilhacy, 1958.. Auparavant, la résistance au prescrit du clergé, ou simplement aux injonctions d’un pasteur impérieux, est-elle, ne serait-ce que virtuellement, un acte d’indépendance en mesure de forger l’anticléricalisme ? Les conflits paroissiaux peuvent-ils être purement et simplement annexés à un temps de maturation ? Rien n’est moins sûr et l’assimilation semble parfois, explicitement ou non, trop rapidement faite [5][5] Brunet, 2003.. Aussi convient-il peut-être de ne pas seulement considérer que l’anticléricalisme se décline et se ramifie en fonction des milieux sociaux et des territoires, mais plutôt de l’interroger dans sa nature et surtout sa polysémie, même dans une moyenne durée. Pour comprendre les conflits paroissiaux du premier xixe siècle, il faut donc se dégager au préalable de certains réflexes et les interpréter en tenant compte en premier lieu des motivations et des catégories en vigueur chez les acteurs.

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Les historiens ont bien identifié les lieux de crispations de l’exercice du ministère au village au xixe siècle [6][6] On pourra se reporter ici en priorité à Boutry, 1986..... Le prêtre se heurte à des pôles de résistance : la jeunesse, grégaire et agitée, qui sous l’œil souvent complice de la communauté, se livre aux danses ou préside au maintien des « convenances » par la pratique si contestée du charivari [7][7] Desplat, 1982.. Le pasteur se heurte aussi à l’influence délétère, mais inexpugnable, du cabaret, et dénonce celle des veillées. Les conflits avec la communauté, avant même que le maire ne devienne progressivement un antagoniste, sont devenus proverbiaux, qu’il s’agisse de la gestion de la fabrique ou du casuel, source de conflits bien repérée, qu’on critique les tarifs ou l’inégalité des pompes qui en découle. Le séminaire est censé inculquer au prêtre un habitus, une manière de vivre dans la communauté dont il est le centre mais où il est aussi radicalement « autre », ce qui lui vaut d’être sous surveillance, le paroissien étant à l’affût des faiblesses des vertus d’état [8][8] Boutry, 1988.. Ces lieux de frictions s’inscrivent généralement dans la longue durée [9][9] De nombreux exemples dans : Vernus, 1986.. Il a été rappelé de manière convaincante qu’au xviiie siècle, l’application des redéfinitions ecclésiologiques du concile de Trente et le cloisonnement entre sacré et profane pouvaient avoir nourri des formes d’anticléricalisme [10][10] Cabantous, 2002., pour « motifs religieux ».

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Sans même évoquer ici les interrogations sur la « déchristianisation », Alphonse Dupront a aussi montré, dans le contexte du débat sur la religion populaire [11][11] Plongeron, 1976., mais dans une optique un peu différente, les cohérences d’un univers religieux qui, sans lui être nécessairement contraire, débordait des cadres rationnels de l’administration ecclésiale [12][12] Dupront, 1987. Notamment, p. 419 et suiv.. Le tout a contribué à préciser le hiatus qui pouvait exister entre les traditions religieuses intériorisées et l’institution qui en portait le dépôt et on a pu voir se compliquer les origines et les formes de l’anticléricalisme dans ses rapports avec le sentiment religieux et avec le clergé [13][13] Pérouas, 1985.. On sait aussi que la seconde moitié du xviiie siècle a vu parfois s’affirmer une tendance à traîner le curé en justice, signe peut-être d’une mutation des rapports avec le représentant de l’institution [14][14] Louis Châtelier, pour le diocèse de Strasbourg, cité.... Si on délaisse un temps l’horizon de l’anticléricalisme au village à la fin du xixe siècle et son caractère structurant – qu’on ne saurait nier – on peut se permettre un peu de distance avec un anticléricalisme politique qui n’apparaît qu’assez tard sur la scène villageoise.

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On se propose ici de s’essayer à reprendre ce dossier à partir du cas de la Savoie entre 1815 et 1848 qui offre au moins deux particularités qui sont deux avantages :

  1. le premier avantage est d’ordre contextuel. La Savoie est une « terre de chrétienté » [15][15] Delpal (dir.), 2011. : les conflits paroissiaux se déroulent donc dans des communautés qu’on pourra qualifier comme massivement unanimes, malgré l’onde de choc révolutionnaire. D’autre part, en 1815 le duché revient dans le sein du royaume de Sardaigne, qui se veut un régime de restauration intégrale, où le catholicisme est religion d’État et le clergé un rouage de cet État. Durant cette période, les conflits entre les fidèles et leur clergé ne sont pas rares et on retrouve sans difficultés les modèles évoqués – sauf que le conflit syndic (maire)-curé ne cristallise nullement les tensions, du moins avant les années 1850 –, qui dans une société de restauration ferme peuvent interroger sur la maturation d’un anticléricalisme potentiellement politique dans un contexte où le catholicisme se confond avec un ordre temporel. De surcroît, la séquence chronologique permet de s’interroger sur l’anticléricalisme dans une période moins travaillée, les historiens ayant privilégié l’amont (pré-Révolution et Révolution) et plus encore l’aval, alors que le phénomène est évident.

  2. le second avantage tient aux sources que lègue à l’historien cet état des choses. En Savoie, les délits à l’encontre de la religion comme du clergé relèvent du code pénal, alors que dans le cas français, on s’efforce finalement, comme l’a montré Jacques Lafon [16][16] Lafon, 1987., de désamorcer ces conflits en les confinant dans le cadre d’une justice d’exception, celle du recours pour abus attribut du Conseil d’État : en pratique, cette procédure offre au clergé secondaire une quasi-immunité puisque le Conseil d’État ne donne presque jamais suite à ces plaintes. Grâce à ce recours à la justice ordinaire, l’historien dispose donc pour la Savoie de documents originaux, à savoir des procédures judiciaires en bonne et due forme où viennent déposer prévenus et témoins. La matière de la présente approche est composée des procédures pour « scandale religieux », qui touchent pour l’essentiel aux troubles dans l’église paroissiale et, parfois, lors des processions. Il faut y ajouter les plaintes pour injures portées contre les desservants par des paroissiens mécontents, qui sont le plus souvent un retournement au profit des fidèles du recours pour scandale religieux. Ces sources ont l’immense mérite de permettre de voir la résistance au clergé avec les outils des protagonistes, l’instruction judiciaire ordinaire formatant moins le récit du conflit que le recours d’abus français. Nous disposons d’un corpus d’une soixantaine procédures diligentées par le Sénat de Savoie, entre 1815 et 1848 [17][17] Le Sénat, sis à Chambéry, est alors la cour de justice..., auxquelles il faut ajouter comme sources complémentaires, et plus classiques, les plaintes et dénonciations envoyées par les communautés à l’archevêque de Chambéry [18][18] Arch. dép. Savoie, fonds de l’archevêché de Chambéry,.... À quelques rares exceptions, toutes ces affaires mettent en scène de simples « paysans » (ils se dénomment généralement « cultivateurs »). Sans même parler des tensions que syndics ou curés préfèrent ne pas poursuivre en justice, ces traces ne constituent que la partie visible des conflits : nous ne disposons pas de toutes les procédures [19][19] En principe, ces procédures pour troubles religieux..., ni même des plaintes adressées aux trois autres évêques de Savoie. Il n’en reste pas moins que la trace est patente.

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Si les conflits dont nous allons parler relèvent de modèles déjà décrits, ils peuvent être utilement revisités à la lumière de ces deux « avantages ».

Le prêtre, un notable et des devoirs

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La Restauration sarde, qui ne reconnaît ni la liberté de conscience ni celle des cultes, fait du catholicisme un pilier de l’ordre social et du clergé un agent du pouvoir. Dès février 1815, les registres de l’état-civil que les curés avaient déposés aux municipalités sous la Révolution doivent leur être rendus [20][20] Recueil des actes du gouvernement de sa majesté le..., tandis qu’en 1816 le gouvernement rétablit l’obligation du mariage religieux, avec effets rétroactifs [21][21] Ibid. Manifeste du Sénat portant publication de plusieurs... : le clergé retrouve ainsi sa maîtrise symbolique de l’existence de l’individu. Le temps lui-même est resacralisé : sans parler même de l’œuvre missionnaire intense en ce pays [22][22] On pourra se reporter sur ce point à : Bouchage, 1..., la restauration impose un grand nombre de fêtes chômées qui deviendront, a posteriori, une des marques du régime. L’emprise du catholicisme n’est pas moins sensible dans le domaine judiciaire. Dans le code pénal de 1839 [23][23] Code pénal qui s’inscrit dans le cadre des réformes..., les « Infractions au respect dû à la religion de l’État » figurent en tête de la nomenclature des crimes et délits, avant même les crimes contre la sûreté de l’État. Outre la peine de mort pour la profanation des hosties consacrées (art. 161), les travaux forcés promis pour les bris ou vol d’objet sacrés ou pour blasphème, les désordres lors des cérémonies sont clairement caractérisés comme des « scandales », passibles d’emprisonnement (art. 165). Le serment sur les Saintes Écritures s’impose tant dans les procédures judiciaires que dans les actes civils, telle que l’émancipation des individus mineurs. On ne sera pas étonné que le clergé tienne une place importante dans le système éducatif, si bien qu’on a pu parler de position monopolistique [24][24] Détharré, 1979 ; Berardi, 1997. Voir aussi, toujours.... Cette organisation est formalisée par le Regolamento per la scuole de 1822 qui s’inscrit dans la politique de reprise en main de Charles-Félix après les troubles libéraux de 1821. Pour ce qui concerne l’enseignement primaire, le clergé a un pouvoir absolu de contrôle et l’enseignement privé est résiduel. Tous les maîtres doivent être pourvus d’un brevet de moralité délivré par l’évêque ; dans les communes, le curé est chargé de surveiller le maître. Le clergé forme bien l’épine dorsale de l’instruction et cette mission est prise très au sérieux comme le montre l’intérêt que lui porte l’archevêque de Chambéry, Mgr Billiet [25][25] « Mémoire sur l’instruction primaire dans le duché.... Il ne faut pas néanmoins se méprendre sur la nature des liens entre religion et ordre. Pour l’essentiel, ils relèvent d’une tradition « gallicane » qu’incarne parfaitement le Sénat de Savoie comme le montre son arrêt du 16 juillet 1816, qui censure le mandement de l’évêque de Chambéry-Genève [26][26] Le diocèse de Chambéry-Genève est conservé jusqu’à... et lui inflige 1 000 livres d’amende pour avoir publié sans autorisation préalable dudit Sénat le rétablissement de fêtes religieuses portées par un bref pontifical [27][27] Burnier, 1864., ou son refus en 1833 d’autoriser la délégation apostolique voulue par Grégoire XVI pour étudier la discipline ecclésiastique dans les États sardes [28][28] Ibid., p. 412 et suiv. Le mémoire du Sénat reproduit....

