Revue historique
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526469
320 pages

p. 755 à 861
doi: 10.3917/rhis.023.0755

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n°623 2002/3

2002 Revue historique

Comptes rendus

 
Pierre Cabanes (dir.), Histoire de l’Adriatique, préface de Jacques Le Goff, Paris, Éditions du Seuil, 2001, 672 p.
 
 
Pour traiter de l’Adriatique, grande voie de circulation entre l’Europe centrale et la Méditerranée, ou frontière entre l’Occident et l’Orient, selon les époques entre un monde riche, voire civilisé, et un monde pauvre, barbare, l’Orient au temps de la Grèce puis de Byzance pouvant revendiquer son appartenance au premier, tandis que les sanglants soubresauts récents postcommunistes ont renversé la perspective et placé le Mezzogiorno italien comme le portail d’un éden rêvé par des populations fuyant la guerre, les massacres et la faim, Pierre Cabanes a réuni une petite équipe qui s’est distribué les rôles : il s’est réservé la première partie, l’Antiquité, il a confié à Alain Ducelier un millénaire d’histoire (IVe-XIIIe siècles), à Bernard Doumerc, le demi-millénaire qui suit, à Olivier Chaline, la période qui va des débuts de la guerre de Candie (1645) à 1918 et à l’éclatement des empires austro-hongrois et ottoman, et à Michel Sivignon, géographe, le XXe siècle et une très belle et brève ouverture géographique sur le cadre naturel, Cabanes s’efforçant de tirer des conclusions sur les difficultés actuelles de la péninsule des Balkans. La perspective est donc tracée. Il s’agit bien d’offrir aux lecteurs français les outils d’une réflexion historique pour tenter de comprendre les événements qui, au cours de la dernière décennie, se sont déroulés à « deux heures de vol de Paris ». Et ce n’était pas simple ! L’adhésion à l’Union européenne est considérée par beaucoup sur place comme le seul remède à tous les maux, alors qu’elle provoquerait la destruction d’économies fragiles ; « un cheminement progressif est nécessaire pour conduire ces régions vers une candidature, mais il ne peut se réaliser qu’en dépassant les limites étroites de chacun des États, en facilitant la libre circulation des personnes et des biens au sein d’un ensemble économique » (p. 586). Aux tenants de la voie économique on pourrait rappeler que l’Union européenne est incapable de rétablir la paix entre deux populations chrétiennes vivant dans un coin d’île du Royaume-Uni et opposées par une guerre civile qui a repris depuis quarante ans. Croire que la constitution d’un sous-ensemble économique libéral est possible et acheminera vers la résolution durable des conflits consiste à transposer à la péninsule des Balkans (ce terme géographique n’a rien de péjoratif) ce qui a réussi entre les ennemis d’hier en Europe occidentale, vainqueurs et vaincus, qui, dans le cadre d’États-nations, étaient condamnés à s’entendre car la menace extérieure soviétique et la pression américaine pesaient sur eux. Jacques Le Goff, dans sa préface, souhaite « à ces vieux et valeureux peuples, à ces jeunes nations au riche passé, la paix et la démocratie, gages de prospérité, source de richesse », mais il pense que « ces peuples trouveront dans l’Europe unie la structure qui leur permettra de faire définitivement de l’Adriatique non plus un fossé (et) un front de lutte, mais un trait d’union entre Ouest et Est » (p. 10). Si le titre porte sur l’Adriatique, les initiateurs de l’ouvrage entendaient nous parler de Yougoslavie et d’Albanie et il faut observer que le siège et les bombardements de Dubrovnik par les forces fédérales n’ont pas réussi à fixer les opérations sur la côte dalmate, l’intérieur a été beaucoup plus sévèrement ensanglanté, de Sarajevo à Vukovar, les Albanais de l’UCK n’avaient pas seulement Miloševir et les Serbes pour ennemis, ils affrontèrent ensuite les Macédoniens.
Au crédit de l’ouvrage, il faut porter un beau cahier dressé avec soin de 25 cartes, une longue chronologie, un glossaire technique, de copieux index et une table des matières détaillée, bref tout ce qu’il faut pour rendre un ouvrage attrayant de consultation aisée. La bibliographie a été inégalement traitée et, pour la fin du Moyen Âge et le XVIe siècle, elle est tout à fait insuffisante et cite exclusivement des ouvrages en langue occidentale (italien, français, anglais) avec quelques oublis très fâcheux (Anselmi, Paci, Bin, ou Mallett et Hale sur l’organisation militaire d’un État de la Renaissance, Venise). Sans doute n’était-il pas facile, quand on ignore la langue, d’aborder l’historiographie serbo-croate : la revue d’histoire maritime Pomorski Zbornik publiée à Zadar était pourtant au cœur du sujet, et sans recourir au travail déjà ancien de Ferdo Šiši8 (Pregled povijesti hrvatskoga naroda, 1re éd., 1916, rééd. 1962) on pouvait signaler Francis Preveden, A History of the Croatian People, New York, 1956, et Stanko Guldescu, History of Medieval Croatia, Mouton & Cie, 1964. Inversement j’observe que l’ouvrage de Praga, Storia della Dalmazia, 1941-1943, paru par conséquent à un moment tragique de l’histoire des rapports italo-slaves, est cité successivement dans les rééditions de Varèse 1981, Pise 1993, enfin Padoue 1954 (p. 638-644), l’auteur étant appelé à devenir le porte-drapeau de l’irrédentisme dalmate replié en Italie. L’estimable ouvrage de Carter sur Dubrovnik (1972) n’est cité que par Chaline pour la période postérieure à 1645, alors qu’il traite largement du Moyen Âge et du XVIe siècle, époque de la splendeur de Raguse. Personne ne semble connaître l’ouvrage du grand historien maritime, Josip Lueti8, Pomorci i jedrenjaci Republike Dubrovacke (Zagreb, 1984), ni le livre coordonné par Pasqua Izzo, Le Marinerie adriatiche tra ’800 e ’900 (Rome, 1989), deux lacunes surprenantes pour un ouvrage qui prétendait placer la mer au centre de ses préoccupations. L’absence des auteurs allemands (et autrichiens) s’explique difficilement. Il aurait fallu distribuer la tâche différemment, non pas chronologiquement, mais spatialement, ce qui n’aurait pas eu de conséquences graves, car la limitation imposée à la bibliographie consultée a pour conséquence, pour cette même période, de privilégier l’espace italien. L’écriture n’incite pas toujours à la compréhension, ainsi à propos de la citoyenneté à Venise : « C’est le cas aussi une vingtaine d’années plus tard après le passage de la terrible épidémie en 1380-1382 immédiatement après les pertes de la guerre de Chioggia, le délai est maintenu autour de huit ans et les nouveaux citoyens peuvent faire venir leur famille au cours d’une période de trois mois » (p. 257), où l’insuffisance de la ponctuation, l’approximation de l’écriture et la redondance des locutions et adverbes de temps déroutent totalement le lecteur. Un ouvrage collectif appelle une organisation collective (Cabanes, Ducellier et Sivignon ont utilisé les notes infrapaginales, en nombre limité, mais l’aide est précieuse) et une direction effective.
Le livre est par conséquent inégal, et l’on est d’autant plus déçu que d’autres parties sont brillamment traitées. Ducellier a par exemple écrit des chapitres remarquables et parfaitement maîtrisés, équilibrés, sur une période où il était bien nécessaire de jeter quelques lumières et il le fait avec un rare bonheur d’écriture. On saisira mieux la difficulté du sujet à la lecture de notations comme celle-ci : « La tribu des croates, un peuple probablement d’origine iranienne qui venait de migrer vers le nord des Carpates, où apparaît une “Croatie blanche” dont le centre se situe aux environs de l’actuelle Cracovie » (p. 138). Il semble que la mention, objet d’un débat historiographique récurrent, soit ici extraite d’un article de Heger sur les pays croates du VIIe au XIIe siècle (1998) qui, souligne Ducelier, « parmi les Slaves fixés dans la région ne signale pas les Serbes ». Cabanes, sans la faire sienne, mentionne une autre hypothèse : « Ces dernières années, des tentatives ont été faites pour rejeter toute origine slave pour les populations slovènes et croates, certains ont cherché à rattacher les Croates aux Goths pour les distinguer plus sûrement de l’ennemi serbe » (p. 583). Il resterait alors que l’acculturation de ces populations d’origine gothe ou iranienne aurait été le fait des Serbes qui les auraient slavisées. Michel Sivignon dans une belle page où il oppose éleveurs transhumants et nomades signale « les Valaques de langue roumaine qui évoluaient en Albanie », mais des documents ragusains du XIVe siècle localisaient les vlahi en Slavonie et caractérisaient leur genre de vie plus que leur langue. N’y aurait-il pas une confusion entretenue entre vlahi (italien vlachi) et la province roumaine de Valachie ? De même, on pourrait observer que la Bosnie existait avec des structures étatiques de principauté, au XIVe siècle, bien avant de devenir une création administrative de l’empire finissant des Habsbourg. Le poids du passé s’avère décisif, il a fixé pour longtemps la ligne de partage entre les deux empires, celui de la Contre-réforme triomphante et l’empire ottoman grâce auquel « Musulman » désigne une nationalité.
Il n’empêche, le traitement de l’histoire contemporaine a été confié à un géographe, ce qui n’est pas un paradoxe puisqu’il fallait envisager l’évolution d’un espace centré sur une mer, à quoi, n’en déplaise aux mannes de Braudel, les historiens ont quelque peine à reconnaître un statut épistémologique. Michel Sivignon réussit la gageure de traiter sans passion des difficultés yougoslaves et du sentiment d’insatisfaction réciproque et grandissant de part et d’autre de la Save-Drina, aussi bien chez les Serbes plus nombreux et qui s’estimaient sous-représentés au niveau fédéral que chez les Croates plus riches qui refusaient de payer plus longtemps pour les autres (ces autres étant surtout les Albanais du Kossovo). Ce contraste entre Nord et Sud n’est pas particulier aux Slaves, on le trouve bien présent en Italie dans le programme des leaders de la Padania.
Finalement le plus grave reproche que l’on puisse adresser à ce livre, c’est d’être resté sur la rive, la mer n’est pas la protagoniste, il a fallu attendre la page 317 – et par conséquent le milieu du XVIIe siècle – pour qu’elle soit présentée, que l’on nous parle des ports, des navires, de naviguer, et de pirates, puis p. 437 du « siècle de Trieste », de course aux armements navals, de modalités de la guerre navale, l’auteur bienvenu de ces pages, nullement prédisposé, avait auparavant publié des ouvrages sur la Bohême. En réalité, l’ouvrage souffre du poids de l’actualité, l’Adriatique n’y a joué que le rôle de passerelle pour aller rapidement d’Italie « sull’altra sponda ».
Jean-Claude HOCQUET.
 
