Revue historique
P.U.F.

I.S.B.N.9782130517634
312 pages

p. 83 à 108
doi: 10.3917/rhis.011.0083

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n° 617 2001/1

2001 Revue historique

Politisation et intégration nationale en Italie : les campagnes toscanes des années 1860

Gilles Pécout Gilles Pécout est maître de conférences en histoire contemporaine à l’École normale supérieure (Ulm). Auteur d’une thèse consacrée à la politisation des campagnes toscanes de 1859 à 1912, en cours de publication à l’École française de Rome, il a publié Naissance de l’Italie contemporaine, Paris, Nathan, 1997, et prépare une biographie de Cavour pour les Éditions Fayard. Ses recherches actuelles portent sur l’histoire sociale politique et culturelle de la Méditerranée et de l’Europe méditerranéenne depuis le XIXe siècle (France, Italie et Grèce).
Comment les paysans italiens, notamment toscans, ont-ils appris la politique au XIXe siècle dans le cadre du nouvel État unifié ? Le problème est étroitement lié à l’histoire de l’unification et de l’intégration nationale de l’Italie. La période des années 1860 qui constitue la transition étatique, avec la proclamation du nouveau royaume, permet de suivre la progression des nouveaux idéaux nationaux et libéraux dans les campagnes et d’envisager la réalité des vecteurs de la nouvelle citoyenneté pour les métayers toscans. Le bilan de cette œuvre de nationalisation et d’apprentissage politique met en lumière une réelle portée intégratrice de l’État libéral longtemps sous-estimée par l’historiographie italienne qui a mis au premier plan les déceptions des lendemains du Risorgimento.Mots-clés : XIXe siècle, Italie, Risorgimento, campagnes, politisation, Nation. The problem of the way the Italian – and more exactly the Tuscan – countryside entered politics in the XIXth century is connected to the history of national unification and integration of the new Kingdom of Italy. The events of the 1860s which determined the politic transition to the new State system show us the progress of new national and liberal ideas in the countryside. These experiences let us to reconstruct the actual means of building citizenship for tuscan sharecroppers. The assessment of this process of nationalization and of political apprenticeship sets a new interpretation of the positive role of liberal italian State which has always been considered by historians the origin of Post-Risorgimento great disappointment.Keywords : XIXth century, Italy, Risorgimento, Countryside, Politicization, Nation.
L’Italie du milieu du XIXe siècle constitue un observatoire privilégié du rapport entre politisation et intégration nationale. En effet, le pays qui connaît entre 1860 et 1870 l’achèvement de son unité territoriale et militaire sous la bannière de la dynastie piémontaise des Savoie doit désormais créer ses nouveaux citoyens. « L’Italie est faite, il reste à faire les Italiens », l’expression inexactement attribuée au libéral piémontais Massimo d’Azeglio est bien vite devenue emblématique de la nouvelle épopée de l’Italie libérale et des difficultés de son intégration nationale [1]. Dans cet esprit, l’unification n’aurait été qu’imparfaite et l’intégration nationale des masses chimérique. Or, si l’on définit le procès de politisation comme, d’une part, l’ensemble des formes de sensibilisation avec les débats nationaux et les principes universels du libéralisme et de la démocratie, et, d’autre part, comme l’arsenal des mécanismes de participation active à la vie politique, on peut alors considérer que le changement de régime dès les années 1860 a réellement représenté une étape essentielle sur le chemin de l’intégration nationale pour une collectivité encore en majorité rurale.
Ce monde paysan a-t-il vraiment appris la politique et comment ? Penser la politisation du monde rural contemporain nous paraît difficile hors la métaphore filée de l’acquisition et de la progression des savoirs. Il y a ceux qui savent ou qui sont supposés tels par les autorités garantissant le nouvel ordre établi ou promettant l’univers rêvé et il y a ceux qui apprennent, volontaires ou contraints, le plus souvent confortés par le dictame du bien commun apporté par un savoir plus grand. À partir de là, les nuances sont infiniment possibles et souhaitables selon le milieu et le temps de l’expérimentation historique pour définir un itinéraire qui se veut toujours progressiste, socialement ou politiquement, qu’il soit de droite comme de gauche [2], qu’il soit inspiré par l’État et ses serviteurs ou représenté par ses détracteurs, frondeurs et opposants de tout crin. Il faut alors chercher les vecteurs qui ont permis l’apprentissage, les degrés de pénétration des connaissances nouvelles, les exercices de mise en pratique, l’évolution du jugement des pédagogues – parfois leurs crainte d’être dépassés ou supplantés – et le verdict des disciples.
L’investigation a été tentée à partir d’une analyse locale menée sur le processus de politisation des campagnes toscanes des années de l’Unité à 1912 qui marque l’avènement du suffrage universel masculin, dit « quasi universel » en raison de ses nombreuses restrictions jusqu’en 1919 [3]. Pour lors, nous n’avons privilégié qu’une brève séquence chronologique : la veille et les lendemains du plébiscite de 1860, qui consacre le rattachement de l’ancien grand-duché de Toscane au nouveau royaume italien, pour tenter de reconstituer les paliers initiaux de l’entrée en politique des ruraux dans un nouvel espace civique organisé par l’État national libéral et unifié. D’emblée, le problème de la politisation de ces campagnes se veut posé en termes d’intégration nationale et de limites socio-politiques de la citoyenneté. Comment les ruraux toscans deviennent-ils des citoyens italiens conscients de leurs nouveaux droits ? Quels arguments sont utilisés pour les gagner à la cause unitaire et quels mécanismes réels d’intégration sont mis en place par le nouvel État dans la campagne toscane ?
Inextricablement liées au postulat qui assimile politisation et intégration nationale – dans un mouvement qui n’éprouve nul besoin de remettre en cause la spirale de la « descente de la politique vers les masses » –, ces questions supposent quelques brèves réflexions problématiques sur les catégories historiographiques utilisées, en prélude à l’étude de terrain.
 