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Ces quelques exemples suffisent néanmoins à se convaincre de l’imbrication profonde entre ordre social et catholicisme. Si on ajoute à ces prérogatives que, suite à l’abrogation du concordat napoléonien, le traitement du desservant pèse désormais pour moitié à la charge des communes, on pourrait en conclure que pour des populations fraîchement émoulues de la période révolutionnaire et impériale, qui ont connu le premier « seuil de laïcisation » décrit par Jean Baubérot, tout était en place pour motiver des résistances et, de là, nourrir l’anticléricalisme. Mais un changement de focale montre que la toute-puissance conférée théoriquement au clergé mérite d’être nuancée.

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Il n’apparaît nulle part que les populations se soient cabrées « sous le joug ». Encore en 1860, les administrateurs français qui s’installent en Savoie notent tous le profond attachement des populations rurales envers leur curé et signalent ce dernier comme une vraie puissance au village [29][29] Archives nationales, F19 5606 et 5778 ; BB30 375.. En d’autres termes, il est attribué au prêtre une notabilité de fonction qui ne souffre apparemment point de contestation, sinon à la marge, c’est-à-dire surtout en ville et dans quelques chefs-lieux. Mais de cette notabilité reconnue découlent des devoirs qui ne sont pas sans compliquer l’exercice du ministère. Pour bien comprendre ce dont il s’agit, on peut faire appel au rapport adressé à Mgr Rendu par le recteur de Clermont (Haute-Savoie actuelle). Ce curé laisse une éclairante description des petites obligations afférentes à son statut. Il décrit en effet avec précision, comme tant d’autres dans ces rapports à leur évêque, les nombreux usages en vigueur dans sa paroisse relativement aux dons exceptionnels qu’il reçoit comme pasteur. Tutelle du prêtre sur ses ouailles et nouvelle dîme ? Ce texte savoureux mérite quelque attention :

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« Les paroissiens sont dans l’usage d’offrir à leur pasteur des primeurs de tous ce qu’ils recueillent […]. Si la servante du Curé est un peu adroite, elle passe en revue chaque article ; et à chaque article c’est un houra [sic] d’éloges : elle n’a jamais vu d’aussi beau beurre ! Comme le Monsieur va s’en régaler ! et ces œufs frais ! et ces tomes qu’elle va mettre dans le joënne ou marc de raisin, et qui vont devenir de si bons gratérons [fromages] ! et les poulets ! comme ils viennent à propos pour tel jour où elle aura du monde ! ! Sur ces entrefaites, le Curé arrive de l’église, et au moment où il croit passer à sa chambre, il s’entend appeler : Venez donc voir la bonne Françoise, l’excellente Marion, et saisissant le panier qu’elle fait semblant de ne pouvoir soulever, elle va au devant du Curé, pour lui faire voir en gros et en détail ce qu’on vient de lui apporter. Alors sachant user à propos d’un certain adage commun : bis repetita non nocent, c’est une nouvelle litanie d’éloges et de louanges, où le Curé, au moins, doit répondre Amen, témoignant d’un air moitié grave, moitié joyeux, le plaisir qu’il en ressent et la reconnoissance qu’il en a. Mais nos paysannes, sans comprendre le latin, sentent fort bien la force de cette maxime : non satiatur oculus visu, nec auris auditu. Il faut aussi quelque chose qui flatte le palais. Vite donc au bon coin de la cave, au tonneau qui renferme le plus gros vin rouge, qu’on pourroit couper avec un couteau, puis des tranches de pain grillé, saupoudrées d’une poussière blanche comme la neige et douce comme le miel : ce qui veut dire une bonne rôtie de commère, qu’on n’expédiera que dans une ou deux heures, parce qu’on aura encore plus envie de parler que de manger. Enfin, quand la bonne visiteuse, contente du Curé et de la servante, et plus contente encore d’elle-même, pense à se retirer, il faut que son panier, s’il n’est pas garni aussi bien que lorsqu’elle est arrivée, au moins ne soit pas tout à fait vide ; mais qu’on y ait glissé adroitement ce qu’on croit devoir lui faire plus plaisir, et ce qu’elle partagera avec plus de joie à ses enfants, quand elle arrivera chez elle. Malheur au Curé qui aura une de ces servantes fières, qui n’ont rien d’agréable à dire à ceux qui se présentent, même avec des cadeaux ; ou une de ces servantes aveugles dans leur avarice, qui saisissent avec rapacité le panier qui arrive, et se contentent d’un remerciement, qu’on fera peut-être gracieusement, mais qu’on n’aura pas la peine de répéter une autre fois ; parce que une autre fois ne viendra pas. Si c’est la servante ou la fille de la maison qui vient avec le cadeau, outre la bonne réception qu’on lui fera, il faudra encore lui toucher la main ; c’est-à-dire lui glisser dans la main une petite pièce (blanche si l’on peut) qui sera pour elle, pour s’acheter quelque bagatelle [30][30] Devos et Joisten, 1978.. »

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Le don au curé est donc la rançon de son statut de notable au village : on lui rend visite et on lui témoigne de la déférence ; le défilé pose la cure comme un élément central de la géographie communautaire, de son identité. Il est possible que l’apport des primeurs prolonge les rites de bénédictions agraires auxquels les populations sont en Savoie, terre souvent ingrate, universellement attachées [31][31] Le catalogue des pratiques propitiatoires est varié,.... Mais, à l’évidence, il est moins question d’assujettissement que de codes villageois et le statut reconnu impose des devoirs qui se matérialisent dans une procédure de don/contre-don qui réclame un exercice fin de sociabilité. On l’a compris : il y a péril pour le prêtre qui n’aura pas admis ces codes – ou qui n’aura pas gouverné sa domestique. Alors, surgit l’honneur froissé, peut-être les cancans, et les usages piétinés se perdront, entraînant peut-être avec eux une part de respect. Le prêtre, inséré dans le tissu relationnel des gens du village, n’a certes pas à conquérir son statut de notable, mais il doit s’y consacrer pour conserver intact son capital. Il suffit d’un rien pour qu’il perde un peu de la déférence qui fait de lui une autorité : alors, son magistère temporel, son influence peuvent être altérés.

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Sur ce point, la prétention du clergé savoyard, sûr de son rôle social, à s’imposer comme élément médiateur au sein de la micro-société – « il est de mon devoir par ma qualité de pasteur d’empêcher les injustices, les chicanes, les haines, les divisions et les procès », écrit le curé de Collonges-sous-Salève [32][32] Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 9236, scandale et troubles...–, a pu favoriser évidemment les frictions. La hiérarchie ne l’ignore pas et, surtout au début de la période quand le rigorisme reste de mise, elle tente parfois de modérer les prêtres trop zélés, comme le suggère l’archiprêtre qui écrit à l’évêque à propos du curé d’Abondance :

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« Je me suis contenté de lui faire sentir les graves inconvénients de se mêler dans les choses étrangères à notre saint ministère, qui quoiqu’elles contribuent beaucoup au bien de la Religion, ne sont purement que du ressort de la police civile, comme de faire la visite dans les cabarets du tems des offices divins et pendant la nuit […]. On l’appelle despote et capricieux [33][33] Arch. dép. Savoie, 43 F, plainte contre le curé d’Abondance,.... »

