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Histoire urbaine

2004/2 (n° 10)


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Les combats de gladiateurs (munera) sont souvent perçus avec les yeux des premiers théoriciens chrétiens : ils exercent à la fois une fascination et une répulsion sur les commentateurs modernes, et semblent prouver la soif des Romains pour le sang répandu [2][2] C’est d’ailleurs ainsi que Roland Auguet commence son..., même si ce sang fut à l’origine versé pour les morts avant de devenir un instrument de propagande politique, puis de contrôle à l’époque impériale [3][3] En 264 av. J.-C., pour honorer la mémoire de Junius.... Des différentes justifications des munera et des uenationes récemment proposées, je n’en retiendrai ici que quelques-unes [4][4] Pour une analyse synthétique des interprétations antiques.... Alison Futrell suggère de comprendre les jeux qui se déroulent dans l’arène comme une réplique dramatisée de la brutalité de l’empire romain dans un environnement contrôlé, ce qui fait alors de l’amphithéâtre un lieu d’identité cultuelle et culturelle, un instrument de « romanisation ». [5][5] Alison Futrell, Blood in the Arena, The Spectacle of... Elle défend la thèse que les munera sont une forme de sacrifice humain permettant à tous d’appréhender la notion d’ordre et de pouvoir de l’É tat romain : « La lutte du gladiateur incarne une version idéalisée et distillée de l’éthique militaire de la Romanitas. » [6][6] A. Futrell, Blood, op. cit., p. 8. L’arène de l’amphithéâtre comme lieu liminal construisant le civilisé, le Romain par rapport au bestial, au sauvage et au criminel est aussi le sujet de Thomas Wiedemann. Les jeux représentent une « autodéfense » de la société. [7][7] Thomas Wiedemann, Emperors and Gladiators, Londres,... Pour Paul Plass, les jeux d’amphithéâtre, tout comme les suicides politiques, sont une réponse sociale aux problèmes de sécurité et de survie; l’amphithéâtre transpose les spectateurs hors de la « normalité ». [8][8] Paul Plass, The Game of Death in ancient Rome : Arena,... D’autres chercheurs s’intéressent davantage à une lecture psychologique de la violence : ils voient les jeux comme l’expression d’une pathologie de la violence sadique dans une société répressive et l’amphithéâtre comme un lieu privilégié de catharsis. [9][9] Cf. par exemple C. Barton, The Sorrows, op. cit. Voir... Derrière toutes ces hypothèses, repose le fait que le sang répandu dans l’arène évite a priori de le verser dans la cité, même si le phénomène est compris comme étant plus complexe. Mais peut-on vraiment concevoir les combats de gladiateurs à la fois comme un moyen de canaliser la violence dans les cités et comme un exemplum des vertus militaires romaines ?

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L’histoire de la rixe de l’amphithéâtre de Pompéi semble énoncer le contraire : la violence de l’arène a en quelque sorte contaminé les gradins de l’amphithéâtre et les espaces urbains avoisinants. Serions-nous alors devant une préfiguration de l’« hooliganisme » [10][10] Le mot « hooliganisme » est employé tout au long de... ?

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De cette histoire, deux témoignages principaux nous sont parvenus : le premier est un récit de Tacite (Annales XIV, 17), le second une fresque provenant du péristyle d’une maison pompéienne relativement modeste (I, 3,23), aujourd’hui conservée au Musée archéologique national de Naples (inv. 112222). L’imbrication des deux documents dans l’analyse moderne a été telle que chacun a servi de référence à l’autre, le texte devenant la légende de l’image, l’image devenant l’illustration du texte, et cela depuis la découverte de la fresque en 1869. Et pourtant, les deux documents ne sont pas à mettre sur le même plan : la fresque date nécessairement d’avant l’éruption du Vésuve, en 79 après Jésus-Christ; Tacite (né vers 56), même s’il a utilisé des sources plus anciennes (des acta des archives du Sénat ?), a écrit les Annales bien après cette date. Et leur contexte était bien différent. Les mots étant souvent plus « parlants » que les images, les recherches ont essentiellement privilégié les indices donnés par le passage de Tacite. Je prendrai ici le parti contraire et m’attarderai surtout sur la fresque, même si je présenterai en premier la source écrite.

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Mon propos sera triple : comprendre la violence ou les violences de l’histoire racontée par les documents, examiner leurs rapports à l’Histoire, comprendre l’anomalie de cette violence urbaine pour Rome et son empire.

Le texte de Tacite et ses interprétations

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Le livre XIV des Annales s’étend de l’année 59 au milieu de l’année 62 : Tacite commence par narrer le meurtre d’Agrippine avant de relater les loisirs de Néron (partagés entre les jeux du cirque, les Juvénales, la poésie et la philosophie), les affaires intérieures, la conquête de l’Arménie, des questions diverses, la pacification de la Bretagne, et encore d’autres affaires intérieures. [11][11] Je reprends ici le découpage du livre opéré par Pierre... Le chapitre 17 initie le récit des affaires intérieures. L’incident se passe en 59 ap. J.-C.

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Voici la traduction qu’en donne Pierre Wuilleumier : « Vers la même époque, un incident futile provoqua un affreux massacre (atrox caedes) entre les colons de Nucérie et ceux de Pompéi, lors d’un spectacle de gladiateurs (gladiatorio spectaculo), donné par Livineius Regulus, dont j’ai rapporté l’exclusion du Sénat. En effet, en échangeant des invectives selon la licence propre aux petites cités, ils se lancèrent des injures, puis des pierres, enfin des armes (probra, dein saxa, postremo ferrum sumpsere), et la victoire resta à la plèbe de Pompéi, où se donnait le spectacle. Aussi transporta-t-on dans la Ville (deportati sunt in Urbem) beaucoup de Nucériens, le corps mutilé à la suite des coups reçus (trunco per uulnera corpore), et un grand nombre pleuraient la mort d’un fils ou d’un père. Le jugement de cette affaire fut remis par le prince au Sénat, par le Sénat aux consuls. Puis l’affaire étant revenue devant le Sénat, on interdit pour dix ans à la municipalité de Pompéi ce genre de réunions (prohibiti publice in decem annos eius modi coetu Pompeiani), et les associations qui s’y étaient fondées au mépris des lois furent dissoutes (collegiaque, quae contra leges instituerant, dissoluta); Livineius et les autres auteurs de la sédition furent punis de l’exil. »

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En premier, quelques brèves remarques. Nucérie et Pompéi étaient voisines; elles étaient toutes deux des colonies, mais ne furent pas fondées à la même époque : Nucérie fut créée en tant que colonie peutêtre d’abord sous Auguste, puis en 57 ap. J.-C. [12][12] Tac., Ann., XIII, 31 : Ceterum coloniae Capua atque... alors que Pompéi était une colonie syllanienne (80 av. J.-C.). Des spectacles fréquents devaient réunir les habitants des deux cités aussi bien dans l’amphithéâtre de Pompéi que dans celui de Nucérie [13][13] Amedeo Maiuri, « Pompei e Nocera », Rendiconti della.... Pour Néron, le Sénat et les consuls, Livinéius est le personnage clé de la rixe, son meneur, car il est le seul à être explicitement nommé. Est-ce parce qu’il est un ancien sénateur et qu’il était par conséquent le seul connu du Sénat et du Prince ? Le passage de Tacite concernant l’exclusion du Sénat de Livineius Regulus ne nous est pas parvenu [14][14] Les livres des années 37 à 47 manquent., mais ce dernier aurait été probablement expulsé du Sénat en 47, sous Claude, durant sa censure. [15][15] Paavo Castrén indique que nous ne savons rien des magistrats...

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L’affaire arrive à Rome [16][16] Bien que le nom de la cité ne soit pas donné, il y... de manière « spectaculaire », puisque les Nucé-riens aux corps blessés y sont « déportés »; elle est probablement l’objet d’une demande de réparation de la part des Nucériens auprès de Néron. L’appareil judiciaire se met alors en place de la manière la plus régulière possible : le prince confie au Sénat le problème; le Sénat demande aux consuls T. Sextius Africanus et M. Ostorius Scapula de mener l’enquête; enfin le Sénat, après écoute des conclusions des consuls, rend son verdict. Ici donc, Néron agit en prince exemplaire. Quant à l’interdiction, le texte ne précise pas qu’il s’agit de jeux de gladiateurs à proprement parler, mais simplement de « ce type de réunions » (eius modi coetu). Et le verdict insiste sur l’existence de collegia illicites et sur une sédition, ce qui peut faire penser à un règlement de compte politique entre Pompéiens et Nucériens, voire entre Pompéiens et partisans de Néron. Les jeux n’auraient été en fait que le prétexte à un combat : un combat organisé, voire prémédité.