Steven H. Rutledge, Imperial Inquisitions. Prosecutors and Informants from Tiberius to Domitian, Londres - New York, Routledge, 2001, 416 p.
 
 
Ce livre, d’un volume raisonnable, est une étude claire et rigoureuse du phénomène particulier que représentent les délateurs au Ier siècle. Il est composé de deux parties, une partie synthétique comprenant une introduction et 7 chapitres, et une prosopographie.
La méthode d’analyse et les choix sont clairement expliqués dans une introduction d’une grande fermeté. De manière un peu provocatrice, S. H. R. entreprend de mettre en doute l’habituelle présentation des délateurs, essentiellement fondée sur Tacite et très négative ; pour lui, il faut reconnaître une utilité aux délateurs et souvent réévaluer leur action, loin de tout préjugé. Cette déclaration de principe se fait toutefois discrète dans la suite du livre, car la plupart des démonstrations sont fondées principalement sur les récits de Tacite, comme de juste, et S. H. R. lui-même n’a pu éviter d’être parfois victime de la peinture au noir tacitéenne. Cependant, il a su dégager ce qu’il y a de formulaire et d’attendu dans la présentation des délateurs par Tacite, grâce à une mise au point sur l’archétype du délateur, au début de l’ouvrage. On peut toutefois regretter que l’analyse n’utilise pas plus, dans la suite du livre, les outils littéraires, capitaux pour évaluer un historien comme Tacite, et pour comprendre la valeur de son récit.
Un chapitre est consacré à l’avancement politique et social des délateurs, aux récompenses qu’ils obtiennent et par conséquent au climat politique, dont S. H. R. donne une vision complète et claire. Un chapitre est consacré à l’application de certaines lois : il perd un peu de vue les délateurs pour s’intéresser plus généralement aux procès. On pourrait faire le même reproche aux deux chapitres consacrés à l’opposition sénatoriale, dans lesquels sont abordés chronologiquement – et l’aspect « catalogue » est ici inévitable – les épisodes où apparaissent des délateurs : ces derniers ne sont vite que le prétexte à aborder des questions politiques générales. En ce qui concerne le chapitre consacré aux rapports des délateurs avec la famille impériale, on peut regretter que l’analyse soit souvent un peu rapide ; de même, dans le dernier chapitre, consacré aux « conspirations », il n’y a par exemple pas de différence de traitement entre des conspirations très différentes, menées par des gens de niveau social différent, ayant des buts et des moyens différents. Le terme conspiration regroupe en somme tous les types d’action contre le pouvoir impérial, selon S. H. R. Cette approche peut cependant être justifiée par le biais qu’a choisi S. H. R., qui veut axer son étude sur les délateurs. Mais il semble que l’auteur ait parfois hésité entre une étude des délateurs et une étude de beaucoup plus grande ampleur sur le climat politique du Ier siècle.
Les qualités de l’ouvrage sont cependant indéniables : l’auteur écrit avec une grande clarté et beaucoup d’élégance ; il guide son lecteur avec soin, par des introductions, des conclusions partielles, et des conclusions globales claires et courageuses à la fin de chaque chapitre. Les notes, en fin de volume, comportent essentiellement des références bibliographiques et peu de discussion d’idées, qui se trouvent être intégrées dans le texte.
La partie prosopographique de l’ouvrage constitue un instrument utile, qui ne peut être séparé de la synthèse, car S. H. R. a, semble-t-il, cherché à éviter les redites entre les deux parties. S. H. R. fait le point, avec prudence, sur la centaine de délateurs qu’il a individualisés, en utilisant la bibliographie récente. Les références aux sources sont données, mais les textes ne sont pas reproduits : il est vrai que pour ce qui est de Tacite, la plupart des textes ont été cités dans la première partie, dans la traduction de S. H. R. La raison pour laquelle les sources épigraphiques sont signalées après la bibliographie, et non au côté des sources littéraires, ne m’apparaît pas clairement.
La bibliographie est très sérieuse, mais, majoritairement anglo-saxonne, souffre de l’absence de références à certains ouvrages français et italiens : par exemple, sans donner ici de liste exhaustive, quand S. H. R. consacre quelques pages à la situation sous la République, on s’étonne de ne pas trouver de référence au livre de C. Nicolet ; de même à propos de la situation de la domus julio-claudienne, il manque une référence au livre de F. Hurlet sur les collègues du Prince ; manque le livre tout récent – peut-être trop ? – de F. Rohr Vio : Le voci del dissenso, l’opposizione sotto Augusto, Padova, 2000.
La présence d’un glossaire final, les notes en fin de volume, la prosopographie séparée, ainsi que la quatrième de couverture au ton provocateur ( « was the Roman Empire a system of evil comparable to nazism or stalinism ? » ), tout cela ne doit pas faire perdre de vue qu’il ne s’agit pas ici d’un livre de vulgarisation, mais d’un livre solide, sérieux, qui a en outre la caractéristique de se lire aisément.
Isabelle COGITORE.
 
Le Nouveau Peuple (des origines à 250), t. 1, dirigé par L. Piétri, de l’Histoire du christianisme, publié sous la direction de J.-M. Mayeur, Ch. et L. Piétri, A. Vauchez, M. Venard, Paris, Desclée, 2000, 938 p.
 
