2002
Revue historique
Comptes rendus
• Mireille Cébeillac-Gervasoni (dir.), Les élites municipales de l’Italie péninsulaire, de la mort de César à la mort de Domitien, entre continuité et rupture : classes sociales dirigeantes et pouvoir central, Actes du Colloque de Naples (6-8 février 1997), Rome, 2000, 528 p., VIII pl., 4 indices (onomastique, des divinités, géographique, des tribus) (coll. de l’ « EFR », no 271).
• Michael J. Sydenham, Leonard Bourdon, the Career of a Revolutionnary, 1754-1807, Waterloo, Ontario, Wilfrid Laurier University Press, 1999, 328 p. + chronologie, notes, bibliographie et index.
Donald G. Kyle, Spectacles of Death in Ancient Rome, Londres - New York, Routledge, 1998, XII-288 p.
L’auteur, spécialiste d’histoire du sport auquel on doit en 1987 une étude sur Athletics in Ancient Athens, livre en préface de ce nouveau livre une véritable pétition de principe en refusant l’opposition classique entre la pratique du sport en Grèce et les attitudes romaines réputées plus violentes (cf. le succès en terre hellénophone des combats de gladiateurs) – ce qui ne l’empêche nullement par la suite de revenir sur les opinions traditionnelles décrivant la cruauté et la fascination de l’horreur des foules romaines (par exemple p. 54-55) – et en plaçant d’un point de vue heuristique le problème de l’évacuation des corps au centre de son propos, considérant que rien ne peut échapper à l’historien, notamment quand il se penche, à propos des spectacula romains, sur un aspect le plus souvent ignoré, le devenir des victimes de l’arène, hommes et animaux. On l’aura compris, cette analyse procède, sur un sujet régulièrement abordé depuis une trentaine d’années, les jeux romains, de manière novatrice, ce qui n’est pas la moindre de ses qualités, tout en rappelant la nécessité d’un rapport étroit aux sources. Après avoir défini son sujet dans une introduction (p. 1-33) qui souligne la variété des témoignages et les difficultés d’une telle recherche portant sur la mort publique non naturelle sur une longue durée – qui peut parfois s’avérer délicate, des origines de la République au IVe siècle de notre ère, tant l’approche des problèmes religieux afférant à cette question des spectacula peut susciter le débat –, l’étude est conduite en sept étapes avec méthode et dans l’ensemble succès. Le développement et la diversité des spectacles de mort (p. 34-75), la nature des victimes, leur nombre et leur statut (p. 76-127), la mort elle-même et son corollaire l’évacuation des cadavres, ses méthodes et ses messages (p. 128-154), avec plus particulièrement les rituels et options présidant à une telle évacuation des arènes (p. 155-183), puis beaucoup plus brièvement le cas des corps et carcasses considérés comme nourriture (p. 184-212), enfin l’utilisation du Tibre pour se débarrasser des corps (p. 213-241) et le problème spécifique de la persécution des chrétiens (p. 242-264), telles sont donc les différentes parties de cette enquête qui se conclut avec hardiesse par la dynamique présidant à une augmentation progressive de la brutalité mise en rapport avec le durcissement du système pénal et de la hiérarchie des statuts et par l’idée que l’institutionnalisation de la violence est nécessaire à la continuité de la culture romaine (p. 265-271). De telles conclusions appellent des nuances, en particulier méthodologiques et épistémologiques, que nous allons principalement exposer. Signalons que la bibliographie (p. 272-281), très majoritairement anglo-saxonne, est généralement satisfaisante, l’A. n’ayant pu utiliser les synthèses consacrées à la religion romaine parues la même année que son livre (M. Beard, J. North et S. Price, Religions of Rome, et J. Scheid, La religion des Romains). En revanche, quelques études, notamment françaises, auraient été des compléments utiles, en particulier pour les aspects religieux de la question. On peut s’étonner de l’absence de la somme magistrale de Georges Dumézil, La religion romaine archaïque, à propos des rituels tels que le cheval d’octobre, ou bien les colloques de Caen et de Paris consacrés en 1987 et 1995 à La mort, les morts et l’au-delà dans le monde romain et à La mort au quotidien dans le monde romain qui faisaient suite à celui de Naples publié en 1984, Aspetti dell’ideologia funeraria nel mondo romano (AION). Pour ne pas alourdir inutilement une telle liste, contentons-nous de deux références supplémentaires qui nous semblent également essentielles, les études publiées sous la direction de M. Detienne et J.-P. Vernant dans La cuisine du sacrifice en pays grec, et les volumes parus avant 1998 du Lexicon topographicum Vrbis Romae, édités par E. M. Steinby. Quelques illustrations, provenant de l’empire (provinces d’Afrique et d’Asie), complètent utilement ce volume avec deux plans, de Rome et de son Forum (p. 39 et 215).
Le bref rappel, dès les deux premières pages de l’introduction, des rapports entre les spectacles et le calendrier religieux de la cité, des notions de société ordonnée et du rapport étroit entre la nécessité de voir et celle d’être vu dans les enceintes festives est tout à fait essentiel. Toutefois, il nous semble que sur plusieurs points le contenu proprement religieux des spectacles a été pour le moins sous-estimé, ou bien insuffisamment nourri par le renouvellement récent de certaines problématiques. La place du munus au sein du calendrier archaïque et celle de Saturne demeurent incertaines (p. 40 et 43-49), l’aspect rituel de la devotio tel qu’il est ici défini ou bien le rapport entre naumachie et prétention à l’apothéose semblent discutables (p. 81 et n. 34, p. 107, p. 51), de même la définition des Lares des carrefours (p. 131), comme celle qu’il faudrait fournir pour la superstitio (p. 256, n. 10). Dans l’ensemble, le problème du sacrifice religieux est peu pris en compte pour traiter de la consommation de nourriture, en replaçant les carcasses d’animaux tués lors des venationes dans un ensemble plus vaste qui appartient à l’économie sacrificielle et à son activité pratique de boucherie (p. 187-194). La recherche d’explications à la pratique des spectacula, pour légitime qu’elle soit, doit s’efforcer de faire la part entre des approches dénuées de toute volonté de situer les gestes dans un contexte rituel donné (par exemple les opinions de J. Carcopino, p. 6, ou de R. Auguet, p. 155), des tentatives d’interprétations qu’il importe de nuancer (les jeux comme substitut à la guerre, p. 8, qu’il faut plutôt mettre en rapport avec la disparition du modèle civique du citoyen-soldat à Rome et la composition mouvante de la plèbe à la fin de la République) et des usages discutables du comparatisme. Les mentions des pratiques de mises à mort rituelles et de cannibalisme des Aztèques par exemple sont intéressantes, encore convient-il d’en limiter les conséquences en matière de statut du sacrifice humain (cf. p. 36-39 et n. 67, p. 151). Il est de même regrettable de maintenir dans une étude de cette qualité certains stéréotypes sur la conduite des mauvais empereurs, Tibère ou Commode, le premier associé à un régime de terreur (on se reportera dans le no 623 au c. r. par I. Cogitore du livre de S. H. Rutledge, Imperial Inquisitions, consacré aux dénonciations au IeR siècle et notamment au problème de la lex de maiestate), le second au modèle du gladiateur tyran (p. 97, 132, 224-228). C’est en demeurant attentif à ces facilités d’expression et d’analyse que l’on peut éviter toute approximation verbale (p. 255, « In both respects water presented a ‘final solution’ ») ou politique, par exemple à propos de la mention de la solution finale des nazis, même si la comparaison est ensuite rejetée en note (p. 160 et n. 29, p. 174, contra M. Grant), pour resurgir en conclusion avec le Vietnam, la Yougoslavie et le Rwanda (p. 263)...
Tel n’est pas l’essentiel de cet ouvrage qui a le mérite d’aborder le statut de la violence dans une société comme la Rome républicaine et impériale et l’approche concrète du devenir des victimes des jeux. Des mises au point de qualité sont proposées concernant les condamnés à l’arène (noxii, p. 91-95) – mais la place accordée aux humiliores, aux sujets et aux esclaves par les élites semble pour le moins caricaturale (p. 101) –, les données quantitatives à notre disposition (p. 76-78) et les aspects politiques et idéologiques de l’usage de la Fête à l’époque impériale. Le chapitre 5 (p. 155-171) livre une analyse convaincante des sources, et en particulier des données souvent délicates des témoignages archéologiques : l’étude de la localisation près de la porte de l’Esquilin d’un dépôt de restes humains et le cas du lucus Libitinae emportent l’adhésion, malgré l’incertitude à propos des spoliarium. En revanche, il demeure difficile d’exposer les raisons du comportement de la foule, le rapport à la violence d’une société dans son entier, les conséquences de l’évolution des statuts et des peines, et la juste appréciation des dimensions religieuses de la scène festive. Les témoignages sont souvent tardifs, à preuve les récits de Prudence et de la plupart des chrétiens des IIIe-Ve siècles. La question de la persécution des chrétiens serait grandement éclairée par le parallèle explicatif de la répression des Bacchanales. À cet égard, certaines remarques judicieuses au fil de l’ouvrage sont un peu trahies par une conclusion qui reprend en préambule les vieux schémas de l’affrontement entre civilisation et primitivisme. Que dire d’une réaffirmation de l’ordre social sur la scène sanglante des jeux romains ? A-t-on fait un peu de chemin depuis les analyses de R. Auguet ? Le régime « autocratique » du principat et l’illusion d’un partage des pouvoirs entre prince et foule assemblés en un même lieu sont-ils la seule expression des enjeux idéologiques du novus status impérial ? Peut-être l’affirmation la plus constructive demeure le rappel constant du traitement fondamentalement symbolique du corps humain. Dans la perspective d’un déplacement du débat politique et de sa nature durant le principat, est-il possible d’inclure cette dimension violente, qui apparaît durant le dernier siècle de la Respublica être la nouvelle donne (élimination des Gracques, proscriptions...), dans l’analyse de ces spectacles de mort, et reprendre la question à partir de la conception de la mort dans toute société antique (valeur, symbole, rituel) ? En tout cas, cette contribution a le grand mérite de faire progresser la connaissance en rendant disponibles les pièces du dossier et en encourageant la réflexion, l’historien étant conduit à reconnaître ses propres limites dans l’analyse de certains phénomènes qui lui paraissent devoir s’apparenter à des expressions contemporaines, mais qu’il doit se garder d’assimiler dans leur altérité sans prendre conscience du contexte rituel de certains gestes.