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Il faut d’autant plus de prudence et de doigté dans la conduite du troupeau que le pasteur est l’homme de tous et de chacun et que les populations sont très sourcilleuses à cet égard : on attend de lui un traitement égalitaire. S’il ne respecte pas ces convenances, sa situation peut devenir délicate, comme l’éprouve le curé de Cervens, accusé d’une liaison avec sa servante – rumeur qui rend hilare toute la commune – au prétexte « qu’il prend avec trop de vivacité les intérêts de [sa] famille » [34][34] Ibid., 7 FS Chablais 164, propos injurieux contre curé.... Au Biot, on ne doute pas que le curé ait péché avec Marguerite Declerc « puisqu’il prend tant d’intérêt à ce qui la regarde » et « que chaque fois qu’elle ou sa mère allaient à la cure, elles en revenaient avec leur tablier plein de comestibles » [35][35] Ibid, 6 FS1 PC 14004, propos diffamatoire contre le.... Il en va de même dans l’ordre des sacrements, où on retrouve l’épineuse question du casuel. La question des inhumations est de toutes la plus sensible : qu’il s’agisse de l’usage des cloches [36][36] Corbin, 2000. ou du déplacement attendu du curé pour aller chercher le corps à domicile en la montueuse Savoie, la question de la pompe mortuaire est cruciale. À Groisy, un groupe de jeunes gens s’empare préventivement du clocher, où ils s’installent avec des vivres, pour assurer la dignité de l’enterrement en kidnappant les cloches [37][37] Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 9449, injures envers le.... À Gilly, on enterre à la sauvette un pauvre bougre sans recours au prêtre :

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« En fesant la fosse nous avons observé entre nous autres qu’il faudra voir comment M. le curé se conduira, car il ne doit mépriser personne, les pauvres étant au même rang que les riches ; [et plus explicitement] : Le motif qui nous a engagé à ne pas porter le corps à l’église et à l’enterrer sans les cérémonies d’usage, a été de ramener, par ce moyen, M. le curé à conserver notre ancien usage ; car bien que M. le curé ait la faculté de ne pas se transporter dans les hameaux depuis peu, tout le monde tient à la conservation de l’ancien usage [38][38] Ibid, 6 FS1 PC 2293bis, infraction aux cérémonies de.... »

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Comme on le voit, même dans la très monarchique et catholique Savoie, il faut en rabattre sur la toute puissance du prêtre, surtout quand il s’avise de changer les habitudes : sa notabilité tient à une fonction considérée tacitement comme contractuelle et on attend de lui qu’il respecte les usages. C’est bien de ce statut conféré et des devoirs qu’il implique que découlent les tensions et les conflits.

Le scandale, signe d’un dysfonctionnement de l’ordre communautaire

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Le scandale dans les églises, qui donne naissance à l’essentiel des procédures judiciaires qui nous occupent, est une catégorie juridique sur laquelle le code pénal est pour le moins évasif :

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« Le scandale, écrit avec condescendance un avocat, n’est pas un délit facile à caractériser. Il est presque toujours relatif au degré de civilisation ou de développement intellectuel de ceux qui en sont les témoins [39][39] Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 10156, infraction au respect.... »

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La plainte est portée tantôt par le syndic, dont c’est le devoir statutaire de dénoncer les troubles religieux, tantôt par le prêtre lui-même. Certaines de ces affaires se traduisent en d’épais dossiers, riches en dépositions, mais beaucoup sont très courts et rapportent des actes apparemment insignifiants. Elles sont assez opaques de prime abord, et le restent parfois, tant elles s’inscrivent dans des us et coutumes ou des mentalités que les acteurs n’ont pas besoin d’expliciter. L’approche cumulative permet toutefois de configurer, puis d’affiner, les relations entre les ouailles et leur curé. La notion de scandale étant le plus souvent au cœur des conflits, il convient d’en comprendre la signification.

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Il existe une acception religieuse du terme : le scandale est la cause d’une chute, c’est-à-dire d’un péché. Cette acception témoignerait pour le caractère supposé théocratique du régime de restauration. En pratique, et sans l’exclure totalement, ce n’est pas cette interprétation qu’il faut retenir en priorité : pour les magistrats instructeurs, la catégorie « scandale » est utilisée pour qualifier l’origine d’un désordre public, d’un trouble, et il est aussi employé pour des délits non spécifiquement religieux. On peut faire ici appel à la définition générique que donne le Larousse du xixe siècle : le scandale c’est « l’indignation qu’on ressent ou l’éclat qui se produit d’un acte ou d’un discours de mauvais exemple ». C’est bien ainsi que l’entendaient les autorités : dans l’enquête judiciaire, il est tout autant question d’établir les faits que de mesurer leur onde et leurs conséquences concrètes ou virtuelles sur la communauté. D’où le recours parfois massif aux témoins. La notion de scandale est intimement liée à une conception de la société et bien adaptée à la mentalité « contre-révolutionnaire » qui prévaut en Savoie où l’harmonie de la communauté idéalisée est au fondement de l’ordre social. En effet, si le scandale est caractérisé dans la justice d’Ancien régime en Savoie [40][40] Loix et constitutions de sa Majesté [dites : Royales..., il ne paraît pas qu’il ait donné lieu dans la pratique à un grand nombre de poursuites [41][41] Rien d’après Laly, 2012, ainsi que peu de chose selon.... Les populations du xixe siècle furent-elles plus frondeuses ou la notion prit-elle une acuité inédite dans le contexte de restauration ? Nous pencherions pour la seconde proposition tant les causes de scandales sont « intemporelles ». Quoi qu’il en soit, on devine ici tout l’intérêt de ces procédures judiciaires où l’individu est moins l’objet de l’investigation que les liens qui s’établissent entre son acte délictueux, sa signification et sa réception. L’ensemble de ce dispositif constitue le « corps du délit » dont il s’agit de mesurer la charge nocive, ce qui implique nécessairement que l’acte scandaleux soit remis en scène. Prenons un exemple, parmi les plus insignifiants. À Abondance [42][42] Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 4098, irrévérences dans..., durant la messe, au fond de l’église, près de la porte, certains garnements s’amusent à chahuter leur tête de Turc : on le tire par l’habit et par les cheveux, on le secoue un peu, on lui « fait plier le jarret en le poussant », le tout accompagné de gloussements. Les témoins précisent que les fidèles proches du groupe se sont bien aperçus des manœuvres, mais qu’elles ne provoquèrent ni bruit ni rire. Le Sénat, après une courte enquête, conclut qu’il ne s’agit donc pas d’un scandale. En d’autres termes, le scandale n’est pas lié à proprement parler au respect de la sacralité du lieu, mais se définit bien par l’intensité du trouble qu’il a jeté.

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Le scandale doit être dégagé de sa gangue anecdotique. Sa pénalisation sert évidemment au maintien de l’ordre, au contrôle des consciences, mais de manière plus fine qu’on pourrait le concevoir, comme peut l’illustrer la procédure à l’encontre d’un jeune menuisier d’Allevard [43][43] Ibid, 6 FS1 PC 6609, scandale dans l’église, 1835 (suffisamment.... À la suite d’un pari stupide, échauffé par ses camarades, il assiste à la messe avec une coiffe de femme – on est à l’heure du carnaval. La provocation est timorée puisque le menuisier reste à l’orée de la nef, dans l’obscurité de la tribune, et se tient dans une attitude pieuse et silencieuse. Interrogé comme témoin, le domestique Million donne une définition du scandale qui mérite d’être retenue :

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« Quelques personnes placées en avant des tribunes l’aperçurent et j’en ai vu quelques-unes sourire ; les femmes qui étaient tout près de lui se retournèrent de tems en tems, j’en vis quelques-unes chuchoter. Le scandale n’a pas été très grand, car M. le curé ne s’est aperçu de rien. »

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Mais il ajoute : ce n’est qu’après vêpres qu’on en a parlé, ce qui revient à attester le scandale. En effet, celui-ci est surtout cette traîne, difficile à identifier, mais qui réclame l’intervention de la justice car la parole donne corps au fait, en affirme les virtualités néfastes : établir que le fait scandaleux n’a pas créé de désordre dans l’église ne suffit donc pas à faire disparaître la suspicion, il faut encore qu’il n’ait pas laissé de traces dans les conversations au sortir de la messe, qu’il n’ait pas couru dans les rues et nourri les discussions, ce qui se traduit dans les témoignages par « on en a parlé » ou « j’en ai ouïe dire ». Le but de la procédure est de faire taire la rumeur, car le propre du scandale est ce bouche à oreille qui est signe d’un début de dysfonctionnement de la communauté. En ce sens, la procédure est préventive, et non seulement punitive, les peines étant du reste le plus souvent assez symboliques.

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On devine dans l’affaire d’Allevard que le rôle du prêtre est fondamental dans la définition du scandale : que « M. le curé ne s’est aperçu de rien », signifie en fait que M. le curé n’a pas réagi. C’est donc la parole du curé qui signifie le trouble. C’est ce qui explique que ces procédures pour scandale ont un pendant : celles des recours en justice contre le prêtre pour injures, qui obéissent aux mêmes ressorts. Ces recours montrent une certaine capacité des gens du peuple à instrumentaliser la justice à leur profit et il s’agit aussi de mettre fin à une rumeur, mais née cette fois d’une parole ou d’un acte du pasteur qui peut créer le scandale en révélant ou accréditant un fait dont l’écho qui va circuler au village.