AUTOUR DES CATÉGORIES DE L’ANALYSE DE LA POLITISATION EN FRANCE ET EN ITALIE
 
 
La question de l’apprentissage de la politique au XIXe siècle
Parce qu’une relation d’apprentissage suppose un rapport de force ou un transfert qui ne peut s’effectuer sans une discipline où les enseignants sont par nature distincts des élèves, la notion de politisation doit être maniée avec prudence par les historiens qui encourent, sinon, le risque d’être accusés d’assimiler les apprenants à des ignorants. Où l’on retrouve une crainte honnête mais exagérée, transmise par l’excès de prudence verbale et de « correction politique » inhérent à certaine démarche historique d’esprit anthropologique, celle de ramener son objet d’étude – surtout quand il s’agit d’un environnement différent du milieu sociologique et intellectuel de celui les enquêteurs – à l’état de sous-développé ou de catégorie inférieure à acculturer.
Pourtant, supposer qu’il y a une « descente de la politique vers les masses » n’implique nullement qu’on regarde avec condescendance la voie de l’apprentissage ou que l’on contemple de haut et de loin ceux qui se jettent dans la mêlée [4]. Cela ne revient pas plus à considérer que la masse ne détient aucune expérience politique, ne dispose d’aucun pouvoir – communautaire ou collectif – ou est inerte de savoir. Le processus suppose simplement que le XIXe siècle, post-révolutionnaire pour la France, post-unitaire pour l’Italie, voit se diffuser des discours et des formes d’élaboration de l’opinion, ainsi que des structures de la vie politique jusqu’alors considérées comme le lot de pouvoir inaliénable d’un petit nombre de représentants de la société. Une « descente » réussie ne saurait être envisagée sans structures d’accueil locales, certains historiens de la politisation en sont convaincus depuis longtemps, ils l’ont montré dans leurs travaux et redit en guise de proclamation théorique et d’invites méthodologiques [5].
Considérons, quant à nous, à titre d’hypothèse que la politisation naît de l’aveu ou de la revendication de la politique comme pédagogie dans un premier temps indissociable du processus d’intégration nationale. Cette volonté n’a de sens et de réalité que si elle s’inscrit dans un mouvement qui vise à intégrer le plus grand nombre. On rencontre aussi bien la définition de la politologue américaine Suzanne Berger en termes de seuils d’intégration [6] que celle d’historiens français qui, tels Philippe Vigier et Maurice Agulhon, ont tenté d’éclairer les conditions d’apprentissage de la politique, les formes de la diffusion des mécanismes civiques et nationalisateurs et leur pénétration dans les campagnes, notamment dans le monde paysan. Dans le sillage de cette historiographie qui part d’études de terrain globales, et ne revendique ni empirisme critique ni modélisaton définitive, l’histoire de la politisation relève de l’écriture d’une « histoire sociale de la politique » qui emprunte et prête également aux divers domaines des sciences humaines et sociales en France comme en Italie [7].
Vers une histoire de la nationalisation des campagnes italiennes
Dans un essai stimulant consacré au bilan de l’historiographie des campagnes italiennes contemporaines, Giacomina Nenci éprouve quelque gêne, légitime au regard de la production, pour définir le renouvellement de l’histoire politique du monde rural qu’elle situe comme un retour « du politique vers le social » [8]. Le constat fait état de la volonté de quitter la sphère des idéologies et des mouvements organisés pour retrouver, selon la belle formule de Franco Cazzola, à propos de la paysannerie d’Émilie-Romagne, « ce que les classes rurales subalternes furent ou purent être sans oublier pour autant ce qu’elles voulurent être » [9]. Selon ces réflexions historiographiques, l’histoire rurale italienne obéirait plus encore qu’ailleurs, et notamment qu’en France à une manière d’impératif d’histoire régressive qui interroge le passé à la lueur des problèmes éminents du temps.
Alors que la question du bilan socio-économique de l’Unité nationale obséderait une génération d’historiens marquée par les désillusions de l’après-guerre (avec un parallèle implicite entre la « trahison » du Risorgimento et celle de la Résistance), le problème de l’efficacité sociale et politique des organisations paysannes concernerait davantage l’historiographie de la fin des années 1960 et des années 1970 marquée par l’éclatement de tensions dans les campagnes entrées dans le Marché commun. Et les années 1980 d’être davantage marquées par le retour au quotidien microsociologique, par le souci de fournir un état des lieux des « sub-cultures paysannes ». Cet infléchissement notable vers une histoire sociale de la politique qui passe par une réévaluation de l’univers quotidien rural – des structures matérielles à la vie de sociabilité – prend, selon nous, tout son sens par rapport aux trois tendances qui ont inégalement ouvert la voie à la compréhension de la politisation rurale : l’histoire des théories et de l’élaboration de la question agraire par les grandes organisations partisanes, l’étude de la conflictualité rurale et la question de la nationalisation.
Si l’on a déjà beaucoup écrit sur les deux premières orientations à la suite, notamment des observations d’Ernesto Ragionieri et des travaux novateurs de Renato Zangheri [10], on sait bien moins sur la troisième. Avant même que la nation ne redevînt légitime puis à la mode dans l’histoire et les sciences sociales italiennes – c’est-à-dire, schématiquement, depuis la parution de l’essai du politologue Gian Enrico Rusconi en 1993 [11] – des historiens italiens comme Simonetta Soldani, Maria Malatesta, Raffaelle Romanelli et Maurizio Ridolfi avaient rendu possible une approche nouvelle du libéralisme postunitaire italien, du rôle joué par les structures associatives et la vie de sociabilité informelle et des rapports entre les nouvelles classes dirigeantes et le monde paysan [12]. Et si la moitié du XIXe siècle italien avait aussi signifié un progrès réél dans l’acquisition des mécanismes de citoyenneté et dans la maîtrise des formes de participation à la politique au lieu de faire payer aux campagnes l’éternel « Risorgimento trahi », ce parangon de l’échec réformiste né de l’analyse gramscienne de l’absence de réforme agraire italienne ? Et si les formes de la sociabilité rurale relayées par l’émergence de nouveaux droits et par l’amorce de réformes électorales avait permis l’ébauche de ce « cercle vertueux » qu’évoque Maurizio Ridolfi à propos des campagnes et des bourgs d’Italie centrale qui connaissent un vrai processus d’éveil à la politique depuis 1848 ? En bref, l’idée que l’État unitaire a facilité – sans doute pour mieux le canaliser – un vaste mouvement d’apprentissage de la politique peut ne plus paraître saugrenue.
Puisque réel projet de nationalisation il y eut, malgré le poncif récurrent jusqu’à nos jours de la nation des Italiens inachevée après voir été trahie, il nous semble intéressant d’en voir les effets immédiats dans les esprits et les pratiques, sur le terrain, à l’échelle de l’une des provinces toscanes [13], et d’en mesurer l’efficace pour dessiner les contours d’une réelle politisation intégratrice aux lendemains de l’Unité.
 