 
Dans une histoire du christianisme, le volume consacré aux origines est sans doute le plus délicat à écrire, pour deux raisons. La première est une question de sources : le christianisme des deux premiers siècles est moins documenté que celui des époques ultérieures. La seconde est l’existence de très nombreux problèmes exégétiques et idéologiques : l’appréciation de la nouveauté du message de Jésus de Nazareth, du rôle de Paul de Tarse, des relations entre judéo-chrétiens et pagano-chrétiens, de l’attitude du pouvoir romain face aux chrétiens, de la signification des « hérésies », de la mise en place du pouvoir épiscopal ou de la revendication de la primauté romaine restent des sujets où les a priori liés aux confessions et aux méthodes structurent parfois trop les argumentations. Il faut donc saluer la parution du tome 1 de l’Histoire du christianisme qui nous offre une synthèse évitant les spéculations extrêmes et polémiques, et qui permet à un public cultivé d’avoir accès aux résultats de recherches qui, pour le domaine exégétique néo-testamentaire, sont le plus souvent en langue allemande ou anglaise.
Jésus de Nazareth n’était pas chrétien, mais juif. Néanmoins, pour comprendre le christianisme, il faut commencer avec lui, et Daniel Marguerat a donc rédigé une introduction, intitulé Jésus de Nazareth. Il rappelle ce qui, dans les sources antiques, peut être accepté, rejeté ou discuté par l’historien, et admet la possibilité de rédiger une biographie de Jésus, malgré les relectures des premiers chrétiens après l’expérience de Pâques. Il présente ensuite les diverses interprétations quant à l’originalité de Jésus par rapport au monde juif, y compris par rapport à Jean le baptiseur, et conclut sur sa réelle marginalité par rapport aux courants dominants du judaïsme de l’époque. Après cette introduction, l’ouvrage se divise en quatre parties.
Dans la première partie, Naissance du christianisme, Étienne Trocmé étudie Les premières communautés : de Jérusalem à Antioche, où il insiste sur l’influence probable des traditions esséniennes parmi les premiers chrétiens-nazoréens de Jérusalem, sur la diversité des groupes judéo-chrétiens (de Jacques, de Jean, des hellénistes), et sur leur relation particulière aux Écritures, considérées comme accomplies en Jésus. Ensuite, Simon Légasse analyse Paul et l’universalisme chrétien où il développe la conscience paulinienne d’une mission particulière, celle qui doit porter l’évangile à « tous les païens », et Les autres voies de la mission (de l’Orient jusqu’à Rome), où il aborde le problème de la création des premières communautés chrétiennes en Asie mineure, Grèce, Égypte et à Rome. Dans le chapitre IV, Juifs et chrétiens : la séparation, Marguerat montre que dès 50, l’existence des communautés mixtes posait le problème de la définition du christianisme par l’observance de la Torah ou de la foi en Jésus comme Christ. Après 70, la redéfinition du judaïsme amena progressivement les judéo-chrétiens à rejoindre le christianisme paulinien.
Dans la seconde partie, L’Église souffrante et militante, Claude Lepelley, dans Les chrétiens et l’empire romain, montre comment l’État romain a pu dès 62-64 distinguer les chrétiens des Juifs, et explique les fondements civiques, politiques et religieux de l’attitude des autorités et des populations, qui amenèrent les chrétiens à hésiter entre intransigeance et conciliation envers la société dont ils étaient issus. Alain Le Boulluec, Luigi Cirillo et Madeleine Scopello étudient, dans Hétérodoxie et orthodoxie, les courants définis comme hérétiques après 150, les traditions judéo-chrétiennes et gnostiques qui alimentèrent les débats du IIe siècle en marge de la Grande Église, dont le développement des structures est analysé par Victor Saxer, dans L’organisation des églises héritées des apôtres (70-180) et dans Culte et liturgie. Il insiste en particulier sur le problème de l’apparition du mono-épiscopat, qui ne se généraliserait que dans la seconde moitié du IIe siècle, voire à la fin du IIe siècle dans certaines régions.
Dans la troisième partie, Les diverses sphères du monde chrétien (fin IIe siècle - début IIIe siècle), Jacques Flamant démêle l’histoire du comput pascal dans Le calendrier chrétien : naissance du comput ecclésiastique, et revient sur la querelle pascale qui fut la première occasion d’affirmer la primauté romaine à la fin du IIe siècle. Une série d’analyses régionales, La diversité de l’Orient chrétien par Pierre Maraval, L école » d’Alexandrie par Le Boulluec, L’Afrique chrétienne par Saxer, Rome et l’extrême-Occident jusqu’au milieu du IIIe siècle par Michel-Yves Perrin, permet de mettre en valeur la diversité des développements du christianisme à la fin du IIe siècle, et en particulier l’importance du rôle d’Alexandrie et de Carthage à côté de celui de Rome.
Dans la quatrième partie, La chrétienté dans la première moitié du IIIe siècle, André Paul analyse le développement du corpus chrétien vétéro- et néo-testamentaire dans Genèse et avènement des « Écritures » chrétiennes ; l’ampleur de ce chapitre (le plus long de l’ouvrage) ainsi que les parallèles avec les traditions classique et juive de l’usage du « livre », rouleau ou codex, en font une étude de référence sur un point très important de la culture antique. Bernard Sesboüé étudie ensuite L’histoire des professions de foi (IIe-IIIe siècles). Saxer dans sa troisième contribution, Les progrès de l’organisation ecclésiastique de la fin du IIe siècle au milieu du IIIe siècle (180-250), parachève son étude de la genèse de l’épiscopat monarchique, et rappelle que la primauté romaine affirmée en 254 par Étienne de Rome fut alors rejetée par Cyprien de Carthage et par Firmilien de Cappadoce. Enfin, Bernard Pouderon et Jacques Flamant, avec Les chrétiens et la culture antique, analysent la variété des positions des lettrés chrétiens qui, à la suite des Juifs hellénistiques, ont hésité entre critique et réappropriation de la culture classique. Chaque chapitre se termine par une bibliographie, et l’ouvrage s’achève par une chronologie, une série de cartes et un index.
L’ensemble de l’ouvrage est excellent, et il n’y a que très peu de choses à discuter. L’existence de datations divergentes selon les auteurs pour l’expulsion de Juifs de Rome par Claude (41 ou 49), ainsi que pour le « concile de Jérusalem » (49 ou 51-52) et pour la persécution de Lyon (167 ou 177), pourra surprendre le lecteur. En réalité, il ne s’agit pas de contradictions, mais d’hypothèses également plausibles au vu de l’état de nos sources. On peut en revanche regretter l’usage anachronique du terme de « Chrétienté » dans le titre de la quatrième partie qu’il aurait mieux valu appeler « L’Église dans la première moitié du IIIe siècle ». Les débuts de l’art chrétien (ou plutôt de la variante chrétienne de l’art antique) auraient mérité mieux que quelques pages (en particulier pour faire le parallèle avec la variante juive de l’art antique). De même, à côté de l’étude des relations entre chrétiens et culture antique, il aurait fallu analyser les traditions pseudépigraphiques, moins prestigieuses, mais dont l’impact sur les consciences chrétiennes fut très grand. Mais tout cela reste cependant secondaire au vu du résultat, car le très grand mérite de cet ouvrage collectif est de parvenir à replacer les débuts du christianisme dans le contexte global de l’époque, juif, grec et romain. On peut, certes, aller plus loin dans cette voie, mais ce volume indique la bonne direction, car il montre que l’histoire du christianisme antique ne peut être comprise seulement comme celle de l’Église, ni même seulement comme celle des chrétiens. On ne peut que remercier les auteurs pour ce très beau travail, qui allie érudition, clarté et intelligence historique.
Hervé INGLEBERT.
 
Ordona X. Ricerche archeologiche a Herdonia (1993-1998), a cura di Giuliano Volpe, Bari, Edipuglia, 2000, 579 p.
 