Stéphane BENOIST.
Mireille Cébeillac-Gervasoni (dir.), Les élites municipales de l’Italie péninsulaire, de la mort de César à la mort de Domitien, entre continuité et rupture : classes sociales dirigeantes et pouvoir central, Actes du Colloque de Naples (6-8 février 1997), Rome, 2000, 528 p., VIII pl., 4 indices (onomastique, des divinités, géographique, des tribus) (coll. de l’ « EFR », no 271).
Ce sujet inépuisable, pour lequel la documentation est fort abondante, a déjà été exploré depuis une vingtaine d’années, lors de plusieurs réunions et publications (p. 1-2). Mais des découvertes archéologiques et épigraphiques récentes le rendent toujours d’actualité. Ici les élites italiennes ont été étudiées sur une période historique courte et importante, au long du siècle et demi qui va de la fin des guerres civiles à celle des Flaviens. C’est donc l’objet de ces 20 articles aux thèmes très diversifiés (trois autres ont été publiés ailleurs).
Les questions soulevées sont multiples, à la mesure des catégories sociales envisagées, et cette rapide recension ne suffira pas à résumer la richesse des réponses, qu’il s’agisse de certaines fonctions exercées par les élites municipales, de leurs relations avec leurs concitoyens, de leur évolution et des possibilités d’ascension sociale, et aussi de leurs rapports avec le pouvoir central romain, notamment avec les empereurs et leur entourage.
Le domaine géographique concerné s’étend à toute l’Italie, pas seulement la péninsule, comme l’annonce le titre un peu réducteur de l’ouvrage, puisqu’il comprend les regiones VIII à XI, c’est-à-dire l’ancienne Gaule cisalpine, soit en général (p. 149-175), soit des lieux plus précis comme Brescia (p. 347-371), Aquilée et six autres cités proches (p. 373-415), sans oublier ce qu’apporte sur le sujet un important document trouvé dans le Piémont (E. Gabba, Aspetti sociali del rescritto imperiale di Vardagate, p. 457-461). Dans la péninsule au sens strict, les auteurs ont étudié des cités importantes comme Ostie (p. 5-31) et Pompéi (p. 33-69 ; 71-98), mais aussi une communauté plus modeste comme Scolacium dans le Bruttium (p. 327-345), ou encore des zones étendues correspondant à une ou plusieurs regiones augustéennes, ainsi la Campanie (p. 99-119), le Picenum (p. 417-430), le nord de l’Apulie (p. 121-135), les regiones II, IV, V (p. 267-305) ; enfin des articles sont des synthèses à partir de documents de l’Italie prise dans son ensemble (p. 137-148 ; 225-236 ; 237-266). Seules les regiones VI et VII, malgré quelques allusions éparses, sont restées en dehors de cette réflexion.
Parmi les charges temporaires non collégiales, deux suscitent toujours de la curiosité, à la mesure de leur caractère exceptionnel ou difficile à définir, celles de praefectus iure dicundo et de praefectus fabrum. La première a été analysée à partir de quelques exemples de Pompéi (G. Amodio, Pompei e i rapporti col centro. Il caso dei Praefecti iure dicundo, p. 71-98), de la regio IV (F. Coarelli, Alcune ipotesi sull’evergetismo imperiale in Italia, p. 137-148 [139-141]) et de Cisalpine (G. Bandelli, I Praefecti iure dicundo come supplenti degli imperatori et dei cesari nelle regiones XI, X, IX e VIII, p. 149-175 [dont un cas particulièrement développé de Luna par G. L. Gregori, Appendice. In margine alla carriera di L. Titinius Glaucus Lucretianus, p. 160-175]). Cette fonction était celle de remplaçant local de l’empereur ou d’un membre de la famille impériale, quand il était choisi comme magistrat municipal, ce qui n’impliquait pas nécessairement l’ingérence du pouvoir central dans les affaires de la cité (p. 73-80), ni même des évergésies impériales particulièrement généreuses (p. 90). Mais elle signifiait pour le bénéficiaire, pris parmi les notables ou les chevaliers locaux, des liens privilégiés avec le prince. La seconde fonction est bien différente et son rôle continue à être discuté (M. Cerva, La praefectura fabrum. Un’ introduzione, p. 177-196 ; M. Verzar Bass, Il praefectus fabrum e il problema dell’ edilizia pubblica, p. 197-224), qu’il s’agisse de son contenu ou de la place des préfets des ouvriers auprès des imperatores de la République (p. 179-180), dont on a peut-être un exemple avec Vitruve auprès de César et d’Auguste (p. 206-208), sans oublier son évolution ultérieure sous l’Empire. Le lien éventuel avec le titre de praefectus collegii fabrum n’est pas clair (p. 191-194). En tout cas cette charge était occupée par des aristocrates locaux ou des fils d’affranchis, très riches (p. 220-224), car ils avaient de lourdes obligations évergétiques (p. 209-210 et 215-218). Certains d’entre eux accédèrent à l’ordre équestre (p. 186, 190 et 196).
Pour les tribuni militum issus des élites municipales (E. Deniaux, Tribunat militaire et promotion des élites. Richesses municipales et pratiques de recommandation, p. 225-236), ceux de la fin de la République, pourvus de lettres de recommandation, par exemple de Cicéron, aux imperatores qui avaient bien besoin de leur fortune fondée parfois sur l’artisanat en Campanie (p. 225-232), se distinguent des tribuni militum a populo, recommandés par leurs concitoyens, après qu’ils eurent parcouru la carrière municipale sous l’Empire. Les dons importants qu’ils firent à leur communauté étaient rendus possibles par la richesse qu’ils tiraient de l’agriculture spéculative, notamment la production et le commerce du vin aux alentours de Pompéi (p. 234-236). Cette charge était également un bon tremplin vers l’ordre équestre (p. 47-48, 233), mais on ignore si elle était assortie ou non d’un service militaire effectif.
Dans le domaine idéologique, les notables municipaux ont eu la responsabilité du culte impérial (M. Chelotti, I sacerdozi nelle regio secunda Augustea : il flaminato, p. 121-135 ; C. Delplace, « Culte impérial » et élites municipales du Picenum et de l’ager Gallicus, p. 417-430). Cela réclamait des conduites évergétiques généreuses, rapportées par l’épigraphie (p. 127, 403). Au plus haut niveau, l’exercice de flamine impérial, assuré par de très riches propriétaires terriens (p. 132), apportait un prestige éclatant visible sur les tombeaux (p. 124, 128), et il rejaillissait sur les générations suivantes, car les descendants des deux sexes exercèrent parfois à leur tour ce sacerdoce (à Aeclanum, p. 123), éventuellement transformé en flaminat ou flaminicat honoraire (à Larinum, p. 130).
Quant aux Augustales, ils appartenaient à une catégorie sociale moins brillante, mais toujours très riche, grâce à l’artisanat et au commerce (p. 398, 404-406). Le vocabulaire varié qui les désigne (p. 374, 423) correspond sans doute à des situations juridiques diverses, encore peu claires. En effet, les centaines d’inscriptions trouvées à Brescia (S. Mollo, Gli Augustali bresciani e le connessioni con l’élite dirigente di Brescia, p. 347-371), à Aquilée et dans l’est de la regio X (F. Tassaux, Sévirat et promotion sociale en Italie nord-orientale, p. 373-415), ailleurs aussi en Italie, indiquent que les Augustales étaient tantôt des ingénus, tantôt des affranchis, certains de ceux-ci avec des conduites de parvenus (p. 349-350 ; 363-371 ; 407-409), tous ayant prodigué de nombreuses libéralités envers leur communauté (p. 403). Les premiers sont liés aux familles des notables locaux, et, pour tous, l’augustalité était un moyen de promotion sociale vers les ordres supérieurs, le plus souvent celui des décurions (M. Silvestrini, L’ascesa sociale delle famiglie degli *augustali, p. 431-455), et pour les ingénus, plus rarement les ordres sénatorial et équestre (p. 357), soit pour eux, grâce aux liens directs avec de grands personnages (p. 401-402), soit pour leurs descendants (p. 398-401 ; 408-409). Qu’il s’agisse du flaminat ou de l’augustalité, une telle charge n’empêchait nullement l’exercice d’autres prêtrises (p. 127 : divinités orientales comme Cybèle et Isis ; p. 406-407 : surtout Silvain).
Pour en terminer avec la question de la mobilité ou de la stagnation sociale de ces notables, abordée dans chaque article, signalons que l’étude des magistrats municipaux réguliers, comme les duumvirs d’Ostie et de Pompéi, suggère qu’ils réagissaient différemment de tous les gens évoqués auparavant. Pour Ostie, il ne s’agit pas d’une impression fugitive comme dans beaucoup d’endroits, car 38 % des titulaires sont connus, soit 105 sur 278, avec leur chronologie (M. Cébeillac-Gervasoni et F. Zevi, Pouvoir local et pouvoir central à Ostie. Étude prosopographique, p. 5-31 [p. 12]). Cela permet d’étudier le fort conservatisme de ces grandes familles (p. 26), confinant même à la sclérose (p. 30-31) : peu d’aristocrates de cette très ancienne colonie romaine, si importante sur le plan économique pour l’Urbs, sont entrés dans les deux ordres supérieurs de Rome. En revanche, dès Claude, les fils d’affranchis (p. 23-25) et, à la fin du Ier s., des nouveaux venus, surtout des Africains présents pour leurs affaires, ont supplanté les vieilles gentes (p. 30-31). Au contraire, à Pompéi (R. Biundo, Struttura della classe dirigente a Pompei e mobilita sociale. I rapporti con il centro, p. 33-69) et en Campanie (G. Camodeca, Les élites di rango senatorio ed equestre della Campania fra Augusto e i Havii. Considerazioni preliminare, p. 99-119), la mobilité sociale a été très forte : si l’on connaît peu de sénateurs d’origine pompéienne (p. 42), ceux de Campanie sont assez nombreux (p. 108), et plusieurs officiers sont devenus chevaliers, notamment sous Claude (p. 47, 119). Les autres notables de Pompéi semblent s’être contentés des honneurs locaux, tout en affichant un grand dynamisme sur le plan économique, pour accroître leur richesse terrienne et commerciale (p. 31, 47). Tout au long de la période, cette classe dirigeante est confortée par des alliances matrimoniales, et renouvelée par l’émergence de familles nouvelles, celles des liberti riches (p. 39, 72), notamment les affranchis impériaux gérant les domaines du prince (p. 90).