LA NATION REVENDIQUÉE
 
 
L’État nouveau dans les campagnes toscanes : patriotisme, libéralisme et progrès dans les années de la transition (1859-1861)
Les résultats du plébiscite du 12 mars 1860 traduisent l’écrasante majorité des suffrages favorables au rattachement de la Toscane au nouvel État italien. Ils témoignent des fruits de la propagande « unitaire ». Son esprit libéral et patriotique s’est largement déployé dans les campagnes toscanes après le départ du grand-duc Léopold, en avril 1859, et la mise en place du gouvernement provisoire [14].
Les notions qui circulent et que le plébiscite de 1860 a eu pour effet de radicaliser et de systématiser à partir de l’héritage quarante-huitard constituent un syncrétisme patriotique qui sert de défense et d’illustration au fortunato Rivolgimento delle sorti italiane e toscane [15]. À son principe se trouve l’idée, liée à une conception politique des effets de dimension, que le passage de la Toscane du grand-duché au sein du royaume unifié d’Italie dénote un progrès politique et économique dans le seul intérêt de ses habitants. Un libelle de propagande, retrouvé par Nidia Danelon Vasoli dans les documents du ministère de l’Intérieur toscan, résume assez bien cette rhétorique ad usum populi. Le tract destiné prioritairement aux paysans, met en rapport l’agrandissement des frontières de l’État – par l’union au Piémont – et l’augmentation de la superficie des exploitations familiales des métayers selon le principe implicite que seul un grand État national, « royaume puissant et indépendant » [16], est légitime parce qu’il dispose de plus de richesses à redistribuer à ses populations [17].
La nation des modernes fait ainsi sa progressive apparition sur la terre des anciens en affirmant ses liens naturels avec le progrès matériel et la prospérité [18]. Le riche chapelet de monographies locales – dont la multiplication dans les années de l’Unité est significative d’un besoin d’enracinement local des changements nationaux – illustre la vulgate sur la perception politique des années de la « révolution toscane » (le triennio du Rivolgimento). En conclusion d’un recueil de 1865 sur la vallée toscane du torrent de la Nievole, le chanoine Antonio Torrigiani évoque les bienfaits du passage à l’Unité dans une vision téléologique et universaliste qui met au même niveau changement politique, histoire des idées et progrès matériels apportés par la modernité des temps :
« La révolution intellectuelle n’est pas le privilège d’un seul pays, elle concerne chaque nation, chaque province, chaque peuple qui avance dans la civilisation et paraît montrer de près que le retour au passé est impossible... La vapeur, les chemins de fer, le télégraphe apportent partout la plus dense communion d’idées, d’aspirations, de mœurs et de besoins. » [19]
Sans doute perçoit-on ici l’un des échos enthousiastes des nombreux débats provoqués par l’adoption de la loi du 20 octobre 1859 qui abolit les barrières douanières toscanes et généralise les tarifs sardes. On doit y voir en même temps une dimension réellement progressiste que l’auteur lui-même rattache à son souci pédagogique puisque comme nombre de clercs il écrit : « Per educazione del popolo. » L’affirmation selon laquelle on ne peut retourner au passé, parce que le Rivolgimento toscan constitue une réelle rupture est plus répandue dans les textes toscans contemporains que ne le laisse croire l’analyse de l’historien ruraliste Giorgio Giorgetti, pour qui l’histoire de la Toscane serait victime « d’un mythe de la continuité formé au XIXe siècle, dans l’environnement des modérés... favorables à la conservation des structures économiques (héritées du grand-duc) », et grâce auxquels « la Toscane serait rentrée sans subir de choc révolutionnaire, avec sa propre personnalité, dans le processus d’unification » [20]. La permanence de structures et d’acquis administratifs et économiques du grand-duché dans la Toscane unifiée est une chose entendue. Mais un tel constat ne doit pas celer la force de l’opinion et l’importance des proclamations qui associent le progrès à une solution de continuité politique malgré les invariants du « caractère toscan ».
La « douceur des mœurs toscanes » : de l’usage d’un poncif dans le discours politique
Le changement de dimension politique est loin de faire l’unanimité. La contestation se fraye d’abord un chemin facile au gré de la propagande anti-unitaire. Le mouvement légitimiste, favorable à la dynastie toscane déchue, dénonce la perte de l’autonomie de la Toscane dont les campagnes ont été sacrifiées et « offertes au Piémont » [21]. La propagande devient incontestablement plus riche lorsqu’elle s’accompagne d’une référence à une « nationalité toscane » et à la réalité de l’État qui la représente, dépassant ainsi la seule apologétique léopoldienne.
Les défenseurs de l’ancienne Toscane s’appuient sur une correspondance naturelle entre les lois héritées du despotisme éclairé et les bonnes mœurs qui en découlent. Les coutumes toscanes sont maintes fois décrites comme « les meilleures de toutes », à tel point, lit-on chez un anti-piémontais avéré, que « Cavour, lui-même, après nous avoir annexés et après avoir supprimé notre autonomie administrative, ne se risqua pas à nous appliquer les savantissimes lois sardes » [22]. Les faits ne confirmeront qu’à demi ce fier constat, puisque le 26 mai 1860, Cavour déclare à la Chambre que la liberté locale dont bénéficie la Toscane ne doit pas aboutir au fédéralisme et que, bien vite, avec l’abrogation de la lieutenance toscane, toute marge d’autonomie devra cesser. En 1865, enfin, les grandes lois d’unification administrative du Royaume mettent fin à l’antique terminologie administrative toscane en supprimant les termes de « gonfalonier » et de « communauté », jusqu’alors employés pour désigner le « maire » et la « commune » [23]. L’exaltation de la Toscanina – la « petite Toscane », avec un sens laudatif – sur cette base législative n’en est pas moins la plus sûre réponse à la propagande officielle sur les bons effets du passage de la Toscane autonome à la Toscane associée au destin d’un grand royaume.
Le deuxième volet de la glorification de la Toscane autonome concerne les mœurs politiques de ses habitants. Les Toscans, opposés au reste des Italiens et surtout aux Piémontais, sont décrits « d’un naturel apaisé, courtois et doux ». La mitezza (douceur) du peuple toscan est le principal lieu commun développé par la propagande anti-unitaire. Et où trouver le caractère toscan le plus chimiquement pur, si ce n’est à la campagne encore indemne de toute pollution morale et gardée de toute contamination par le caractère paternaliste de son système de métayage ?
Or, l’usage de ce stéréotype n’est pas réservé aux conservateurs légitimistes ennemis de l’Unité. Les libéraux se réjouissent du bon déroulement du Rivolgimento parce que justement les Toscans sont ennemis des excès. La revendication du passé pré-unitaire excède la seule aversion à un régime politique nouveau et pointe même au détour d’un écrit qui pose le problème des constantes d’une « nature sociale » toscane interclassiste et intemporelle. La force du thème est telle qu’on en trouve l’illustration dans la presse progressiste comme La Nuova Europa à travers une série d’articles de mai 1862 intitulés de façon évocatrice « Le Désordre », et dont le contenu n’aurait pas fait ciller le plus réactionnaire et légitimiste des publicistes de l’époque :
« Quand la Toscane, dans le sillage d’un grand idéal national, renonça volontairement à son autonomie, elle savait bien qu’elle ne sacrifiait pas seulement un simple nom, mais aussi une grande quantité d’intérêts qui auraient trouvé, avec le temps, des compensations. [...] Cette Toscane... veut aussi conserver sa personnalité et refuse d’être, disons-le ainsi – de façon panthéiste –, absorbée et détruite ; elle veut garder inviolés et intacts les droits de ses habitants, qui grâce à leur éducation et à leur civilisation ont réussi à rendre doux jusqu’au despotisme d’un gouvernement autrichien. » [24]
De la palette des légitimistes réactionnaires à celle des républicains, le flou qui caractérise « la douceur toscane » n’est jamais neutre. La fortune de l’expression ne s’explique pas sans la force de son arrière-plan économique et social. Elle va de pair avec la glorification du système d’exploitation des richesses agricoles et annonce le portrait idyllique du métayer toscan, calme et heureux, tracé aussi bien par les conservateurs que par les progressistes et modérés de la veine d’un propriétaire éclairé comme Ermolao Rubieri qui collecte les traditions populaires de son pays [25]. En même temps, l’utilisation politique massive du topos permet d’avancer le premier jalon d’une hypothèse adoptée dans cette enquête : le caractère anachronique et étymologiquement « réactionnaire » d’un certain nombre de positions théoriques des républicains et démocrates toscans contrastant avec la force première d’innovation du discours politique officiel. Poser dès l’emblée ce problème, en ajoutant que la propagande politique républicaine a difficilement et rarement dépassé les limites des villes et des petites cités toscanes et que, par ailleurs, la générosité moderniste de l’État n’a pas toujours été suivie de réels effets en dehors même de ce centro murato, contribue sans doute à expliquer le bon accueil réservé dans les campagnes par les générations futures à des thèses plus radicales comme le socialisme internationaliste. Nous voici sur la voie d’une politisation par défaut.
 
