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2013/2 (n°20)


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Remerciant Philippe Ariès pour l’envoi de la réédition de L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, en 1973, Pierre Vidal-Naquet écrit à son auteur : « Vous êtes de ceux qui m’ont appris à respecter mes adversaires politiques [1][1]  Lettre de Pierre Vidal-Naquet à Philippe Ariès, 14 novembre 1973.... » Cette relation de confiance se noue durant la fin de la guerre d’Algérie et de ses soubresauts avec l’activisme de l’Organisation de l’armée secrète (OAS). Relation improbable entre l’historien maurrassien, engagé dans un journal qui soutient la cause de l’Algérie française et le jeune militant du combat contre la torture, qui entre en politique avec l’affaire Audin (1957). Philippe Ariès, qui vient de publier chez Plon son livre sur l’enfant (1960), est alors peu connu du grand public et Pierre Vidal-Naquet, jeune chercheur, n’est pas encore le grand historien de l’Antiquité que l’on connaît. Mais leur passion de la politique, au-delà des différences d’origine, les rapproche sur la question de la torture.

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Une rencontre qui n’aurait probablement jamais eu lieu, sans l’amitié ombrageuse du peintre Joseph Czapski (1896-1993), figure de l’émigration polonaise en France et en Europe, comme le montre une correspondance très riche, essentiellement constituée de lettres du peintre, consultable dans les archives de Philippe Ariès [2][2]  Les archives de Philippe Ariès sont consultables à.... Alors que les deux hommes sont intimes depuis l’après-guerre et qu’ils se rencontrent régulièrement, Joseph Czapski rédige plusieurs missives à son ami entre 1961 et 1964, qui tournent à la confrontation. Adoptant, selon ses propres termes, un point de vue dreyfusard, récusant « la superbe française » et la culture Action française, le peintre bouscule violemment Philippe Ariès, sur la question de la torture et réussit à infléchir sa position. Dans l’une d’entre elles, intitulée « Lettre d’un métèque » (fin 1961), à la manière d’un journal intime, mélangeant des dessins et des collages, Joseph Czapski déploie toutes les facettes de sa personnalité et de son expérience, lui qui a réchappé au massacre de Katyn, pour montrer à Philippe Ariès l’impasse de la position Algérie française, totalement anachronique à ses yeux. L’intensité, voire la violence de cette correspondance, enrichit le regard du journaliste de la Nation française et de l’historien et déclenche cette relation d’estime avec Pierre Vidal-Naquet qui est, à la fin des années soixante-dix, l’un des artisans de l’élection de Philippe Ariès à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

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Après une présentation de l’itinéraire du nationaliste polonais cosmopolite Joseph Czapski, en insistant sur la période de la Guerre froide, tout en situant « Philippe Ariès avant Philippe Ariès » au seuil des années soixante, nous analyserons la relation entre les deux hommes, en montrant comment l’expérience du nationaliste polonais influence sa lecture de la guerre d’Algérie et les critiques qu’il peut faire à Philippe Ariès. Enfin, nous verrons comment cette confrontation épistolaire aboutit chez Philippe Ariès à une prise de conscience de la torture à l’origine d’un autre dialogue avec Pierre Vidal-Naquet, rencontre de deux historiens happés par l’histoire immédiate et le combat politique.

Le peintre et l’historien pendant la Guerre froide

Joseph Czapski (1896-1993) : une figure de l’émigration polonaise nationaliste et cosmopolite

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Comment peut-on situer Joseph Czapski qui explique, en 1962, à Philippe Ariès qu’il « faut ou cesser de se voir ou être prêts à un dialogue blessant [3][3]  Lettre de J. Czapski à P. Ariès, samedi, s.d., 19... », à cause des dérives de l’OAS ? Au mois de juillet, se comparant à un cactus, à l’image de celui qu’il a dessiné sur sa lettre à l’historien, le peintre polonais dramatise l’enjeu de leur relation :

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« Mais si je dois me taire c’est l’indifférence, la rupture ! Et chaque fois que je vous écris une lettre comme la dernière, je sais ce que je risque (ma sœur en a des insomnies). Si je me taisais j’éclaterais ou je mourrais empoisonné. Comment taire si ce qui nous sépare est infiniment grave [4][4]  Lettre de J. Czapski à P. Ariès, 24 juillet 1962.... ? »

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C’est pendant l’hiver 1945-1946 que Philippe Ariès, en compagnie du philosophe maurrassien Pierre Boutang, avec lequel il partage alors la direction de l’hebdomadaire Paroles françaises, rencontre le peintre, par l’entremise de l’écrivain Daniel Halévy. L’éditeur audacieux de la collection des « Cahiers verts » de Grasset évolue, après 1945, vers le traditionalisme et se place « au cœur des sociabilités néo-maurrassiennes [5][5]  Sébastien Laurent, Daniel Halévy, Paris, Grasset,... », soutenant Charles Maurras.

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Le peintre aurait alors fourni toute une documentation sur Katyn et les camps de concentration russes à Paroles françaises, journal très anticommuniste. Pierre Boutang et Philippe Ariès tombent sous le charme de cet exilé, à la vie déjà bien remplie, qu’ils fréquentent dans le salon de Daniel Halévy :

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« J. Czapski parvenait en France au terme d’une extraordinaire aventure qui avait commencé dans un camp de prisonniers militaires polonais du Nord russe, et l’avait conduit avec ses camarades de l’armée Anders à travers toute la Russie jusqu’en Perse, puis sur les champs de bataille d’Italie, et enfin en France où il avait retrouvé sa sœur, rescapée des atrocités du siège de Varsovie [6][6]  Philippe Ariès, « Sagesse de Joseph Czapski », Nation.... »

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Né en 1896, à Prague, dans une famille aristocratique où il apprend le polonais, le français et l’allemand, Joseph Czapski vit dans la Pologne éclatée, dans la partie proche de la Russie, une proximité culturelle décisive dans son rapport à la culture et à la nation. Malgré les malheurs de la Pologne, il reste tout au long de son existence un défenseur acharné de la culture russe, vénérant Tolstoï, Dostoïevski ou encore Rozanov. Après avoir étudié dans la Saint-Pétersbourg des Tsars, vécu la Révolution russe, il défend la Pologne en participant à la guerre russo-polonaise de 1920. Joseph Czapski se lance ensuite dans une carrière artistique et fonde avec quelques peintres, un groupe « Komitet Pariski » (Kapistes) qui réfute la peinture polonaise académique. Le petit groupe veut découvrir le Paris de Delacroix et de Renoir, de Rodin et de Degas. Avec ses amis, Joseph Czapski s’installe à Paris quelques années et y rencontre, entre autres, Daniel Halévy [7][7]  Daniel Halévy, « Préface », dans Joseph Czapski, Terre... et François Mauriac. Peintre, essayiste, historien de l’art, Joseph Czapski rejoint, en 1939, l’armée polonaise mais il est fait prisonnier par les Russes. Alors que la quasi-totalité de ses toiles est détruite, c’est le début pour le peintre d’une incroyable odyssée de dix-huit mois de Starobielsk à Griazowietz, échappant, par miracle, au sort des 4 000 officiers polonais qui ont été rassemblés avant d’être envoyés à Katyn [8][8]  Cf. Joseph Czapski, Souvenirs de Starobielsk, lieu....