 
Les amateurs d’histoire et d’archéologie de l’Italie méridionale ne pourront que saluer la parution du Xe volume de la série d’Ordona par les soins conjoints de l’Institut historique belge de Rome et du Dipartimento di Studi classici e cristiani de l’Università de Bari. Il faut rappeler, en effet, que l’effort de plus de trente ans mené par le Centre belge de recherches archéologiques en Italie centrale et méridionale, sous l’impulsion de Joseph Mertens, risquait de demeurer inachevé, victime des contraintes budgétaires qui menacent aujourd’hui les institutions de la recherche archéologique européenne en Italie. Après les neuf volumes précédents de la série belge d’Ordona, ce dixième volume italo-belge reprend et renouvelle à la fois le projet d’étude de ce site du nord des Pouilles grâce à la nouvelle dynamique impulsée par G. Volpe, l’éditeur scientifique du volume, et par les 22 membres de l’équipe de fouille qui signent les différents articles qui composent l’ouvrage.
Le site indigène d’Herdonia, situé à mi-chemin entre les plus célèbres colonies latines de Luceria et Venusia, serait resté à jamais l’obscura Herdonia de Silius Italicus sans l’entreprise multi-décennale de Joseph Mertens et ses collaborateurs : seules les sources géographiques le mentionnent, alors qu’il est pratiquement inconnu par l’historiographie antique, à l’exception de la période de la guerre d’Hannibal, lorsqu’en 210 la ville fut incendiée et sa population déportée sur la côte ionienne. Les fouilles entamées en 1962, régulièrement suivies, année après année, par la publication de comptes rendus des sondages et de synthèses sur les principaux monuments et classes de matériels, ont révélé au public des spécialistes toute la richesse des informations qu’un site exploré de manière exemplaire peut livrer. Certes, les méthodes de fouille archéologique ont évolué depuis le début des années 1960 : avec la trace des restes de tranchées, de sondages de surface limitée, de bermes du carroyage type Wheeler, le site d’Herdonia présente aujourd’hui l’aspect d’un musée vivant des méthodes d’exploration archéologique. Cependant la valeur scientifique de la démarche adoptée dès 1962 reste valable encore aujourd’hui. À l’époque, d’après le témoignage de J. Mertens (Herdonia. Scoperta di una città, a cura di J. Mertens, Bari, Edipuglia, 1995, p. 20), le site avait été choisi comme modèle d’étude des processus d’acculturation d’un centre indigène, au contact avec la civilisation grecque d’abord, romaine ensuite. Par ailleurs, les strates les plus récentes de l’Antiquité tardive et du Moyen Âge n’avaient pas été non plus négligées, selon une approche d’histoire totale dont les exemples, encore aujourd’hui, sont rares en Italie méridionale. Cela était d’autant plus vrai pendant les années 1960-1970, lorsque le projet d’Herdonia constituait un programme de recherches archéologiques à la fois exemplaire et, hélas, unique. L’ouvrage de synthèse publié en 1995 sous la direction de J. Mertens (Herdonia. Scoperta di una città, cit.) fournit au lecteur pressé, qui n’aurait pas le temps de consulter les neuf volumes de la série, un aperçu utile des résultats obtenus par l’équipe belge après la fouille systématique de 4 ha dans le centre de la ville (quartier du forum) auxquels s’ajoutent 5 000 m2 supplémentaires dans les secteurs périphériques. On peut ainsi parcourir les différentes étapes de l’histoire du site, depuis les premières traces d’occupation néolithique jusqu’à l’habitat médiéval, en passant par le village daunien, la proto-cité de l’époque hellénistique, la ville romaine avec son centre monumental. Les traits marquants de l’habitat urbain sont dessinés, sans négliger cependant ni les nécropoles urbaines, ni la voirie ou l’habitat rural ; en effet, dès le début des années 1970 une villa rustica avait été fouillée (et publiée) par G. De Boe (Villa romana in località Posta Crusta, dans NSA, 24, 1975, p. 516-530) ; plus récemment J. Mertens (Les ponts de la via Traiana dans la traversée du Tavoliere de Foggia, dans Atlante tematico di topografia antica 2, Roma, 1994, p. 7-18) a consacré une étude aux ponts de la voie Trajane qui permettent de franchir les fleuves Cervaro et Carapelle.
Les résultats des explorations archéologiques qui ont été effectuées par la nouvelle équipe de l’Université de Bari à partir de 1993, et, depuis 1996, par les équipes conjointes des universités de Bari (sous la direction de C. Carletti, puis de G. Volpe) et Louvain (sous la direction de F. Van Wonterghem), viennent compléter et enrichir ce tableau. En effet, dans le volume Ordona X sont présentés tout d’abord, dans la première partie de l’ouvrage (p. 33-214), les rapports de fouille sur les trois secteurs qui ont fait l’objet des plus récentes investigations, la domus A, la domus B et les thermes, les deux premiers situés entre le centre monumental du forum et l’amphithéâtre, le troisième une centaine de mètres au N.-O. du forum, le long du tronçon urbain de la voie Trajane. Aucune des trois structures principales mises à jour ici n’était complètement inédite : les deux maisons romaines et l’établissement des thermes avaient déjà été identifiés par les fouilles belges dans les années 1970 et 1980. Toutefois, par rapport à ces premiers sondages d’étendue limitée, les nouvelles fouilles en « open areas », qui ont intéressé une superficie de 2 000 m2, ont permis de mieux reconstituer les plans d’ensemble des trois bâtiments et, surtout, de mieux comprendre leur évolution au cours de l’Antiquité tardive, puis leur disparition et substitution par d’autres structures archéologiques pendant le Moyen Âge. La lecture des stratigraphies horizontales et verticales de la première partie est complétée, dans une deuxième partie (p. 251-447), par une étude du mobilier qui met plus particulièrement à profit l’analyse quantitative des céramiques. Ici encore ce sont surtout les productions céramiques de la fin de l’Antiquité qui retiennent l’attention, à partir de contextes particulièrement significatifs comme celui de la citerne de la domus B, datable entre le milieu du IVe et le milieu du Ve s. de n. è. La baisse, puis la disparition des importations de céramique africaine, le développement de productions locales peintes qui imitent les formes de la sigillée africaine, la présence d’importations de céramique de cuisine depuis la Campanie, correspondent aux tendances générales de la circulation et de la production des biens déjà mises en évidence par d’autres auteurs dans d’autres régions d’Italie méridionale à la même époque. L’intérêt de les retrouver ici, sur un site relativement éloigné de la côte, consiste à démontrer que, même dans une période de déclin supposé, des sites a priori moins privilégiés ont gardé intact leur potentiel économique.
Si les spécialistes de l’archéologie vont sans doute apprécier la finesse des analyses et la qualité de la présentation graphique et photographique des données d’Ordona X, les historiens tireront profit de la lecture de la synthèse historique des résultats que G. Volpe fournit dans la troisième partie du volume (p. 507-554), en guise de conclusion. Dans les deux monographies que cet auteur avait déjà consacrées à l’Apulie romano-républicaine et impériale d’abord (La Daunia nell’età della romanizzazione. Paesaggio agrario, produzione, scambi, Bari, Edipuglia, 1990), puis à son évolution pendant la période de l’Antiquité tardive et du haut Moyen Âge (Contadini, pastori e mercanti nell’Apulia tardoantica, Bari, Edipuglia, 1996), apparaissaient déjà toutes les qualités d’une argumentation toujours claire et précise, très souvent convaincante. On les retrouve intactes ici dans le récit de l’histoire d’Herdonia d’après l’intégration des données archéologiques à d’autres sources, littéraires ou épigraphiques. Cette ville, qui compte 7 à 10 000 habitants au haut empire, connaît une évolution économique ininterrompue depuis la fin de l’époque républicaine jusqu’au IIIe s. de n. è. Pendant cette période, la construction de la voie Trajane, qui traverse la ville à la fin du Ier s. de n. è., représente un tournant décisif dans l’accélération du processus de développement économique et commercial. En effet, la voie Trajane va accentuer le rôle d’Herdonia en tant que nœud routier et lieu de stockage pour la commercialisation des produits agricoles de la plaine du Tavoliere. C’est à cette époque que l’on construit la schola, siège d’un collegium (plusieurs associations sont attestées par les inscriptions), et que l’on donne un nouvel aspect monumental au centre urbain grâce à l’aménagement de la place du forum avec les nouveaux portiques, les tabernae, le macellum et le temple A. Un peu plus loin, dans les secteurs de fouille des années 1990, sont bâtis aussi la domus A près de l’amphithéâtre, les thermes et des boutiques de part et d’autre de la voie Trajane.
Dans cette reconstitution de l’histoire de la ville, c’est surtout l’analyse de l’évolution de l’habitat de l’Antiquité tardive après le tremblement de terre de 349 qui retient l’attention. Alors que les études précédentes mettaient l’accent sur la « crise » inéluctable, prélude à l’abandon définitif des VIe-VIIe s., l’auteur refuse ce cliché et nous donne à la place une interprétation fonctionnelle particulièrement convaincante. Les interprétations précédentes étaient fondées sur les effets du tremblement de terre du milieu du IVe s. sur le centre urbain : ici ni la basilique, ni le macellum, ni l’amphithéâtre ne sont plus reconstruits après cet épisode dramatique. Toutefois, si deux de ces bâtiments, la basilique ou l’amphithéâtre, ne sont pas restaurés, c’est parce que l’on n’en voit plus l’utilité d’usage : à cette époque la justice est surtout rendue dans la nouvelle capitale régionale, Canusium, alors que la diffusion du christianisme devait détourner les foules des spectacles de gladiateurs. En revanche, on ne lésine pas sur les moyens pour la restauration des thermes. C’est là la leçon des fouilles des années 1990 dans le secteur le long de la voie Trajane : si l’établissement balnéaire a été restauré avec soin c’est parce que les thermes jouent encore un rôle important dans la vie quotidienne des hommes de l’Antiquité tardive ; l’établissement offre aussi ses services aux voyageurs de passage : désormais, en effet, le centre névralgique de la ville s’est déplacé depuis la place du forum vers ce grand axe de circulation qu’est la voie Trajane ; en même temps, de l’autre côté de la voie, un quartier de boutiques voit le jour en face des thermes.
Si au IVe, et encore au début du Ve s., la ville montre toujours les traces d’une relative vitalité économique, à partir de la deuxième moitié du Ve s. s’amorce nettement le processus de « ruralisation » au terme duquel une ancienne cité antique telle qu’Herdonia est devenue une civitas ruralis tout à fait semblable à l’ancienne villa de San Giusto, dans le territoire de Luceria, où une agglomération se développe autour d’un ancien établissement domanial (G. Volpe éd., San Giusto. La villa, le ecclesiae. Primi risultati dagli scavi nel sito rurale di San Giusto (Lucera), 1995-1997, Bari, Edipuglia, 1998). L’une et l’autre sont en réalité des villages, des bourgs ruraux, qui assument toutefois en même temps le rôle de siège épiscopal. À la fin du Ve s., les traces d’abandon se multiplient à Herdonia, jusqu’à arriver à la période des siècles obscurs lorsque, depuis le VIIe jusqu’au IXe s., l’évidence archéologique fait défaut. Il faudra attendre la « re-colonisation » du Tavoliere, à partir du XIe s., pour voir apparaître des traces de vie à Ordona. De façon significative les premières installations sont des silos à grains creusés dans le substrat rocheux (on en a retrouvé 20 sur l’ensemble des secteurs de fouille, avec une capacité totale de stockage de 5 000 q) ; ils sont d’abord placés dans des enclos à ciel ouvert (peut-être à usage collectif, sous le contrôle des autorités locales), ensuite à l’intérieur des habitations. On ne pourrait trouver une meilleure illustration pour les défrichements caractéristiques des XIe-XIIe s. des terres à blé du Tavoliere que J.-M. Martin (La Pouille du VIe au XIIe siècle, Rome, BEFAR, 1993) nous a fait aussi bien connaître grâce à l’analyse des textes médiévaux. Au XIVe-XVe s., les silos à grains, ainsi que les habitations rurales, sont abandonnés : c’est la marque visible de la mise en place du système aragonais de la Dogana delle Pecore où l’élevage transhumant va assumer un rôle de plus en plus prépondérant dans l’exploitation des terres de la plaine apulienne.
En devant dresser un bilan des apports d’Ordona X à notre connaissance de l’histoire antique et médiévale des Pouilles septentrionales on pourrait estimer, à première vue, que les nouveaux acquis demeurent pour l’instant limités : l’étude des deux domus ne permet pas encore d’envisager une véritable histoire de l’architecture résidentielle à l’époque romaine ; quant à la période médiévale, le « vide » archéologique des VIIe-IXe s., suivi par la reprise agricole des XIe-XIIe s., ne fait que confirmer des connaissances déjà bien établies. De même, la reconstitution de l’histoire économique d’Herdonia et sa région à partir des données des fouilles urbaines et des céramiques demande à être validée par une étude plus approfondie de l’occupation du territoire et de l’évolution de l’environnement. Certes, d’ores et déjà des études ponctuelles – telles que celles de G. De Felice sur la fouille du pont du Carapelle (p. 215-230), de M. Mazzei sur la nécropole extra-urbaine le long de la voie Trajane (p. 231-235), de D. Leone sur les céramiques de la ferme de Posta Crusta (p. 387-432), de M. Leguilloux et O. Simone sur les restes de la faune (p. 477-496 et p. 497-504) – ouvrent des perspectives intéressantes. Il faudra attendre néanmoins la poursuite des opérations sur le terrain, et notamment la mise en place des prospections archéologiques et des analyses palynologiques et paléobotaniques annoncées par l’auteur, pour savoir si le nouveau programme de recherches à Herdonia tiendra toutes ses promesses. Pour notre part, nous faisons confiance à G. Volpe qui a déjà fait preuve de sa capacité à mettre au point des stratégies de recherche adaptées à la solution de problèmes historiques ; sa fine analyse de l’évolution d’Herdonia à la fin de l’Antiquité est là pour le montrer, avec l’exploitation des nouvelles données de fouilles sur les thermes et la mise en perspective de l’indispensable objectif à atteindre pour une véritable compréhension de la période : la découverte de l’église épiscopale d’Herdonia, pivot central de la nouvelle organisation urbaine.
Quelle que soit l’appréciation du contenu de ce volume, tous, sans exception, ne pourront que savoir gré à la nouvelle équipe italo-belge d’avoir relevé le défi de la reprise des explorations archéologiques à Ordona, en rendant ainsi, selon les mots de la dédicace du livre, un hommage mérité « aux quatre-vingt ans de vie de Joseph Mertens, dont la moitié a été consacrée à Herdonia ».
Rita COMPATANGELO-SOUSSIGNAN.
 
A. Haverkamp (éd.), Hildegard von Bingen in ihrem historischen Umfeld, Actes du congrès scientifique international tenu à Bingen du 13 au 19 septembre 1998, Mayence, 2000, 637 p.
 