L’EMPREINTE DE L’ÉTAT NOUVEAU : SURVEILLER ET INSTRUIRE
 
 
L’instruction à la campagne
Après la généralisation en Toscane de la loi Casati de 1859 qui déclare ambitieusement l’école obligatoire pour tous les enfants de 6 à 9 ans, et jusqu’à la loi Coppino de 1877, l’organisation de l’instruction primaire ne connaît aucune réforme fondamentale. La transmission des savoirs élémentaires ne fait pas l’objet d’une véritable politique d’encadrement (les écoles de campagne [scuole rurali] sont encore en petit nombre) et la loi ne prévoit pas de mesures coercitives pour obliger les parents à envoyer leurs enfants à l’école. Les municipalités ne sont tenues de pourvoir à l’instruction que « dans une mesure proportionnelle à leurs facultés et selon les besoins de leurs habitants », d’après la loi piémontaise qui entre en vigueur en janvier 1860. Pourtant, les efforts locaux ne sont pas négligeables.
À partir du décret du 12 octobre 1860, les autorités préfectorales imposent la diffusion du système métrique et décimal dans toutes les communes de la province. À cette nouveauté s’ajoute l’enseignement du nouveau système monétaire et le remplacement des unités monétaires toscanes par les lires italiennes. Ces mesures d’unification nationale sont précisées par une circulaire envoyée à tous les maîtres d’école qui prévoit même des « rémunérations supplémentaires » pour les cours de système métrique et décimal dispensés pour les adultes dans les écoles villageoises [26]. Les cours du soir ou du dimanche ont souvent lieu chez le prêtre, comme à Pelago Castello, ou dans des locaux privés, comme à Rufina, Pontassieve, Molin del Piano.
Le rôle de la municipalité passe ainsi d’abord par cette pression financière et débouche sur une évolution notable des conceptions de l’école, née du transfert des prérogatives de l’instruction. Désormais c’est la municipalité, déléguée par l’État, qui exerce son droit de regard sur les conditions de l’enseignement et est en même temps responsable de son bon déroulement. Cet engagement se traduit quelquefois même par l’appel à la médiation du clergé rural. Ainsi du gonfalonier de Pontassieve qui s’adresse en ces termes au curé de San Martino avant d’ouvrir une école rurale à Molin del Piano :
« Vous voudrez bien avoir la bonté d’annoncer à vos paroissiens, pendant la messe, (...) l’ouverture de l’école publique dans votre hameau et de dire aux parents d’envoyer leurs enfants, en utilisant toute votre influence pour que les jeunes gens viennent en grand nombre. Rappelez-leur que l’éducation de l’esprit et la culture de l’intellect sont le fondement de la civilisation et que c’est en poursuivant ce dessein que la municipalité a redonné vie à ladite école. » [27]
La municipalité, dans le cas présent, se contente de « redonner vie » à l’école qui existait déjà auparavant et ce, au nom d’une conception de l’instruction cohérente et en accord avec les principes accrédités par le Rivolgimento. Le débat sur l’instruction populaire trouve sa pleine expression dans les « Conférences pédagogiques » qui ont lieu en octobre 1861 à Florence pour diffuser auprès des maîtres d’école de la région idéaux risorgimentaux et théories nouvelles. Divers comptes rendus de ces manifestations montrent la participation active de très nombreux instituteurs ruraux du département. Ceux de la communauté de Pontassieve ne cachent pas leur enthousiasme à la municipalité de retour d’une conférence de Raffaelle Lambruschini, le plus grand des philosophes pédagogues de l’époque, originaire de la proche commune de Figline Valdarno, de surcroît.
Lambruschini venait de rappeler aux maîtres ce que les mairies devaient faire pour faciliter l’enseignement populaire en développant le triple progrès civique, moral et intellectuel, en rupture avec les théories pédagogiques passées [28]. Certes, cette acception de l’instruction populaire concerne prioritairement l’enseignement masculin ; celui des filles ne faisant encore l’objet d’aucune consigne municipale autre que le respect d’accords locaux avec les couvents et les congrégations. Il en ressort, néanmoins, l’idée primordiale d’une mission pédagogique et nationale de la municipalité qui donne à l’instruction son caractère double et canonique de droit des citoyens et de devoir des pouvoirs. En cela, et même si les résultats ne sont pas à la hauteur, la volonté systématique de maîtriser le contenu de l’instruction est porteuse de progrès et vecteur d’intégration.
La protection des citoyens et les idéaux de la « nation armée »
Avec celle de leur droit à l’instruction, la garantie de la sécurité intérieure des citoyens traduit tout autant les aspirations du nouvel État. Les témoignages sur l’insécurité des temps ne se comptent plus : les rapports de police et les chroniques de la presse florentine font se succéder les comptes rendus de violence tout au long des années 1860. La campagne est plus souvent présente que la grande ville dans les récits d’insécurité. Théâtres privilégiés de ces épisodes, la montagne du Mugello (les villages de Borgo, Dicomano, Vicchio et Firenzuola), les forêts (principalement celle de la Vallombrosa que se partagent Pelago et Reggello) et les Apennins (avec les communes de Marradi, Dovadola, Galeata, Santa Sofia et Rocca San Casciano). Des divers exemples considérés, il apparaît – outre la géographie des voies de communications périlleuses de la province septentrionale qui a peu évolué depuis l’époque où Stendhal tremblait avant de quitter Bologne pour Florence – que les fautifs de ces désordres sont le plus souvent décrits comme des « malandrins vêtus en partie d’uniformes militaires, armés de baïonnettes... des déserteurs (partis de) Reggio de Calabre, Lecce, Naples ou ou Cosenza ». En quelques mots, des délinquants venus d’ailleurs et sans rapport avec les populations paysannes de la province [29].
Pour lutter contre tant de troubles dans les campagnes, l’État se manifeste activement en tentant de favoriser l’identification entre l’ordre politique nouveau et le rétablissement de l’ordre public. Des Delegazioni di Pubblica sicurezza, composées d’un fonctionnaire de police dépendant de la préfecture sont implantées dans chacun des seize chefs-lieux de canton outre les quatre circonscriptions urbaines de Florence. Le plus souvent, comme lors de la préparation des élections de mars 1861, ou pendant les fêtes nationales qui ont suivi, le « délégué de sûreté publique » est l’intermédiaire direct du pouvoir politique émanant de la préfecture auprès des municipalités. Son rôle dans la lutte contre les bandes armées et le rétablissement de l’ordre en dehors des centres agglomérés reste plus discret que celui de la gendarmerie. La mise en place de Stazioni dei Reali Carabinieri suit la loi du 24 janvier 1861. L’installation d’une caserne ou d’un poste de carabiniers revêt souvent pour les communes rurales une grande importance et devient même pour la municipalité et les administrés un objet de revendication de type « campaniliste » comme le montrent les discordes entre les communes du Mugello, Borgo San Lorenzo, Scarperia, Vaglia et Dicomano qui se manifestent encore lors de la création des nouveaux tribunali mandamentali en 1865, ou les incessantes réclamations des élus et des populations qui font de l’installation des carabiniers sur leur territoire une preuve de dignité civique plus encore qu’une nécessité de sécurité interne [30].
Assurer l’ordre intérieur est une prérogative de l’État nouvellement unifié. Mais c’est aussi bien un devoir des citoyens qui se rattache aux idéaux risorgimentaux de la « nation armée ». La réorganisation de la Garde nationale en est l’éminente traduction. Avant le décret de 1861 qui redonne les bases nationales de la Garde, la Toscane a connu deux expériences : celle de 1848 et celle de 1859. Les objectifs de la Garde de 1861 oscillent entre le devoir de police municipale et la propédeutique à l’armée nationale à travers divers exercices d’entraînement et de parade militaires. En juin 1861, les autorités préfectorales de Florence souhaitent voir réglementer dans toutes les communes de la province les manœuvres de la Garde nationale organisée en compagnies, elles-mêmes divisées en corps. Des calendriers très précis d’exercices sont établis par compagnies et par lieux de concentration. Celui de Pelago, dont nous disposons intégralement, révèle le souci d’associer l’ensemble de l’espace communal aux manifestations des deux compagnies : chaque jour de la semaine, c’est dans un village ou un hameau différent de la commune qu’ont lieu les exercices. Les parades du dimanche, effectuées deux fois par mois, doivent associer en alternance Pelago Castello et Rufina, les deux plus gros bourgs de la commune, respectivement sièges de la première et de la deuxième compagnie de la Garde [31]. Si le bel ordre municipal est loin d’être toujours respecté dans les faits, il n’empêche qu’il témoigne d’un souci réel de maîtrise laïque et civile du territoire par la démonstration armée et l’exhibition des signes d’identification du nouvel État national, comme le drapeau tricolore et les hymnes militaires dont on fait alors grand usage.
Puisqu’il existait déjà une Garde nationale toscane, le passage de cette institution, elle-même moribonde, à une institution nationale entraîne des complications. Seul un petit nombre de communes possède des compagnies. Selon une inspection de mars 1861, moins de 20 % des communes de toute la région toscane (quarante-quatre sur deux cent quarante-six) auraient effectivement organisé leur Garde nationale [32]. Les représentants de l’État tentent de comprendre les raisons du peu de succès dans une région qui a déjà connu à plusieurs reprises une Garde nationale [33] : leur thèse est que « la véritable et unique cause du moindre développement de la Garde nationale est l’opposition des populations rurales toscanes attisée par le parti rétrograde (entendons légitimiste) et plus efficacement encore par le clergé » [34]. L’argument politique, avec comme base une opposition cittadini/contadini (citadins/paysans), rend compte d’un certain nombre de situations de la province. Il ne permet cependant pas de faire la distinction entre le refus officiel et politique par les municipalités de créer des compagnies de la Garde, sans que les futurs effectifs soient consultés, et son dysfonctionnement réel après création, avec d’éventuelles oppositions des populations « rétrogrades » ou simplement réfractaires. Le refus de la Garde nationale peut alors être interprété comme un indice d’opposition des paysans à l’endroit de leur nouvel État ou simplement une manifestation de l’inadaptation des formes de la milice civique d’esprit bourgeois et citadin aux mentalités et à la vie des métayers.
Avec une moyenne d’une compagnie de Garde nationale pour plus de quatre mille habitants en 1863, on note que bien des communes rurales de la province doivent encore en être dépourvues, notamment dans l’arrondissement de San Miniato, considéré par le préfet, comme le moins zélé. Le rôle de la Garde nationale, en apparence seulement réactivée par le rattachement de la Toscane au nouveau royaume, paraît à son tour bien réduit. Indéniablement, sa fonction la plus évidente pour les citoyens des communes toscanes est de matérialiser l’esprit de mobilisation patriotique et de volontariat civique qui caractérise la fin du Risorgimento militaire, à l’instar des sociétés de tir patriotiques (Tiro a segno) instaurées à partir de 1862 sous la férule de Garibaldi [35].
Ainsi, dans la représentation de ces valeurs nouvelles données par la Garde et la société de tir à l’occasion des fêtes civiques auxquelles elles sont toujours associées, ou des perlustrazioni (missions de reconnaissance) dans les campagnes, ces institutions constituent un instrument indéniable de diffusion des idéaux nationaux. Mais il nous semble que la mission d’apprentissage civique s’arrête là. En effet, la pauvreté du réseau, la laborieuse organisation interne des compagnies, leurs difficultés matérielles annihilant parfois l’image dont la Garde est porteuse (on ne sait où se procurer des uniformes décents, on cherche partout un drapeau tricolore à exhiber...), et surtout les rivalités avec les forces professionnelles de tutelle de l’ordre public suffisent à expliquer l’imparfaite traduction en actes de cet idéal de la nation armée en dehors de la conscription réglementaire et du service militaire généralisés par l’application de l’ancienne loi piémontaise de 1854. C’est déjà l’amorce d’une transition de la « nation armée » vers l’armée de la nation, qui fait progressivement le consensus des hommes de gouvernement, de la droite à la gauche, dans l’Italie postunitaire. Signe que l’élargissement des horizons des ruraux ne va pas sans nouvelles contraintes dans la définition de leur appartenance nationale.
 
LOGIQUE COMMUNAUTAIRE ET APPARTENANCE CIVIQUE : LES MÉTAYERS TOSCANS SONT-ILS DES CITOYENS ITALIENS ?
 