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Après l’attaque d’Hitler contre Staline, en juin 1941, et le retour en grâce des Polonais auprès de l’URSS, Joseph Czapski assiste le général Anders, chargé de remettre sur pied une armée polonaise. Il a alors pour mission d’enquêter auprès des autorités russes sur la disparition des officiers polonais. Le récit de cette enquête insolite, pour laquelle il n’obtient évidemment aucune réponse des Russes, fait l’objet d’un ouvrage passionnant, refusé par de très nombreux éditeurs, malgré l’appui d’André Malraux et de Raymond Aron qui essuient un échec chez Calmann-Lévy [9][9]  Joseph Czapski, « Malraux » (1977), dans Joseph Czapski,.... Le témoignage capital de Joseph Czapski, utilisé encore récemment par le cinéaste Andrzej Wajda pour la documentation de son film sur Katyn [10][10]  La ersion DVD (Éditions Montparnasse) du film contient,... (2007), est finalement publié, en 1949, sous le titre Terre inhumaine, grâce à Daniel Halévy, aux très anticommunistes éditions Self dirigées par un ancien maurrassien, qui venait de publier l’Histoire des populations françaises de Philippe Ariès. Dans Le Figaro, François Mauriac, alors très impliqué contre le totalitarisme communiste, exhorte tous les Français à lire cet ouvrage, réclamant le respect pour le combat de son auteur :

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« Celui-là, ce soldat d’Anders qui s’est battu avec l’Armée rouge, n’essayez pas de le salir : je le connais, je le respecte et je l’aime, ce pèlerin polonais, qui, de douleur en douleur, avance la main tendue comme cette statue dont Bourdelle, sur la place de l’Alma, a fixé le geste éternel – tendue vers sa Pologne indéfiniment ressuscitée et sacrifiée [11][11]  François Mauriac, « Les morts sans noms », Le Figaro,.... »

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Depuis son exil français, Joseph Czapski œuvre pour une meilleure connaissance de l’histoire de la Pologne interpellant, par exemple, en 1944, Jacques Maritain et François Mauriac, au moment de la chute de l’insurrection de Varsovie [12][12]  Joseph Czapski, Lettre ouverte à Jacques Maritain.... En France, dans le cadre des activités du siège de l’émigration polonaise à « Kultura », installé à Maisons-Lafitte à partir de 1954, où il réside, puis partout dans le monde, en Europe, aux États-Unis, en Amérique du Sud, il livre son expérience exceptionnelle, lors de conférences : « (…) que nous le voulions ou non, nous sommes tous attachés à une "chaîne" invisible dont Katyn constitue l’un des derniers maillons [13][13]  Joseph Czapski, « La chaîne invisible », (1950), dans... ». Quand il évoque Katyn, il entend au sens large les « quinze mille officiers disparus des trois camps, au million et demi de citoyens polonais déportés là-bas [14][14]  Ibid., p. 98. (…) ». Après 1945, Joseph Czapski devient une figure de l’émigration polonaise, participant aux activités du Congrès pour la liberté de la culture, collaborant, entre autres, à Liberté de l’Esprit[15][15]  Cf. Joseph Czapski, « Pour les jeunes évadés de l’Est »,... et surtout à Preuves, où il rédige des notes de lecture sur la peinture qui est son activité principale.

Carte pour le vernissage de l’exposition de Joseph Czapski, galerie de Marignan, Paris du 3 au 17 février 1962 (Archives Ph. Ariès). © Droits réservés.

Carte pour le vernissage de l’exposition de Joseph Czapski, galerie de Marignan, Paris du 3 au 17 février 1962 (Archives Ph. Ariès)[16][16]  Les documents de cet article sont reproduits avec.... © Droits réservés.

Philippe Ariès avant Philippe Ariès

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C’est avec nostalgie que Philippe Ariès, en avril 1961, en pleine guerre d’Algérie, évoque le souvenir de sa rencontre avec Joseph Czapski à l’occasion de la collaboration de celui-ci à Paroles françaises, à « une époque où les opinions, traumatisées par la guerre n’avaient pas encore les frontières cassantes d’aujourd’hui [17][17]  Philippe Ariès, « Sagesse de Czapski », op. cit.,... ».

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Au seuil des années soixante, Philippe Ariès n’est pas encore un « nouvel historien ». Né en 1914, dans une famille royaliste, il adhère aux Lycéens et collégiens d’Action française, puis écrit entre 1936 et 1939 dans l’Étudiant français, l’organe des étudiants du mouvement de Charles Maurras. Après sa démobilisation, tout en tentant l’agrégation à laquelle il échoue à deux reprises, Philippe Ariès s’investit notamment dans les projets éducatifs de Vichy, en participant aux activités du Cercle Fustel de Coulanges, animé par Henri Boegner, qui souhaite réformer le contenu des programmes de la IIIe République. Le futur historien devient aussi formateur à l’École des cadres de La Chapelle-en-Serval (Oise), l’équivalent de l’École d’Uriage pour la zone occupée. Par le biais de relations, il entre, en 1942, à l’Institut des fruits et agrumes coloniaux (IFAC), où il réalise une brillante carrière d’expert dans la documentation, jusqu’à son élection à l’EHESS, en 1978.

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Cependant, au cœur de l’Occupation, alors que les relations sont coupées avec les colonies, Philippe Ariès s’absorbe dans l’histoire. Au diapason de toute une thématique régionaliste et folklorique, il publie un essai, Les Traditions sociales dans les pays de France [18][18]  Cet essai a été repris dans Philippe Ariès, Essais... (1943), dans une petite revue, Les Cahiers de la Restauration française, dont la démarche s’inscrit dans une thématique de refonte morale et intellectuelle de la France, sur fond d’idéologie communautaire et corporatiste. Ancré dans un projet traditionaliste, le premier essai d’Ariès échappe pourtant à cette histoire « bainvillienne », inspirée de Jacques Bainville, le maître de sa jeunesse. Lecteur passionné de la collection des « Annales » pendant la guerre, Philippe Ariès poursuit son exploration des « traditions », via la démographie, dont le sujet lui a été suggéré lors de ses conférences à La Chapelle-en-Serval. L’étude des conduites secrètes qui échappent au contrôle des pouvoirs institutionnels coïncide avec son projet visant à retrouver les sociétés et les cultures populaires aux conduites spontanées [19][19]  Cf. Guillaume Gros, « Philippe Ariès, entre traditionalisme.... Cette approche structurelle de la démographie afin de cerner les mentalités le conduit à rédiger en 1945 sa fameuse Histoire des populations françaises et de leurs attitudes devant la vie, éditée trois ans plus tard, chez Self, l’éditeur de l’épopée de Joseph Czapski.