 
Désormais universellement connue, la figure d’Hildegarde de Bingen ne cesse de susciter vocations et mises au point. Si les aspects visionnaires, prophétiques ou littéraires de son œuvre ont été largement étudiés, sous peine parfois de répétitions, son environnement historique, au sens plein du terme, n’avait encore pas fait l’objet d’une approche d’ensemble et on en restait bien souvent au stade de considérations générales, puisées dans les écrits de la sainte, sans recul critique et mise en perspective. Une fois admise l’authenticité des écrits d’Hildegarde de Bingen (travaux d’A. Führkötter et M. Schrader), le plus dur paraissait réalisé et l’on s’intéressait avant tout à ce que la vie et l’œuvre d’Hildegarde avaient de plus spectaculaire. Les recherches érudites et historiques sur les manuscrits, le contexte politique, économique et social dans lequel l’abbesse avait évolué, étaient peu nombreuses (travaux de L. Van Acker sur la correspondance d’Hildegarde ou de L. Moulinier sur les manuscrits de l’œuvre naturaliste et médicale). Hildegarde demeurait en quelque sorte encore une figure « intouchable », a-historique. Les travaux anglo-saxons, tenants d’une « histoire du genre », accentuaient cette déformation : la femme hors du commun que fut sans conteste Hildegarde de Bingen, devenait l’emblème de l’excellence féminine, voire féministe. C’est dire le mérite du Pr A. Haverkamp de l’Université de Trèves d’avoir organisé ce colloque international à l’occasion du 900e anniversaire de la naissance de l’abbesse, en choisissant délibérément une perspective historique, scientifique, soucieuse de redonner à l’abbesse son authentique dimension. Vingt contributions, organisées autour de cinq thèmes (environnement urbain, cadre bénédictin, représentation et imaginaire, sciences naturelles, postérité de l’œuvre), composent un imposant volume, riche en perspectives et en interprétations nouvelles. L’environnement historique est traité par A. Haverkamp, « Hildegard von Disibodenberg-Bingen. Von der Peripherie zum Zentrum », R. Holbach, « Hildegard von Bingen und die kirchlichen Metropolen Mainz, Köln und Trier », A. Carlevaris, « Sie kamen zu ihr, um sie zu befragen. Hildegard und die Juden », D. von Winterfeld, « Kirchen am Lebensweg der Hildegard von Bingen ». Le cadre bénédictin a été abordé par G. Constable, « Hildegard’s Explanation of the Rule of St Benedict », F. J. Felten, « Zum Problem der sozialen Zusammensetzung von alten Benediktinerklöstern und Konventen der neuen religiösen Bewegung » et C. J. Mews, « Hildegard, the Speculum Virginum and Religious Reform in the Twelfth Century ». Les aspects visionnaires et artistiques ont retenu l’attention de M. Zöller, « Aufschein des Neuen im Alten : Das Buch Scivias der Hildegard von Bingen in geistesgeschichtlichen Kontext des zwölften Jahrhunderts – eine gattungsspezifische Einordnung », P. Dronke, « Hildegard’s Inventions. Aspects of her Language and Imagery », B. McGinn, « Hildegard of Bingen as Visionary and Exegete », J.-Cl. Schmitt, « Hildegard von Bingen oder die Zurückweisung des Traums » et J. Van Engen, « Letters and the Public Persona of Hildegard ». L’œuvre naturaliste est abordée par les deux contributions d’I. Müller, « Die Bedeutung der lateinischen Handschrift Ms. Laur. Ashb. 123 (Florenz, Biblioteca Medicea Laurenziana) für die Rekonstruktion der “Physica” und ihre Lehre von den natürlichen Wirkkräften “et G. Keil,” Hildegard von Bingen deutsch : Das ‘Speyrer Kräuterbuch ». Enfin, l’étude de la postérité de l’œuvre d’Hildegarde a fait l’objet de cinq interventions : A. Derolez, « Neue Beobachtungen zu den Handfesten der visionären Werke Hildegards von Bingen », H.-J. Schmidt, « Geschichte und Prophetie. Rezeption der Texte Hildegards von Bingen im 13. Jahrhundert », L. Moulinier, « Unterhaltungen mit dem Teufel : eine französische Hildegardvita des 15. Jahrhunderts und ihre Quellen », M. Embach, « Johannes Trithemius (1462-1516) als Propagator Hildegards von Bingen », M.-A. Aris, « Die verlorene Hildegard. Lesehemmungen und Lesevorlieben im 19. Jahrhundert ». Il n’est pas possible de donner un aperçu précis de chacune de ces contributions. Nous en avons donc privilégié certaines, de manière arbitraire.
A. Haverkamp propose une nouvelle lecture de l’ensemble de la vie de l’abbesse, en fonction de l’opposition complémentaire entre les notions de centre et périphérie. Celles-ci ne sont pas introduites de manière arbitraire mais apparaissent grâce au travail de l’historien qui s’attache à démontrer qu’elles n’ont rien d’anachronique mais sont profondément ancrées dans l’esprit d’Hildegarde. Disibodenberg est à la périphérie, Bingen et le Rupertsberg au centre. Cela apparaissait déjà dans les vies de saints écrites par Hildegarde où saint Rupert était dépeint comme un « héros civilisateur », lié en particulier au phénomène de l’urbanisation. Cette mise en exergue du centre commercial du confluent entre Rhin et Nahe dévoile la conscience historique profonde propre à l’abbesse. L’auteur poursuit et montre que le départ de la sainte du Disibodenberg pour Saint-Rupert n’est pas dû qu’à des problèmes personnels. D’une part, Hildegarde cherchait à rompre avec les tendances ascétiques imposées par Jutta de Sponheim (bien mises en valeur dans la Vita de celle-ci, cf. les travaux de F. Staab), d’autre part, elle tenait à rejoindre le « centre » qu’était Bingen, lieu de résidence de l’archevêque de Mayence, ville où se développaient les familles de ministériaux et qui s’était imposée comme une place urbaine d’importance, après Worms ou Spire, cités épiscopales, mais avant Francfort. Hildegarde a donc volontairement élu comme nouveau domicile une position clé au croisement de routes commerciales (p. 50), un marché de première importance (p. 55) (plusieurs très belles cartes économiques, dues à A. Haverkamp et ses élèves, accompagnent l’article). Au passage A. Haverkamp réévalue l’importance des voyages d’Hildegarde de Bingen, dont plusieurs n’ont sans doute pas eu lieu, la Vita ayant eu tendance à parler de déplacements là où n’avaient en fait eu lieu que des relations épistolaires. Il conclut par de nouveaux aperçus sur l’importance de l’oralité dans le phénomène hildegardien, soulignant que dans bien des cas les communications orales, les conversations des envoyés, avaient plus d’importance que les échanges épistolaires et il insiste sur l’enracinement oral de la culture d’Hildegarde (p. 69). Ayant élu domicile dans un lieu central, elle a pu, grâce aux visites et aux conversations, enrichir considérablement sa vision du monde. Marchands, ministériaux, clercs, pouvaient venir à elle et l’informer. En retour, l’abbesse a nourri ces échanges oraux en particulier à travers ses prédications. En définitive cette introduction de la notion de centralité, souvent galvaudée, apparaît ici comme particulièrement efficace et novatrice. Elle inscrit l’œuvre d’Hildegarde dans son contexte historique. A. H. a associé de manière féconde les concepts d’oralité et de centralité (p. 69). Dans cette même perspective, R. Holbach étudie les contacts entre Hildegarde et les trois grandes villes archiépiscopales de Mayence, Cologne et Trèves. Mayence revêt une importance toute particulière, soulignée par les relations de famille qui unissent l’abbesse avec le chapitre cathédral. Il est remarquable de constater que le clergé de cette ville échappe aux critiques de la visionnaire, malgré les fortes turbulences des années 1160, alors que celui de Cologne fait l’objet d’un feu nourri de critiques. Cette correspondance livre une manière de « miroir des évêques », composant le portrait du pasteur idéal alliant douceur et fermeté. On voit apparaître en filigrane les problèmes de la réforme de l’Église et les efforts pour échapper à l’emprise des laïcs. Il est frappant, constate R. Holbach, de voir à quel point la visionnaire s’est engagée dans les domaines de l’hérésie ou de la morale, et combien elle a fait preuve de retenue dans les conflits entre clercs et laïcs, bref dans ce qui relevait du monde de la politique (p. 114). Dans ce monde urbain rhénan, les communautés juives étaient actives et A. Carlevaris a entrepris d’étudier le thème général des relations d’Hildegarde et des Juifs. Malgré le laconisme des sources sur ce point, elle parvient sans peine à montrer que des conversations et des rencontres ont fréquemment eu lieu entre Hildegarde et des Juifs lettrés de Bingen, qui étaient eux aussi des scrutatores verbi Dei (p. 127).
L’abbesse a vécu dans un cadre bénédictin, qu’elle a illustré et défendu. Les études réunies ici montrent l’extrême influence de la Règle de saint Benoît dans la vie et l’œuvre de l’abbesse. G. Constable montre que le commentaire de cette règle n’est pas si pauvre. Comme toujours, la vie et les écrits de la sainte s’entrecroisent. Son étude minutieuse de l’ensemble du texte lui permet de faire ressortir quelques interprétations propres à Hildegarde, et de souligner son refus de tout ascétisme. Les conclusions de G. C. sont novatrices : au contraire de beaucoup de ses contemporains, Hildegarde ne voit pas l’idéal monastique dans l’Église primitive et les premiers moines mais bien dans la réforme bénédictine qui a orienté la vie monacale dans un sens plus modéré. Elle se situe ainsi dans un « camp conservateur » à une époque où les réformateurs monastiques veulent un retour à des pratiques plus austères.
Toute aussi novatrice se montre l’approche sociologique de F. Felten. Prenant appui sur le célèbre échange épistolaire opposant Hildegarde à l’abbesse d’Andernach, Tengswich, qui lui reprochait le trop grand faste entourant la vie de ses moniales et, plus encore, l’exclusivité nobiliaire du recrutement de Saint-Rupert, F. F. montre que derrière l’affrontement entre une abbesse issue de la noblesse et une autre sans doute issue d’une famille de ministériaux, se cache toute une opposition sociale religieuse. Les monastères féminins sont-ils réservés aux femmes de la noblesse et leur ouverture sociale daterait-elle uniquement des tendances réformatrices du XIIe siècle, dont Tengswich serait ici le héraut ? F. F. rejette l’idée communément admise de l’exclusivité nobiliaire du recrutement des monastères féminins. Toutes les classes de la société alimentaient ces couvents, ce que montre une attentive exploitation de nombreuses sources. Aussi l’exclusivisme nobiliaire d’Hildegarde ne peut plus désormais apparaître comme un attachement à la tradition mais comme une « réaction moderne en face des changements sociaux contemporains qui s’accomplissent dans l’environnement d’Hildegarde » (p. 197). À travers cet unique exemple, F. F. bouleverse de façon convaincante l’une des idées habituellement répandues au sujet d’Hildegarde. Comme le montrent les passages du Scivias faisant l’éloge de la modération bénédictine, celle-ci est hostile aux comportements novateurs. De la sorte, les ornements dont se parent ses moniales, signe de leurs origines nobles, sont également la marque de leur inscription dans un monachisme bénédictin modéré, qui rejette tout idéal ascétique. F. F. souligne que la « simplicité » et plus encore la « laideur » vers lesquelles tendent les réformateurs du XIIe siècle ne sont pas du goût de la visionnaire. Quant à savoir si Hildegarde a réellement réservé son monastère uniquement à des nobles, c’est une autre affaire, les sources ne permettant pas de conclure de façon définitive. Mais, note F. F., on sait qu’Hildegarde a créé huit prébendes pour des femmes pauvres. Quoi qu’il en soit, le fait qu’elle ait ressenti le besoin de se justifier montre que l’exclusivisme nobiliaire du recrutement n’était pas la règle.
Le domaine des représentations et de l’inspiration visionnaires de la sainte fait l’objet de cinq études. P. Dronke se livre à une étude de l’inventivité d’Hildegarde, tant à travers sa langue inconnue que ses réalisations iconographiques et rappelle les liens entre l’œuvre musicale, les enluminures et l’ignota lingua. Il me paraît toujours remarquable que cette langue ne soit qu’un glossaire et que l’absence de verbe la rend impropre à tout usage pratique. Cette attention au phénomène visionnaire fait aussi l’objet de la communication de J.-Cl. Schmitt, qui souligne qu’Hildegarde, en décrivant son expérience visionnaire, a mis l’accent sur tout ce qu’elle n’était pas, en particulier, en refusant l’identité avec le phénomène du rêve.
Reprenant la suite des études de L. Van Acker sur la correspondance d’Hildegarde, qui avait montré combien celle-ci avait été arrangée (volonté d’établir une bijection entre le corpus des lettres envoyées et des lettres reçues), J. v. Engen montre de façon convaincante que l’ensemble des lettres adressées à l’abbesse a forgé une véritable persona, construite autour du mythe de l’authenticité, sur une fama volontairement forgée et entretenue, destinée à mettre en valeur la figure de l’abbesse comme consolatrice, centre des espoirs des malades, prophétesse dévoilant ou cachant certains mystères.
Dernière section : celle traitant de la postérité de l’œuvre d’Hildegarde. Elle s’ouvre par une récapitulation érudite et convaincante d’A. Derolez sur les différents manuscrits des œuvres visionnaires. Les tableaux comparatifs soulignent que les textes rédigés au Rupertsberg doivent être mis en première place. Écrits vers 1170-1179, sous la direction d’Hildegarde elle-même, ils présentent toute une série de corrections, de retouches qui montrent que ces textes visionnaires ont été copiés, corrigés, soumis à un constant travail de réélaboration de la part de l’abbesse. Le texte final présente ainsi la trace des nombreuses mises au point et l’on est bien en présence d’une œuvre résultant d’un travail, qui a sa propre histoire et qui a fortement dépendu de l’attitude consciente et volontariste de son auteur. Il serait, après l’étude d’A. Derolez, difficile de croire à l’image de la « pauvre petite forme féminine » écrivant sous la dictée du Seigneur et laissant à ses secrétaires le soin de corriger les fautes de grammaire dues à son ignorance ! L. Moulinier nous livre une étude minutieuse d’une version française de la Vita, élaborée au XVe siècle et de ses sources. Sa connaissance exemplaire des manuscrits fournit un dossier complet avec les transcriptions, les variantes et le commentaire (le lecteur a droit en prime à un étonnant dialogue entre un prêtre et le Diable, qui mériterait une étude entière, p. 541-547). Au total, nous avons là un riche ouvrage, scientifique et historique, qui contribue à faire sortir les études hildegardiennes des points de vue trop hagiographiques, tout en les enrichissant et en en soulignant l’intérêt. Le but annoncé par le titre, « Hildegarde dans son environnement historique », a été parfaitement atteint.
Sylvain GOUGUENHEIM.
 
