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Histoire urbaine

2004/1 (n° 9)



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Le Caire, 1998. Des bulldozers s’attaquent aux collines de décombres qui dominent la ville ancienne sur son flanc désertique. Une découverte majeure contraint rapidement les promoteurs du futur jardin d’attractions à interrompre leurs travaux. Sur plusieurs centaines de mètres de parcours, on met au jour une portion de l’enceinte médiévale de la métropole égyptienne, bâtie à la fin du XIIe siècle, sur l’ordre de Saladin. Les restaurations effectuées pour intégrer ces vestiges monumentaux à leur nouvel environnement de loisirs s’accompagnent de fouilles plus ponctuelles [1]  La fondation de l’Agha Khan multiplie depuis les années... [1] . Elles en révèlent d’autres sections mal connues, à proximité de la Citadelle, clé de voûte des fortifications entreprises par Saladin et ses descendants [2]  Saladin règne sur l’É gypte depuis 1169, jusqu’à sa... [2] . Depuis la fin du Moyen Âge, les poubelles millénaires du Caire avaient en effet progressivement enfoui la portion orientale de l’enceinte, les remblais atteignant par endroits une dizaine de mètres d’épaisseur [3]  On commence à accumuler les détritus produits par la... [3] .

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La mémoire urbaine ainsi exhumée est plus complexe qu’il n’y paraît. Ce retour de l’enceinte ne pose pas seulement la question de sa fondation et des techniques qui y présidèrent. Elle soumet également le problème urbain de son obsolescence progressive, aux XIVe et XVe siècles, alors que les sultans mamelouks règnent au Caire, du haut de la Citadelle ayyoubide qu’ils renforcent et embellissent.

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Né tout armé de la double menace des Croisés et des Mongols, qui manque d’emporter l’É gypte et la Syrie au milieu du XIIIe siècle, le sultanat mamelouk oppose au pouvoir familial éclaté des Ayyoubides – les descendants de Saladin – une structure d’empire fondée sur l’esclavage militaire. ‘‘Turcs’’ importés enfants au Caire, du nord de la Caspienne, puis Circassiens achetés au Caucase, les jeunes mamlûks sont formés aux arts de la guerre et convertis à l’islam sunnite. Au sortir de l’adolescence, ils sont affranchis par leur maître : le sultan, lui-même ancien mamlûk, ou l’un de ses officiers : un émir qui, de simple mamlûk, est parvenu à gravir les degrés de la hiérarchie militaire et peut aspirer au sultanat. À la fin du XIIIe siècle, la compétition entre les différentes maisons émirales aboutit à la victoire durable de l’une d’entre elle : Qalâwûn accède au sultanat (1280-1290), ses descendants s’y maintiennent pendant un siècle [4]  Sur l’esclavage militaire dans l’Islam médiéval, cf.... [4] .

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Le Caire connaît son apogée médiéval sous le long règne de son second fils, al-Nâsir Muhammad (1311-1341 ). Capitale d’un empire qui s’étend des rives du Nil à celles de l’Euphrate et dont la souveraineté est chaque année rappelée à La Mekke et Médine, les lieux saints de l’islam. Métropole islamique, où convergent, depuis le Maghreb ou l’Orient, lettrés et étudiants à la recherche d’une charge ou d’une pension dans l’une ou l’autre des nombreuses institutions dont le sultan ou l’un de ses émirs patronnent la fondation. Vaste chantier, enfin, où le sultan et les grands émirs – qui tous y tiennent leur résidence, même lorsqu’une nouvelle affectation les appelle dans une ville de province –, investissent les revenus de l’impôt foncier, pléthoriques jusqu’au milieu du XIVe siècle, en net déclin quand la Peste noire commence à faire sentir ses effets [5]  Pour un texte de synthèse sur l’histoire du Caire mamelouk,... [5] .

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Des grands complexes urbains fondés alors par l’aristocratie des émirs, il ne reste guère que les édifices de culte. Ce sont eux, surtout, que l’on restaure aujourd’hui, donnant de ce qui fut la ‘‘ville des cavaliers’’ [6]  L’expression est employée par Jean-Claude Garcin pour... [6] , l’image un peu trompeuse, hérissée de minarets, de la cité pieuse. Le reste – ce que les émirs rassemblaient à l’ombre de leurs palais et de leurs écuries – a aujourd’hui pratiquement disparu. Détruit au cours du dernier siècle, ou, au mieux, enfoui sous cette accumulation de décombres qui fait, d’année en année, s’exhausser le sol de la ville.

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C’est l’un de ces complexes urbains – déployé à l’ombre de la vieille enceinte, dans l’environnement immédiat de l’une de ses portes, associant un édifice de culte et des équipements collectifs au palais qu’un émir y possède déjà –, que nous nous proposons d’exhumer. La présence tutélaire à la Porte du vizir de l’une des grandes figures politiques de la fin du XIVe siècle – l’émir Aytmish –; ses investissements, deux décennies durant, dans l’ensemble de ce quartier contigu à l’enceinte, extra et intra muros; les traces, enfin, qu’il y a laissées, dans la pierre et l’archive, permettent en effet d’approcher au plus près ces processus d’urbanisation par lesquels s’est illustrée l’aristocratie mamelouke. Au cœur des dispositifs juridique, financier et urbanistique qu’elle s’ingéniait à monter, c’est aussi la signification du monument urbain qui est à réévaluer.

 - La Porte du vizir et son environnement urbain

Le Grand Caire, ou l’héritage d’al-Nâsir

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En cette fin du XIVe siècle, la capitale de l’empire mamelouk est sur le déclin. Il faut sans doute situer son apogée médiéval à la veille de la Peste noire, qui frappe la vallée du Nil à l’automne 1347. À moyen terme, gonflée par l’exode rural que nourrissent l’épidémie et la pression bédouine, la population du Caire n’a pas régressé : on l’estime à 270 000 habitants lors de la conquête ottomane [7]  Cf. Michael W. Dols, The Black Death in the Middle... [7] . Mais une ère s’est bien achevée, celle d’une croissance extensive et d’une expansion tous azimuts de la ville, celle du dépassement généralisé des enceintes médiévales et de la conquête urbaine des rives du fleuve. Le grand Caire, pour ses contemporains, comme pour les historiographes du XVe siècle qui en enregistrent les traces, c’est celui du sultan al-Nâsir Muhammad, la capitale métamorphosée d’un long règne prospère, brillant et bâtisseur (1311-1341 ).

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Second fils du grand sultan Qalâwûn (1280-1290), qui liquida la présence croisée en Orient, al-Nâsir est également parvenu à transmettre le sultanat à ses descendants directs : c’est l’un de ses arrière-petits-fils qui trône encore à la Citadelle en 1382. La puissante forteresse, voulue par Saladin comme la clé de voûte des murailles dont il ceignait la vieille capitale fatimide, avait été achevée par son neveu al-Kâmil (1218-1238) : al-Nâsir l’ornait, un siècle plus tard, d’un nouveau complexe palatial [8]  Cf. Nasser Rabbat, The Citadel of Cairo. A New Interpretation... [8] . Quelque soixante mètres plus bas, en lisière des écuries du sultan et du marché aux chevaux, les grands émirs d’al-Nâsir ont bâti ces puissants palais que se disputeront plusieurs siècles durant les principaux dignitaires mamelouks puis ottomans [9]  Cf. Jean-Claude Garcin, Bernard Maury, Jacques Revault... [9] .

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À la mort de leur ancien maître – celui qui les avait achetés et formés, avant de les affranchir et de leur faire gravir jusqu’aux plus hauts degrés de l’É tat –, les émirs d’al-Nâsir ont pris en main les destinées de l’empire. Les très jeunes sultans qui se succèdent à la Citadelle à un rythme accéléré ne sont plus guère que des pions aux mains des grandes maisons émirales, ces puissants groupes de clients et d’esclaves-soldats (mamlûk) que les émirs, à l’image du souverain, rassemblent et nourrissent à l’ombre de leur palais.