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L’Alma Mater ne remarque pas l’ « historien du dimanche [20][20]  Cf. le livre d’entretiens de Philippe Ariès avec Michel... », à l’exception notable de l’Institut national des études démographiques (INED), via Louis Chevalier et Alfred Sauvy, qui lui permet de faire connaître ses thèses sur la démographie en lui ouvrant les colonnes de la revue Population.

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Dès 1946, Philippe Ariès éprouve le besoin de raconter la naissance de sa vocation d’historien dans une famille royaliste et au contact d’une culture politique d’Action française, récit d’ego-histoire avant l’heure, qui nourrit plusieurs chapitres du Temps de l’histoire (1954), publié aux Éditions du Rocher. Tout en poursuivant sa carrière à l’IFAC où il s’illustre dans le développement des techniques d’indexation, il choisit de prolonger l’étude d’un des chapitres de l’Histoire des populations françaises, centré sur « l’enfant dans la famille ».

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Éloigné de l’histoire politique et événementielle, ce choix historiographique lui permet de maintenir le lien avec sa culture traditionaliste, dans sa description souvent idéalisée d’un Ancien Régime où l’enfant évolue vite en dehors de la famille, dans une communauté, à l’opposé de l’époque contemporaine où la famille nucléaire impose des liens affectifs contraignants. L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime est publié en 1960 dans la collection que Philippe Ariès dirige chez Plon, « Civilisations d’hier et d’aujourd’hui », et dans laquelle, il édite l’année suivante la thèse de Michel Foucault, Folie et Déraison. Histoire de la folie à l’âge classique. Immédiatement traduit aux États-Unis, son livre sur l’enfant lui apporte une légitimité qui permet pour la première fois à l’historien, de se projeter complètement en dehors de la politique. Tout au moins outre-Atlantique, car en France, il ne jouit pas encore de la notoriété du début des années soixante-dix.

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Au moment de la guerre d’Algérie, Philippe Ariès est davantage intégré dans un milieu traditionaliste parmi les sociabilités de l’Institut où ses deux mentors, Gabriel Marcel et Daniel Halévy, lui obtiennent quelques prix, tout en lui donnant la possibilité de faire connaître ses premiers travaux sur la famille [21][21]  Cf. Philippe Ariès, « La famille d’Ancien Régime »,.... Éditeur novateur avec Michel Foucault, lecteur insatiable, il publie des comptes rendus, non pas dans des revues universitaires, mais dans des revues littéraires, comme La Table Ronde, revue de droite qui, sous le patronage de François Mauriac et de Thierry Maulnier, ambitionne d’organiser la résistance face la revue existentialiste des Temps modernes.

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Au-delà de sa dimension politique, la collaboration de Philippe Ariès à la Nation française, où il suit son ami de toujours Pierre Boutang, est aussi la poursuite d’un vieux rêve de reconstruire une Action française rénovée et détachée du catéchisme maurrassien, tout en retrouvant les amis des années trente. Mais la guerre d’Algérie politise très vite le projet de la Nation française antérieur à 1954, même si le premier numéro ne paraît finalement qu’en 1955.

La confrontation : le nationaliste et le cosmopolite

De la guerre d’Algérie au soutien de l’OAS

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Entre 1955 et 1966, avec plus de 140 articles, l’historien est un des plus fidèles collaborateurs de cet hebdomadaire monarchiste et maurrassien [22][22]   Ses articles ont été rassemblés dans Philippe Ariès,.... La Nation française fédère une génération nouvelle avec Gilbert Comte, Michel Mourre, Marcel Justinien ou encore Jean Madiran, Pierre Andreu, des personnalités du milieu traditionaliste comme Daniel Halévy, Gabriel Marcel, René Gillouin, Emmanuel Beau de Loménie, Gustave Thibon, Louis Salleron, le général Weygand. Au-delà de l’ancrage du journal dans une thématique antidémocratique et anticommuniste, la Nation française souhaite innover, en essayant de sortir du « Politique d’abord » de Charles Maurras, si cher à l’hebdomadaire concurrent, Aspects de la France, gardien de l’héritage.

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Favorable au maintien de l’Algérie dans la France, la Nation française soutient le retour de De Gaulle, au nom de la restauration de l’État et par fidélité au comte de Paris, convaincu que cette nouvelle situation peut créer les conditions favorables pour la monarchie. Cependant, le discours du Général du 16 septembre 1959 sur l’autodétermination, puis surtout les conséquences de la semaine des barricades, entre les 24 et 31 janvier 1960, divisent la Nation française, provoquant la dissidence de certains collaborateurs qui considèrent comme une trahison la politique du chef de l’État. Philippe Ariès voit partir ses meilleurs amis, parmi lesquels Raoul Girardet, Philippe Brissaud, François Léger qui fondent avec d’autres, Esprit public, qui devient l’organe de défense intellectuelle de l’Algérie française.

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Toutefois, bien que n’approuvant pas officiellement les attentats de l’OAS, au nom d’un soutien, non dénué d’ambiguïté parfois, à de Gaulle, la Nation française avoue rapidement se trouver en communion d’esprit et de pensée, sur le fond, avec Esprit public, défendant ceux qu’elle estime victimes de la répression gaulliste. Si, jusqu’en 1960, bien qu’en phase avec la ligne éditoriale de la Nation française, Philippe Ariès rédige plutôt ses articles en historien des mentalités, n’évoquant qu’exceptionnellement le contexte de l’Algérie, il ne tarde pas à retomber dans le chaudron politique en devenant l’un des principaux artisans de cette campagne de presse. Dénonçant les conditions d’internement de Raoul Girardet et de Philippe Brissaud, il stigmatise le 3 mai 1961, « les juridictions d’exception, cette forme honteuse de la vengeance politique [23][23]  Philippe Ariès, « Les réprouvés », La Nation française,... ». Les conditions d’arrestation de sympathisants de l’OAS nourrissent alors chez Philippe Ariès un antigaullisme virulent.

La lettre d’un métèque : le réquisitoire

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Si Joseph Czapski estime que Philippe Ariès sait trouver les mots qu’il faut pour condamner l’injustice dont sont victimes ses amis de l’OAS, pour autant, leur portée s’en trouve réduite car, écrit-il, « jamais au grand jamais la N.F. n’a osé défendre des hommes traqués injustement, battus, torturés dès qu’ils appartenaient au camp ennemi [24][24]  Joseph Czapski, « Lettre d’un métèque », op. cit.,... […] ». L’interpellation de Joseph Czapski, sous la forme d’une lettre réquisitoire, intitulée de manière provocatrice, « Lettre d’un métèque », se situe dans cette séquence polémique et dans ce climat de quasi-guerre civile, qui inquiète profondément le nationaliste polonais émigré, qui a traversé toutes les épreuves de la Pologne depuis 1918. Il s’offusque de la légèreté, voire de la complaisance de certaines discussions du groupe de la « Nation française », au moment de la naissance d’Esprit public, autour de l’idée d’un projet d’assassinat de De Gaulle, « bavardages d’intellectuels », qui peuvent cautionner le pire.

