Accueil Revue Numéro Article

Histoire, monde et cultures religieuses

2010/3 (n°15)

  • Pages : 220
  • ISBN : 9782811104238
  • DOI : 10.3917/hmc.015.0013
  • Éditeur : Editions Karthala


Article précédent Pages 13 - 33 Article suivant
1

« Le fait le plus extraordinaire de notre époque est d’avoir associé les Carmélites elles-mêmes à cette action missionnaire. La pensée de sainte Thérèse [d’Avila] fut toujours présente dans les Carmels : prier, intercéder pour les missionnaires, agir par la prière [...]. Mais sur cette réalité déjà féconde on a vu se bâtir tout autre chose : la présence effective de couvents de Carmélites en terre de mission. À Lisieux, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, en son monastère, a prié pour les missions ; de façon plus précise et immédiate elle a adopté un missionnaire, elle s’est offerte elle-même en sacrifice pour les Missions. Pour mettre en relief le fait surnaturel de l’intercession, Pie XI proclame sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, patronne des missions. Mais cela ne suffit point à Pie XI : sous son impulsion, des carmélites vont s’expatrier en terre lointaine et fonderont des couvents, où elles vivront à la manière du pays, se recruteront dans le pays [1]  Henri Peltier, Histoire du Carmel, Seuil, 1958, p.... [1] . »

2

L’intérêt de cette présentation d’Henri Peltier, est double : elle met l’accent sur le dynamisme fondateur qui caractérise le second Ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel à l’époque contemporaine ; elle est révélatrice du rôle attribué, dans les années 1950, à Thérèse de Lisieux et à Pie XI dans l’implantation des carmels en terre de mission.

3

Le présent article se donne pour objectif de décrire ce dynamisme missionnaire, en en précisant les temps, les lieux et les acteurs : il faut en effet décaler en amont la chronologie d’un bon demi-siècle et, en conséquence, découvrir des identités, des projets, des parcours et des fortunes d’une extrême variété. On dispose d’un document aussi précieux qu’original, une « généalogie » publiée par le carmel de Cherbourg en 1962, réalisée à l’issue d’un important travail de compilation, grâce au concours de nombreux couvents [2]  [Carmel de Cherbourg], Généalogie des couvents de carmélites... [2] . Ce tableau peut être complété par les circulaires des religieuses décédées en terres de mission et par les Chroniques des couvents ; par ailleurs, un certain nombre de couvents disposent d’un site Internet contenant quelques indications historiques que l’on peut lire comme le reflet de la mémoire communautaire. En France cependant, ils ne mentionnent presque jamais, sur la page que le site Internet du Carmel français leur réserve, leur participation à l’expansion de l’Ordre [3]  URL : www.carmel.asso.fr. [3] . C’est une mémoire discrète, parfois même effacée, que l’on retrouve cependant dans les albums photographiques, comme c’est le cas au carmel de Pontoise [4]  Jean-Dominique Mellot et Antoinette Guise, Histoire... [4] . Patrick Cabanel a pu aussi, grâce à une correspondance entre une carmélite et sa famille, reconstituer le mouvement de fondation au Japon [5]  Patrick Cabanel, « Les carmels missionnaires au Japon... [5] .

4

Dans quelle mesure peut-on parler de « carmel missionnaire » pour ces carmels d’outre-mer ? Sont-ils des carmels missionnaires ou en terre de mission ? Poser la question revient à s’interroger sur les motifs et les particularités de ces implantations. C’est aussi opérer, dans l’expansion du carmel, une distinction entre les lieux de fondation selon leur statut canonique. Nous avons choisi d’étudier les carmels d’” outre-mer » et, plus précisément, les mouvements de création de la zone francophone vers l’Asie, l’Afrique et l’Océanie. La zone francophone présente une certaine unité grâce au dynamisme du carmel belge, aux liens entre carmels belges et français tissés lors des exils de 1901, puis lors des exils inverses liés à la Grande Guerre et enfin à la communauté linguistique des deux pays.

L’histoire des fondations à l’époque contemporaine

Les premières fondations dans la seconde moitié du XIXe siècle

5

En 1861, lorsque sœur Philomène de l’Immaculée-Conception, professe de Lisieux, partit fonder le carmel de Saigon, ce n’était ni de son propre chef ni de celui de sa mère prieure : son cousin, Mgr Dominique Lefebvre [6]  Dominique Lefebvre, mep, 1810-1865, vicaire apostolique... [6] , vicaire apostolique de Cochinchine, emprisonné durant une période de persécution, avait vu Thérèse d’Avila lui demander d’établir son Ordre en Annam [7]  Guy Gaucher, « La fondation des carmels de Saigon et... [7] . Dès sa libération, il s’était adressé à Lisieux pour répondre à cette surnaturelle demande, à une époque où l’on ne pensait pas envoyer des contemplatives en terre de mission, dans des lieux de persécution qui plus est, puisque la prière pour les païens et leurs missionnaires pouvait s’élever de n’importe quel point du globe. La proposition était donc tout à fait inattendue, d’autant que Lisieux était un couvent de fondation récente dont la construction n’était pas terminée.

Sœur Philomène de l’Immaculée-Conception fondatrice du carmel de Saigon

(dr Lisieux.)

6

Quel était le but de ce premier carmel « missionnaire » ? Présence priante en terre étrangère, il se destinait à l’accueil et à la formation de contemplatives indigènes. En cela, il ne s’écarte pas de la tradition inaugurée par la Santa Madre, selon laquelle un « essaim » part s’implanter dans un territoire pour y faire souche et exercer localement un rayonnement spirituel. Les préoccupations des fondatrices étaient similaires en Océanie ou en France : trouver un terrain, bâtir un cloître, accueillir de bons éléments, s’assurer du soutien de bienfaiteurs et acquérir un dynamisme démographique pour fonder un autre couvent. Cependant, en terre de mission, le passage à un recrutement autochtone rencontre des difficultés spécifiques, comme en témoigne l’importance symbolique attachée à l’accès de religieuses autochtones « aux charges » de direction (prieure), de conseil et de formation. Au carmel de Sébikotane, par exemple, on estime qu’il fallut attendre l’élection d’une Sénégalaise comme maîtresse des novices puis prieure, pour considérer que « de Carmel de mission, ce monastère devient […] Carmel authentiquement sénégalais [8]  Notice de fondation du carmel de Sébikotane, au Sénégal,... [8] ». Soit cinquante ans après la venue des religieuses de Cholet en 1950.

Mère Marie-Gabrielle de l’Annonciation, professe du carmel de Cholet, fut la fondatrice du carmel de Sébikotane au Sénégal

Le 14 novembre 1950, cinq carmélites quittèrent Cholet et arrivèrent à Dakar le 25 novembre. Mère Marie-Gabrielle décède en 1988 à l’âge de 90 ans. Depuis Pâques 2008, la Prieure – Mère Louise-Marie de Jésus-Emmanuel – est une Sénégalaise.