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Au gré de cette violente compétition, certaines figures émergent, qui parviennent à se maintenir quelques années durant. Le temps, tout au moins, de traduire leur hégémonie dans la pierre d’un monument, au service et à la gloire de l’islam sunnite, et de leur propre mémoire : une mosquée, une madrasa, un couvent de soufis. Le temps, également, de mettre à l’abri d’une disgrâce ou d’un renversement d’alliance, un peu des formidables revenus que l’attribution d’une part de l’impôt foncier met à leur disposition, contre l’entretien de troupes et un service armé. Des revenus auxquels leurs propres enfants, nés hors des liens et des opportunités de l’esclavage militaire, ne pourront jamais prétendre [10]  Cf. Donald S. Richards, « Mamluk amirs and their families... [10] .

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C’est le rôle dévolu au waqf, cette procédure qui permet, en théorie, de placer à l’abri de toute aliénation des biens mobiliers, immobiliers, fonciers, au titre de l’intérêt communautaire : le financement et l’entretien d’une mosquée par exemple, ou plus modestement, des distributions de pain aux indigents. L’attribution, à quelque pieuse cause, d’une partie seulement des revenus dégagés par des biens constitués en waqf, suffit pour les confier à la sauvegarde de la communauté. Toute liberté est alors laissée au fondateur pour désigner ceux qui toucheront les excédents financiers dégagés par le waqf, ou ceux qui pourront jouir de l’usufruit de tel ou tel des biens qui le composent. Libérés des strictes contraintes du droit islamique en matière d’héritage [11]  Sur la question de l’héritage et des contraintes patrimoniales... [11] , les émirs mamelouks peuvent constituer et transmettre un véritable patrimoine, sur lequel leurs descendants et leurs affranchis conserveront des droits, à concurrence de l’exécution des pieuses dépenses prévues par le fondateur. Le waqf est ainsi devenu l’un des principaux leviers de l’urbanisation et de la monumentalisation de la capitale mamelouke, depuisle dernier tiersdu XIIIe siècle. C’est, au moinsen partie, par le waqf que le vieux centre fatimide, déclassé par la construction de la Citadelle et le déplacement du siège de la cour, a pu être reconverti [12]  Cf. Randi Deguilhem (édité par), Le waqf dans l’espace... [12] .

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L’urbanisation, dense et continue, des quelque mille trois cents mètres qui séparent la Citadelle de l’enceinte fatimide, n’est guère antérieure au long règne d’al-Nâsir. Elle a sans doute été principalement motivée par les besoins de la cour et des palais de l’aristocratie. Elle s’est structurée le long de trois axes principaux, que l’alignement des façades des monuments mamelouks a largement contribué à fixer. Tout au long du XIVe siècle, l’aristocratie y établit en effet parmi les plus prestigieuses de ses fondations. Mais le parcours de l’enceinte ayyoubide a lourdement pesé dans la mise en place de cette trame, imposant un puissant carcan qui ne se relâche qu’à quatre cents mètres de la Citadelle. Extra muros : les collines de décombres (kôm) qui n’ont cessé de s’accumuler depuis le XIe siècle. À l’approche de la Citadelle, l’inachèvement de l’enceinte a cependant permis le bourgeonnement de la ville, et la constitution d’une nécropole, à la sortie de la Porte du vizir. C’est dans cet environnement qu’intervient l’émir Aytmish.

Le monument d’une vie

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Issu d’une maison émirale de seconde importance, Aytmish apparaît dans la chronique à la fin de l’année 1377, et ne la quitte plus guère jusqu’à sa mort, en 1400 [13]  Nous nous appuyons principalement sur deux historiographes... [13] . Pendant ces deux décennies, il est maintenu aux plus hauts degrés de la hiérarchie par Barqûq, l’émir circassien qui mit un terme à la dynastie des descendants de Qalâwûn [14]  Qalâwûn régna de 1280 à 1290; son arrière-arrière-petit-fils,... [14] . C’est le compagnonnage – et ce que les historiographes, en bons politiques, appellent l’amitié – qui valurent à Aytmish cette brillante carrière. Mais, par une puissante réplique des structures profondes du pouvoir, le sultan Barqûq profita en 1383 d’un imbroglio juridique pour racheter Aytmish, illégalement affranchi, et l’affranchir de nouveau. Aux yeux de tous, l’amitié pouvait désormais se prévaloir de la fidélité de l’affranchi pour son ancien maître. À la mort de Barqûq en 1399, Aytmish, alors commandant en chef des armées d’É gypte, devient le régent de son fils, le jeune sultan Faraj [15]  Cf. Ibn Taghrî Birdî, Al-Manhal al-sâfî wa l-mustawfî... [15] .

Fig. 1 - La madrasa de l’émir Aytmish à la Porte du vizir (1383).
(Cliché Julien Loiseau, 2003)
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Les archives du Ministère des waqfs conservent un unique document au nom de l’émir Aytmish, qui regroupe l’ensemble des actes notariés relatifs au waqf de sa madrasa [16]  Ministère des waqfs, Daftarkhâna [désormais abrégé :... [16] . L’édifice, construit à la Porte du vizir à partir de 1381, et achevé en 1383, est de dimensions assez modestes, au vu des monuments qui ornent cet axe majeur de la capitale, au vu surtout des ressources financières dont disposait Aytmish. Bâtiment élancé, coiffé d’un minaret partiellement reconstruit à l’époque ottomane, et d’un dôme assez audacieux pour l’époque, l’espace intérieur laisse le visiteur sur un fort sentiment de disproportion, entre la salle de prière et la hauteur sous plafond. Dans le petit mausolée inclus, sous le dôme, dans le plan de l’édifice, c’est l’épaisseur variable des murs qui retient l’attention : l’architecte a cherché, par ce jeu, à conserver l’alignement de la façade sur la rue, tout en rattrapant, à l’intérieur, la rigoureuse orientation vers La Mekke, condition requise de la validité des prières. La madrasa d’Aytmish est un bon exemple de cette architecture monumentale mise en œuvre par l’aristocratie mamelouke : architecture soucieuse d’être vue de loin, de respecter l’alignement des façades le long d’une voie empruntée par les cortèges, quitte à tricher sur les volumes intérieurs et sur les proportions [17]  Cf. Mickael Meinecke, Die mamlukische Architektur in... [17] .

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Comme la plupart des monuments bâtis au XIVe siècle, l’édifice s’est vu attribuer plusieurs fonctions. Lieu de culte ouvert à tous pour les cinq prières quotidiennes et celles des nuits du mois de ramadan; madrasa accueillant et entretenant vingt-huit étudiants répartis en deux classes quotidiennes; mausolée, enfin, destiné à accueillir la dépouille du fondateur, de ses descendants, et de ceux qui choisiront de s’y faire inhumer.

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La fondationd’Aytmish n’a pas prétention à devenir l’édifice tutélaire du quartier. À la mort de son fils en 1398, lequel fut bien inhumé dans le mausolée de la Porte du vizir, le sultan Barqûq assiste à la prière du vendredi, qui suit les funérailles, dans la grande mosquée voisine d’Aqsunqur. Aytmish ne comble, de ce point de vue, aucun besoin de la communauté. Les hautes responsabilités du fondateur et la situation de l’édifice sur une grande voie monumentale imposaient sans doute d’œuvrer au service de l’islam : c’est ici le rôle de la madrasa et des enseignants qui y sont recrutés, selon un règlement et des salaires fixés par l’acte de waqf. Mais le plusimportant se passesans doutedéjà sous le dôme funéraire. Dès 1384, alors que personne n’y repose encore, vingt-quatre lecteurs s’y succèdent jour et nuit, afin que la psalmodie du Coran s’y élève perpétuellement, pour le salut du sultan Barqûq, du fondateur et de leurs descendants [18]  MW, doc. 1143 q., recto, acte validé en sha‘bân 786... [18] .