Page de garde de la « Lettre d’un métèque », de Joseph Czapski à Philippe Ariès, sans date, fin 1961 (Archives Philippe Ariès). © Droits réservés.

Page de garde de la « Lettre d’un métèque », de Joseph Czapski à Philippe Ariès, sans date, fin 1961 (Archives Philippe Ariès). © Droits réservés.

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Habité par l’histoire tragique du peuple polonais, Joseph Czapski utilise dans ses lettres l’histoire de la Pologne et l’exemple de ses nationalistes, afin de convaincre Philippe Ariès de ne pas se laisser enfermer dans une vision unilatérale du nationalisme, « cette superbe française », facteur de guerre civile. Celle-là même qu’il vit dans sa chair, avec la Pologne inféodée à l’URSS. Ainsi, après les accords d’Évian, en 1962, en pleine flambée d’attentats de l’OAS, le peintre redoute-t-il que la France ne « sombre dans une guerre civile avec un Franco français et un régime "dur et pur" qui tôt ou tard l’amènera à une République populaire », si bien que « c’est toute l’Europe qui semble perdue[25][25]  Lettre de J. Czapski à P. Ariès, samedi, s.d., 19... ».

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Alors que les deux hommes se parlent régulièrement, que ce soit à Maisons-Laffitte où ils sont voisins [26][26]  Cf. la plaquette de l’exposition Joseph Czapski, au... ou quai de l’Horloge dans l’hôtel particulier de Daniel Halévy, Joseph Czapski éprouve le besoin de consigner, comme dans un journal, toutes les dérives et les méthodes de la Nation française, qu’il compare à celles de l’Action française. Il est probable que la « Lettre d’un métèque », qui se présente sous la forme d’un petit bloc sténo de 22 pages manuscrites, constitue l’un des 260 cahiers du journal, recensés par l’écrivain polonais Wojciech Karpinski, tenu par le peintre, depuis sa sortie de camp [27][27]  Wojciech Karpinski, « Czapski, l’artiste et le témoin »,.... Tout autant qu’un témoignage intime sur Philippe Ariès, ce journal esquisse aussi, jusque dans les techniques utilisées, un autoportrait de Jospeh Czapski, à travers « […] ces notes illisibles où s’entrelacent des esquisses de tableaux à venir, des croquis de visage dessinés d’un trait rapide, des coupures de journaux collés sur les pages et mouchetés de remarques et de points d’exclamation, des bribes des poèmes les plus aimés [28][28]  Ibid., p. 18. ». Qui d’autre que cette personnalité hors du commun, excessive dans ses réactions, aurait pu, à ce point se permettre d’attaquer, comme elle le fait, Philippe Ariès, lui reprochant, pêle-mêle, le manque d’ouverture de son catholicisme, son nationalisme étriqué et son absence de perspicacité sur la question de la torture ?

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Car, au-delà du jeu entre les deux hommes animés par la passion du débat et des mots (le peintre raconte comment il déchire et jette à la poubelle un numéro qu’il juge infâme de la Nation française, tandis que l’historien confesse, dans un article, que quoi qu’il arrive son ami se précipite sur le journal et le déguste jusqu’à la lie [29][29]  Cf. Philippe Ariès, « Figuéras polémiste », Nation...), Joseph Czapski revendique un point de vue dreyfusard et moral, à l’image de cette déclaration en faveur du mathématicien anticolonialiste engagé contre la torture : « Je suis avec (Schwartz) – mille fois injurié dans votre journal [30][30]  « Lettre d’un métèque », op. cit., p. 14.. » Pour convaincre son interlocuteur, il insère, dans sa « Lettre d’un métèque », sous la forme d’un collage, un article « Libre opinion. Simples vérités » de Laurent Schwartz, président du Comité Audin, paru dans Le Monde du 26 octobre 1961. Fort d’un rapport de l’inspecteur général de l’administration, M. R. Wuillaume, adressé le 2 mars 1955 à Jacques Soustelle, alors gouverneur de l’Algérie, l’auteur de l’article y signale que la torture est largement pratiquée en Algérie, sous la responsabilité des commissaires et des officiers de police. Parmi les passages soulignés, réagissant à celui qui évoque les conséquences de la passivité de l’opinion sur la torture, le peintre se sent « quoique étranger, responsable de cette passivité [31][31]  Ibid., p. 13. », y compris à l’égard de Philippe Ariès :

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« Dans nos rencontres je n’osais trop mettre les points sur les i pour ne pas vous blesser [32][32]  Ibid.. »

Article de Laurent Schwartz, dans Le Monde, collé par Joseph Czapski, dans sa « Lettre d’un métèque », et annoté par le peintre (Archives Philippe Ariès). © Droits réservés.

Article de Laurent Schwartz, dans Le Monde, collé par Joseph Czapski, dans sa « Lettre d’un métèque », et annoté par le peintre (Archives Philippe Ariès). © Droits réservés.

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Joseph Czapski ne supporte plus la bonne conscience de la Nation française, qui se permet de décerner, dans son édition du 8 novembre 1961, « Un bon point pour le comité Audin », qui évoque le cas de faits de tortures dans le cadre de la répression anti-OAS :

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« Tellement ce bon point orgueilleux n’est pas le ton que devrait avoir un journal qui justement dans le domaine de la torture n’a jamais appuyé le comité Audin et a toujours couvert d’injures les gens qui défendaient les torturés [33][33]  Ibid., p. 20.. »

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Oscillant entre le réquisitoire et un soliloque qui relève davantage du journal intime, Joseph Czapski cherche à comprendre la solidarité de son ami avec la Nation française :

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« Je me demande si Ariès me cachait la vérité – ce qui serait compréhensible (un étranger ; solidarité avec les amis de ceux qui torturent) ou si c’était une politique d’autruche, un aveuglement conscient[34][34]  Ibid., p. 10.. »

Exemple de montage pratiqué par le peintre, ici une brève de la Nation française collée dans la « Lettre d’un métèque », de Jose ph Czapski à Philippe Ariès, (Archives Philippe Ariès). © Droits réservés.

Exemple de montage pratiqué par le peintre, ici une brève de la Nation française collée dans la « Lettre d’un métèque », de Joseph Czapski à Philippe Ariès, (Archives Philippe Ariès). © Droits réservés.

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Car, finalement, au-delà du réquisitoire, la « lettre » est l’expression d’un doute qui peut faire vaciller une amitié, à l’image de celle que Joseph Czapski ne cesse de revivre, celle du peintre Edgar Degas et de Ludovic Halévy, au début du siècle, à cause de l’affaire Dreyfus : « […] je pense à l’affaire Dreyfus – qui a rompu des liens plus intimes – mais c’était une petite affaire en comparaison avec ce qui me sépare de la N.F. […] [35][35]  Ibid., p. 13. ».

