2002
Revue historique
Les Patriotes espagnols en révolution.
La convocation des Cortes extraordinaires de Cadix (1808-1810)
Richard Hocquellet
Richard Hocquellet, agrégé d’histoire, ancien membre de la Casa de Velázquez, est docteur en histoire de l’Université de Paris I. Il est membre de l’UMR 8565 « Territoires, nations, sociétés, Amérique latine, Méditerranée occidentale » (EHESS, Université de Paris I). Ses principales publications en français sont : Des sujets aux citoyens, une analyse des projets électoraux avant les Cortes de Cadix, dans Annales historiques de la Révolution française, 2001, no 1, p. 1-19. Résistance et révolution en Espagne durant l’occupation napoléonienne (1808-1812), Paris, La Boutique de l’histoire, 2001, 368 p.
Pendant la guerre que mènent les patriotes espagnols contre Napoléon, une organisation politique particulière se met en place. L’intensité de la crise oblige les responsables patriotes à chercher de nouveaux moyens d’assurer leur pouvoir. Ils sont en même temps représentants de l’autorité du roi Ferdinand VII, captif en France, et de la population qui s’est soulevée contre les Français. Les débats, de plus en plus publics, qui ont lieu entre l’été 1808 et le printemps 1809 aboutissent à la convocation d’une assemblée de type national. La question de l’objectif assigné à cette assemblée produit de nouveaux débats menés par un groupe déterminé de patriotes désireux de réformer la monarchie espagnole. En utilisant différents moyens comme la presse et les commissions spécialisées mises en place par le gouvernement, ils parviennent à faire valoir l’option d’une assemblée constituante composée de députés élus au suffrage quasi universel, députés, qui dès l’ouverture des séances, en septembre 1810, votent la souveraineté nationale, premier acte de la révolution espagnole.Mots-clés :
Premier Empire, Espagne, représentation nationale, libéralisme.
During the war between the spanish patriots and Napoleon, a peculiar political organisation lay down. The intense crisis oblige the patriots leaders to find new means to fix their power. They are, at the same time, representatives of the king Ferdinand VII, captive in France, and representatives of the people uprised against the Frenchs. The debates, more and more public, that take place between the summer 1808 and the spring 1809, lead to the convocation of a national assembly. The question of the objective gived to this assembly brings forward new debates conducted by a group of patriots resolute to reform the spanish monarchy. Using diferent means, like the press and the specialized commissions established by the governement, they success in valorize the option of a constituent assembly formed by delegates elected with an almost universal franchise. This delegates, during the first session, in september 1810, vote the national sovereignty, first act of the spanish revolution.
Keywords :
First Empire, Spain, National representation, Liberalism.
LES PARTICULARITÉS DE LA RÉVOLUTION ESPAGNOLE
L’usage n’a pas retenu le terme de révolution pour nommer les différents événements politiques qui se succèdent pendant la guerre d’indépendance espagnole dans le camp de ceux qui luttent contre l’invasion française. Le terme de patriotisme, généralement employé, se réfère à l’ensemble des attitudes de résistance aux troupes impériales et au nouveau roi imposé par Napoléon, son frère, Joseph Bonaparte, suite à l’abdication forcée de Ferdinand VII et de la famille royale espagnole. Ce patriotisme n’est pas seulement affaire d’identité revendiquée par le discours et éprouvée dans la lutte armée. La dimension politique de l’action des patriotes mérite d’être étudiée pour elle-même. Elle nous offre une image bien différente de celle de la guérilla dans les montagnes ou des sermons anti-français du clergé espagnol, celle d’une véritable révolution, c’est-à-dire d’une modification brutale de l’ordre politique.
Le premier principe politique affirmé par les patriotes est la volonté de conserver leur monarchie. Mais, l’organisation de la résistance implique plusieurs ruptures avec l’Ancien Régime qui vient de prouver sa faillite en ne pouvant empêcher la domination diplomatique, militaire et politique du pays. La série de ces ruptures correspond aux particularités de la révolution espagnole : une nouvelle configuration des relations de pouvoir au profit des oligarchies locales ; l’apparition de la dimension nationale comme ciment à l’intérieur du corps politique ; les principes libéraux comme base de la réorganisation du régime monarchique. Lors de cette révolution, dont le processus se déroule sur fond d’affrontement militaire contre des envahisseurs étrangers, l’Espagne découvre la modernité politique telle qu’elle a pu être expérimentée en France à partir des années 1789. À savoir la publicité des affaires du gouvernement, l’apparition de l’opinion comme expression de la volonté générale et la plus grande participation de la population à la politique par l’intermédiaire des élections chargées d’établir une représentation nationale.
Nous pouvons déceler plusieurs paradoxes à l’intérieur de ce processus. Son modèle dominant est sans aucun doute la Révolution française, et en ce sens la révolution espagnole s’inscrit dans le grand mouvement de remise en cause de l’Ancien Régime en Europe. Or, singulièrement, les patriotes sont en lutte contre Napoléon qui représente pour eux un avatar de la France révolutionnaire. Les références à ce modèle sont donc le plus souvent occultées, et beaucoup de précautions sont prises dans le discours pour le mettre à distance. Autre paradoxe, le soulèvement des provinces espagnoles contre les troupes impériales et contre le gouvernement de Joseph 1
er se fait au nom d’un patriotisme conservateur et religieux mais aboutit à la proclamation de la souveraineté nationale en septembre 1810. Les mesures des dirigeants patriotes sont prises au nom de leur roi captif, Ferdinand VII, alors qu’elles visent à transformer les bases du système antérieur qui tendait à l’absolutisme
[1].
L’ensemble de ces paradoxes rend difficile l’étude de cette période. Ils nourrissent des interprétations historiographiques divergentes selon que l’on privilégie tel ou tel aspect
[2]. Du coup, il est bien difficile d’arriver à cerner le processus dans son ensemble. En partant plus modestement d’un seul des éléments du processus, il est possible d’embrasser assez de questions et de problèmes pour prétendre à une analyse plus globale de la révolution espagnole des années 1808-1814. En effet, le déroulement d’un processus historique renvoie à une série de gestes et de paroles produits par divers individus, animés par des références et des objectifs suffisamment convergents pour qu’ils puissent agir ensemble. Leurs actions fondent un système particulier – en l’occurrence le système patriotique – obéissant à des lois de fonctionnement propres. Par définition, les différents éléments composant un système sont interdépendants, donc, en étudiant ne serait-ce qu’un seul de ces éléments, nous pouvons faire apparaître le système et tenter alors de le comprendre.
Choisissons, pour entrer dans le système patriotique, la convocation des Cortes de Cadix. Les Cortes de Cadix, réunies le 24 septembre 1810, correspondent à une assemblée nationale chargée d’élaborer le nouveau régime souhaité par les patriotes. La convocation de cette assemblée pose plusieurs questions fondamentales. Elles concernent principalement le problème de la représentation dans une société politique en crise du fait de l’absence de son souverain légitime. L’acéphalie ressentie vivement par une partie de la population est le point de départ d’une série de réflexions, de propositions et de solutions élaborées par les responsables patriotes. Pour bien comprendre comment les Espagnols se sont retrouvés invités à choisir des députés chargés de mettre en place une nouvelle constitution pour la monarchie, il nous faut avancer pas à pas. C’est à cette condition-là que les paradoxes peuvent s’estomper et laisser place à la logique du système. Avancer pas à pas nous oblige donc à reprendre la chronologie fine, à identifier les différents protagonistes, à suivre leurs conduites et à mesurer les effets qu’elles produisent sur l’ensemble.
La première étape a pour objet l’analyse des formes particulières de gouvernement que les patriotes ont mises en place pour remédier à la situation d’acéphalie (juntes suprêmes dans les provinces, puis Junte centrale). Elles enclenchent le processus du fait des débats qu’elles provoquent : les modalités de l’engagement politique dans une monarchie sans monarque, et la redéfinition de la nation espagnole face à la crise de la représentation traditionnelle. Nous verrons que ces débats ont préparé le terrain à l’affirmation d’une nouvelle forme d’organisation basée sur l’invocation de la volonté générale exprimée à travers l’élection de représentants d’une nation unitaire maîtresse de son destin.
LES JUNTES SUPRÊMES, TRADUCTION POLITIQUEDU SOULÈVEMENT PATRIOTIQUE
Dans toutes les villes libres de troupes françaises, des manifestations de rue se déroulent entre la fin du mois de mai et le début de juin 1808. Elles se portent devant les sièges des autorités pour réclamer la rupture avec le gouvernement de Madrid contrôlé par Napoléon et la proclamation de Ferdinand VII comme unique roi légitime de l’Espagne. Ce premier épisode de la guerre d’indépendance est connu sous le nom de soulèvement patriotique des provinces
[3]. La mobilisation populaire, bien moins spontanée qu’il n’a semblé aux historiens patriotes, produit deux effets : d’une part, le commencement de la lutte armée dans la péninsule, et d’autre part, l’instauration de nouveaux organes de gouvernement, les juntes suprêmes. C’est ce second point qui nous intéresse ici. La captivité en France de Ferdinand VII et le rejet de Joseph I
er, considéré comme le roi intrus, obligent les patriotes à exercer leur autorité d’une manière autonome. La solution adoptée dans tous les cas est l’institution de juntes
(junta de gobierno) réunissant les principales autorités dans la ville qui, au nom de Ferdinand VII, décident d’assumer la souveraineté royale.