(Photo : Horizons Africains.)
7

En 1861, le grand saut de l’outre-mer se trouva facilité parce que les perspectives ouvertes étaient celles du martyre. Et le martyre constituait également – ce fait est évoqué dans les récits de fondation de Saigon – le terreau sur lequel devait croître et s’épanouir ce premier couvent de carmélites en Extrême-Orient. L’appel à la fondation avait surgi au cœur d’une période de persécution, et les premières postulantes annamites en attente de fondatrices françaises sont décrites comme « presque toutes filles de martyrs [9]  Généalogie, n° 38. Les généalogies sont numérotées.... [9] ». L’implantation d’un carmel en Asie a aussi bénéficié des représentations des Asiatiques comme culturellement portées à la contemplation : encore en 1958, le chanoine Peltier écrivait que « les Carmes avaient leur place tout indiquée parmi les peuples de l’Orient où la vie contemplative semble éclore spontanément : sur une contemplation naturelle, une greffe est possible de la contemplation du Christ et de sa Mère [10]  H. Peltier, op. cit., p. 313. [10] ». Le contexte local était également favorable, du fait de la culture urbaine, du soutien financier d’élites venues au catholicisme et de l’existence d’un vivier de jeunes filles élevées chez des sœurs attentives aux vocations religieuses de leurs élèves [11]  Si notre propos demeure centré sur l’outre-mer, il... [11] .

8

La seconde fondation asiatique a lieu en 1869, lorsque le carmel de Laval [12]  On pressent l’influence des jésuites. Le carmel de... [12] envoie des religieuses à Shanghai. Les fondatrices furent, à leur arrivée, hébergées par des religieuses enseignantes, jusqu’à l’achèvement du couvent en 1874 ; la communauté connut ensuite un bel essor [13]  Matteo Nicolini-Zani, « “L’umile piccola phalange sbarcò... [13] . En 1870, le carmel de Pau fonde Mangalore, en Inde, puis, avec l’appui du couvent voisin d’Oloron, ouvre dans les environs d’Alger [14]  Ce couvent finit par s’établir près d’Alger, au lieu-dit... [14] un couvent qui fondera à Carthage (1885) et à Cadix des couvents qui fonderont ensuite à Tanger en 1934.

9

En 1875, c’est à Bethléem que s’installent dix carmélites professes de Pau, groupe d’une importance considérable, eu égard aux départs antérieurs ainsi qu’aux usages. Mais la perspective de s’établir en Terre Sainte exerçait un attrait irrépressible [15]  En 1884, treize clarisses de Paray-le-Monial partent... [15] : en 1872-1874, un premier couvent de carmélites avait été édifié à Jérusalem, à l’instigation d’une des fondatrices de Saigon, mère Saint-Xavier, qui avait décidé pour l’aventure des carmélites de Carpentras [16]  Silvano Giordano, ocd, (dir.), Le carmel en Terre Sainte... [16] . La première prieure du carmel du Pater (Jérusalem) fut une professe de Carpentras, mère Marie-Aloysia, et mère Saint-Xavier arriva à Jérusalem un an plus tard, une fois sa situation canonique régularisée. Pendant la Grande Guerre, ce couvent se réfugia à Choubrah, près du Caire, chez les sœurs de Notre-Dame de Sion, ce qui fit germer l’idée d’une fondation égyptienne, réalisée à Matarieh, en 1947.

Carmel de Tanger

(dr)

10

Le rapport entre la fondation de Saigon et celles des décennies suivantes est-il de simple synchronie ou doit-on voir un effet d’entraînement ? Les couvents français reçurent une demande de dons pour le carmel de Saigon, en 1861, puis, de manière plus ponctuelle, pour obtenir des sujets : sur les quatre religieuses arrivées en octobre 1861, deux partirent quelques mois après, l’une pour raison de santé, l’autre, découragée [17]  L.-E. Louvet, op. cit., p. 247. [17] ; elles participeront cependant à des fondations en France, respectivement à Coutances et à Caen (1868). Les raisons du départ de Saigon de mère Saint-Xavier sont inconnues. Il fallut attendre 1883 pour y voir arriver une sœur de Blois, Aimée de Jésus, et autant encore pour recevoir Anne de Jésus, de Saint-Brieuc (1899). Pourtant, on n’ignorait pas les besoins pressants du carmel de Saigon, dont témoignent les demandes faites à Lisieux au temps de Thérèse. Après des débuts difficiles, ce couvent pionnier prit son essor à partir des années 1890.

11

Les années 1880 donnent lieu à une autre implantation de ce genre, risquée mais féconde, en Australie cette fois : c’est le carmel de Sydney, en 1885, par Angoulême. Durant cette période, le carmel d’Avignon obtint de fonder à Haïfa, c’est-à-dire au Mont-Carmel (1882-1888), fondation symbolique mûrie et préparée à Écully (1878-1882). Indiscutablement, les couvents de Terre Sainte ont bénéficié de synergies : l’expérience de mère Saint-Xavier à Saigon, puis l’émulation entre les deux couvents voisins, Carpentras et Avignon.

Les carmels fondés outre-mer par des couvents français au XIXe siècle(*)

* Couvent fondé par des jésuites en 1748, selon la règle du Tiers-Ordre. Affiliation au Second Ordre, à partir de 1850.

12

Les péripéties de la fondation de Bethléem, où la mystique sœur Mariam [18]  Mariam Baouardy (1846-1878), en religion sœur Marie... [18] a joué un rôle notable, montrent l’importance des va-et-vient entre plusieurs mondes : cette dernière, après un noviciat à Marseille chez les sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition, avait été orientée vers le carmel de Pau, peu avant que celui-ci ne décide, à la demande d’un carme, le P. Éphrem, de fonder à Mangalore [19]  Lucien Garrelon (1827-1873), missionnaire en Inde à... [19] . Sœur Marie de Jésus Crucifié, encore novice, fit partie des six carmélites envoyées en Inde en 1870… et des trois rescapées de la traversée. Deux ans plus tard, sœur Mariam fut renvoyée à Pau. C’est elle qui eut l’idée de fonder Bethléem, et qui obtint en trois ans autorisations, fondatrices et subsides, alors que Pau devait encore soutenir la fondation de Mangalore, chancelante [20]  Le carmel en Terre sainte…, Bethléem fonde Nazareth... [20] .

13

Curieusement, les deux premiers couvents du Proche-Orient furent réalisés à partir d’un détour par l’Orient et d’un retour à la fois humiliant et fécond en France où sont constituées des équipes solides. La prospérité immédiate de ces fondations révèle bien, au regard de l’enracinement plus lent des couvents d’Indochine et d’Inde, l’importance de l’accompagnement d’ecclésiastiques et de laïcs, bienfaitrices surtout, en appui de la volonté d’une fondatrice et de ses compagnes.