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Comment réagit Philippe Ariès ? Si nous n’avons pas ses lettres à Joseph Czapski, nous disposons toutefois d’un brouillon, avec des passages raturés, d’une lettre de six pages de l’historien, probablement écrite sous le coup de la colère, pour réfuter les accusations de complaisance sur la torture, portées par son ami Czapski. S’il n’est pas certain que le peintre l’ait bien reçue, elle a le mérite d’exprimer la pensée de l’historien, à partir d’une réflexion sur le rôle de l’armée, à laquelle il est très attaché. Philippe Ariès est convaincu que les officiers, dans leur majorité, sont « incapables de tortures [36][36]  Cf. la lettre brouillon de Philippe Ariès à Joseph... ». Cela dit, l’historien affirme détester la torture et surtout reconnaît le cas Audin, le seul avéré selon lui. Ce qui le gêne est la façon dont les intellectuels catholiques utilisent la torture comme un « argument de propagande » et, de façon générale, comme « une machine de guerre contre l’armée [37][37]  Ibid. ». La position de Philippe Ariès, jusqu’au début de l’année 1962, est alors très proche de celle de son ami Pierre Boutang, exposée dans La Terreur en question, lettre à Gabriel Marcel (1958), libelle qui se veut une riposte à la campagne orchestrée autour de La Question d’Henri Alleg, ou de Laurent Schwartz.

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Finalement, et c’est ce qui compte, Philippe Ariès entreprend de clarifier sa position pour son ami Czapski :

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« Je ne partage pas l’opinion de ceux qui se réclament du slogan "Algérie française". Moi, je pense fermement que tant que nos soldats se battent en Algérie, nous ne pouvons pas regarder du même œil eux et leurs adversaires [38][38]  Ibid.. »

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Plus largement, l’historien est ébranlé par la défense passionnée, menée par Joseph Czapski, de l’authenticité du combat des nationalistes algériens, auxquels le nationaliste polonais n’est jamais loin de s’identifier. Dans un passage toutefois barré, Philippe Ariès écrit :

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« (...) en vous lisant, je sentais le reflet d’autres indignations qui ont dû vous toucher. Ce que je sens de l’officier français, d’autres le sentent de l’Algérien. Je ne pense pas que les deux sensibilités soient ennemies [39][39]  Ibid.. »

Brouillon de la lettre de Philippe Ariès destinée à Joseph Czapski, sans date, 1962 (Arch. Philippe Ariès). © Droits réservés.

Brouillon de la lettre de Philippe Ariès destinée à Joseph Czapski, sans date, 1962 (Arch. Philippe Ariès). © Droits réservés.

L’improbable rapprochement : deux sensibilités et deux visions d’historien

Ariès reconnaît la torture

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En effet, si Philippe Ariès s’est parfois montré prisonnier d’une culture politique, le journaliste de la Nation française fut probablement sauvé par l’historien, qui sut toujours reprendre le dessus, afin de situer les passions du présent dans la longue durée.

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Traditionaliste, attentif depuis son premier essai, en 1943, aux petites communautés qui résistent à l’autorité centrale, Philippe Ariès se montre souvent, dans ses articles, très critique à l’égard de l’État et de sa technocratie. C’est par ce biais, que Philippe Ariès, désapprouve dans un article intitulé « Le racisme dans notre société industrielle » la méthode de la police parisienne lors de la répression de la manifestation du FLN, interdite par la préfecture, à Paris, le 17 octobre 1961 :

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« Parisiens, mes amis, nous devons plutôt faire appel à la pitié et même à la justice, pour ces hôtes qui assurent chez nous les tâches humbles et méprisées, victimes des ruses de la politique, de l’indifférence de la société [40][40]  « Le racisme dans notre société industrielle », Nation.... »

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En janvier 1962, Philippe Ariès franchit un pas supplémentaire en prenant une position publique sur la torture, au sujet de laquelle il se livre à une véritable autoanalyse dans les colonnes de la Nation française. Réagissant à l’internement d’un collaborateur du journal, Gilbert Comte, arrêté par erreur comme complice de l’OAS, Philippe Ariès confie qu’il s’interroge depuis longtemps, « en secret sur la réversibilité moderne des terreurs, de la torture, de la misère [41][41]  Philippe Ariès, « Avouez la dictature policière ou... ».

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Lui qui a été élevé dans le culte de l’Armée dont il idéalise la mission, et en particulier le rôle des officiers, décrits comme un corps à part, capable de sauver la société civile, était convaincu que, selon ses propres termes, « la répression des rebelles était légitime : la justice exigeait que nous protégions nos soldats contre les coups d’une propagande favorable à l’ennemi, l’ennemi légal [42][42]  Ibid. ». Tout en estimant nécessaire que la Nation brise, par la force, les oppositions de ce qu’il nomme la « rébellion », Philippe Ariès admet qu’« il était moins juste, mais admis communément, que la nation, pressée par le danger, recourût à des moyens extrêmes, suspendît des libertés, comme en temps de guerre [43][43]  Ibid. [...] ». Ce que paradoxalement, il reproche à de Gaulle dans sa lutte contre les activistes de l’OAS… Cela dit, cet examen de conscience le conduit à un véritable mea culpa :

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« J’avais donc tendance à nier les actes d’arbitraire ou de torture, exploités par cette propagande. Le jour où il ne fut plus possible de les nier, je cherchai à les excuser. La question ne se pose plus pour moi aujourd’hui sur ce plan [44][44]  Ibid.. »

45

Quelques semaines plus tard, le 7 mars 1962, toujours dans l’hebdomadaire monarchiste, Philippe Ariès revient sur la question de la torture, à l’occasion de la publication par la Nation française de témoignages faisant état de sévices subis par des militants de l’OAS à la caserne des Tagarins, à Alger. Le numéro du journal, saisi dans la nuit du 6 au 7 mars, à cause des témoignages et de la partie de l’article de Philippe Ariès qui se trouvait à la même page, fait l’objet d’une nouvelle édition [45][45]  Le numéro n° 335 fait l’objet d’une « édition après... mais sans leur présence. Dans cet article, disponible seulement dans certaines collections de la Nation française, Philippe Ariès dénonce les agissements du colonel Debrosse, à la villa des Tagarins, sur la base des rapports médicaux publiés. L’historien profite de cet article pour rappeler qu’il y a peu encore lui-même excusait les tortures :

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« Le pouvoir, averti, ne regarda pas de trop près aux moyens, ou bien, il excusa vite des excès commis pour la bonne cause. Nous connaissons ces excuses, nous les avons, nous aussi, invoquées pour défendre ceux-là mêmes parmi lesquels le colonel Debrosse choisissait ses victimes [46][46]  Philippe Ariès, « Détournement d’un sacrifice », La.... »

47

Dans le numéro suivant de la Nation française, Philippe Ariès résumant l’article du 7 mars pour la majorité des lecteurs qui ne l’avaient pas eu entre les mains, trouve encore d’autres mots pour qualifier ce que fut longtemps son attitude : « L’opinion, admet, j’ai moi-même admis que, mon Dieu, dans certains cas, avec certaines précautions [47][47]  Philippe Ariès, « Explications à propos d’une saisie »,...… » Il se livre ensuite à une analyse plus structurelle du fait de la torture qui est entré dans nos mœurs :

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« Malgré toute ma répugnance, il me faut bien reconnaître qu’après une interruption d’un siècle et demi la torture est rentrée dans nos mœurs communes. » « […] : il apparaît que la torture est assez tolérée pour ne plus disqualifier ses auteurs dans la vie quotidienne [48][48]  Ibid., p. 287-288.. »

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Militant passionné contre la torture, Pierre Vidal-Naquet, qui n’est pas encore un helléniste reconnu, signale quatre mois plus tard, dans Esprit, la prise de conscience de Philippe Ariès.