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Très vite, cet extrait a été mis en rapport avec trois inscriptions pompéiennes. La première (CIL IV, 1293) est un graffito trouvé sur le mur extérieur de « l’aedes des Dioscures », rue de Mercure [17][17] Il s’agirait en fait de la maison des Nigidii., en-dessous d’un personnage interprété comme un gladiateur et à côté de la figuration de deux hommes : CAMPANJ VICTORIA VNA / CVM NVCERINIS PERISTJS, phrase qui laisse dans l’ambiguïté le camp dans lequel les Campaniens se rangèrent dans la bataille (Pompéiens ou Nucériens ?). La seconde (CIL IV, 1329) semble vouloir porter malheur aux Nucériens : NVCIIRINIS / INFIILICIA. La troisième (CIL IV, 2183) provient d’une chambre d’un lupanar et était placée sous l’effigie d’un homme : PVTIIO-LANIS FIILICITIIR / OMNIBVS NUCHIIRINIS / FIILICIA ET UNCV. POMPIIIANIS PETECVSANIS.

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Les chercheurs ont axé essentiellement leur problématique autour de trois éléments : les collegia, la délimitation territoriale de Pompéi et de Nucérie, et la nature ainsi que la durée de l’interdiction; ils s’accordent tous, quelle que soit leur interprétation, sur la dimension politique de l’affaire [18][18] Voir tout particulièrement les mises en perspective....

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Les questions concernant les collegia[19][19] Les travaux sur les collegia ainsi que sur les organisations... sont les suivantes : la dissolution concerne-t-elle l’ensemble des collegia de Pompéi ? Hypothèse problématique, car ceux-ci semblent florissants à l’époque de l’éruption du Vésuve. Qu’est-ce qu’un collegium illicite ? Quelle est sa nature ? Peut-on dresser la liste des collegia illicites de Pompéi ? Quels sont ceux mis en cause dans l’affaire de la rixe ? [20][20] P. Castrén se demandait astucieusement si les collegia... La discussion s’est focalisée sur l’existence et l’implication possibles ou non d’un collegium iuuenum et sur la nature des Campani cités dans le premier graffito (CIL IV, 1293). Pour Matteo della Corte [21][21] Iuventus : Un nuovo aspetto della vita pubblica di..., les Iuuenes Venerii Pompeiani faisaient partie des associations illicites alors que Walter Moeller [22][22] Walter O. Moeller, « The riot of A.D. 59 at Pompeii »,... ne voit aucune raison pour que ce collegium iuuenum n’ait pas été officiellement institutionnalisé, d’autant plus qu’il n’y a aucun signe montrant une cessation d’activité des collèges à Pompéi. W. Moeller reprend l’hypothèse de L. Richardson [23][23] Lauwrence Richardson, Pompeii : The Casa dei Dioscuri... selon laquelle les Campani seraient impliqués dans l’histoire. Mais il s’en démarque à propos de leur identité : les Campani ne seraient pas une association des descendants des premiers habitants de la cité, ni de jeunes aristocrates, mais un club de « supporters » de basse extraction des iuuenes pompéiens. Il se fonde sur un texte de Callistrate mentionnant des personnes qu’on appelle communément des iuuenes, mais qui sont frappés et dispersés à coups de bâtons (fustibus caesi dimittuntur), attitude qui semble peu appropriée pour punir des jeunes gens « de bonne famille » [24][24] Digeste, 48,19,28,3 : Solent quidam, qui uolgo se iuuenes.... Notant de plus l’absence du mot munus dans le passage de Tacite et sa référence à un spectaculum de gladiateurs, W. Moeller en déduit que le spectacle en question réunissait des jeunes des deux cités, et non des gladiateurs professionnels. La rencontre aurait cristallisé les rivalités entre cités et le massacre aurait été prémédité, ce qui explique l’exil de l’editor et aussi la mise à l’écart de personnalités pompéiennes, parmi lesquelles il voit la famille des Nigidii[25][25] Cf. aussi H. Galsterer, « Politik », op. cit., p. ..., propriétaires de la maison dans laquelle le graffito a été retrouvé, ainsi que les duumvirs de la colonie. Nous savons en effet, grâce à la tablette de cire 144 du banquier Jucundus [26][26] Jean Andreau, Les affaires de Monsieur Jucundus, Rome,..., que les duumuiri Cn. Pompeius Grosphus et Cn. Pompeius Grosphus Gavianus [27][27] Pour P. Castrén, Ordo, op. cit., p. 110, c’est le seul... furent remplacés dès mai 60 par N. Sandelius Messius Balbus et P. Vedius Siricus [28][28] P. Castrén, Ordo, op. cit., p. 110, remarque qu’il... avec l’assistance spéciale d’un praefectus iure dicundo Sex. Pompeius Proculus [29][29] Il avait occupé la charge de duumuir à Pompéi en 5.... L’interdiction des spectacles concernerait donc les rencontres publiques entre les collegia de jeunes et non les autres activités présentes dans l’amphithéâtre. Hartmut Galsterer reprend l’interprétation de W. Moeller. Pour lui, il faut comprendre les spectacles des iuuenes dans le contexte de la célébration des Juvénales par Néron et il établit un parallèle avec les conduites factieuses et séditieuses de iuuenes à l’époque sévérienne que rapporte le juriste Callistrate [30][30] H. Galsterer, « Politik », op. cit., p. 325-327. Voir.... Mais il propose une autre interprétation des Campani : ce pourrait également être des habitants de Capoue [31][31] Cf. op. cit., p. 332-333.. Willem Jongman [32][32] The Economy and Society of Pompeii, Amsterdam, J.C.... réfute les spéculations autour d’un collegium iuuenum, car aucun indice de son existence ne nous est parvenu et propose de revenir à l’ancienne proposition de voir dans les Campaniens des habitants d’un uicus Campanus[33][33] Cf. aussi W. Moeller, « The riot », art. cit., p. ..., même s’il n’en a pas plus de preuve : les uici à Pompéi correspondraient à des districts électoraux et certains seraient nommés par rapport aux portes de la ville; à l’intérieur de ceux-ci, seraient organisés des collegia. Mais cette perception des uici est maintenant très sérieusement remise en cause : ce sont en fait des communautés de quartier. [34][34] G. Amodio, « Sui vici e le circoscrizioni elettorali... Faut-il alors voir les Campani comme des membres de la tribu des Campanienses dont nous sont parvenus plusieurs témoignages [35][35] W. van Andringa, « Autels de carrefour », art. cit.,... ? Je reviendrai sur la question des collegia après avoir examiné la fresque.

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Quant à la rixe, interprétée comme révélatrice de conflits profonds entre les deux cités de la vallée du Sarno, elle ne peut se comprendre que par l’importance respective des deux villes. Nucérie [36][36] Cf. la notice de Hans Philipp, « Nuceria », RE, XVII,..., ville à l’origine samnite, constituait le centre italique de la Campanie méridionale, étant donné qu’elle est située sur la route reliant la Campanie à la Lucanie. De plus, Nucérie fut toujours fidèle à Rome, contrairement à Pompéi qui, ayant pris parti contre le pouvoir central lors de la guerre sociale, perdit son indé-pendance en devenant une colonie syllanienne. L’augmentation du nombre des colons à Nucérie en 57 ap. J.-C., en même temps qu’à Capoue, doit au contraire se lire comme une récompense de sa fidélité envers Rome et son empereur, ce qui ruina ainsi les espoirs des Pompéiens de contrôler des territoires ayant un temps appartenu à Stabies; il est probable qu’eut lieu entre les deux colonies une redélimitation des territoires donnant l’avantage à Nucérie [37][37] Sur la question de la deductio des deux colonies et.... Ainsi, pour Amedeo Maiuri, il est évident que parmi les spectateurs et les faiseurs de troubles se trouvaient des colons cultivateurs n’ayant pas pu étendre leurs terres. [38][38] A. Maiuri, « Pompei e Nocera », art. cit., p. 37-4... De plus, certains faits sont troublants quant aux rapports entre Nucérie et Pompéi : il faut noter que des inscriptions qui sont datées de Claude ont été retrouvées à l’extérieur de la Porte de Nucérie de Pompéi et qu’elles concernent des élections de Nucérie. C’est pourquoi Paavo Castrén s’interroge à la fois sur la nature des fonctions élues, car certaines sont inusuelles (praetor, tribunus plebis) et sur le fait que les élections semblent avoir été conduites à la porte de Nucérie et non à Nucérie même : son hypothèse est que Claude aurait essayé de réinstaurer de vieilles traditions pré-romaines, telles que la ligue nucérienne de la période sabellienne. [39][39] P. Castrén, Ordo, op. cit., p. 107. C’est dans ce contexte qu’il lit la rixe entre Pompéiens et Nucériens : Néron aurait suivi une politique équivalente, voire renforcée, en faveur de Nucérie, contre laquelle les Pompéiens se seraient révoltés, ce qui expliquerait la préméditation que montre le port d’armes; cette hypothèse serait confirmée par l’aide minimale apportée par Néron à Pompéi pour sa reconstruction après le tremblement de terre de 62 [40][40] P. Castrén, Ordo, op. cit., p. 112-113 et p. 124.. On notera néanmoins l’offrande que Néron fait à la Vénus Pompéienne en 64.