Le dynamisme missionnaire de la première moitié du xxe siècle en Asie du Sud-Est et en Océanie

14

Saigon eut une fécondité remarquable : Hanoï, né en 1895, avec deux professes de Blois et cinq Annamites, prospéra au point de fonder, en 1909, un carmel à Hué. Dans les années 1920, le rameau planté en Indochine donne un surgeon aux Philippines (Jaro-Ilo-Ilo, 1923), fonde le carmel missionnaire de Cholet en 1925, et continue à faire fructifier la branche vietnamienne en créant Thanh Hoa en 1929. Saigon crée encore Phnom Penh, en 1919, qui créera Bangkok [21]  Généalogie, n° 38. [21] . De son côté, le carmel de Sydney connut une fécondité inespérée dans les années 1920-1930. On assiste à la naissance d’un réseau de couvents en synergie, chacun pourvu d’un dynamisme propre : cinq couvents en Australie, et plusieurs autres en Océanie, notamment en Nouvelle-Zélande, en Papouasie et aux Samoa [22]  Généalogie, n° 10 et 44. Et notice de fondation du... [22] . Au même moment, le carmel d’Ilo-Ilo, aux Philippines, prospérait grâce au charisme de sa fondatrice, mère Thérèse de Jésus, à l’origine d’une dizaine de fondations entre 1926 et 1961 [23]  Généalogie, n° 42. [23] .

15

Au XXe siècle, le mouvement de fondation s’amplifie : ne se limitant plus à l’action des couvents français, il bénéficie de la dynamique des premières fondations. Entre 1900 et 1945, 46 carmels sont établis outre-mer. Parmi eux, 24 sont des fondations de deuxième génération, dues à des carmels d’outre-mer. La notion de « carmel fondateur » devient relative à partir de l’entre-deux-guerres, car le mouvement se caractérise alors par une grande mixité des équipes. Ces fondations de deuxième, voire de troisième, génération furent réalisées par des cadres européens de la première fondation, qui semblent jouer à saute-couvent, preuve de leur ardeur missionnaire autant que de la fragilité du recrutement sur place, puisqu’elles font appel à un recrutement exogène pour compléter leurs équipes dirigeantes. Cependant, la mobilité des éléments extérieurs peut également s’expliquer par la volonté de stabiliser les carmels indigènes, les religieuses recrutées sur place ayant vocation à rester, les Européennes à fonder puis à laisser leurs fondations voler de leurs propres ailes [24]  Ce mode de fonctionnement existe aussi en France :... [24] .

Carmel de Phnom Penh (Cambodge) dr

16

Compte tenu de l’absence de centralisation, la constitution des « essaims fondateurs » était malaisée. Le plus grand empirisme règne, où l’on se plaît à reconnaître les voies insondables de la Providence. Par exemple : la fondatrice de Jaro-Ilo-Ilo, mère Thérèse de Jésus, professe de Lons-le-Saunier, exerçait la charge de sous-prieure à Hué, où elle prépara l’implantation de l’Ordre aux Philippines. Elle y constitua son essaim fondateur, en faisant venir des religieuses de Gravigny, Bordeaux, Le Dorat et Lons-le-Saunier ; en 1925, lorsque, d’Ilo-Ilo, elle songe à fonder à Manille, elle recruta une professe d’Autun pour la remplacer à la tête de la communauté naissante. Le succès du rameau philippin réside dans la capacité de la fondatrice à attirer des sujets français aptes à fonder à leur tour.

Un Carmel pour la formation à l’outre-mer : Cholet

17

La mixité croissante des équipes n’était pas, cependant, sans poser de sérieuses difficultés. Tout d’abord, les sensibilités religieuses et les usages pratiques étaient fort différents d’un couvent à l’autre. Ensuite, les prieures des couvents français se trouvaient alors contraintes de faire face à des postulantes se destinant explicitement aux missions, alors que la tradition du Carmel exigeait l’abandon de tout projet personnel et la fixité de résidence. Accueillir une postulante pour les missions, c’était, en outre, former une carmélite pour ailleurs alors que l’incorporation à la communauté est une dimension essentielle dans l’accueil d’une nouvelle sœur. Enfin, l’hétérogénéité et l’impréparation des équipes constituaient le principal obstacle au bon développement d’une fondation. Ce n’est donc pas un hasard si, en 1925, le projet d’un carmel destiné à la formation des futurs cadres missionnaires naquit à Hué, carmel qui avait, à de nombreuses reprises, reçu des religieuses destinées à constituer des équipes de fondatrices. Le projet fut concrétisé à Cholet par une fondatrice de Hué, mère Aimée de Marie, professe du Mans envoyée à Hanoï en 1898. Elle fut secondée par une professe du Dorat arrivée à Hué deux ans auparavant, et qui fondera ensuite à Tokyo, Colombo et Basse-Terre.

Carmel de Cebu (Philippines) fondé en 1949 par Ilo-Ilo. dr

18

Le carmel de Cholet n’était pas destiné à monopoliser les fondations outre-mer, chaque couvent restant libre de ses fondations. Il envoya, à travers le monde, de 1925 à 1953, quarante-six religieuses, souvent professes d’autres couvents, y effectuant un « stage » avant de partir. Le nombre des fondations à son actif est relativement plus modeste : Bangalore en 1932, Tokyo en 1933, Colombo en 1935 puis, après un temps d’arrêt, Nishinomya et Goa en 1947, Dakar (Sébikotane) en 1950 et Basse-Terre (Guadeloupe) en 1953. Tokyo, Bangalore et Colombo fonderont à leur tour dans les décennies suivantes.

Le mouvement d’exil de 1901-1904 et les fondations à l’extérieur

19

Ainsi décrites, les fondations outre-mer du premier quart du xxe siècle paraissent constituer l’essentiel de l’histoire du Second Ordre à cette époque. Il faut pourtant s’interroger sur les rapports entre cet essor remarquable et le mouvement d’exil des carmélites, de 1901-1904 aux années 1920. Une première remarque : des fondations issues de l’exil – Smyrne (1902, par Aire-sur-l’Adour) et Istanbul (1903, par Blois) [25]  Généalogie, n° 39. Ce couvent s’est maintenu, malgré... [25] – constituent de rares contre-exemples de réactions aux menaces d’expulsion. Hué (1909, par Saigon) et Nazareth (1910, par Bethléem), en tant que fondations de deuxième génération, aboutissent malgré les perturbations politiques françaises. Durant la première décennie du xxe siècle, environ 44 couvents (un tiers des couvents français) s’exilèrent dans les pays limitrophes. La connexion entre exil et fondation fut réelle, même si elle ne relève pas d’un dessein conscient, exception faite du cas de Smyrne. En 1903, les dix plus jeunes religieuses du couvent d’Aire-sur-l’Adour, débarquent avec leur mère prieure pour préparer l’accueil des sœurs plus âgées restées en France. Mais le transfert ne se fera pas, les communautés demeurées en France n’étant pas inquiétées par les pouvoirs public. Aire soutient cependant la petite communauté de Smyrne qui peine à recruter sur place et voit mourir sa prieure [26]  L’échec de la fondation de Smyrne montre la difficulté... [26] . En 1922, lorsque la ville fut incendiée au cours de la guerre gréco-turque, les religieuses françaises décidèrent de rentrer. Chez certaines, l’ardeur missionnaire demeura intacte malgré cet échec, puisque l’une des anciennes de Smyrne, mère Marie-Mechtilde, partit fonder un couvent à Séoul en 1936.