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De l’ensemble de ces procédures émerge une parole de la communauté croyante, prévenus, plaignants ou témoins, d’autant plus intrigante que le plus souvent les fauteurs de scandale ne se défaussent pas : ils justifient, tout en tâchant de l’atténuer, le désordre qu’ils ont semé. L’historien voit progressivement se déployer une dialectique entre le prescrit de l’autorité religieuse, celui de l’État, via l’action judiciaire, et les représentations propres de la communauté croyante. Ces trois catégories ne sont pas étanches : bien au contraire, elles s’enchâssent les unes dans les autres. Très souvent, prévenus ou plaignants justifient en effet leur attitude en dénonçant des agissements qui ne correspondent pas à l’idéal pastoral. À cet endroit, le prêtre est souvent victime de l’image qu’il projette de son ministère. Jacques Lafon a suggéré comment finalement, dans le cas français, ces affaires de clocher témoignaient pour l’unanimité religieuse en matière de morale. Les procédures en Savoie donnent à lire de manière plus fine, en creux ou même parfois explicitement, l’image intériorisée de la fonction pastorale. Il faut admettre que cette notion de scandale s’adapte fort bien aux réalités telles qu’elles structurent la communauté, elle-même fort sensible à l’événement « hors-normes » et aux agents de dérèglements. Aussi, cette action pour scandale n’est-elle pas ressentie comme l’action du bras séculier, mais admise comme légitime au titre d’instance régulatrice.

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Rarement collectif, le scandale est le fait d’individus isolés. Les mots y sont rares. En bien des cas, il ne s’agit que de vagues balbutiements mal compris de tous, et le magistrat a souvent droit à un florilège discordant dans les propos rapportés. Mais si les mots changent d’un témoin à l’autre, en revanche la signification du propos est la même ; preuve, s’il en est, d’une relation à l’énoncé scandaleux où le mot n’est pas la chose.

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Le scandale, c’est un bruit et surtout une attitude : un corps droit et frondeur, un port de tête altier, un chapeau qu’on ne retire pas, une position de prière sur un seul genou, un mutisme obstiné, etc. Quand les mots jaillissent, c’est au terme d’une longue phase de contention : brefs et lapidaires, ils sont alors clairement volonté de scandale. Il arrive d’y trouver des éléments du registre anticlérical : à Scionzier, par exemple, le prêtre entend : « à bas le noir », « à bas le corbeau ». Mais ordinairement, on se contente d’une résistance entêtée aux injonctions du pasteur, devant lequel on peut garder la tête baissée, mais auquel on refuse d’obéir. Le scandale est aussi inertie et mise en scène du silence. Il s’y mêle un peu de tragique. Pour une affaire de bancs, une discussion assez vive s’engage avant les vêpres dans l’église de Faucigny entre Claude Jolivet et son curé : « Si vous ne voulez pas me respecter, respectez au moins Celui qui est là », lui réplique le curé en lui montrant l’autel, c’est-à-dire le tabernacle ; et Jolivet d’obtempérer : « S’il faut me taire, je me tairai, eh bien ! Pour l’amour de Dieu je me tairai » et après avoir dit cela « il se courba la tête sur la table de communion et le curé entra dans la sacristie » [44][44] Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 7651bis, scandale dans.... Cet exemple suggère combien entrer en conflit avec le prêtre est difficile et douloureux, et combien les motivations doivent être impérieuses. Parce que son petit frère est mis à genoux au milieu du sanctuaire lors des vêpres pour avoir intempestivement fait sonner les cloches, Victor Rey de Sevrier s’oppose violemment au prêtre au motif que « le monde avait l’air de se moquer de la position de mon frère, cela me fit honte » [45][45] Ibid, 6 FS1 PC 4109, scandale dans l’église, 1829 (13.... On l’aura compris, le scandale et le conflit avec l’autorité religieuse n’ont rien d’idéologique : ils s’intègrent peu ou prou dans les logiques du « respect humain » [46][46] Boutry, 1995. et figurent au catalogue des passions villageoises ; ils ont des lieux, un temps, des rites.

L’église paroissiale, théâtre du scandale

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Les lieux sont parfaitement identifiés : l’église dans l’immense majorité des cas et, accessoirement et par excroissance, le presbytère qu’on macule, de nuit, pour exprimer publiquement son mécontentement. Si l’église figure au premier chef, ce n’est pas un effet de nos sources, mais parce qu’elle est le lieu de la communauté assemblée, donc par essence le lieu privilégié du scandale public. De là, le temps du scandale s’impose à l’évidence : c’est celui de l’office. Le scandale n’a pas d’acteurs spécifiques, sinon le mendiant, souvent un peu ivrogne, ou les jeunes gens. Les témoins ne reconnaissent guère dans le premier un auteur de scandale, car ses actes n’ont pas de signification pour la communauté, sachant que le scandale ne saurait à ses yeux se réduire à une inconduite dans le lieu de culte ; les seconds sont souvent jugés avec indulgence par les témoins et parfois même « couverts » quand ils agissent comme mandataires de la communauté. C’est le cas à Saint-Jean-de-Belleville où, fait exceptionnel, un groupe de jeunes gens troublent l’office lui-même en s’évertuant avec succès à chanter faux : « Ce sont des jeunes gens un peu étourdis, comme on l’est à leur âge », explique avec bonhomie un témoin, tandis qu’un autre est plus précis :

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« Notre curé n’est pas bien aimé dans la commune, attendu que se trouvant du nombre de ceux qui ont fait une mission chez nous il y a quelques années, il s’est montré tellement dur et rigoureux que, lorsqu’on a appris sa nomination à notre cure, presque tout le monde, et surtout les femmes, en furent ennuyés ; on disait même qu’il fallait le refuser [47][47] Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 6346, scandale dans l’église,.... »

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Dans la presque totalité des cas, les acteurs sont considérés comme issus de « familles honnêtes ».

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Les rites du scandale s’inscrivent dans une organisation du lieu saint. Il est possible de dégager quelques grandes caractéristiques qui permettent de dessiner une scénographie du scandale. D’abord, femmes et hommes sont séparés. Les femmes sont dans la nef et les hommes aux tribunes, quand il y en a, et/ou dans l’avant-nef, près des portes. Les curés s’efforcent d’extraire les jeunes gens de cet endroit pour les rassembler près de la table de communion, près des grilles qui ferment le chœur, devant les femmes donc et à proximité des bancs des chantres, des notables, des membres directeurs de la compagnie du Saint-Sacrement. Il s’agit-là d’une mesure de prudence car l’avant-nef est la zone la moins contrôlable et les troubles dans l’église impliquant des jeunes gens se déroulent toujours à cet endroit. Outre les visées pastorales qui mettent « à portée de main » le sacré pour ceux en attente de confirmation, placer ainsi sous le regard du prêtre et des notables la classe d’âge naturellement tapageuse est une nécessité stratégique. On comprend mieux alors le conflit qui met aux prises dans l’église des Déserts le curé avec un jeune homme nommé Chapperon [48][48] Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 9792, irrévérence dans... : celui-ci s’obstine à se placer au milieu des hommes, à l’entrée de l’église donc, alors que sa place est au chœur, parmi ceux qui n’ont pas fait leur première communion. Malgré les nombreuses invitations du prêtre, il se refuse à obtempérer. Ces altercations publiques, mal vécues, expliquent des actes de vengeance symbolique : sonneries de cloches sans permission, et on dit aussi que Chapperon siffle dans l’église. Le prêtre en arrive à le traîner de force vers le chœur avant l’office. Le jeune homme s’efforce sans doute d’échapper à la mise en scène publique d’une ignorance catéchétique qui le confine aux yeux de tous dans un statut de mineur – ledit Chapperon est âgé de 25 ans ! Il est aussi assez clair que les hommes qui se placent près des portes sont ceux qui sont les moins assidus, si on en croit le curé de Landry :

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« Quant aux violences et aux coups dont on m’accuse, c’est une calomnie complette [sic], à moins que l’on appelle de ce nom ce mouvement que j’ai donné du plat de la main un jour de dimanche à une multitude d’hommes qui s’obstinent à obstruer les portes de l’église tout prêts à en sortir aux approches de l’instruction, en les poussant pour les faire entrer [49][49] Ibid, 43 F, plainte contre le curé de Landry, 1820. »

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L’avant-nef est donc un espace de tolérance pragmatique – on sait d’ailleurs que c’est aussi là que sont généralement confinées les dévotions populaires suspectes au clergé [50][50] Froeschlé-Chopard, 1994. ; loin du sacré, loin du chœur, loin du prêtre : une zone où la discipline et la soumission s’amollissent.

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On ne saurait s’étonner que la question des bancs d’église apparaisse assez souvent dans ces affaires. La location des bancs est une des ressources de la fabrique et l’imposition est d’autant mieux acceptée, dans son principe, qu’elle organise le lieu de culte en y inscrivant concrètement les hiérarchies de la communauté assemblée. Les scandales à propos des bancs mettent d’abord en scène les femmes, sauf lorsqu’il s’agit des bancs du chœur, ceux des chantres : sous le regard des hommes aux tribunes, elles affichent l’honneur de la famille. Le curé doit être vigilant : celui de Faucigny, en avançant un peu la chaire, oblige à déplacer les premiers bancs de la ligne de droite en tête de ceux de la ligne de gauche, ce qui implique des rétrogradations symboliques. Les femmes montent donc au front, mais leur opposition est muette : elles se contentent de déplacer leur banc près de – ou sous ! – la chaire avant les offices afin de se restituer dans la hiérarchie. Le curé feint d’abord d’ignorer la désobéissance et fait replacer par les fabriciens le banc à sa nouvelle place. Ce n’est qu’après plusieurs offices qu’il se décide à prendre la parole du haut de la chaire d’où il réclame des explications sur cette désobéissance à répétition et finit par déclarer : « Je prends à témoin toute la paroisse que cette femme ne m’a fourni aucune réponse ». C’est alors que les hommes interviennent et depuis les tribunes l’oncle et le mari protestent. On murmure : c’est le scandale. Le mari dit au prêtre : « M. le curé vous avez fait un affront à ma femme » [51][51] Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 7651bis, scandale dans.... Il ne parle pas ici seulement du déplacement du banc, mais bien de l’interpellation publique, tout à fait inhabituelle durant les offices. Lorsque le curé intervient sans rien dire, c’est-à-dire qu’il déplace de force la ou les récalcitrantes (mère et filles), on est au bord du chaos.

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Au Pontet, le curé et Élisabeth Rasset se disputent chacun le banc avant les vêpres : las, mais excédé, le premier arrache le mouchoir de Rasset et le jette en l’air « en disant qu’il aimerait en faire autant avec elle » [52][52] Ibid, 6 FS PC 14003, plainte pour maltraitement dans.... Cette manie d’ôter le voile ou le foulard des filles – généralement pour cause de danse, cette désobéissance récurrente des paroissiens – est à l’origine de pas mal de scandales : le père ou le mari devront laver l’affront, ici par le recours en justice, car ces scènes jettent inévitablement l’opprobre sur la famille : le voile renvoie toujours implicitement aux mœurs. Ce qui caractérise ces affaires est le peu de mots échangés et la nécessité de réparation symbolique et publique. Mais, le plus significatif est que le conflit qui éclate sous forme de scandale ou de plaintes contre le prêtre, est rarement spontané : il arrive généralement au terme d’un processus durant lequel il n’a pas été possible de trouver un arrangement.

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Cette dynamique se retrouve à l’identique dans l’exercice périlleux que constitue le catéchisme raisonné qui consiste à interroger personnellement les fidèles sur les points essentiels de la foi durant l’office. Cet exercice tombe naturellement sur les premiers rangs, les femmes encore et les jeunes gens donc. Il n’apparaît jamais que les conflits à cet endroit naissent d’une réaction d’orgueil due à l’ignorance étalée publiquement.

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Là encore, c’est la soumission qui domine : le prêtre se heurte le plus souvent à un mur de silence, une tête baissée. C’est son attitude qui créé le conflit. À Trévignin, madame Chappuis refuse de réciter le premier commandement et le prêtre la saisit par l’oreille en la sommant de répondre : depuis les tribunes, son mari interpelle le prêtre, lui disant qu’il ne lui est pas permis de battre sa femme, ce qui évidemment cause dans l’église une émotion considérable [53][53] Arch. dép. Savoie, 6 FS PC 2810, scandale dans l’église,.... À Habère-Lullin, il court le bruit après la messe que le prêtre a humilié Michelle Desjacques, âgée de 28 ans, à l’occasion du catéchisme raisonné. Son père ne sait pas trop ce qui lui a été dit, mais « j’entendais répéter dans le public que le vicaire avait adressé à ma fille quelques propos déplacés » et d’affirmer qu’il ne veut pas « qu’on fasse des affronts à ma fille à l’église ». D’après les témoins proches de la jeune fille, elle n’aurait pu répondre à une question sur le sacrement de baptême et le prêtre lui aurait dit : « Il serait bon qu’on eût autant de langue à l’église qu’au dehors ». Réflexion assez bénigne, mais qui suffit à nourrir la rumeur. Le père Desjacques interpelle donc le prêtre le dimanche suivant, au sortir de la messe, en présence de témoins : « Vous pouvez aller faire vos instructions ailleurs ; vous vous repentirez d’avoir agi de la sorte dimanche dernier ; j’irai trouver Mgr et je vous ferai arranger ». Il s’en va clamant à travers la commune : « Ces gens veulent nous gouverner, c’est nous qui les nourrissons » [54][54] Ibid, 7 FS Chablais 160, injures contre le curé, 1839....

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À Saint-Jean-de-Sixt, le jeune Honoré Pessay répond brutalement non à la question : « L’évêque a-t-il la même autorité que les apôtres ? » Sommé de s’expliquer, il se perd dans des propos un peu confus contre le clergé contemporain. On croit alors tenir enfin une forte tête. En réalité, l’attitude provocatrice de Pessay est un moyen pour lui de laver un affront puisque le curé, en dénonçant le dimanche précédent l’effet néfaste des danses, semblait avoir visé la famille Pessay : « M. le curé, ne m’en faites pas dire davantage car vous avez l’air de mépriser notre famille, je crois qu’il y a d’autres familles sur lesquelles il y a autant à dire que sur la notre ». À ce titre donc, il est légitime qu’il réponde au curé : « C’est vous qui êtes scandaleux » [55][55] Ibid, 6 FS1 PC 5546, scandale dans l’église, 1832 (3.... L’église, « qui a été bâtie pour notre famille comme pour celle des autres » expose Pessay au prêtre qui lui demande de la quitter, parce qu’elle concentre toute la communauté, est le champ clos où se défend l’honneur familial.

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Le trouble n’éclate jamais lors de la célébration à proprement parler : l’office liturgique est scrupuleusement respecté, sinon par les plus jeunes qui chahutent parfois. C’est bien l’instruction qui est le temps privilégié du conflit : il n’est pas de moment plus périlleux pour le prêtre que celui du prône car, comme pour le catéchisme raisonné, il est alors, non l’homme de Dieu qui célèbre, mais le pasteur qui dirige. Les fidèles ont une conscience nette, à ce qu’il semble, de la différence entre ces deux fonctions et l’interruption de l’instruction est préméditée. Cas extrême : le curé de Scionzier, parce qu’il encourage la construction de l’église dans le hameau voisin, se fait prendre à partie par l’ensemble de l’assemblée : si les troubles ont débuté lors de l’entrée dans l’église, ils ne reprennent qu’au moment du prône où le pasteur se fait huer et s’entend dire, formule significative, il « est en haut, il faut le mettre en bas » [56][56] Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 6545, scandale dans l’église.... Non seulement l’instruction est le temps et le lieu privilégiés des règlements de comptes publics et prémédités, l’occasion de mettre le prêtre en face d’un manquement ou d’une rumeur dont il est à l’origine, mais elle est aussi souvent la cause même des scandales.

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Il est difficile, en Savoie comme ailleurs, de se faire un idée précise du prêtre comme orateur : si on peut disposer de traités de prédication, ces documents en disent peu sur la réalité du sermon. Les rares cahiers de notes qui conservent la trace de l’enseignement ne sont en fait que la survivance fossilisée de la parole du pasteur. Prises dans les cadres contraignants de l’apologétique, ces traces témoignent surtout pour la culture cléricale. En pratique, force est de constater que la prédication dominicale dans les villages est un souci. Il ne manque pas dans les procédures de notations diverses qui témoignent pour le moins d’une certaine distraction au moment du sermon. Au hasard des dépositions, on croise tel témoin qui ne sait que déclarer parce qu’il dormait ; tel autre, était trop loin pour entendre et on ne compte pas ceux qui ne comprennent, n’entendent ni ne voient le prêtre – à cause d’un pilier, parce qu’ils sont un peu sourds, parce qu’ils sont dans les tribunes ou bien parce qu’ils sont absorbés dans leur prière. Enfin quelques-uns affirment tout bonnement qu’ils n’écoutaient guère car les sermons sont « ordinairement trop longs ». Il a été suggéré précédemment que le temps du sermon est aussi celui où les hommes postés dans l’avant-nef en profitent pour s’éclipser. Ces divers témoignages qui exposent avec « naturel » l’ennui que provoquent l’instruction interrogent quelque peu l’ascendant souvent conféré au prêtre en Savoie. Sur ce point, il paraît clair que la pratique des sacrements ne permet pas de rendre parfaitement compte des relations à l’institution. On voit en tout cas que, même en terre de chrétienté, la parole est difficile à porter.

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On ne saurait donc dire si c’est par stratégie, pédagogie ou agacement que le curé prend pour illustrer son enseignement des exemples tirés de la vie de sa paroisse. C’est à l’évidence cet effet de miroir qui retient l’attention des fidèles, bien que l’expression de leur désaveu soit toujours différée au prêche suivant. Le curé du Mont-Savonnex expose : « Je me plaignis au prône des mauvaises dispositions des habitants contre moi, je leur citai quelques détails pris dans l’histoire de la commune » ; et le syndic dépose à ce sujet : « Comme j’étais peiné de ces explications, je fis tout ce que je pus pour me distraire et ne pas entendre ce qu’il disait » [57][57] Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 14007, injures du révérend.... La capacité de s’abstraire, la mise en torpeur, semble une qualité assez généralement partagée. Il est très rare, conformément aux prescriptions épiscopales, que le prêtre cite des noms, préférant des généralités ou procéder par allusions. L’exercice n’en est pas moins périlleux car il faut éviter tout de même ce qui pourrait être interprété comme des « personnalités ». Le curé de Chapery, pour avoir évoqué les « voleurs » de sa paroisse, se voit « contrefait » trois dimanches de suite par Masson père et fils qui font des gestes et des grimaces alors qu’il prêche : ils avaient décelé, à tort ou à raison, une allusion à une affaire de vol de bois dans laquelle ils avaient été impliqués [58][58] Ibid, 6 FS1 PC 4491, scandale dans l’église, 1829 ....

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Mais il ne suffit pas au pasteur de tenir sa langue, il lui faut encore maintenir son corps. En effet, il doit à tout prix éviter de désigner de la main, mais aussi de la tête et du menton, et prendre garde aussi de ne pas trop insister du regard. Le recteur de Flumet l’apprend à ses dépens quand un regard un peu insistant lui vaut d’être attaqué en justice par les « grands notables » du village. Il s’engage sur le thème assez classique du mal que causent le luxe et la vanité et dénonce le goût pour les toilettes, ces femmes qui

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« portent des robes à bouillons, à l’espagnolette tantôt des chapeaux à forme de coquille d’escargot, tantôt à forme de pioche, tantôt à forme de casque » ou des « robes à falbalas, à bouillon » et « des corsets qui les pincent comme des guêpes ».

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Il se fait plus précis, en parlant de celles qui « avaient scandalisé le soir de noël à la messe de minuit, en allant communier avec des voiles de gaze », ajoutant « qu’elles n’étaient bonnes que pour se présenter à la table d’Hérode » en désignant « par les yeux » le premier rang. Selon un des maris, il n’en fallait pas plus pour que tous les regards se braquent sur sa femme : le curé avait jeté le scandale dans l’église, provoqué de lui-même le dérèglement de l’assistance et l’inévitable rumeur à la sortie de l’église, alors même que ses propos pourtant virulents n’auraient pas suffi à eux-seuls à provoquer une émotion si vive. Le prêtre de Saint-Jean-de-Sixt, poursuivant de ses foudres les veillées, voit dans la semaine défiler devant lui plusieurs chefs de famille qui s’inquiètent de savoir si c’est « de leur maison qu’on a parlé » ; il faut donc croire que le procédé allusif a fait naître bien des supputations dans le village : on a vu que Pessay, se sentant peut-être plus coupable que les autres, avait choisi dans cette affaire un autre moyen pour se disculper.

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C’est aussi la voie du scandale que choisit Marie-Antoinette Grand à Sollières-Sardières : maîtresse d’école, elle doit subir l’ascendant du curé qui critique ses relations, notamment parce qu’elle s’arrête pour discuter avec les maçons sur la place publique, et elle l’accuse de croire les mauvais rapports qu’on lui fait sur elle. La situation s’envenime et le prêtre refuse de recevoir l’institutrice à confesse. Mais c’est à cause du prône qu’est engagée la procédure : durant celui-ci, le curé consigne que Mme Grand faisait « des démonstrations scandaleuses de gaieté » ; alors qu’il prêche sur le pardon, Mme Grand murmure, évidemment ; quand il déclare que « si l’on donnait du vin dans l’église, on y verrait plus de monde assidu », elle réplique, à voix basse : « Tu le garderais bien plutôt ou le boirais » [59][59] Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 9380, scandale religieux,.... Le scandale est notoire puisque, selon un témoin dont on appréciera la formule, les femmes proches « étaient dérangées par les regards qu’elles tournaient vers elle » : on voit décidément que le scandale, tel que l’entendent les fidèles, est moins la parole qu’un comportement, en l’espèce ici le fait de se tourner, ou simplement de se regarder, qui sont d’évidents signes de troubles comportementaux dans l’église.

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La parole du prêtre est d’autre part, peut-être du fait du relâchement évident de l’attention, l’occasion de tous les quiproquos. À Landry, le pasteur tance sévèrement ses paroissiens et se voit dénoncé à l’évêque pour injure :

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« J’ai dit en chaire en parlant de la reconnoissance envers Dieu que mon chien me marquait une reconnoissance continuelle pour le peu de nourriture que je lui donne, tandis qu’un grand nombre d’entr’eux n’en donnoient aucune preuve envers Celui de qui ils tiennent tout ce qu’ils ont et tout ce qu’ils sont. Ce mot de chien en a formalisé plusieurs parce qu’il n’est pas familier en chaire [60][60] Ibid, 43 F 66, plainte contre le curé de Landry, 1.... »

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Consulté par l’évêque, l’archiprêtre explique : « Il y a beaucoup de personnes à demi imbéciles qui sont dans l’ignorance, en sorte qu’il faut nécessairement que, lorsque il administre les sacremens, il instruise ». Il faut bien mesurer combien cette susceptibilité enferme finalement le prêtre dans une convention oratoire forcée. Il est d’usage de considérer qu’il y eut fort peu de Lacordaire au village et d’incriminer la formation religieuse ou le renouvellement du recrutement social du clergé. En vérité, ce recrutement modeste aurait pu au contraire lui donner une latitude plus grande et, pourquoi pas ?, une plus grande liberté pour parler aux paroissiens. Si la formation n’a certes pas facilité cette proximité, il faut admettre aussi que la pression sociale n’allait pas en ce sens : les fidèles n’attendaient ni l’originalité ni la proximité, mais se contentaient d’une parole convenue que, pour ainsi dire, ils savaient d’avance et rien ne devait venir rider cette mer étale. Là encore, les mentions dans les dépositions ne manquent pas de souligner qu’on a retenu grosso modo le thème du sermon, précisément parce que cet enseignement est connu, qu’on peut l’écouter avec un peu de distraction, et qu’on en attend pas d’autre. Ainsi, le pasteur était-il sous deux feux : celui de la « culture cléricale » et celui de ses paroissiens. Tout l’encourageait à la routine. Sortir des sentiers battus revenait à prendre le risque de heurter de front une culture religieuse finalement bien intériorisée dans l’ordre des principes. La cause de scandale tient donc à la fois à un prêtre imprudent ou autoritaire, au poids des conventions et à l’incompréhension. En tout état de cause, les heurts avec le prêtre n’ont jamais pour moteur la remise en cause de sa fonction et de son statut.

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Ainsi les scandales dans l’église, comme les plaintes contre le prêtre ou les rares injures à son encontre, sont à la fois une transgression et une protestation pour le respect des conventions. Ils sont même en un sens la rançon d’un statut admis et reconnus : loin de passer ici pour un « prédiblagueur » [61][61] Lalouette, 2004., le prêtre, élément-clé de l’identité communautaire, jouit de fait d’une forte reconnaissance. Les fidèles outragés par un geste ou un propos du pasteur voient leur crédit mis en péril par une autorité, dans le cadre d’une vie communautaire où ce crédit est vital. Le scandale comme la plainte s’imposent pour laver publiquement un affront : protester aux yeux de tous est le moyen de contrecarrer la rumeur. Dans les autres affaires d’honneur froissé au village, les insultes, les dégradations symboliques de la personne, les coups même, dressent les cadres de l’affrontement agonistique qui permettent de retrouver l’honneur. Avec le prêtre, ces codes ne sauraient être d’usage. Les fidèles les mieux armés font appel à la justice pour injures ; les autres inventent le scandale : rite prémédité de résistance, mode de défense des plus impuissants devant l’autorité et les pesanteurs sociales.

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Pourtant, cette protestation coûte le plus souvent au paroissien : bien que ressentie comme un besoin impérieux, la transgression est très rarement spontanée et arrive au terme d’un processus d’accumulation. On devine aisément dans certains rites du scandale la gêne et l’embarras, parfois même une sorte de contrainte sur soi, ce qui explique qu’il faille généralement un temps de latence et que c’est d’un office à l’autre que se règlent les comptes : le temps peut-être que les cancans aient fait leur travail ; le temps sans doute de prendre son courage à deux mains pour réparer, ne serait-ce que silencieusement un affront – tel ce paroissien blessé qui se contente d’un provocateur aller-retour dans la nef durant le prône. La majorité des conflits réclament de l’abnégation car la démarche impose une mise en scène de soi ou une prise de parole à laquelle les villageois sont peu habitués, sachant que la signification de la seconde surtout s’intègre dans des codes qui, pour être alors compris dans leur caractère extraordinaire, nous est assez foncièrement étrangère. Le ministère de la parole, alors même que le prêtre a dans la plupart des communautés le monopole de fait de la parole publique, est à ce titre particulièrement sensible dans ce théâtre communautaire qu’est le lieu de culte. Imaginons combien il est rare d’être alors confronté à une parole publique, un enseignement collectif, même à l’école primaire où la méthode individuelle prime encore dans les campagnes sur la méthode simultanée. Cette configuration ne pouvait que rendre les fidèles particulièrement suspicieux, susceptibles.

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De leur côté, la prise de parole, toujours lapidaire, n’a rien d’un discours, mais est en soi, précisément par son caractère exceptionnel, un moyen solennel de protestation. Sur ce point, les quelques attitudes bravaches, les rares recours au vocabulaire qui relève du registre anticlérical ne doivent pas impressionner. Ils témoignent sans doute de la circulation souterraine de représentations qui montrent que le prêtre, conformément à l’image qu’il projette, est un homme à part, mais ce n’est ni la fonction ni le corps qui est rejeté, c’est la personne. Les mots ont pour fonction d’assurer la transgression, donc la réparation, en signifiant au pasteur son isolement, par son état, au sein de la communauté dont il a retranché symboliquement le « scandaleux ». Sur ce point, la formidable plasticité de la notion de « scandale », sa reconnaissance pénale, sa capacité à être retournée, sa profonde cohésion avec les représentations du plus grand nombre, permirent finalement de contenir les conflits paroissiaux dans un cadre « non idéologique ».