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Tout en dénonçant vigoureusement les sévices subis par des militants de l’OAS à la caserne des Tagarins à Alger, Pierre Vidal-Naquet s’étonne, dans son article intitulé « L’OAS et la torture [49][49]  Pierre Vidal-Naquet, « L’OAS et la torture », Esprit,... », de la volubilité de toute une presse d’extrême droite sur cette affaire isolée, alors qu’elle reste muette sur le système généralisé de torture, mis en place contre le FLN [50][50]  Ibid., p. 185-186. Dans un post-scriptum à son article, l’auteur ajoute qu’il ne voudrait pas être injuste envers tous les hommes de droite dont il a parlé : « Certains ont pu faire leur autocritique et reconnaître, comme l’a fait Philippe Ariès dans la Nation française, qu’ils s’étaient trompés dans leur jugement sur la campagne contre la torture [51][51]  Ibid., p. 193.. » Cette remarque de Pierre Vidal-Naquet qui s’appuyait sur la prise de position d’Ariès dans l’article de janvier intitulé « Avouez la dictature policière ou laissez faire la justice » fut précieuse pour l’historien. D’abord, elle lui permet d’obtenir un non-lieu après son inculpation à la suite de la saisie du numéro [52][52]  Cf. Philippe Ariès, « Explications à propos d’une... de la Nation française du 7 mars 1962 :

51

« Je suis parti chez le juge d’instruction avec ce numéro d’Esprit sous le bras, faisant ainsi la preuve que le même dossier qui m’était reproché avait aussi soulevé l’indignation dans le camp opposé [53][53]  Cf. Philippe Ariès, Un Historien du dimanche, op. cit.,.... »

52

Enfin, après le mea culpa du mois de janvier, qui probablement sauve son amitié avec Joseph Czapski, ce jugement constitue pour le peintre une véritable rédemption, en tout cas l’adoubement qu’il attend, convaincu qu’il est, de l’intégrité morale de son ami : « Je suis heureux qu’il [Pierre Vidal-Naquet] a senti, senti (en l’exprimant mal), la différence de ton de votre article avec les autres dans la NF[54][54]  J. Czapski à P. Ariès, lettre du 24 juillet 1962.. »

Le dialogue avec Pierre Vidal-Naquet

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De la même manière que Philippe Ariès se singularise dans les milieux d’Action française en prenant une position très isolée contre la torture des nationalistes algériens, Pierre Vidal-Naquet, bien qu’évoluant dans les milieux communistes, est l’un des rares intellectuels à critiquer certaines méthodes du FLN, notamment quand elles concernent la torture ou les règlements expéditifs, à l’égard d’officiers de l’OAS et des Harkis.

54

Ce choix est l’aboutissement d’un engagement passionné depuis le début de la guerre d’Algérie, alors que Pierre Vidal-Naquet est un jeune chercheur passionné d’histoire grecque. À l’image de Philippe Ariès, il transfère sa rigueur d’historien au service de son engagement. Sa première publication est un livre militant, publié aux Éditions de Minuit [55][55]  Cf. Pierre Vidal-Naquet, L’Affaire Audin, Paris, Éditions... et consacré à la disparition de Maurice Audin, mathématicien, arrêté le 11 juin 1957 par les parachutistes français à son domicile à Alger. Son combat se confond alors avec la cause du Comité Audin, afin de sensibiliser l’opinion aux méthodes de l’armée française et à la pratique de la torture. C’est le combat politique par organes de presse interposés qui provoque donc la rencontre des deux historiens.

55

Deux ans après l’article d’Esprit, alors qu’ils ne se sont jamais rencontrés et probablement sous l’effet des discussions avec Joseph Czapski, Philippe Ariès fait un pas en direction de Pierre Vidal-Naquet, en lui écrivant, car il vient d’apprendre le suicide du frère de celui-ci, en juin 1964. Suivant « depuis trop longtemps et avec trop d’intérêt vos manifestations d’historien et de penseur politique », Philippe Ariès se dit « profondément ému par le malheur [56][56]  Cf. la lettre de P. Ariès à P. Vidal-Naquet, 29 juin 1964.... » qui frappe Pierre Vidal-Naquet. Pourtant le journaliste de la Nation française redoute que sa démarche ne soit pas bien comprise :

56

« Je ne peux m’empêcher de vous le dire aussitôt quoique que vous ne me connaissiez pas et que les distances temporelles qui nous séparent ne doivent pas vous permettre la sympathie ou l’intérêt [57][57]  Ibid.. »

57

Le militant du Comité Audin répond, dans une lettre chargée d’émotions, qu’il estime que Philippe Ariès a tort de se croire séparé de lui par une telle distance [58][58]  Cf. la lettre de Pierre Vidal-Naquet à Philippe Ariès....

58

En réalité, les deux hommes se lisent régulièrement. Dans sa réponse à Philippe Ariès, Pierre Vidal-Naquet dit avoir été « touché au vif » par l’un de ses articles. Il s’agit d’une méditation sur le climat de guerre civile du collaborateur de la Nation française qui, dans le contexte des accords d’Évian, refuse de cautionner une spirale de la violence de part et d’autre – aussi bien du côté de l’OAS que du FLN –, où « les uns s’obstinent à plaider, à justifier le crime d’aujourd’hui par le crime d’hier [59][59]  Philippe Ariès, « Pour la trêve de Dieu », Nation... ».

59

En outre, Pierre Vidal-Naquet semble indiquer que la démarche de Philippe Ariès n’est pas étrangère à sa défense, fin 1962, des Harkis :

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« Je crois bien avoir manifesté mon émotion dans un article paru en avril ou mai dans Esprit et le souvenir de votre geste ne m’était pas étranger lorsque je me suis senti dans l’obligation plusieurs mois après de dire ce que je pensais du sort fait aux harkis [60][60]  Lettre de P. Vidal-Naquet à P. Ariès, op. cit.. »

61

En effet, comme il avait condamné les tortures à l’égard d’officiers de l’OAS, Pierre Vidal-Naquet, au nom d’une conception affirmée des droits de l’homme, dénonce dans Le Monde du 11 novembre 1962 « La guerre révolutionnaire et la tragédie des Harkis » : « Je n’y dissimulai ni les crimes commis par les harkis, ni les crimes commis contre eux [61][61]  Pierre Vidal-Naquet, Mémoires, le trouble et la lumière.... » Une manifestation du penseur politique qui ne laisse sûrement pas indifférent un Philippe Ariès qui, de son côté, est très investi dans la défense des pieds-noirs.