20

« Si l’installation précaire en pays d’exil n’affecte pas profondément les âmes bien trempées, elle a malgré tout pour l’ensemble des victimes un effet démoralisant. Elle est un déracinement ; la vie contemplative ne se plante pas au hasard, elle a besoin d’un milieu de vie, d’une ambiance d’amitié. Par ailleurs, l’exil tarit gravement le recrutement [27]  H. Peltier, op. cit., p. 305-306. L’exil ne correspond... [27] . »

Carmel de Kumbakonam (Inde) dr

21

À nos yeux, la description de l’exil, comme un déracinement démoralisant et stérilisant, pourrait fort bien expliquer un certain nombre de retours de religieuses parties en mission. Elle est pourtant, ici, réservée aux départs consécutifs aux lois laïques, alors que le carmel missionnaire se trouve paré de tous les attraits. Ce parti pris d’Henri Peltier se trouve, de surcroît, contredit par les faits, le déménagement temporaire des communautés en Belgique ou en Italie n’ayant pas porté atteinte au dynamisme de l’Ordre. Au contraire, l’exil a constitué une première expérience de déplacement qui a servi de tremplin pour des départs en mission. Ainsi en fut-il du carmel de Lons-le-Saunier, qui quitta la France en 1902 pour s’établir durablement à Saint-Michel de Bruges. Ce couvent fonda le carmel de Canton en 1931 [28]  Établi définitivement à Hong Kong en 1933. [28] , qui enverra une de ses deux fondatrices ouvrir Macao en 1941. En 1959, Bruges envoie encore en Inde une religieuse réformer le carmel de Kumbakonam. Pareillement, les carmélites d’Amiens, exilées à Rochefort (Belgique), sont indirectement à l’origine du premier carmel d’Afrique noire, Kabwé (Congo belge) en 1934. L’exil du carmel de Tours à Jersey eut pour conséquence l’envoi de religieuses à Shanghai. Le carmel d’Angoulême, à l’origine du Carmel australien à la fin du XIXe siècle, fit aussi le choix de l’exil belge. À son retour, en 1925, la communauté ne put récupérer son couvent ; après une tentative infructueuse d’installation à Tourcoing, elle partit en 1948 pour Parkes, en Australie.

Dernier demi-siècle : dispersion des carmels de Chine et du Vietnam, essor du carmel africain

22

Après la Seconde Guerre mondiale, l’expansion du carmel hors d’Europe connaît deux infléchissements : en Extrême-Orient, les fondations de Chine, de Corée et d’Indochine se trouvent happées par la décolonisation et par l’installation du communisme qui signe, officiellement du moins, la fin de la vie religieuse, notamment en Chine. Les religieuses demeurées sur place connurent des destinées tragiques, surtout les sœurs indigènes. Dans la Généalogie, l’angoisse suscitée par la disparition des sœurs européennes et l’incertitude de l’avenir sont parfois palpables [29]  À propos du couvent de Kia Shing : « Au moment de la... [29] . Les quatre couvents de Chine continentale furent donc dispersés [30]  Il s’agit des couvents de Shanghai (1869-1955) et de... [30] , alors qu’un couvent se maintient à Hong Kong, lequel ouvrira en 1992 un couvent au Canada, à la demande de la communauté chinoise locale. Un autre couvent chinois fut épargné : le couvent de Canton, fondé en 1931, qui avait déménagé à Taïwan. Les carmélites européennes de Shanghai, expulsées, se réfugièrent à Manille et fondent à Lucena un couvent destiné à rassembler les carmélites chinoises. La dispersion du carmel chinois eut également pour conséquence la fondation, en France, d’un carmel de rite byzantin consacré à la prière pour l’unité des chrétiens, par mère Elisabeth, une professe de Nancy qui avait participé à la fondation de Chung King [31]  Le carmel Saint-Élie, fondé en 1974 à Saint-Rémy-lès-Montbard... [31] .

23

Au Vietnam, quatre couvents purent se maintenir, après un temps de dispersion et de repli en France. Pour les autres, il n’y eut ni dispersion, ni extinction, mais déménagement : on est frappé par la solidité de ces communautés de femmes, parvenant à se perpétuer d’un continent à l’autre ; les carmels de Bui Chu et d’Hanoi, par exemple, ont émigré au Canada, pays d’origine de certaines des sœurs, respectivement à Danville et Dolbeau, d’où ils continuent à soutenir le Carmel vietnamien [32]  Généalogie, n° 38. Notice du Carmel vietnamien, dont... [32] .

Carmel de Sébikotane (Sénégal) dr

24

La dispersion d’une partie des carmels d’Extrême-Orient est contemporaine du développement des couvents africains. L’implantation du Carmel en Afrique a commencé par ses marges : l’Afrique du Nord en 1885, Madagascar en 1927, l’Afrique du Sud en 1931. En 1934, le carmel de Kabwé, au Congo belge, fut fondé par le couvent de Matagnela-Petite, près de Namur. Ce premier carmel fut à l’origine de celui de Zaza (Kigali) en 1952, qui fonda, entre autres, celui de Léopoldville (aujourd’hui Kinshasa) en 1962. Si les couvents du Congo-Zaïre et du Rwanda furent durement éprouvés par les guerres civiles, les fondations, malgré les conflits de la décolonisation, se caractérisent par une croissance régulière durant les trente dernières années [33]  Mère Thérèse Marguerite, du carmel d’Étoudi (Cameroun),... [33] . Outre Madagascar, où la greffe a bien pris puisque l’on compte aujourd’hui quatre couvents, les implantations en zone francophone sont principalement dues aux carmels belges, à l’exception de la fondation de Sébikotane en 1950, à la demande de Mgr Marcel Lefebvre, délégué apostolique du Sénégal.

Les ressorts du mouvement missionaire

25

Venons-en maintenant aux motifs cette expansion. Ils relèvent, pour leur plus grande part, de la vocation missionnaire, de la volonté de l’Ordre et des stratégies ecclésiastiques.