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En ce qui concerne la nature de l’interdiction pour dix ans, l’interpré-tation diffère sensiblement, suivant que le chercheur ait un point de vue plus historien ou plus historien de l’art et archéologue. Nous avons déjà en partie discuté les hypothèses de certains historiens. Pour les historiens d’art et les archéologues, l’interdiction des coetus publics correspond en général à l’interdit des jeux de gladiateurs. [41][41] Il suffit pour s’en convaincre de lire les nombreuses... C’est pourquoi, dans la dernière publication s’intéressant à la rixe de l’amphithéâtre, Fabrizio Pesando [42][42] F. Pesando, « Gladiatori », op. cit., p. 175-197 ;... cherche la levée de l’interdiction des jeux gladiatoriaux dans des traces archéologiques. Ainsi constate-t-il que des restaurations et consolidations de l’amphithéâtre (tambours extérieurs et arcades de la summa cauea, arcs de soutien de la grande galerie permettant d’accéder à l’arène) ont été réalisées après le tremblement de terre de 62 et que sont présentes des inscriptions datant d’avant les 10 ans révolus, comme l’édit d’A. Suettius Certus qui annonce un combat de gladiateurs appartenant à la familia Neroniana de Capoue (CIL IV, 1190). Ces éléments lui permettent de prouver que la clôture de l’amphithéâtre aurait en fait été interrompue avant la fin des dix ans prescrits : Pesando propose l’année 64 comme date de réouverture de l’amphithéâtre. [43][43] F. Pesando, « Gladiatori », op. cit., p. 190. À mon avis, il serait plus judicieux de procéder à l’inverse, à savoir essayer de voir s’il existe des indices archéologiques pour prouver que l’amphithéâtre ait jamais été fermé, car Tacite ne nous indique aucunement sa clôture. Quoi qu’il en soit, l’article de Pesando est fort intéressant tant pour l’analyse de l’affaire que par les conséquences qu’il y lit. Pour lui, les événements de 59 sont le signe d’une crise bien plus importante que celle provoquée par le tremblement de terre de 62 et eurent des conséquences bien plus graves : outre le remplacement des magistrats que nous avons déjà mentionné, élément révélateur d’une crise politique, Pesando émet l’hypothèse d’une baisse des activités commerciales dans la zone de l’amphithéâtre consécutive à la fermeture de l’amphithéâtre, dont on verrait peut-être l’écho dans la transformation de la nécropole de la Porte de Nucérie qui, du luxe, passerait à des tombes modestes à partir de cette période, alors que la nécropole nord-ouest de la Porte d’Herculanum déploierait une claire monumentalisation.

La fresque

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En 1869, les fouilleurs de Pompéi mirent au jour une fresque dans la maison 23 de l’insula III de la regio I qu’ils identifièrent immédiatement comme une représentation « historique », l’équivalent en image du récit de Tacite de la rixe de l’amphithéâtre de Pompéi [44][44] Cf. Giulio de Petra, Giornale degli Scavi di Pompei,.... D’ailleurs, Giuseppe Fiorelli, dans son rapport de fouilles adressé au ministre de l’Instruction publique en 1873 [45][45] Giuseppe Fiorelli, Gli scavi di Pompei dal 1861 al..., dénomma l’aire où se trouvait topographiquement la maison : l’insula de la rixe de l’amphithéâtre. La fresque ornait la paroi ouest du péristyle (désigné par la lettre n sur la figure 1) : le tableau de la rixe fut découpé alors que les deux panneaux qui la flanquaient furent laissés in situ. Cette séparation physique immédiate entre les divers éléments de la paroi continuait la tradition de prélever les « trésors » [46][46] On notera néanmoins avec Robert É tienne que G. Fiorelli...; elle obéissait aussi à la volonté nouvelle de classifier les découvertes. Ainsi G. Fiorelli [47][47] G. Fiorelli, Scavi di Pompei, op. cit., p. 74,145-146,148,..., dans le rapport cité supra, a disjoint la description topographique de celle des monuments et a réparti ces derniers en un catalogue raisonné : la peinture de la rixe apparaît sous le numéro 401 dans une catégorie consacrée aux représentations picturales historiques, alors que les deux peintures la jouxtant figurent sous le numéro 427 dans la caté-gorie suivante qui regroupe les peintures inspirées de la vie réelle et celles présentant des personnages supposés non mythiques en raison du manque d’attributs.

Fig. 1 - Maison de la rixe de Pompéi (I, 3,23)
d’après le plan de G. Fiorelli, Gli scavi di Pompei dal 1861 al 1872 : relazione al Ministro della Istruzione pubblica, Naples, Tipografia del regno nel liceo V. Emanuele, 1873
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De ces dernières, il ne nous reste plus que la description proposée par G. Fiorelli [48][48] G. Fiorelli, Scavi di Pompei, op. cit., p. 148 : Una... et des dessins reproduits par Theodor Schreiber [49][49] Th. Schreiber, Kulturhistorischer Bilderatlas, I, Altertum,... : sur un panneau (fig. 3), le gladiateur vaincu est représenté tombé à genoux devant le vainqueur; sur l’autre (fig. 2), le vaincu est, à en croire la description de G. Fiorelli, en quelque sorte prosterné devant le vainqueur qui est couronné par une figure féminine interprétée comme la Victoire. Mais le dessin de Theodor Schreiber nous montre autre chose : un gladiateur s’enfuyant tombe à terre tandis qu’un personnage (par comparaison avec d’autres séries d’images, il s’agit a priori d’une femme) retient par le bras le gladiateur vainqueur prêt à achever sa victime. L’ensemble aurait recouvert une fresque plus ancienne montrant à côté de palmes des figures athlétiques accompagnées de noms grecs : Sokrion..., perdis, Teimeas, Apate. Ceci n’est pas étonnant, car les peintures de péristyle, confrontées à l’air extérieur, ont par définition une durée de vie assez courte. La visite que j’ai effectuée en septembre 2003 à Pompéi ne m’a pas permis de pénétrer à l’intérieur de la maison, mais ce qui reste de la paroi du mur étant relativement visible de l’extérieur, il n’est pas douteux que les deux panneaux, qui étaient disposés de part et d’autre de la fresque centrale, ont effectivement disparu [50][50] Pour une description récente de la maison et de son....

Fig. 2 - Reproduction du dessin
publié par Theodor Schreiber, Kulturhistorischer Bilderatlas, I, Altertum, Leipzig, E. A. Selmann, 1885, pl. XXVIII, fig. 3, avec pour légende : « Gladiatorenkampf. Wandbild in Pompei. Reg. I ins. 3 dom. 23. Unpublicirt»
Fig. 3 - Reproduction du dessin
publié par Theodor Schreiber, op. cit., pl. XXVIII, fig. 4, avec pour légende : «Gegenflü ck zu Fig. 3»
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La fresque de la rixe telle qu’elle nous est conservée au Musée national archéologique de Naples a pour dimensions 170 x 185 cm. Elle a nécessairement été réalisée entre 59 et 79 ap. J.-C., si l’on admet bien sûr l’idée qu’elle reflète l’événement transcrit par Tacite. Elle appartient au genre des grandes peintures de paysages qui abondent à Pompéi à cette époque. Comme le remarque avec justesse F. Pesando [51][51] F. Pesando, dans « Gladiatori », op. cit., p. 186-..., le pictor mêle deux langages formels, l’un plus traditionnel, l’autre plus novateur : le premier, visible notamment dans le style des figures, correspond aux paysages « idyllico-sacrés » du IVème style [52][52] Pline l’ancien attribue l’invention des peintures de...; le second est lisible dans la retranscription « historique » avec l’intégration de l’espace « réel » de Pompéi; notons toutefois que l’insertion d’un édifice monumental dans ce type d’espace ne constituait pas en soi une nouveauté. Nous ne discuterons pas ici d’un héritage possible des grandes peintures triomphales de l’époque républicaine. [53][53] Cf. la notice de Valeria Sampaolo, dans Angela Donati...

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Mais regardons plus en détail la peinture (figure 4) [54][54] Pour consulter de bonnes reproductions de la fresque,.... Je commencerai par décrire les édifices avant de m’intéresser aux personnages.