Il est nécessaire de s’arrêter un moment sur les caractères particuliers de ces nouvelles institutions
[4]. En soi, l’adoption de cette forme de gouvernement entre dans une certaine logique des pratiques de la vie politique de l’Ancien Régime espagnol. Le terme de junte renvoie au principe de réunions de personnes ayant des responsabilités dans des domaines différents, chargées de régler un problème nécessitant des compétences diverses. En ce sens, les juntes s’apparentent à des commissions
ad hoc. Au cours des XVII
e et XVIII
e siècles, le mot est employé pour qualifier des commissions mixtes temporaires traitant des dossiers intéressant plusieurs conseils. L’exemple le plus remarquable est le cas de la
Junta grande de reformación mise en place par le comte-duc de Olivares, favori de Philippe IV. Plus près de la période qui nous intéresse, le comte de Floridablanca établit entre 1787 et 1792 une
Junta suprema de Estado réunissant tous les ministres
(secretarios del despacho) pour donner une plus grande cohésion au gouvernement de la monarchie
[5]. À l’échelon local se développent, dans la seconde moitié du XVIII
e siècle, des comités rassemblant plusieurs représentants des corps de la ville (généralement un prélat, des échevins et des membres des corporations) pour s’occuper des problèmes d’approvisionnement. Ils portent le nom de
juntas de granos et
juntas de abastos. Ainsi, cette pratique de réunion de différentes autorités est un des principes de gouvernement très répandu dans l’Espagne d’Ancien Régime. Dernier exemple, s’il en faut, pour expliquer l’adoption générale du principe juntiste par les patriotes : durant la guerre contre la Convention française, entre 1793 et 1795, l’organisation locale de la lutte dans les provinces en contact avec les troupes ennemies est confiée à des commissions réunissant des autorités civiles, religieuses et militaires. Elles se nomment les
juntas de promotores en defensa de la religión, de la patria y del Rey
[6].
De la même façon, en 1808, pour faire fonctionner la machine gouvernementale dans les provinces soulevées, les membres des différentes autorités doivent travailler ensemble. Chaque fois qu’ils ne sont pas suspectés de collaboration avec Madrid, les représentants et les agents du pouvoir central sont intégrés aux juntes. Les membres du corps municipal, qui correspond à l’institution du gouvernement local, font également partie des juntes. On y retrouve des ecclésiastiques, séculiers – et au premier titre l’évêque – et réguliers, pour l’autorité morale et sociale qu’ils possèdent dans la ville. Les membres de ces autorités s’attachent les services de militaires comme experts indispensables à la veille de l’affrontement armé inévitable avec les troupes napoléoniennes. Enfin, certaines personnalités sans responsabilités officielles mais bénéficiant, soit d’un grand prestige, soit d’une autorité sociale importante, participent à la junte. Ce sont les puissants du lieu, grands aristocrates pour la plupart. Plus rarement, des membres des corporations sont invités à siéger.
Les différentes catégories qui composent les juntes tendent à nous montrer ces organes collégiaux comme le rassemblement de plusieurs corps qui, à un niveau ou un autre, assurent la bonne marche de la ville. La cohésion de la communauté est préservée selon une des revendications des foules lorsqu’elles demandaient la réunion immédiate d’une junte de gouvernement
[7].
Au cours de la session célébrée l’après-midi de la veille, il a été décidé que pour pouvoir adopter les moyens appropriés pour calmer la population, agitée le matin du 27 en conséquence de la publication de certains ordres qui annonçaient la renonciation de la couronne d’Espagne à sa Majesté impériale et royale l’Empereur des Français, on formerait une junte composée des dits membres de la municipalité, du très illustre Évêque, des prélats des communautés régulières et séculières, des curés de paroisse et des particuliers nobles [8].
Toutefois, l’analyse détaillée de la composition des juntes fait apparaître des différences importantes dans les proportions occupées par tel ou tel corps. Certaines juntes sont dominées par les membres des municipalités, d’autres paraissent tenues principalement par les représentants du pouvoir royal. Quelques-unes se distinguent par le nombre et la qualité de personnalités sans responsabilités officielles qui prennent ouvertement en main le pouvoir dans la ville
[9]. Ces différences reflètent les interprétations divergentes des acteurs patriotes vis-à-vis de ce que sont véritablement les juntes suprêmes.
En effet, dans le cas précis de l’Espagne en 1808, le terme de junte peut renvoyer à une autre signification : celle de Cortes réunies sans le roi. Les Cortes, dans la monarchie hispanique, sont les assemblées constituées des trois ordres représentant les royaumes qui la composent. Le roi les réunit pour traiter de problèmes importants nécessitant l’approbation du royaume et pour faire prêter serment à son héritier selon le principe pactiste qui régit les relations entre le souverain et la communauté. Le futur roi et les députés des Cortes jurent mutuellement la conservation de la monarchie et des droits respectifs de chacune des parties. Au cours du XVII
e siècle, l’objet principal des convocations des Cortes est la négociation des impôts royaux auprès de chaque royaume qui compose la monarchie plurielle Habsbourg : les deux couronnes d’Aragon et de Castille, composées elles-mêmes de plusieurs royaumes et principautés
[10]. Le clergé et la noblesse ne payant pas ces impôts, seuls les députés du tiers état (appelé
estado general en Espagne) siègent. Ils sont les représentants de villes privilégiées, appartenant tous au corps municipal des
regidores (équivalent des échevins) et portent le nom de
procuradores en Cortes. À partir du règne de Philippe V, seules les Cortes de Castille perdurent, auxquelles on a associé des représentants des villes des autres royaumes (Aragon, Catalogne et Valence). Les Cortes propres de l’ancienne couronne d’Aragon ne sont plus convoquées ce qui n’empêche pas le maintien, dans l’imaginaire politique, d’une identité particulière de ces régions historiques
[11].
Lorsque le roi ne les préside pas en personne, les Cortes prennent le nom de junte du royaume. Le terme junte devient alors synonyme non pas de commissions mais d’assemblée représentative. Ce sens se retrouve dans un passé plus lointain. En 1520, l’organisme qui fédère les villes insurgées contre la couronne de Castille lors de la révolte des Comuneros s’appelle la Santa Junta. Ainsi, sans avoir l’impression de forcer la comparaison car les acteurs de l’époque n’hésitent pas à se référer à des événements historiques, les juntes patriotiques de 1808 peuvent s’entendre comme Cortes-sans-le-roi. Elles sont alors la représentation de la communauté. Cela est à rapprocher du fait que toutes les juntes intitulées suprêmes – c’est.à-dire souveraines – ne se forment que dans les capitales d’anciens royaumes ou d’anciennes principautés, comme si la réorganisation du pouvoir en l’absence du roi se faisait en revenant aux entités historiques et politiques premières de la monarchie.
Il me semble que cette dimension est fondamentale pour comprendre ce qui se joue lors de la formation des juntes. Nous n’avons plus seulement affaire à des organes pragmatiques répondant de la manière la plus efficace à la situation de crise, mais à des institutions de type représentatif renvoyant à un imaginaire politique très particulier, que l’on pourrait qualifier de pactiste. L’idée du pactisme, selon laquelle les communautés détiennent la souveraineté originelle qu’elles ont transmise au roi qui l’exerce en vertu d’un pacte
[12], est restée présente malgré les principes absolutistes affirmés par la dynastie des Bourbons d’Espagne au XVIII
e siècle. Au cours de ce siècle, les Cortes sont encore réunies à l’occasion de l’accession au trône d’un nouveau souverain. Le serment prêté au prince héritier renouvelle toujours le fondement du pacte : la cohésion de la monarchie se vérifie toujours à travers cette cérémonie solennelle que les Bourbons respectent et qui n’a pas d’équivalent en France
[13]. Les dernières Cortes sont réunies en 1789. En décembre 1788, le roi Charles III meurt. Son fils, Charles IV, lui succède. Selon la tradition, il convoque les représentants de son royaume pour reconnaître héritier son fils Ferdinand
[14]. À l’issue de ces Cortes, les Espagnols sont donc liés à Ferdinand comme ils le sont à Charles IV. Quand, en mars 1808, Ferdinand accède à son tour au trône suite à l’abdication de son père, il apparaît totalement légitime. Il n’a pas besoin de formaliser l’opération autrement que par une cédule diffusée par le Conseil de Castille.
Revenons un instant sur cet épisode qui permet de saisir l’investissement des patriotes vis-à-vis de la personne de Ferdinand. La chute de Charles IV est provoquée par celle de Godoy. Au mois de mars 1808, le favori du roi d’Espagne se rend compte que Napoléon n’a pas fait jeu égal avec lui. La guerre qu’ils ont menée conjointement contre le Portugal à l’automne 1807 est terminée mais les troupes françaises n’en continuent pas moins d’arriver sur le sol espagnol. Quatre citadelles sont occupées par des garnisons impériales. L’assujettissement du royaume paraît inévitable. Pour sauver ce qui peut l’être, Godoy décide d’organiser le départ de la famille royale pour les Amériques, suivant en cela l’exemple de la famille royale portugaise qui s’est embarquée pour le Brésil. Là-bas, la monarchie perdurerait à l’abri du danger napoléonien. La rumeur des préparatifs du départ agite les esprits. Dans Aranjuez où réside la cour à cette date, les opposants à Godoy mobilisent la population : le départ de la famille royale signifierait un abandon de la péninsule à l’empereur des Français. La crainte de se voir privées de son souverain provoque une panique facilement orientable contre la personne de Godoy. Ces opposants sont pour la plupart des grands aristocrates écartés du pouvoir par le clan de Godoy et qui ont placé leurs espérances politiques en la personne de Ferdinand, le prince des Asturies, lui-même tenu à l’écart du gouvernement. L’organisation d’une émeute, le 17 mars 1808, aboutit à l’arrestation de Godoy. La manifestation se porte ensuite sous les balcons du palais royal où la foule lance des vivats à Ferdinand. Isolé, Charles IV abdique et cède sa couronne à Ferdinand. L’ordre dynastique n’est pas bouleversé, on assiste simplement à une anticipation de l’ordre successoral. Il s’agit en fait d’une révolution de palais assistée par la pression de la rue. Mais, elle fragilise un peu plus la position de l’Espagne face à ce qu’il est encore permis d’appeler son alliée, la France. Ferdinand, non reconnu roi par l’ambassadeur Beauharnais, est convaincu par Murat, déjà présent à Madrid, de partir à la rencontre de Napoléon pour clarifier les relations entre les deux pays. Ce voyage, entamé le 20 avril, se conclut à Bayonne le 6 mai par l’abdication collective de la famille Bourbon de ses droits sur la couronne d’Espagne en faveur de celle de Napoléon.