Un même mouvement, en France et hors de France

26

L’exemple du couvent de Pontoise, ni fondateur, comme Pau, ni à l’écart, comme l’Incarnation de Paris, est parlant. Après 1920, il a répondu de manière ponctuelle, en fonction de ses relations avec des missionnaires, des « appels » de certaines religieuses, des stratégies de recrutement de la mère prieure, qui se trouvait à la tête d’une communauté jeune et recevait des postulantes à un rythme soutenu. Un père des Missions étrangères, le P. Rondel, s’y rend en mars 1921 et se lance au parloir dans un vibrant éloge des carmels d’Indochine. Deux religieuses, se sentant appelées, en informent leurs supérieurs. Après un certain nombre de péripéties, ce sont quatre autres religieuses qui seront envoyées en mission. Pourtant, quinze jours avant la visite du missionnaire, deux sœurs avaient déjà quitté Pontoise pour aller soutenir le carmel de Boussu-lès-Mons, en Belgique, dont une partie était allée fonder à Madagascar [34]  Une fondation qui avait divisé la communauté : la prieure... [34] . L’une des deux, sœur Alice du Sacré-Cœur (Carré), rentrait à peine du couvent d’Avignon, remonté par la communauté de Pontoise au cours de la première guerre mondiale et elle allait, en 1938, fonder un carmel à Saint-Quentin. Ce bref exemple révèle l’importante circulation des religieuses, en France, en Europe et outre-mer, qui permet à la fois de réguler le trop-plein de vocations et d’employer au mieux les capacités de personnalités à l’étroit dans des couvents où trop de fortes personnalités peuvent s’opposer. Elle révèle aussi les répercussions que peuvent avoir, sur d’autres carmels, un acte de fondation : en dégarnissant la communauté d’origine, on pouvait la fragiliser et il fallait alors chercher des soutiens extérieurs [35]  Avignon avait fondé à Haïfa dans les années 1880 et... [35] .

27

Un autre exemple des liens entre dynamisme ad intra et ad extra est celui de Matagne-la-Petite, à l’origine, en 1934, de la fondation de Kabwé au Congo : une professe du carmel de Compiègne, mère Aimée de Jésus, fait partie d’un essaim fondateur de Notre-Dame du Thil, dans l’Oise. En 1902, elle est envoyée fonder un carmel autrichien, puis revient à Notre-Dame du Thil en 1904, d’où elle repart aussitôt pour Amiens. La communauté d’Amiens s’exile à Rochefort (Belgique) et s’y installe durablement. En 1919, mère Aimée fonde à Corioule (Belgique), avec sept religieuses, puis déménage son couvent à Matagne-la-Petite, d’où partira 15 ans plus tard l’essaim fondateur de Kabwé. Les fondations d’outre-mer ne constituent donc qu’un aspect de la circulation des religieuses européennes, phénomène singulier et méconnu car peu conforme aux représentations de communautés stables, enracinées dans la vie locale et où l’on s’engageait à passer toute sa vie.

La mission, une trajectoire particulière

28

À la différence des déplacements de personnels en France et en Europe cependant, l’appel pour les missions est souvent décrit comme une vocation personnelle. Ainsi le récit de la fondation du couvent de Sydney présente mère Marie de la Croix (Portet) comme ayant reçu l’inspiration de fonder un carmel « aussi loin que possible, dans un lieu où personne n’est jamais allé [36]  Notice de fondation du carmel de Sydney mise en ligne... [36] ». Les Chroniques du carmel de Pontoise s’étendent sur les motions des religieuses volontaires pour les missions, et sur les réticences des supérieurs, vaincues par la Providence et ce, alors qu’évidemment les fondations avaient besoin, pour réussir, d’appuis extérieurs. Dans le cas des carmélites d’Angoulême à Sydney, il s’agit des frères maristes, présents dans ces deux villes. Ce sont eux qui constituent l’interface nécessaire, en proposant un lieu de fondation et en préparant l’arrivée des fondatrices. Mais leur établissement en Australie fut si difficile que l’archevêque décida en 1900 de rapatrier les religieuses. Les carmélites s’y refusèrent, au motif qu’elles recevaient des postulantes depuis 1888 ; bien leur en prit, car elles finirent par trouver une implantation en 1902. Dans ce récit de fondation, l’inspiration personnelle de la fondatrice se trouve triomphalement opposée au réalisme de l’archevêque. À Pontoise, comme à Lisieux soixante ans auparavant, ce sont les liens avec les pères des Missions étrangères qui furent décisifs.

La rencontre de deux désirs

29

Vu d’outre-mer, on constate l’importance de l’action épiscopale : les fondations du Japon sont dues à la volonté de l’évêque de Nagasaki, Mgr Hayasaka, et de celui de Tokyo, Mgr Chambon [37]  Janvier Hayasaka, (1883-1959), premier évêque japonais,... [37] . Ainsi donc, si le mérite de la fondation d’un couvent outre-mer est souvent attribué au couvent d’origine de la fondatrice et première prieure, qui assure aussi les moyens financiers de la fondation, celle-ci est avant tout le résultat d’une rencontre de deux désirs : celui d’un missionnaire cherchant à établir des femmes de prières dans son diocèse, celui d’une religieuse envisageant de concrétiser sa vocation missionnaire en s’installant en terre de mission. Les rêves, fruits de ces désirs, sont fréquemment mentionnés pour appuyer l’entreprise, sans parler des apparitions et autres phénomènes surnaturels. L’intervention ecclésiastique est décisive à chaque étape : le rôle du P. Rondel, pour revenir à Pontoise, ne se limita pas à éveiller des vocations. Il transmit les demandes officielles des prieures de Saigon et Phnom Penh et souligna que les futures missionnaires pourraient accéder aux charges – pour engager la prieure à vérifier les capacités des postulantes – en évoquant un projet de fondation à Bangkok [38]  J.-D. Mellot et A. Guise, op. cit., p. 652-658. [38] .

Un départ définitif en principe

30

Le départ en mission était conçu par tous comme définitif : les religieuses étaient en effet affiliées à leur couvent d’accueil qui, normalement, allait recevoir leur dot. Partant sans espoir de retour, elles partaient également en sachant qu’elles pourraient ne pas arriver à destination. Outre une vocation solide, les candidates au départ devaient donc jouir d’une excellente santé, physique et mentale. L’envoi de sœur Marie de Saint-Jean-Baptiste, professe du carmel de Pontoise, faillit mal se terminer : sous-prieure à Saigon presque dès son arrivée, en 1923, elle participa comme sous-prieure à la fondation de Bangkok mais ne résista pas aux poids de la charge et du climat ; malade, abandonnant la prieure qui se mourait du choléra, elle rentra en France sans permission. Déshonneur, pour elle et pour le carmel. Elle fut désavouée par Pontoise qui l’adressa, pour sa convalescence, au carmel apostolique de Gignac. La crainte de mourir au loin fut passagère et sœur Saint-Jean-Baptiste, une fois rétablie, demanda et obtint de Rome la permission de retourner en mission [39]  Elle mourut à Bangkok en 1943, à 69 ans. [39] .