 
L’élargissement de l’espace civique et administratif
En Toscane, la création de provinces à partir des anciennes divisions léopoldiennes ne semble pas poser a priori de problèmes spécifiques. Le décret administratif du 28 août 1861 transforme l’ex-compartimento florentin en une seule province, elle-même divisée en quatre arrondissements (circondari) dépendant de la préfecture de Florence et des sous-préfectures de Pistoia, San Miniato et Rocca San Casciano, à leur tour fractionnées en dix-neuf cantons (mandamenti) servant de base aux circonscriptions judiciaires et aux collèges électoraux. Le passage semble aller de soi. Pourtant, il a donné lieu à une intense réflexion centralisée officiellement à Florence par le Consiglio compartimentale dirigé par Luigi Cambray-Digny, sénateur issu des rangs des plus ardents partisans de l’Unité piémontaise. Dans l’atmosphère de remous intellectuels qui agite la classe politique toscane pro-unitaire, l’examen des modalités de redécoupage administratif suscite passions et discussions. Les communes ont d’ailleurs des échos de ces débats, si l’on en juge par les épais dossiers retrouvés dans les municipalités sondées et les nombreux mémoires rédigés par des notables pour contester tel ou tel aspect du nouveau découpage administratif au nom des vertus comparées et mêlées du « système de centralisation, conduit à la française et du système de l’absolue décentralisation administrative » [36].
L’Unité italienne doit aboutir en Toscane à la fin des luttes locales et municipales, le principe devient un poncif des discours officiels. L’expression théorique la plus élaborée des rapports entre la réforme administrative et le municipalisme toscan est contenue dans les écrits du député toscan et ancien révolutionnaire quarante-huitard Giuseppe Montanelli. Son projet d’Ordinamento nazionale pose comme préalable la différence entre le Municipio, la mairie conçue comme garantie de liberté et de défense d’une petite collectivité territoriale, et le municipalismo, comme élément de division et cause de troubles [37].
Il est des signes concrets qui traduisent au niveau local le thème universaliste du Rivolgimento, théorie de la civilisation et du progrès nés des effets de dimension et du dépassement des horizons locaux. Les délibérations du conseil municipal de Pontassieve en offrent un bel exemple, propre à illustrer bien des aspects de la marque du Risorgimento dans la vie d’un petit centre toscan. Les responsables de la Garde nationale et de la fanfare (banda) ont envoyé une lettre au conseil municipal pour expliquer qu’ils ont été invités par la municipalité voisine de Figline à participer à la grande fête traditionnelle qui doit y avoir lieu à l’automne. Ils justifient ainsi leur volonté d’y aller et demandent à la mairie d’en défrayer leurs membres :
« La participation de la Garde nationale et de la fanfare municipale de Pontassieve à la fête de Figline Valdarno, comme celle des Gardes et des sociétés philarmoniques des villages de San Giovanni Valdarno et Montevarchi, permettraient de rendre encore plus grandiose la fête et de montrer qu’un seul lien de fraternité réunit désormais les populations – depuis qu’ont cessé les vieilles rivalités municipales. » [38]
Le conseil voit s’opposer en son sein la minorité, décidée « à laisser à chacun des Gardes ou des musiciens le soin de payer un déplacement occasionné par une fête », au parti majoritaire de ceux qui conviennent « que la fête n’est qu’une occasion et que la municipalité doit prendre à sa charge une manifestation destinée à faire fraterniser les différentes Gardes nationales des villages voisins » et à prouver que les « vieilles rivalités municipales ont bel et bien disparu et, avec elles, les germes de désordre public et de désunion » [39]. Riche d’enseignements sur le fonctionnement d’une sociabilité qui conjugue l’aspect informel d’une fête traditionnelle, la présence de structures politiques institutionnelles quoique spontanées – comme la milice civique –, et enfin une association ludique – comme la fanfare –, l’épisode témoigne de la pénétration dans la classe politique locale d’idées et d’attitudes qui relèguent dans le passé le moins enviable l’esprit de clocher. À Pontassieve, comme dans bien des communes rurales de la province de Florence, les idées nouvelles accréditées après la nationalisation de la Toscane passent par des réseaux de sociabilité proprement « intégrateurs » plus que « substitutifs », pour reprendre la distinction introduite par Maria Malatesta à propos de la sociabilité bourgeoise de l’époque [40]. Il reste à savoir comment ces réseaux s’offrent à l’ensemble de la société rurale.
La représentation du métayage : du « contrat social » à la garantie politique
« La discussion sur les vertus et les défauts du métayage est sans aucun doute aussi ancienne que le métayage lui-même » [41], elle a toujours été au cœur des préoccupations et des débats de l’Académie économico-agraire des Géorgophiles de Florence qui rassemble depuis 1753 les propriétaires éclairés et les spécialistes d’agronomie de la région. Après les intenses discussions des années 1830, il faut attendre la fin des années 1860 et les années 1870 pour voir ressurgir les réflexions et les polémiques sur le métayage en Toscane. Les débats ont comme origine le problème général de l’adéquation entre le contrat de métayage (plus précisément le « colonat partiaire ») et les progrès techniques de l’agriculture. La modernité peut-elle s’accommoder de l’ancestral système de métayage ? Tel est l’objet d’un questionnaire mis au point par Ridolfi en 1871.
Or, si l’essentiel des questions initiales concerne les techniques culturales, le questionnaire final et les réponses ont une orientation plus morale et sociale. On peut en résumer l’idée générale sous la forme de l’axiome suivant : quels que soient les problèmes techniques posés par le métayage, ils s’estompent devant les avantages sociaux (et donc économiques à court terme) qu’offre le contrat colonique : « Le métayage est une institution en soi, destinée à rendre équitable le sort de tous ceux qui participent en coopérant à la production » à tel point que « le système mériterait même d’être introduit dans quelques secteurs industriels » [42]. Les bases d’une « conception morale, sociale et philanthropique du système traditionnel du métayage » priment « sur le calcul chrématistique » [43] et le métayage, décrit comme « enfanté par la liberté médiévale », se profile comme un véritable contrat social, volontairement et équitablement consenti par les deux parties.
Dans cet esprit, le colonat serait la traduction économique d’une volonté commune décrite comme une disposition naturelle qui soumet la liberté individuelle à l’intérêt de tous. Luigi Ridolfi met en avant le terme de socialità (socialité) « corollaire dans le domaine économique des vertus personnelles liées à la religion et à la charité » [44]. La « socialité toscane » revêt une signification large qui rencontre ainsi la tradition de la « douceur » et de l’humanisme du Toscan. C’est parce qu’il vit dans la mite Toscana (la « douce Toscane ») que le propriétaire a choisi de sacrifier une part de ses intérêts au métayer qui, lui-même, renonce en échange à sa liberté individuelle. En l’occurrence, le discours général a comme postulat la négation de tout rapport de force socio-économique entre le possesseur de la terre et celui qui la travaille. Le métayer souscrit à ce contrat en tant que représentant moral de sa famille et accepte les conditions du patron parce qu’elles sont présentées comme favorables aux deux associés. C’est ce monde des métayers régi par ses lois propres dans le domaine économique et social qui suscite tout au long du XIXe siècle l’admiration des étrangers de passage en Italie centrale, tous persuadés qu’il y a là le secret de la sérénité politique, de l’avis d’un libéral britannique Richard Cobden à celui d’un Français plus conservateur comme Hippolyte Taine, sur la route de Florence au printemps 1864 [45].
Assistance et exclusion : les métayers aux frontières de la communauté civique
Ces débats théoriques montrent que l’argument philanthropique et ses présupposés religieux et philosophiques légitiment pour les classes dirigeantes, et au-delà de leurs options face à l’État nouveau, un système de propriété conçu comme un véritable choix de société, un « phénomène social » [46]. Plus nouveau en revanche et moins abstrait se révèle, dans la conjoncture des années 1870, l’arsenal proprement politique de défense du métayage. Le contrat est le plus efficace rempart contre la subversion et le socialisme, parce qu’il suppose le contrôle des propriétaires et de leurs régisseurs, mais aussi pour la bonne et simple raison, que les paysans métayers jouissent déjà des avantages que les « socialistes les plus honnêtes souhaiteraient pour les ouvriers » [47]. Pourtant ces « avantages » ne sont pas sans contrepartie au sein de la communauté civique représentée par la municipalité.
Au niveau local, le statut des métayers se situe aux frontières de la communauté civique comme en témoignent quelques épisodes anodins tirés des célébrations festives et commémoratives de l’Unité. À partir de 1860, dans la moindre des municipalités de Toscane, les édiles veillent au bon fonctionnement des rites de communion civique qui accompagnent la naissance de l’État italien. Les directives sont données pour fêter l’anniversaire du Statuto, la constitution piémontaise de 1848 – dont la date est arbitrairement fixée au premier dimanche de juin – et l’anniversaire du plébiscite de rattachement de la Toscane, pour commémorer les grandes batailles des deux premières « guerres d’Indépendance » de 1848-1849 et surtout de 1859, et enfin pour célébrer avec solennité la disparition de grands héros du Risorgimento, comme le comte de Cavour disparu le 6 juin 1861, peu après la proclamation officielle du Royaume [48].