Affirmant que Ferdinand n’a pas été libre de sa décision, les patriotes prouvent que le pacte qui liait les Espagnols à leur roi est rompu de fait. Dans ce cas, rien n’autorise Napoléon et son frère Joseph à revendiquer une quelconque légitimité.
Sous des prétextes aussi fallacieux que perfides, on attira et on retint en France Ferdinand VII, notre Roi et Seigneur. Le Roi, son père, sa mère et toute la famille royale y furent conduits. On les y contraignit à des abdications qui, soit sont des faux, soit si elles ont effectivement eu lieu, sont à l’évidence frappées de nullité. Le royaume d’Espagne fut cédé à l’Empereur des Français Napoléon Ier par qui ne pouvait le céder, à qui ne pouvait le recevoir [15].
Dans le cadre de la doctrine pactiste, la souveraineté revient alors aux royaumes.
Le royaume est orphelin ; par conséquent la souveraineté est revenue au Peuple, représenté par les corps municipaux, c’est-à-dire les municipalités. Cette ville étant capitale du royaume de Murcie, la présente assemblée déclare que lui sont revenues l’autorité et la souveraineté sur tout ce royaume [16].
En l’occurrence, l’assemblée mentionnée n’est autre que la junte. Même si la municipalité, en tant que corps ayant accès aux Cortes se considère comme la représentation du royaume particulier de Murcie, position que l’on retrouve dans d’autres villes capitales, précisément, en tant qu’organe de gouvernement à l’intérieur duquel siègent des regidores, les juntes patriotiques confondent cette représentation et l’exercice de l’autorité souveraine.
Deux cas manifestent explicitement ce double rôle assigné aux juntes. Les membres de ces juntes réorganisent globalement le pouvoir en réalisant la fusion entre instance représentative et commission extraordinaire. À Saragosse, les manifestations ont abouti à la démission du capitaine général et à son remplacement par un membre d’une grande famille aragonaise, José Palafox y Melzi, connu pour ses liens avec Ferdinand VII. La première mesure qu’il prend est de convoquer des Cortes d’Aragon qui élisent la junte suprême de l’ancien royaume
[17]. Selon la même logique, en Galice, les différentes villes qui siègent à tour de rôle aux Cortes de Castille s’entendent pour créer une junte unifiée de la province qui prend le nom de Cortes de Galice (alors qu’elles n’ont jamais existé !)
[18].
Avec la formation des juntes suprêmes, la question de la représentation est donc posée. Les modifications successives de la composition de plusieurs juntes correspondent au premier terme du débat sur les modalités de la représentation de la communauté. Deux tendances que l’on pourrait repérer à travers les différentes situations correspondent d’une part à la recherche d’un équilibre quantitatif des membres des autorités siégeant à la junte et d’autre part à la recherche d’un élargissement territorial de la base représentative. D’un côté, on observe une réduction du nombre de
regidores au sein de certaines juntes dont la municipalité formait le centre et l’entrée de nouvelles personnalités du lieu. De l’autre, sont convoqués des représentants des noyaux de peuplements, paroisses ou villages alentours, voire villes secondaires de la province. Si la première tendance renvoie plutôt aux configurations politiques locales (rivalités entre clans de l’élite) ou à la nécessité d’associer des représentants d’autorités supplémentaires (magistrats, syndics, chanoines, militaires), la deuxième tendance est l’expression d’une volonté de légitimation passant par l’accord de la population. À Badajoz, la junte intègre des représentants des chefs lieux de districts
(ciudad cabeza de partido) et des représentants des trois évêchés de la province. Elle prend alors le nom de junte suprême d’Estrémadure
[19]. À León et à Jaén, ce sont des représentants des paroisses de la ville qui sont ajoutés
[20]. À Palma de Majorque, on fait nommer des représentants des autres îles de l’archipel des Baléares
[21]. À La Corogne, la nouvelle junte est composée de représentants des sept villes privilégiées du royaume de Galice
[22]. Le capitaine général de la vieille Castille recompose la junte de Valladolid, capitale de la province occupée dès le début du mois de juin 1808, en convoquant des représentants des villes principales. L’affermissement du rôle représentatif des juntes passent donc par une recomposition provinciale. Le pouvoir sur la région, selon le rang de la ville, n’est plus seulement affaire de nomination des titulaires de l’autorité politique, sociale, morale ou militaire mais aussi de relations avec la population. Nous pourrions dire que ces juntes allient les principes d’un gouvernement des « meilleurs » à ceux d’une représentation par la base.
Ces différentes modifications qui interviennent dans les premières semaines suivant l’érection des juntes montrent qu’il y a quelque chose d’imparfait et d’ambigu dans ces institutions. Malgré la logique doctrinale qui explique la facilité et l’unanimité avec lesquelles les villes soulevées ont adopté cette forme de gouvernement de résistance, les responsables patriotes sont conscients d’avoir participé à une rupture de l’ordre politique. À travers leurs difficultés à stabiliser la composition des juntes, nous pouvons déceler un trouble, une gêne. La légalité n’est pas de leur côté. Seule la légitimité justifie leur prise du pouvoir. En liaison avec la question de la représentation, s’impose celle de la légitimité.
Dès le lendemain de leur formation, les premiers discours publiés par les juntes sont rédigés au nom de la population soulevée. Le souci d’apparaître comme les tenants légitimes de l’autorité amène les membres des juntes à s’appuyer sur l’accord de la communauté. Ils font ce que l’on suppose que la population souhaite. La presse joue un rôle majeur car elle permet d’établir la communication avec la population. À Badajoz, par exemple, l’éditorial du premier numéro du Diario débute ainsi :
Vous [les membres de la junte] avez jugé opportun de publier un quotidien au moyen duquel se diffusent et se généralisent vos décrets et vos décisions, se fixe l’opinion publique et soient stimulés dans tous les cœurs les sentiments patriotiques [23].
Chaque junte imprime et diffuse des manifestes explicatifs. Plusieurs mettent en place un journal qui tient le public au courant de la situation
[24]. Et, chaque fois, les membres des juntes insistent sur le fait que leurs actions sont fidèles aux v
œux de la communauté. Les deux exemples qui suivent montrent comment se construit un lien fort entre les autorités et la population.
Les événements qui se sont produits dans cette capitale, le 30 mai, lors de la proclamation de notre auguste Souverain Ferdinand VII, conformément aux désirs que le Peuple manifesta hautement, motivèrent l’établissement d’une Junte composée des trois classes de l’État, le Clergé, la Noblesse et le Peuple, et des autorités antérieurement constituées
[25].
Les magistrats courageux entendent les prières [de la population] et unissent leurs voix à celles de la rue [26].
Parallèlement, il est mentionné que le soulèvement n’avait pas pour but de semer le désordre.
L’organisation locale politique et administrative antérieure est maintenue. Les cadres hiérarchiques ne sont pas modifiés et le travail des différents responsables continue autant que faire se peut. Les premières mesures prises par les juntes insistent sur le maintien de l’ordre dans la ville. Dans l’esprit des dirigeants patriotes, la préoccupation principale est d’éviter l’anarchie consécutive à l’acéphalie, et cela de deux manières : assurer la cohésion de la communauté, ce serait leur mission représentative, et garder le contrôle de la population, ce serait leur mission gouvernementale. Du fait de la mention faite de l’accord de tous, les juntes se présentent comme pouvoir légitime, et du fait de la réunion des différents corps qui possèdent une autorité, elles conservent le système de gouvernement à l’échelon local et régional
[27]. Nécessaire ambivalence liée au fait que l’initiative revient au royaume en l’absence du roi, ambivalence sur laquelle repose donc le système patriotique dans les premières semaines de son élaboration.
La détention violente [du roi] a seulement pour effet que la souveraineté se trouve sans exercice. Dans cette mesure, l’exercice de la souveraineté revient à qui elle correspond originellement, c’est-à-dire au corps de toute la Nation [28].
Le problème qui reste posé par cette construction théorique et pragmatique est celui de l’éclatement de la souveraineté en autant de juntes suprêmes. Même s’il est toujours mentionné que cette souveraineté n’est qu’intérimaire, et s’il est précisé également qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle forme de souveraineté mais seulement de celle du roi empêché provisoirement de l’exercer.
L’IMPÉRATIF NATIONAL : LA JUNTE CENTRALEFACE À LA QUESTION DE LA REPRÉSENTATION
Très tôt, les patriotes sont conscients de la fragilité que constitue cette relative atomisation du pouvoir. Fragilité évidente d’un point de vue militaire, mais fragilité politique également qui peut les desservir tout autant face au gouvernement afrancesado que face aux puissances étrangères luttant contre le même ennemi. Le mouvement de conservation de la souveraineté de Ferdinand VII, initié par l’érection des juntes suprêmes, doit donc se prolonger par la réunion de toutes ces portions d’autorités souveraines dans les provinces soulevées. Suivant le même processus qui a vu les capitales des provinces maintenir les liens hiérarchiques avec les villes secondaires, les membres des juntes doivent s’entendre pour ériger un gouvernement central qui dirigera l’ensemble.