La mort en route et autres épreuves

31

Ces péripéties sont rarement révélées. En revanche, les décès en route sont fréquemment signalés par la Généalogie : il est plus fréquent de s’étendre sur les épreuves extérieures, surtout lorsqu’elles ont été victorieusement surmontées, comme le fait la notice du carmel de Lubumbashi, dont la fondation s’étend de 1963 à 1980. En 1963, Mgr Cornélis (osb), évêque de Lubumbashi, demande une fondation dans son diocèse aux carmélites de Saint-Michel de Bruges, voisines de son abbaye d’origine. La fondatrice est rapidement trouvée, mais la communauté brugeoise ne peut y joindre des professes. On recrute alors deux carmélites de Rivonia (Afrique du Sud) et deux autres de Kumbakonam (Inde), auxquelles se joindront deux sœurs de Grenoble, une autre d’Anvers. La prieure mourut avant la bénédiction du couvent, en septembre 1968, et trois religieuses regagnèrent leur couvent d’origine. L’érection canonique se trouva suspendue, du fait de l’insuffisance numérique de la communauté. En 1969, les couvents d’Anvers, de Kumbakonam (Inde), de Lille, de Brest et de Mehagne (Belgique) envoient chacun une religieuse, permettant la fondation canonique du couvent mais, une fois encore, trois religieuses ne restèrent pas plus d’un an, départs compensés par deux arrivées, d’Anvers et de Yaoundé. Fait révélateur des difficultés d’installation, la chapelle ne fut construite qu’en 1980-1981 [40]  Notice tirée du site Internet du Carmel congolais :... [40] .

Carmel d’Etoudi-Yaoundé (Cameroun) dr

Missions catholiques et fondations de carmels dans le contexte ecclésial

32

Les notices de fondation portent fréquemment sur les obstacles insurmontables rencontrés par ces entreprises incertaines, ainsi que sur les appuis qui, en Europe et sur place, permettent l’enracinement des nouveaux couvents. Quant aux forces centrifuges qui poussent une femme ou une communauté à fonder, elles sont rarement mises en avant, sauf si l’on peut évoquer l’inspiration divine. Revient souvent l’idée que l’action de l’Église requiert la collaboration des contemplatives et que ce témoignage est irremplaçable pour affirmer que « Dieu seul est Dieu et que Lui seul suffit [41]  Notice de fondation du carmel de Sébikotane, cit. [41] ». Cette conviction établie, il semble que le passage à l’acte émane souvent d’une demande formulée par un évêque missionnaire souhaitant, lorsque son diocèse prend forme, installer des contemplatives pour « compléter la chrétienté [42]  Mgr Cornélis, osb, archevêque d’Élisabethville (Lubumbashi),... [42] ».

33

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les missionnaires carmes n’ont pas joué un rôle significatif, même si l’on peut repérer l’action décisive de l’un d’entre eux, le P. Éphrem, pour la fondation du carmel de Mangalore par le carmel de Pau. En fait, les relations interpersonnelles sont essentielles : les missionnaires viennent dans les carmels évoquer leur apostolat, demander un soutien spirituel, répondre à une demande des religieuses, avides de mieux connaître des réalités pour lesquelles elles œuvrent de diverses manières.

34

L’élan missionnaire des carmélites a précédé, et de beaucoup, le pontificat de Pie XI et la publication de Rerum Ecclesiae, destinée à inciter les ordres contemplatifs à s’établir en terre de mission [43]  La chronologie de H. Peltier est biaisée par son postulat... [43] . Il a été revitalisé dans l’entre-deux-guerres par l’influence de Thérèse de Lisieux, qui s’est exercée de diverses manières, et en premier lieu en raison de l’abondance des vocations qu’elle a suscitées. Par ailleurs, la promotion de Thérèse comme patronne des missions et son succès auprès des missionnaires ont contribué à faire connaître le carmel et sa spiritualité hors de la mouvance carme, et à mettre en valeur une voie contemplative marginalisée depuis plus de deux siècles au profit des congrégations actives. Thérèse de Lisieux figure ainsi comme la grande référence du carmel missionnaire, ainsi qu’en témoigne une anecdote rapportée par Patrick Cabanel : en 1925, Paul Claudel rencontre, sur un paquebot, mère Aimée de Marie (du Mans) et ses compagnes, qui rejoignent le carmel d’Hanoï à la place de la « petite Thérèse », décrite comme trop malade pour partir. Or, à cette date, Thérèse est décédée depuis vingt-huit ans, et déjà canonisée. Paul Claudel marque son intérêt pour la fondation d’un carmel au Japon. Ce récit est révélateur de la volonté de se rattacher à des références prestigieuses, fût-ce de manière légendaire et anachronique. De fait, Mgr Hayasaka s’est bien adressé à mère Agnès, en 1928, lors d’un passage au carmel de Lisieux, à son retour de Rome. Elle l’avait orienté vers le carmel de Cholet, récemment fondé, comme elle le faisait lorsque des personnalités ecclésiastiques lui faisaient part de leur désir d’implanter le Carmel dans leur diocèse. Mgr Hayasaka enverra à Cholet une postulante japonaise qui y prit l’habit en 1930, en présence d’un autre évêque du Japon, Mgr Chambon, désireux de fonder un carmel à Tokyo. En 1933, un petit groupe de carmélites choletaises débarque à Yokohama pour fonder le carmel de la sainte Trinité à Tokyo, premier des neuf couvents japonais actuels. L’implantation du Carmel au Japon est l’œuvre d’une religieuse de Mende, passée par Cholet, mère Marie de Jésus-Hostie (Jeanne Ramadier) dont l’enthousiasme a fait naître un désir missionnaire dans son couvent d’origine. Plusieurs sœurs ne tardèrent pas à la rejoindre pour prolonger au Sri Lanka puis au Pakistan ce mouvement de fondations.

En conclusion : une histoire ample et complexe

35

Que conclure ? L’histoire de l’expansion du Carmel hors d’Europe est une histoire ample et complexe, dont cet article ne fait qu’ébaucher le mouvement et les caractéristiques. Elle fait émerger des figures de femmes exceptionnelles, qui ont réalisé leur vocation érémitique en voyageant d’un continent à l’autre, soucieuses d’établir, dans divers lieux de transit, une stricte clôture qui, aussitôt réalisée, se trouvait franchie pour qu’une autre clôture puisse être fondée en d’autres lieux. La clôture ne se soucie pas des frontières, elle fait vivre des communautés tournées vers d’autres lointains à conquérir, composées de religieuses d’origines diverses, rassemblées par la même volonté de former des communautés nationales régies par les Constitutions de Thérèse d’Avila. Le mouvement de fondation obéit à une double logique : l’implantation de l’Ordre dans un territoire vierge et son développement en réseau sur un même territoire. En Australie, à Madagascar, au Japon, en Chine ou encore au Vietnam et aux Philippines, ce sont des réseaux qui se constituent, interconnectés, au gré des fondations et des mouvements de religieuses. Les pages de la Généalogie des carmels dessinent souvent, plus qu’une arborescence, une expansion en nénuphar.