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Le fond est délimité par le mur d’enceinte de la cité dont on perçoit deux tours monumentales qui encadrent l’amphithéâtre, puis les murailles qui partent en arrondi et comportent d’autres ouvertures. À l’intérieur de cet espace, deux grands monuments représentés côte à côte sont aisément identifiables : l’amphithéâtre de Pompéi à gauche et la grande palestre à droite. Les deux édifices sont présentés simultanément selon au moins deux points de vue : le premier permet de bien discerner la façade des monuments, le second donne une vue plongeante à l’intérieur des bâtiments. Ainsi l’amphithéâtre [55][55] Il a été construit par les magistrats C. Quinctius... apparaît bien avec son double escalier extérieur caractéristique, ses arches, et son anneau en retrait avec des ouvertures permettant d’atteindre les places de la summa cauea; néanmoins les proportions en sont exagérées : comme l’a remarqué F. Pesando [56][56] F. Pesando, dans « Gladiatori », op. cit., p. 188., les arcs sont plus nombreux qu’en réalité et il existe un étirement en hauteur de la façade. L’intérieur de l’amphithéâtre dévoile la partie supérieure de l’arène qui forme un ovale, mais inversé par rapport à l’ellipse réelle; les gradins s’élèvent au-dessus d’un podium; mais au lieu d’être répartis en trois zones (ima cauea, media cauea et summa cauea) comme le montrent les restes archéologiques de l’amphithéâtre, ils ne sont séparés sur la fresque qu’en deux zones par les praecinctiones; les escaliers qui délimitent les secteurs (cunei) sont bien sûr représentés sur la fresque, ainsi que la galerie surplombant la summa cauea; et un uelarium est suspendu au-dessus d’une partie des gradins. Une rue ou allée ornée de quelques arbres sépare l’amphithéâtre de la palestre; cela semble être une reproduction relativement réaliste puisque les fouilles ont mis au jour dans cet espace des racines de platanes. [57][57] Cf. V. Sampaolo, PPM, op. cit., p. 81. Sur la fresque, la palestre n’est pas sur le même alignement que l’amphithéâtre qui, lui, apparaît du coup en retrait. La peinture, dans son état actuel, coupe en partie l’angle droit du bâtiment. De la palestre [58][58] Il s’agit d’une construction d’époque augustéenne probablement..., nous voyons son enceinte rectangulaire, à savoir un haut mur, qui forme à l’intérieur un portique autour d’une cour ornée en son centre d’un grand bassin carré. Sur la façade extérieure, apparaissent deux inscriptions [59][59] V. Sampaolo, PPM, op. cit., p. 80-81, note que les... : en haut à gauche, rédigée en caractères latins, D. Lucretio fel[i]citer; sur un panneau central entre les deux portes, en caractères grecs, Satri[o] Oualenti O[g]ousto Ner[oni] pheliki[ter]. Celles-ci n’ont pas été retrouvées archéologiquement. Mais Patrizia Sabbatini Tumolesi [60][60] Patrizia Sabbatini Tumolesi, Gladiatorum Paria. Annunci... mentionne quatre inscriptions relatives aux D. Lucretii Satrii Valentes (père et fils) comme editores munerum qu’elle date des années 50-54 en raison de la référence à la charge du père comme flamen Neronis Caesaris Augusti fili et non comme flamen Claudi Caesaris Augusti. L’hypothèse de P. Sabbatini Tumolesi est que D. Lucretius Satrius Valens père ait intercédé auprès de Néron pour annuler ou amoindrir la peine après la rixe, ce qui expliquerait l’acclamation conjointe à cet homme et à Néron [61][61] Elle se réfère aussi à la supposition de P. Castrèn,.... Selon elle, les liens entre cet homme éminent de Pompéi et Néron sont de nouveau visibles peu après la mort de Néron, puisque les titulatures des Valentes exhibent des signes de martelage. F. Pesando [62][62] Dans « Gladiatori », op. cit., p. 188. doute de cette hypothèse, car il lui semble difficile de révoquer une sanction officielle du Sénat si rapidement, sans laisser de traces dans les archives. Il évoque deux autres possibilités de la présence des inscriptions sur la façade peinte de la palestre : leur existence réelle à l’époque de la réalisation de la peinture ou bien la volonté de rassurer le pouvoir central et de l’empêcher de soupçonner une sédition des Pompéiens en s’adressant en même temps à Néron et à un homme local proche de lui.

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Fig. 4 - Reproduction du dessin d’August Mau
dans Pompeji in Leben und Kunst, Leipzig, W. Engelmann, 1908, vol. 2, fig. 111, p. 224, repris de Th. Schreiber, op. cit., pl. XXVII, fig. 4
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D’autres édifices apparaissent sur deux autres plans, devant l’amphithéâtre. Mais leur échelle est miniaturiste par rapport à l’amphithéâtre et la palestre : ils correspondent tout à fait aux petites architectures qui ornent les paysages idyllo-sacrés. Sur un premier plan devant l’amphithéâtre, en partant de la gauche, un bâtiment rectangulaire couronné d’un toit qui ressemble à une coupole; les jointures des pierres sont apparentes et sur le côté une ouverture est visible [63][63] Il me semble difficile d’accepter l’hypothèse de F....; puis juché sur des pics, un toit-auvent souple abritant une masse rectangulaire : cela pourrait être une des boutiques ambulantes comme des sources antiques nous en décrivent s’installant autour des lieux de spectacles. Enfin, un troisième édicule rectangulaire, mais que nous devinons à peine en raison du mauvais état de conservation des pigments. Le plan d’en-dessous montre, au milieu d’une rangée d’arbres, encore une sorte d’auvent constitué par une toile suspendue à des pics et peut-être à un arbre. Mais ce plan tranche avec le reste de la fresque par les gestes des figurines qui transpirent la tranquillité et reflètent les paysages idyllo-sacrés auxquels nous sommes habitués. [64][64] Ce que note très bien Henri Lavagne, dans sa brève... Nous pouvons donc considérer que seuls les plans du dessus concernent notre affaire.

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Attachons-nous donc aux figures exprimant la violence. Des personnages combattent bien sûr dans l’arène, mais aussi sur les gradins et les accès extérieurs de l’amphithéâtre, même si l’état de conservation nous permet peu de reconstituer ces derniers; de plus, la violence s’est très nettement répandue en dehors de l’amphithéâtre, dans les espaces avoisinant l’édifice tels que la ruelle entre l’amphithéâtre et la palestre, l’espace qui est au-dessus de la palestre, comprenant peut-être même le dessus de la muraille de la ville, les portiques de la palestre, l’espace à gauche de l’amphithéâtre et la bande horizontale en-dessous des deux grands monuments. Par leur petitesse et la manière « impressionniste » de leur repré-sentation [65][65] Cf. Peter J. Holliday, The Origins of Roman Historical..., les figures paraissent à première vue peu lisibles, même si leur ombre est dépeinte. Néanmoins, nous pouvons affirmer qu’il s’agit d’hommes vêtus d’une tunique hormis quatre personnages qui sont peut-être nus, un présenté au-dessus de la palestre, deux ou trois courant dans la ruelle séparant l’amphithéâtre de la palestre. Il n’existe pas de différence vestimentaire entre les assaillants et les « vaincus », ce qui fait que, sans la mention de Tacite, nous ne pourrions pas distinguer les Pompéiens des Nucériens. Seuls les gestes et attitudes nous incitent à reconnaître dans ceux tombés à terre les Nucériens et dans les « vainqueurs » les Pompéiens. Autre conséquence de l’observation vestimentaire : les gladiateurs ont disparu de l’arène. Ou alors, il faut penser que tous les personnages combattant sont des gladiateurs « en civil », c’est-à-dire sans leur attirail habituel; mais il me semble plus probable que l’ensemble des figures représente les habitants des deux colonies. Cette impression de combats entre « civils » devait être renforcée par l’encadrement de la fresque entre les peintures figurant des combats de gladiateurs (voir fig. 2 et 3).

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Les gestes et attitudes, souvent répétitifs sur la fresque de la rixe, permettent sans conteste de déceler la violence : les figures sont pour la plupart arrangées par groupes de deux ou trois personnes; les assaillants ont généralement une jambe au genou plié et une jambe tendue avec un bras brandi ou levé et l’autre semblant lancé dans le mouvement, mais restant soit à la hauteur de la taille, soit en balancier suspendu à la hauteur du genou. Dans quelques mains paraissent des armes (des bâtons ? [66][66] Callistrate se réfère aussi à des bâtons pour l’histoire... ). L’ensemble donne l’impression de courses et de fuites, d’un chaos général. Parfois, est représenté un acharnement sur la victime, comme dans l’espace coincé entre la muraille de la cité et la palestre, espace présentant d’ailleurs le plus de personnages tombés à terre. Remarquons au passage que le dessin de Mau parfois utilisé pour décrire et noter avec plus de précision les gestes des personnages est en grande partie inexact. Il suffit de comparer par exemple la figure 5a avec la 5b et la figure 6a avec la 6b [67][67] Sur le problème de la lecture des images romaines à... : le nombre de figurines ne correspond même pas à la représentation, quant à leur agencement et leurs gestes, ils sont totalement déformés.

Fig. 5 - Espace entre le mur d’enceinte de Pompéi et la palestre: (a) extrait du dessin d’August Mau (voir fig. 4); (b) détail de la fresque
Fig. 6 - Espace entre l’amphithéâtre et la palestre: (a) extrait du dessin d’August Mau (voir fig. 4); (b) détail de la fresque
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En bref, les gestes et attitudes des personnages, qu’ils soient en action ou mourants/morts, correspondent parfaitement à ceux illustrant les combats de gladiateurs et les guerres entre Romains et Barbares. [68][68] Il suffit, pour le vérifier, de se reporter aux reproductions... Mais leur répétition stéréotypée amoindrit en quelque sorte la violence qu’ils sont censés représenter; par contre, l’absence de signes distinctifs des gladiateurs la renforce. Car la violence est celle des habitants, du peuple...