Un autre thème de ce livre est le rapport des élites municipales au pouvoir central, d’abord aux hommes forts de la République comme César, puis aux empereurs, ou même aux membres des ordres supérieurs romains.
Les relations de personne à personne sont envisagées pour les dernières décennies de la République à travers les praefecti fabrum césariens connus à Ostie (p. 15-17) ou ailleurs. Ils sont alors des hommes des divers imperatores (p. 179-180). En outre, des rapports privilégiés de membres des élites municipales avec des sénateurs sont perceptibles à beaucoup d’endroits, aussi bien liens de clientèles à Ostie (p. 27-28), à Pompéi et en Campanie (à travers l’exemple des clients de Cicéron p. 45), à Aquilée (p. 401-402), que liens familiaux (dans le Picenum p. 417-422).
La fidélité des domi nobiles au prince et aux membres de sa famille s’est exprimée de diverses manières. Le culte impérial en témoigne, tout comme les hommages publics et privés, indissociables de l’évergétisme. Dans le premier cas, l’exercice des charges sacerdotales (p. 121-135) ou des deux sortes de préfectures étudiées (p. 206-208 ; 218-220) s’est accompagné de constructions nouvelles : sur un sujet qui semble au départ rebattu, une réflexion novatrice confirme le remplacement fréquent des anciennes nobilitates par des acteurs nouveaux de la vie économique, dès la fin du Ier s., à partir de la nature et de l’évolution des lieux dévolus au culte, qu’ils ont offerts et fréquentés (P. Gros, L’évolution des centres monumentaux des cités italiennes en fonction de l’implantation du culte impérial, p. 307-326). II s’agit aussi bien de sanctuaires que d’autres monuments publics (R. Spadea, Il foro di Scolacium. Rittratti e iscrizioni, p. 327-345), de statues, voire de peintures (p. 426). Dans le second cas, des dizaines d’hommages épigraphiques adressés au prince et à sa famille, très dispersés sur le plan géographique, furent souvent affichés. Une contribution s’est intéressée aux femmes (I. Cogitore, Les honneurs italiens aux femmes de la famille impériale de la mort de César à Domitien, p. 237-266). Sur seize bénéficiaires, la plus honorée a été Livie – sa longévité y est pour une part (p. 251-252). D’autres manquent à la liste, à commencer par Julie, fille d’Auguste (p. 243). Les dédicants sont mal connus, corps constitués (p. 252-253) et particuliers (p. 254-256). Une autre communication envisage la famille impériale au sens large (S. Lefebvre, Les hommages publics rendus aux membres de la famille impériale de la mort de César à Domitien (regiones II, IV et V), p. 267-305). Les absents sont Caligula et Titus (p. 290), mais la sculpture nuancerait sans doute cette impression. Les textes les plus nombreux se trouvent dans la regio IV (p. 280, 292-305). Mis à part les autorités municipales (p. 284), les dédicants sont des gens très divers, comme on l’a constaté aussi dans les provinces (p. 285-288). Ces deux catégories d’hommages émanaient en général de riches notables en voie de promotion sociale.
En échange du dévouement des élites locales, la faveur de l’empereur se manifesta envers les cités, par des évergésies, qu’on a voulu mettre en relation, sans lien automatique, d’une part avec la proximité des grands domaines impériaux gérés par des affranchis vivant sur place (p. 138-139 ; 142-148) et d’autre part avec le choix de l’empereur comme magistrat local suprême, désignant alors un remplaçant (supra, p. 139-141, 152). À Ostie, la générosité d’Auguste et d’Agrippa envers la colonie (p. 19-20) n’eut pas de lendemain entre Tibère et Néron (p. 21-24), puis les Flaviens firent de larges dons (p. 25-26). Par ailleurs, on a du mal à déceler l’intervention directe du prince dans la gestion municipale, à travers son représentant, le praefectus iure dicundo.
Enfin, la réflexion collective est synthétisée dans la conclusion (A. Giardina, Conclusioni, p. 463-471), et son caractère inépuisable résumé dans une Chronique des travaux qui récapitule des discussions et ouvre des pistes à explorer (M. Cébeillac-Gervasoni, p. 473-488). Un petit regret cependant, au terme d’une lecture enrichissante : une carte de localisation des régions et des cités mentionnées aiderait le lecteur.
Ariane BOURGEOIS.
Philippe Jansen, Démographie et société dans les Marches à la fin du Moyen Âge. Macerata aux XIVe et XVe siècles, Rome, EFR, 2001, 742 p. (coll. de l’ « École française de Rome », 279).
Avoir voulu reconstituer l’histoire d’une ville moyenne, Macerata, entre 1350 et 1450, dans une région retirée de l’Italie, les Marches, n’était pas une mince gageure. Néanmoins, une riche documentation locale, complétée par les Archives romaines, a permis à l’auteur de tracer un portrait vif et animé de cette ville aux prises avec les malheurs de la fin du Moyen Âge, les épidémies et la guerre, qui ont rythmé la vie des habitants aux XIVe et XVe siècles.
Si l’auteur s’est engagé dans la voie qu’il a lui-même choisie, il faut en rendre responsable la documentation qui ne lui permettait pas d’étudier en profondeur la période antérieure. Il a cependant tenté d’en dresser les grandes lignes entre la fin de l’Antiquité et le texte des Constitutions de 1357 qui marque le véritable démarrage de ses recherches. La première partie de l’ouvrage est alors consacrée à l’étude des grandes structures, pouvoirs locaux, rapports avec l’État pontifical, économie pour une ville résultant de la réunion de deux castra, l’un servant à abriter les structures politiques, l’autre les structures ecclésiastiques. Peut-être aurait-il été plus judicieux de mettre en avant les structures économiques, qui conditionnent finalement la majeure partie de l’ouvrage plutôt que de se pencher d’abord sur les questions politico-institutionnelles. Dans la seconde partie est abordée l’une des branches fondamentales du titre de l’ouvrage, les problèmes démographiques, reliés d’ailleurs avec juste raison aux effets et au prélèvement opérés par la guerre sur la population. En troisième partie arrive l’étude proprement sociale, deuxième branche du titre (société), avec tout ce qui caractérise une société urbaine où les mutations sociales ont été importantes, et la dernière partie en vient à l’étude des « équilibres difficiles » (problèmes d’intégration des nouveaux venus, pauvreté et marginalité, problèmes judiciaires). C’est une étude sociale de grande valeur que livre ainsi l’auteur qui s’est voué en quelque sorte à une histoire globale de la société urbaine de Macerata.
Les résultats que livre une telle étude sont particulièrement riches, grâce à la subtilité des analyses faites par l’auteur à partir d’une documentation fort riche certes, mais qui était loin de lui apporter tout ce qu’il aurait souhaité. Aussi n’a-t-il pas hésité à pressurer tout ce qui lui est tombé sous la main, tant en ce qui concerne la démographie que les aspects judiciaires auxquels il a dédié d’excellents chapitres, même s’il n’a pas eu en main de véritables archives judiciaires. II n’en a pas moins su faire parler les registres communaux autant que les textes juridiques pour faire revivre le système judiciaire et son application. Les problèmes démographiques n’ont jamais cessé de tourmenter les médiévistes, qui ne disposent guère que des documents fiscaux pour tenter de compter une population qui dans le cas de Macerata subit de plein fouet les effets des épidémies. Les chiffres avancés de 9 000 habitants avant la Peste noire, une coupe sombre de 40 % due à la maladie, et dès lors de 4 000 habitants au XVe siècle sont plus que vraisemblables. Peut-être aurait-il été intéressant d’avancer quelques informations sur la provenance et le déroulement des épidémies. Que manquent les hommes à Macerata, et l’auteur y revient à plusieurs reprises, n’est dès lors pas surprenant, et le recours à l’immigration ne parvient pas à combler les trous. La déficience la plus grave concerne surtout l’artisanat. Jamais Macerata ne parvient à voir se développer un groupe actif d’artisans capable de donner à la ville une richesse susceptible de l’insérer dans les grands trafics internationaux.
Certes Macerata n’était pas sans relations tant avec Ancône qu’avec l’Italie centrale et Rome, voire avec l’Italie septentrionale, mais ce n’était pas les grandes routes susceptibles de faire entrer la ville dans les grands circuits commerciaux du temps. L’auteur rapproche ainsi Macerata des bourgades rurales voisines de Florence. En fait, à Macerata, dominent des propriétaires fonciers et des hommes de loi, des juristes, plus ou moins liés aux tribunaux pontificaux. Les habitants d’ailleurs ne sont pas indifférents à la présence d’un tribunal curial, dont ils regrettent la suppression et dont ils souhaitent la réouverture. Réussir dans cette société repose sur la propriété foncière pour les immigrants ; or, la plupart sont dans l’incapacité de se constituer un capital suffisant pour pouvoir s’imposer. Si l’artisanat a été déficient, il n’est pas étonnant que n’ait pu se faire jour le poids des « arti » dans la société macerataise. Les hommes de loi qui composent l’élite de cette société urbaine n’en viennent pas moins à chasser de la ville les seigneurs fonciers nobles, formant de leur côté une aristocratie urbaine. L’auteur a d’ailleurs posé un des grands problèmes de sémantique historique pour aristocratie-noblesse et sa démonstration du remplacement de la noblesse urbaine ancienne par une aristocratie urbaine, reprise et amplifiée dans la conclusion, mérite attention.