36

L’extrême mobilité des fondatrices correspond au désir, non pas de s’établir en un lieu lointain pour réaliser une vocation d’ermite, mais d’” établir l’Ordre » jusqu’aux confins de la terre. C’est donc bien le projet de départ, la vision de Mgr Dominique Lefebvre telle qu’elle fut relatée aux carmélites de Lisieux en 1861 et transmise par la tradition carmélitaine, qui s’est concrétisée durant un siècle par cette dynamique fondatrice, caractérisée par d’incessants allers et retours, au gré des opportunités de fondation mais aussi en fonction des soubresauts de la politique internationale, qui infléchit le mouvement sans le ralentir vraiment.

Notes

[1]

Henri Peltier, Histoire du Carmel, Seuil, 1958, p. 314.

[2]

[Carmel de Cherbourg], Généalogie des couvents de carmélites de la Réforme de Sainte Thérèse, 1562-1962. s.l., s.d.

[4]

Jean-Dominique Mellot et Antoinette Guise, Histoire du carmel de Pontoise, t. 2, DDB, 2005, p. 655.

[5]

Patrick Cabanel, « Les carmels missionnaires au Japon », Bernard Hours (dir.), Carmes et carmélites de France du xviie siècle à nos jours, Cerf, 2001, p. 404-433.

[6]

Dominique Lefebvre, mep, 1810-1865, vicaire apostolique de Cochinchine occidentale de 1844 à 1864.

[7]

Guy Gaucher, « La fondation des carmels de Saigon et d’Hanoi par le carmel de Lisieux », Vie thérésienne, 39 (1999), p. 7-21 ; Louis-Eugène Louvet, La Cochinchine religieuse, Paris, 1885, p. 246-251.

[8]

Notice de fondation du carmel de Sébikotane, au Sénégal, sur le site Internet du Carmel sénégalais. URL :http://carmessenegal.org/articles/carmelcloitre_1.html.

[9]

Généalogie, n° 38. Les généalogies sont numérotées. Un index des couvents permet de retrouver leur place dans les arborescences, organisées par pays (Europe principalement) ou par régions du monde.

[10]

H. Peltier, op. cit., p. 313.

[11]

Si notre propos demeure centré sur l’outre-mer, il importe de mentionner les fondations en Grande-Bretagne, important projet missionnaire porté par le Carmel français. Cet investissement permet d’expliquer certaines absences d’implication dans le mouvement de fondations outre-mer. Après Saigon, la seconde fondation hors de France, lyonnaise (Fourvière), fut effectuée à Londres, en 1866, à la demande du cardinal Wiseman. En 1878, un autre couvent est fondé à Londres, à l’initiative du couvent de l’Incarnation de Paris qui avait reçu une jeune convertie, Mary Thomson, puis une sœur du duc de Norfolk : en soixante ans, une trentaine de carmels furent fondés par mère Marie de Jésus (Dupont, 1851-1942), partie en 1878. Généalogie, n° 26 et 27 ; H. Peltier, Op. cit., p. 296-297.

[12]

On pressent l’influence des jésuites. Le carmel de Laval se réfugie à Jersey, en 1902. Nouveau carmel à Laval en 1921, fondé par mère Cécile de Jésus, professe du carmel de Tours. Mère Cécile rejoint Shanghai en 1924. En 1889, Tours avait envoyé à Shanghai sœur Thérèse-Xavier de Saint-Stanislas, puis, en 1895, sœur Marie-Anne de Saint-Paul.

[13]

Matteo Nicolini-Zani, « “L’umile piccola phalange sbarcò a Shanghai” : la storia del carmelo in Cina », Teresianum 61 (2010), p. 131-164.

[14]

Ce couvent finit par s’établir près d’Alger, au lieu-dit « la Vallée des Consuls », où il se maintient jusqu’en 1911. Christine Oddo, La princesse Jeanne Bibesco. Une femme, le carmel et la République, Cerf, 2007.

[15]

En 1884, treize clarisses de Paray-le-Monial partent fonder un couvent à Nazareth, qui fonde Jérusalem en 1888. Marie-Aimée de Jésus, osc, « Les colettines du monastère de Parayle-Monial (1878-1906) », Cent ans de présence des clarisses françaises à Assise (1908-2008), Studi francescani, 105, n° 3-4, Florence, 2008, p. 345-346.

[16]

Silvano Giordano, ocd, (dir.), Le carmel en Terre Sainte des origines à nos jours, Médiaspaul, 1995, p. 167-172 ; notice sur le site Internet des carmels de Terre Sainte : http://www.carmelholyland.org/francais/cjhistoire.htm ; Généalogie, n ° 41.

[17]

L.-E. Louvet, op. cit., p. 247.

[18]

Mariam Baouardy (1846-1878), en religion sœur Marie de Jésus Crucifié, dite sœur Mariam, béatifiée en 1983.

[19]

Lucien Garrelon (1827-1873), missionnaire en Inde à partir de 1859. La demande est faite en 1866, le P. Éphrem, sacré évêque en 1868, devient vicaire apostolique de Mangalore en 1870.

[20]

Le carmel en Terre sainte…, Bethléem fonde Nazareth en 1910, qui sera accueilli par la communauté d’Oloron pendant la Première Guerre mondiale. Nazareth et Bethléem fondent, en 1940, un couvent à Alep. Généalogie, n° 41.

[21]

Généalogie, n° 38.

[22]

Généalogie, n° 10 et 44. Et notice de fondation du Carmel australien : URL : http://www.carmelite.com/nuns/default.cfm?loadref=35.

[23]

Généalogie, n° 42.

[24]

Ce mode de fonctionnement existe aussi en France : lorsqu’une religieuse est envoyée dans un autre couvent pour y exercer des fonctions d’encadrement, il est fréquent qu’elle n’y demeure pas, une fois la mission accomplie. Le départ s’effectue pour fonder un autre couvent ou soutenir une communauté défaillante.

[25]

Généalogie, n° 39. Ce couvent s’est maintenu, malgré son exil à Paris durant la Première Guerre mondiale, et fonda en 1935 à Sofia et à Athènes.

[26]

L’échec de la fondation de Smyrne montre la difficulté de l’enracinement s’il procède uniquement de forces centrifuges. Il faut que la fondation soit désirée par la structure ecclésiastique d’accueil. Sur le contexte migratoire en général, Marie-Claude Blanc-Chaléard, Histoire de limmigration. Paris, La Découverte (coll. Repères), 2001.

[27]

H. Peltier, op. cit., p. 305-306. L’exil ne correspond pas à une période de moindre rayonnement : il n’y eut jamais autant de carmel en France que dans les années 1930.

[28]

Établi définitivement à Hong Kong en 1933.