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Une foule de questions se pose alors à nous. Quels messages se cachent derrière cette image ? Quel propriétaire pouvait commander une telle décoration ? Dans quel contexte pouvait-il être intéressant de se référer à cet épisode ? Comment pouvaient réagir les invités du maître de maison à la vue de cette fresque ? Les réponses ne peuvent bien sûr qu’être hypothétiques. Néanmoins, pour esquisser un embryon de réponse, je crois fortement qu’il faut revenir au contexte iconographique de la représentation de la rixe et tenter de se représenter celle-ci entre les deux peintures de combats singuliers de gladiateurs (fig. 2 et 3). Les couples de gladiateurs devaient mettre en relief l’absence de gladiateurs sur la peinture de la rixe. Mais l’ensemble exprimait une violence, ritualisée dans un cas et peut-être plus spontanée dans l’autre. Faut-il en déduire pour autant, comme le faisait G. Fiorelli [69][69] Dans Scavi di Pompei, op. cit., p. 74 et Descrizione..., que la maison appartenait à un gladiateur devenu libre ? Faut-il identifier ce gladiateur à Actius Anicetus, comme l’affirmait Matteo della Corte [70][70] Matteo della Corte, Case e abitanti di Pompei, Rome,... ? C’est une possibilité. Mais je voudrais proposer une alternative.

La maison d’un « hooligan » ?

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J’invoquerai en premier un exemple anachronique que m’a signalé Onno van Nijf, car il propose un parallèle troublant à notre histoire de la rixe [71][71] Sur des scénarios de violence urbaine (jets de pierre,.... Le 27 mars 1997, des « supporters » de Feijenoord (Rotterdam) et d’Ajax (Amsterdam) se rencontrèrent dans un terrain près de Beverwijk. Il n’y avait poutant pas de match de football ce jour-là à Beverwijk. Il s’agissait d’un combat pré-arrangé comme cela était déjà arrivé le 16 février de la même année [72][72] Cette « coalition » de groupes de « supporters » est.... Durant la bataille, un partisan d’Ajax mourut. Les autorités hollandaises accusèrent un certain nombre de supporters d’« appartenance à une organisation ayant pour but de commettre un crime », organisation qu’ils cherchèrent à bannir. Diverses cours de justice rendirent leur verdict en accord avec ce motif. Mais la Haute Cour d’appel jugea qu’il n’existait pas de preuves que les crimes avaient été commis sous l’impulsion d’une organisation structurée pour fomenter des actes criminels et que lesdits crimes étaient le résultat de certains individus ou de groupes formés sur une base ad hoc. Pourtant, pour étayer leurs dires, les autorités hollandaises avaient proposé une analyse sociologique des « hooligans ». Elles répartissaient en trois groupes les supporters problématiques. Le plus petit groupe constituait le noyau dur à l’origine de l’orchestration de la violence : on y trouvait des meneurs plus âgés, qui pour la plupart étaient des « supporters » de longue date et petit à petit étaient devenus de manière informelle des « leaders »; mais ils ne prenaient que rarement une part directe aux combats. Le second groupe était formé des « disciples » actifs qui étaient responsables de la majeure partie de la violence, et qui, après un certain temps, pouvaient passer dans le premier groupe. Le troisième groupe était plus large et comprenait des personnes attirées et exaltées par l’idée d’appartenir à un groupe, mais qui ne s’impliquaient que très rarement physiquement dans les combats. D’après les enquêtes des autorités hollandaises, les « supporters » les plus violents (le deuxième groupe) étaient des hommes âgés de 12 à 35 ans (la plupart ayant entre 15 et 30 ans) venant pour la plupart de classes sociales peu élevées et ayant reçu une éducation limitée; elles notèrent que le nombre d’individus appartenant au noyau dur montait dangereusement en flèche et que parmi eux se trouvaient quelques personnes appartenant à des classes sociales plus élevées et intellectuellement plus conscientes des manipulations à opérer. Les motifs des « supporters » étaient les suivants : l’excitation du combat, le goût pour une forme de reconnaissance sociale et le « sensationnalisme », l’extrême identification avec le club, le désir de gagner du prestige auprès des camarades. Les combats obéissaient rarement à des provocations. Et ils n’étaient pas particulièrement liés à des préoccupations politiques.

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Que retenir de ces analyses pour notre propos ? Le premier élément frappant concerne la volonté du gouvernement d’attribuer la responsabilité du crime à des associations. Ne pourrions-nous pas imaginer une situation équivalente dans l’affaire pompéienne ? Une construction a posteriori des fameux collegia constitués à l’encontre des lois ? Nous aurions alors une explication relativement plausible de ces collegia : le mot employé par Tacite recouvrirait des clubs de « supporters [73][73] Je laisse volontairement ici dans le flou de qui et... » dont tout le monde connaissait l’existence sans qu’ils aient besoin d’un enregistrement ou d’une reconnaissance officielle. Jusqu’au moment d’un dérapage...

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Le deuxième rapprochement intéressant vient de la structure sociale des hooligans hollandais et de la répartition des rôles entre les divers groupes. Cela irait tout à fait dans le sens de la théorie de W. Moeller exposée supra : les combattants figurés sur la fresque de Pompéi et armés de bâtons appartiendraient à des couches sociales de basse extraction. On peut alors imaginer qu’ils ont été manipulés par des citoyens comme Livineius Regulus qui, eux, auraient eu des motifs politiques plus profonds pour fomenter la rixe. Cela expliquerait aussi les tenues vestimentaires des assaillants sur la fresque. Il faut toutefois ne pas oublier que l’amphithéâtre à l’époque romaine était de facto un lieu où s’exprimait l’opinion publique et permettait notamment des manifestations contestataires relevant du politique, mouvements qui se voulaient d’apparence spontanée. Les débordements de violence étaient relativement courants dans ces « espaces de loisir » [74][74] Cf. G. Ville, La gladiature, op. cit., p. 441-443 qui... ainsi que dans les rues des cités. Et Néron lui-même n’y était pas étranger, comme en témoigne Tacite [75][75] Tacite, Annales, XIII, 25. : Néron est ainsi présenté comme courant les rues de Rome la nuit avec sa « bande » pour piller les étalages des boutiques et blesser les passants : pour ce faire, il se déguisait en esclave; l’histoire se répandant, d’autres chefs de bandes se mirent à l’imiter; redoutant néanmoins le danger, Néron se fit rapidement accompagner de gladiateurs qui n’intervenaient que si les victimes réagissaient avec des armes. Néron encouragea de même les combats qui survenaient à la suite des jeux ou des cabales des histrions jusqu’à ce que la situation soit difficilement maîtrisable et l’oblige à poster des soldats au théâtre et à chasser les histrions. Suétone [76][76] Suétone, Vie de Néron, XXVI. On notera néanmoins parmi... donne une version relativement similaire de ces rixes et de l’implication de Néron qui n’hésitait pas par exemple à jeter des projectiles sur le public dans les théâtres et alla jusqu’à blesser grièvement un préteur. Un autre épisode qui se passa sous le règne de Néron en 58, mais qui ne parle pas de l’empereur, évoque une escalade de violence assez similaire à celle qui est décrite pour notre rixe [77][77] Tacite, Annales, XIII, 48; texte établi et traduit... : « on donna audience aux délégations qu’avaient envoyées séparé-ment au Sénat le conseil et la plèbe de Pouzzoles : les uns dénonçaient les violences de la multitude, les autres la cupidité des magistrats et des premiers de la cité. Cette sédition étant allée jusqu’aux pierres et aux menaces d’incendie et risquant de pousser au massacre et aux armes, on choisit C. Cassius pour y porter remède. Comme sa sévérité révoltait les esprits, sur sa propre demande, on transmet ce soin aux frères Scribonius, en leur donnant une cohorte prétorienne; la terreur qu’elle inspira et le supplice de quelques meneurs ramenèrent la concorde parmi les habitants ». Ici, nous sommes dans une cité géographiquement proche de Pompéi et seulement un an avant l’épisode qui opposa les Pompéiens et les Nucériens. Notons aussi que le terme seditio est employé et que l’affaire est présentée comme une lutte entre l’élite et le peuple. Il existait donc sous le règne de Néron une violence urbaine qui était abhorrée et illégitime et qui entraînait des sanctions, à côté d’une violence qui, elle, était permise, voire suscitée par l’empereur lui-même.

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Revenons à la maison pompéienne et à son propriétaire. Selon toute apparence, il s’agit d’une maison relativement modeste par rapport à d’autres demeures du quartier, ce qui avait d’ailleurs conduit G. Fiorelli à attribuer cette domus à un gladiateur. Mais pourquoi un Pompéien aurait-il fait représenter sur ses murs une scène qui nous paraît peu glorieuse pour l’histoire de Pompéi ? Une histoire où les gladiateurs sont a priori absents. Ou bien, s’ils y ont participé, ce serait en tant que simples particuliers, esclaves ou affranchis, en quelque sorte en « hommes de main » de citoyens plus importants. Plutôt que de considérer qu’il s’agit de la maison d’un gladiateur, ne serait-il pas possible d’y voir celle d’une sorte de « hooligan », c’est-à-dire celle d’un homme appartenant à une catégorie relativement modeste de la population et qui tirerait gloire et fierté de sa participation à une violence dont l’écho était parvenu jusqu’à Rome et avait même déclenché ses foudres ? Le goût du « sensationnalisme » aurait alors parfaitement fonctionné. De même que des « supporters » de Feijenoord exhibent dans diverses langues sur des sites internet leur goût du combat, leur admiration pour les violences organisées dans les stades d’autres pays par leurs homologues, et n’hésitent pas à étaler des photographies témoignant de scènes de violence, de même que les « serial killers » semblent éprouver un plaisir certain à afficher chez eux des articles découpés dans des journaux relatifs à leurs « exploits », ne peut-on pas imaginer qu’un « supporter » pompéien a pu faire peindre un épisode violent auquel il avait directement participé et demander qu’il soit encadré de ses gladiateurs vainqueurs préférés ? Dans ce cas, la violence alors habituelle de l’arène, au lieu d’agir comme catharsis, aurait été rattrapée et dépassée par la violence réelle du peuple.