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On ne saurait donc assimiler ces conflits à l’anticléricalisme, ce qui ne présume en rien de son existence dans les franges de la communauté, hors de l’église, mais au regard de la pratique massive et de la vacuité des autres traces – songeons aux cas de blasphèmes, toujours « décevants » par leur inconsistance en Savoie –, force est d’admettre qu’il reste en Savoie rurale un phénomène marginal. Mais, plus fondamentalement, il n’est même pas assuré que ces conflits aient constitué un lieu de maturation de l’anticléricalisme tant ces manifestations s’inscrivent encore dans la cohérence des formes de respectabilité au village : même si on peut admettre que certains de ces conflits aient pu servir de catalyseurs, on ne saurait pour autant en déduire aucune mécanique. L’enchaînement conduisant du conflit avec le clergé à la prise de distance n’est pas convaincant. À titre de comparaison, on peut ainsi rappeler que la résistance aux dîmes avant la Révolution en Savoie n’a pas du tout conduit à un détachement à l’égard du clergé, non plus qu’à une adhésion massive à la Révolution [62][62] Nicolas, 1964.. Ces conflits s’inscrivent dans une histoire au long cours et, surtout, dans des cadres sociaux et « mentaux » qui restent l’horizon de la grande majorité de la population.

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On peut en revanche se demander si ces conflits paroissiaux ne participent pas pour partie de la logique de la sécularisation des comportements, comme pourrait le suggérer le temps choisi par les « scandaleux », celui de l’instruction : il se dessine des représentations du prêtre où semblent clairement dissocié l’homme de Dieu du prêtre enseignant. En première analyse, cette dissociation témoigne de l’intériorisation du culte eucharistique et des fonctions sacrées, mais elle témoigne aussi peut-être des limites assignées à l’emprise de l’institution ecclésiale sur les comportements. À ce titre, beaucoup de protestations, dans leur contenu assez vague, ne manquent pas de remettre le pasteur « à sa place » : qu’il soit rappelé que « c’est nous qui le nourrissons » ou qu’il soit invité à « aller évangéliser ailleurs » – ce qui ne signifie pas aller porter les sacrements ailleurs –, il lui est signifié d’une certaine manière qu’il est un prestataire de services. Le conflit est aussi un moyen de limiter une influence, admise quand elle reste au niveau des principes, repoussée quand elle touche de trop près aux personnes. Peut-être a-t-il pu se greffer progressivement sur le sentiment d’honneur mis en cause aux yeux de tous, une protestation d’individualité : les refus d’obtempérer aux injonctions du prêtre sur le mode de « je fais ce que je veux », très présent mais assez évanescent dans les procédures, pourraient être un indice.

53

Ce qui est sûr, c’est que les avocats qui prennent en charge ces affaires, et dont l’acte de défense figure malheureusement trop rarement dans les procédures, élabore avec ces affaires un discours sur la sécularisation. S’ils incriminent à demi-mot les curés impérieux en rappelant que « les Révérends curés obtiennent bien souvent ce qu’ils désirent par de sages conseils, une exhortation faite en particulier et qui n’est pas connue du public » [63][63] Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 10156, infraction au respect..., ils vont en effet plus loin, quitte à gauchir un peu le sens de la procédure, quand ils conseillent aux magistrats de ne pas faire

54

« intervenir la Majesté Divine dans cette affaire. [Le Sénat] se renfermera dans le rôle tracé à la justice humaine. Ce rôle n’est pas de venger Dieu, de poursuivre ceux qui ne lui rendent pas les honneurs qui lui sont dû, de les forcer, par des châtiments, à l’aimer et à manifester cet amour par des actes extérieurs [64][64] Ibid, 6 FS1 PC 10071, scandale pour refus de se découvrir.... »

55

Ce sont ces mêmes avocats, pour partie du moins, qui prendront bientôt la tête du parti libéral en Savoie après 1848, alors que la libéralisation du régime garantit les libertés fondamentales (Statuto octroyé par Charles-Albert), mettant aussi en concurrence les élites qui voyaient, même par le seul biais de l’élection censitaire, les bases de la notabilité bousculée. La politique de sécularisation de Cavour aidant, l’emprise du clergé en Savoie paraissait aux libéraux du cru le principal obstacle à leur ascension. Alors, ils se firent une spécialité de l’anticléricalisme. En parcourant les feuilles qu’ils diffusent à destination du peuple notamment, on ne peut qu’être frappé par la récurrence des entrefilets ou des articles très courts qui dénoncent un clergé impérieux au village en s’appuyant clairement sur des affaires, réelles ou fictives, très proches de celles ici exposées [65][65] On peut penser ici à La Voix du paysan, feuille publiée.... On ne peut manquer de souligner combien le prêtre en chaire y apparaît comme une figure favorite de la description de son ministère au village. Les infimes conflits qu’on a décrits fournissent un stock d’exempla pour ceux qui allaient prêcher un anticléricalisme idéologique et qui connaissaient bien certains tropismes des populations. Ce choix enracinait le discours dans une réalité bien concrète et à leur portée, désacralisant par des notations ironiques ce qui était le moins respecté, tout en réorientant le sens des conflits et en les encourageant dans le sens d’une contestation de l’institution religieuse. La figure du prêtre en chaire, qui s’adresse « du haut » à ceux qui restent « en bas » suivant l’apostrophe précitée des paroissiens de Scionzier, offrait une heureuse coïncidence pour que des conceptions assez différentes puissent se rencontrer.

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*

57

Pédagogie anticléricale, ce discours montre aussi que l’anticléricalisme « idéologique » est à historiciser et qu’il se construit dans un rapport dialectique avec des réalités apparemment plus prosaïques. Encore n’est-il pas assuré qu’il s’imposa véritablement dans la plupart des villages de Savoie comme vraie force de clivage. Tandis que les poursuites pour scandales religieux disparaissent des archives dans les années 1850 – effet de la sécularisation des institutions, l’effacement de la trace ne signifie pas la disparition du fait –, des prêtres sont immédiatement poursuivis en justice pour propos politiques en chaire : ce n’est pour les fidèles qu’une voie plus efficace, et rapidement instrumentalisée, pour se venger d’un prêtre ou pour obtenir le déplacement d’un pasteur qui les froisse. Variation sur des conflits anciens d’autant plus admissible pour l’historien, que ces accusations sont rarement accréditées par l’enquête judiciaire [66][66] On se permet de renvoyer à : Milbach, 2008.. En revanche, les votes pour les députés au parlement sarde (1848-1860, au suffrage censitaire) comme ceux pour l’annexion à la France en 1860 (première expérience du suffrage universel) paraissent montrer le maintien de l’emprise des élites traditionnelles, à savoir la noblesse savoyarde, appuyées activement par le clergé et donc les limites de la propagande anticléricale. C’est apparemment moins vrai dix plus tard, où les deux départements savoyards élisent des députations qui s’imposent bientôt comme exclusivement républicaines, alors que la pratique religieuse, quoiqu’un peu entamée, reste à des taux élevés. Cette manifestation d’indépendance arrive au terme d’un cheminement au long cours où l’anticléricalisme dans ses formes catéchétiques joua un rôle secondaire. De manière plus silencieuse, elle mûrissait peut-être de manière paradoxale sous le « scandale » qui au nom de la défense de la respectabilité au village mais en vertu aussi du statut reconnu au pasteur assignait de fait des limites aux prérogatives de son ministère.


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Notes

[1]

Faury, 1980 ; Magraw, 1970.

[2]

Citons, à titre d’exemple : Chauvaud, 1995, p. 131 et suiv. ; Ploux, 2002, p. 98 et suiv.

[3]

Rémond, 1985 ; Lalouette, 2002. On peut se reporter avec plus de circonspection à Mellor, 1978.

[4]

Marcilhacy, 1958.

[5]

Brunet, 2003.

[6]

On pourra se reporter ici en priorité à Boutry, 1986. Des descriptions dans de nombreuses monographies régionales, citons pour exemple : Soulet, 2004, p. 133 et suiv.

[7]

Desplat, 1982.

[8]

Boutry, 1988.

[9]

De nombreux exemples dans : Vernus, 1986.

[10]

Cabantous, 2002.

[11]

Plongeron, 1976.

[12]

Dupront, 1987. Notamment, p. 419 et suiv.

[13]

Pérouas, 1985.

[14]

Louis Châtelier, pour le diocèse de Strasbourg, cité in Cabantous, 2002, p. 198 et Gutton, 2006.

[15]

Delpal (dir.), 2011.

[16]

Lafon, 1987.

[17]

Le Sénat, sis à Chambéry, est alors la cour de justice supérieure et souveraine du duché de Savoie. Les Archives départementales de Savoie conservent la totalité des procédures entre 1815 et 1860. Notons que Jacques Lafon (1987) relève 150 affaires de recours pour abus en France pour tout le xixe siècle, ce qui placerait paradoxalement la Savoie, avec ses quelques 60 affaires, au rang des zones à forte densité conflictuelle, alors qu’il ne s’agit selon toute vraisemblance que d’un effet des institutions qui produisent les sources : on voit par là combien l’historien est dépendant de la « trace ».

[18]

Arch. dép. Savoie, fonds de l’archevêché de Chambéry, 43 F.

[19]

En principe, ces procédures pour troubles religieux ne remontent pas systématiquement au Sénat, mais sont traitées par les tribunaux de première instance (au nombre de six puis sept). Les procédures instruites par ces tribunaux sont massivement absentes des archives.

[20]

Recueil des actes du gouvernement de sa majesté le roi de Sardaigne. Circulaire de l’intendant général en date du 18 février 1815.