Le scénario qui se répète à l’identique pour les fêtes nationales de 1861 et les célébrations du printemps 1862 fait apparaître en bonne place des distributions d’argent, de nourriture ou de lits aux pauvres de la commune. Ces manifestations de charité publique concernant les familles nécessiteuses, les infirmes et les veuves des communautés ne sont pas nouvelles, mais leur grande place dans les délibérations publiques paraît significative tout autant que leur cheminement concret et détaillé sur le terrain. Les communes de Toscane s’étendent sur de vastes superficies et sont constituées le plus souvent du bourg municipal, de quelques villages ou hameaux et d’un important habitat dispersé ou semi-dispersé composé des métairies. Les structures intermédiaires d’agglomération, les villages non municipaux – administrativement dénommées frazioni –, correspondent fréquemment aux paroisses de campagne les pievi. C’est donc tout naturellement que les autorités municipales font appel aux curés de campagne de la commune (les pievani) pour dresser les listes d’indigents. Or, en suivant pas à pas les divers truchements, on constate que les listes dressées dans les paroisses par les pievani charitables ne sont pas celles qui sont utilisées par la municipalité au moment des cérémonies. Entre l’écritoire du curé de campagne et celle du secrétaire de mairie, des noms ont été soigneusement barrés. La clé du mystère est donnée par les « coupables » eux-mêmes : en mai 1861, les services du gonfalonier de Pontassieve, de Rignano et de Reggello, puis ceux d’Empoli, un an plus tard, justifient leur trait de crayon rageur de la mention suivante : « Les veuves ci-dessus notées appartiennent toutes à des familles de métayers » et, quelques années plus tard, la municipalité de Pelago exclut officiellement de tout secours les veuves et orphelins issus de « familles de possédants et de métayers », sans distinguer les deux états [49].
Quelles raisons déterminent un telle exclusion ? La première hypothèse est que la situation matérielle des familles de métayers ne nécessite pas d’aides. Assertion immédiatement démentie par les faits, puisque au même moment les demandes d’assistance et d’exonération fiscales provenant des métayers affluent vers les mairies [50]. Une deuxième hypothèse plus vraisemblable serait que les pouvoirs municipaux au lendemain de l’Unité refusent de prendre en compte la situation réelle des marginaux provenant de familles de métayers en faisant référence implicitement à la capacité d’autosuffisance sociale du monde des métayers. Après tout, pour une veuve de métayer dans le besoin, il y a toujours le reste de la famille élargie ou le propriétaire souvent à la tête d’un vrai réseau de crédit privé qui passe par le régisseur... L’autonomie morale et sociale qui était revendiquée dans la littérature agrarienne revient au premier plan dans le discours des élites municipales. Cette situation appelle deux commentaires d’ordre plus général.
D’abord, elle confirme l’efficacité et l’application de facto de tout le discours hérité des temps modernes sur le caractère autarcique du monde métayer. Postulat qui s’accompagne de l’affirmation par des libéraux modérés que « la première et plus efficace condition pour améliorer le sort (stato sociale) des métayers est de diminuer les causes d’affrontements (entre le travailleur et le capitaliste) en restreignant les ingérences du gouvernement » [51]. Une telle position se rattache plus globalement à ce que le sociologue Robert Castel définit pour les libéraux du XIXe siècle comme « la grande peur des possédants », crainte que la médiation des pouvoirs publics insuffle le vent de la révolte dans une société naturellement ordonnée par ses hiérarchies économiques [52]. Plus encore, en excluant le monde des métayers des bienfaits municipaux, les autorités qui représentent l’État nouveau sanctionnent non pas une situation concrète mais une forme de représentation qui établit des frontières très strictes entre, d’une part, le rôle civique de l’État protecteur comme condition d’intégration nationale et, d’autre part, le rôle assistentiel et protecteur des pouvoirs administratifs qui ne doivent pas empiéter sur les initiatives des autres protecteurs sociaux que sont les propriétaires [53].
Mais la situation des refusés nous enseigne au moins autant que la position des refuseurs. Les demandes des métayers attestent que le bel édifice social commence de se lézarder, laissant entrevoir les premiers indices d’une situation de rupture de l’équilibre familial et social. Leur mouvement est le signe avant-coureur d’une évolution dont ne tarderont pas à prendre acte les pouvoirs locaux ou les organisations politiques partisanes. Ce sont ces failles du système qui rendront plus facile la pénétration des idées nouvelles et donneront la préscience que le monde des métayers peut constituer un nouvel enjeu politique en dehors des traditionnels rapports de force qui en assurent le contrôle.
Ainsi, au moment de la crise agraire des années 1880 dans les campagnes toscanes, ces instances de protection quasi naturelles liées au contrat idyllique de métayage ne parviennent plus à jouer leur rôle de régulation. Or, comme le pouvoir libéral lui-même n’a jamais revendiqué un tel rôle – même pas à travers l’encadrement municipal –, ce sont de nouveaux acteurs politiques qui comblent l’espace laissé vacant par les classes possédantes et jamais vraiment occupé par les représentants de l’État. Voici l’une des explications primordiales du succès des socialistes dans les campagnes toscanes du tournant du siècle. Seuls, dans un premier temps, à mettre en place ou à exploiter un réseau substitutif de structures de sociabilité, d’assistance, de prévention et de protection, ils touchent les métayers en proposant en même temps leur pleine insertion civique et l’amélioration de leur contrat d’exploitation dégradé par la crise. La métairie que la propagande socialiste a toujours dénoncé comme une survivance féodale, est devenue l’enjeu de la tactique socialiste de conquête du monde paysan dans une région où le prolétariat agricole n’a jamais été dominant.
Le cas du monde rural toscan complète le tableau des « campagnes rouges » qui se seraient éduquées à la politique et à la démocratie en apprenant le socialisme avant de parfaire leur savoir à la didactique communiste. Pourtant, en conclure qu’il n’y a d’apprentissage de la politique qu’à travers une politisation conflictuelle conduirait à caricaturer l’itinéraire, à construire la parabole à partir du seul terminus ad quem.
L’étude locale des campagnes de la province de Florence permet d’insister sur la portée d’une première phase de politisation que nous qualifierons d’ « intégratrice », trop souvent mésestimée en Italie au nom d’une vision schématique du Risorgimento élitiste imposé par le haut, subi passivement par les masses et travesti par les figures d’un libéralisme de pure forme. Dans la vie des municipalités rurales de la décennie qui suit l’Unité, la portée de l’État nouveau, national et unitaire est loin d’être négligeable. Le discours et les pratiques civiques, les références et les représentations nationales ont aussi bouleversé l’univers familier des habitants de la campagne. L’État unifié est porteur de virtualités politiques qui dessinent de nouveaux contours à la citoyenneté. Certes, les forces d’inertie sociale liées aux difficultés de vie, à l’isolement et à l’analphabétisation demeurent imposantes pour le monde paysan toscan, elles le sont d’autant plus que les classes dirigeantes les ignorent volontiers au nom du mythe du contrat idéal de métayage. Néanmoins, nous voudrions démontrer que c’est cette première phase de politisation par volonté d’intégration qui a rendu possible une deuxième phase de politisation conflictuelle menée à bien par les socialistes à partir des années 1890 et aboutissant à la veille de la Première Guerre à la formation de cette catena rossa [54] (chaîne rouge) inébranlée jusqu’à nos jours [55]. Si les militants socialistes, inlassables conférenciers itinérants dans les campagnes de la fin du siècle, ont pu exploiter avec succès les promesses non tenues par les représentants de l’État libéral et l’indifférence des notables pour leurs métayers en temps de crise, c’est bien parce que la voie avait été tracée au moment de la transition étatique et que les paysans toscans se voyaient comme des citoyens italiens, lésés, certes, mais des citoyens tout de même, avec lesquels les autorités devaient désormais compter.
Parce que, sans doute, en politique aussi, l’apprentissage se fait en ne gardant d’autrui que le bon pour mieux le dépasser, il faut refuser le schéma d’une politisation officielle dans laquelle les masses seraient passives face à une politisation révolutionnaire et marginale qui seule rendrait acteurs le peuple ou les travailleurs, pour parvenir à définir un processus de politisation nuancé où intégration et conflictualité s’éclairent mutuellement, selon le contexte socio-économique et la place que se donnent les représentants de l’État et de ses valeurs.
 