Notes

[1]

Je remercie tout particulièrement Michel Humm et Michèle Gaillard de m’avoir commandé cette étude et d’en avoir suivi et apprécié toutes les étapes; sans plusieurs conversations fructueuses avec Onno van Nijf et William van Andringa, un certain nombre d’aspects aurait pu m’échapper; Nicole Belayche, Evelyne et John Scheid, Eckhard Wirbelauer, Martin Galinier et Martine Denoyelle ont été des lecteurs plus qu’attentifs : la plupart de leurs remarques judicieuses ont été suivies; que soient aussi remerciés pour leurs commentaires constructifs tous les participants de la table-ronde à l’université Paris XIII, notamment Jean-Pierre Vallat, ainsi que François Lissarrague, Nina Strawczinsky et les étudiants de DEA de l’EHESS devant qui fut présentée une version de cet article; Martial Mazars m’a aidée avec les figures; enfin je dédie cet article à Jean Andreau qui, par ses livres et conversations, m’a fait découvrir d’autres facettes de Pompéi. Mais je voudrais aussi rendre un spécial hommage à Keith Hopkins qui m’a accueilli très chaleureusement avec Mary Beard à Cambridge pendant de nombreuses années : je regrette beaucoup de n’avoir pas eu le temps de lui dire à quel point son enseignement, ses questionnements et ses « provocations » m’ont formée autant scientifiquement que personnellement.

[2]

C’est d’ailleurs ainsi que Roland Auguet commence son livre, même s’il semble vouloir s’inscrire en faux avec ces assertions : Roland Auguet, Cruauté et civilisation : les jeux romains, Paris, Flammarion, 1970. Voir l’étude plus récente de Carlin Barton, The Sorrows of the Ancient Romans : The Gladiator and the Monster, Princeton, Princeton University Press, 1993.

[3]

En 264 av. J.-C., pour honorer la mémoire de Junius Brutus Pera, ses fils Marcus et Decimus font lutter des esclaves au Forum Boarium : cf. Valère Maxime, Faits et dits mémorables, II, 4,7. Pour un historique des jeux de gladiateurs, cf. par exemple Georges Ville, La gladiature en Occident des origines à la mort de Domitien, Rome, É cole Française de Rome, 1981. Sur la politisation des jeux, voir, entre autres, Paul Veyne, Le pain et le cirque. Sociologie historique d’un pluralisme politique, Paris, Seuil, 1976 et Richard C. Beacham, Spectacle Entertainments of Early Imperial Rome, New Haven et Londres, Yale University Press, 1999.

[4]

Pour une analyse synthétique des interprétations antiques et modernes, voir Donald G. Kyle, Spectacles of Death in Ancient Rome, Londres, Routledge 1998, p. 2-10. Sur d’autres lectures et d’autres aspects de la violence à Rome, cf. Keith Hopkins, Death and Renewal, Cambridge, Cambridge University Press, 1983, chap. 1 : « Murderous Games »; Cinzia Vismara, Il supplizio come spettacolo, Rome, Quasar, 1990; Magnus Wistrand, Entertainment and Violence in Ancient Rome : The Attitudes of Roman Writers of the First Century A.D., Gö teborg, Acta Universitatis Gothoburgensis, 1992; Andrew W. Lintott, Violence in Republican Rome, Oxford, Oxford University Press, 1999; Marcus Junkelmann, Das Spiel mit dem Tod : so kä mpften Roms Gladiatoren, Mayence, von Zabern, 2000.

[5]

Alison Futrell, Blood in the Arena, The Spectacle of Roman Power, Austin, University of Texas Press, 1997, p. 4-8.

[6]

A. Futrell, Blood, op. cit., p. 8.

[7]

Thomas Wiedemann, Emperors and Gladiators, Londres, Routledge 1992. Dans une perspective différente, mais avec un titre très similaire, voir Eckart Kö hne, Cornelia Ewigleben (édité par), Gladiators and Caesars. The Power of Spectacle in Ancient Rome, catalogue d’exposition, Londres, British Museum Press, 2000.

[8]

Paul Plass, The Game of Death in ancient Rome : Arena, Sport and political Suicide, Madison, University of Wisconsin Press, 1995.

[9]

Cf. par exemple C. Barton, The Sorrows, op. cit. Voir aussi A. Futrell, Blood, op. cit., p. 48-51.

[10]

Le mot « hooliganisme » est employé tout au long de l’article dans son acception britannique, acception notamment reprise par les Français et les Belges et le Conseil de l’Europe : le terme désigne essentiellement le comportement violent de personnes, généralement en groupes, lors de matchs de football pour la sélection nationale d’équipes, comportement qui trouble l’ordre public, soit à l’intérieur soit à l’extérieur du stade, ou encore lors du trajet permettant de se rendre au stade ou d’en partir. Sur les liens entre la violence et le sport à notre époque, voir les ouvrages récents qui s’interrogent notamment sur le football moderne et les dérives connues de ses « supporters », les fameux hooligans : cf. par exemple Richard Giuliarotti, Football, Violence and Social Identity, Londres, Routledge, 1994; Christian Bromberger, Le match de football : ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 1996; Dominique Bodin, « Les problèmes posés par l’utilisation des statistiques policières et judiciaires comme source d’interprétation sociologique. L’exemple de l’hooliganisme », Revue juridique et économique du sport, 58,2001, p. 7-19; Dominique Bodin, Le hooliganisme, Paris, PUF, Que sais-je ? no 3658,2003. Sur une période plus ancienne, se reporter par exemple à Robert C. Davis, The War of the Fists. Popular Culture and public Violence in late Renaissance Venice, Oxford, Oxford University Press, 1994.

[11]

Je reprends ici le découpage du livre opéré par Pierre Wuilleumier tel qu’il l’énonce dans son sommaire de Tacite, Les Annales, Livre XIV, Paris, Les Belles Lettres, 1978.

[12]

Tac., Ann., XIII, 31 : Ceterum coloniae Capua atque Nuceria additis ueteranis firmatae sunt...

[13]

Amedeo Maiuri, « Pompei e Nocera », Rendiconti della Accademia di Archeologia Lettere e Belle Arti, Nuova Serie, 33,1958, p. 35-40.

[14]

Les livres des années 37 à 47 manquent.

[15]

Paavo Castrén indique que nous ne savons rien des magistrats municipaux de Pompéi pour la période allant de 41 à 52 ap. J.-C., dans son ouvrage Ordo populusque Pompeianus, Polity and Society in Roman Pompeii, Rome, Bardi Editore, 1975, p. 106-107. La crise politique intérieure éprouvée par Pompéi semblerait cesser progressivement à partir de l’adoption de Néron par Claude. Cette observation et cette hypothèse ont été récemment contestées.

[16]

Bien que le nom de la cité ne soit pas donné, il y a peu de doute sur son identité comme le montrent aussi bien des traductions qui remplacent directement le mot ville par le nom de Rome, que des parallèles avec d’autres affaires qui aboutissent toutes à Rome, ou encore les recherches depuis le XIXe siècle sur cette rixe et le passage de Tacite.

[17]

Il s’agirait en fait de la maison des Nigidii.

[18]

Voir tout particulièrement les mises en perspective de Hartmut Galsterer, « Politik in rö mischen Städten : Die ‘‘Seditio’’ des Jahres 59 n. Chr. in Pompeii », dans Werner Eck, Hartmut Galsterer et Hartmut Wolff (édité par), Studien zur antiken Sozialgeschichte. Festschrift Friedrich Vittinghoff, Cologne – Vienne, Bö hlau, 1980, p. 323-338; P. Castrén, Ordo, op. cit., p. 106-107.

[19]

Les travaux sur les collegia ainsi que sur les organisations de jeunes dans l’empire romain sont pléthore. Voir, entre autres, Jean-Pierre Waltzing, É tude historique sur les corporations professionnelles chez les Romains depuis les origines jusqu’à la chute de l’Empire, Louvain, 1895-1900; Francesco Maria de Robertis, Storia delle corporazioni e del regime associativo nel mondo romano, Bari, 1971 ; M. Jaczynowska, Les associations de la jeunesse romaine sous le Haut-Empire, Wroclaw, 1978; Dieter Ladage, « Collegia iuvenum – Ausbildung einer municipalen Elite ? », Chiron 9,1979, p. 319-346; F. M. Ausbü ttel, Untersuchungen zu den Vereinen im Westen des römischen Reiche, Frankfurter Althistorische Studien 11,1982; N. R. E. Fischer, « Roman Associations, Dinner Parties, and Clubs » dans M. Grant et R. Kitzinger, Civilization of the Ancient Mediterranean Greece and Rome, 1988, p. 1199-1225 ; Hasley L. Royden, The Magistrates of the Roman professional Collegia in Italy from the the first to the third century A.D., Pise, 1988; John Scheid, Romulus et ses frères. Le collège des frères arvales, modèle du culte public dans la Rome des empereurs, Rome-Paris 1990, p. 183-283 (sur les collèges sacerdotaux, et en particulier le « collège des frères arvales »); Pierre Ginestet, Les organisations de la jeunesse dans l’Occident romain, Latomus 213, Bruxelles, 1991 ; M. Kleijwegt, Ancient Youth. The Ambiguity of Youth and the Absence of Adolescence in Greco-Roman Society, Amsterdam, 1991 ; John R. Patterson, « The Collegia and the Transformation of the Towns of Italy in the second century AD », dans L’Italie d’Auguste à Dioclétien (Coll. EFR 198), 1994, p. 227-238; Onno van Nijf, The civic World of professional Associations in the Roman East, Amsterdam, 1997 ; B. Bollmann, Rö mische Vereinshä user. Untersuchungen zu den Scholae der rö mischen Berufs-, Kult- und Augustalen-Kollegien in Italien, 1998; Luke de Ligt, « D.47,22,1, pr.-1 and the Formation of Semi-public Collegia », Latomus. Revue d’É tudes Latines, 60,2001,1, p. 345-358; Ulrike Egelhaaf-Gaiser et Alfred Schä fer, Religiö se Vereine in der römischen Antike. Untersuchungen zu Organisation, Ritual und Raumordnung, 2002. Regarder aussi la thèse de Nicolas Tran, Les collegiati dans la société de l’Occident romain, soutenue en décembre 2003 à l’université Paris IV.

[20]

P. Castrén se demandait astucieusement si les collegia illégaux avaient en fait participé à la rixe ou si leur existence avait tout simplement été dévoilée par l’enquête menée suite à l’affaire : Ordo, op. cit., p. 112.

[21]

Iuventus : Un nuovo aspetto della vita pubblica di Pompei finora inesplorato, studiato e ricostruito con la scorta dei relativi documenti epigrafici, topografici, demografici, artistici e religiosi, Arpino, G. Fraioli, 1924, p. 36 et suivantes.

[22]

Walter O. Moeller, « The riot of A.D. 59 at Pompeii », Historia. Zeitschrift fü r alte Geschichte, 19,1970, p. 84-95.

[23]

Lauwrence Richardson, Pompeii : The Casa dei Dioscuri and its Painters, Rome, Memoirs of the American Academy in Rome, 23,1955, p. 88 et suivantes.

[24]

Digeste, 48,19,28,3 : Solent quidam, qui uolgo se iuuenes appellant, in quibusdam ciuitatibus turbulentis se adclamationibus popularium accommodare. Qui si amplius nihil admiserint nec ante sint a praeside admoniti, fustibus caesi dimittuntur aut etiam spectaculis eis interdicitur. Quod si ita correcti in eisdem deprehendantur, exilio puniendi sunt, nonnumquam capite plectendi, scilicet cum saepius seditiose et turbulente se gesserint et aliquotiens adprehensi tractati clementius in eadem temeritate propositi perseuerauerint (« Certains individus, qui se dénomment eux-mêmes communément des « jeunes » [iuuenes], ont l’habitude, depuis les places du peuple à l’amphithéâtre [popularia], de pousser des cris qui sèment le désordre dans certaines villes. S’ils ne sont pas allés plus loin et s’ils n’ont pas été préalablement avertis par celui qui préside [a praeside], ils sont frappés à coups de bâtons et dispersés, ou sont même interdits de spectacle. Mais si, ayant été ainsi corrigés, ils sont repris dans les mêmes circonstances, ils doivent être punis d’exil; parfois, ils doivent être punis de la peine capitale, évidemment lorsqu’ils se sont comportés trop fréquemment de manière séditieuse et de manière à provoquer des troubles, et lorsque, après avoir été quelquefois appréhendés et traités de manière trop clémente, ils ont persisté dans la même attitude téméraire. » [traduction de Michel Humm]).

[25]

Cf. aussi H. Galsterer, « Politik », op. cit., p. 332-333.

[26]

Jean Andreau, Les affaires de Monsieur Jucundus, Rome, É cole Française de Rome, 1974, p. 55-56.

[27]

Pour P. Castrén, Ordo, op. cit., p. 110, c’est le seul exemple connu d’une élection de duouiri appartenant à la même famille, ce qui montre que la famille occupait une place très importante à Pompéi.

[28]

P. Castrén, Ordo, op. cit., p. 110, remarque qu’il n’y a aucune attestation de ces familles à Pompéi avant cette date.

[29]

Il avait occupé la charge de duumuir à Pompéi en 57/58.

[30]

H. Galsterer, « Politik », op. cit., p. 325-327. Voir supra no 22.

[31]

Cf. op. cit., p. 332-333.

[32]

The Economy and Society of Pompeii, Amsterdam, J.C. Gieben, 1991, p. 300-310.

[33]

Cf. aussi W. Moeller, « The riot », art. cit., p. 88.

[34]

G. Amodio, « Sui vici e le circoscrizioni elettorali di Pompei », Athenaeum, 84,1996, p. 457-478; William van Andringa, « Autels de carrefour, organisation vicinale et rapports de voisinage à Pompéi », Rivista di Studi Pompeiani, XI, 2000, p. 47-86.

[35]

W. van Andringa, « Autels de carrefour », art. cit., p. 75, et no 54-55, p. 82-83.

[36]

Cf. la notice de Hans Philipp, « Nuceria », RE, XVII, 1,1936, col. 1235-1237. Voir aussi Fabrizio Pesando, « Gladiatori a Pompei » dans Adriano La Regina (édité par), Sangue e Arena, Catalogue de l’exposition qui eut lieu au Colisée du 22 juin 2001 au 7 janvier 2002, Rome, Electa, 2001, p. 185-186.

[37]

Sur la question de la deductio des deux colonies et leur contexte, voir H. Galsterer, « Politik », op. cit., p. 328-331.

[38]

A. Maiuri, « Pompei e Nocera », art. cit., p. 37-40.

[39]

P. Castrén, Ordo, op. cit., p. 107.

[40]

P. Castrén, Ordo, op. cit., p. 112-113 et p. 124.

[41]

Il suffit pour s’en convaincre de lire les nombreuses paraphrases du texte de Tacite qui accompagnent en légende les reproductions de la fresque : à la notion de coetus est substituée la plupart du temps « jeux de gladiateurs ».

[42]

F. Pesando, « Gladiatori », op. cit., p. 175-197 ; sur la rixe même, p. 185-191.

[43]

F. Pesando, « Gladiatori », op. cit., p. 190.

[44]

Cf. Giulio de Petra, Giornale degli Scavi di Pompei, Nuova serie, 1,1868-69, p. 185-187.

[45]

Giuseppe Fiorelli, Gli scavi di Pompei dal 1861 al 1872 : relazione al Ministro della Istruzione pubblica, Naples, Tipografia del regno nel liceo V. Emanuele, 1873.

[46]

On notera néanmoins avec Robert É tienne que G. Fiorelli s’efforçait dans la mesure du possible de conserver les fresques in situ : La vie quotidienne à Pompéi, Paris, Hachette, 1977, p. 64-66.

[47]

G. Fiorelli, Scavi di Pompei, op. cit., p. 74,145-146,148, pl. 12. Notons toutefois que dans un autre ouvrage, G. Fiorelli réunit les diverses descriptions : Descrizione di Pompei, Naples, Tipografia italiana, 1875, p. 55-56.

[48]

G. Fiorelli, Scavi di Pompei, op. cit., p. 148 : Una coppia di gladiatori, di cui il vittorioso incalza il vinto, che caduto in ginocchio rimane di fronte all’avversario, aspettando intrepido la morte. = Coppia simile, in cui però il vinto è caduto bocconi, e dietro al vincitore sta una figura muliebre, forse la Vittoria, che lo incorona.

[49]

Th. Schreiber, Kulturhistorischer Bilderatlas, I, Altertum, Leipzig, E.A. Seemann, 1885, pl. XXVIII 3 et 4.

[50]

Pour une description récente de la maison et de son état actuel, se reporter à l’article de Valeria Sampaolo, Pompei : pitture e mosaici, Roma, Istituto della Enciclopedia Italiana, 1990, p. 77-79. Elle se fonde sur le journal de fouilles de G. de Petra, Giornale, op. cit. que je n’ai malheureusement pas réussi à consulter.

[51]

F. Pesando, dans « Gladiatori », op. cit., p. 186-187.

[52]

Pline l’ancien attribue l’invention des peintures de paysages ornés de figurines à Studius, peintre vivant à l’époque d’Auguste : Hist. Nat., XXXV, 116-117.

[53]

Cf. la notice de Valeria Sampaolo, dans Angela Donati (édité par), Romana Pictura, Roma, Electa, 1998, no 112, p. 306.