[21]

Ibid. Manifeste du Sénat portant publication de plusieurs dispositions royales relativement aux mariages contractés depuis 1792, 30 octobre 1816.

[22]

On pourra se reporter sur ce point à : Bouchage, 1901

[23]

Code pénal qui s’inscrit dans le cadre des réformes de Charles-Albert (arrivé au pouvoir en 1831) : bien qu’il s’agisse d’une « modernisation » du droit, ce code conserve bien toute sa place au catholicisme.

[24]

Détharré, 1979 ; Berardi, 1997. Voir aussi, toujours précieux : Jussieu, 1875.

[25]

« Mémoire sur l’instruction primaire dans le duché de Savoie », Mémoires de l’académie des sciences, belles lettres de Savoie et arts, 1ère s., t. xii, 1846, p. 350 et suiv.

[26]

Le diocèse de Chambéry-Genève est conservé jusqu’à la création de celui d’Annecy 1822. En 1825, sont rétablis les diocèses de Moûtiers et de Saint-Jean-de-Maurienne.

[27]

Burnier, 1864.

[28]

Ibid., p. 412 et suiv. Le mémoire du Sénat reproduit en annexe, p. 545-550.

[29]

Archives nationales, F19 5606 et 5778 ; BB30 375.

[30]

Devos et Joisten, 1978.

[31]

Le catalogue des pratiques propitiatoires est varié, mais présent dans toutes les paroisses. Ibid.

[32]

Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 9236, scandale et troubles de l’exercice des fonctions sacrées (suffisamment puni).

[33]

Arch. dép. Savoie, 43 F, plainte contre le curé d’Abondance, 1820.

[34]

Ibid., 7 FS Chablais 164, propos injurieux contre curé de Cervens, 1839 (jugement inconnu).

[35]

Ibid, 6 FS1 PC 14004, propos diffamatoire contre le curé, 1819 (pas de jugement).

[36]

Corbin, 2000.

[37]

Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 9449, injures envers le recteur, 1841 (6 jours de prison).

[38]

Ibid, 6 FS1 PC 2293bis, infraction aux cérémonies de l’Église, 1824 (8 jours de prison).

[39]

Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 10156, infraction au respect du à la religion (presbytère souillé suite à une affaire de bancs), 1843.

[40]

Loix et constitutions de sa Majesté [dites : Royales constitutions], Turin 1770, t. 1, Livre 1, titre 3 : « Du respect qu’on doit aux églises ».

[41]

Rien d’après Laly, 2012, ainsi que peu de chose selon Jean Nicolas que je remercie ici pour ces informations.

[42]

Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 4098, irrévérences dans l’église, 1829 (non lieu).

[43]

Ibid, 6 FS1 PC 6609, scandale dans l’église, 1835 (suffisamment puni par la prison faite).

[44]

Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 7651bis, scandale dans l’église, 1838.

[45]

Ibid, 6 FS1 PC 4109, scandale dans l’église, 1829 (13 jours de prison).

[46]

Boutry, 1995.

[47]

Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 6346, scandale dans l’église, 1834 (admonestation).

[48]

Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 9792, irrévérence dans le lieu saint, 1844 (non lieu).

[49]

Ibid, 43 F, plainte contre le curé de Landry, 1820.

[50]

Froeschlé-Chopard, 1994.

[51]

Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 7651bis, scandale dans l’église, 1838 (envoi de l’assesseur pour notifier le déplacement des bancs).

[52]

Ibid, 6 FS PC 14003, plainte pour maltraitement dans l’église, 1835 (pas de jugement).

[53]

Arch. dép. Savoie, 6 FS PC 2810, scandale dans l’église, 1825 (admonestation).

[54]

Ibid, 7 FS Chablais 160, injures contre le curé, 1839 (non lieu).

[55]

Ibid, 6 FS1 PC 5546, scandale dans l’église, 1832 (3 jours de prison).

[56]

Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 6545, scandale dans l’église de Scionzier, 1834 (27 prévenus).

[57]

Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 14007, injures du révérend Bastian, 1840 (admonestation par l’évêque).

[58]

Ibid, 6 FS1 PC 4491, scandale dans l’église, 1829 (admonestation).

[59]

Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 9380, scandale religieux, 1840 (4 mois de prison).

[60]

Ibid, 43 F 66, plainte contre le curé de Landry, 1820.

[61]

Lalouette, 2004.

[62]

Nicolas, 1964.

[63]

Arch. dép. Savoie, 6 FS1 PC 10156, infraction au respect du à la religion, 1843.

[64]

Ibid, 6 FS1 PC 10071, scandale pour refus de se découvrir au passage du prêtre, 1844 (admonestation).

[65]

On peut penser ici à La Voix du paysan, feuille publiée à Albertville entre 1849 et 1852, patronnée par des avocats, destinée à un public modeste – les « paysans » de Tarentaise –, où abondent les exemples de ce type.

[66]

On se permet de renvoyer à : Milbach, 2008.

Résumé

Français

Les conflits entre les curés et leurs fidèles ont été nombreux au xixe siècle en Savoie comme ailleurs. Toutefois, sous le régime de restauration sarde (1814-1848), ils tombaient sous le coup de la justice ordinaire – contrairement à la France de l’époque : il en reste dans les archives des procédures judiciaires en bonne et due forme. Ces sources originales permettent de relier avec les catégories des acteurs les causes de ces conflits, le plus souvent qualifiés de « scandales », ainsi que leur « mise en scène ». Le lieu de culte devenait alors un théâtre où, devant le parterre de la communauté assemblée, se réglaient des comptes suivant des codes tacitement admis. Jamais ces conflits, en cette terre de chrétienté qu’était la Savoie, ne furent enjoués, mais au contraire il s’y révèle souvent une certaine contrainte : seuls des motifs impérieux pouvaient amener à braver le prêtre. Il y allait le plus souvent d’une question d’honneur, mais aussi de conception du ministère sacerdotal que l’on respectait dans ses fonctions sacramentelles, que l’on pouvait contester lorsque ses attributions touchaient au « respect humain ». Ces affaires permettent peut-être in fine de relire, au delà du simple exemple savoyard, ce qui est parfois trop rapidement assimilé à des formes plus ou moins larvées d’anticléricalisme.

Mots-clés

  • anticléricalisme
  • catholicisme
  • Savoie
  • scandale
  • xixe siècle

English

Conflicts between priests and their parishioners were frequent in the 19th century, in Savoy as much as everywhere else. However, under the Sardininan restoration (1814-1848), unlike in France, such conflicts fell to the jurisdiction of ordinary courts, so that they generated formalized judicial proceedings and the corresponding archives, which are still available today. These peculiar sources allow us to reassess through the categories used by the actors themselves both the motives of these disputes, usually described as « scandals, » and the way their were « staged. » In this respect the place of worship became a theater in which scores were settled according to tacitly accepted rules in front of an audience made up of the gathered community. In a territory as deeply Christian as Savoy, these conflicts were never playful ; rather, they quite often brought to light heavy pressure, since only the most pressing need would lead one to confront the priest. In most cases honor was the issue, but there were also notions of sacerdotal ministry which demanded that it be respected when it came to sacramental functions, while allowing it to be contested insofar as its attributions covered « personal respect. » In the last analysis, and beyond the narrow case of Savoy, these incidents may allow us to reassess what is sometimes too easily categorized as more or less inchoate expressions of anticlericalism.

Keywords

  • anticlericalism
  • catholicism
  • Savoy
  • scandal
  • 19th century

Español

Los conflictos entre los curas y sus feligreses han sido numerosos en el siglo xix en Saboya como en otras partes. Sin embargo, durante el régimen de la restauración sarda (1814-1848) eran castigados por la justicia ordinaria, a la inversa de lo que ocurría en Francia en la misma época, de manera que se puede encontrar muchos de estos pleitos en los archivos. Estas fuentes originales permiten leer con una mirada nueva las causas de estos conflictos, a menudo cualificados como “escándalos” así como su “escenificación”. El lugar del culto se transformaba así en un sala de teatro donde, delante de la comunidad reunida, se ajustaban las cuentas mediante códigos admitidas de manera tacita. Estos conflictos, en esta tierra de cristiandad que era Saboya, nunca fueron festivos sino que se puede constatar a menudo cierta tensión : solo motivos graves podían conducir a desafiar el clérigo. Se trataba las más de las veces de una cuestión de honor, y también de la concepción de cada uno acerca del ministerio sacerdotal, que era respetado en sus funciones sacramentales pero que se podía discutir cuando sus atribuciones chocaban con el respecto debido a cada uno. Estos pleitos permiten quizás, in fine, leer de nuevo, más allá del ejemplo saboyano, lo que ha sido asimilado, un poco rápidamente, con formas más o menos soterradas de anticlericalismo.

Palabras claves

  • anticlericalismo
  • catolicismo
  • Saboya
  • escándalo
  • siglo xix

Plan de l'article

  1. Le prêtre, un notable et des devoirs
  2. Le scandale, signe d’un dysfonctionnement de l’ordre communautaire
  3. L’église paroissiale, théâtre du scandale

Pour citer cet article

Milbach Sylvain, « Paroles de prêtres, maux de fidèles. Le ministère contesté au village (Savoie, 1815-1848) », Histoire & Sociétés Rurales, 2/2014 (Vol. 41), p. 85-111.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2014-2-page-85.htm


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