62

Nul doute que ce qui rapprocha les deux hommes fut leur commune passion du débat d’idées. Philippe Ariès n’est sûrement pas loin de reconnaître un frère d’armes dans la forme d’engagement de Pierre Vidal-Naquet, à l’image de la sienne, décrite presque comme une fatalité qui abolit les distances, quand « l’histoire nous fait trébucher à chaque génération et à quelque famille spirituelle que nous appartenions [62][62]  Lettre de P. Ariès à P. Vidal-Naquet, op. cit. ». De manière plus positive, bouclant la boucle, si l’on peut dire, avec cette main tendue dans l’article d’Esprit de mai 1962, Pierre Vidal-Naquet répond que, par-delà tout ce qui effectivement les oppose, il a senti avec Philippe Ariès « une communauté de sentiment, peut-être celle de deux historiens qui s’efforcent d'être honnêtes avec eux-mêmes [63][63]  Cf. lettre de P. Vidal-Naquet à P. Ariès, op. cit ».

63

Mais il est probable que rien n’aurait été possible sans la confrontation avec Joseph Czapski, cet intellectuel polonais exigeant, qui, en légitimant le discours de Pierre Vidal-Naquet sur son ami dans Esprit, pousse l’historien au dialogue. En 1981, Orest Ranum, l’universitaire américain et ami de Philippe Ariès, est convaincu que le peintre a eu sur l’historien une influence modératrice : « Je crois qu’il a aussi nuancé vos pensées au fil des années (et vous les siennes) [64][64]  Lettre d’Orest Ranum à Philippe Ariès, 4 août 1981.... »

64

Si Philippe Ariès reste solidaire de ses amis de la Nation française, jusqu’à l’acmé de la crise liée aux soubresauts de l’OAS, en 1964, cet épisode, dans lequel Joseph Czapski et Pierre Vidal-Naquet jouent un rôle capital, le détache définitivement de la politique. Après la séquence initiale, qui correspond à l’âge d’or de son engagement de l’Étudiant français à Paroles françaises, entre 1936 et 1946, le temps de la Nation française, entre 1955 et 1966, et plus particulièrement le segment 1961-1964, est relativement bref, dans la longue séquence de l’historien, quand celui-ci opte pour une histoire des mentalités. D’autant, comme on l’a vu, que cet approfondissement d’une histoire des attitudes devant la vie, à partir de la démographie, démarre dès 1943, quand il s’attèle à son Histoire des populations françaises. Philippe Ariès évoque ce choix existentiel, dans l’une de ses dernières conférences aux États-Unis, à la fin des années 1970 :

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« Ma rencontre avec les Annales a eu pour moi de grandes conséquences, comme d’ailleurs pour les historiens de ma génération, mais de manière différente. Je vous ai parlé de la tension que je sentais confusément entre les deux parties de mon héritage : la partie traditionnelle historique et la partie moderne politique. Je n’arrivais pas à les séparer et j’en souffrais. L’histoire – cette nouvelle histoire – m’a libéré de cette tension et m’a permis de retrouver librement mes origines [65][65]  Philippe Ariès, « Comment devient-on historien ? »,.... »

Notes

[1]

Lettre de Pierre Vidal-Naquet à Philippe Ariès, 14 novembre 1973 (Archives Philippe Ariès).

[2]

Les archives de Philippe Ariès sont consultables à l’EHESS.

[3]

Lettre de J. Czapski à P. Ariès, samedi, s.d., 1962.

[4]

Lettre de J. Czapski à P. Ariès, 24 juillet 1962. Lettre avec cactus.

[5]

Sébastien Laurent, Daniel Halévy, Paris, Grasset, 2001, p. 452.

[6]

Philippe Ariès, « Sagesse de Joseph Czapski », Nation française, 1er mars 1961, repris dans Philippe Ariès, Le Présent quotidien, 1955-1966, (avant-propos et notes de Jeannine Verdès-Leroux), Paris, Seuil, 1997, p. 212.

[7]

Daniel Halévy, « Préface », dans Joseph Czapski, Terre inhumaine, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1991, p. 7 ; Paris, Self, 1ère éd. 1949.

[8]

Cf. Joseph Czapski, Souvenirs de Starobielsk, lieu et maison d’édition inconnus, coll. « Témoignages », 1945, rééd. Montricher (Suisse), Les Éditions Noir sur Blanc, 2003.

[9]

Joseph Czapski, « Malraux » (1977), dans Joseph Czapski, Tumulte et spectres, Montricher (Suisse), Les Éditions Noir sur Blanc, 1991, p. 323.

[10]

La ersion DVD (Éditions Montparnasse) du film contient, dans les suppléments, un entretien avec Joseph Czapski : « Un grand témoin, Joseph Czapski raconte Katyn à Alexandra Viatteau » (entretien audio 20 mn), et Andrzej Wajda, « Post Mortem » (50 mn), qui insiste sur le témoignage unique du peintre.

[11]

François Mauriac, « Les morts sans noms », Le Figaro, 4 avril 1949.

[12]

Joseph Czapski, Lettre ouverte à Jacques Maritain et François Mauriac, lieu et maison d’édition inconnus, 5 octobre 1944.

[13]

Joseph Czapski, « La chaîne invisible », (1950), dans Joseph Czapski, Tumulte et spectres, op. cit., p. 101.

[14]

Ibid., p. 98.

[15]

Cf. Joseph Czapski, « Pour les jeunes évadés de l’Est », Liberté de l’esprit, n° 16, novembre 1950.

[16]

Les documents de cet article sont reproduits avec l’aimable autorisation de Madame Weronika Orkisz et avec celle de Marie-Rose Ariès.

[17]

Philippe Ariès, « Sagesse de Czapski », op. cit., p. 213.

[18]

Cet essai a été repris dans Philippe Ariès, Essais de mémoire, 1943-1993, Paris, Le Seuil, 1993, p. 91-187.

[19]

Cf. Guillaume Gros, « Philippe Ariès, entre traditionalisme et mentalités : itinéraire d’un précurseur », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, avril-juin 2006, n° 90, p. 121-140.

[20]

Cf. le livre d’entretiens de Philippe Ariès avec Michel Winock, Un historien du dimanche, Paris, Le Seuil, 1980.

[21]

Cf. Philippe Ariès, « La famille d’Ancien Régime », dans Revue des travaux de l’Académie des sciences morales et politiques, a. 109, sér. 4, 1er semestre, 1956, p. 46-55.

[22]

  Ses articles ont été rassemblés dans Philippe Ariès, Le Présent quotidien, 1955-1966, op. cit. ; cf. aussi Guillaume Gros, « Philippe Ariès : un historien maurrassien engagé dans la guerre d’Algérie (1961-1964) », dans Cahier d’histoire immédiate, Toulouse, n° 26, automne 2004, p. 131-145.