[54]

Pour consulter de bonnes reproductions de la fresque, se reporter notamment à V. Sampaolo, PPM, op. cit., p. 80-81, fig. 6a et 6b et à la fig. 23 du catalogue Sangue e Arena, op. cit., p. 333.

[55]

Il a été construit par les magistrats C. Quinctius Valgus et M. Porcius à l’époque de la déduction de la colonie, et achevé probablement vers 65 avant Jésus-Christ. Sur l’amphithéâtre même, voir par exemple le chap. 30 « Das Amphitheater » d’August Mau, dans Pompeji in Leben und Kunst, Leipzig, W. Engelmann, 1908, vol. 2; Arnold et Mariette de Vos, Pompei. Ercolano. Stabia. Guide archeologiche Laterza, Rome-Bari 1982, p. 150-154; Jean-Claude Golvin et Christian Lande, Amphithéâtres et gladiateurs, Paris, Presses du C.N.R.S., 1990; Jean-Pierre Adam, « L’amphithéâtre de Pompéi : un siècle et demi avant le Colisée, déjà les combats sanglants de l’arène », dans À l’ombre du Vésuve. Collections du Musée national d’archéologie de Naples, Catalogue de l’exposition au Musée du Petit Palais du 6 nov. 1995 au 25 février 1996, Paris, édité par Paris-Musées, 1995, p. 204-207 ; Pierre Gros, L’architecture romaine du début du IIIe siècle av. J.-C. à la fin du Haut Empire, t. 1, Paris, Picard 1996, p. 320-321 ; F. Pesando, dans « Gladiatori », op. cit., p. 182-185.

[56]

F. Pesando, dans « Gladiatori », op. cit., p. 188.

[57]

Cf. V. Sampaolo, PPM, op. cit., p. 81.

[58]

Il s’agit d’une construction d’époque augustéenne probablement destinée à l’entraînement physique et intellectuel de la iuuentus locale. Comme la palestre n’a pas d’annexes, hormis des latrines et un petit autel, Paul Zanker (Pompeii. Public and Private Life, Cambridge (Mass.) et Londres, Harvard University Press, 2000, p. 114-116) signale qu’aucun collegium n’y était établi de manière permanente, même si, comme le montrent les nombreux graffiti, elle était le lieu de jeux et combats athlétiques et devait servir, lors des spectacles de l’amphithéâtre de porticus post scaenam, pour reprendre l’expression de F. Pesando (dans « Gladiatori », op. cit., p. 188). Sur l’architecture, se reporter à A. et M. de Vos, Pompei, op. cit., p. 147-150.

[59]

V. Sampaolo, PPM, op. cit., p. 80-81, note que les inscriptions, retranscrites immédiatement après la découverte de la fresque, étaient déjà en partie effacées quelques années après, en raison de l’altération des couleurs : elles correspondent aux CIL IV, 2293 x et y.

[60]

Patrizia Sabbatini Tumolesi, Gladiatorum Paria. Annunci di spettacoli gladiatorii a Pompei, Rome, Edizioni di Storia e Letteratura, 1980, p. 24-32 : les inscriptions sont respectivement les CIL IV 3884 (Dessau, 5145), CIL IV 7995, CIL IV 7992, CIL IV 1185. Jean Andreau mentionne D. Lucretius Satrius Valens comme témoin dans la tablette 101 du banquier Jucundus : Les affaires, op. cit., p. 202.

[61]

Elle se réfère aussi à la supposition de P. Castrèn, Ordo, op. cit., p. 108 et suivantes, que notre homme ait exercé la charge de duumuir avec Néron.

[62]

Dans « Gladiatori », op. cit., p. 188.

[63]

Il me semble difficile d’accepter l’hypothèse de F. Pesando (dans « Gladiatori », op. cit., p. 188) comme quoi le peintre aurait voulu isoler ici une partie de l’amphithéâtre, peut-être une des entrées.

[64]

Ce que note très bien Henri Lavagne, dans sa brève notice « Une émeute dans l’amphithéâtre de Pompéi » dans À l’ombre du Vésuve, op. cit., p. 208.

[65]

Cf. Peter J. Holliday, The Origins of Roman Historical Commemoration in the Visual Arts, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, p. 109-110.

[66]

Callistrate se réfère aussi à des bâtons pour l’histoire plus récente qu’il rapporte : voir supra n. 22.

[67]

Sur le problème de la lecture des images romaines à partir de relevés dessinés, voir par exemple Valérie Huet, « La colonne aurélienne : contexte spatial et historiographie », dans John Scheid et Valérie Huet (édité par), Autour de la colonne aurélienne. Geste et image sur la colonne de Marc-Aurèle à Rome, Turnhout, Brepols Publishers, 2000, p. 112-117.

[68]

Il suffit, pour le vérifier, de se reporter aux reproductions d’images de gladiateurs par exemple dans A. La Regina (édité par), Sangue e Arena, op. cit. ou dans M. Junkelmann, Das Spiel, op. cit.; les diverses attitudes des personnes tombées à terre sont équivalentes à celles de certains barbares, comme par exemple sur la colonne aurélienne.

[69]

Dans Scavi di Pompei, op. cit., p. 74 et Descrizione di Pompei, op. cit., p. 56.

[70]

Matteo della Corte, Case e abitanti di Pompei, Rome, L’Erma di Bretschneider, 1934, p. 223-224.

[71]

Sur des scénarios de violence urbaine (jets de pierre, bastonnade, tuerie) et l’implication des jeunes à d’autres époques, cf., entre autres, Natalie Z. Davis, Les cultures du peuple. Rituels, savoirs et résistances au 16e siècle (traduit par Marie-Noëlle Bourguet), Aubier Montaigne, Paris, 1979, p. 286-290; Robert C. Davis, The War of the Fists, op. cit., p. 140-155.

[72]

Cette « coalition » de groupes de « supporters » est bien notée dans la recommandation 1434 prise par l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe sur le hooliganisme dans le football, publiée dans la Gazette officielle du Conseil de l’Europe, novembre 1999.

[73]

Je laisse volontairement ici dans le flou de qui et de quoi ces personnes sont les « supporters » : ils pouvaient tout aussi bien soutenir des « équipes » de gladiateurs que l’ordonnateur et/ou organisateur des munera ou encore les iuuenes.

[74]

Cf. G. Ville, La gladiature, op. cit., p. 441-443 qui remarque que les marques d’hostilité exprimées lors de munera ou uenationes sont pour la plupart d’ordre politique. Il se réfère entre autres à Cicéron, Lettres à Atticus, II, 19,3 et Macrobe, Saturnales, II, 6,1.

[75]

Tacite, Annales, XIII, 25.

[76]

Suétone, Vie de Néron, XXVI. On notera néanmoins parmi les variantes celle concernant les hommes accompagnant Néron dans ses « virées » nocturnes : au lieu de gladiateurs, Suétone mentionne des tribuns.

[77]

Tacite, Annales, XIII, 48; texte établi et traduit par P. Wuilleumier, Paris, Les Belles Lettres, 1978.

Résumé

Français

Sous le règne de Néron, en 59 apr. J.-C., un spectacle de gladiateurs à Pompéi dégénéra en rixe entre les spectateurs, les Pompéiens et les habitants d’une colonie voisine : Nucérie; ces derniers furent massacrés. De cet événement a priori peu glorieux, nous possédons deux témoignages : un récit de Tacite (Ann. XIV, 17) et une fresque de Pompéi provenant de la paroi du péristyle d’une maison pompéienne modeste (I, 3,23) et conservée actuellement au Musée Archéologique National de Naples (inv. 112222). Que se cache-t-il derrière ce récit et cette image ? Quel propriétaire pouvait commander une telle décoration ? Une synthèse de diverses théories ainsi qu’une analyse des documents sont proposées. Un parallèle anachronique avec une rixe de «hooligans » hollandais permet de donner un nouvel éclairage au texte, mais aussi au contexte de la fresque: plutôt que de voir la maison d’un gladiateur, ne serait-il pas plus cohérent d’imaginer une sorte de « hooligan » comme propriétaire, c’est-à-dire un homme tirant gloire et fierté de sa participation à une violence illégitime ?

English

Representing the fight at the amphitheatre of Pompei : a prefiguration of hooliganism? Under Nero, in 59 A.D., a gladiatorial show ended up in an audience fight, between the inhabitants of Pompei and of a neighbour colony, Nuceria; these latter were murdered. Two documents display this event that is a priori not glorious: a story by Tacitus (Ann. 14,17) and a fresco found on the wall of the peristyle of a modest Pompeian house (I, 3,23), actually kept in the National Archaeological Museum of Naples (inv. 112222). What are hidden behind this narrative and this image? Whose owner could order such a decoration? We propose a synthesis of diverse theories and an analysis of the data. An anachronistic parallel with a Dutch hooligans’ story allow to give some new lights on the text, but also on the context of the painting: rather than seeing the house of a gladiator, I argue that the owner could have been a ‘‘hooligan,’’ a man proud of his taking part in the violence.

Plan de l'article

  1. Le texte de Tacite et ses interprétations
  2. La fresque
  3. La maison d’un « hooligan » ?

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