Les débats autour de la formation de la Junte centrale font partie du deuxième temps fort de la recomposition politique de la monarchie. Schématiquement, il est possible d’isoler trois tendances. La première souhaite l’établissement d’un conseil de régence constitué de personnalités éminentes de la monarchie (l’archevêque primat d’Espagne, d’anciens ministres opposés à Godoy, des généraux). La seconde envisage une junte centrale qui serait composée de députés des juntes suprêmes provinciales et qui aurait le même pouvoir que celui du roi et de ses ministres à la fois. La troisième penche vers une junte centrale qui serait la délégation des juntes suprêmes provinciales. L’option régence n’est défendue que par des particuliers qui écrivent des manifestes dans la presse patriotique
[29]. Les deux autres options émanent des membres des juntes. Si tous s’entendent sur le principe d’une junte centrale qui serait composée de représentants élus des juntes suprêmes provinciales, la différence fondamentale concerne l’identité qu’elle aurait et l’étendue de son pouvoir. Ou bien la junte centrale serait la représentante du roi, ce qui la rapprocherait dans le fond du principe d’une régence, ou bien elle serait la représentante des provinces et garderait alors une certaine dépendance vis-à-vis d’elles.
Pressés par le gouvernement anglais qui est prêt à aider substantiellement les patriotes mais à la condition qu’ils unifient leur force, enthousiasmés par la victoire de Bailén en juillet 1808 qui leur permet de récupérer la ville de Madrid évacuée par les Français aux premiers jours du mois d’août, les dirigeants des juntes provinciales s’accordent pour former le gouvernement central installé dans le palais royal d’Aranjuez le 25 septembre 1808.
L’accord final entre les membres des juntes provient également d’un phénomène nouveau qui s’est développé au cours de l’été 1808 et qui a favorisé grandement le rapprochement des patriotes isolés dans leurs provinces. Tout d’abord dans le discours, puis dans les pratiques, l’apparition d’un sentiment national espagnol est une donnée majeure pour saisir la manière dont les mutations politiques s’enchaînent.
Les premiers manifestes patriotiques publiés au lendemain des journées de manifestation font état du soulèvement de la ville. La province entière y est mentionnée quand il s’agit d’une proclamation rédigée au nom de la junte formée dans la ville capitale. L’impression qui se dégage de la lecture de plusieurs dizaines de textes parus entre le 24 mai et le 1
er juin est celle d’une vision géographique limitée. Le patriotisme commence par la « petite patrie ». Le territoire à défendre correspond à l’espace familier, proche et qui cadre avec les délimitations historiques des entités politiques composant la monarchie espagnole
[30]. Ce morcellement du patriotisme a pu être utilisé par certains historiens pour défendre des thèses fédéralistes
[31]. Il existe d’autres raisons bien plus proches des événements pour comprendre le repli régional des Espagnols. D’une part. à cette date, personne ne sait véritablement si toutes les provinces se sont soulevées et, par mesure de protection, les nouvelles autorités patriotes « ferment les frontières » de leur région. D’autre part, la rupture avec Madrid et le besoin d’asseoir une autorité reprenant des délimitations administratives cohérentes font de ces entités la référence identitaire fondamentale. Nous pouvons les appeler des communautés pour ce qu’elles signifient d’appartenance à un groupe historiquement, culturellement, juridiquement et territorialement défini. En l’absence de la référence suprême, qui résidait en la personne du roi, souverain commun à toutes ces communautés, elles deviennent la seule référence utilisable pour maintenir le lien entre leurs membres.
Le recentrage sur la province ne débouche pas sur des dérives centrifuges ou sur des revendications sécessionnistes. Les premiers appels à constituer un centre qui dirigerait le soulèvement apparaissent dans les proclamations des juntes d’Aragon (31 mai 1808) et de Santander (1er juin 1808). Les nouvelles qui circulent très tôt entre les provinces soulevées apprennent à tous les patriotes que leurs voisins se sont soulevés de la même façon, avec les mêmes buts, au nom des mêmes valeurs.
Chaque province, par elle-même, forme seulement une partie du Corps que nous nous sommes proposés de conserver [32].
La prise de conscience de la généralisation du patriotisme se traduit très clairement dans le discours, au point que nous pouvons penser qu’elle est produite par le discours à partir des différents éléments objectifs que manient les auteurs. Les proclamations des juntes provinciales ne sont pas les seuls moyens de diffuser cet élargissement de la conscience patriotique. Les manifestes de particuliers vont encore plus loin dans leurs énoncés et sont publiés dans la nouvelle presse encouragée par les autorités et ce dès les premiers numéros.
Quand on parle du bien de la patrie, il n’y a plus de différence entre le Galicien et le Valencien, le Cantabrique et l’Andalou. Nous sommes tous membres d’une grande famille [33].
Ou :
Il n’y a plus en Espagne d’Estrémègnes, d’Andalous, de Valenciens, d’Aragonais, ni d’autres provinciaux, il y a seulement des Espagnols et à ce grand corps politique, une seule âme donne vie [34].
L’expérience de l’occupation du territoire participe à la revendication d’une identité nationale en réaction à l’agression étrangère. En cela, le mécanisme n’est pas propre à l’Espagne. Il peut être comparé à d’autres pays européens subissant les conquêtes napoléoniennes
[35]. Nous pouvons y déceler deux éléments qui ont souvent été opposés lorsqu’on parle du concept de nation : la solidarité patriotique et la volonté d’unité politique. Le premier élément renverrait au principe des nationalités et le second au droit des peuples. Le patriotisme s’exprime par l’énumération des traits caractéristiques qui font qu’un Espagnol ne ressemble à aucun autre individu. La volonté d’unité correspond à la manifestation d’une action commune. L’émergence de ce sentiment national est une nouveauté radicale. Jamais, avant, les Espagnols ne s’étaient pensés comme membres d’une même nation, au sens d’une identité commune à toute la monarchie et d’une conscience de partager le même destin. Si nous rentrons plus précisément dans l’analyse, nous pourrions associer cette vision de la nation à celle développée par les révolutionnaires français de 1789 et faisant référence aux idées d’unité du corps politique, de bien public et de projet commun
[36]. Le parallèle se poursuit si nous considérons que la nouvelle conception de la nation dans la France de 1789 s’élabore contre celle qui faisait du roi son incarnation. Dans l’Espagne de 1808, l’acéphalie rend nécessaire la mise au point d’une identité nationale qui partirait de l’ensemble des Espagnols et non de leur roi. Cela s’opère, non pas contre le roi, mais en son nom, bien que son absence ait permis l’épanouissement de cette conception nationale moderne
[37].
Relatant la proclamation de Ferdinand VII à Madrid le 24 août 1808, Manuel Quintana, poète déjà célèbre et rédacteur du premier journal politiquement orienté, le Semanario patriótico, s’étend sur cette mutation.
Au cours de ce jour auguste, les Espagnols jurèrent également l’union éternelle et étroite, se considérant à partir de là comme un peuple de frères que dirige un seul et même intérêt : au cours de ce jour auguste les différentes dénominations des Royaumes et des Provinces disparurent et seule resta l’Espagne [38].
Nous ne pouvons que relever la similitude avec la fête de la Fédération du 14 juillet 1790, constituant une nation égalitaire et unitaire, sans distinctions d’origines sociale ou territoriale
[39]. Le corps politique qui émerge de cette nouvelle définition n’est plus séparé en corps distincts mais se compose de l’ensemble des individus. Parler d’individus pourrait sembler abusif. Il existe une passerelle entre cette notion d’individus au sens d’êtres doués de raison associés en nation et ces Espagnols dont parle Quintana. Il nous la fournit lui-même en introduisant la thématique familiale : « un peuple de frères ».
Concluons d’un coup en disant, sans offenser personne, que nous tous nous formons une seule famille : le noble est aussi espagnol que le plébéien et c’est ainsi qu’ils se sont distingués en cette occasion où le danger de notre mère la patrie nous appelait tous, en tant que ses fils et tous l’ont servie et la servent comme des frères [40].
L’emploi de cette métaphore familiale de la monarchie permet de mieux cerner les nouvelles relations entre les Espagnols et leur patrie telles que les conçoivent plusieurs auteurs. Les réflexions sur le patriotisme aboutissent à considérer l’Espagne comme une patrie-fratrie au schéma simple : la mère serait le territoire espagnol (la nature nourricière, la terre des ancêtres), le père serait le roi Ferdinand VII et les enfants seraient tous les Espagnols. Selon l’expression de Quintana, les Espagnols, en se soulevant contre les Français, « fondent une patrie », au sens où ils reconnaissent le roi Ferdinand comme leur père commun et qu’ils participent tous à sa défense comme des frères. Politiquement, cette conception de la patrie implique que chacun de ses membres entretient une relation directe avec son souverain, au prix d’abord de son sang et de sa sueur. En soi, cet énoncé renvoie à l’idéal médiéval des rapports politiques entre vassal et suzerain, la nouveauté réside dans l’implication induite. Le profit que les Espagnols en tire est de ne plus être seulement des sujets du roi, mais des acteurs essentiels de leur patrie. La suite des événements politiques peut nous amener à penser que le prolongement de ce sentiment de fraternité consiste en la prise de conscience que chaque Espagnol joue un rôle dans la conjoncture. La lecture qu’il est possible de faire de ces glissements sémantiques serait la suivante : les royaumes, au sens des entités historiques représentées par les municipalités principales, correspondent au peuple, au sens de la population qui y réside – non plus seulement le corps privilégié des regidores – et l’ensemble de ce peuple correspond à la nation espagnole, au sens d’une communauté de destin – non plus seulement la réunion des sujets du roi.