Que Macerata ait été ville communale, avec des institutions bien connues d’autres villes, podestat venu de l’étranger avec sa suite, prieurs issus de l’élite urbaine (sauf exceptions), conseil de Credenza, ne saurait être niable. La propriété foncière jointe au maniement de l’argent fonde la puissance au sein de cette société communale. Mais Macerata n’est pas une ville communale au sens d’État-cité comme les communes lombardes. Elle est sous le contrôle d’un recteur pontifical, car elle fait partie des États pontificaux et c’est le cardinal Albornoz qui en a fixé les institutions par les Constitutions de 1357. Dominée par une oligarchie d’hommes de loi, propriétaires fonciers, la ville remplit une triple fonction : judiciaire, commerciale et économique, ecclésiastique avec la présence d’un évêque. Elle s’est créé un espace économique, un contado, pourrait-on dire, où la transhumance venue des territoires voisins joue un grand rôle. II s’agit en fait d’une ville où domine jusque sur le marché local une économie rurale, où la vie quotidienne est rythmée par l’activité rurale, en l’absence d’un véritable artisanat.
Faut-il penser, comme l’auteur, que les structures sociales aient été conditionnées par les malheurs des temps ? Certes, la population, qui subit de plein fouet famines, épidémies et les effets de la guerre, était angoissée quant à sa survie. Que se soit accrue la pauvreté, même pour certaines familles de propriétaires fonciers, ne saurait être nié. Le coût de la guerre est loin d’avoir été nul, mais ses conséquences se font sentir plus sur le plan financier et matériel qu’humain. La ville n’a pas été assiégée, si ce n’est en 1357, mais elle a vu passer les troupes des condottieri qu’il a fallu loger et entretenir, comme il a été nécessaire de se préoccuper des murailles et d’organiser un service de garde en ville et sur le territoire contrôlé par les autorités urbaines. C’est surtout des épidémies et des famines qu’a souffert en priorité la population. Si l’artisanat a été déficient pour que puisse s’organiser une structure sociale en état de s’opposer à l’oligarchie, il faut tout de même rappeler qu’avant 1347, il était à peine dans l’enfance. Ce ne sont pas tant les malheurs des temps qui sont ici à la base de cette déficience que les structures primitives d’une ville qui n’a pas su se doter d’un appareil de production. L’appel à des artisans étrangers ne pouvait donner de grands résultats pas plus que la ville ne s’offrait comme centre d’appel.
Le beau livre de Ph. Jansen appelle certes une large réflexion. Il est illustré de tableaux parlants et surtout de cartes dont la réalisation est excellente et aide grandement la compréhension du texte. Peut-être aurait-il été plus utile de les répartir à travers les chapitres de l’ouvrage au lieu de les rassembler à la fin du livre. L’index des noms de lieux et de personnes se révèle fort utile pour retrouver rapidement les grandes notions et les grands moments du développement. Un tel texte vient à point pour que soit livrée au public cultivé et érudit une étude d’une « ville moyenne » italienne au moment où se constituent les grandes principautés territoriales sur le sol italien, lors des malheurs qui accablent les populations de la péninsule.
Pierre RACINE.
Kenneth Fowler, Medieval Mercenaries, vol. 1 : The Great Companies, Oxford, Blackwell Publishers, 2001, XIV-384 p.
L’un des grands spécialistes britanniques de la guerre de Cent ans, Kenneth A. Fowler, s’est lancé courageusement dans une histoire des mercenaires de la fin du Moyen Âge et publiera bientôt une monographie sur John Hawkwood qui formera le deuxième volume de cette série. Il donne ici une étude approfondie consacrée aux Grandes Compagnies.
Pour dire à quel type de recherche le lecteur a affaire, qu’il suffise de préciser que 32 dépôts d’archives en Angleterre, en Écosse, en France, en Espagne et en Italie, ont été visités, et que la bibliographie compte près de 330 titres. Ajoutons que l’auteur a joint à son travail des cartes, des plans, des pièces justificatives et des annexes d’un grand intérêt et que sa synthèse vient au bon moment pour faire le point sur un phénomène qui a fait couler beaucoup d’encre.
Dès son introduction, l’auteur tient à se placer dans la continuité d’une historiographie abondante. Au XIX
e siècle, G. Guigue et son étude sur les « Tard-Venus », A. Chérest et sa biographie d’Arnaud de Cervole, dit l’Archiprêtre, et quelques autres, ont ouvert la voie. Ils ont été suivis par Philippe Contamine, dont l’article sur les compagnies d’aventure en France pendant la guerre de Cent ans proposait une approche nouvelle, plus institutionnelle et sociale et moins événementielle que celle de ses devanciers
[1].
Kenneth Fowler, pour sa part, propose une histoire globale du phénomène des Grandes Compagnies en suivant un plan strictement chronologique et en s’attachant beaucoup à la trame événementielle. Mais, auparavant, il présente les personnages principaux dans un chapitre précisément intitulé « Dramatis personae » : son étude sur les capitaines des Grandes Compagnies permet d’entrevoir les antécédents d’un certain nombre d’entre eux, non seulement Gascons et Bretons, mais aussi Anglais comme John Cresswell, Robert Birkhead et John Amory (p. 1-23). Après cette présentation, viennent deux chapitres consacrés respectivement aux conséquences immédiates du traité de Brétigny-Calais de 1360, puis au développement du phénomène des Grandes Compagnies marqué par la bataille de Brignais puis par l’invasion du Languedoc (p. 24-74). Vient ensuite une analyse détaillée des campagnes de Seguin de Badefol en Auvergne (p. 75-85) suivie d’une étude du rôle des Compagnies dans le conflit entre Valois et Navarre et dans l’affaire de la succession de Bourgogne entre 1362 et 1365 (p. 86-117). À cette dernière date commencent à apparaître les projets d’expéditions lointaines dans lesquels la couronne de France et la papauté virent un moyen de se débarrasser de combattants de plus en plus encombrants : la croisade contre les Turcs ottomans en Méditerranée orientale ou contre les Maures en Espagne (p. 118-154). Après avoir étudié la genèse de ces projets, K. Fowler décrit les premières interventions des Compagnies dans la péninsule Ibérique et notamment dans le cadre de la guerre civile opposant le roi de Castille Pierre Ier à son demi-frère Henri de Trastamare. Comme on le sait, le maréchal Arnoul d’Audrehem et Bertrand du Guesclin jouèrent un rôle essentiel dans cet épisode (p. 155-190).
L’intervention du « Prince Noir » dans le conflit castillan conduisit au recrutement par Jean Chandos de capitaines de compagnies anglais et gascons dont le caractère de mercenaires apparaît clairement. La campagne du Prince, marquée par la bataille de Najera, est étudiée avec soin par K. Fowler qui apporte une contribution de premier ordre à l’histoire militaire (p. 191-222). Après Najera, le reflux des Grandes Compagnies vers le nord marqua l’échec de la tentative faite pour les éloigner durablement du royaume de France (p. 223-239).
Les années 1367-1368 voient quelques grands capitaines commencer à affirmer leurs ambitions. Dès ce temps, Bertrand du Guesclin jouit d’une évidente notoriété. Au même moment John Hawkwood était en pleine ascension sociale tandis qu’un autre Anglais, Hugh Calveley, tentait de se ménager, dans le royaume d’Aragon, une position confortable. Les pages dans lesquelles Fowler nous montre comment sir Hugh s’efforça d’atteindre ses objectifs sont particulièrement précieuses pour une approche sociale des chefs de Grandes Compagnies (p. 240-258).
L’emploi que le roi Pierre IV d’Aragon fit des mercenaires après la campagne de Najera est mis en relation avec ses vains projets de conquête de la Sardaigne, alors même que les compagnies de du Guesclin intervenaient efficacement en Castille, remportant à Montiel, pour le compte d’Henri de Trastamare, un succès définitif sur Pierre Ier (p. 259-282).
Mais les succès et les profits réalisés dans la péninsule Ibérique n’occultaient pas les enjeux de la guerre franco-anglaise. Le conflit, apaisé entre 1360 et 1368 reprit alors. Cette période voit le phénomène des Grandes Compagnies s’affaiblir : le retour à l’état de guerre provoqua l’intégration des mercenaires dans les armées royales et princières tant du côté français que du côté anglais. Par ailleurs, nombre de capitaines de compagnies, entre 1364 et 1369, perdirent la vie au combat ou furent victimes de la répression menée par les autorités royales. D’autres virent leur carrière couronnée par une incontestable réussite sociale. L’année 1370, qui voit Bertrand du Guesclin successivement élevé à la dignité de connétable de France et remportant la bataille de Pontvallain sur Robert Knowles, marque une nette césure dans l’histoire des Grandes Compagnies, dont le nom même commence à disparaître, même si des groupes de gens de guerre incontrôlés ont continué de se manifester dans le royaume de France jusqu’à l’aube des années 1390 (p. 283-301).
Pour conclure, il faut saluer l’immense travail mené par Kenneth Fowler. Il offre un tableau précis et vivant de l’histoire des Grandes Compagnies. On regrettera peut-être le caractère résolument classique d’une étude qui place les questions institutionnelles et sociales dans une position secondaire dont on aimerait les voir parfois sortir. L’absence de conclusion à la fin d’un ouvrage si dense est du reste révélatrice du parti pris et des intentions de l’auteur.
Bertrand SCHNERB.
Diana Dunn (éd.), War and Society in Medieval and Early Modern Britain, Liverpool, Liverpool University Press, 2000, 213 p.
L’histoire de la guerre est, en Grande-Bretagne au moins, un champ d’investigation des plus animés. Ce recueil, édité par Diana Dunn, Senior Lecturer in History au Chester College of Higher Education, s’intègre donc dans une production abondante. Toutefois, la conception de cet ouvrage est marquée du sceau de l’originalité puisqu’elle répond, pour étudier les relations guerre/société, à une problématique qui transcende les clivages chronologiques imposés par les conventions académiques. Pour traiter ce sujet, neuf chercheurs, spécialistes, à différents titres, d’histoire militaire ont apporté leur contribution.
Le premier article est dû à Christopher Allmand qui fait porter sa réflexion sur la manière dont la guerre a été décrite dans l’œuvre d’un certain nombre d’auteurs français et anglais des XIVe et XVe siècles. L’évolution de l’art militaire a suscité un changement dans les mentalités, faisant insensiblement passer les esprits d’une conception médiévale à une conception moderne de la guerre. L’entreprise militaire n’est plus vue comme l’affaire de la seule noblesse d’armes, mais de toute la société (p. 17-33). Philip Morgan, dans la contribution qui suit, s’intéresse aux liens entre guerre et mémoire collective et s’interroge sur les noms donnés aux batailles. Il propose une typologie des noms de bataille et étudie la manière dont ils s’imposent (ou non) à la mémoire et dans les usages communs (p. 34-52).
Après ces deux articles, six des sept suivants traitent le sujet en centrant le propos sur les trois grandes périodes de guerre civile que connut l’Angleterre du XIIe au XVIIe siècle : le règne du roi Étienne de Blois, la « guerre des Deux-Roses » et la guerre civile des années 1640. C’est ainsi que Paul Dalton étudie le fonctionnement de la Paix de Dieu durant la guerre civile des années 1140-1150. Il montre comment la situation a permis à l’Église, en utilisant cette institution jusqu’alors peu développée en Angleterre, de s’affranchir notablement d’une autorité royale affaiblie (p. 53-75). Graeme J. White, pour sa part, se penche sur le sort de la fonction et du titre d’earl durant le règne d’Étienne de Blois. Ce roi s’est efforcé de réduire ce titre à une décoration honorifique et sa politique fut continuée, après la guerre civile, par son successeur Henri II Plantagenêt (p. 76-95). Matthew Bennett donne une intéressante contribution concernant les conséquences pratiques de l’utilisation de troupes étrangères, flamandes, galloises et écossaises, sur l’art militaire pendant les guerres du règne d’Étienne de Blois. Il conclut que le rôle de ces mercenaires, recrutés hors d’Angleterre, a été quelque peu exagéré par la propagande des belligérants et par l’historiographie moderne (p. 96-113).
L’article de Hugh Collins qui suit fait passer sans transition le lecteur du milieu du XIIe au début du XVe siècle et traite de l’accusation de lâcheté portée contre John Fastolf par John Talbot après la bataille de Patay de 1429. Reprenant les pièces du dossier, l’auteur compare la personnalité et la mentalité des deux capitaines anglais et explique leur conflit par leur conception différente de la carrière des armes et de la chevalerie (p. 114-140). Diana Dunn montre, quant à elle, que la guerre n’est pas seulement une affaire d’hommes, en faisant porter son attention sur le rôle joué par la reine Marguerite d’Anjou dans la guerre dite « des Deux-Roses ». Elle montre comment l’épouse d’Henri VI fut désignée comme cause de tous les maux alors même que la situation politique du parti des Lancastre s’effritait. L’utilisation de la reine comme bouc émissaire est déjà attestée sous Henri III et Édouard II. Éléonore de Provence, Isabelle de France et Marguerite d’Anjou eurent à souffrir de la méfiance suscitée par des femmes détentrices de pouvoir (p. 141-161).
Les deux dernières contributions de ce recueil concernent la guerre civile anglaise du XVIIe siècle. Mark Stoyle met en lumière une violente campagne de propagande lancée en Angleterre contre les Gallois dans les années 1642-1646. Les pamphlétaires parlementaristes s’attaquaient ainsi non seulement à des partisans du roi Charles Ier mais aussi à une nation accusée de menées séparatistes (p. 162-179). Quant à Peter Gaunt, il étudie l’histoire de Montgomery durant la guerre civile et y voit un exemple assez significatif des destinées d’une petite ville d’Angleterre ou du pays de Galles dans cette époque troublée (p. 180-203).
Bertrand SCHNERB.
Deborah A. Fraioli, Joan of Arc. The Early Debate, Woodbridge, 2000, X-235 p.
L’on sait depuis fort longtemps (au moins depuis Jules Quicherat, sinon depuis Lenglet-Dufresnoy) que l’intervention et l’action publique de Jeanne d’Arc suscitèrent aussitôt toute une série d’interrogations approfondies non seulement orales mais écrites sur sa personnalité. Même les partisans du « roi de Bourges » se posèrent dès le départ des questions sur le fondement de sa prétention à être « envoyée par Dieu ». Selon la méthode scolastique, le pour et le contre furent soigneusement pesés. Ce sont ces interrogations que l’auteur, fort bien préparé par plusieurs travaux antérieurs, entend étudier avec toute la précision désirable, en historienne de la littérature, en historienne tout court et aussi, d’une certaine manière, en théologienne. À chacun des textes retenus, classés par ordre chronologique de leur rédaction, un chapitre est consacré. On trouve d’abord le commentaire de ce qui a survécu de la correspondance de Jacques Gelu, alors archevêque d’Embrun après avoir été archevêque de Tours : celui-ci demande de se méfier de cette inconnue, tant qu’on n’aura pas acquis des certitudes sur sa vie et sur ses mœurs. Pourquoi ne serait-elle pas là pour perpétrer un attentat sur la personne de Charles VII ? Puis vient le traité intitulé De quadam puella, qui, tout bien considéré, ne serait pas dû à Jean Gerson : l’accent y est mis sur la licéité du port par la Pucelle de vêtements d’homme. Le message contenu dans ce qu’on appelle les conclusions de Poitiers est de caractère non point tant politique que théologique. C’est ce qu’indique la citation de l’Apôtre : « Probate spiritus si ex Deo suret. » Les vers prophétiques ont un aspect visible de propagande, ils sont destinés à frapper les imaginations de même que la comminatoire lettre aux Anglais. On retourne à Jacques Gelu avec son ample traité appelé parfois De adventu Johanne, où apparaît un changement complet d’attitude de la part du prélat, en raison des succès remportés par Jeanne comme en raison de nouvelles informations qui sont parvenues jusqu’à lui. Le chapitre consacré au commentaire du Ditié de Christine de Pizan contient d’intéressants détails sur la diffusion du poème. Le De mirabili victoria fut certes le plus populaire parmi les textes johanniques. Une comparaison rigoureuse avec le De probatione spirituum de Jean Gerson amène l’auteur à refuser au chancelier de l’Université la paternité du De mirabilis victoria. Il y a là au moins matière à discussion, des arguments solides demeurent en faveur de Gerson. Puis vient l’examen du Collectarium historiarum du dominicain Jean Dupuy, alors installé à Rome, suivi par la « Réponse d’un clerc parisien » hostile à la Pucelle, jadis édité par Noël Valois. Le dernier chapitre est consacré au Champion des dames de Martin Le Franc, rédigé nettement plus tard, en 1442 : on notera que, pour Martin Le Franc, l’attribution à Gerson du De mirabili victoria ne fait pas de doute.
Le livre, dont la composition est limpide, met l’accent sur le problème classiquement théologique de la discretio spirituum : comment distinguer les bons des mauvais esprits, les vrais inspirés et les prophètes des « devineurs », des imposteurs et des possédés par l’Ennemi ? Il est suggéré pour finir qu’une semblable interrogation se retrouve dans le procès de condamnation, notamment à propos des « conseils » donnés à la Pucelle par ses saints : à Rouen, ses assesseurs durent exulter lorsqu’elle se mit à en parler, en des termes étrangement ou fâcheusement corporels. Cela lui fut fatal : à l’évidence, un secours théologique lui aurait été à ce moment précis bien nécessaire. Elle s’en serait mieux tirée si elle avait persisté à se déclarer venir tout simplement ex parte Dei.
Sur un sujet d’importance. le livre apporte des analyses attachantes et en général fondées. On peut le rapprocher de l’ouvrage de Rosalynn Voaden, publié parallèlement par la même maison d’éditions, God’s Words, Women’s Voices. The Discernment of Spirits in the Writings of Late-Medieval Women Visionaries, où l’on retrouve Jeanne d’Arc mais aussi sainte Brigitte de Suède, Margery Kemp et cette autre martyre de l’Église médiévale que fut Marguerite Porète.
Philippe CONTAMINE.
Didier Le Fur, Louis XII [1498-1515]. Un autre César, Paris, Perrin, 2001, 329 p.
La suspicion largement injustifiée dans laquelle on a longtemps tenu la biographie a sans doute permis un renouvellement très fructueux du genre, dont le Saint Louis de Jacques Le Goff est emblématique. La vie d’un personnage peut s’appréhender de multiples manières et c’est avec une grande originalité que Didier Le Fur a entrepris celle de Louis XII. Ce roi méconnu a pour principal tort d’avoir régné, sans le savoir, des deux côtés de la frontière mythique qui sépare, dans l’historiographie française, le Moyen Âge de la Renaissance.
D. Le Fur a volontairement laissé de côté l’aspect événementiel du règne, qui ne constitue qu’une sorte de chapitre introductif, appelé « L’événement » (au singulier). Ainsi, ce travail ne fait pas double emploi avec le Louis XII de Bernard Quilliet, paru en 1986. Le corps de l’ouvrage est en effet consacré à la représentation du roi ( « l’image » ).