NOTES
 
[1] Comme l’ont rappelé les historiens italiens Simonetta Soldani et Gabriele Turi, la citation est attribuée à titre posthume et de façon erronée à l’ancien président du Conseil Massimo d’Azeglio alors qu’elle aurait été lancée beaucoup plus tard, en 1896, par le ministre de l’Instruction Martini, ce qui en dit long sur le rôle de ces stéréotypes dans l’Italie libérale. Simonetta Soldani, Gabriele Turi, Fare gli Italiani. Scuola e cultura nell’Italia contemporanea, Bologne, Il Mulino, 1993, p. 17. Pour tout ce qui concerne ces débats généraux et les réalités de la « nationalisation des Italiens », nous nous permettons de renvoyer à notre volume : Naissance de l’Italie contemporaine (1770-1922), Paris, Nathan, 1997, 400 p. ; version italienne : Il Lungo Risorgimento, Milan, Bruno Mondadori, 1999, 464 p.
[2] On ne considère plus comme exclusive ou systématique l’assimilation entre procès de politisation et pénétration des idées de gauche, même si le schéma reste opératoire pour de nombreuses campagnes européennes en cours de démocratisation par radicalisation. Mentionnons pour illustrer à titre comparatif cette autre voie de la politisation autour des valeurs conservatrices ou contre-révolutionnaires en Europe : Jean-Luc Mayaud, Les Secondes Républiques du Doubs, Besançon, Annales littéraires de l’Université de Besançon, 1986, 474 p. ; Jean-Clément Martin, La Vendée de la mémoire (1800-1981), Paris, Le Seuil, 1989, XV + 298 p. ; Philippe Boutry, Une acculturation politique à droite ? Les conservateurs et l’apprentissage du suffrage universel dans le département de l’Ain, dans Fidélité républicaine et monde rural, Colloque d’Aurillac des 27 et 28 août 1999, Aurillac, Société des lettres, sciences et arts, « La Haute Auvergne », à paraître. Ces réflexions et cette étude de cas de Philippe Boutry sur la Seconde République dans l’Ain sont à mettre en relation avec les travaux sur les rapports entre le carlisme et la modernité politique en Catalogne : Jordi Canal y Morell, Sociabilidades politicas en la Espana de la Restauracion : el carlismo y los circulos tradicionalistas (1880-1900), Historia social, 15, hiver 1993, p. 29-47 ; Id., El Carlismo. Dos siglos de contrarrevolucion en Espana, Madrid, Alianza Editorial, 2000, 500 p.
[3] Gilles Pécout, L’entrée en politique des campagnes toscanes de l’Unité au début du XXe siècle. Essai de reconstitution du processus de politisation du monde paysan dans la province de Florence 1859-1912, Thèse de doctorat de l’Institut d’études politiques de Paris soutenue en février 1992 sous la direction de Pierre Milza, 3 vol., 1 082 p. En cours de publication à l’École française de Rome - De Boccard. Sur la définition du terme chronologique et des conditions d’exercice du suffrage « quasi universel », voir Serge Noiret, La nuova legge elettorale e le elezioni politiche del 1919, Ricerche storiche, 1986, 2, Id., Gli studi sui collegi elettorali in Italia, Memoria e Ricerca, 3, 1994, p. 9-24 ; Maria Serena Piretti, Le elezioni politiche in Italia dal 1848 a oggi, Rome-Bari, Laterza, 1995, 449 p. ; Pier Luigi Ballini, Le elezioni nella storia d’Italia dall’Unità al fascismo, Bologne, Il Mulino, 1988, 474 p.
[4] Maurice Agulhon a lui-même résumé les discussions théoriques autour de l’expression de « descente de la politique vers les masses » dont il est l’auteur. Pour toute précision ultérieure, on renverra donc à cette mise au point éclairante : Maurice Agulhon, « La République au village » : Quoi de neuf ?, Provence historique, 194, 1998, p. 423-433.
[5] Rappelons par exemple les observations de Philippe Vigier sur l’intérêt de la loi municipale de 1831 qui « a permis à beaucoup de paysans français d’aller aux urnes, bien souvent pour la première fois... », Philippe Vigier, La République à la conquête des paysans, les paysans à la conquête du suffrage universel, Politix. Travaux de science politique, troisième trimestre 1991, p. 9. Ces pistes ont été explorées de façon exhaustive par Christine Guionnet, L’apprentissage de la politique moderne. Les élections municipales sous la monarchie de Juillet, préface de Pierre Rosanvallon, Paris, L’Harmattan, 1997, 324 p.
[6] Suzanne Berger, Les paysans contre la politique, Paris, Le Seuil, 1975, p. 60.
[7] Voir à ce propos la synthèse récente de Yves Déloye, Sociologie historique du politique, Paris, La Découverte, 1997, 123 p. Pour un rappel des débats sur la politisation des campagnes françaises, nous nous permettons de renvoyer à notre article bibliographique, La politisation des paysans au XIXe siècle. Réflexions sur l’histoire politique des campagnes, Histoire et sociétés rurales, 2, second semestre 1994, p. 91-125.
[8] Giacomina Nenci, Le campagne italiane in età contemporanea. Un bilancio storiografico, Bologne, Il Mulino, 1997. Voir notamment le chapitre V intitulé « Dal politico al sociale », p. 69-114.
[9] Franco Cazzola, réédition, in Storia delle campagne padane dall’ 800 a oggi, Milan, Bruno Mondadori, 1996 et cité par Nenci, op. cit., p. 86.
[10] Ernesto Ragionieri, La questione delle Leghe e i primi scioperi agrari in Toscana, in Movimento operaio, 1955, 3-4, p. 454-479. De Renato Zangheri historien spécialiste des « campagnes rouges » et auteur d’une monumentale histoire du socialisme italien, on mentionnera simplement l’ouvrage classique, Lotte agrarie in Italia. La Federazione nazionale dei lavoratori della Terra 1901-1926, Milan, Feltrinelli, 1960.
[11] Gian Enrico Rusconi, Se cessiamo di essere una nazione, Bologne, Il Mulino, 1993, 180 p.
[12] Par exemple dans l’historiographie de ces années : Simonetta Soldani, La mappa delle società di mutuo soccorso in Toscana fra l’Unità e la fine del secolo, dans Istituzioni e borghesie locali nell’Italia liberale, Maria Pia Bigaran (éd.), Milan, Franco Angeli, 1986, p. 247-292 ; Raffaele Romanelli, Il commando impossibile. Stato e società nell’Italia liberale, Bologne, Il Mulino, 1988 ; Maria Malatesta, I Signori della terra. L’organizzazione degli interessi agrari padani 1865-1914, Milan, Franco Angeli, 1989 ; Maurizio Ridolfi, Il circolo virtuoso. Sociabilità democratica, associazionismi e rappresentanza politica nell’Ottocento, Florence, Centro editoriale toscano, 1990, 297 p.
[13] La province (provincia) correspond à l’unité départementale française. Après l’Unité, la Toscane est divisée en huit provinces : Arezzo, Florence, Grosseto, Livourne, Lucques, Massa et Carrare, Pise, Sienne. Avec la plus importante population de la région – une majorité de ruraux et précisément de métayers –, la province de Florence dont le chef-lieu est l’ancienne capitale du grand-duché et la capitale du royaume d’Italie de 1865 à 1870 apparaît comme un observatoire significatif et représentatif des réalités toscanes. Abréviations utilisées pour les sources : AAG, Atti dell’Accademia Economico-Agraria dei Georgofili di Firenze ; ACS, Archivio centrale di Stato (Archives nationales) ; ASF, Archivio di Stato di Firenze ; ACPel., Archivio comunale di Pelago ; ACPnt., Archivio comunale di Pontassieve ; ACRi., Archivio comunale di Rignano sull’Arno ; ACFVd., Archivio comunale di Figline Valdarno ; ACRe., Archivio comunale di Regello.
[14] Pour le contexte des dernières années du grand-duché, voir Romano Paolo Coppini, Il Granducato di Toscana dagli « anni francesi » all’Unità, Turin, UTET, 1993, XII + 477 p. Le volume dispose d’une abondante bibliographie raisonnée. Pour l’environnement de la période postunitaire, voir Giorgio Mori, La Toscana, Storia d’Italia. Le regioni dall’Unità a oggi, Turin, Einaudi, 1986, XIII + 1 049 p.
[15] L’expression qui signifie « l’heureux changement du sort de l’Italie et de la Toscane » est empruntée à Giuseppe Ansaldi, La Valdinievole illustrata nella storia naturale, civile ed ecclesiastica, dell’agricoltura, delle industrie e delle Belle Arti, Pescia, Vannini, 1879, vol. I, XXIII + 372 p. Dans la région, le terme de « Rivolgimento » qui met en valeur l’autonomie du mouvement révolutionnaire toscan est à l’époque beaucoup plus utilisé que celui de « Risorgimento ».
[16] ACPel., b . 47, 1860, discours du maire « notificazione del suffragio ».
[17] Cité par Nidia Danelon Vasoli, Il plebiscito in Toscana nel 1860, Florence, Olschki, 1968, VI + 228 p.
[18] Pour un regard nouveau sur les conceptions de la nation « risorgimentale » on renverra aux réflexions d’Alberto Mario Banti, La nazione del Risorgimento. Parentela, santità e amor alle origini dell’Italia unita, Turin, Einaudi, 2000, 214 p.
[19] Angelo Torrigiani, Le Castella della Val di Nievole. Studi storici, Florence, Cellini, 1865, p. 435-436.
[20] Giorgio Giorgetti, Sulle origini della società toscana contemporanea, Studi storici, XV, 3, 1974, p. 671-693.
[21] I Casi della Toscana nel 1859 e 1860 narrati al popolo da una compagnia di Toscani, Florence, Salani, 1864, p. 47.
[22] Ibid., p. 72.
[23] Le terme de « gonfaloniere » est remplacé par celui de « sindaco » et celui de « comunità » par celui de « comune ».
[24] La Nuova Europa, 22 mai 1861.
[25] Ermolao Rubieri, Storia della poesia popolare italiana, Florence, 1876 ; réédition, Milan, Il Gallo, 1966, p. 541.
[26] ACPel., b . 47, 1860, f. II.
[27] ACPnt., 234 . I, I, Lettre du 20 février 1862.
[28] ACPnt., 235, 1861, « Relazione dei maestri della Comunità di Pontassieve Felice Pacini, David Bongi e Agostino Cocchi ».
[29] La Nazione, 9 août 1861.
[30] ASF, PS et Luigi Chini, Storia antica e moderna del Mugello, Florence, 1875 ; réédition, Rome, Multigrafica editrice, 1960, p. 229.
[31] ACPel., b . 49, 1861.
[32] ACS, Ministero della Guerra, Ispettorato della Guardia nazionale, b . 6, 1861-1864, « Rapporto Belluomini », mars 1861.
[33] Sur l’expérience de 1848, voir Enrico Francia, Tra ordine pubblico e rivoluzione nazionale : il dibattito sulla Guardia Civica in Toscana (1847-1849), dans Dalla città alla nazione. Borghesie ottocentesche in Italia e in Germania, Marco Meriggi et Pierangelo Schiera (éd.), Bologne, Il Mulino, 1993, p. 89-113.
[34] Ibid., b . 5, lettre du 26 juillet 1862, du préfet de Florence au ministre de la Guerre.
[35] Entre 1862 et 1865, six sociétés de tir garibaldiennes sont attestées dans la province de Florence. Pour plus de détails sur cette forme de sociabilité militaire risorgimentale, voir Gilles Pécout, Les sociétés de tir dans l’Italie unifiée de la seconde moitié du XIXe siècle. La difficile mise en place d’une sociabilité institutionnelle entre volontariat, loisir et apprentissage civique, Mélanges de l’École française de Rome. Italie et Méditerranée, 1990, 101, 2, p. 533-676.
[36] ACPel., 1861, b . 48, Ing. Metello Lapini, Rapporto della Commissione incaricata di un progetto di nuove circoscrizioni territoriali al Consiglio compartimentale, Florence, Stamperia sulle Logge, 1861, 25 p.
[37] Giuseppe Montanelli, Dello ordinamento nazionale, Florence, 1862 ; édition critique de Pietro Bagnoli, Florence, Olschki, 1989, p. 295.
[38] ACPnt., b . 208, Registro Protocollo delle Deliberazioni municipali, 12 septembre 1864.
[39] Ibid.
[40] Maria Malatesta, Introduzione : la storiografia della sociabilità negli anni ottanta, Sociabilità nobiliare, sociabilità borghese, Francia, Italia, Germania, Svizzera, XVIII-XXe secolo, Cheiron, 9/10, juin 1990, p. 18 : « Dans quelle mesure la formation tardive de l’État et la permanence de profondes différences régionales se sont-elles reflétées à l’intérieur des structures de sociabilité ? Quelle influence a eu la difficile unification sur la création de réseaux de sociabilité substitutifs plus qu’intégrateurs ? »
[41] A. F. Robertson, The Dynamics of Productive Relationships, Cambridge, CUP, 1987, cité par Sergio Anselmi, Mezzadri e mezzadrie nell’Italia « centrale, dans Storia del’agricoltura italiana, Piero Bevilacqua (éd.), t. II, Venise, Marsilio Editori, 1990, p. 220.
[42] AAG, Serie IV . 1, séance du 12 juillet 1871 et lettre de Lambruschini à Ridolfi en annexe, p. 245.
[43] Ettore Passerin d’Entrèves, L’anticapitalismo del Sismondi e i campagnoli toscani del Risorgimento, Belfagor, 1949, p. 293.
[44] AAG, Serie IV . 1..., op. cit., p. 258.
[45] Hippolyte Taine, Voyage en Italie, II, D’Assise à Florence, 1866, rééd., Bruxelles, Complexe, 1990, p. 118 : « Le noble est familier, bonhomme avec le paysan, il parle avec amitié aux gens du peuple (...). Toute la propriété est affermée en métayage et le partage des fruits établit une sorte de camaraderie entre le maître et le fermier. Souvent, ce fermier est sur le podere depuis deux cents ans, de père en fils ; par suite, il est conservateur, rebelle aux innovations, inaccessible aux théories. »
[46] Tito Pestellini, La mezzeria e le sue consuetudini nelle provincie di Siena, Pisa e Firenze ; Florence, Tip., 1904, p. 31.
[47] Luigi Petrini, L’Agricoltura italiana, 1879, cité par Beatrice Bargagna, Problemi della mezzadria in Toscana negli anni della crisi agrari, Storia contemporanea, IX, 5-6, décembre 1978, p. 815.
[48] Sur l’importance politique de ces fêtes civiques et nationales dans l’Italie immédiatement postunitaire, se reporter à Marco Fincardi et Maurizio Ridolfi, Le trasformazioni della festa. Secolarizzazione, politicizzazione e sociabilità nel XIX secolo, Memoria e Ricerca, no 5, juillet 1995 et précisément aux articles : Maurizio Ridolfi, Feste civili e religioni politiche nel « laboratorio » della nazione italiana (1860-1895), p. 83-108 et Gilles Pécout, Feste unitarie e integrazione nazionale nelle campagne toscane (1859-1864), p. 65-81. Voir par ailleurs, l’approche nationale du phénomène dans Ilaria Porciani, La festa della nazione. Rappresentazione dello Stato e spazi sociali nell’Italia unita, Bologne, Il Mulino, 1997, 219 p.
[49] ACPnt., b . 236 (I) 1862, ACPel., b . 28, Deliberazioni di Giunta (1865-1870), 10 novembre 1869.
[50] ACPnt., b . 236 (I) 1862, ACRi., b . H . 8 (1859-1872), ACPel., b . 47.
[51] AEG, loc. cit., Luigi Ridolfi.
[52] Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995, 490 p. Voir notamment l’ensemble du chapitre V « Une politique sans État », p. 217-267, qui éclaire dans une perspective historique comparée les contradictions de cette « conception morale du social... rattrapée par le politique », p. 218.
[53] Dans le cas des campagnes françaises de la même époque, Nadine Vivier observe des tensions entre la volonté de l’État « d’imposer un idéal d’égalité... et de maintenir l’intégration des pauvres au sein du village » et l’attitude des « communautés rurales qui se plient plus ou moins bien à cet idéal... en fonction des coutumes ancestrales, de leurs critères moraux de conduite, de leurs impératifs économiques et de l’équilibre des pouvoirs ». Nadine Vivier, Exclusion et pauvreté rurale au XIXe siècle, dans Les exclus en Europe 1830-1930, André Gueslin et Dominique Kalifa (éd.), Paris, Les éditions de l’Atelier, 1999, p. 131.
[54] La Martinella, éditorial du 6 novembre 1913.
[55] Pour un rappel général des problématiques historiques de cette tradition des campagnes « rouges » toscanes, voir Franco Andreucci, Sandra Pescarolo, La formazione delle regioni rosse in Italia : il caso della Toscana dans Gli spazi del potere. Aree, regioni, Stati : le coordinate territoriali della storia contemporanea ; Florence, La Casa Usher, 1987, p. 127-134, et Tommaso, Detti, Ipotesi sulle origini di una provincia rossa : Siena fra Ottocento e Novecento, Ventesimo secolo, I, 1, juin-avril 1991, p. 49-61.
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