Ainsi que le formule le rédacteur du Voto de la Nación española, autre journal d’opinion apparu à Séville à l’automne 1809, la nation s’incarne donc avant tout dans le pueblo, terme qui renvoie clairement, dans cet exemple, à la population dans son ensemble :
Le peuple, considéré collectivement, comprend toutes les classes, toutes les hiérarchies qui forment l’association générale espagnole [41].
L’équation pueblo/nation mérite une explication supplémentaire car la polysémie est de règle dans le discours patriotique, polysémie redoublée par les problèmes posés par la traduction des termes espagnols. Le pueblo, dans l’Espagne de l’Ancien Régime, est avant tout une communauté ayant une base territoriale : c’est la population en tant que corps. Mais, c’est aussi une catégorie sociale : la partie la plus nombreuse de la population. Lors du soulèvement, l’accent a été mis sur le peuple. Les premiers manifestes présentant le mouvement d’instauration des juntes patriotiques se réfèrent au peuple-communauté. Les juntes sont créées pour le pueblo (la population de la ville) et selon ses vœux (les revendications des participants aux manifestations de refus des abdications). Par la suite, les textes patriotiques insistent sur le rôle du pueblo dans la lutte pour montrer son caractère spontané et unanime. Il s’agit cette fois des membres du peuple-catégorie sociale qui agissent pour la défense des valeurs en s’engageant comme volontaires pour combattre les Français, et qui diffusent les slogans du patriotisme dans l’ensemble de la population. Le glissement est net et devient de plus en plus fréquent à partir de l’été 1808. Le peuple constitue la base de la nation.
Le peuple c’est la nation, donc tout sort de sa masse [42].
Sous la plume de cet auteur patriote, cette expression est d’autant plus exemplaire. En effet, Antonio Capmany, représentant catalan des Lumières espagnoles
[43], consacre de nombreux passages de son livre,
Centinela contra franceses, à critiquer la Révolution française. Il lui oppose une vision historiciste des régimes politiques proche de celle développée par Edmond Burke. Sa formule synthétique selon laquelle le peuple est la nation ne peut manquer de faire écho à celle de l’abbé Sieyès dans son pamphlet
Qu’est-ce que le Tiers état ?. Nous avons là une des manifestations de l’hybridation de la culture politique dans l’élite espagnole patriote. D’un côté, l’anglophilie place à bonne distance l’expérience révolutionnaire française, mais d’un autre, la conception de la nation développée par les patriotes français de 1789 est assimilée et utilisée dans les circonstances de 1808. Compte tenu de l’histoire de la monarchie espagnole, il n’est pas possible de développer un principe d’identité nationale au sens des nationalités. Le maintien des identités régionales (les différents royaumes) au sein de la construction monarchique ne permet pas la fusion d’un coup de tous les Espagnols dans un grand ensemble national
[44]. Capmany, défenseur des particularités du Principat de Catalogne, le sait bien. Il faut donc passer par l’affirmation d’un corps politique unifié rassemblant tous les membres de la monarchie et cimenté par le droit du peuple à disposer de lui-même (notion centrale chez les révolutionnaires de 1789)
[45], moteur et justification du soulèvement patriotique.
L’installation de la Junte centrale intervient au moment où se propage cette nouvelle manière d’envisager les liens entre les Espagnols. Elle accélère à son tour la diffusion de la nouvelle perception de la nation espagnole. Issue de l’entente des différentes juntes suprêmes provinciales pour former un gouvernement unique à tous les patriotes, la Junte centrale procède de la même manière et affirme la volonté de ses membres de travailler pour tous et sous les yeux de tous.
Depuis l’instant de son installation [la Junte centrale] a cru qu’une de ses premières obligations était celle de s’adresser à vous, de vous parler avec la dignité qui correspond à une grande et généreuse Nation, de vous informer de votre situation et d’établir d’une manière franche et noble ces relations de confiance réciproque qui sont les bases de toute administration juste et prudente [46].
Au départ, la Junte centrale peut apparaître comme la représentation du roi : son cérémonial en fait le remplaçant de la majesté royale. Tous ses décrets commencent par la formule « le roi Ferdinand VII et en son nom, la Junte Centrale Suprême de gouvernement du Royaume ». Mais en même temps, elle est la représentante des juntes patriotiques, elles-mêmes représentantes des communautés soulevées, puisqu’elle est composée de deux députés de chaque junte des capitales d’ancien royaume. La durée de l’absence du roi Ferdinand VII provoque un relatif effacement de la référence au pouvoir royal et l’accentuation de la référence à la nation. Cela est particulièrement lisible dans le discours officiel publié par la Junte
[47].
Cette accentuation est le produit de pressions intérieures et extérieures. La Junte centrale n’est pas véritablement reconnue comme représentante de la nation, ni par certains de ses membres, ni par certaines juntes provinciales, ni par certains patriotes, et ni par les alliés anglais. Souverain supplétoire, sa légitimité n’est pas bien assurée en raison de la forme même de son gouvernement. Pour une représentation royale, elle devrait plutôt ressembler à un conseil de régence, or les députés sont au nombre de 35. Pour une représentation nationale, elle devrait être l’émanation du choix de la population alors qu’elle n’est que la délégation d’autorité des tenants locaux du pouvoir patriote.
C’est en ces termes que plusieurs séries de débats agitent les sessions de la Junte centrale. L’idée d’une régence est dans un premier temps écartée. Puis, la proposition d’une représentation nationale est discutée dès le mois d’avril 1809. La demande de la convocation d’une assemblée s’appuie sur la nécessité de préparer la réforme de la monarchie afin d’éviter que ne se reproduise la crise de 1808
[48], mission qui incombe à la Junte et qui serait ensuite présentée à la sanction des Cortes.
Travaillons enfin, par ce moyen, au renforcement de l’autorité de la Junte centrale qui lui fait toujours défaut en attirant à son soutien toutes les classes de l’État et la volonté générale [49].
Le député qui présente cette motion est Lorenzo Calvo de Rozas, proche du premier secrétaire du secrétariat de la Junte, Manuel Quintana, connu pour ses positions favorables à une réforme plus radicale de la monarchie. La discussion de son texte produit des clivages importants. Une partie non négligeable des députés est hostile au principe d’une refonte de la constitution historique. Pedro de Ribero, chanoine de Tolède et inquisiteur du diocèse, critique fortement les « excès de langage » du texte de Calvo
[50]. La plupart craint que ce type de débats ne détourne de l’effort de guerre. Certains ne rejettent pas l’idée d’une convocation des Cortes mais elle leur semble difficile à mettre en
œuvre dans les circonstances présentes. Francisco Palafox, adepte d’un système aristocratique mais également homme des Lumières, se montre favorable à la réunion des Cortes, à condition toutefois d’en limiter les compétences à quelques « corrections » de la législation
[51]. Gaspar de Jovellanos, homme de mesure, propose un compromis. Attaché à la valeur des Cortes comme contrepoids au pouvoir du roi, il estime qu’
il est suffisant, pour l’instant, d’annoncer à la nation qu’elle recouvre le droit d’être consultée et écoutée et que les matières qui doivent être présentées à son approbation seront examinées [52].
Les députés de la Junte ne sont pas les seuls à se prononcer sur cette question : un protagoniste essentiel de la lutte armée contre Napoléon intervient dans le débat. L’envoyé du gouvernement britannique, John Frere, donne à son tour son avis. Lors des débats sur l’érection d’un gouvernement central des patriotes, les Anglais désiraient qu’il fût le plus restreint possible afin d’assurer une plus grande cohésion dans la conduite des affaires et qu’il apparaisse comme une représentation personnelle du roi Ferdinand VII. L’option régence avait toute leur faveur. Déçus par la solution adoptée, ils continuent de faire pression sur la Junte centrale dans deux directions : d’une part le resserrement de l’organe exécutif et d’autre part l’élargissement de la base représentative pour renforcer la légitimité du pouvoir patriote. En ce sens, la convocation des Cortes serait une mesure convenable. Lord Holland, ami d’avant 1808 de plusieurs Espagnols éclairés dont Jovellanos, a entrepris un voyage en Espagne. Il rencontre régulièrement des membres de la Junte centrale, comme son secrétaire général Martín de Garay et le secrétaire du secrétariat, Quintana. Les contacts avec Jovellanos sont permanents. Frere soutient la motion de Calvo de Rozas, certainement lui aussi en relation avec lord Holland. La note qu’il fait passer à la Junte centrale à propos des Cortes montre un appui total à la convocation de Cortes « exprimant librement la volonté nationale »
[53]. Le soutien du diplomate anglais à la motion joue un rôle important dans son adoption définitive. Il correspond à une ligne cohérente du gouvernement britannique : que son allié espagnol soit le plus fort possible à travers la mobilisation du peuple et qu’en même temps la monarchie espagnole évolue vers plus de libéralisme.
Finalement, le 22 mai 1809, la Junte centrale fait publier un décret annonçant la prochaine tenue de l’assemblée représentative.
Le Roi notre Seigneur Don Ferdinand VII, et en son nom Royal la Junte Suprême de gouvernement du Royaume, voulant donc que la Nation espagnole apparaisse aux yeux du monde avec la dignité due à ses efforts héroïques, décide que les droits et les prérogatives des Citoyens soient libres de nouvelles attaques et que les sources du bonheur public, débarrassées des obstacles qui jusqu’à maintenant les ont obstruées, courent librement dès que la guerre cessera ; a décrété ce qui suit.
1 / Que soit rétablie la représentation légale et connue de la Monarchie en ses anciennes Cortes, convoquant les premières l’année prochaine ou avant si les circonstances le permettent
[54].
À partir de cette date, la question des Cortes devient publique et se double de deux autres : sous quelle forme les convoquer et quelle sera leur mission ?
QUELLES CORTES POUR QUELLE NATION ?
Un ensemble documentaire de premier ordre permet d’apprécier les réactions des Espagnols à l’annonce de la prochaine réunion des Cortes. Les députés de la Junte centrale, selon leur habituelle prudence liée à l’incertitude congénitale quant à l’étendue de leur pouvoir, ont adjoint au décret du 22 mai, un appel aux membres des différents corps et autorités pour les consulter sur le sujet. Resté dans l’histoire sous le nom de
Consulta al País, un questionnaire en huit points est envoyé aux juntes provinciales, aux municipalités, aux audiences (tribunaux royaux), aux évêques et à leur chapitre ainsi qu’aux universités. Les avis des particuliers sont également sollicités. Il s’ensuit une série de rapports officiels et de contributions individuelles que des commissions spécialisées sont chargées d’analyser
[55].
L’automne 1809 est donc un troisième temps fort dans ce processus révolutionnaire où des centaines d’Espagnols sont invités à se prononcer sur la forme et les objectifs des futures Cortes.
Le libellé des questions mêle deux problématiques : celle de la guerre, de la lutte armée contre les armées napoléoniennes et celle de la réforme politique de la monarchie. Dans l’esprit des dirigeants patriotes, elles vont de pair, puisque si les Espagnols combattent, ce n’est pas pour revenir au système antérieur. Un thème unit les deux problématiques : les finances, la fiscalité. Il s’agit d’un thème récurrent depuis les dernières décennies du XVIIIe siècle, signe de la crise de l’Ancien Régime espagnol et qui s’amplifie à partir de 1808.
1 / Moyens et ressources pour soutenir la sainte guerre dans laquelle la Nation se trouve engagée avec la plus grande justice, jusqu’à obtenir l’aboutissement glorieux qu’elle s’est proposée.
2 / Moyens d’assurer l’observation des lois fondamentales du Royaume.
3 / Moyens d’améliorer notre législation en la débarrassant des abus introduits et en facilitant son perfectionnement.
4 / Collecte, administration et redistribution des rentes de l’État.
5 / Réformes nécessaires dans le système d’instruction et d’éducation publiques.
6 / Moyens d’ordonner et d’entretenir une armée en temps de paix et de guerre en accord avec les obligations et les revenus de l’État.
7 / Moyens de conserver une marine proportionnelle à ceux-ci.
8 / Place que devraient avoir les Amériques dans l’Assemblée des Cortes [56].
Les résultats de cette consultation nationale, totalement inédite dans une monarchie, fût-elle en crise
[57], nous présentent un kaléidoscope de l’idéal réformateur des patriotes. Le dogmatisme n’est pas la règle, l’hybridation des propositions est très fréquente montrant une richesse en même temps qu’une grande dispersion des opinions. Pour cette raison, leur traitement par les membres des commissions se révèle pratiquement impossible et finalement, on peut affirmer qu’elles n’ont pas joué un grand rôle dans les décisions finales. Certes, nous savons que les rapports ont été lus puisque nous trouvons des annotations dans les marges, et certains extraits ont été recopiés. Mais aucune trace de synthèse, encore moins de rapports généraux passés à la Junte centrale. Pour nous, ils ne sont pas plus faciles à analyser : l’appréhension quantitative est très compliquée en raison de cette hybridation mais surtout en raison du peu de cohérence interne de nombreux textes : les auteurs peuvent prendre position, d’une certaine manière, sur un des huit points et se contredire à la réponse d’un autre point. Dernière difficulté pour un traitement statistique : tous les auteurs ne répondent pas à toutes les questions. En revanche, nous pouvons en déduire plusieurs tendances qui montrent toutes une attente très forte de changements politiques. Intéressons-nous à ceux que l’on peut y lire concernant la convocation des Cortes.
L’expérience du soulèvement patriotique est très présente dans les réponses qui traitent de la question des réformes politiques. Le thème des Cortes apparaît systématiquement, et quand il s’agit de proposer des améliorations au système de convocation, de nombreux auteurs prennent la peine de décrire le mode d’élection qui leur semble le plus convenable. Jusqu’alors, les Cortes étaient composées de représentants élus des municipalités de quelques villes privilégiées nommés procuradores. Aucun rapport ne propose le maintien tel quel de ce procédé. Mêmes les plus conservateurs concèdent certains aménagements. S’exprime puissamment le désir d’un élargissement de la représentation, élargissement plus ou moins important, soit en associant toutes les villes (représentation traditionnelle des corps étendue à l’ensemble du territoire), soit en partant des individus (représentation moderne proportionnelle à la population). La justification principale (mais pas forcément unique) que l’on retrouve dans tous les textes est l’idéal patriotique concrétisé par la prise des armes contre Napoléon et les sacrifices que le peuple endure depuis plus d’un an. Il y aurait comme une nécessaire récompense politique à offrir aux défenseurs de la monarchie. La conscience nationale induite par l’unanimité du patriotisme intervient ici pour refuser l’inégal accès à l’assemblée du royaume.
La représentation légale connue de la Monarchie à travers ses anciennes Cortes doit être rétablie. Elles doivent être convoquées et leurs députés doivent l’être comme représentant de la souveraineté du peuple espagnol qui a reconquis sa liberté et ses droits en refusant le tyran usurpateur [58].
Le glissement est net : l’expression « souveraineté du peuple » devient une justification de la modification de la composition des Cortes. Certains rapports sont encore plus explicites. La valeur de leurs énoncés ne vaut pas quantitativement. Ils témoignent de l’opportunité saisie par ces Espagnols pour transformer les bases de la monarchie.
L’opinion générale de la Nation est que l’on donne à la représentation nationale toute l’extension possible afin que, enlevées les entraves qu’opposaient les maximes du féodalisme à la prospérité de l’Espagne, puissent se présenter dans leurs assemblées les véritables contribuants, ceux réellement intéressés à la bonne organisation du gouvernement
[59].
Si le maintien d’une convocation des représentants des municipalités n’est souhaité que par six rapports sur quarante-quatre, une quinzaine désire que les trois ordres soient représentés. Cette demande entre dans une logique traditionnelle, mais elle montre également une volonté d’établir une représentation plus large et plus en accord avec l’organisation de la société puisque les dernières Cortes des XVIIe et XVIIIe siècles n’étaient constituées que des députés des villes. Huit rapports plaident pour une représentation des territoires qui composent la monarchie. Cette fois encore, les privilèges historiques accordés à telle ou telle ville sont rejetés. Une autre quinzaine de rapports souhaite que les députés des Cortes soient élus en proportion de la population. Ce dernier type de réponses est le plus en rupture avec les pratiques de l’Ancien Régime. Il s’énonce par des formules brèves qui prouvent la détermination de leurs auteurs. Ainsi :
Tous les Citoyens ont le droit d’influer sur le gouvernement pour le moins par leur vote et de constituer légalement la représentation nationale [60].
Les personnes chargées de lire et de classer ces rapports évacuent rapidement le problème posé par la masse de propositions qui y sont contenues car elles ne suivent pas forcément une logique globale. Leurs discussions internes sont déterminantes et rejoignent les idées les plus radicales contenues dans les rapports.
Au sein de la Junte de législation, les instructions données par la Commission des Cortes sont modifiées dès la première séance. Rédigées par Jovellanos, elles donnent le cadre juridique et politique dans lequel doivent s’inscrire les réflexions des membres de la Junte de législation.
Elle aura pour objet de méditer sur les améliorations que l’on peut apporter à notre législation, aussi bien pour les lois fondamentales que pour les lois positives du Royaume et proposer les moyens d’assurer leur respect. [...] La Junte devra donc par conséquent réunir toutes lois constitutionnelles d’Espagne [61].
Le propos est ainsi avant tout technique et suppose des recherches dans les archives et les bibliothèques. La première résolution prise par les membres de la Junte de législation va dans ce sens puisqu’elle demande libre accès à tous les fonds concernant le droit espagnol public. Pourtant, un premier glissement apparaît. Dans la liste des matières qu’ils doivent explorer figurent les Cortes : « célébration et pétitions des Cortes » alors qu’elles sont absentes dans l’énumération présentée dans les instructions. Ce rajout ne traduit pas véritablement une marque d’indépendance de la Junte vis-à-vis de la Commission mais plutôt une divergence d’interprétation de l’expression « lois fondamentales ». Pour Jovellanos, elle est synonyme de constitution, suivant en cela le courant historiciste national qui s’est développé à la fin du XVIIIe siècle en Espagne autour de l’Académie d’histoire et des juristes des académies de droit public, courant qui doit beaucoup également au modèle anglais d’évolution historique des gouvernements nationaux. Dans cet esprit, la mission assignée à la Junte de législation est de « restaurer » cette constitution historique dont les différentes lois fondamentales sont les étapes.
Certains membres de la Junte de législation n’entendent pas la mission de cette manière. Les premières séances de travail sont consacrées au dépouillement des extraits de rapports issus de la consultation nationale sur les Cortes. Lors de la quatrième, les membres demandent à la Commission des Cortes qu’on leur joigne les extraits traitant de « la célébration ancienne et ultérieure de ces assemblées », insistant donc sur l’élargissement du champ de leurs compétences. C’est à la cinquième séance que la rupture devient ouverte vis-à-vis des instructions. Le 29 octobre 1809, Antonio Ranz Romanillos est chargé de
Rassembler les lois fondamentales de la Monarchie espagnole dispersées dans les différents codes de sa jurisprudence [...] indiquant avec précision les limites du pouvoir législatif, exécutif et judiciaire qui doivent constituer une monarchie modérée, selon ce qu’a été à son origine le gouvernement de l’Espagne [62].
Soulignons, à la suite de Francisco Tomas y Valiente
[63], l’importance de cette nouvelle orientation : le point de départ est celui de l’affirmation d’une monarchie modérée dont il ne s’agit pas de retrouver les traces mais de réfléchir sur ses principes généraux. Le 5 novembre, Ranz Romanillos présente « les questions préliminaires qui comprennent les bases de la Constitution monarchique que l’on doit proposer ». Le pas est franchi puisque, dès lors, les membres de la Junte de législation vont bâtir un projet constitutionnel.
À la même époque, dans Séville, le public peut lire des textes allant dans le même sens. Bénéficiant de la bienveillance de certains députés de la Junte centrale, des auteurs patriotes ont pu monter des journaux d’opinion clairement réformatrice. Ils sont eux-mêmes en relation avec les membres les plus radicaux des commissions et des juntes auxiliaires qui travaillent à la préparation des Cortes. La figure de Quintana apparaît comme le fédérateur de ce premier groupe de patriotes déterminés à imposer ce qui sera nommé plus tard le libéralisme espagnol.
Le 14 octobre 1809, un quotidien sévillan à la diffusion assez large se fait l’écho des attentes supposées des Espagnols :
Dans cette situation, tous désirent un nouvel ordre des choses qui amène avec lui une salutaire réforme. Tous clament pour la prospérité publique, la liberté civile, la sécurité individuelle, en un mot pour une bonne constitution [64].
Le 21 octobre, quelques jours avant les séances décisives de la Junte de législation, Alberto Lista écrit dans El Espectador sevillano, journal de grande rigueur rédactionnelle :
Il semble donc que nous ne devons pas regarder notre ancienne législation constitutionnelle comme un modèle auquel nous obéirons aveuglément [...] Soyons justes et imparciaux et suivant les principes du droit naturel, établissons la société, non pas sur les bases qu’elle a pu avoir en d’autres époques mais sur les bases qu’elle aurait dû avoir en tout temps [65].
Dernier exemple, au mois de décembre, un troisième journal qui s’est donné pour but de former l’opinion à la prochaine ouverture des Cortes radicalise le propos. À cette date, la question de la réunion d’une assemblée nationale constituante semble acquise.
Jamais nos pères n’ont eu l’occasion de d’élaborer une constitution qui aurait pour caractéristiques les Lumières et la Vertu. [...] Élaborer une bonne constitution est notre premier et urgent besoin, et sur cette base et sur celle d’un système législatif bien pensé, construire l’édifice social [66].
Le manifeste de la Junte centrale du 13 janvier 1810 officialise le processus liant convocation d’une représentation élargie des Espagnols et projet constitutionnel.
La nation espagnole, restituée à ses légitimes et imprescriptibles droits, se présente à l’Europe avec cette majesté qu’elle n’aurait jamais dû perdre, et que réunie par l’intermédiaire de ses Représentants de toutes classes, elle établisse la base de sa liberté, de sa gloire et de sa prospérité future [67].
Entre l’automne et l’hiver 1809, une conjonction de discours issus de la presse, des comités et du gouvernement lui-même diffusent la nouvelle version des Cortes hors du cercle restreint des acteurs officiels, vers une sphère publique élargie par le nouveau rôle assigné à l’opinion. Le champ lexical fait de multiples emprunts au vocabulaire de la France révolutionnaire qui témoignent de l’intégration de ces notions par des Espagnols qui n’étaient pas à cette époque des responsables politiques.
Ces patriotes qui se prononcent pour une telle évolution de la monarchie maîtrisent parfaitement la logique qui prévaut à leur démarche, à la différence de ce que l’on pouvait lire dans les rapports de la Consulta al Pais. Leur force de conviction vient justement de cette cohérence. S’ils militent pour la réunion d’une représentation nationale – ce qui est déjà une nouveauté radicale, c’est qu’ils attendent d’elle une réalisation que seule cette légitimité de type démocratique saurait imposer, à savoir une constitution. À quoi serviraient des Cortes si elles se bornaient à soutenir le gouvernement patriote ? Ils dépassent en cela le rôle traditionnel de ces assemblées et tendent vers la formation d’un congrès constituant pour lequel ils préparent les points à discuter. Ces Cortes-là nous font inévitablement penser à la transformation des États généraux de 1789, d’abord en Assemblée nationale puis en Assemblée constituante.
L’identification de ces hommes éclaire le phénomène. Nous rencontrons parmi eux plusieurs individus liés à Manuel Quintana ainsi que des personnes ayant participé à l’assemblée convoquée par Joseph Bonaparte et Joachim Murat à Bayonne pour voter la nouvelle constitution rédigée par Napoléon I
er et ses conseillers pour l’Espagne. La présence des premiers est parfaitement compréhensible compte tenu de l’influence de Quintana. Ils sont des hommes de lettres ou des fonctionnaires du gouvernement central, connus pour leurs idées réformatrices
[68]. L’intégration des seconds est plus curieuse, mais s’explique par le fait qu’ils sont des connaisseurs du droit espagnol et qu’ils ont prouvé leur engagement patriotique ultérieurement. Le cas le plus marquant est celui de Antonio Ranz Romanillos. Cet ancien conseiller des finances doit sa carrière à Godoy. Proche de Cabarrus, il embrasse d’abord la cause de Joseph. En tant que secrétaire de l’assemblée de Bayonne, il est chargé de traduire la Constitution. Au départ des Français de Madrid en août 1808, il part en mission diplomatique à Londres mais y travaille en fait pour les patriotes. Il obtient un passeport pour Séville en avril 1809 et se met activement au service de la Junte centrale. Malgré les dénonciations dont il est l’objet comme
afrancesado, il se retrouve intégré dans deux commissions spécialisées dont la très importante Junte de législation. Il réalise la jonction entre les deux courants réformateurs : celui qui regardait du côté de la France et celui qui cherchait une transformation autonome de la monarchie hispanique.
En dernier lieu, ce sont les membres de la Junte centrale qui doivent trancher la question posée par l’organisation des Cortes. À cette époque, les revers des armées patriotes insinuent le doute sur la force du gouvernement. La capitale des patriotes, Séville, ressemble à un camp retranché. À l’automne 1809, les troupes napoléoniennes menacent, et la ville compte nombre de réfugiés patriotes, tous préoccupés non seulement par les questions militaires mais aussi par les problèmes politiques, ainsi qu’en témoigne l’effervescence de la presse. Ce que l’on peut lire dans cette presse, comme nous l’avons vu, ce sont surtout les idées les plus radicales concernant les moyens de réaliser une monarchie différente. Cette pression de l’opinion publique – acteur politique certes embryonnaire mais bien réel – ne peut manquer de peser sur les décisions des députés
[69]. Plusieurs sont par ailleurs en mission dans les provinces en lutte. Ne sont présents que les plus « politiques ». Ainsi, les débats ne rassemblent jamais la totalité des membres de la Junte.
Une majorité se détermine pour une réunion des Cortes en deux chambres, suivant en cela les idées de Jovellanos. Cette disposition, inédite en Espagne, éviterait qu’elles n’aient une trop grande marge de man
œuvre. On limiterait ainsi la portée réformatrice de l’assemblée. Le spectre d’une dérive révolutionnaire à la française motive ce type de restrictions. On y retrouve l’influence du modèle politique anglais préférant l’évolution interne du régime et le refus de la table rase, tel qu’il a pu être énoncé par Edmond Burke en 1790
[70]. Pourtant, en janvier 1810, alors que la situation militaire devient de plus en plus critique, que certaines provinces patriotes respectent de moins en moins les décisions du gouvernement central, un retournement intervient. Il n’est pas brutal. Par étapes, les partisans de Cortes nationales constituantes posent des jalons. Déjà, en décembre, ils ont obtenu que l’élection ne se fasse pas selon le système antérieur. Si l’on maintient la représentation des villes et des ordres privilégiés, on institue une représentation proportionnelle à la population (péninsule et Amériques) selon une élection indirecte à trois degrés
[71]. Ils obtiennent également que les votes se fassent par tête
[72]. Au moment de finaliser la convocation des Cortes, un compromis aboutit à décider que si la nation sera représentée selon ses trois ordres, la première réunion se déroulera ensemble. Il sera simplement proposé aux députés de choisir s’ils délibéreront ensuite en une ou deux chambres
[73]. Le terme employé est celui de
congrès. Ainsi, sous l’apparence d’un compromis, ces Cortes sont instituées comme un pouvoir indépendant puisqu’elles devront elles-mêmes décider de leur organisation. De conséquences plus immédiates est la motion proposée par Calvo de Rozas afin de bloquer l’élection des ordres privilégiés. Le 20 janvier 1810, devant le risque que les partisans de Cortes séparées ne triomphent, il demande que les nobles et les prélats qui ont collaboré avec les Français ne soient pas éligibles. Il faut donc procéder à la vérification des listes électorales, ce qui nécessairement entraîne un retard dans l’envoi des convocations. Dernier jalon,
a priori anodin et dicté par les circonstances : l’élection de députés suppléants pour les provinces occupées et pour les possessions d’outremer, par les réfugiés ou les natifs résidant en Andalousie. Cette mesure, justifiée par le souhait que toutes les parties de la monarchie soient représentées dès l’ouverture des Cortes prévues le 1
er mars 1810, avantage les plus radicaux qui savent que parmi ces comices électoraux restreints siégeront plusieurs de leurs amis, et qu’ainsi ils auront plus de possibilités d’envoyer à l’assemblée des députés acquis à leur cause
[74]. En effet, outre les militaires et les ecclésiastiques ayant fui les persécutions des Français, les patriotes réfugiés à Cadix au début de l’année 1810 sont en majorité des acteurs engagés. Fonctionnaires du gouvernement de la monarchie (à eux seuls ils représentent 54 % des listes comprenant près de 2 000 personnes
[75]), membres de juntes provinciales dont la région d’origine est occupée par les troupes napoléoniennes, publicistes, ils ont en commun une connaissance et un intérêt pour les affaires politiques. C’est également parmi eux que se comptent les lecteurs de la nouvelle presse d’opinion. Ils sont donc plus facilement perméables aux idées réformatrices et peuvent de ce fait peser sur l’élection de députés qui les défendront à l’assemblée.