Par « l’image », l’auteur entend la manière dont le roi a voulu se mettre en scène, avec l’aide d’un groupe d’intellectuels et de publicistes, dont Claude de Seyssel et Jean Marot sont parmi les plus connus. D. Le Fur a exhumé un corpus de textes inédits et oubliés, dont il propose une analyse serrée. Selon lui, il existait bien une propagande royale spécifique au règne de Louis XII. Le roi tenait à garder la France dans la paix et la prospérité, et reçut les titres flatteurs de prince pacifique et de père du peuple, qui contribuèrent beaucoup à sa légende posthume jusqu’au XIXe siècle. En même temps, il mena une politique expansionniste en Italie, mais sous la bannière de la « guerre juste ». Il diffusa aussi l’image du prince pieux, du roi très chrétien, du fils aîné de l’Église, alors même qu’il combattait le pape. Louis XII aurait eu enfin l’ambition d’acquérir la couronne impériale, tout en procurant la tiare à son tout-puissant cardinal ministre, Georges d’Amboise : la candidature impériale de François Ier, en 1519, aurait d’ailleurs été préparée par la politique de son prédécesseur. Ce rêve impérial se fondait sur de constantes références à l’Antiquité romaine, et entraîna une relative romanisation de l’image du roi. Louis XII devenait-il ainsi, sous la plume de ses panégyristes, un autre César ? D. Le Fur remarque en conclusion que les publicistes français hésitèrent beaucoup à comparer le roi très chrétien au dictateur romain, remarquable stratège certes, mais bien peu recommandable par ailleurs et païen de surcroît (p. 257-261).
Au total, D. Le Fur propose une image très cohérente de la figure de Louis XII, une image peut-être même trop cohérente. Car on peut se demander si ces intellectuels formaient un cercle unique et développaient volontairement les mêmes thèmes qui, dans ces conditions, auraient été fournis par le roi lui-même ou le cardinal d’Amboise. On aimerait avoir plus de renseignements sur ces publicistes, souvent très obscurs, et connaître leurs rapports exacts avec la cour. Beaucoup de ces dédicaces, de ces épîtres laudatives ne sont-elles pas en fait des actes isolés d’écrivains cherchant à se faire un nom, à recevoir des récompenses et des pensions ? Le risque de la surinterprétation est toujours à craindre dans ce type de démarche.
On est en tout cas surpris par la liberté que l’auteur a prise avec les personnages historiques, dont les noms sont souvent estropiés, et qui se voient affublés de titres ou de prénoms qui ne sont pas les leurs (ainsi, à titre d’exemple, René d’Anjou, seigneur de Mézières, devient Louis d’Anjou ; Rigault d’Oreille, Richard d’Aureille ; et Tristan de Salazar, Chrétien de Salazar). Et cela est d’autant plus gênant que les personnages sont classés à l’index par leur prénom. L’auteur de la chanson de Bertrand Du Guesclin, dont la graphie hésite entre Culevier et Cuvelier, est d’ailleurs confondu avec le trouvère homonyme du XIIIe siècle (p. 184). Les noms de lieu n’échappent pas au désordre onomastique (Carpi devient ainsi Capri).
II faut encore noter que les textes en moyen français et en latin sont souvent transcrits ou simplement recopiés de manière erronée. Ainsi, les six vers de Jean d’Auton donnés à la page 245 sont recopiés avec huit fautes qui en rendent le sens parfaitement inintelligible. La photographie d’une médaille de Louis XII (fig. 12) permet de rétablir une devise transcrite en mauvais latin (p. 203). D’autres bizarreries interviennent encore dans le texte : quels sont ces « Irlandais » que le roi de France devait vaincre en Italie (p. 191) : n’y a-t-il pas là une confusion entre Iberi et Hiberni ? Quant au mot latin itendo qui signifierait « attirance » (p. 151), on se perd en conjectures.
Il est dommage qu’une relecture plus attentive du texte (et des citations) n’ait pas permis d’éviter ces erreurs qui peuvent gêner parfois la bonne intelligence de l’ouvrage.
Laurent VISSIèRE.
Jacques Depauw, Spiritualité et pauvreté au XVIIe siècle, Paris, La Boutique de l’Histoire Éditions, 1999, 363 p.
Jacques Depauw s’intéresse depuis quelques années aux relations entre histoire religieuse et société. Dans cet ouvrage, il étudie en parallèle le développement du discours catholique sur la pauvreté et l’assistance charitable à Paris au Grand Siècle. Les nombreux appels à la générosité ont-ils été entendus ? Comment ce discours s’est-il traduit concrètement ? Le XVIIe siècle, qui marque l’apogée de la Réforme catholique, est aussi celui du « grand renfermement » des pauvres. L’étude de Jacques Depauw a pour ambition de comparer le message sur la pauvreté contenu dans des ouvrages variés (livres de spiritualité, liturgie, sermons, hagiographies, etc.) avec les sources administratives des grands hôpitaux parisiens. L’auteur ne cherche visiblement ni à infirmer, ni à confirmer la thèse de l’enfermement, ce qui limite quelque peu la portée de son propos. Il donne, cependant, d’abondants détails sur l’image du pauvre, image qui n’est plus unique, qui s’est démultipliée, de sorte qu’il n’y a plus un, mais des discours sur le pauvre. C’est dans ce constat que réside tout l’intérêt de cette étude.
Le plan suit la trame chronologique. Le premier chapitre s’ouvre sur le début du XVIIe siècle. À la messe, la prière du prône les dimanches n’oublie pas les plus démunis ; le temps de Noël est particulièrement tourné vers ceux-ci. Selon Saint-Cyran, il existe deux voies de salut, adaptées à la société : le chemin de la foi pour les pauvres, celui des œuvres pour les riches. Mais au début du Grand Siècle, le réseau d’une trentaine d’établissements de secours est désorganisé et les problèmes financiers semblent insurmontables. Quatre grands établissements émergent : l’Hôtel-Dieu qui, attesté depuis le Moyen Âge, reçoit les malades, le Saint-Esprit, qui appartient à la génération des confréries pieuses de la fin du Moyen Âge et accueille les orphelins, les Enfants-Rouges, fondés par François Ier, qui reçoit les abandonnés, et le Bureau des pauvres, créé en 1544 par la ville de Paris, qui distribue des secours en argent aux indigents qui y sont domiciliés. « Le début d’un cycle de spiritualité active », titre de la seconde partie, s’appuie sur des œuvres spirituelles majeures qui ouvrent aux laïcs la vie contemplative. Louis de Grenade, Louis Du Pont (Luis de La Puente), Benoît de Canfeld et François de Sales prônent une dévotion indissociable des « œuvres », et c’est tout naturellement qu’à partir des années 1630, des laïcs, surtout des veuves, vont louer leur vie au service des plus miséreux. Mais il ne s’agit encore que d’initiatives individuelles isolées.
« L’épanouissement de la spiritualité active » est toujours soutenue par la réflexion spirituelle. Les Pensées chrétiennes sur la pauvreté de Saint-Cyran, écrites en prison dans des conditions particulièrement difficiles et éditées en 1669, font l’objet d’une étude détaillée. 758 pensées se succèdent sans ordre véritable dans ces méditations qui insistent sur la définition spirituelle de la pauvreté. La pauvreté « extérieure » est celle de l’homme pécheur, tandis que la pauvreté « intérieure » est l’amour de la pauvreté, qui est la reconnaissance de la dépendance à l’égard de Dieu Sauveur. Bérulle fait tout de même quelques allusions à son temps. « Je ne crois pas... qu’il y ait dans Paris dix hommes qui fassent l’aumône » dit-il d’abord, avant de se lamenter sur les Parisiens « qui meurent de faim... particulièrement en ces temps de guerre où cela se voit en toutes conditions ». Scandalisé par l’enrichissement rapide d’un petit nombre et par la misère de la multitude, il ne remet pourtant pas en question l’inégalité sociale. Il n’en est pas de même avec son contemporain Vincent de Paul qui « révolutionne » la charité en insistant sur les situations concrètes. Convaincu que les œuvres sont reliées à l’humanité du Christ, il explique aux Dames de la Charité que « donner la vie spirituelle aux petits enfants abandonnés de leurs propres pères et mères, d’aider à réconcilier à Notre Seigneur l’écume et la malice du royaume les pauvres forçats, d’aider les pauvres malades qui guérissent à mener une nouvelle vie, s’ils guérissent et à bien mourir ceux qui meurent, c’est par ce moyen honorer l’enfance de Notre Seigneur en celle de ces petites créatures, sa vie pénitente en celle des forçats, et sa mort bienheureuse en aidant à bien mourir les malades de l’Hôtel-Dieu en quoi faisant on se rend parfait imitateur de Jésus-Christ ». Il propose donc aux dévotes une voie de perfection incarnée dans une action collective qui s’enracine dans la société de son temps. Alors que Saint-Cyran prône la retraite et la méfiance à l’égard de la richesse, Vincent de Paul incite les laïcs à se mettre au service des plus démunis pour imiter le Christ. C’est alors que peuvent s’épanouir les compagnies féminines de charité. Des initiatives multiples permettent de fonder des œuvres durables et institutionnalisées. Deux exemples sont cités. L’Hôtel-Dieu est réformé par Geneviève Bouquet, née en 1594, entrée à l’hôpital à 22 ans, ayant fait profession religieuse à 35. En 1636, elle crée un noviciat et rétablit la vie communautaire tombée en désuétude. La fondation des Incurables provient de l’initiative de Marguerite Rouillé, veuve d’un conseiller au Châtelet. Un prêtre fait ensuite un legs, mais l’établissement ne prend corps que grâce à l’intervention du cardinal de La Rochefoucault. On construit les bâtiments autour de la chapelle ; le personnel dédié au service de l’hôpital forme une sorte de petite communauté ; l’on s’appelle mutuellement « frère et sœur » ; les exigences religieuses sont très strictes. Petit à petit, on passe donc d’initiatives isolées et individuelles à des communautés réglées.
Dans ce bel élan, la Fronde est un « traumatisme » qui conduit à la publication de nombreux ouvrages appelant à la générosité. L’avalanche de titres participe à une véritable campagne d’opinion dont les résultats sont tangibles : on assiste à une réorganisation et à de nouvelles créations de compagnies de charité, principalement paroissiales. À partir de 1652, les Filles de la Providence, soutenues par Anne d’Autriche, accueillent des fillettes de moins de 10 ans en « péril ». Elles bénéficient d’aides laïques prestigieuses, comme celles de Mme de Pollalion et de Marie Maupeou, mais l’équilibre financier reste instable. Tout comme celui de l’Hôpital du Saint Nom de Jésus. Un don anonyme ayant été fait à Vincent de Paul, la congrégation des Filles de la Charité se charge du service de 40 vieillards. Pourtant, il reste toujours des pauvres qui ne bénéficient d’aucun secours. C’est pour eux qu’est créé, par Édit royal en 1657, l’Hôpital général installé en cinq endroits : la Pitié pour les filles, Scipion pour les nourrissons et les femmes insensées au quartier Saint-Victor, la Savonnerie pour les garçons sur les pentes de la colline de Chaillot et, hors de la ville, la Salpêtrière pour les femmes et les bébés, Bicêtre pour les garçons en âge de travailler et les hommes invalides. Les enfermés représenteraient environ 0,66 % de la population parisienne, ce qui est loin d’avoir touché tous les pauvres. L’accueil était donc nettement insuffisant.
Après l’extension de l’Hôpital général à l’ensemble du royaume, vient « le temps des institutions ». L’étude se porte alors sur les séries de legs établies à partir des inventaires. Rares au début du siècle, le nombre des legs universels croît à partir de 1640 pour s’effondrer exactement un siècle plus tard. La liste des donateurs, tous hôpitaux confondus, accuse une même tendance, avec des hautes eaux entre 1640 et 1679. Cette période est aussi caractérisée par une série de déclarations royales qui sanctionnent lourdement la mendicité. Celle de 1686 distingue les pauvres invalides qui trouvent leur subsistance dans les hôpitaux, des pauvres valides, c’est-à-dire des mendiants, que l’on prévoit d’arrêter et de condamner aux galères. Son application rencontre de nombreux obstacles et, en premier lieu, les famines du règne de Louis XIV qui réduisent à la dernière extrémité les Parisiens les plus fragiles économiquement. En 1701, le nombre de pauvres de l’Hôpital général a plus que triplé (10 000 personnes assistées) et son personnel plus que doublé. Parallèlement dès 1684, des distributions de vivres dans les faubourgs de la ville ont lieu pendant l’hiver sous la responsabilité des curés, des Dames de la Charité ou des Filles de la Charité. Les zones sensibles sont les quartiers nord sur la rive droite, et, sur la rive gauche, les faubourgs Saint-Victor et Saint-Marcel où habitent de nombreux ouvriers en situation précaire. Vers la fin du siècle, lorsque les curés montent en chaire ils affirment avec bonne conscience à leurs ouailles les plus démunies que leur état doit être capté comme un « don » de Dieu qui « veut que vous soyez pauvres... pour vous sauver et vous purifier de vos péchés ». Il n’est pas question de penser à changer l’ordre des choses, et si l’Hôpital a réussi à catéchiser ceux qu’il héberge, il peut estimer avoir rempli sa mission.
Agnès WALCH.
Jean Delumeau et Daniel Roche (dir.), Histoire des pères et de la paternité, Paris, Larousse-HER, 2000, 535 p.
Il s’agit de la réédition de l’ouvrage publié en 1990 chez le même éditeur. L’intégralité du texte a été reprise. Sont venus s’y ajouter trois nouveaux chapitres qui font part des évolutions récentes de la paternité. En dix ans, les mentalités ont, en effet, considérablement évolué ; les avancées médicales et technologiques sont venues bouleverser les anciens schémas. Ainsi, dans l’avant-dernier chapitre, intitulé « Le père au regard du droit », Frédéric Granet aborde les épineux problèmes juridiques résultant de la paternité hors mariage. La procréation et la filiation ont été bouleversées par le nombre accru de ces cas qui sont parfois le résultat d’un choix conjugal, parfois la négation de la paternité. La législation sur l’insémination artificielle est très différente d’un pays européen à l’autre. Le plus souvent, le père est celui qui a consenti à la procréation, quel que soit l’avenir du couple, mais en Angleterre, par exemple, une femme seule peut demander un traitement de procréation assistée et, en Autriche, l’enfant peut à sa majorité connaître l’identité du donneur. Derrière cette diversité, il semble pourtant que la place et les droits du père soient reconnus. Geneviève Delmaisi de Parseval, psychanalyste et consultante en bioéthique, se montre un peu moins optimiste dans le dernier chapitre : « De la paternité triomphante à la paternité négociée ». À la lire, on a l’impression que les images du père se démultiplient et que, au bout du compte, sa puissance décline. Pour preuve, la nouvelle interprétation du complexe d’Œdipe qui insiste sur la relation père/fils aux dépens de la relation mère/fils. On fait désormais d’Œdipe une victime du maquillage de sa filiation et de l’homosexualité de son père, au point que l’on parle de « complexe de Laios ». Des exemples de cette incertitude sur ce qu’est devenue la paternité sont donnés chaque jour dans les tribunaux. Les questions qui reviennent le plus souvent concernent la reconnaissance ou le déni de paternité. Il ne s’agit plus de savoir jusqu’où doit aller l’autorité paternelle, ni où doit s’arrêter l’affection entre les pères et leurs enfants, mais de savoir quelle est la réalité de la paternité. Le père est-il le père ? Qu’est-ce qu’un père ? Or, il n’y a plus de définition universelle. On passe tantôt du côté du biologique, tantôt du côté juridique, tantôt du côté socio-affectif, en fonction des cas. Il s’agit donc d’une véritable crise de la paternité dont chacun donne la définition qui lui convient.
Ces deux nouvelles contributions reflètent bien l’esprit de départ de cette entreprise éditoriale qui était de faire de l’histoire en puisant largement dans les apports de l’anthropologie et de la sociologie. Mais, depuis une dizaine d’années, ce n’est pas seulement notre société qui a changé, c’est aussi le regard de l’historien. C’est ainsi que Didier Lett ajoute, à la partie consacrée au Moyen Âge, une description des avancées de la recherche historique. Redécouverte récemment, l’image du père médiéval est d’une richesse et d’une modernité exceptionnelles. Le père est, tour à tour, un éducateur patient, un homme plein de tendresse, parfois même une victime de l’ingratitude filiale. L’image d’un père médiéval absent et autoritaire, qui avait la charge de châtier ses enfants est largement dépassée. Les textes normatifs lui font obligation de les instruire, de leur fournir un modèle auquel s’identifier, de les aimer. Les cas de cruauté et de pouvoir abusif sont d’ailleurs assez rares. Loin de venir infirmer les conclusions auxquelles étaient parvenus les précédents collaborateurs, ces trois contributions les renforcent. Se consolide ainsi le schéma qui s’imposait il y a dix ans : les pères ont connu leur âge d’or jusqu’à la Révolution, puis ont subi un lent déclin, qui a abouti à la redéfinition de leur rôle et de leur place au sein de la cellule familiale.
Les deux premières parties concernent la période triomphante. « L’âge d’Or du souverain » s’étend du XIIIe au milieu du XVIIIe siècle. Les pères s’y montrent les garants de l’ordre familial et politique. Le chef de famille est responsable de la société à venir. Les exempla médiévaux, qui transmettent des messages simples, mettent en garde contre un excès de bonté. Un fils gâté deviendra criminel. Le thème de la correction nécessaire et du « mignotage » néfaste parcourt encore les XVe- XVIe siècles. Pour autant, on recommande la douceur et l’affection. Et Montaigne de citer une confidence du vieux maréchal de Monluc qui regrette de ne s’être pas suffisamment rapproché d’un fils qu’il vient de perdre : « Ce pauvre garçon n’a rien su de moi qu’une contenance renfrognée... et a emporté la créance que je n’ay su l`aymer ny estimer selon son mérite. » À la Renaissance, on voit de nombreux pères pleurer la mort de leurs enfants, et même au-delà, puisqu’en 1693 Jean-Baptiste de Sudre écrit dans son journal : « J’avais pris beaucoup de peine pour son éducation ; aussi y avais-je réussi, tant il connaissait Dieu et le monde. Je m’appauvrissais pour lui avec plaisir ; rien ne pouvait augmenter l’amour que j’avais pour lui. Aussi, le jour de la triste nouvelle de sa mort, j’ai été malade à mourir d’une maladie de faiblesse et de langueur... Comme c’est ici la dernière fois que j’écrirai de lui, dans ce livre, je voudrais le faire longtemps ; mais les larmes que je verse m’ont fait cesser dix fois, elles me suffoquent. » La mort frappe si souvent qu’Alain Molinier peut constater qu’il y a « beaucoup de pères, peu d’enfants ».
Le « Discours des deux réformes » introduit des changements imperceptibles. Le père, tantôt à l’image de Dieu, tantôt à celle de saint Joseph, est présenté sous des dehors bienveillants. Le père, écrivent les hommes d’Église, doit « avoir plus de douceur que de puissance », « plus de patience que de force ». « Il a le droit de commander, mais il est obligé d’aimer. » Du coup, la tendresse paternelle ose s’exprimer dans les correspondances et les autobiographies, comme le montre Madeleine Foisil en évoquant le Journal de Jean Héroard, le médecin du jeune Louis XIII. Il existe une véritable proximité entre le fils et le père, et une affection réciproque, alors que le futur roi est bien élevé dans la conscience de sa dignité. Michèle Ménard, pour sa part, insiste sur le décalage entre le discours et les représentations. L’image religieuse exprime encore plus la tendresse que ne le font les textes. On n’en finirait pas de dénombrer les tableaux du XVIIe siècle représentant saint Joseph « mignotant » l’enfant Jésus ou le nourrissant. La force des images les imprime dans les esprits et les fait participer à l’évolution des comportements. Pourtant, ces transformations aboutissent à une dévalorisation du père, sans que l’explication soit clairement fournie.