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C’est bien à sa mort que travaille l’émir Aytmish, à son salut dans l’audelà, à sa mémoire dans l’ici-bas. Aussi l’inscription qui orne la grande porte d’entrée désigne-t-elle tout l’édifice comme un mausolée (turba) [19]  Max Van Berchem, Matériaux pour un Corpus Inscriptionum... [19] . Les ennemis de l’émir ne s’y trompent pas. Quand Aytmish doit fuir Le Caire en octobre 1399, et que l’entourage du jeune sultan livre sa madrasa au pillage, le tombeau de son fils est délibérément profané. Quand la tête d’Aytmish, égorgé à Damas, revient au Caire pour être exposée aux portes de la Citadelle et de la ville, avant d’être remise à ses gens, les historiographes négligent délibérément de mentionner son inhumation, plus que probable, dans son mausolée de la Porte du vizir [20]  Cf. Maqrîzî, Kitâb al-Sulûk, op. cit., vol. III /3,... [20] . De l’ancien homme fort, il s’agit bien d’effacer jusqu’au souvenir.

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L’édifice n’en perd pas encore son nom. L’oubli ne s’y dépose qu’à l’époque ottomane. À la fin du XVIIIe siècle, quand les cartographes français de l’Expédition dressent le plan détaillé du Caire et en collectent les toponymes, la madrasa d’Aytmish n’est plus que la Mosquée de la Porte du vizir. Seul un abreuvoir, situé extra muros, à l’entrée de la nécropole, conserve le souvenir déformé de l’émir : il porte, sur le plan publié dans la Description de l’É gypte, le nom de Shaykh Aydumush [21]  Description de l’É gypte, É tat moderne, op. cit.,... [21] .

Œuvre urbaine et encadrement social

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L’œuvre urbaine d’Aytmish ne s’est pas, en effet, limitée à la construction de la madrasa. La constitution en waqf place sous la sauvegarde de la communauté, aussi bien les équipements collectifs que le fondateur met à sa disposition, que les biens de rapport chargés d’en financer le fonctionnement. Les actes notariés n’établissent d’ailleurs aucune différence de nature entre ces deux catégories de biens, que seule leur affectation permet de distinguer. Le waqf a pu ainsi devenir, aux mains de l’aristocratie mamelouke, l’instrument d’une volonté délibérée d’aménagement urbain.

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Le waqf d’Aytmish reprend un modèle déjà bien éprouvé [22]  L’étude la plus approfondie concerne un exemple plus... [22] . Les deux premiers actes assurent la pérennité financière de la fondation en lui affectant les revenus de plusieurs domaines agricoles : ici, dans quatre provinces égyptiennes différentes, ainsi qu’un village de Syrie. Les sept actes suivants lui adjoignent des biens immobiliers, exclusivement situés au Caire, et regroupés, pour une partie d’entre eux seulement, dans le voisinage immédiat de la madrasa. Ces biens immobiliers ont un rapport financier sans commune mesure avec celui du foncier agricole : leur valeur principale est d’ordre urbanistique.

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Plusieurs opérations urbaines cohérentes peuvent être menées de front : le waqf d’Aytmish en regroupe trois, qui n’ont en commun que le financement théorique de la madrasa. D’autres fondations pieuses, de moindre envergure, sont également prises en charge par le waqf de la madrasa : des fontaines en plusieurs points du Caire, des enseignements dispensés à Médine et La Mekke. On trouvera une dernière illustration de la souplesse de cette procédure, dans la chronologie du waqf d’Aytmish. La copie, ou à tout le moins le rappel, de l’ensemble des actes notariés sur un seul document permet de suivre à la trace des biens immobiliers, organiquement liés à la madrasa comme le caravansérail qui la jouxte, et qui n’ont pourtant intégré le waqf que plusieurs années après leur construction ou leur rachat. Aytmish n’a ressenti qu’en 1399 la nécessité de constituer en waqf la totalité de son patrimoine situé à la Porte du vizir. Dans une situation politique plus que précaire, trois mois à peine avant d’être chassé du Caire, il assurait par cette opération la pérennité de son complexe urbain.

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L’originalité de ce bel ensemble tient moins à sa contiguïté spatiale, qu’à sa situation de part et d’autre de l’enceinte urbaine, aux usages et aux circulations qu’elle suppose.

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À la sortie de la Porte du vizir commence l’une de ces nouvelles nécropoles que l’aristocratie privilégie désormais, au détriment de la vénérable Qarâfa. Sa fréquentation justifie la construction par Aytmish d’un musallâ, une aire de prières à ciel ouvert, mise à la disposition des familles des défunts. L’œuvre pie est indissociable d’une volonté d’encadrement social. L’acte de waqf prévoit en effet l’appointement d’un faqîh, un homme que définit sa connaissance du droit et de la jurisprudence, pour assurer les prières funèbres dans cette aire de prières. Or, en ces temps de peste, c’est là que l’on rassemble et que l’on compte les victimes de l’épidémie [23]  Cf. M. W. Dols, The Black Death, op. cit., p. 181-183.... [23] . Le faqîh n’y assurera donc pas qu’une fonction religieuse, mais très certainement aussi un enregistrement légal.

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La question de l’adduction d’eau, particulièrement sensible dans une portion de la ville qui empiète sur le désert, est également révélatrice de la position qu’entend occuper Aytmish à la Porte du vizir. La fontaine qui occupe l’angle nord-ouest de la madrasa est le premier élément achevé, dès 1381. Elle est alimentée en eau potable, depuis le Nil, par le va-et-vient quotidien des porteurs d’eau. L’acte de 1384 anticipe l’ouverture de la madrasa et l’augmentation prévisible des frais d’approvisionnement de la fontaine : le budget, calculé sur une base quotidienne, est doublé. Pour des usages autres que la consommation – l’eau des ablutions, celle du nettoyage de la madrasa, de l’arrosage de son jardin – une sâqiya est installée extra muros, derrière la madrasa. Quatre bovins feront fonctionner, en alternance, la machine élévatrice. Le document ne dit pas si des canalisations feront courir l’eau saumâtre de l’extra vers l’intra muros, ni si les deux bains publics rachetés par Aytmish en face de sa madrasa seront désormais approvisionnés par cette sâqiya.

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Dernière pièce de ce réseau : l’abreuvoir dont l’acte de 1384 prévoit l’éventuelle construction, dont on sait par ailleurs qu’il était construit en 1389, mais qui n’est mentionné dans le waqf qu’en 1399. En l’établissant extra muros, Aytmish relègue les bêtes, et l’eau sale du linge qu’on viendra également y laver, avec les morts, à l’écart des habitations [24]  MW, doc. 1143 q., recto, acte de waqf validé en sha‘bân... [24] .

La porte et ses avatars

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L’emplacement de l’abreuvoir d’Aytmish a posé un problème d’ordre topographique. Censé se trouver extra muros, ses vestiges sont pourtant aujourd’hui solidaires de la frêle arcade qui porte sur les plans le nom de Porte du vizir. Rien ne rappelle, dans cette élégante structure constitutive d’un ambitieux complexe funéraire fondé au début du XVIe siècle, la porte de l’enceinte ayyoubide dont elle a conservé le nom. La disparition de l’enceinte, quelque soixante mètres en amont, sous l’amas des décombres, ajoutait à la confusion [25]  Le toponyme lui-même est parfois attribué à un vizir... [25] .

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Les dégagements récents ont déplacé la question [26]  Cf. supra note 1. [26] . En mettant au jour les ruines d’une tour ayyoubide, dans l’axe de l’enceinte, vis-à-vis de la madrasa d’Aytmish, c’est bien la Porte du vizir que l’on a fait reculer de trente mètres. L’étude architecturale de la tour et l’exemple de la Porte brûlée située plus en amont sur le parcours de l’enceinte, permettent d’y voir l’une des deux tours sur laquelle s’appuyait la porte ayyoubide. Quant à la tour jumelle, c’est la madrasa d’Aytmish qui s’élève aujourd’hui à son emplacement. On tiendrait donc une preuve et une datation de la mise hors service de cette portion de l’enceinte. L’établissement d’un waqf intra et extra muros apparaît dès lors comme la confirmation de son obsolescence précoce.

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Mais cette première hypothèse ne résiste pas à l’analyse. En 1389, six ans après le démantèlement supposé de la porte ayyoubide et la construction de la madrasa d’Aytmish, la capitale se prépare à l’un des rares sièges de son histoire. En Syrie, deux émirs se sont rebellés et rassemblent leurs partisans pour renverser le sultan Barqûq. L’écrasante défaite subie, là-bas, par le contingent expédié par le souverain, leur ouvre le chemin du Caire. À l’approche de l’ennemi, la ville est mise en défens. Les portes sont fermées; certaines, obstruées. On rapporte même que la Porte du vizir fut cadenassée... [27]  Ibn al-Furât, Târîkh al-duwal wa l-mulûk, Qustantin... [27]

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La présence de départs de mur d’époque mamelouke appuyés sur les vestiges de la tour, et, en vis-à-vis, le doublement du mur de la madrasa par le haut mur de son jardin rendent une seconde hypothèse vraisemblable : la reconstruction, sans doute sommaire, de la Porte du vizir, quelques mètres en avant des vestiges de la porte ayyoubide, dans ces années 1380 qui voient Aytmish édifier là sa madrasa. Mais une question plus importante reste encore en suspens : celle des motivations qui ont amené l’émir Aytmish à édifier sa madrasa précisément à cet endroit.

Le palais, ombre portée de l’émir

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Un retour s’impose à la carrière de l’émir et à ses occurrences dans la chronique. Dans les deux dernières décennies du XIVe siècle, les apparitions d’Aytmish, en étroite liaison avec un élément de la topographie urbaine, ne sont pas rares. Mais on y chercherait vainement la mention de sa madrasa. C’est dans son palais, ou sa grande écurie, qu’Aytmish est campé par les historiographes : accueillant le cortège du sultan ou revenant lui-même de la Citadelle; servi par près d’un millier de mamlûks, ou encore regroupant plusieurs centaines de ses partisans montés sur leurs chevaux. Ces courtes mentions laissent l’impression d’une puissante demeure, à l’image des palais construits par les émirs d’al-Nâsir. Toutes mettent en jeu le même espace politique, et une circulation semblable. Dans la topographie mamelouke du pouvoir – que l’émir réintègre l’espace politique ou, au contraire, s’en retranche –, c’est le parcours qui est significatif, et l’accès à la Citadelle, déterminant [28]  Cf., par exemple, Ibn Taghrî Birdî, Kitâb al-Nujûm,... [28] .

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L’œuvre urbaine d’Aytmish ne prendra tout son sens que si l’on identifie son palais. La toponymie n’en a conservé aucun souvenir. Les chroniqueurs ne prennent pas la peine d’être précis : il leur suffit de rappeler au lecteur que ce palais avoisine la mosquée Aqsunqur. Or, les grandes demeures ne sont pas si nombreuses : à la fois interchangeables et individualisées, elles passent d’une maison émirale à l’autre, ne conservant qu’une partie de leur mémoire, vite réappropriées par un réaménagement des accès, ou l’ornement d’un nouveau blason [29]  Sur le rôle de la demeure dans la carrière des émirs... [29] .

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Aussi est-ce au détour d’autres carrières et d’autres patrimoines que l’on peut identifier la demeure d’Aytmish au puissant Palais Alin Ak, qui dresse encore aujourd’hui sa monumentale salle haute très au-dessus de l’enceinte ayyoubide. En 1438, le sultan Barsbây constitue en waqf une demeure connue sous le nom de Palais Aytmish. La description de l’édifice – la mention du qasr en particulier, la salle haute propre aux grandes demeures construites dans le second XIIIe siècle et le premier XIVe siècle –, et sa délimitation précise – le palais, mitoyen de la mosquée Aqsunqur, est séparé de l’enceinte par un espace libre de toute construction – plaide pour son identification à l’ensemble Alin Ak, palais et cour de l’écurie. Après 1449, un émir rachète ce même Palais Aytmish : les travaux qu’il y entreprend – la condamnation de la porte principale, le percement d’un nouvel accès dans le voisinage de la mosquée Aqsunqur – désignent également le Palais Alin Ak. Bâti en 1293, la décoration de sa porte principale, sans aucun doute postérieure, porte encore le blason d’un émir : la coupe de l’échanson, motif certes très fréquent, mais qui est aussi l’élément principal du blason d’Aytmish. On est tenté d’y voir une dernière confirmation de l’identité des palais Aytmish et Alin Ak [30]  MW, doc. no 880, copie des actes du waqf du sultan... [30] .

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Depuis 1379, l’émir Aytmish s’est donc solidement installé dans l’une des grandes demeures de la ville, dos à l’enceinte médiévale qui en domine la cour, à quelque cinq cents mètres de l’une des principales portes de la Citadelle. Quatre années plus tard, cet émir achève la construction du seul monument auquel il laissera son nom. Autour de cette modeste madrasa, il entreprend de développer, jusqu’à la fin de sa carrière, un complexe urbain de part et d’autre d’une porte de l’enceinte, dont on sait qu’elle a conservé un peu de sa valeur défensive.

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La madrasa n’est certes guère éloignée du palais, dont elle reprend l’alignement monumental. La présence de l’émir se fait certes sentir tout au long de cet axe. Les voyous qui, en 1389, parviennent à s’introduire par la Porte du vizir, pour venir voler les turbans des hommes en prière à la mosquée Aqsunqur, en apportent une preuve a contrario : l’ombre tuté-laire de l’émir, alors prisonnier à Damas, n’est plus là pour les en dissuader [31]  Ibn al-Furât, Târîkh, op. cit., vol. IX/1, année 791... [31] . Mais il y avait sans doute plus simple à faire, et plus efficace pour un émir soucieux de son ancrage urbain, comme développer un complexe urbain dans l’environnement immédiat de son palais, où il possédait déjà plusieurs immeubles. D’autres motifs ont sans doute poussé cet émir à se mettre, délibérément, dos au mur.

 - Le palais Alin Ak (1923).
(Cliché Julien Loiseau, 2003).

Le monument à l’épreuve des armes

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L’axe monumental qui conduit de la vieille ville à la Citadelle, en longeant successivement la mosquée Aqsunqur, le palais d’Aytmish puis sa madrasa, gravit, dans sa dernière section, une pente assez raide qui culmine au pied de la Citadelle : c’est la Rampe des chroniques mameloukes. Rampe d’accès à la Citadelle, elle commande le passage vers la place de Rumayla et les É curies du sultan, ainsi que l’accès à la Porte des degrés. La plupart des combats que se sont livrés, au Caire, les Mamelouks, avaient ces deux points pour enjeu. Que les rebelles surgissent de quelque palais au pied de la Citadelle, ils cherchent à s’emparer des toits de la madrasa du sultan Hasan, et de ceux de la madrasa du sultan Sha‘bân, au sommet de la Rampe. Ces deux excellentes positions de tir permettent de menacer, l’une : les É curies du sultan, l’autre : le Magasin des tambours, dernière défense de la Porte des degrés. Que les rebelles viennent de la route de Syrie par le Désert, et la Rampe devient un point névralgique, du fait de l’inachèvement de l’enceinte. Traversant la nécropole, les cavaliers n’ont cependant que deux voies d’accès : la Porte du vizir d’une part; la rue dite ‘‘Entre les deux fiancées’’, véritable boulevard des armées, d’autre part.

36

À la fin des années 1370, la rue ‘‘Entre les deux fiancées’’ n’a plus guère connu de chantier depuis deux décennies, après l’achèvement des hauts murs de la mosquée Manjak, et la construction, près de vingt-cinq mètres au-dessus du niveau de la rue, du massif couvent de soufis Nizâm al-Dîn, qui servit de bastion aux Français lors de l’Expédition. Tout s’accélère à partir de 1379, alors que le grand émir Barqûq a écarté la plupart de ses rivaux, et qu’il ne lui manque plus, du sultan, que le titre. Nombreux sont ses proches qui entreprennent de construire leur mausolée dans la nécropole de la Porte du vizir. L’émir Yûnus achève en 1382, un an avant Aytmish et à moins de deux cents mètres de sa madrasa, la construction d’un puissant complexe funéraire. En 1379, le grand émir Barqûq avait luimême entrepris de bâtir une zâwiya – lieu de retraite et de visite pieuses –, pour accueillir les charismes et, à terme, la dépouille du shaykh Rajab, l’un de ces mystiques auxquels il portait une profonde dévotion. É trange zâwiya en vérité, dont le dôme domine la rue de près de dix mètres. É trange zâwiya dont les fondations se sont révélées reposer sur les vestiges d’une tour ayyoubide, qui coiffait la Rampe et surveillait le parcours inachevé de l’enceinte, dont elle aurait dû être l’un des points d’appui [32]  Mickael Meinecke, Die mamlukische Architektur, op.... [32] .

37

Lors des préparatifs du siège de 1389, alors que les rebelles s’annoncent sur la route de Syrie, le sultan Barqûq ordonne, dans l’urgence, plusieurs travaux de fortifications. Un mur vient désormais protéger les É curies. Deux autres murs sont construits : le premier, appuyé sur le mausolée de Yûnus; le second, sur l’abreuvoir d’Aytmish. L’accès, depuis le Désert, à la Porte du vizir est désormais condamné. À l’approche de l’ennemi, Barqûq ordonne de fermer la Porte du vizir, et poste des archers dans le couvent Nizâm al-Dîn, la mosquée Manjak et le mausolée de Yûnus [33]  Ibn al-Furât, Târîkh, op. cit., vol. IX /1, année 791... [33] .

38

Replacés dans le contexte monumental des années 1380, et dans la perspective des combats de 1389, la madrasa et le complexe urbain d’Aytmish apparaissent sous un autre jour. Les nombreux chantiers, qui animent alors la nécropole de la Porte du vizir et ses abords, semblent bien résulter d’une volonté délibérée du souverain de cadenasser le point faible des défenses de la Citadelle. La monumentalisation est une refortification à peu de frais : ce bricolage urbain a l’avantage d’être à la charge des émirs aux-mêmes. À la Porte du vizir, le délabrement de la construction ayyoubide rendait sans doute l’intervention urgente. Mais plutôt que de reconstruire à grands frais une puissante fortification, on choisit d’appuyer une nouvelle porte, plus sommaire, sur le mur d’un nouvel édifice dont le maître d’œuvre tirera d’autres satisfactions.

39

L’émir Aytmish était sans aucun doute le mieux placé pour cela : installé à proximité depuis 1379, très proche du sultan, il avait été l’un des acteurs décisifs de ces combats qui avaient vu le triomphe de l’émir Barqûq en 1380, et qui lui avaient sans doute révélé les faiblesses de la Citadelle. Comme tant d’autres, son œuvre urbaine s’est en partie appuyée sur la souple procédure du waqf, mêlant indissociablement les motifs séculiers et spirituels, communautaires et politiques. Mais elle a cette particularité d’être une réponse détournée à un problème urbain d’ordre militaire : le contrôle des accès de la Citadelle.

40

Au total on est bien loin, avec les Mamelouks circassiens, de cette épopée urbaine qui avait donné le jour, sous la franche impulsion de Saladin, aux nouvelles murailles du Caire. À la fin du XIVe siècle, le coût croissant du recrutement militaire servile frustre le sultan de ces marges de manœuvre financières dont avaient pu jouir ses prédécesseurs ayyoubides. Il lui faut, à défaut, s’appuyer sur les chantiers de ses émirs, orienter leurs initiatives et leurs programmes monumentaux. C’est dans cette perspective qu’il faut sans doute replacer l’opération urbaine de l’émir Aytmish à la Porte du vizir. Ses dimensions modestes, le réinvestissement d’éléments anciens comme le Palais Alin Ak racheté par Aytmish, sont peut-être un signe des temps. Ils ne diminuent en rien la forte cohérence qui ressort d’une œuvre monumentale et édilitaire destinée à faire durer le nom d’une maison émirale dans ce quartier du Caire, pas plus qu’ils n’entament sa pertinence stratégique dans une entreprise collective de refortification des accès de la Citadelle.

41

Ce vaste chantier inspiré par le sultan n’en manque pas moins de lisibilité. L’impression d’éclatement ne peut guère être conjurée qu’au terme d’un travail de recoupement. Aux simples contraintes financières s’ajoute sans doute une raison plus fondamentale. À la fin du XIVe siècle, le bourgeonnement de la ville, sa croissance polynucléaire ont rendu désormais difficile toute vision globale, toute appréhension synthétique de l’espace urbain. Aussi le sultan et ses émirs agissent-ils par ajustement, par accumulation, avec un art consommé du remploi de la trame urbaine, ou cette capacité, pour paraphraser Bernard Lepetit, à faire du neuf avec le vieux [34]  Bernard Lepetit, « Passé, présent et avenir des modèles... [34] . Matériaux, édifices ou configurations spatiales; mémoire ou usages d’un lieu : tous ces éléments sont régulièrement réinvestis en des significations et des emplois nouveaux. On tient sans doute ainsi, avec la Porte du vizir, une assez juste illustration de la réussite urbaine des Mamelouks : l’art de transformer des dépouilles en ornements.


Annexe

Annexe : Extrait de l’acte de waqf de l’émir Aytmish

42

Attestation de waqf, datée de 801 H./1399, rappelant le contenu d’un nouvel acte de fondation en waqf, sur la marge droite du document principal.

43

« Au nom de Dieu le Clément, le Miséricordieux.

44

Notre maître, Sa grandeur noble et élevée Sayf al-Dîn Aytmish, commandant en chef des armées, le fondateur du waqf mentionné ci-dessus – que Dieu le fortifie de Ses secours et exempte de défaut ses actions –, atteste par son témoignage qu’il a immobilisé, retenu, consacré à un usage pieux, déclaré inviolable et rendu perpétuel l’ensemble des deux biens dont la mention, la description et la délimitation vont suivre : biens complets, à la fois sol et immeuble, ainsi que tout ce qui rentre dans leurs droits.

45

Cet ensemble était détenu [jusqu’à ce jour] par le fondateur mentionné ci-dessus, à titre de propriété, de possession, d’avoir et de bien propre. Il est connu pour avoir été fondé et construit par lui. Il est situé à l’extérieur d’al-Qâhira la bien gardée, au-dehors des deux Portes de Zuwayla et de la Barrière rouge, dans le quartier de la Porte du vizir.

46

Le premier des deux biens est situé en face de la Porte du Vizir [35]  Cf. carte : bien no 1. [35] .

47

Il comprend cinq boutiques, qui comprennent chacune une estrade, une pièce à l’intérieur, des panneaux de fermeture, ainsi que les commodités et les droits.

48

Ce bien comprend également une porte carrée à double battant, qui ouvre sur un escalier voûté en dalles de calcaire. On monte par cet escalier à un vestibule, que l’on emprunte pour se rendre à cinq logements qui surmontent les cinq boutiques mentionnées précédemment. Chaque logement comprend une pièce ouverte en arcade (iwan), une entrée, ainsi que les commodités et les droits. Puis l’on se rend, depuis la fin du vestibule mentionné précédemment, à un escalier. On monte par cet escalier à une pièce en mezzanine, à une cuisine, puis à la terrasse qui surmonte l’ensemble. L’entrée de chaque logement dispose [au niveau de la terrasse] de sa propre bouche d’aération, qui en repousse le soleil et y conduit l’air. Dans chaque logement, le sol est recouvert de dalles de calcaire; les murs et les cloisons de roseaux sont plâtrés; les plafonds sont en bois peint.

49

Ce bien comprend également deux portes. L’une est en arc de cercle, bâtie en pierres de taille, à un seul battant. Elle ouvre sur une écurie qui comprend une mangeoire, une sellerie, une remise pour la paille, des latrines, une remise pour l’orge, ainsi que les commodités et les droits.

50

La seconde porte, carrée, à double battant, ouvre sur un escalier voûté en dalles de calcaire. Cet escalier ouvre sur un vestibule où se trouve une porte carrée, à un seul battant, qui ouvre sur une seconde porte, carrée, à double battant, qui ouvre sur un appartement. Cet appartement comprend deux pièces ouvertes en arcade (iwan) [l’une en face de l’autre], séparées par une entrée. L’une des deux pièces en arcade est grande : elle dispose d’une pièce annexe dont les ouvertures donnent en surplomb sur la ruelle. Le reste du couloir conduit à des pièces en mezzanine – une cuisine et une pièce annexe réservée à la famille –, et à un escalier. On monte par cet escalier à une pièce en mezzanine, qui surmonte la pièce annexe et la cuisine, puis aux terrasses qui surmontent le tout. Cet ensemble dispose de sa canalisation particulière, des commodités et des droits.

51

À ce bien s’ajoute l’ensemble de la boutique contiguë à l’une des cinq boutiques mentionnées précédemment : elle comprend une estrade, des panneaux de fermeture, une pièce à l’intérieur, ainsi que les commodités et les droits.

52

Cet ensemble – y compris l’intégralité de ses droits, de ses parties inachevées et de ses éléments utiles – est entouré, circonscrit et compris par quatre limites. La première limite, soit la limite est, finit à la voie passante qui sépare ce bien de la Porte du vizir et de la propriété des héritiers d’Ishâq : sur cette limite se trouvent les cinq boutiques, les encorbellements de ses cinq logements et leurs fenêtres grillagées. La seconde limite, soit la limite ouest, finit au hammâm et à sa chaufferie, qui relèvent du waqf du fondateur mentionné ci-dessus. La troisième limite, soit la limite nord, finit à la chaufferie mentionnée : sur cette limite se trouve la sixième boutique, distincte des autres. La quatrième limite, soit la limite sud, finit à la voie passante que l’on emprunte pour se rendre, entre autres, au hammâm – voie qui sépare cet ensemble du waqf du Hâjj Subh al-Jârin – : sur cette limite se trouvent les trois portes, les encorbellements, les fenêtres et les puits de lumière.

53

Le second bien est situé à l’extérieur de la Porte du vizir, dans le voisinage de l’aire de prières et de la sâqiya, qui sont toutes deux connues pour avoir été fondées par le fondateur du waqf mentionné ci-dessus [36]  Cf. carte : bien no 2. [36] .

54

Il comprend deux boutiques, qui comprennent chacune une estrade, une pièce à l’intérieur, des panneaux de fermeture, ainsi que les commodités et les droits.

55

Ce bien comprend également une porte carrée à un seul battant, qui ouvre sur un escalier voûté en dalles de calcaire. On monte par cet escalier à un vestibule, où se trouvent deux portes carrées à un seul battant. Chacune des deux portes ouvre sur un logement, qui surmonte l’une des deux boutiques mentionnées précédemment.

56

Chaque logement comprend une pièce ouverte en arcade (iwan), une entrée et un escalier qui conduit à la terrasse qui surmonte l’ensemble. Les plafonds sont en bois, et le sol recouvert de dalles de calcaire. Les murs et les cloisons de roseaux sont plâtrés. Chaque logement dispose de sa canalisation particulière, des commodités et des droits.

57

L’ensemble est entouré et circonscrit par quatre limites. La première limite, soit la limite sud, finit au mausolée du shaykh ‘Abd Allâh al-Bahlawân. La deuxième limite, soit la limite nord, finit à la voie passante qui sépare cet ensemble de l’abreuvoir et du grand immeuble locatif, qui relèvent tous deux du waqf du fondateur mentionné ci-dessus. La troisième limite, soit la limite est, finit à la voie passante : on trouve sur cette limite la porte qui est mentionnée ci-dessus au début. La quatrième limite, soit la limite ouest, finit à l’entrée d’une sâqiya qui se trouve là. Ainsi se trouve délimité ce bien, avec ses limites et ses droits, avec ce qui est connu pour relever de lui et ce qui lui est relatif.

58

[Le fondateur atteste avoir procédé à] une immobilisation (waqf) authentique et légale, une retenue claire et légale, établies selon la prescription de son [premier] waqf, telle qu’elle est exposée à gauche [de cet acte], pour l’état comme pour l’imprévu, l’empêchement comme la possibilité, pour les conditions comme pour le contrôle du waqf, et autres stipulations mentionnées dans l’acte de waqf mentionné (...).

59

L’attestation témoignant de tout cela a été effectuée le dimanche béni premier jour du mois de dhû l-qa‘da de l’année 801 [5 juillet 1399].

60

[suivent les signatures des témoins]

61

(Ministère des waqf, Daftarkhâna, doc. 1143, q., recto, marge droite du document principal, début à hauteur de la l. 23).

Notes

[1]

La fondation de l’Agha Khan multiplie depuis les années 1990 les opérations de mécénat archéologique et urbanistique au Proche-Orient, et tout particulièrement au Caire, où affleure la mémoire des califes Fatimides dont se réclame le fameux mécène. Dans l’opération du « Parc al-Azhar », du nom de la prestigieuse mosquée fatimide située non loin de la zone concernée, la fondation finance à la fois, et selon des agendas contradictoires, le terrassement des collines et l’aménagement des jardins, la restauration des murs et les fouilles adjacentes. Pour un bilan des premiers secteurs fouillés, cf. Stéphane Pradines, Benjamin Michaudel et Julie Monchamp, « La muraille ayyoubide du Caire : les fouilles archéologiques de Bâb al-barqiyya et Bâb al-mahrûq », Annales islamologiques (AI), 36,2002, p. 287-338. Je remercie vivement Stéphane Pradines (Institut français d’archéologie orientale) pour les informations inédites sur les relevés effectués à la Porte du vizir, qu’il a eu la courtoisie de me communiquer.

[2]

Saladin règne sur l’É gypte depuis 1169, jusqu’à sa mort en 1193. Ses descendants s’y maintiennent jusqu’en 1250. Le vaste chantier de fortifications du Caire lancé par Saladin est achevé par son neveu al-Kâmil (1218-1238), qui installe à la Citadelle sa résidence et celle de la cour. La meilleure étude de cette entreprise ambitieuse reste celle de Paul Casanova, « Histoire et description de la Citadelle du Caire », Mémoires publiés par les membres de la Mission Archéologique Française au Caire [désormais abrégés en : MMAF], t. VI, Paris, Ernest Leroux, 1892, p. 509-781.

[3]

On commence à accumuler les détritus produits par la ville, sur les collines (kôm) de Barqiyya, à l’extérieur de la première enceinte fatimide, dès le XIe siècle, afin de protéger Le Caire du ruissellement qui ravage à plusieurs reprises son flanc oriental : cf. Maqrîzî (mort en 1442), Kitâb al-Mawâ‘iz wa l-i‘tibâr fî dhikr al-khitat wa l-athâr [désormais abrégé en : Khitat] édition de Bûlâq, vol. I, Le Caire, 1853, p. 364 et Aymân Fu’âd Sayyid (édité par), vol. II, Londres, al-Furqân Islamic Heritage Foundation, 2002, p. 222; Paul Casanova (traduit par), Livre des admonitions et de l’observation sur l’histoire des quartiers et des monuments, ou Description historique et topographique de l’É gypte, Mémoires publiés par les membres de l’Institut français d’archéologie orientale [désormais abrégés en : MIFAO], t. IV, Le Caire, IFAO, 1920, p. 49. À la fin du XVIIIe siècle, ces collines de décombres sont relevées par les savants de l’Expédition d’É gypte comme un trait remarquable du paysage urbain. Sur le plan du Caire qu’ils dressent, elles masquent une part importante de l’enceinte orientale. Cf. La Description de l’É gypte, É tat moderne, seconde édition, Paris, C.L.F. Panckoucke, 1829, texte, vol. XVIII/2, « Coup d’œil général sur Le Kaire », p. 120; planches, vol. I, pl. 26, « Plan particulier de la ville du Kaire », VIIe section.

[4]

Sur l’esclavage militaire dans l’Islam médiéval, cf. David Ayalon, Le phénomène mamelouk dans l’Orient islamique, Paris, PUF, 1996. Sur le sultanat mamelouk, on consultera plus particulièrement Jean-Claude Garcin, « Le Proche-Orient à l’époque mamluke », dans Jean-Claude Garcin (sous la direction de), É tats, sociétés et cultures du Monde musulman médiéval ( Xe - XVe siècle), t. I, L’évolution politique et sociale, Paris, PUF, Nouvelle Clio, 1995, p. 343-369.

[5]

Pour un texte de synthèse sur l’histoire du Caire mamelouk, cf. Jean-Claude Garcin, « Le Caire des Ayyoubides et des Mamelouks (1174-1517) », dans André Raymond (sous la direction de), Le Caire, Paris, Citadelle-Mazenod, 2000, p. 147-276. Pour un état des connaissances, cf. Doris Behrens-Abouseif, Sylvie Denoix et Jean-Claude Garcin, « Le Caire », dans Jean-Claude Garcin (sous la direction de), Grandes villes méditerranéennes du monde musulman médiéval, Rome, Collection de l’É cole Française de Rome, 269,2000, p. 177-203.

[6]

L’expression est employée par Jean-Claude Garcin pour qualifier les villes modelées par les sultanats militaires, entre XIe et XIVe siècle. Cf. Jean-Claude Garcin, « Le Caire et l’évolution urbaine des pays musulmans à l’époque médiévale », AI, 25,1991, p. 289-304, p. 296-301.

[7]

Cf. Michael W. Dols, The Black Death in the Middle East, Princeton, Princeton University Press, 1979, p. 57-66 et Jean-Claude Garcin, « Note sur la population du Caire en 1517 », dans Jean-Claude Garcin (sous la direction de), Grandes villes méditerranéennes, op. cit., p. 205-213.

[8]

Cf. Nasser Rabbat, The Citadel of Cairo. A New Interpretation of Royal Mamluk Architecture, Leyde, New York, Cologne, E.J. Brill, 1995.

[9]

Cf. Jean-Claude Garcin, Bernard Maury, Jacques Revault et Mona Zakariya, Palais et maisons du Caire, t. I, É poque mamelouke ( XIIIe - XVIe ), Paris, É ditions du CNRS, 1982.

[10]

Cf. Donald S. Richards, « Mamluk amirs and their families and households », dans Thomas Philipp et Ulrich Haarmann (édité par), The Mamluks in Egyptian politics and society, Cambridge, Cambrige University Press, 1998, p. 32-54.

[11]

Sur la question de l’héritage et des contraintes patrimoniales imposées par le droit islamique, nous nous permettons de renvoyer, pour une étude de cas, à Julien Loiseau, « Un bien de famille. La société mamelouke et la circulation des patrimoines, ou la petite histoire d’un moulin du Caire », AI, 37,2003, p. 275-314

[12]

Cf. Randi Deguilhem (édité par), Le waqf dans l’espace islamique, outil de pouvoir socio-politique, Damas, IFEAD, 1995 ; Sylvie Denoix, Jean-Charles Depaule et Michel Tuchscherer (sous la direction de), Le Khan al-Khalili et ses environs. Un centre commercial et artisanal au Caire du XIIIe au XXe siècle, Le Caire, IFAO, 1999.

[13]

Nous nous appuyons principalement sur deux historiographes du XVe siècle : 1- Maqrîzî (mort en 1442), auteur du Kitâb al-Sulûk li-ma‘rifat duwal al-mulûk, annales principalement consacrées à la vie politique et économique de la capitale; Aytmish y apparaît pour la première fois le 5 rajab 779 H. / 7 novembre 1377 : Kitâb al-Sulûk, op. cit., Sa‘îd ‘Âshûr (édité par), vol. III /1, Le Caire, Imprimerie de la Bibliothèque nationale (Dâr al-kutub), 1970, p. 318.2- Ibn Taghrî Birdî (mort en 1470), auteur du Kitâb al-Nujûm al-zâhira fî mulûk Misr wa l-Qâhira, histoire dynastique particulièrement bien documentée sur la société militaire; Aytmish y apparaît à la même date : Kitâb al-Nujûm, op. cit., William Popper (édité par), University of California Publications in Semitic Philology [désormais abrégé en : UCPSP], vol. V, Berkeley, Los Angeles, University of California Press, 1936, p. 307 ; édition de la Bibliothèque nationale (Dâr al-Kutub), t. XI, Le Caire, Imprimerie de la Bibliothèque nationale, sans année d’édition, p. 161.

[14]

Qalâwûn régna de 1280 à 1290; son arrière-arrière-petit-fils, al-Sâlih Hâjjî est renversé par l’émir Barqûq le 16 novembre 1382. Ramené sur le trône, par des émirs rebelles, pour quelques mois en 1389-1390, il est le dernier descendant de Qalâwûn à accéder au sultanat.

[15]

Cf. Ibn Taghrî Birdî, Al-Manhal al-sâfî wa l-mustawfî ba‘d al-Wâfî, Muhammad Muhammad Amîn (édité par), vol. III, Le Caire, Organisme public pour la Bibliothèque et les Archives nationales (Dâr al-kutub wa l-wathâ’iq al-qawmiyya), 1985, no 588, p. 143-151.

[16]

Ministère des waqfs, Daftarkhâna [désormais abrégé : MW], doc. 1143 q.; cf. Muhammad Muhammad Amîn, Catalogue des documents d’archives du Caire, Le Caire, IFAO, 1981, no 325. Le document est un rouleau de feuilles de papier cousues, long de 21 mètres, écrit recto verso.

[17]

Cf. Mickael Meinecke, Die mamlukische Architektur in Ä gypten und Syrien (648/1250 bis 923/ 1517), Abhandlungen des Deutschen Archaö logische Instituts Kairo, Islamische Reihe, 5, Glü ckstadt, Verlag J.J. Augustin GMBH, 1992, vol. II, p. 267-268, no 9-11.

[18]

MW, doc. 1143 q., recto, acte validé en sha‘bân 786 H. [septembre-octobre 1384], l. 542-572 et l. 612-626.

[19]

Max Van Berchem, Matériaux pour un Corpus Inscriptionum Arabicarum, première partie, É gypte, MMAF, t. XIX, Paris, Ernest Leroux, 1903, p. 295-297, no 190-191.

[20]

Cf. Maqrîzî, Kitâb al-Sulûk, op. cit., vol. III /3, Le Caire, 1971, année 802 H. [1399-1400], p. 988 et 1013-1014. Cf. Ibn Taghrî Birdî, Kitâb al-Nujûm, op. cit., William Popper (édité par), UCPSP, vol. VI, 1915, p. 19-20, p. 40, p. 143 ; William Popper (traduit par), UCPSP, vol. XIV, 1954, p. 14-15, p. 30, p. 104-105; édition de la Bibliothèque nationale, t. XII, Le Caire (sans année d’édition), p. 189, p. 212 et t. XIV, Le Caire, 1970, p. 12-13.

[21]

Description de l’É gypte, É tat moderne, op. cit., texte, vol. XVIII/2, « Explication du plan du Kaire », p. 261-262; planches, vol. I, pl. 26, « Plan particulier de la ville du Kaire », VIIIe section, carreau R-4, no 63 et 66.

[22]

L’étude la plus approfondie concerne un exemple plus tardif : cf. Jean-Claude Garcin, Mustapha Anouar Taher, « Enquête sur le financement d’un waqf égyptien du XVe siècle : les comptes de Jawhar al-Lâlâ », Journal of Economic and Social History of the Orient (JESHO), 38/3, 1995, p. 262-304.

[23]

Cf. M. W. Dols, The Black Death, op. cit., p. 181-183. Cf. Shalabî Ibrâhîm Al-Ju‘aydî, Al-Azamât al-iqtisâdiyya wa l-awbi’a fî Misr fî ‘asr al-mamâlîk al-jarâkisa, Alexandrie, Munsha’at alma‘ârif, 2002, p. 370-372.

[24]

MW, doc. 1143 q., recto, acte de waqf validé en sha‘bân 786 H. [septembre-octobre 1384], l. 668-676 (fontaine), l. 730-753 (sâqiya et abreuvoir); verso, attestation de waqf du 24 shawwâl 790 H. [26 octobre 1388], l. 22-71 (bains); recto, marge droite, attestation de waqf du 1er dhû l-qa‘da 801 H. [5 juillet 1399], l. 95-102 (abreuvoir); recto, marge droite, attestation de waqf du 23 dhû l-qa‘da 801 H. [27 juillet 1399], l. 19-24 (abreuvoir). Sur la mention de l’abreuvoir d’Aytmish dans le récit des combats de 1389, cf. infra note 33.

[25]

Le toponyme lui-même est parfois attribué à un vizir du XIVe siècle, Najm al-Dîn Mahmûd b.‘Alî b. Shirwîn, dit Wazîr Baghdâd, mort en 1348, qui, désireux d’améliorer l’accès à la nécropole extra muros, aurait percé cette porte dans l’enceinte du XIIe siècle. Cf., par exemple, une note de l’éditeur dans la nouvelle édition de l’ouvrage de Maqrîzî, Khitat, op. cit., Ayman Fu’âd Sayyid (édité par), vol. II, Londres, al-Furqân Islamic Heritage Foundation, 2002, no 1, p. 266 (la référence à l’annotation donnée par Muhammad Ramzi à l’édition d’Ibn Taghrî Birdî, Kitâb al-Nujûm, op. cit., édition de la Bibliothèque nationale, « t. X, p. 180 », est fautive). Or, après examen, aucune source du XIVe siècle ne délivre une telle information, qui nous paraît significative de la confusion toponymique qui a tôt gagné la portion orientale de l’enceinte du Caire et que les érudits modernes ont tenté, à leur manière, de réduire.

[26]

Cf. supra note 1.

[27]

Ibn al-Furât, Târîkh al-duwal wa l-mulûk, Qustantin Zurayq et Najlâ ‘Izz Al-Dîn (édité par), vol. IX /1, Beyrouth, 1938, (sans nom d’éditeur), année 791 H. [1388-1389], p. 72,74 et 84.

[28]

Cf., par exemple, Ibn Taghrî Birdî, Kitâb al-Nujûm, op. cit., William Popper (édité par), UCPSP, vol. V, 1936, p. 313 et vol. VI, 1915, p. 14-15 ; William Popper (traduit par), UCPSP, vol. XIV, 1954, p. 10-12; édition de la Bibliothèque nationale, t. XI, Le Caire (sans année d’édition), p. 168 et t. XII, Le Caire, (sans année d’édition), p. 184-186.

[29]

Sur le rôle de la demeure dans la carrière des émirs et l’identité de la société militaire, nous nous permettons de renvoyer à Julien Loiseau, « L’émir en sa demeure. Parcours politiques et patrimoine urbain au Caire, d’après les biographies du Manhal al-Sâfî», AI, 36,2002, p. 117-137.

[30]

MW, doc. no 880, copie des actes du waqf du sultan Barsbây datée du 2 safar 1130 H. [5 janvier 1718], acte du 24 rajab 841 [21 janvier 1438], l. 1167-1197. Ibn Taghrî Birdî, Al-Manhal, op. cit., ms. Istanbul (Topkapi Serai), no 3018 (IMPH Târîkh no 841 ), fo 831 vo. Sur l’héraldique mamelouke et le blason d’Aytmish, cf. Mickael Meinecke, « Zur mamlukischen Heraldik », Mitteilungen des Deutschen Archaölogische Instituts Kairo, XXVIII /2,1972 (1973), p. 213-287, p. 260. Sur le palais Alin Ak, cf. Jacques Revault et Bernard Maury, Palais et maisons du Caire du XIVe au XVIIIe siècle, t. II, MIFAO, 100, Le Caire, IFAO, 1977, p. 61-76.

[31]

Ibn al-Furât, Târîkh, op. cit., vol. IX/1, année 791 H. [1388-1389], p. 134.

[32]

Mickael Meinecke, Die mamlukische Architektur, op. cit., vol. II : respectivement, p. 213, no 17 ; p. 183, no 392; p. 266, no 5; p. 261, no 10. Les vestiges de la tour ayyoubide ont été identifiés par Muhammad Abu l-Amayem (IFAO) : je le remercie chaleureusement de me les avoir signalés.

[33]

Ibn al-Furât, Târîkh, op. cit., vol. IX /1, année 791 H. [1388-1389], p. 74 et 82.

[34]

Bernard Lepetit, « Passé, présent et avenir des modèles urbains d’auto-organisation », dans Bernard Lepetit et Danièle Pumain (sous la direction de), Temporalités urbaines, Paris, Anthropos, 1993, p. 133.

[35]

Cf. carte : bien no 1.

[36]

Cf. carte : bien no 2.

Résumé

Français

La redécouverte récente, au Caire, de portions de l’enceinte médiévale enfouies sous des collines de décombres depuis plusieurs siècles, permet d’éclairer d’un jour nouveau ses usages urbains dans la capitale des sultans mamelouks. À la fin du XIVe siècle, un émir de haut rang mène une opération urbaine ressérée dans un quartier contigu à l’enceinte, de part et d’autre de la Porte du vizir. Autour d’un petit monument destiné à servir de madrasa et de mausolée pour son fondateur, il rassemble immeubles de rapport et équipements collectifs à l’usage des riverains. L’investissement de prestige et l’œuvre édilitaire se doublent d’une volonté d’encadrement social, dans un quartier dominé par l’ombre tutélaire du palais de l’émir. À ces préoccupations – qui trouvent leur cohérence juridique, leur portée patrimoniale, et leur visibilité documentaire dans la procédure du waqf – s’ajoutent des enjeux défensifs. Dans une portion à moitié démantelée de l’enceinte, les constructions monumentales qui se multiplient dans les années 1380 semblent bien relever d’une politique implicite de refortification des lieux.

English

The vizir’s gate: monumental programmes and control of the urban territory in Cairo (end of the 14th century) The recent rediscovery of portions of medieval Cairo’s walls, buried for centuries under layers of rubble, has shed new light on their urban uses in the Mamluk sultans’ capital. At the end of the 14th century, a high-ranking emir undertook an urbanization project enclosed within a quarter neighboring the walls, on either side of the Vizir’s Gate. Around a small monument, intended to serve both as a madrasa and as the founder’s mausoleum, he brought together income-generating buildings and communal facilities for the area’s residents. Thus did a desire for social enframing echo what was both a status investment and a civic project, in a neighborhood dominated by the tutelary shadow of the vizir’s palace. These preoccupations which draw their juridical coherence, their patrimonial impact and their documentary visibility from the procedure of waqf were combined with security concerns. In a partially demolished section of the walls, the monumental constructions that proliferated in the 1380s seem to have arisen in response to an implicit policy of reinforcement.

Plan de l'article

  1. Le Grand Caire, ou l’héritage d’al-Nâsir
  2. Le monument d’une vie
  3. Œuvre urbaine et encadrement social
  4. La porte et ses avatars
  5. Le palais, ombre portée de l’émir
  6. Le monument à l’épreuve des armes

Pour citer cet article

Loiseau Julien, « La Porte du vizir : programmes monumentaux et contrôle territorial au Caire à la fin du XIVe siècle », Histoire urbaine 1/ 2004 (n° 9), p. 7-27
URL : www.cairn.info/revue-histoire-urbaine-2004-1-page-7.htm.
DOI : 10.3917/rhu.009.0007


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