LA PROCLAMATION DE LA SOUVERAINETé NATIONALE, PREMIèRE MANIFESTATION DES LIBéRAUX DE CADIX
Quand les députés de la Junte centrale quittent Séville pour se réfugier à Cadix, dernier réduit andalou patriote, le 24 janvier 1810, les élections dans les provinces pour élire les députés de la population ont déjà commencé. Les partisans de ces Cortes constituantes pourraient croire la partie gagnée. Or, dans leur fuite de Séville en proie à une émeute fomentée par leurs adversaires et renforcée par la panique des habitants, les membres de la Junte ont entraîné la chute de leur gouvernement. À Cadix, ils décident de mettre en place un Conseil de régence composé de cinq personnes. Aucun d’entre eux n’y figure. Paradoxalement, alors que la bataille des Cortes a donné l’avantage aux plus réformateurs des patriotes, la bataille de l’Andalousie a renversé le gouvernement qui avait permis un tel résultat. Le Conseil de régence se veut l’envers de la Junte. Parmi les régents, nous trouvons plusieurs individus connus pour leur prise de position contraire aux Cortes nationales, principalement l’évêque d’Orense. Ils enterrent l’affaire jusqu’à ce que l’arrivée des députés élus et la pression de la junte de la ville de Cadix
[76] ne les forcent à se pencher de nouveau sur la question. En effet, il faut attendre le 6 mars 1810 pour les voir statuer sur les Cortes (la convocation de la Junte centrale donnait comme date d’ouverture le 1
er mars). Rien, ensuite, jusqu’au 14 juin. Durant deux mois, les pétitions se succèdent pendant que les régents consultent les conseils. Finalement, ce n’est que le 4 septembre 1810 que le Conseil de régence publie le décret tant attendu : les Cortes s’ouvriront dès que la moitié des députés sera présente.
Le 24 septembre, les régents président la première session. La première intervention est celle d’un député d’Estrémadure, Diego Muñoz Torrero :
Il exposa combien il serait convenable de décréter que les Cortes générales et extraordinaires étaient légitimement installées ; qu’en elles réside la souveraineté ; qu’il convenait de séparer les trois Pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire, ce qui devait être considéré comme base fondamentale [77]...
Le projet de décret est déjà rédigé : il est débattu dans la soirée et adopté par une majorité de députés. La révolution politique est consommée : la souveraineté a changé officiellement et publiquement de titulaire. Vers dix heures du soir, les régents sont invités à venir écouter les dispositions de l’assemblée. « Incommodé », l’évêque d’Orense s’excuse. Les quatre autres prêtent serment au nouveau souverain : la nation.
Nous pourrions donc parler de la victoire d’un groupe de personnes déterminées. Leur victoire complète sera la proclamation de la monarchie constitutionnelle en mars 1812, donnant le fondement juridique au libéralisme espagnol. Au soir du 24 septembre 1810, ils ne se nomment pas libéraux. Les groupes et leurs appellations ne se fixent qu’au cours des votes ultérieurs. Ce que nous voyons, c’est la force de conviction de cette idée nationale qui, pour dépasser la crise de 1808, propose une nouvelle définition du lien politique au sein de la monarchie espagnole. Rédiger une constitution libérale n’était pas en projet dès les premiers débats de l’été 1808, même si quelques textes pouvaient la réclamer. Il est vrai que l’enchaînement des événements fait penser à une machine pilotée dans ce but dès l’année 1809. Certains contemporains, repris par des historiens opposés au libéralisme, ont même évoqué l’idée d’un complot.
Au moment de conclure, il est nécessaire d’apporter quelques nuances à une vision trop mécanique de ce processus révolutionnaire. Les premières nuances sont factuelles : Quintana et ses amis, souvent cités comme les chevilles ouvrières du mouvement n’ont pas gagné facilement. Au sein de la Junte centrale, des courants opposés ont ralenti la convocation des Cortes. L’érection du Conseil de régence signifiait même un coup d’arrêt à leur entreprise. Ils ont profité de l’action d’un autre groupe. L’attitude des marchands de Cadix, si puissants du fait de leur domination financière, a été déterminante, mais ils n’avaient pas les mêmes intérêts. La question coloniale les préoccupait plus que la question constitutionnelle. S’ils se retrouvent sur la nécessité de réunir des Cortes nationales et indépendantes, c’est bien qu’eux aussi ont compris que la meilleure solution pour tenir l’ensemble hispanique libre était d’opérer un transfert de la souveraineté
[78]. Ce transfert, ils ont été les premiers à l’expérimenter à l’échelle de la ville et des finances. D’une part, la junte qu’ils dirigent se présente comme l’émanation de la volonté des habitants en raison des modalités de sa formation : l’élection par paroisses des membres, renouvelables par tiers annuellement. D’autre part, elle a obtenu par décret du 31 mars 1810 le contrôle des finances de la monarchie car les seuls revenus royaux à peu près sûrs proviennent des Amériques et sont gérés par le consulat des marchands de Cadix. La justification de cette prise de contrôle, dans le discours, se base sur le droit de la nation à connaître l’état des comptes publics.
Plus que sur la cohérence d’un groupe, il faut insister sur la mise en place d’un espace public qui modifie les rapports au sein de la société. Il s’agit là d’une nuance plus conceptuelle. La libération de l’information grâce à la presse patriotique, politiquement orientée ou pas, crée une nouvelle relation entre gouvernement et gouvernés. De plus en plus de personnes ont les moyens de réfléchir sur les événements. Elles ont également de plus en plus de moyens de s’exprimer. L’apparition d’un public du politique oblige réciproquement à se préoccuper de ses réactions de plus en plus rationnelles. Ceux qui maîtrisent le mieux cette nouvelle donne possèdent un avantage non négligeable sur les tenants de la politique traditionnelle fondée sur la confidentialité des débats et la fiction de l’unanimité.
En dernier lieu, nous devons nous avouer les limites quantitatives du processus. Le nouveau public – c’est-à-dire essentiellement les lecteurs de la presse patriotique politique – ne représente que quelques milliers d’Espagnols. Les acteurs politiques engagés dans ce processus ne sont que quelques centaines. Nuance quantitative encore quand nous considérons l’espace géographique véritablement touché : Séville du mois de mai 1809 à janvier 1810, puis la ville de Cadix. Ces deux endroits sont à envisager comme des laboratoires où pour la première fois en Espagne, les caractéristiques de la politique moderne sont repérables. Il n’en reste pas moins que cette expérience andalouse qui s’est prolongée jusqu’en 1813 a eu un important retentissement sur le reste des provinces au fur et à mesure que le poids de la guerre diminuait et que la Constitution libérale de 1812 pouvait s’appliquer. Ce retentissement est perceptible à travers le rôle joué par une partie des élites locales qui ont servi d’intermédiaires entre le peuple et le libéralisme. Fragiles médiateurs, puisqu’en 1814, au retour de Ferdinand VII en Espagne, l’autre partie de l’élite assure le rétablissement de l’Ancien Régime.
[1]
En 1814, au retour de Ferdinand VII, toutes ces mesures, en particulier la constitution libérale de Cadix proclamée en 1812, sont abolies et les dirigeants patriotes persécutés.
[2]
Jean-René Aymes, Las nuevas autoridades, las juntas ; orientaciones historiográficas y datos recientes, dans
El Dos de mayo y sus precedentes, Actas del congreso internacional, Madrid, Consorcio para la organisación de Madrid Capital europea de la cultura, 1992, p. 567-582. Claude Morange, La révolution espagnole de 1808 à 1814, histoire et écriture, dans
La Révolution française et son « public » en Espagne entre 1808 et 1814, Besançon, Annales littéraires de l’Université de Besançon, 1989, p. 13-120.
[3]
Le récit et l’image du soulèvement patriotique de 1808 tiennent beaucoup à la relation qu’en a faite un de ses témoins quelques années après les événements : le comte de Toreno, dans
Historia del levantamiento, guerra y revolución de España, publié en 1835.
[4]
Voir Richard Hocquellet, Los reinos en orfandad, la formación de las juntas supremas en España en 1808, dans
Los procesos de las independencias en la América española, Congreso internaciona1, Morelia (Mexico), Colegio de Michoacán - Instituto Nacional de Antropología e Historia, 2000.
[5]
Rafael Gil Cremades, La junta suprema de Estado (1787-1792), dans
Actas del II symposium de historia de la administración, Madrid, Estudios de historia de la administración, 1971, p. 455.
[6]
Nous y retrouvons la trilogie du slogan patriotique des années 1808, formulée dès 1793. L’expérience de cette guerre est fondamentale, au sens de soubassement idéologique et pratique, pour saisir la rapidité de la mise en place du système patriotique en 1808. Lluis Roura I Aulinas, La Guerra de la Convención, la ocupación napoleónica y la primera crisis del Antiguo Régimen, dans
Intervención exteriór y crisis del Antiguo Régimen en España, G. Burron - A. Ramos (éd.), Huelva, Universidad de Huelva, 2000, p. 13-31.
[7]
Dans tous les cas, la foule r&ea