[23]

Philippe Ariès, « Les réprouvés », La Nation française, 3 mai 1961, op. cit., p. 220.

[24]

Joseph Czapski, « Lettre d’un métèque », op. cit., p. 10.

[25]

Lettre de J. Czapski à P. Ariès, samedi, s.d., 1962.

[26]

Cf. la plaquette de l’exposition Joseph Czapski, au Centre Iancelevichi, à Maisons-Laffitte, (16-31 janvier 1999) où les organisateurs ont exposé des documents appartenant à Philippe Ariès ainsi qu’un portrait de l’historien (54 x 73 cm).

[27]

Wojciech Karpinski, « Czapski, l’artiste et le témoin », préface, dans Joseph Czapski, L’Art et la ie, Paris, Éditions L’Âge d’Homme/Unesco, 2002, p. 18.

[28]

Ibid., p. 18.

[29]

Cf. Philippe Ariès, « Figuéras polémiste », Nation française, 5 février 1964, op. cit., p. 389.

[30]

« Lettre d’un métèque », op. cit., p. 14.

[31]

Ibid., p. 13.

[32]

Ibid.

[33]

Ibid., p. 20.

[34]

Ibid., p. 10.

[35]

Ibid., p. 13.

[36]

Cf. la lettre brouillon de Philippe Ariès à Joseph Czapski, s.d. probablement fin 1962 (Archives Philippe Ariès).

[37]

Ibid.

[38]

Ibid.

[39]

Ibid.

[40]

« Le racisme dans notre société industrielle », Nation française, 25 octobre 1961, op. cit., p. 261.

[41]

Philippe Ariès, « Avouez la dictature policière ou laissez faire la justice », Nation française, 31 janvier 1962, op. cit., p. 273.

[42]

Ibid.

[43]

Ibid.

[44]

Ibid.

[45]

Le numéro n° 335 fait l’objet d’une « édition après saisie » : n° 335 bis, 7 mars 1962.

[46]

Philippe Ariès, « Détournement d’un sacrifice », La Nation française, 7 mars 1962, n° 335. Cet article ne figure pas dans Le Présent quotidien, op. cit.

[47]

Philippe Ariès, « Explications à propos d’une saisie », Nation française, 14 mars 1962, op. cit., p. 288.

[48]

Ibid., p. 287-288.

[49]

Pierre Vidal-Naquet, « L’OAS et la torture », Esprit, mai 1962, p. 825-839 reproduit dans Pierre Vidal-Naquet, Face à la raison d’État. Un historien dans la guerre d’Algérie, Paris, La Découverte, 1989, p. 170-193.

[50]

Ibid., p. 185-186

[51]

Ibid., p. 193.

[52]

Cf. Philippe Ariès, « Explications à propos d’une saisie », op. cit., p. 286-288.

[53]

Cf. Philippe Ariès, Un Historien du dimanche, op. cit., p. 159.

[54]

J. Czapski à P. Ariès, lettre du 24 juillet 1962.

[55]

Cf. Pierre Vidal-Naquet, L’Affaire Audin, Paris, Éditions de Minuit, 1958.

[56]

Cf. la lettre de P. Ariès à P. Vidal-Naquet, 29 juin 1964. Copie effectuée par Pierre Vidal-Naquet, autorisation donnée par Madame Geneviève Vidal-Naquet.

[57]

Ibid.

[58]

Cf. la lettre de Pierre Vidal-Naquet à Philippe Ariès le 22 juillet 1964 (Archives Philippe Ariès).

[59]

Philippe Ariès, « Pour la trêve de Dieu », Nation française, 25 avril 1962, p. 299. Pierre Vidal-Naquet nous a confirmé qu’il s’agissait de cet article : entretien du 25 octobre 2000.

[60]

Lettre de P. Vidal-Naquet à P. Ariès, op. cit.

[61]

Pierre Vidal-Naquet, Mémoires, le trouble et la lumière 1955-1998, Paris, Seuil/La Découverte, 1998, p. 188.

[62]

Lettre de P. Ariès à P. Vidal-Naquet, op. cit.

[63]

Cf. lettre de P. Vidal-Naquet à P. Ariès, op. cit.

[64]

Lettre d’Orest Ranum à Philippe Ariès, 4 août 1981 (Archives Philippe Ariès).

[65]

Philippe Ariès, « Comment devient-on historien ? », Cahier d’histoire immédiate, Toulouse, n° 39, printemps 2011, p. 19.

Résumé

Français

Avant de devenir le grand historien de la mort et une figure des nouveaux historiens, Philippe Ariès (1914-1984) a été pendant longtemps habité par la politique. Formé à l’Action française de Charles Maurras, à la fin des années trente, il entreprend de s’en détacher par la pratique d’une histoire des mentalités où son approche se révèle pionnière. La guerre d’Algérie, alors qu’il collabore à la Nation française (1955-1966), parachève cette évolution, sous la pression amicale et passionnée des lettres du peintre polonais Joseph Czapski. Celui-ci parvient à faire réagir son ami sur la question de la torture, dans la sphère publique, provoquant un dialogue fécond avec l’historien et militant anticolonialiste Pierre Vidal-Naquet.

Mots-clefs

  • guerre d’Algérie
  • Action française
  • Nation française
  • OAS
  • torture

English

Before becoming the great historian of death and a figure of the new historians, Philippe Ariès (1914-1984) has long been passionate about politics. Trained in the Charles Maurras’s Action française in the late thirties, he begins to distance himself from it by developing a pioneer approach in the history of the mentalities. As he collaborates in the Nation française (1955-1966), the Algerian War completes his evolution, under the friendly and passionate pressure of the Polish painter Joseph Czapski through an exchange of letters. The painter succeeds in making his friend react on the question of the torture in the public sphere, leading to a fertile dialogue with the historian and the anticolonialist activist Pierre Vidal-Naquet.

Key words

  • Algerian War
  • Action française
  • Nation française
  • OAS
  • torture

Plan de l'article

  1. Le peintre et l’historien pendant la Guerre froide
    1. Joseph Czapski (1896-1993) : une figure de l’émigration polonaise nationaliste et cosmopolite
    2. Philippe Ariès avant Philippe Ariès
  2. La confrontation : le nationaliste et le cosmopolite
    1. De la guerre d’Algérie au soutien de l’OAS
    2. La lettre d’un métèque : le réquisitoire
  3. L’improbable rapprochement : deux sensibilités et deux visions d’historien
    1. Ariès reconnaît la torture
    2. Le dialogue avec Pierre Vidal-Naquet

Pour citer cet article

Gros Guillaume, « Philippe Ariès sous le regard de Joseph Czapski et de Pierre Vidal-Naquet pendant la guerre d'Algérie », Histoire@Politique, 2/2013 (n°20), p. 134-154.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-politique-2013-2-page-134.htm
DOI : 10.3917/hp.020.0134


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