Église et culture en France méridionale (XIIe-XIVe siècle), Toulouse, Privat, 2000, 554 p. (« Cahiers de Fanjeaux », 35).
 
 
Certaines petites provocations sont œuvres pies. En choisissant, dans une assez longue « Problématique générale » dont la pratique deviendra, on l’espère, coutumière des Cahiers, de prendre appui sur des sources provençales et d’évoquer une histoire culturelle du Midi « sans troubadours ni cathares » – l’expression est de Jacques Verger (p. 498) –, Jacques Paul a d’emblée posé le thème de ces rencontres de Fanjeaux sur des bases plus saines que celles d’une « civilisation disparue » (p. 24). À partir de sa mise au point et de l’introduction de Jean-Louis Biget, en intégrant les utiles nuances esquissées en conclusion par Jacques Verger à la lumière du parcours accompli, le schéma évolutif qui se dégage est celui d’un alignement, nettement perceptible au cours de la seconde moitié du XIIIe siècle, de la culture du Midi sur celle du Nord. La faible place des « classiques » dans les bibliothèques monastiques témoignerait à sa façon, d’après l’analyse des inventaires médiévaux menée avec précaution par Jean-Loup Lemaitre, sinon d’un certain retard, du moins d’une orientation différente de la culture méridionale avant le XIIIe siècle. Le continuum culturel chrétien instauré ensuite, notamment sous l’impulsion des universités de Toulouse et Montpellier, n’a pas pour autant supprimé toute spécificité méridionale : à la fin du Moyen Âge, la France du Sud est encore terre de droit et de médecine plus que de logique et de théologie dialectique, terre qui prise une culture avant tout pratique et professionnelle plus que spéculative et abstraite. Dit ainsi, évidemment, le raccourci est simplificateur. Les contributions de Jacques Verger sur les statuts universitaires toulousains et d’Olga Weijers sur la pratique de la disputatio à la faculté des Arts, mais aussi la solide et très utile mise au point de Stéphanie Martinaud sur le réseau des studia mendiants, montrent bien que l’espace considéré connut sur bien des plans les réalités institutionnelles et intellectuelles du reste du royaume. Toutefois, l’exégèse thomiste du frère prêcheur Dominique Grima, au début du XIVe siècle, est marquée par ses origines méridionales, comme le montre Martin Morard en éditant la lettre-préface de la Lectura super Bibliam. Dans le contexte de la canonisation de Thomas d’Aquin, mais aussi des critiques des milieux spirituels à l’encontre de l’ecclesia moderna incarnée par le Docteur commun, ce texte à la louange de Jean XXII est, à sa façon, représentatif de la rencontre entre Nord et Midi, qui ne fut pas une simple acculturation passive du second par le premier.
De ce point de vue, si Michel Hayez aborde l’inévitable Papauté avignonnaise en présentant un rôle de suppliques adressé par le Conseil de Ville d’Avignon à Jean XXII, Étienne Anheim invite à considérer l’importance de la cour pontificale sous un angle plus stimulant, à travers l’étude de la diffusion de la polyphonie mesurée : mis au point en France du Nord dans les années 1320, l’ars nova a gagné le Midi avec les chantres issus du monde canonial d’entre Loire et Rhin, avant de rayonner dans l’Europe entière. Il faut lire les très intéressantes pages consacrées à ces hommes évoluant, avec une « extraordinaire mobilité » (p. 303), entre cours et chapitres : elles sont l’un des grands attraits de ce volume forcément un peu disparate, dont on pourra critiquer la structuration assez artificielle en trois parties, mais qui fait alterner de solides et agréables études de cas – l’attachant Aymeric de Peyrac de Paul Mironneau, la diffusion de la Chronique universelle de Géraud de Frachet reconstituée par Régis Rech, la fine analyse donnée par Geneviève Hasenohr d’un traité de vie contemplative écrit en langue d’oc dans la seconde moitié du XIIIe siècle – avec des enquêtes fondées sur le collectif et la prosopographie. De telles approches font souvent éclater les conceptions trop dichotomiques : entre dispenses pontificales et procédés très pragmatiques suggérés par les canonistes, nombre de clercs, nous rappelle Henri Gilles, ont pu contourner l’interdiction d’étudier le droit romain ; quant aux contributions de Claudie Amado, Geneviève Brunel-Lobrichon, Valérie Galent-Fasseur et Georges Passerat sur le milieu des troubadours ou l’éclosion des jeux floraux toulousains, elles mettent en valeur les liens entre l’Église et les poètes occitans, ainsi que la dimension théologique et spirituelle de certaines de leurs œuvres, tout en entrouvrant parfois la porte pour des analyses sur le thème de l’édition 2002 des rencontres de Fanjeaux, l’anticléricalisme : sujet important, offrant de multiples perspectives, tant ce phénomène, dans ses diverses facettes, fut une donnée majeure de l’histoire des sociétés occidentales de la fin du Moyen Âge. Michel Hébert y voit ainsi, dans sa contribution, une possible raison à la faible place des clercs dans la vie et la culture politiques provençales du XIVe siècle. Bien que se situant à la marge du thème de ces Cahiers, l’analyse, par Patrick Gautier Dalché, des deux traités d’arpentage et de bornage composés par l’arlésien Bertrand Boysset à la charnière des XIVe-XVe siècles, invite également à explorer un jour, dans le cadre de l’une des rencontres, le problème des disciplines et des savoirs non universitaires : domaines de la pratique plus que de la théorie, largement transmis dans certains milieux professionnels spécifiques, notamment par le biais de l’écrit, et dont les clercs furent loin de se désintéresser – on pense en particulier aux arithmétiques marchandes.
Ludovic VIALLET.
 
Judith Everard, Michael Jones, The Charters of Duchess Constance of Brittany and her Family, 1171-1221, Woodbridge, The Boydell Press, 1999, 218 p.
 
 
Spécialiste incontesté de l’histoire de la Bretagne médiévale, M. Jones, professeur à l’Université de Nottingham, a publié depuis une vingtaine d’années d’importants recueils de lettres et mandements ducaux dont nous avons plusieurs fois rendu compte dans ces colonnes, tels le Recueil des actes de Jean IV, duc de Bretagne, 2 vol., Paris, Klincksieck, 1981-1983, Supplément, Rennes, SHAB, 2001, ou le Recueil des actes de Charles de Blois et Jeanne de Penthièvre, duc et duchesse de Bretagne (1341-1364), suivi des Actes de Jeanne de Penthièvre (1364-1384), Rennes, PUR, 1996. Auteur d’une thèse soutenue à Cambridge en 1995 sur The Angevins and Brittany, 1166-1186 : An Administrative Study, J. Everard, à qui l’on doit l’essentiel de l’introduction, l’organisation générale du livre et les annexes, était particulièrement bien placée pour l’accompagner dans une collecte d’autant plus précieuse qu’elle éclaire d’un jour nouveau une période charnière de l’histoire du duché, celle où la Bretagne passe de la domination des Plantagenêts à celle des Capétiens.
Au total, 215 documents se trouvent ici rassemblés, dont la tradition reflète la pénurie documentaire concernant ce temps. Moins du quart (52) en effet ont été conservés en original : ces documents sont déjà connus et ont fait l’objet de publications plus ou moins anciennes, souvent fautives ou partielles, qui justifient leur reprise in extenso. La moitié (100, dont 15 inédits seulement) ne sont accessibles que par le biais de copies médiévales ou modernes, ce qui pose bien entendu le problème de la fidélité à l’original quand ce n’est pas celui de l’existence même d’un original (C44). Enfin, pour les autres, il faut se contenter de mentions ou d’allusions plus ou moins explicites dans la littérature administrative ou narrative contemporaine ou postérieure. La moisson, recueillie dans de nombreux dépôts d’archives en Bretagne (notamment les riches fonds de la bibliothèque abbatiale de Landévennec), dans le grand Ouest, à Paris et en Angleterre, n’est donc pas très riche et sa qualité laisse souvent à désirer, mais l’exploitation minutieuse qui en a été faite, les compléments et les corrections apportés aux textes connus donnent tout son prix à l’ensemble réuni.
Les auteurs ont choisi de ne pas séparer les actes de Constance de ceux de son entourage, à juste titre, car la duchesse constitue le trait d’union entre les auteurs des textes rassemblés, qui ont tous porté le titre de duc de Bretagne, mais dont aucun n’a laissé assez d’actes pour en autoriser la publication séparée ; de plus, en rapprochant ses lettres de celles de ses trois maris successifs et de celles de ses enfants, il devient possible de mesurer le degré d’implication réel de la princesse dans le gouvernement breton aux divers stades de son existence.
Après une introduction générale et une riche bibliographie, les documents sont classés par auteur dans un ordre dont la logique n’est pas évidente à trouver. Sont successivement édités : 34 lettres de Geoffroy Plantagenêt, fils d’Henri II, duc de Bretagne et comte de Richemont de 1181 à 1186 ; 77 actes de Constance, qui l’épousa en premières noces (9 d’entre eux, instrumentés conjointement avec ses trois maris, sont repris ailleurs dans l’ouvrage) ; 7 lettres de Marguerite d’Écosse, mère de la duchesse ; 25 de Ranulf de Chester, son deuxième mari, dont les éditeurs auraient pu limiter les actes à la période où il porta effectivement le titre ducal (1188/9-1199) ; 23 d’Arthur Ier, fils de Geoffroy et Constance ; 31 de Guy de Thouars, troisième époux de Constance ; 2 d’Aliénor, sœur d’Arthur ; enfin 25 lettres d’Alix, fille de Guy et de Constance, dont la plupart peuvent prendre place dans un catalogue d’actes de son époux, le Capétien Pierre de Dreux, qui se contenta de l’associer dans les titulatures ou de mentionner son consentement à ses décisions.
Conformément aux règles d’édition, chaque acte est précédé d’un numéro d’ordre et d’un « chapeau » comportant la date, le résumé et le tableau de la tradition du document. On peut regretter que, contrairement à l’habitude, le choix ait été fait de recommencer la numérotation des textes à chaque personnage en faisant précéder le chiffre de la ou des lettres abrégeant son nom (Ge pour Geoffroy, C pour Constance, Gu pour Guy de Thouars...) ; une numérotation continue aurait simplifié les renvois. Chaque série ainsi constituée est précédée d’une introduction qui comporte une notice biographique de l’auteur et une analyse diplomatique approfondie : cette dernière facilite le repérage des documents faux ou suspects (mentionnés comme tels et publiés à part), elle n’élude pas le difficile problème de la datation des textes et explique la nécessité de se contenter parfois de fourchettes chronologiques assez larges, elle analyse l’apport du corpus à la connaissance des règles de chancellerie. Lorsque la documentation le permet, la notice se termine par un itinéraire du personnage, forcément sommaire étant donné le petit nombre de textes conservés. Un double index onomastique et analytique fort complet termine l’ouvrage, précédé de fiches biographiques rédigées par J. Everard, concernant les principaux personnages ou serviteurs des princes, en Bretagne, dans l’honneur anglais de Richemont ou même dans les territoires angevins ou manceaux temporairement contrôlés par eux au début du XIIIe siècle.
D’une manière générale les transcriptions, réalisées avec attention et rigueur, sont d’excellente qualité. On rencontre assez peu de coquilles ou de cacographies : coupures de mots ou lettres oubliées (inperpetuum, G2, adipsum, G4, monac his, C5, oratinum pour orationum, A3), erreurs de cas ou de développement des abréviations (hec pour hac, Ge6, constitutis pour constitutus, Gu16, xpistiana pour christiana, par suite d’une mauvaise interprétation du chrisme abréviatif A3, Malo Estactu pour Malo Estractu [Malestroit]), mauvaises lectures (verberetur pour verteretur, Gu23). Certaines de ces erreurs proviennent peut-être des sources, particulièrement des copies tardives, comme dans l’acte Ae10, très fautif, un fait qu’il aurait fallu plus systématiquement signaler. Les négligences les plus gênantes concernent l’abus des capitales parasites, les majuscules étant utilisées de manière anarchique dans les titulatures, les fonctions, les institutions (rex, comes, episcopus, baillivus, prior, monachus, ecclesia, capitulus...), et la ponctuation de certains actes (virgules intempestives ou points parasites, notamment dans Ge4, Ge5, Ge7, Ge22, C19) ; les rares textes publiés en français, empruntés à des analyses, mentions ou traductions tardives, souffrent moins d’erreurs de transcription (p. 5, n. 9 : evena mis pour exerça) que d’une méconnaissance de l’emploi des accents et des apostrophes (C41, C43, C44).
L’apport du corpus à la connaissance des pratiques diplomatiques bretonnes pendant le demi-siècle de référence est incontestable. La cohérence générale du discours, en dépit d’inévitables exceptions, ne permet pas de douter de l’existence d’une chancellerie ducale organisée, héritière de celle des derniers ducs de la maison de Cornouaille, ne laissant pas aux destinataires le soin d’écrire les lettres qui les concernent. Le service, probablement encore embryonnaire, est dirigé par un chancelier, dont le nom n’apparaît pas toujours, autour duquel gravitent un petit nombre de clercs, trois ou quatre, mentionnés parmi les témoins dans les souscriptions : deux des chanceliers cités sont des évêques de Rennes, Philippe d’abord, puis Pierre de Dinan, titulaire de l’office sous Constance et Arthur ; d’autres ne sont guère connus que par leur nom, tels Maurice de Kaer au temps de Geoffroy, Ranulf et Joscelin à la fin de la période. Précieux pour l’histoire des institutions, les enseignements de la diplomatique – et de la sigillographie, à laquelle le livre accorde toute sa place –, ne le sont pas moins pour la connaissance des mentalités et des réalités politiques : c’est ainsi que Ranulf de Chester, dont aucun acte n’est instrumenté en Bretagne, n’en prend pas moins le titre ducal dans une douzaine d’entre eux, bien qu’aucun ne concerne spécifiquement le duché ; quant à Guy de Thouars, il porte le titre de « duc » de Bretagne et comte de Richemont conformément à l’usage breton tant que vit son épouse Constance, héritière des droits ducaux, mais il se dit seulement « comte » de Bretagne, suivant l’usage français, pendant son veuvage. La mise en tutelle progressive du duché par Philippe Auguste, que traduit ce changement de titulature, ressort aussi de la modification du mode de datation des actes, comme l’avait déjà noté A. Oheix en 1914 : on passe du style de Noël (angevin) ou du 1er janvier (breton) à celui de Pâques, emprunté à la chancellerie française, peut-être dès 1201, certainement à partir du mariage d’Alix et de Pierre Mauclerc (1213).
Une lecture rapide de l’ouvrage suffit à convaincre que son intérêt ne se limite pas à la diplomatique. L’histoire administrative et politique du duché y trouve son profit, non seulement parce que les auteurs rééditent des textes célèbres comme l’Assise au comte Geoffroy (1185, Ge21) mais aussi parce qu’ils reproduisent la totalité des documents, sans omettre les listes de témoins où figurent les collaborateurs des princes et leurs officiers (sénéchaux, baillis, prévôts). De multiples informations peuvent être glanées sur la société, l’économie, les attitudes religieuses et les comportements. L’analyse des documents montre en effet la domination écrasante des textes concernant l’Église et les clercs (63 % environ), phénomène qui s’explique par le souci des princes de s’assurer à la fois les prières et le soutien politique et matériel des clercs, mais aussi par le fait que ces derniers conservent mieux leurs archives ou qu’ils les font recopier et confirmer par les pouvoirs qui se succèdent. On ne saurait en déduire que les textes intéressent exclusivement les questions ecclésiastiques ou religieuses. Les chartes de fondations d’abbayes (Bonrepos, Ge19, Villeneuve, C53), les donations pieuses, les concessions et confirmations de privilèges renseignent indirectement sur les campagnes ou les villes bretonnes, les défrichements et les forêts, le développement de l’économie monétaire et des activités commerciales (sel, vin, C17, C58, C68), l’essor des marchés (Quimper, C3, C29, Auray, C41, C42, Saint-Malo, C37, Nantes, C40, Pornic, C71), l’extension des fortifications (Ge28, Nantes). Le développement du trafic maritime ressort non seulement de la fréquente mention des ports et des îles (C3, Gu12, C20), mais aussi des références au droit de bris (C26, Belle-Île) et aux « brefs » de Bretagne, sauf-conduits vendus aux marins et aux transporteurs par la chancellerie ducale (le problème que soulève leur mention dans une hypothétique lettre de Constance, aujourd’hui perdue mais confirmée par Jean IV et François II, est discuté dans l’acte C44, où se trouve aussi la publication de la lettre connue mais inédite donnée par François II le 10 juillet 1459).
Les textes concernant spécifiquement les laïcs sont beaucoup moins nombreux, mais non moins précieux, dans la mesure où ils laissent entrevoir l’affirmation lente du pouvoir princier dans un contexte pourtant difficile. Le fait que des seigneurs, parfois de rang élevé, recherchent la sauvegarde du prince (Gu5, Gu25), s’avisent de soumettre leurs différends à l’arbitrage de ce dernier ou encore de faire confirmer par lui les accords de paix qu’ils passent entre eux, me semble devoir être interprété dans ce sens (C40, C59, Gu7, Gu15, Gu18). Ajoutons que l’intérêt du livre ne se limite pas au duché à proprement parler : non seulement on y rencontre nombre d’actes concernant l’honneur anglais de Richemont, mais, en ces temps de lutte entre Capétiens et Plantagenêts, l’horizon des ducs de Bretagne s’élargit plus d’une fois aux régions voisines, la Normandie, la Touraine et surtout l’Anjou et le Maine, dont Arthur, légitime héritier des Plantagenêts, instrument docile et quelque peu naïf de la politique de Philippe Auguste, revendique la possession, après avoir fait hommage lige au roi, contra omnes qui possunt vivere vel mori (A23).
En définitive les centres d’intérêt de ce recueil sont multiples, moins en raison de la nouveauté des textes que de leur rapprochement, à la fois pratique et suggestif, qui invite à considérer d’un œil nouveau cette importante période de l’histoire de Bretagne. Le livre comble une lacune de la documentation entre le Recueil des Actes des ducs de Bretagne, 944-1148, d’Hubert Guillotel, dont on attend toujours la publication (thèse soutenue en 1971), et le « Catalogue des actes de Pierre de Dreux », publié par Jacques Levron dans les Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, t. IX, 1930, p. 173-236 : la refonte totale de ce dernier s’impose à l’évidence et pourrait prendre pour modèle la courageuse, savante et précise publication de J. Everard et M. Jones.
Jean KERHERVé.
 