[29]

À propos du couvent de Kia Shing : « Au moment de la dispersion, trois des sœurs chinoises iront à Kun Ming et reviendront à Shanghai. Elles y feront leur profession solennelle le 8 déc. 1954. […]. Elles sont restées à Shanghai avec les autres carmélites chinoises. Que notre prière les suive. » Généalogie, n° 39.

[30]

Il s’agit des couvents de Shanghai (1869-1955) et de ses fondations, Chung King (1922-1951), par une professe de Tours, et Kiashing (1928-1937), ainsi que du carmel de Kun Ming (1936-1951), fondé par une professe de Courtrai issue du carmel cambodgien de Chrui Changwar, lui-même fondation de Saigon.

[31]

Le carmel Saint-Élie, fondé en 1974 à Saint-Rémy-lès-Montbard (Côte d’Or). Mère Elisabeth [Roussel], Partir vers la Chine, en Chine, à Dieu la Chine, 1998. Dans les années « 1990 », une carmélite américaine d’origine chinoise partit en Chine pour trouver trace des couvents et de leurs carmélites. Hélène Wang, An account of my journey on the China Mainland in search of our Carmelite Sisters, 1996, Carmel d’Indianapolis, texte dactylographié. Je remercie sœur Marie-Bernard, du carmel de Lisieux, de m’avoir communiqué ce document.

[32]

Généalogie, n° 38. Notice du Carmel vietnamien, dont le site Internet est hébergé par le carmel de Morlaix. URL :http://pagesperso-orange.fr/carmel.morlaix/actualites/carmel_vietnam.html. Notice du Carmel québécois : URL : http://www.lecarmel.org/index.php.

[33]

Mère Thérèse Marguerite, du carmel d’Étoudi (Cameroun), présidente de l’association des carmels de la zone francophone d’Afrique subsaharienne. « Le Carmel féminin en Afrique et à Madagascar », 89e Chapitre général de l’Ordre des Carmes Déchaux, 8 mai 2003. [En ligne] http:// www.ocdcongo.net/carmelfeminin.htm. D’après le bilan dressé alors, il y aurait eu, en Afrique, 40 fondations entre 1885 et 2003. 34 carmels étaient en activité en 2003, dont 20 fondés dans les trente années précédentes.

[34]

Une fondation qui avait divisé la communauté : la prieure désirait transplanter son couvent à Madagascar, une partie des religieuses refusa de partir.

[35]

Avignon avait fondé à Haïfa dans les années 1880 et y avait envoyé ses meilleurs éléments. C’est un couvent dont le rayonnement attirait des postulantes de toute la France, et dont des cadres furent détachés pour soutenir des couvents en difficulté, dont Pontoise en 1886. À la veille de 1914, Avignon est décimé par la grippe et sept religieuses de Pontoise, réfugiées pendant la guerre, y demeurèrent, régénérant la vie conventuelle : illustration de la vulnérabilité des communautés et du caractère cyclique de leur dynamisme.

[36]

Notice de fondation du carmel de Sydney mise en ligne sur le site Internet du Carmel australien. URL : http://www.carmelite.com/nuns/default.cfm?loadref=35.

[37]

Janvier Hayasaka, (1883-1959), premier évêque japonais, sacré en 1927. Mgr Jean-Baptiste Chambon (1875-1948), mep, archevêque de Tokyo en 1927, puis de Yokohama en 1937.

[38]

J.-D. Mellot et A. Guise, op. cit., p. 652-658.

[39]

Elle mourut à Bangkok en 1943, à 69 ans.

[40]

Notice tirée du site Internet du Carmel congolais : « Le carmel de l’Épiphanie », URL : http://www.ocdcongo.net/carmelepiphanie.htm.

[41]

Notice de fondation du carmel de Sébikotane, cit.

[42]

Mgr Cornélis, osb, archevêque d’Élisabethville (Lubumbashi), d’après le récit de fondation, pour expliquer sa volonté d’implanter, en 1963, une communauté de carmélites.

[43]

La chronologie de H. Peltier est biaisée par son postulat de départ. Op. cit., p. 314.

Résumé

Français

Dans un article très neuf, Antoinette Guise-Castelnuovo montre l’importance des fondations en terre de mission (Asie et Afrique) à partir de l’envoi initial à Saigon en 1861 de quatre sœurs du carmel de Lisieux. Cette enquête permet de suivre, sur plus d’un siècle, les vicissitudes d’une histoire ignorée. Elle montre comment la fondation traditionnelle, qui vise à l’autonomisation rapide du nouveau couvent, devient immédiatement innovante, dans le contexte missionnaire, par la quête d’un recrutement local. L’auteur souligne le rôle de premier plan joué par des sœurs fondatrices qui souvent se déplacent de couvent en couvent et elle montre aussi comment se constituent des familles de carmels dont la solidité surprend, au regard des vicissitudes politiques. Ces réflexions suggestives sur les acteurs et leurs motivations renouvellent l’approche des religieuses contemplatives en mission.

English

The missionary foundations of the French Carmelites in the 19th and 20th centuriesIn a very innovative article, Antoinette Guise-Castelnuovo shows the importance of the foundations in mission countries (Asia and Africa), from the initial sending out to Saigon of four sisters from the Lisieux Carmel in 1861. This study follows the vicissitudes of this unknown history for more than a century. The author shows how the traditional type of foundation, aimed at reaching autonomy as quickly as possible, became immediately innovatory in the missionary context by the emphasis on local recruitment. The author emphasises the crucial role of the founding sisters who often moved from one convent to another and she also underlines how the Carmel families set themselves up in the face of political intrigues. These reflections regarding the actors and their motivations suggest different approaches for religious contemplatives in missionary Churches.

Plan de l'article

  1. L’histoire des fondations à l’époque contemporaine
    1. Les premières fondations dans la seconde moitié du XIXe siècle
    2. Le dynamisme missionnaire de la première moitié du xxe siècle en Asie du Sud-Est et en Océanie
      1. Un Carmel pour la formation à l’outre-mer : Cholet
      2. Le mouvement d’exil de 1901-1904 et les fondations à l’extérieur
    3. Dernier demi-siècle : dispersion des carmels de Chine et du Vietnam, essor du carmel africain
  2. Les ressorts du mouvement missionaire
    1. Un même mouvement, en France et hors de France
    2. La mission, une trajectoire particulière
      1. La rencontre de deux désirs
      2. Un départ définitif en principe
      3. La mort en route et autres épreuves
    3. Missions catholiques et fondations de carmels dans le contexte ecclésial
  3. En conclusion : une histoire ample et complexe

Pour citer cet article

Guise-Castelnuovo Antoinette, « Les fondations missionnaires des carmélites françaises au XIXe et XXe siècles », Histoire, monde et cultures religieuses 3/ 2010 (n°15), p. 13-33
URL : www.cairn.info/revue-histoire-monde-et-cultures-religieuses-2010-3-page-13.htm.
DOI : 10.3917/hmc.015.0013


Article précédent Pages 13 - 33 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback