Revue historique
P.U.F.

I.S.B.N.9782130517634
312 pages

p. 265 à 299
doi: 10.3917/rhis.011.0265

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n° 617 2001/1

2001 Revue historique

Notes bibliographiques

Raymond Chevalier, Rémy Poignault, L’empereur Hadrien, Paris, PUF, 1998, 128 p. [« Que sais-je ? », no 3280]. — La publication de biographies historiques dans la collection « Que sais-je ? » est une tradition qui se perpétue (on se souvient du célèbre César de M. Rambaud) malgré toute la difficulté qui consiste à rendre brièvement un personnage et son époque. La présente livraison peut satisfaire les attentes d’un large public et rencontrer sur de nombreux points l’assentiment des spécialistes. Le règne d’Hadrien est considéré à juste titre comme une étape fondamentale dans l’approfondissement du régime impérial mis en place par Auguste, après le principat de Claude au Ier siècle, tant sur le plan institutionnel (gestion des carrières administratives, conception de l’empire territorial et de ses frontières), qu’en ce qui concerne l’image et la représentation du souverain (la mystique impériale, avec notamment le renforcement du culte impérial).
Le plan retenu mêle traditionnellement l’exposé chronologique (en deux chapitres [I & II] menant le récit jusqu’à l’accession d’Hadrien le 11 août 117, puis résumant les principaux événements politiques du règne, réservant en particulier une place importante aux données prosopographiques [amis, sénateurs, chevaliers, juristes, hommes de lettres], p. 20-22, 29-36) et plusieurs aperçus thématiques (deux chapitres [III & IV] exposent l’administration puis la société et l’économie, les deux derniers [V & VI] abordent la culture sous ses différents aspects et la religion). On ne peut que louer le sort réservé à la vie culturelle, et notamment à la littérature, ou la mise au point sur les sources en introduction, toutefois un peu rapide (une brève définition des principales sources officielles aurait été utile) : que la biographie consacrée par l’Histoire Auguste à Hadrien, en ouverture de cette œuvre, soit abondamment citée mérite attention. Elle est certainement la meilleure de l’ouvrage, car elle dépend en grande partie de Marius Maximus, ce qui aurait pu être mentionné ; toutefois, on peut rester circonspect quant à certaines de ses affirmations, par exemple concernant l’œuvre littéraire de l’empereur, ou la reproduction de nombreuses lettres (p. 77-82). De fait, l’Histoire Auguste est très marquée par le genre du « Miroir des princes » et répond à des objectifs propres, dans le contexte de la fin du IVe siècle, qu’il convient d’avoir toujours à l’esprit. De toutes les façons, le lecteur intéressé trouvera là matière à des recherches ultérieures concernant auteurs et œuvres en latin et grec ou même monuments datant de cette période, la bibliographie offrant des références utiles sinon toujours à jour (Bardon ou Beaujeu pouvant être complétés) pour prolonger la réflexion.
En revanche, quelques erreurs ou affirmations rapides concernant les institutions et la définition du régime impérial sont plus regrettables. Par exemple, à propos du sénat, de la carrière de ses membres et des chevaliers. Que la nomination des chevaliers soit ratifiée par le sénat n’est nullement attestée, tandis que le préfet de la Ville est bien un sénateur (p. 67) ; de même, la comparaison du sénat avec un conseil d’État n’est guère satisfaisante, cette instance n’étant pas réduite à « perd(re) son temps à des discours de célébrations », ses membres ne débutant pas leur carrière par des milices subalternes ! On ne peut mettre sur le même plan les autorités locales (duumvirs et décurions) et les asiarque et hellénarque sans définir leur fonction (p. 45). Lyon n’est pas une civitas mais bien une colonie (p. 75). D’autres formulations sont discutables : que sont les tendances absolutistes (p. 22, 28, 87 et 117, la « monarchie » étant également qualifiée de solaire) d’un empire pacifiste à tendance autocratique (p. 24) ? Les termes de « barbarisation », d’ « éveil des nationalités » ou d’ « individualisme » grandissant sont à tout le moins maladroits (p. 64-65), de même peut-on éviter les facilités d’expression qui ne sont guère de nature à éclairer le non-spécialiste, en parlant des bourgeoisies romaines ou provinciales, des classes supérieures ou des formes culturelles baroques (p. 73-74). D’une manière plus générale, l’intérêt porté aux voyages d’Hadrien (p. 47-54 et 106) aurait pu conduire à une réflexion plus nuancée concernant la conception personnelle du pouvoir de cet empereur et son apport décisif, qu’une vision trop convenue de sa sensibilité religieuse (p. 119 avec sur le même plan l’hermétisme, l’occultisme et la magie puis l’affirmation discutable d’une tentative d’élimination du judaïsme) ou trop peu attentive aux nuances de l’évolution (de la République et César au dominat et à Dioclétien...), comme en conclusion (p. 121-124), tend à banaliser. Ce vaste et beau sujet nous donne donc une biographie qui se lit avec plaisir mais dont les qualités rendent le lecteur d’autant plus attentif à des faiblesses qu’une approche plus scrupuleuse des débats et renouvellements actuels de l’histoire de l’Empire aurait pu éviter (sur le culte impérial, avec S. Price, l’évolution de l’Italie et l’état du « système municipal »).
Stéphane BENOIST.
Pseudo-Aurélius Victor, Abrégé des Césars, texte établi, traduit et commenté par Michel Festy, Paris, Les Belles Lettres, 1999, CIX-300 p. dont 57 doubles [ « Collection des Universités de France » ]. — Cette édition d’un bréviaire, suite de biographies impériales s’étendant d’Actium (en 31 av. J.-C., qui marque la victoire d’Auguste sur Antoine et Cléopâtre) à la mort de Théodose (en 395), d’un auteur anonyme dont l’une des sources fut Aurélius Victor, complète opportunément, dans la « Collection des Universités de France », la publication d’un ensemble d’œuvres historiques des IVe-Ve siècles (Aurelius Victor, Festus, Ammien Marcellin ou Zosime). Fidèle aux principes de la collection, le maître d’œuvre de ce volume, Michel Festy, propose une longue introduction qui pose notamment le problème des sources de l’œuvre et de l’identité de son auteur, fruit d’une grande intimité avec le sujet mais non exempte d’hypothèses qui ne sont pas unanimement partagées (p. VII-XCIII) ; puis le texte et sa traduction (p. 2-57) ; enfin un abondant apparat critique qui éclaire de nombreux aspects du texte, redresse certaines erreurs ou éclaircit des points obscurs (p. 59-238). Le volume s’achève par des annexes, dont le texte en latin vulgaire du bréviaire (p. 239-278), les hapax historiques de ce témoignage (p. 279-286) et la composition comparée des différents abrégés de cette époque (Victor, Eutrope et notre Épitome, p. 287-289), avant un index nominum (p. 291-300).
C’est en effet ce nom d’Épitome que porte l’œuvre anonyme, contrairement à la définition rigoureuse du genre, puisqu’elle ne résume point un seul ouvrage (n’étant ni un abrégé des Caesares de Victor, ni une œuvre de ce dernier, p. VIII-XII). Ceci conduit donc M. Festy à résumer ses réflexions personnelles concernant les sources, en regroupant les biographies en fonction des inflexions décelables dans le texte (p. XII-XXXVIII) : en premier lieu, les onze biographies d’Auguste à Domitien qui se fondent essentiellement sur la tradition de l’EKG (Enmannsche Kaisergeschichte) présentée brièvement (p. XIII-XV), Aurélius Victor mais également Suétone et Dion Cassius ; puis, à partir de Nerva jusqu’à Élagabal, douze autres vies reflètent un changement partiel de sources avec l’utilisation de Marius Maximus, et donc un parallélisme éclairant avec l’Histoire Auguste ; de Sévère Alexandre à Carus et ses fils, quinze récits semblent avoir tiré profit des Annales perdues de Nicomaque Flavien senior (dont l’a. rappelle la nature et les sources, p. XV-XX) ; neuf biographies, de Dioclétien à Gratien, s’inspirent de nouveau de l’EKG et d’Ammien Marcellin et Zosime ; enfin l’ultime chapitre (48) consacre un passage beaucoup plus long au seul Théodose et prend ainsi la forme d’un développement historique puis d’un éloge proche du genre épidictique du panégyrique comprenant une comparaison avec Trajan, ancêtre présumé du prince. Sont ensuite analysées la composition de ces biographies, leurs erreurs et contradictions avant que ne soit proposée une hypothèse concernant l’auteur, à partir des informations contenues dans son œuvre. On peut, sans beaucoup de risques, suivre l’a. quand il retient un milieu romain païen ayant des sympathies prosénatoriales et le profil d’un secrétaire-écrivain au service d’un grand personnage. Sommes-nous en présence d’un travail qui permettrait d’exalter la mémoire de Nicomaque Flavien senior dans l’entourage de son fils, s’adressant à Honorius et Stilicon et daté des années 402-408 (avant la mort d’Arcadius) ? Si l’identification d’un milieu intellectuel (p. LIV-LVIII) est envisageable par les thèmes abordés et les choix opérés, il ne faut pas négliger la part importante de reconstruction que M. Festy reconnaît lui-même en conclusion de son étude des sources : « Il faut rappeler que les développements qui précèdent reposent sur des hypothèses, et que, dans le détail, bien des points sont incertains » (p. XXXVIII). L’introduction s’achève par une étude de la transmission du texte et de la notoriété de l’œuvre, qui n’a pourtant jamais été traduite en grec, et sur l’édition du texte (p. LX-CXIII).
Nous nous contenterons de relever quelques points sujets à discussion dans les abondantes notes du texte, le plus souvent précises et judicieuses. Il est discutable d’attribuer l’introduction de la proskynèse à Caligula tandis que, sur la foi des allégations de l’Histoire Auguste qui s’acharne sur Élagabal, ce tyran exemplaire en miroir du bon prince Sévère Alexandre en est crédité avant Dioclétien (n. 9, p. 74). Séjan n’était pas sénateur quand il remplissait les fonctions de préfet du prétoire de Tibère, avant son élection au consulat (n. 6, p. 91). Il faudrait distinguer plus nettement les traditions différentes – rituellement et historiquement pour le comput – des jeux séculaires d’Auguste, de Domitien et de Septime Sévère, des jubilés de Claude, Antonin et Philippe l’Arabe (n. 18, p. 87). L’historique de l’octroi officiel du titre de César, et non de l’obtention par adoption d’un nouveau gentilice officiel, reste à faire, ce qui impliquerait de revoir certaines affirmations concernant Trajan ou Marc Aurèle (n. 11, p. 101 et 1, p. 115). Il n’est pas souhaitable, dans un commentaire souvent nuancé, de parler d’ « Empire totalitaire » (n. 14, p. 111). La conception au sein de la mystique impériale d’une véritable charge pesant sur l’Auguste titulaire est bien plutôt stoïcienne que néoplatonicienne (cf. Dion de Pruse et Marc Aurèle, n. 6, p. 116). Quelques points de bibliographie complémentaire peuvent être évoqués : à propos de l’hypothèse concernant Bassus, ami de Septime Sévère (n. 7, p. 129), rappelons que son auteur en est A. Birley, Septimius Severus, 3e éd., 1999, p. 106 et 207. Pour le contexte et la chronologie des événements de l’année 238, renvoyons à la mise au point de X. Loriot dans l’ANRW, II, 2, p. 657-787 (n. 1, p. 142). Quant à l’inscription d’Augsbourg, signalons le dossier des Cahiers du Centre Glotz, VIII, 1997, p. 223-260 et l’article de P. Le Roux, ZPE, 115, 1997, p. 281-290. Enfin, il serait souhaitable, malgré l’aspect déjà très exhaustif des notes, de développer brièvement le problème du statut des Lètes à propos de Magnence (n. 8, p. 202), et plus généralement des fédérés dans l’empire du IVe siècle (n. 7, p. 229 et 10, p. 231). En définitive, ces quelques remarques, quelque peu tatillonnes, ne font que souligner l’impression très favorable que donne cette édition et donc l’intérêt qu’elle suscite, que l’on adhère ou non aux hypothèses de son auteur. On ne peut que le remercier pour ce travail, en attendant que, au fil de la parution des volumes annoncés dans la CUF, on puisse également disposer d’une édition complète de l’Histoire Auguste.
Stéphane BENOIST.
— Jean-Pierre Adam, Roman building : materials and techniques, Londres et New York, Routledge, 1999, 360 p. — L’année 1999 a vu la réédition sous le titre anglais Roman building : materials and techniques de La construction romaine : matériaux et techniques de Jean-Pierre Adam parue en 1984 (2e éd., 1989). Comme dans la version française, reconnue comme une œuvre de référence, le plan en dix chapitres fait le tour de la question. Après les considérations générales sur les plans d’urbanisme et les instruments de mesure, un long chapitre de 80 pages est consacré aux conditions d’extraction et de transport des matériaux, aux instruments de coupe reconstitués à partir de l’archéologie et de l’iconographie funéraire, aux engins de levage, aux techniques de fabrication des briques et à l’usage du mortier, du bois, à l’élévation d’échafaudages pour les constructions. Le texte est enrichi de photographies et reconstitutions imagées dont on doit saluer la qualité et la rigueur, autant que la diversité (exemples empruntés à Rome, au domaine italien et provincial), ce pour l’ensemble de l’ouvrage. L’auteur passe ensuite en revue les différents types d’ « opus », consacre un chapitre à l’usage de la voûte, depuis le modèle archaïque de la cloaca maxima, jusqu’au système complexe de la voûte d’arête, et de la coupole, puis, après cette description systématique du « gros œuvre », il développe le thème des aménagements intérieurs, planchers et plafonds, revêtements muraux, mosaïques, parements de stuc et fresques, avec une synthèse rapide sur les styles pompéiens. Chaque chapitre est enrichi de notes situées en fin d’ouvrage (ce que l’on peut regretter), pour l’essentiel bibliographiques, qui se révèlent fort utiles pour compléter la bibliographie thématique qui clôt le livre. Les deux derniers chapitres sont consacrés, l’un aux ouvrages publics (aqueducs, thermes, hypocaustes, voies romaines et ouvrages d’art...) ; l’autre aux domus et à l’artisanat pompéiens. Même si l’on est en droit de relever parfois un certain manque de cohérence dans le plan, le projet ambitieux de faire le tour d’un sujet aussi riche, saisi à la fois dans ses aspects techniques et ses éléments de décor intérieur, dans le domaine public et militaire comme dans le domaine privé, dans toute la variété des types architecturaux, est ainsi mené à bien. La qualité et l’originalité de l’iconographie fournie par J.-P. Adam enrichit cette synthèse qui doit beaucoup, bien sûr, aux « maîtres » du sujet que sont Lugli, Crema ou Ward-Perkins. La version originale, en français, déjà ancienne, a suscité un indéniable engouement pour le sujet et a dynamisé la recherche. La traduction anglaise, même s’il ne s’agit pas d’une réelle remise à jour, est à saluer comme une consécration, en ouvrant l’audience de l’ouvrage à l’ensemble du monde anglo-saxon.
Catherine BUSTANY.
— Pierre Gros, L’architecture romaine du début du IIIe siècle av. J.-C. à la fin du Haut-Empire, t. 1 : Les monuments publics, Paris, Picard éditeur, 1996. — P. Gros consacre le premier volet de son étude de l’architecture romaine aux édifices publics de Rome et des villes du monde romain, l’architecture privée devant faire l’objet d’un second volume. Le plan s’organise autour de cinq composantes : la définition des espaces civiques (enceintes et portes, arcs de triomphe, portiques), les composantes du centre monumental (temples, Forums, basiliques, curies), les monuments de spectacles et de loisirs (incluant les bibliothèques et les collegia), les monuments des eaux (thermes, fontaines, nymphées), enfin les bâtiments économiques. En introduction, P. Gros anticipe sur les éventuelles critiques que ce plan catégoriel pourrait soulever en répondant qu’un plan trop chronologique « risquerait de déplacer l’histoire de l’architecture vers l’histoire de la société ». Il semble de fait que ce choix d’établir une synthèse des monographies récemment parues par catégorie d’édifices réponde à un souci de clarté et aux exigences du lecteur qui peut ainsi sans difficulté se repérer dans l’ouvrage et trouver là un instrument de travail et de recherche précieux. D’autres parutions comme la Storia dell’Urbanistica de P. Gros et M. Torelli, Rome, 1988, inscrivent déjà l’histoire de l’architecture dans une perspective plus nettement historique, dimension qui de surcroît n’est nullement absente du livre, chaque chapitre obéissant à une structure interne immuable : définition du genre monumental, évolution de son aspect parallèlement à l’histoire politique de l’Urbs, puis élargissement géographique, à l’Italie d’abord, puis aux provinces occidentales et orientales du monde romain. La méthode est rigoureuse, l’érudition incontestable, la variété des illustrations empruntées pour la plupart à des publications antérieures et le plus souvent soigneusement identifiées répond bien à la vocation quasi encyclopédique de l’ouvrage. On pourra peut-être regretter certains choix dans la structure interne des chapitres : ainsi, les portiques et arcs triomphaux jouent-ils davantage un rôle dans l’articulation urbaine des cités provinciales qu’à Rome même ; quant au centre monumental, est-il logique d’y dissocier basiliques et curies des Fora ; pourquoi n’avoir pas consacré un chapitre plus étoffé aux Forums impériaux, ce qui aurait évité un développement sur le temple de Mars Ultor au chapitre « Temples », dissocié du Forum Augusti. Ici, la cohérence chronologique semble avoir primé sur le choix thématique, l’auteur s’attachant à définir l’évolution du plan des sanctuaires selon plusieurs étapes, notamment « l’époque césarienne et le début de l’empire à Rome », dont le sanctuaire de Mars Ultor est évidemment un monument phare. Enfin, il me semble que, compte tenu de leur vocation professionnelle, les collegia auraient davantage trouvé leur place avec les monuments à vocation commerciale et économique. Nous touchons là aux difficultés inhérentes à l’établissement de catégories de monuments et aux risques de redondances liées à ces choix, sans doute inévitables. Il n’en reste pas moins que la rigueur scientifique du livre n’est que rarement mise en défaut, si ce n’est sur la question des prolationes du pomerium de Rome « qui permirent, tout au long du Haut-Empire, d’accorder, non sans retard du reste, le développement de la ville et la limite religieuse des auspicia urbana ». C’est oublier que la prolatio est moins liée à l’espace urbain qu’à l’expansion du monde romain, ce que reconnaît l’auteur en réservant sa remarque aux seuls empereurs, alors que la première fut contemporaine de Sylla qui célébra ainsi ses victoires sur Mithridate ; que Rome était ville ouverte dès le milieu du IIe siècle av. J.-C. et non seulement à l’époque augustéenne même si Auguste fut le premier à entreprendre une démolition partielle de la muraille servienne pour convenance personnelle, particulièrement pour la construction des jardins de Mécène.
Si l’on excepte ces quelques critiques de détail, on retiendra la publication d’un manuel d’une grande richesse, qui offre une synthèse en langue française quasiment exhaustive sur l’architecture romaine, établissant des corrélations entre l’histoire politique et l’évolution des genres architecturaux, illustrant le rayonnement culturel de l’Urbs en détaillant de façon systématique la diffusion des modèles à l’ensemble du monde romain, permettant enfin au lecteur curieux ou au chercheur de compléter ses connaissances grâce à des bibliographies thématiques en fin de chapitre. L’ouvrage de P. Gros est devenu une référence incontournable pour tous les enseignants et chercheurs attachés à l’histoire architecturale de Rome et des cités romaines de l’Empire.
Catherine BUSTANY.
— Michel Aubrun, Moines, paroisses et paysans, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2000, 294 p. (coll. « Histoires croisées »). — Les amis et collègues de Michel Aubrun ont voulu, en rassemblant dans ce volume d’hommage 25 articles antérieurement publiés par lui, rappeler sa contribution à l’histoire cistercienne et à l’histoire des paroisses au Moyen Âge ainsi qu’à la découverte de l’histoire du Limousin et de l’Auvergne. À côté d’une étude qui traite d’un sujet général d’histoire ecclésiastique médiévale (Le clergé dans le royaume franc VIe-XIIe s.) et de deux autres qui s’attachent à des questions plus particulières, mais encore très larges (La conversion au temps de saint Éloi ; Les visions en Occident du VIe au XIe siècle avec ce qu’elles apportent à la connaissance de l’histoire religieuse et sociale), tous les autres concernent, directement ou indirectement, l’histoire régionale.
Le monde monastique (1re série de l’ouvrage) est spécialement bien mis en valeur par des communications sur divers établissements de la contrée (l’abbaye cistercienne d’Aubepierres, le prieuré de Chambonnet fondé vers 1090 par un ancien moine de Vallombreuse, le prieuré grandmontain des Châtaigniers) ainsi que sur les activités économiques des religieux (l’attitude des Cisterciens de Fontmorigny à l’égard de l’argent ; les Cisterciens de Noirlac et la dîme ; le travail dans les monastères limousins du XIIe siècle ; vue plus globalement, l’assistance apportée aux pauvres par les paroisses et les couvents) – auxquelles s’ajoutent un article sur la chronique (limousine) du prieur Guy du Vigeois et une petite notice sur les peintures murales. Complétant ces apports, la deuxième série (Hommes d’Église) s’intéresse à d’autres aspects de l’histoire ecclésiastique, avec, d’une part, les trois études générales ci-dessus mentionnées, d’autre part, un exposé sur le diocèse de Clermont à la fin du XIe et au début du XIIe siècle et une note sur le pape Léon II, dont les reliques sont déposées en l’église de Méasnes. La 3e série, ouverte par de belles pages sur l’homme et l’abeille au Moyen Âge, éclaire plus fermement l’histoire rurale, le plus souvent à travers les bourgs limousins et à partir de leurs habitants et de leurs entreprises. Sur la période médiévale, les communications intègrent données économiques et comportements sociaux (l’élevage d’après les récits hagiographiques, les problèmes d’alimentation en Bas-Limousin au XIIe siècle, les usages forestiers et les libertés paysannes, la condition paysanne en Limousin, l’avarice auvergnate). Pour l’époque moderne, elles sont plus étroites puisqu’elles concernent uniquement les seigneuries et communautés de Lourdoueix-Saint-Michel et Plaix-Joliet en Haute Marche.
Finalement, si l’on fait la synthèse de l’ouvrage, on relève aisément que l’ensemble des articles, et non seulement ceux de la dernière partie, visent toujours, comme le souligne R. Fossier dans la postface qu’il a rédigée, à mettre en lumière la société rurale et le fait rural. C’est à l’histoire des campagnes, dont les grands acteurs, surtout en ces siècles médiévaux, sont effectivement d’abord les moines et les paysans, encadrés par les seigneurs, qu’ils apportent le plus.
Marcel PACAUT.
— Michael Prestwich, Richard Britnell et Robin Frame (éd.), Thirteenth-century England, VII. Proceedings of the Durham conference 1997, Woodbridge, The Boydell Press, 1999, XI-254 p. — La septième conférence tenue sur le thème de l’histoire de l’Angleterre au XIIIe siècle comporte plusieurs articles sur les liens entre l’Écosse et l’Angleterre : A. Young propose de réévaluer le rôle des Comyn dans les relations entre les deux royaumes, H. Schwyzer montre que la politique d’Édouard II, incapable de maîtriser directement la situation dans le nord du pays, fut de se reposer sur des prélats septentrionaux compétents en matière administrative et militaire et M. Haskell démonte le mécanisme de l’intervention d’Édouard Ier en Écosse en 1303-1304, à partir d’une analyse approfondie des aspects logistiques de cette campagne. La bonne santé de l’histoire du droit médiéval anglais s’illustre par l’article de J. Beverley-Smith sur le rôle du conflit juridique dans le déclenchement de la seconde guerre galloise et par celui de P. Brand, qui trace les contours de la profession juridique anglaise à la fin du XIIIe siècle grâce à une étude prosopographique attentive : malgré son ascension sociale, le groupe des sergents ès lois apparaît comme encore exclu de la gentry à cette époque. À partir d’une étude comparée de quelques points d’histoire du droit et d’histoire politique, S. Reynolds estime que le modèle anglais se détache finalement assez peu de celui de la France, surtout vers la fin du XIIIe siècle, en dépit de ce que pourraient laisser penser des traditions historiographiques contrastées. La nécessité de bien connaître l’arrière-plan européen est également soulignée par la contribution de B. Weiler sur les projets de mariage d’Henri III, dont il renouvelle la connaissance par l’exposé du contexte diplomatique de la période.
Le volume comporte trois études sur les chroniques comme source pour l’histoire des mentalités. T. Summerfield suggère de reconsidérer le rôle des chroniques versifiées en anglais du début du XIVe siècle et en particulier la vision qu’elles offrent d’une société dominée par une élite de langue française. Dans sa contribution sur Matthieu Paris, R. Reader trace le portrait nuancé d’un ami de plusieurs femmes de la haute noblesse : loin d’être un ennemi du sexe féminin, le moine de Saint-Albans semble au contraire fasciné par les figures féminines hautes en couleur. M. Prestwich, à partir d’une lecture renouvelée des chroniques, plaide, quant à lui, en faveur de la vision d’un XIIIe siècle rationnel. Deux articles apportent des éléments nouveaux à de vieux débats. S. L. Waugh évoque, dans la tradition de Stenton, les trois premiers siècles de la féodalité anglaise, de préférence à une analyse dichotomique féodalité-« pseudo-féodalité » et J. R. Maddicott offre des réflexions tout à fait importantes sur la préhistoire du parlement : il démontre que la représentation des comtés par des chevaliers prit la place, sans doute dès les années 1230, de la présence individuelle des vassaux directs du roi qu’on considérait comme étant de rang inférieur. Finalement, deux contributions viennent préciser certains points d’histoire urbaine. Celle de D. Keene apporte des informations inattendues sur les garde-robes des membres de la famille royale et de quelques grands dans la cité de Londres aux XIIIe et XIVe siècles : à la fois résidences, entrepôts et centres financiers, ces bâtiments, souvent somptueux, permettaient une intégration entre noblesse, finance et grand commerce. L’étude de J. H. Munro vient conforter la thèse d’une activité continue des villes anglaises dans le domaine de la production textile, activité qui ne fut jamais véritablement compromise par la concurrence de l’industrie rurale ; il montre cependant que les centres drapiers du XIVe siècle n’étaient pas les mêmes que ceux du siècle précédent. L’ensemble du volume constitue un apport de grand intérêt à l’histoire de cette période et démontre, s’il en était besoin, la grande diversité de la recherche médiévale anglaise.
Frédérique LACHAUD.
— Jean-Loup Lemaitre, Le Livre du chapitre des Célestins de Marcoussis, Paris, Académie des inscriptions et belles-lettres, diffusion De Boccard, 1999, VIII-173 p., 24 planches hors texte (« Recueil des historiens de la France publié par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Obituaires », série in-8o, vol. IV). — En 1406, Jean de Montaigu, conseiller du roi Charles VI et grand maître de son hôtel, fonda un couvent de Célestins dans son domaine de Marcoussis (Essonne), mais arrêté pour malversations financières en 1409, il fut condamné à mort et exécuté. Cependant, après sa réhabilitation en 1412, son corps fut décroché du gibet de Montfaucon et inhumé dans l’église de sa fondation qui, par la suite, servit de lieu de sépulture aux membres de sa famille, à ceux de familles alliées (en particulier les familles Balsac, La Grange, Malet de Graville) et à des bienfaiteurs du couvent. Le couvent de Marcoussis, dont l’abbé Lebeuf a donné une longue description au XVIIIe siècle, subsista, à travers diverses vicissitudes, jusqu’en l789.
M. Jean-Loup Lemaitre, qui, depuis plus de vingt ans, consacre une large part de son activité, à la recherche et à la publication des documents nécrologiques français, a eu le mérite de retrouver dans les collections de la Bayerische Staatsbibliothek de Munich, qui le conserve au moins depuis le XVIIIe siècle, le livre du chapitre de ce couvent. Il est daté de 1539, mais il comprend des additions qui s’échelonnent jusqu’au milieu du XVIIe siècle. En raison des mentions obituaires que ce document renferme dans ses différentes parties, obituaire proprement dit (fol. 56-61), mais aussi calendrier et martyrologe, J.-L. Lemaitre vient de consacrer à ce livre une étude approfondie et une publication partielle dans un nouveau volume de la collection des Obituaires publiée par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
Après avoir brièvement retracé l’histoire de l’ordre des Célestins fondé au XIIIe siècle, en Italie, par Pierre de Morone, éphémère pape Célestin V, et celle de son implantation en France, et avoir précisé l’origine, évoquée ci-dessus, du couvent de Marcoussis, J.-L. Lemaitre y décrit les différentes parties qui constituent ce livre du chapitre : calendrier, règle de saint Benoît, rituel de la profession, litanie des saints, obituaire et martyrologe, en y soulignant les particularités liturgiques et hagiographiques propres à l’ordre des Célestins. Il y édite ensuite, in extenso, les mentions obituaires, dont les dates vont du début du XVe siècle au milieu du XVIIe siècle. Elles sont complétées par une notice biographique de chacun des personnages cités et par la reproduction photographique des pierres tombales et des tombeaux de l’église du couvent de Marcoussis que Gaignières avait fait dessiner. L’ensemble constitue ainsi un dossier complet et fort bien documenté sur le rôle joué comme lieu de sépulture par le couvent des Célestins de Marcoussis, dont il ne subsiste que de rares vestiges archéologiques et un certain nombre de manuscrits et de livres imprimés anciens, actuellement dispersés dans plusieurs bibliothèques publiques et privées, françaises et étrangères [1].
Pierre GASNAULT.
— S. Cigada, A. Slerca, G. Bellati, M. Barsi (éd.), Actes du Ier Colloque international sur la littérature en Moyen Français (Milan, 5-7 mai 1997), 1998, 319 p. (« L’analisi linguistica e letteraria », no 1). — Publiés en italien et en français dans des délais louables de brièveté par une revue littéraire milanaise, les actes du premier colloque sur la littérature en Moyen Français présentent les textes de dix-sept communications conclues par quelques pages de Jacques Monfrin disparu peu après et à la mémoire de qui l’ouvrage est dédié. Dépourvue de toute introduction qui avertisse le lecteur du déroulement du colloque dévoilé seulement dans 1a conclusion, la publication comprend deux parties : l’une porte sur l’historiographie en Moyen Français, l’autre sur François Villon. Cette dernière a une orientation nettement littéraire, linguistique et philologique qui peut désarçonner l’historien habitué à l’approche limpide de Jean Favier. Une étude traite de la fortune de l’œuvre villonesque à la fin du XVe siècle et publie un poème, le Traité de bonne amour (G. Di Stefano). La suivante concerne la datation par les filigranes du manuscrit de l’Arsenal 3523 comprenant le Testament, nettement ancré dans les réalités littéraires du milieu du XVe siècle et non postérieur (S. Cigada). Un troisième texte traite de l’ambiguïté et de l’équivocité de l’œuvre dont la « signification seconde » résulte plus de la trouvaille spontanée du poète que d’une construction délibérée et rationnelle comme une certaine critique « idolâtrant le Texte » voudrait le faire croire (P. Demarolle). Le lecteur est égaré par le travail très jargonnant qui vient ensuite sur l’afférence chez Villon : la « chaîne isotopique dominante » ou « les molécules sémiques » installent le poète sur des sommets inaccessibles et brumeux dont la pénible ascension ne procure que du vertige (R. Van Deyck). La réflexion qui suit est consacrée au rapport entre le Testament et la Farce de maistre Pathelin qui s’en inspire (A. Slerca) ; puis vient une autre étude sur l’imprégnation des huitains scolastiques par le Roman de la rose, étude soulignant plus largement combien la compréhension de Villon ne peut se faire en circuit fermé tant son œuvre se réfère implicitement ou explicitement à la culture littéraire et savante de son temps (J. Taylor). Ce riche fonds culturel est aussi mis en évidence dans la communication suivante qui montre que le public de maître François – auditeurs plus que lecteurs – était nécessairement cultivé et rien moins que marginal pour pouvoir comprendre par exemple tout le sel du Contre-ditz de Franc Gontier qui détruit malicieusement le mythe de la vita rustica chère à Philippe de Vitry puis Pierre d’Ailly pour stigmatiser l’inconduite du gras chanoine Guillaume de Villon (M. Freeman). L’étude suivante se livre à l’examen des interprétations par la critique d’une ballade intitulée des « contrevérités » ou des « paradoxes » (G. Brunelli). Enfin on peut lire une mise au point sur le remploi de Villon par Brecht dans l’Opéra de quatre sous et une comparaison – un peu vaine – entre leur pessimisme respectif et leur vision du monde, à cinq siècles de distance (S. Barello).
La première partie de la publication est plus utile à l’historien, mais elle paraît tronquée puisque J. Monfrin « annonce » dix communications quand le lecteur ne peut en lire que huit... Et sa frustration grandit de voir résumer les deux absentes, sur Commynes et Froissart, en conclusion. La première contribution esquisse une suggestive approche de la place de la mythologie et de l’histoire antiques dans la culture française du XIVe siècle à travers l’Ovide moralisé (entre 1316 et 1328), le Reductorium morale de Pierre Bersuire, le commentaire aux Échecs amoureux d’Évrart de Conty (vers 1400) où la moralisation cède le pas à l’allégorie et où la dimension encyclopédique disparaît au profit d’une approche plus spécifique de la culture antique, à la manière humaniste ignorée de Bersuire. Chez des auteurs comme Machaut, Froissart, Deschamps, les références mythologiques, essentiellement ornementales, dépendent encore beaucoup de l’Ovide moralisé. Du côté des historiens, l’intérêt pour la période antique s’accroît au cours du XIVe siècle comme le reflètent traductions et commentaires d’auteurs anciens et ils s’écartent de l’utilisation romanesque des figures de l’histoire ancienne. Issue du monde lettré et gradué de la chancellerie opposé à celui des cours, une culture humaniste assurément réceptive au modèle italien éclôt en France et n’instrumentalise plus l’Antiquité à des fins morales ou esthétiques, mais 1a considère comme un horizon historique et stylistique en soi (M. Roccati). L’étude suivante porte sur les mutations des écrits et discours concernant la croisade à la cour de Bourgogne des années 1450-1465 : la connaissance géographique et géopolitique progresse et perturbe les lieux communs de l’idéologie de croisade, la réalité historique supplante le référent religieux et cela met en relief l’artifice des exhortations stéréotypées au Voyage de Jérusalem (M. Barsi). Olivier de la Marche est au centre de la communication qui suit. La manière dont il focalise son récit, qui est d’abord son témoignage, fait sa singularité, mais elle n’est que relative si l’on pense à Commynes et l’on peut s’étonner de l’absence de toute référence aux travaux de J. Blanchard sur le genre des mémoires (D. Régnier-Bohler). L’œuvre hagio-historiographique de Jean Bouchet sur les vies de Clotaire et Radegonde est ensuite examinée. Commandée par Charles VIII mais parue seulement en 1518 après une transformation des desseins de l’auteur, elle a une structure double (récit du règne de Clotaire et des saints actes de Radegonde) qui est rapprochée de celle des mémoires de Joinville sur saint Louis ou du Livre des faits et bonnes mœurs du roy Charles V de Christine de Pisan. L’auteur poitevin s’inspire de Cicéron par ses passages rhétoriques destinés à docere et delectare où il prête aux personnages des propos de son propre temps destinés à édifier en particulier les princesses ; sa préférence va aux sources d’époque (Grégoire de Tours, Venance Fortunat et une autre Vita mérovingienne) mais Bouchet romance sans craindre l’anachronisme et son œuvre présente de l’intérêt justement à cause de sa nature hybride. Son idéologie n’est qu’à peine effleurée (le patriotisme poitevin, la place de la reine dans la royauté) par une étude finalement assez décevante eu égard à l’importance de l’ouvrage (G. Bellati). Un autre rhétoriqueur et historien, Jean Lemaire de Belges, retient l’attention de la communication suivante qui étudie plus particulièrement son utilisation de Platina, l’auteur des Vitae pontificum, pour la rédaction du traité De la différence des schismes et des conciles (1511), violente charge anti-pontificale. Si Platina fournit une bonne partie du matériau historique, Lemaire se garde bien de suivre son orientation favorable aux papes (J. Britnell). Le même Lemaire fait l’objet d’une autre étude menée par la récente éditrice de la Légende des Vénitiens (1509), compilation et « narration historiale » composée en fait de plusieurs textes et destinée à montrer la noirceur des ennemis de Louis XII. Le propos reprend en substance la longue introduction précédant l’édition du texte (A. Schoymans). Ensuite vient une communication sur les « événements du jour » (que l’auteur se refuse à appeler « faits divers » pour d’obscures raisons) chez le Bourgeois de Paris et Jean de Roye : on n’y trouve rien de bien nouveau par rapport à ce que C. Beaune ou C. Gauvard (ignorée) ont pu écrire sur le sujet (E. Suomela-Härmä). Pas plus de nouveauté dans la pesante communication consacrée à l’impact des légistes dans l’historiographie française, sujet pourtant intéressant ; elle s’appuie sur des références étonnantes (entre autres Les rois qui ont fait la France) et abuse d’un jargon de provenance littéraire ( « métacommentaire auctoriel » ) tout en s’extasiant devant des évidences ou des situations d’ancienne date (la plena potestas à quoi aspire le roi selon Molinet ou la notion de Couronne : l’auteur a-t-il lu Michel Pintouin ?), sans parler des erreurs chronologiques... (M. Gosman).
Au total, il se dégage un sentiment mitigé de la lecture de cette publication. Très inégales, d’un intérêt historique parfois faible et encombrées pour certaines d’un jargon insupportable, les communications semblent avoir été publiées un peu à la va-vite au point que deux se sont perdues en route et qu’une autre commence en français pour finir en italien ! Pour autant, le principe de rencontres de spécialistes du Moyen Français est à saluer et à cultiver car il permettra d’explorer beaucoup de textes riches et méconnus.
Franck COLLARD.
— Laetitia Le Guay, Les princes de Bourgogne, lecteurs de Froissart. Les rapports entre le texte et l’image dans les manuscrits enluminés du livre IV des Chroniques, Turnhout, Brepols, CNRS éditions, 1998, 259 p. — L’ouvrage de Laetitia Le Guay se situe à la croisée de nombreuses disciplines : la codicologie, l’histoire de la littérature, l’histoire de l’art et l’historiographie. Il s’enrichit de ces approches variées. L’étude des rapports entre le texte et l’image est une entreprise encore trop peu pratiquée comme le souligne à juste titre l’auteur. Elle est pourtant riche d’enseignements, en particulier dans le cas des Chroniques de Froissart.
Les manuscrits du livre IV des Chroniques de Froissart figurent parmi les plus beaux livres peints de la fin du Moyen Âge. Ils ont pourtant fait l’objet d’une attention assez limitée avant la présente étude de Laetitia Le Guay. Ce livre des Chroniques se distingue du reste de l’œuvre de Froissart par son récit. Il évoque la période couvrant les années 1389-1400, une époque de répit au cœur de la guerre de Cent ans. L’auteur s’y passionne pour des épisodes originaux et variés comme le Bal des Ardents ou la folie du roi de France Charles VI. Cet ouvrage de vieillesse offre une plus grande originalité de ton. Froissant demeure fasciné par la société de cour et continue à exalter les valeurs chevaleresques mais il porte désormais un regard désenchanté sur un monde dont il ne cache pas les travers.
L’attention de Laetitia Le Guay s’est portée sur les 21 manuscrits enluminés du livre IV des Chroniques disséminés dans les bibliothèques européennes. Ils présentent de grandes parentés quant à leur origine et à leur illustration. Tous ces ouvrages ont en effet été réalisés en Flandre, en particulier à Bruges, entre 1460 et 1483, pour des membres de la cour de Bourgogne ou des proches comme le roi d’Angleterre Édouard IV, beau-frère de Charles le Téméraire. Ils ont été enluminés par les plus grands artistes du temps comme Guillaume Vrelant, Loyset Liedet ou encore Philippe de Mazerolles. Leur iconographie est plus ou moins abondante mais elle privilégie toujours les mêmes scènes : le Bal des Ardents, la remise d’Isabelle de France à Richard II d’Angleterre ou encore la levée du siège de Nicopolis. Elle témoigne d’un goût de l’histoire chevaleresque et des croisades caractéristique de la cour de Bourgogne.
L’auteur souligne la correspondance profonde qui lie le texte à l’image. Sa démarche est pleinement justifiée par des connaissances historiques solides et un appareil critique très riche. L’ouvrage se termine par un catalogue détaillé des manuscrits et une abondante bibliographie. Ces manuscrits, si peu étudiés, offrent encore de riches perspectives pour les historiens de la fin du Moyen Âge et le livre de Laetitia Le Guay constitue un instrument indispensable et sûr pour une meilleure connaissance de la cour de Bourgogne.
Sophie CASSAGNES-BROUQUET.
— Robert Ducreux, Le médecin radoteur et autres textes, édité par Jean-Michel Roy et Rodolphe Trouilleux, Paris, Honoré Champion, 1999, 384 p., 430 F. — À l’origine de cet ouvrage, il y a l’amusante et fortuite découverte des manuscrits restés inédits d’un avocat au parlement, Robert Ducreux, né en 1717 et mort en novembre 1764. Rédigés au soir de la vie de Ducreux, en 1763-1764, pourvus de l’approbation des censeurs de la Librairie, ces textes ont été retrouvés dans les archives du commissaire enquêteur-examinateur au Châtelet, Thomas Mouricault, parent et exécuteur testamentaire du défunt, qui les réutilisa comme chemises protectrices et porte-documents de ses propres archives (AN Y 14787-14859). Les auteurs de cette édition nous offrent plusieurs textes, dont un sur la qualité de l’air dans les différents quartiers de Paris, dont le médecin radoteur (...) composé de 17 chapitres essentiellement consacrés aux aliments et aux pratiques de consommation, dont enfin un pamphlet tronqué sur le luxe et le crédit. Autour de cet ensemble annoté, figurent des éléments biographiques sur Ducreux, sur le commissaire Mouricault et la présentation d’un autre ouvrage, non restitué ici, portant sur l’éducation. Enfin, les auteurs publient en annexe le testament (22 septembre 1761) et l’inventaire après décès (8 janvier 1765) de Jacques-Louis-Robert Ducreux.
Ces écrits laissent deviner la figure d’un avocat polygraphe, « faiseur de projets », moraliste et contempteur des vices citadins comme le Siècle des Lumières en connut tant. Fils d’un premier valet de chambre du prince de Dombes, issu plus lointainement des couches plutôt aisées de la société rurale picarde (« je suis un paysan », ne cesse-t-il d’affirmer par opposition à des citadins pervertis), intégré dans la bourgeoisie parisienne des maîtres de métiers, des petits officiers roturiers et de la bonne domesticité liée aux milieux courtisans, Robert Ducreux qui fut secrétaire du Comte d’Eu pendant la guerre de Succession d’Autriche, illustre parfaitement cette tentation des lettres qui saisit ses pareils au XVIIIe siècle, au motif de faire œuvre « d’utilité publique », bien qu’il prenne garde de se démarquer des « littérateurs » du Palais-Royal, des boulevards et des « toilettes » (sic) et autres « Rousseau du ruisseau ». Les pages de Ducreux témoignent de la circulation de certains textes canoniques des Lumières auxquels il se réfère (L’esprit des Lois, par exemple ou les œuvres de Rousseau qu’il vitupère), et plus largement de son imprégnation par certains genres comme les récits de voyage et les tableaux sur les mœurs (cf. La qualité de l’air...), comme les topographies urbaines et la littérature médicale (il cite l’Avis au peuple sur sa santé, de Tissot). C’est enfin son ouverture à certains débats du temps qui est sensible : celui sur la mode et le luxe, celui sur l’éducation morale ou sur la surpopulation parisienne, par exemple. Il ressort de tout cela un mélange de nouveautés et de tradition, même si ce qui s’impose avant tout, c’est son attachement à une économie morale ancienne, garante des hiérarchies sociales, des mœurs et du jeu normal des apparences.
Au total, cet ensemble s’avère assez largement dénué d’originalité, ce qui n’est pas forcément inintéressant si l’on veut bien réfléchir aux circulations, à la vulgarisation et au réemploi d’idées, de thèmes, voire de formes littéraires à l’époque des Lumières dans les milieux parisiens de la bourgeoisie des « talents ». L’intérêt de ce type de texte réside justement dans sa capacité à éclairer un univers « culturel », des compagnonnages intellectuels, des « façons de voir le monde ». Or tel n’est pas, malheureusement, le parti pris par les responsables de cette entreprise éditoriale qui ont souhaité mettre à la portée du plus grand nombre, et non des seuls « cercles universitaires », des textes qui, au demeurant, ne sont pas dénués de saveur. À l’exception des pages qui présentent le projet de Ducreux consacré à l’éducation (p. 305-318), rien n’est vraiment fait pour aider à situer le personnage dans son univers socioculturel, pour éclairer véritablement les strates de sa formation intellectuelle et les matériaux qu’il utilise, en un mot pour « éclairer » ses arguments, leur donner une portée intelligible au lecteur d’aujourd’hui. Ainsi, on peut déplorer les lacunes de l’inventaire après décès qui ne détaille pas le contenu exact d’une bibliothèque de 120 ouvrages, mais on aurait aussi pu apprécier ce seul chiffre et situer Ducreux dans une hiérarchie de lecteurs et de possesseurs de livres grâce aux études qui existent déjà... Qui ne possède pas un certain nombre de clefs sur la culture intellectuelle du XVIIIe siècle, sur la République des Lettres au temps des Lumières, sur certains débats de société ne peut apprécier la portée, le caractère stéréotypé ou original des écrits de Ducreux. Sauf à se contenter d’un usage illustratif du texte (en ces temps déjà, on se préoccupait de la qualité de la nourriture...), d’une lecture purement référentielle, bien insuffisante pour l’historien, mais également peu soucieuse du désir de « comprendre » au sens noble du terme qui peut habiter l’amateur, il y a là tous les motifs de la déception. Les éléments biographiques qui sont donnés en « introduction » ne répondent pas vraiment à cette exigence. Certes utiles, ces passages témoignent de l’érudition des auteurs et de leur habileté à retrouver et à manipuler les archives qui permettent de reconstituer un réseau familial et social. Il faudrait néanmoins aller au-delà pour fournir quelques clefs de lecture des textes qui suivent. Ce serait utilement faire œuvre pédagogique, ce serait justifier pleinement le choix d’éditer des manuscrits restés inédits, du fait du décès de leur auteur assurément, du fait de leur absence de nouveauté dans les années 1760 probablement. Il reste qu’il faut saluer les efforts réalisés par les éditions Champion pour éditer des sources et des documents anciens, même si l’on peut regretter que cet effort soit pour partie annulé en raison du prix de vente absolument prohibitif d’un tel ouvrage (430 F).
Vincent MILLIOT.
— D. E Mungello, The Great Encounter of China and the West, l500-1800, Lanham-New York-Boulder-Oxford, Rowman and Littlefield Publishers, 1999, 112 p. — D. E. Mungello découvre la Chine à l’université de Californie de Berkeley lors de son doctorat. Le passé du pays l’enchante de sorte qu’il poursuit ses recherches en Europe, à l’Université Alexander von Humboldt de Berlin et à la Bibliothèque « Herzog August ». Il publie successivement Curious Land et The Forgotten Christians of Xangahou. L’ouvrage présent est un livre sans prétentions, selon l’auteur, destiné aux étudiants. En réalité tout lecteur, curieux des choses de l’Orient, peut en faire son profit grâce à la clarté d’un exposé très nourri.
Mungello, descendant d’immigrés italiens, s’efforce de décrire des deux versants du contact avec l’Occident, l’influence religieuse des Jésuites en Chine et, en retour, les répercussions philosophiques et religieuses sur l’Europe. Le livre atteint quelques temps forts : les efforts des Jésuites pour convenir les grands mandarins et la quête de la vérité chez les philosophes européens, particulièrement chez Leibniz.
Sans s’arrêter aux rivalités entre missions, on peut suivre 1a volonté opiniâtre des Jésuites Ricci et Schall pour convertir les lettrés de la Cour. Au départ, Ricci exerce une véritable fascination sur Xu Guangqi (1562-1633), Li Zhizao (1565-1630) et Yang Tim Gyun (1557-1627). Après leur conversion, ces lettrés se mettent à la critique du bouddhisme et essaient de concilier le con fucianisme avec la doctrine chrétienne. Ils sont non moins admiratifs à l’égard de l’enseignement des mathématiques et de l’astronomie du P. Ricci. Plus tard la pensée devient syncrétique avec un mélange harmonieux, sous les Ming, de la pensée bouddhiste, taoïste et confucéenne (et Le voyage vers l’Ouest). Fin XVIIe et XVIIIe siècles, les disciples des Jésuites n’ont plus le relief d’antan.
Après la conquête mandchoue (1644), la Chine se ferme à l’influence occidentale et se replie sur elle-même dans un réflexe chauvin et xénophobe. Elle se pénètre de sa supériorité acquise dès le XIIIe-XIVe siècle. L’ambassade de Lord MacCartney en décrit des symptômes à un moment où l’Occident perçoit les premiers risques de décadence de l’empire du Milieu.
La qualité des missionnaires dans cette perte d’influence n’est pas en cause. L’Allemand Jean Adam Schelle von Bell (1592-1666) et le Belge Ferdinand Verbiest (1623-1688) président le Bureau d’Astronomie chinois, tenu par les Européens pendant cent cinquante ans. Ces hommes jouent après la conquête mandchoue un rôle essentiel dans la « normalisation » des rapports avec les Chinois.
Toutefois, toutes les tentatives de Schall pour convertir l’empereur échouent malgré d’excellents rapports avec le jeune Shunzhi (1644-1661). Schall incrimine « la faiblesse de la chair » mais ne perçoit pas que la monogamie affaiblirait la diplomatie matrimoniale chinoise.
En considérant le nombre des Jésuites présents en Chine de 1552 à 1800, l’auteur souligne le monopole portugais (314 sur 920) suivi par la présence française (130) et italienne (99). On est étonné de l’absence du chiffre des Jésuites allemands, en raison du décompte difficile, peut-être entre Jésuites allemands et alsaciens.
Le chapitre III énumère les causes de l’hostilité chinoise à la pénétration européenne : l’attachement à la tradition, le développement du néo-confucianisme plus riche que la pensée du maître elle-même, la peur de la subversion associée à des pratiques « magiques », le comportement répréhensif des marchands sur 1a côte Sud-Est... Les Chinois invoquent en outre la construction d’églises en disharmonie avec la géomancie chinoise et le pouvoir de séduction des hommes d’Église sur les femmes chinoises, comme dans les savoureux romans traduits en Pléiade.
L’incompatibilité du christianisme avec la pensée chinoise a trouvé son explication chez deux sinologues européens. Jacques Coernet estime qu’il s’agit d’un conflit de civilisation reposant sur des données linguistiques distinctes. Le Hollandais Eric Zücker, de son côté, pense que le rejet de l’Occident tient à des causes plus historiques : l’assimilation diffuse depuis un millénaire du bouddhisme, l’action trop centralisée des Jésuites agissant dans l’esprit de Contre-Réforme, enfin l’incompréhension totale, côté chinois, du double rôle des Jésuites, comme prêtres et enseignants, difficiles à faire rentrer dans la catégorie des mandarins.
Côté Occident, Mungello énumère les titres du nombre d’ouvrages chinois des plus importants traduits le plus souvent par les Jésuites. Mais son attention se porte surtout sur la personnalité du philosophe allemand Leibniz.
L’environnement de Gottfried Wilhem Leibniz (1646-1716) est favorable à l’influence chinoise. Le Grand Électeur de Prusse Frédéric-Guillaume (1640-1688) songe à fonder une Compagnie des Indes orientales. Des pasteurs de la Cour, tel Andreas Müller (1630-1694) pensent avoir trouvé la clef du déchiffrement du chinois (Propositio super clave sua sinica). Naïveté, charlatanisme ? On ne saurait dire.
Dans ce contexte, Leibniz s’enthousiasme pour la question chinoise et le confucianisme. Véritable polygraphe il explore la philosophie et les mathématiques de la Chine, écrit une histoire de la maison de Brunschwig, dirige la bibliothèque du prince Auguste à Wolfen-Bütel, suit les progrès de l’exploitation minière dans le Karz, s’entremet dans les pourparlers entre catholiques et protestants et invente, tel Pascal, la machine à calculer.
Étudiant le chinois à partir du dictionnaire confectionné par Mei Yingzao (1570-1615), Leibniz concentre son raisonnement sur les 214 racines de la langue et pense en trouver l’explication ultime. En 1697, il publie Les dernières nouvelles de Chine et reconnaît la supériorité de la philosophie chinoise dans la vie quotidienne. Il va jusqu’à suggérer l’envoi en Europe de missionnaires chinois pour enseigner la philosophie « naturelle ». Les propositions peuvent faire sourire à moins que nous soyons arrivés à ce stade avec le rayonnement ambigu des Tibétains.
Les connaissances de Leibniz, très réelles, s’abreuvent aux sources de la correspondance du P. français Joachim Bouvet (1656-1730) véritable envoyé de Louis XIV. Grâce à cette correspondance Leibniz met sur pied un nouveau système de calcul, le système binaire opposé au système décimal. Le P. Bouvet confirme les recherches en harmonie avec le Livre des Correspondances chinoises. À partir de là Leibniz établit des hexagrammes (64 combinaisons divinatoires chinoises) que seuls des sinisants peuvent suivre (p. 71) ?
Des planches et des photos illustrent agréablement l’ouvrage. Elles montrent l’influence de la peinture européenne sur la peinture religieuse chinoise et vice versa.
Arrivé à ce stade, il faut pourtant souligner que la documentation de Mungello est unilatérale. Elle ne prend en compte que les écrits presque exclusivement anglo-saxons. On peut regretter l’absence de toute référence à des auteurs classiques français tels Étiemble ou même Alain Peyreffitte.
Outre la philosophie, les religions et la peinture, on aurait aussi aimé l’évocation des courants maritimes et la nature des échanges non spirituels. D’autre part, la pensée des physiocrates symbolisée par la pagode de Chanteloup est à peine esquissée. On ne trouve pas non plus mention des « chinoiseries » tels les jardins chinois, puis anglais, implantés en France (Ermenonville). Rien non plus sur la musique européenne adaptée à l’oreille chinoise que France-Musique nous a présentée il y a bien longtemps déjà.
En somme l’ouvrage de Mungello, pour intéressant qu’il soit, mérite d’être complété par les synthèses de Michel Devèze, L’Europe et le monde à la fin du XVIIIe. On y trouvera résumé en une cinquantaine de pages les compléments à la dissertation de Mungello, le commerce de Canton (Dermigny), la formation de l’esprit philosophique (V. Pinot), l’influence de l’Orient en littérature (P. Martino).
Francis KOERNER.
— Alan R. H. Baker, Fraternity among the French Peasantry. Sociability and Voluntary Associations in the Loire Valley, 1815-1914, Cambridge Studies in Historical Geography, Cambridge University Press, 1999, 373 p. — Enseignant la géographie historique à Cambridge, Alan Baker s’intéresse depuis 1980 au Loir-et-Cher. Ce département, à la charnière entre France du Nord et France du Sud, a été l’objet de recherches historiques importantes (G. Dupeux, R. Dion et J. Vassort) mais le thème des associations a été délaissé, ici comme ailleurs. L’ouvrage commence par une présentation de l’historiographie et des théories sur les associations, utilisant les travaux anglo-saxons et français. La bibliographie est large et la mise au point intéressante. Toutefois il est difficile de comprendre pourquoi le livre d’Eugen Weber est encore la référence obligée alors que la critique de ses méthodes et de ses conclusions simplistes a été faite depuis longtemps, tant par les Anglo-Saxons que par les Français. A. Baker lui-même souligne que ce travail repose plus sur des anecdotes que sur une analyse solide, et pourtant tout son chapitre 3 est construit en réponse à l’argumentation de Weber.
S’appuyant sur un dépouillement sérieux des archives, A. Baker décrit successivement et méthodiquement les types d’associations volontaires : assurances pour le bétail, sociétés de secours mutuel, sapeurs-pompiers, syndicats antiphylloxera et syndicats agricoles. Pour chaque catégorie, nous suivons leur développement, leur localisation (cartes), leurs fonctions et leurs membres. Il apparaît ainsi que loin de pénétrer dans les mœurs paysannes au début du XXe siècle comme on le disait, les associations ont éclos tout au long du XIXe siècle pour atteindre en Loir-et-Cher (300 communes) le nombre de 600 en 1914. Trois temps forts de création se dégagent : les années 1840-1860 où naissent les sociétés de pompiers, de secours mutuels et les assurances pour bétail ; les années 1880 avec les syndicats ; enfin, de 1900 à 1914, se créent 60 % de ces 600 associations, avec un rayonnement géographique croissant. Les notables sont souvent à l’origine de ces sociétés, avec le soutien de l’Église, afin d’encourager l’ordre social. Mais elles ne peuvent vivre qu’avec un bon nombre d’adhérents, aussi les paysans jouent-ils forcément un rôle important et sont impliqués dans la gestion.
Leur localisation est très inégale. Elles se concentrent dans la vallée de la Loire, celle du Cher, la petite Sologne et la petite Beauce, le nord et le sud du département en ayant peu. Cette géographie ne peut se justifier totalement par des raisons économiques. Ainsi, la carte des assurances pour le bétail ne coïncide pas avec celle de la densité du cheptel. L’auteur avance d’autres facteurs explicatifs. Le Val de Loire, site privilégié des sociétés, est très marqué par un esprit d’association que l’on retrouve aussi en amont et en aval (études de J. Vercherand et J.-L. Marais). Elles sont plus nombreuses là où l’habitat est plus dense, groupé, en particulier dans les villages de vignerons où le républicanisme s’implante précocement. Les temps forts de création répondraient donc à des causes politiques et sociales ainsi que l’a montré P. Goujon pour le Mâconnais. A. Baker souligne le parallélisme de ce développement avec celui des pouvoirs des municipalités, de la démocratie, et avec le déclin de l’emprise de l’Église, mais cette dernière hypothèse nécessiterait une étude plus précise du catholicisme dans le département car il ne faut pas négliger ses efforts pour créer des confréries religieuses.
Selon l’auteur, l’émergence de ces associations volontaires dans la France rurale n’est pas seulement une forme de gestion des risques. Elles encouragent les paysans à croire en leur aptitude à contrôler leur propre vie et elles contribuent ainsi à la politisation. Cet ouvrage comble une lacune sur un sujet mal connu et son interprétation de l’attitude de la paysannerie s’inscrit bien dans le courant actuel qui abandonne les stéréotypes des paysans routiniers pour aboutir à des analyses nuancées.
Nadine VIVIER.
— Carolyn A. Conley, Melancholy Accidents. The Meanings of Violence in Post-Famine Ireland, Oxford, Lexington Books, 1999, 250 p. — Déjà connue pour sa passionnante monographie du crime et de la justice criminelle dans le Kent à l’époque victorienne, Carolyn Conley livre maintenant, avec cette étude sur la violence en Irlande dans la seconde moitié du XIXe siècle, un ouvrage tout à fait représentatif des tendances actuelles de l’historiographie anglo-saxonne en la matière.
Le choix même du champ d’observation n’a guère besoin de se justifier : entre 1866 et 1892, l’Irlande, en proie aux multiples problèmes de la lutte pour le Home Rule, de la guerre agraire, etc., passe pour une terre où la violence est consubstantielle à la nature humaine, où, comme le dit un des criminels évoqués dans l’ouvrage, « il n’y a pas de justice » (p. 159). Aux yeux des Britanniques, l’Irlandais se résume à la caricature du « Paddy » trapu, passant son temps à boire et à se quereller.
Le but de l’ouvrage est, bien sûr, de confronter ces stéréotypes aux réalités des archives, par ailleurs souvent lacunaires, du fait de l’incendie des archives nationales irlandaises en 1922. De fait, le matériau principal consiste en les archives criminelles des quatre seuls comtés (Cavan, Kilkenny, Limerick et Roscommon) pour lesquels elles étaient complètes. Il va cependant au-delà : pour Carolyn Conley, il s’agit d’étudier les circonstances qui entouraient les actes de violence criminelle et d’en déterminer leur « signification ». Nous sommes là au cœur de la problématique la plus utilisée aujourd’hui : une approche anthropologique de la violence, de sa place dans les sociétés et du rapport que les individus pouvaient avoir à elle. Le plan de l’ouvrage est thématique, abordant tour à tour les différents types de violence (collective, familiale, sexuelle, religieuse, politique), puis les réactions de la justice.
Le résultat est un travail dense et un ouvrage de valeur. Il est aussi nourri d’une multitude de faits, affaires criminelles souvent dénuées de véritable importance pour quiconque d’autre que leurs protagonistes, mais qui sont autant de vignettes dont la juxtaposition donne une vue d’ensemble suggestive. C’est là une des méthodes préférées des historiens anglo-saxons – rendre le vécu, l’ « expérience » des individus –, même si le lecteur français regrettera la rareté des synthèses véritables. Melancholy Accidents ouvre aussi des perspectives nouvelles : ainsi la rareté, que l’étude met en évidence, de la violence extrême, c’est-à-dire de l’homicide (un point qui avait déjà été relevé par Mark Finnane), qui apparaît moins fréquent qu’en Grande-Bretagne ; c’est aussi la rareté, relative cette fois, de la violence « politique », même aux temps les plus forts de la guerre agraire. On constate, en revanche, que la violence constitue une caractéristique courante de la vie quotidienne, qu’elle imprègne les rapports entre membres d’une même famille, entre amis ; elle est une des choses de la vie, que les gens considèrent avec fatalité, et dont ils acceptent toutes les conséquences possibles, fût-ce les blessures ou la mort. Pour citer Carolyn Conley, « les homicides et les agressions... étaient rarement prémédités et étaient généralement considérés comme le résultat regrettable d’émotions compréhensibles » (p. 83) ; c’est d’ailleurs la signification même de l’expression qui sert de titre à l’ouvrage, « melancholy accidents », c’est-à-dire « des accidents regrettables ».
Cette violence s’avère extrêmement archaïque, à l’image, en fait, de la société irlandaise dans son ensemble : c’est une violence réactionnelle, souvent spontanée, marquée par la fréquence des rixes collectives. Celles-ci constituent d’ailleurs une forme très prisée de passe-temps (ce que Carolyn Conley appelle la « violence récréationnelle »), agissements qui ne manquaient pas de surprendre, voire de scandaliser, les Britanniques qui en étaient témoins dans les quartiers irlandais de Liverpool, Londres ou Glasgow... Quant à la justice, elle semble avoir très largement partagé l’attitude tolérante, ou compréhensive, des Irlandais en général face à la violence, comme on peut en juger devant la faible proportion de condamnations sévères : neuf mois de prison pour coups et blessures étaient considérés comme « une lourde peine » (p. 145).
En bref, si, au terme de cette étude, nous en savons beaucoup plus sur les attitudes des Irlandais face à la violence, et les multiples fonctions qu’ils pouvaient lui donner, il n’est pas certain que les stéréotypes aient été détruits...
Philippe CHASSAIGNE.
— Daniela Adorni, Francesco Crispi, Un progetto di governo, Castello, Leo S. Olschki, 1999, 435 p. — Des « grands hommes » de l’Italie unifiée, Crispi est probablement l’un de ceux qui prêtent le plus à des interprétations diverses, voire à des polémiques : du jeune garibaldien, participant à l’expédition des Mille, au vieil homme d’État, réformateur avisé aux ambitions coloniales ruineuses, il existe non pas un mais des Crispi. Expulsé du Panthéon par la défaite d’Adoua et un nationalisme populiste de mauvaise réputation, Crispi méritait un examen complet de ses idées, autant que de sa vie. La biographie de Daniela Adorni doit donc être saluée à plus d’un titre, tout d’abord parce que dans sa forme – une biographie intellectuelle – ce travail participe du renouveau du genre biographique dans la péninsule, ce que souligne d’ailleurs son préfacier, le Pr Nicola Tranfaglia. Il ne s’agit toutefois pas d’une biographie classique et linéaire : c’est moins le personnage que son œuvre administrative et politique, ainsi que les idées qui y ont présidé, qui sont examinées. On ne trouve donc pas, hélas, de références au premier Crispi, et la conversion monarchiste du jeune mazzinien ne fait l’objet que de quelques allusions dans le premier chapitre.
Dans une première partie, D. Adorni se penche sur les grands chantiers politiques entrepris par Crispi : la réforme de l’État italien et l’affirmation de son autorité, tant à l’extérieur de la péninsule qu’au sein même d’un pays encore partagé entre deux souverainetés, celle du roi et celle, immatérielle, du souverain pontife. Ainsi, dans le premier chapitre, on le voit lutter pour une « monarchie démocratique » (p. 96, citant un discours de février 1871), fondée sur « l’élargissement du suffrage, le scrutin de liste, l’indemnité parlementaire et l’incompatibilité des mandats » (p. 17), garanties d’un fonctionnement correct du système parlementaire. D. Adorni consacre ensuite deux chapitres très éclairants à la politique extérieure. Elle y trace, non sans une certaine complaisance par endroits, le portrait d’un Crispi, champion d’une politique de « grandeur nationale » à l’italienne. Du reste, on a, dès 1880, un aperçu des ambitions de cette politique, quand elle cite un discours du 15 mars (p. 160) évoquant « l’homme de génie » qui saura donner à l’Italie « non seulement la puissance, mais les signes extérieurs de la puissance ». Confronté à la « Question romaine », la stratégie de Crispi fut simple : affermir l’autorité royale en marquant, non sans une certaine brutalité à l’occasion, la laïcité de l’État italien, ainsi que son autorité face à un magistère pontifical encombrant. Convaincu par ailleurs de l’impossibilité d’une transaction avec le Vatican, c’est vers un diktat plutôt que vers un compromis que Crispi s’oriente. Concernant la place de l’Italie au sein du concert européen, entre alliés et amis, D. Adorni se livre, en quelque sorte, à une histoire mentale de la Triplice et développe la conception qu’avait Crispi de la diplomatie de « la plus petite des grandes puissances » : une « nation armée » (p. 166) au service de l’idée nationale plutôt que la complice d’une « nouvelle Sainte Alliance » (p. 200). Toutefois, celui qui s’était rêvé un Bismarck italien n’en eut que la volonté, non les moyens. La seconde partie, consacrée à la question sociale, s’apparente à un bilan des méthodes crispiennes de « démocratie dirigée » (p. 338), c’est-à-dire un jacobinisme à l’italienne, appliqué au « laboratoire sicilien » (p. XIX). Il s’agit de transposer, dans la réalité italienne, ce projet de gouvernement, et D. Adorni montre bien les deux versants de cette politique : la vocation sociale (avec notamment l’ambition de créer un véritable système d’assurance) et son pendant policier (en particulier avec l’élaboration de la loi de sécurité publique de 1887). Dans un pays quasiment neuf, politiquement immature, Crispi a tenté d’harmoniser le droit et la loi, de redéfinir l’équilibre des pouvoirs... mais la passion de l’ordre a fini par l’emporter sur l’ardeur réformiste.
Par les nombreuses citations de textes parlementaires et écrits personnels, ce travail – qui s’appuie sur une vaste bibliographie – constitue une plongée dans l’univers politique italien postrisorgimental, ainsi qu’un bel exemple d’éloquence politique, sujet d’actualité après les colloques organisés à Nanterre en 1998 et à Rome en 1999. On regrettera peut-être l’absence de conclusion, qui aurait été l’occasion d’un éclairage plus intime, mais Daniela Adorni n’en a certainement pas fini avec Francesco Crispi.
Gilles FERRAGU.
— Edward J. Renehan, Jr., The Lion’s Pride : Theodore Roosevelt and his Family in Peace and War, New York, Oxford University Press, 1998, 289 p. — Si l’on excepte Theodore Roosevelt and the British Empire de William N. Tilchin, paru en 1997, la mode outre-Atlantique depuis quelques années semble être aux biographies héroïques du premier Roosevelt, comme si l’on n’avait plus rien à dire sur son action politique et diplomatique, comme si le Roosevelt intime fascinait davantage aujourd’hui que l’homme d’État.
The Lion’s Pride : Theodore Roosevelt and his Family in Peace and War d’Edward J. Renehan, Jr. confirme la tendance. À vrai dire, la dimension épique du personnage se prête aisément à l’exercice hagiographique de la biographie populaire. Le livre est essentiellement consacré aux années de guerre, de 1914 à 1918, avec quelques retours en arrière destinés à éclairer la personnalité de l’ex-président qui deux ans plus tôt avait tenté de retrouver la Maison-Blanche. Ses relations avec sa famille, et plus particulièrement ses enfants, sont au cœur de l’ouvrage. Renehan retrace le parcours de ces derniers et souligne combien les quatre fils de Theodore Roosevelt surent, leur vie durant, égaler le patriotisme et l’héroïsme de leur illustre père.
Un livre tout à la gloire – certes justifiée – d’une famille célèbre, foisonnant de détails puisés aux meilleures sources primaires, mais, partant, d’un intérêt plus anecdotique qu’historique et politique.
Serge RICARD.
— Alain Le Pichon, Aux origines de Hong-Kong, Paris, L’Harmattan, 1998, 602 p. — Le sous-titre de l’ouvrage « Aspects de la civilisation commerciale à Canton : le fonds de commerce de Jardine, Matheson & Co 1827-1839 » renseigne mieux le lecteur sur la teneur précise du livre. Il s’agit donc d’une monographie consacrée aux débuts d’une Compagnie de négoce promise à un grand avenir et à un rôle important dans la naissance de Hong-Kong. La « civilisation commerciale à Canton » n’y est abordée que sous cet angle. Du reste, l’utilisation exclusive de sources occidentales ne permettrait pas d’embrasser avec assez d’objectivité le commerce cantonnais au sens large.
L’étude détaille très clairement les activités de Jardine & Co et les bases d’un développement spectaculaire : l’ample réseau de correspondants, unis par les liens personnels tissés par les associés, la circulation des marchandises, le financement complexe et problématique des activités de négoce et la myriade des problèmes techniques liés au transport des marchandises entre l’Inde, l’Angleterre et Canton. Le négoce de l’opium, s’il représente le principal pourvoyeur de bénéfices, ne doit pas faire oublier le thé (à partir de 1734), l’indigo, les tissus...
Le plan de l’ouvrage permet de mener de front l’examen du détail de l’organisation de Jardine & Co et les changements considérables des activités intervenus dans le contexte tourmenté de la dissolution de la Compagnie anglaise des Indes Orientales (1834), et du déclin du système du Cohong à Canton. Pour résumer, partant d’un rôle de simple courtier travaillant à la commission, la firme a très largement élargi ses activités. Elle a su se transformer, en créant sa propre flotte de commerce, et en se réorganisant de l’intérieur en différents services spécialisés.
La démarche de l’auteur est intéressante car elle prend à contre-pied les travaux précédents qui n’utilisaient le très riche fonds d’archives de Jardine & Co, conservé à la bibliothèque de Cambridge, que pour illustrer les visées politiques de la Grande-Bretagne en Extrême-Orient. Au contraire, Alain Le Pichon n’évoque les pressions exercées par Jardine & Co pour l’ouverture forcée du marché chinois qu’après avoir fait accéder le lecteur à la compréhension globale de la logique inhérente au fond de commerce.
Ce qui, dans un second temps, permet de souligner la continuité entre la lutte menée par Jardine & Co contre le Monopole de la Compagnie des Indes orientales au nom de la liberté du commerce, et, une fois celle-ci dissoute, les efforts pour présenter au public anglais la Chine elle-même, et son gouvernement, comme le tout dernier obstacle à cette liberté.
Particulièrement éclairante à propos de l’action menée en direction de l’opinion publique anglaise est l’analyse par l’auteur, avec la finesse que lui permet son empathie avec son rédacteur, de l’opuscule intitulé « l’État actuel et l’avenir du commerce britannique avec la Chine », publié par James Matheson en 1836. Livre important, bien que tombé dans l’oubli, dans la mesure où il a contribué à forger en Occident une certaine image de la Chine et des Chinois.
L’auteur est donc parvenu, par le détour de cette dense monographie, à démontrer quelle logique proprement commerciale se trouve à l’origine du virage de la politique anglaise face à la Chine à la veille de la première guerre de l’opium.
On est bien là aux origines de Hong-Kong.
Xavier PAULèS.
— L. J. Niinistö, Paavo Susitaival 1896-1993. Aktivismi elämänasenteena (Paavo Susitaival 1896-1993. Une vie dédiée à l’activisme), Helsinki, Suomen Historiallinen Seura, 1998, 256 p. — La biographie fait un retour en force dans la production historique finlandaise alors qu’elle avait connu, comme presque partout en Europe, un reflux momentané. Il s’agit parfois de combler les vides laissés par l’histoire structurelle en apportant des nuances aux grands modèles esquissés dans les années 1960-1970. Mais dans certains cas, c’est la volonté de revanche de l’histoire traditionnelle qui l’emporte. La biographie sert alors à réhabiliter non seulement un personnage mais une certaine vision de l’évolution des sociétés. Il semble que l’ouvrage de L. J. Niinistö se situe dans ce dernier courant. Cela ne lui retire pas son intérêt mais en relativise la portée. Paavo Susitaival n’est pas en effet un personnage anodin, mais l’un des chefs du mouvement IKL, qui représente aux yeux de nombreux Finlandais une extrême droite fascisante. Le peindre sous des traits plutôt sympathiques relève donc d’une démarche risquée, quels que soient par ailleurs les efforts d’objectivité de l’auteur. Sur ce point, Martti Ahti, un autre spécialiste de l’activisme finlandais, avait pris davantage de recul.
Le livre repose en tout cas sur une documentation sérieuse : des sources primaires variées quoique entièrement finlandaises, une bibliographie de 224 ouvrages, 8 maîtrises, 12 entrevues avec des témoins et de nombreuses photographies de qualité. L’auteur dispose donc d’un socle acceptable pour son argumentation, surtout si l’on prend en compte le fait que Susitaival (alias Sivén) n’a jamais été un acteur politique de tout premier plan, en dépit de sa notoriété.
Le plan adopté, très classique, est d’ordre chronologique. Il décrit en 13 chapitres les principales phases de la vie du personnage. Né en 1896 dans une famille très politisée (sa mère, Siiri Blomstedt, est une nationaliste convaincue, et son père, Valter Osvald Sivén est l’un des hommes en vue du mouvement indépendantiste après 1905), le jeune Paavo Sivén épouse très vite les convictions de ses parents qui ont sur lui une énorme influence. Pendant la première guerre mondiale, seule une santé fragile et l’autorité paternelle l’empêchent de partir en Allemagne rejoindre les quelques milliers de Jäger combattant aux côtés de l’armée allemande contre la Russie. Il participe néanmoins à l’activité souterraine du mouvement en Finlande même. En 1917, il monte avec Elmo Edvard Kaila, un activiste des plus résolus, une sorte de société secrète agissant sous le couvert d’une pseudo-entreprise forestière. Son but est de lutter contre la menace de révolution sociale et de chasser l’occupant russe. Il tisse en Carélie du Nord un réseau de plusieurs centaines d’hommes décidés qui participent au début 1918 à la guerre civile contre les Rouges. Sivén est alors nommé capitaine à la tête d’un commando de 76 hommes se déplaçant le long du front sud-oriental. En octobre 1918, il occupe son premier poste d’officier de carrière à Mikkeli quand il apprend le décès tragique de son père (on a parlé souvent d’un suicide à connotation politique). Cette épreuve ne fait que le renforcer dans ses choix, d’autant que l’on craint à l’époque un second soulèvement ouvrier. Bien qu’en apparence il se consacre à des tâches professionnelles (il est adjoint du chef d’état-major Wikama pour l’instruction militaire), il reste en contact étroit avec les milieux activistes, en particulier son frère Bobi. Or, celui-ci participe à toutes les tentatives de conquête de la Carélie orientale. Mais, s’étant heurté début 1921 à la volonté gouvernementale de faire respecter la paix de Tarttu, il se suicide. Révolté par ce nouveau drame, P. Sivén abandonne son poste et tente de continuer son œuvre, ce qui lui vaut un peu plus tard des ennuis avec sa hiérarchie. Il quitte l’armée finlandaise en mars 1921 et part pour l’Allemagne où, avec l’aval du général von der Goltz, il organise des cours clandestins pour officiers. Revenu en 1922 en Finlande, il entre au service des Gardes civiques, organisation paramilitaire semi-officielle issue des volontaires blancs de 1905-1906 et 1917-1918. Il s’y occupe de formation, avec l’appui bienveillant du général Malmberg, le chef suprême des GC. Il conserve cette fonction durant dix ans, à l’exception d’un nouveau séjour allemand en 1925. Vers la fin des années 1920, ses opinions prennent un tournant de plus en plus radical (il « finnise » par exemple son nom par conviction nationaliste). Contestant la politique gouvernementale qu’il juge trop favorable aux Rouges, il accueille avec enthousiasme le mouvement ultra-conservateur de Lapua. En 1932, il connaît la célébrité à la fois comme promoteur d’une campagne anti-maçonnique (il accuse à tort deux hauts fonctionnaires de couvrir une sombre affaire de déterrement de cadavres par solidarité avec les Loges) et comme animateur, avec d’autres officiers d’extrême droite, du putsch de Mäntsälä, réprimé par le gouvernement et l’armée. La première affaire tourne à sa confusion ; il y gagne le surnom de Hukkareissu – Fausse route – qui lui collera à la peau jusqu’à sa mort. Dans la seconde affaire, il semble avoir dès le départ considéré le soulèvement comme prématuré mais il ne s’en désolidarise pas au moment de son procès, ce qui lui vaut d’être rayé des cadres et emprisonné quelques mois. À sa sortie de prison, Vilho Annala le fait entrer à la direction d’IKL – Ligue patriotique populaire –, une formation d’extrême droite issue du mouvement de Lapua et qui se déclare sans ambage admiratrice du fascisme. Il élabore pour elle un projet de statuts inspirés de ceux du NSDAP ; il préconise aussi l’adoption du salut hitlérien et le port d’un uniforme distinctif. Il tient de nombreuses réunions publiques à travers toute la Finlande. Ses propos incendiaires, calqués sur la ligne dure qu’il préconise, le rendent très populaire auprès des jeunesses du mouvement. Mais ses dirigeants, partisans d’une stratégie légaliste, s’inquiètent à plusieurs reprises de cet activisme trop voyant. Susitaival publie à cette époque de très nombreux articles et chroniques dans lesquels il exprime sa détestation de l’Union soviétique et de l’Angleterre ainsi que son admiration pour les États du Pacte anti-komintern (avec quelques réserves concernant l’Allemagne, décrétée toutefois meilleur allié potentiel de la Finlande). Il est également l’auteur de récits épiques de la guerre civile où se déploie le culte du baroudeur héroïque. Élu député de Carélie en 1939, il se signale par ses attaques obsessionnelles contre les franc-maçons et le gouvernement accusé de laxisme vis-à-vis de l’Union soviétique. Il est bien sûr très déçu du Pacte germano-soviétique qui l’incite à redoubler ses appels à une accélération des travaux de défense. Quand la Guerre d’hiver éclate, il est envoyé comme officier dans le Kainuu. À la tête du groupe « Susi » (en finnois, le Loup), il mène des raids commandos le long du front Nord et contribue à la prestigieuse victoire de Suomussalmi (dont il n’aura par la suite de cesse de s’attribuer le mérite contre le « héros » officiellement reconnu, le général Siilasvuo). Durant la Paix intermédiaire, il est réaffecté dans l’armée d’active et démissionne du Parlement. Il fait alors partie de ceux qui considèrent la reprise des hostilités comme inévitable. La Guerre de continuation lui donne l’occasion de se battre à nouveau pour la Grande Finlande. Il participe, à la tête de son régiment, aux combats pour la prise de Pétroskoï en Carélie orientale. Malgré des démêlés avec son supérieur hiérarchique, il devient en novembre 1941 gouverneur militaire de cette ville, avant d’être nommé en janvier 1943 à la tête de l’agence de propagande de l’Armée de Carélie du Nord. Il voit cependant ces affectations comme une demi-disgrâce par rapport aux officiers du front. Jusqu’au bout, il reste opposé à une paix séparée avec l’URSS. Si bien que fin 1944, il est victime non seulement des réductions drastiques d’effectifs dans l’armée finlandaise, mais aussi de son passé politique. Rendu à la vie civile, il dispose d’une toute petite retraite qui l’oblige désormais à vivre de sa plume. Il écrit pendant quarante ans de nombreux ouvrages de littérature militaire (dont sa propre version de Suomussalmi) et d’histoire. Il milite activement dans les mouvements d’anciens combattants. Sur le plan politique, il n’est plus très actif mais ne renie rien de son passé. Il affirme à tous les journalistes et historiens qui viennent l’interviewer jusqu’à sa mort, en 1993, qu’il est resté fidèle à ses options de jeunesse.
Le récit de L. J. Niinistö, relativement alerte, retrace donc de manière précise l’itinéraire du personnage. Il éclaire même des épisodes marquants de son existence, comme ses liens avec Kaila, son attitude hésitante au moment du putsch de Mäntsälä ou sa contribution véritable à la victoire de Suomussalmi. Il a aussi la prudence de ne pas masquer les circonstances où Susitaival est très peu à son avantage. Pourtant, certaines démonstrations laissent une impression plus mitigée. Pourquoi vouloir faire de Susitaival une sorte de visionnaire lucide des rapports internationaux, en particulier du devenir de la Russie soviétique ? Il ne mérite à l’évidence pas tant d’honneur car on ne saurait confondre son hostilité systématique au grand voisin (qu’il soit russe d’abord, puis soviétique) avec je ne sais quelle préscience de l’évolution historique. De même, le fait d’avoir pris quelquefois ses distances avec l’Allemagne hitlérienne ne peut pas être attribué uniquement à du réalisme politique, puisque ces accès de relative lucidité sont d’abord à mettre au compte d’un nationalisme exacerbé, plus proche du mythe que de la réalité. Nous sommes prêts à concéder à L. J. Niinistö que Paavo Susitaival n’était ni un criminel, ni une crapule, ni un lâche et qu’il faisait preuve parfois d’une touchante humanité, mais l’extrémisme de ses positions, l’étroitesse fréquente de ses points de vue et ses échecs multiples en firent non seulement un piètre politique mais un exemple à ne pas suivre pour ses contemporains.
Maurice CARREZ.
André Rauch, Le premier sexe. Mutations et crise de l’identité masculine, Paris, Hachette-Littératures, 2000, 297 p. — Dans ce livre, défini comme une anthropologie de la virilité, André Rauch se penche sur les modifications du rôle, du statut et de l’image de l’homme dans la société du XIXe siècle après que la Révolution a bouleversé les repères de l’ancienne société. D’emblée, il pose l’affirmation d’une mutation capitale de l’identité masculine, estimant que la domination masculine sort de la révolution « altérée de manière irréversible ». Il fait débuter cette rupture avec le déni de la sexualité royale suivi du parricide du roi, ce qui implique une double conséquence : l’absence des Pères fondateurs et la fraternité des hommes. André Rauch, historien des loisirs et des pratiques sportives, donne ainsi au corps et à la sexualité une importance primordiale dans les fondements de la virilité et dans les changements premiers qui l’affectent. « Rien de plus naturel pour préserver une différence sociale que de la fonder sur le corps. » Dans un premier temps, l’idéal du soldat-citoyen et celui de « la belle mort » permettent de refonder l’identité masculine dans la violence de la guerre et les représentations de courage et de souffrance que le combat d’homme à homme engendre. Pour l’historien, cette réinvention de la virilité et la profonde misogynie qui l’accompagne suffisent à expliquer la relégation des femmes dans l’espace privé. André Rauch ne se revendique en effet d’aucune méthode ni épistémologie particulières et il ne sera pas question de la construction de l’identité masculine dans ses rapports avec l’autre sexe et dans l’historicité de ses réajustements permanents. André Rauch procède, au contraire, par grandes étapes, celle essentielle de la Révolution, « en imposant l’égalité, en s’attaquant au droit des pères, la Déclaration des droits de l’homme a ébranlé la hiérarchie ancienne et fondé la nouvelle société ». Or, le Code civil, selon l’auteur, ne rétablit pas cette autorité paternelle dans sa plénitude parce que l’État, s’interposant entre les enfants et le père, réduit les prérogatives de ce dernier. La famille, le foyer deviennent pourtant un lieu essentiel où l’homme, père et époux, puise sa force pour affronter le monde et André Rauch défend l’idée que non seulement c’est l’homme qui devient tributaire de sa femme – son épouse est la gardienne de son foyer qui lui garantit une assise sociale – mais qu’ainsi « se façonne une tendresse pour les femmes qui interdit tout arbitraire à leur égard ». Sous la plume de l’auteur, la minorisation majeure de l’épouse dans le Code civil, son incapacité civile et son assujettissement au sein du foyer, apparaissent comme complémentaires des contraintes nouvelles qui pèsent sur l’homme. Celui-ci doit, en effet, dorénavant faire la preuve constante de ses compétences, intérioriser le sens du devoir – ce que l’école lui apprend –, prouver sa virilité tout en contrôlant sa sexualité, au moins dans le cadre du mariage. André Rauch pose l’hypothèse qu’à la campagne, cette limitation de la liberté sexuelle se traduit par la compensation symbolique d’une lutte pour la terre et de la production de richesses nouvelles. De même, initiative personnelle ou affranchissement des habitudes établies y deviennent des signes d’audace et des formes actualisées de la virilité à laquelle le sport et les loisirs assignent, pour les ruraux comme pour les citadins, bourgeois surtout, de nouveaux critères. Enfin, par le canal des loisirs, la domination masculine se transforme lentement mais sûrement, devenant plus douce pour les femmes grâce, par exemple, à la naissance du flirt.
Le livre est ainsi traversé par cette idée d’une linéarité dans l’évolution du pouvoir masculin, celle d’une altération irréversible de la domination masculine depuis la Révolution. Cette idée est pour le moins problématique, à la fois parce qu’elle efface la complexité des stratégies de pouvoir des hommes et des femmes qui traversent toutes les relations sociales et politiques et qu’elle masque les réajustements continus dans la construction de la place de chaque sexe qu’implique le face-à-face hommes/femmes avec ses enjeux politiques que l’auteur ne prend jamais en compte. D’une manière très optimiste, André Rauch décrit une société qui marche vers l’harmonie entre les sexes, gommant largement les différences sociales, parlant de L’homme (et de La femme) et finalement se référant plus au genre comme reflet d’une réalité biologique première que comme discours sur la différence des sexes.
Nicole EDELMAN.
— Harry Roderick Kedward (traduction Muriel Zagha), À la r