Amaury Chauou, L’idéologie Plantagenêt. Royauté arthurienne et monarchie politique dans l’espace Plantagenêt (XIIe-XIIIe siècles), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2001, 324 p.
 
 
Issu d’un travail de doctorat d’une conception encore assez rare en France, l’ouvrage s’apparente davantage à ce qu’on pourrait appeler « synthèse ambitieuse ». Le sous-titre est comme toujours plus explicite dans la définition de l’objet. L’idéologie royale en Angleterre se révèle en fait plus vaste que la seule référence arthurienne, incluant notamment les résultats de la réflexion théorique (le fameux Policraticus de Jean de Salisbury en est la meilleure illustration) et les retombées paradoxales de l’affaire Thomas Becket, dont la monarchie a su faire un protecteur efficient – éléments dont l’auteur, du reste, est tout à fait conscient et qu’il mentionne dûment au fil des pages. L’attention est focalisée sur un élément important, central peut-être, de la culture politique élaborée au sein de la dynastie : l’accaparement de la figure arthurienne par les Plantagenêts à des fins de légitimation et de « propagande ». Amaury Chauou a senti ce que ce dernier terme avait d’embarrassant pour qualifier des processus plus ou moins conscients et opte pour un usage assez souple du concept, permis sous l’autorité de Jacques Le Goff. L’introduction fixe les enjeux de cette appropriation pour Henri II et ses successeurs. Le nouveau pouvoir a besoin de souder autour de lui une aristocratie remuante et des populations hétéroclites nominalement rassemblées dans cette entité que les historiens ont été tentés de nommer « empire angevin ». La rivalité politique avec les Capétiens rend l’opération de promotion idéologique d’autant plus nécessaire que les monarques français semblent disposer d’une belle avance dans le domaine de l’aura personnelle, conférée par la cérémonie du sacre, par leurs pouvoirs thaumaturgiques, par la prestigieuse ascendance carolingienne, et par le talent de leurs historiographes. Henri II, né d’une lignée modestement comtale, confronté à des barons jaloux de leurs prérogatives, et que le sacre n’a pas transformé en l’Oint du Seigneur, se propose donc de récupérer Arthur pour mieux l’opposer, en guise de héros tutélaire, au Charlemagne de ses voisins.
La démonstration manifeste d’indiscutables qualités. L’A. surplombe une bibliographie impressionnante – songer au seul contenu de ses deux axes principaux, le monde Plantagenêt et la littérature arthurienne, donne rétrospectivement le vertige. Le lecteur ne se perdra pas en chemin et appréciera tout à la fois un sens avéré du débat historiographique, le respect méthodologique des matériaux utilisés et un louable souci de la définition, même si celle-ci est évolutive dans le cas de la polymorphe « idéologie ». Les conclusions partielles ressaisissent le propos avec fermeté. La gageure d’un aperçu global et stimulant est donc relevée.
En trois parties et huit chapitres, le corps du texte mène d’Henri II à Édouard Ier, envisageant logiquement la confection de cette mythologie, sa mise en œuvre et ses effets. Arthur en est le point de départ : la cristallisation des traditions historiographiques au XIIe siècle le rend très prometteur dans le cadre d’une opération royale de captation. Chef guerrier, héros britannique, roi conquérant, chaînon essentiel d’une lointaine filiation troyenne, il assurerait à un souverain angevin paré de ses oripeaux un rayonnement bien supérieur. L’œuvre d’assimilation commence du vivant d’Henri II, avec des chroniqueurs et des clerici regis qui produisent sur commande des généalogies et des chroniques savantes souvent serviles, ou des formes littéraires plus composites et originales à l’instar de Gautier Map et Giraud de Barri qui, quoique plus lucides, laissent néanmoins l’admiration pour leur souverain l’emporter. Le chapitre consacré à « la littérature de cour dans l’entourage d’Henri II » aborde les genres très différents du traité politique, du roman antique, ou de la poésie et du roman courtois, élargissant son horizon aux cours princières continentales, où le retentissement de la légende arthurienne amplifie la transposition de la souveraineté idéale que le roi anglais essaie de réaliser à son profit. Les attentes profondes de l’ordre chevaleresque rejoignent sur le symbole polysémique de la Table Ronde les aspirations du courant grégorien ; leur fusion donne naissance à l’idéal courtois, une synthèse maîtrisée par Henri II, qui profite à plein de l’universalisme dont Arthur est porteur. Enfin s’opère le passage du « mythe à la réalité », par la découverte opportune mais longtemps préparée de la double tombe d’Arthur et de Guenièvre, en 1191, selon toute vraisemblance. Les bénéfices sont manifestes pour la communauté monastique de Glastonbury, qui accroît considérablement sa renommée par l’apparition de ces reliques propres à donner à l’abbaye le statut d’un sanctuaire royal quasi officiel. Ils le sont tout autant pour Richard Cœur de Lion, désormais susceptible de contrôler la légende arthurienne et d’en faire un mythe familial. A. C. s’attache ensuite à mesurer l’impact de ce détournement par l’appréciation chiffrée de la diffusion des œuvres clefs et par la mention moins directement évaluable de l’activité des princes Plantagenêts, vecteurs des thèmes arthuriens dans les mariages, les tournois, le mécénat et les amitiés. La dernière section étudie les « retombées politiques » de cette entreprise, essentiellement chez Richard Ier et Édouard Ier, dont le recours à la personne et à la geste d’Arthur assure la pérennité de l’idéologie en cause, jusque dans la réhabilitation contrôlée des tournois et des Tables Rondes, instruments d’une prise directe sur la noblesse du royaume recentré sur ses possessions insulaires.
Au terme de ce parcours qui oscille subtilement entre représentations et politique concrète, deux nuances peuvent néanmoins être formulées au regard de cette jolie manipulation non moins joliment mise en scène.