Une troisième partie évoque donc « L’aventure des fils » qui succède à celle des pères à partir des années 1760. Ces années semblent en même temps et paradoxalement celles de la promotion du rôle de l’éducation paternelle, comme l’indique Martine Sonnet. Les mémorialistes et épistoliers du XVIIIe siècle montrent les pères soucieux de procurer à leurs fils une charge honorable ou de transmettre leur métier. Mais cette ferveur fait long feu, à l’image d’un Rousseau, impossible père-éducateur, qui abandonne les enfants qu’il a eus avec Thérèse Levasseur tandis qu’il écrit son fameux traité pédagogique l’Émile dans lequel il affirme pourtant : « Il n’y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain qui le dispensent [le père] de nourrir ses enfants et de les élever lui-même. Lecteurs, vous pouvez m’en croire. Je prédis à quiconque a des entrailles et néglige de si saints devoirs qu’il versera longtemps sur sa faute des larmes amères, et n’en sera jamais consolé. » La paternité est remise en question très largement. De ce point de vue, le régicide de 1793 est aussi un parricide, et Balzac pourra écrire, dans ses Mémoires de deux jeunes mariées, que, « en coupant la tête de Louis XVI, la République a coupé la tête de tous les pères de famille ». Le père n’a plus l’exclusivité de l’éducation, car l’État s’en mêle. À long terme, le Code civil ne parviendra pas à rétablir sa position, car l’œuvre législative révolutionnaire, étudiée ici par Jacques Mulliez, sert de référence à ceux qui refusent le retour de l’Ancien Régime. L’apport principal de cette période est la législation sur l’adoption. La montée du concubinage multipliant les enfants illégitimes, le législateur a cherché à leur donner un statut.
La quatrième partie « Ni tout à fait le même... » s’ouvre sur un chapitre intitulé « La fin des patriarches ». Le père de famille, par suite des transformations économiques, sociales et politiques qui ont lieu au XIXe et au début du XXe siècle, devient le père migrant, le père divorcé ou le père absent. La femme s’impose dans la famille et l’époux s’efface en tant que père. Le divorce introduit en 1792, supprimé en 1816, rétabli en 1884 marque sa défaite, car lorsque la famille éclate, la garde des enfants va généralement à la mère. L’absence durable des hommes éloignés de leur foyer durant les deux guerres mondiales a également pesé. Le père n’est plus l’unique chef de famille ; il n’a plus l’autorité exclusive. Dépossédé de ses fonctions traditionnelles, il subit de plein fouet la crise de l’identité masculine. Dans la conclusion, Daniel Roche rappelle que la compétition engagée entre les pères et les mères peut être néfaste. Et il engage tous les pères à faire preuve de conviction, à ne pas renoncer à l’aventure de la paternité sous prétexte que celle-ci est à réinventer.
Agnès WALCH.
Michael J. Sydenham, Leonard Bourdon, the Career of a Revolutionnary, 1754-1807, Waterloo, Ontario, Wilfrid Laurier University Press, 1999, 328 p. + chronologie, notes, bibliographie et index.
Le genre biographique continue d’être l’un des genres historiques les plus prisés. Ces dernières années ont vu la publication d’ouvrages consacrés à des révolutionnaires qui, sans être de tout premier plan, furent emblématiques des engagements et des contradictions de la période, entendue au sens large (Antonelle, Marc-Antoine Jullien, Jean-Louis Carra, Pierre-Joseph Briot, Hassenfratz) : cette étude sur Léonard Bourdon s’inscrit parfaitement dans ce courant. De facture classique, dans le sens où le déroulement bio-chronologique constitue la trame de l’organisation des chapitres, il est constamment porté par un questionnement lié à la nécessité (et à la difficulté) de démêler l’action réelle du personnage, de son image fixée (pour la postérité, selon la formule convenue) à l’époque thermidorienne. Dans cette tentative, résident tout l’intérêt et toute la réussite de cette étude.
Les « arrêts sur image » les plus marquants dans cette carrière révolutionnaire, ceux qui donnent lieu à des investigations plus poussées de la part de l’auteur, sont : l’environnement intellectuel familial, les projets et les réalisations en matière éducative, le militant sectionnaire parisien, les missions à Orléans et dans le Jura.
La phase première de l’engagement est placée sous le signe de la réforme. Les antécédents familiaux prédisposent Léonard à la production de projets spéculatifs. Son père, Louis-Joseph Bourdon dit « des Planches », premier commis aux finances, avait donné son opinion dans la grande controverse autour du commerce des grains dans une série de pamphlets où il préconisait une liberté contrôlée. Ces manquements à la retenue que doivent théoriquement observer les grands commis de la monarchie le conduisent à la Bastille. Installé ensuite comme propriétaire d’une manufacture de porcelaine dans le faubourg Saint-Denis, il intervient de nouveau dans le débat, en faveur d’un commerce réglementé des grains, pendant la Révolution.
Des cinq enfants, deux au moins occupèrent une place dans l’espace politique de la fin du XVIIIe siècle ; Marc-Antoine Bourdon dit « de Vatry », secrétaire de l’amiral De Grasse à 19 ans, il fait la campagne d’Amérique, entre dans les services du ministère de la Marine, où il gravit les échelons bureaucratiques jusqu’à devenir brièvement ministre au cours de l’été 1799. L’autre est bien entendu Léonard Bourdon dit « de la Crosnière », à la fin de l’Ancien Régime, lorsqu’il était avocat aux Conseils du roi, et propriétaire d’une petite île sur la Loire, non loin d’Orléans. Parallèlement à l’activité réformatrice de son père dans le domaine économique, il conduit la sienne dans le domaine éducatif en publiant en 1788 le Plan d’un établissement d’éducation nationale. Dans le débat, toujours récurrent en la matière, entre les tenants de la priorité à l’instruction et ceux de la priorité à l’éducation, Bourdon s’inscrit pleinement dans le deuxième terme de l’alternative. Très critique vis-à-vis d’un système qui conduit les élèves à n’être que des réceptacles passifs pour une information abstraite, et qui ne peut se maintenir que par une discipline sévère, il préconise une école placée sous le signe de la nature et de la raison, qui serait d’abord une communauté de vie, où les jeunes gens se voient offrir une large palette d’activités, tant culturelles que techniques, ponctuées par des activités physiques. La communauté éducative, encadrée par des professeurs qui sont plutôt des observateurs que des censeurs, a une finalité démocratique ; les gérants sont élus, les règlements sont décidés en assemblée générale, les punitions corporelles sont bannies.
Ces règles, posées en 1788 sur le plan théorique, sont intangibles dans la pensée de Bourdon. C’est dans le passage à l’action, pour créer sa propre maison d’éducation, que la période révolutionnaire va offrir une palette d’opportunités, du patronage du marquis de La Tour du Pin pour la Société royale d’émulation à la Société des Jeunes Français, placée sous l’autorité de la Convention nationale.
Installé au faubourg Saint-Marcel, puis dans la section des Gravilliers, au cœur de ces quartiers populaires marqués par le radicalisme sans-culotte, à proximité de l’ancien prieuré de Saint-Nicolas-des-Champs, dans les locaux duquel est aménagée depuis mai 1792 sa Société des Jeunes Français, Léonard Bourdon va devenir un intermédiaire entre le mouvement démocratique sectionnaire et le Club des Jacobins, d’une part, la Commune de Paris, d’autre part.
II fut membre de la Commune de Paris à deux reprises, dans des circonstances cruciales ; la première fois, de septembre 1789 au mois d’octobre 1790, à la Commission des subsistances, où son père Bourdon des Planches siège également pour faire valoir ses vues sur la réglementation du commerce des grains ; la deuxième fois, au sein de la Commune insurrectionnelle d’août 1792. C’est au titre de commissaire de la Commune qu’il est chargé par Danton d’aller inspecter les 53 prisonniers politiques accusés de haute trahison, incarcérés à Orléans. Les trois commissaires, accompagnés d’un détachement révolutionnaire armé de 500 hommes, commandé par Fournier l’ « Américain », entrent dans Orléans comme dans une place conquise ; tandis que Bourdon reste à Orléans pour développer la mobilisation populaire, les prisonniers repartent vers Paris, sous la responsabilité de Fournier. Un sort tragique les attendait en route.
Bourdon allait se trouver de nouveau à Orléans en mars 1793, après avoir été élu à la Convention, comme député du Loiret. Il siège sur les bancs de la Montagne, dont il partage les positions dans le procès de Louis XVI, mais ses préoccupations le portent plutôt vers l’administration de sa maison d’éducation, la Société des Jeunes Français, qui compte 70 élèves en février 1793. À ce moment, il est envoyé en mission dans les départements de la Côte-d’Or et du Jura, et il passe par Orléans. Là, une rixe entre la garde des commissaires et une troupe d’hommes armés qui veulent faire un mauvais sort au représentant accusé d’avoir, lors de sa première mission, agité le petit peuple contre les notables locaux dénoncés comme « aristocrates », éclate. Bourdon est blessé, et devra se reposer sur place plusieurs jours. Il y gagne, auprès des républicains, une auréole de « martyr républicain » qu’il saura entretenir dans les mois qui suivent. Les administrateurs municipaux sont rendus responsables d’un attentat contre-révolutionnaire, la Garde nationale est désarmée ; les accusés sont traduits au Tribunal révolutionnaire, 13 sur 26 sont guillotinés le 13 juillet 1793.
Dans le Jura, Bourdon et son collègue Prost oscillent entre la fermeté (épuration des autorités du district de Dole), la tolérance (envers les populations catholiques restées fidèles à leurs prêtres), et le souci de l’ordre dans un département frontalier (ils passent un compromis avec les administrateurs départementaux, qui assurent l’ordre public et l’approvisionnement de la cité de Lons-le-Saunier, place stratégique, mais qui vont basculer quelques semaines plus tard dans le soulèvement fédéraliste).
Voilà les principales pièces du dossier à charge, que les thermidoriens vont constituer pour instruire le procès d’un « enragé », d’un « terroriste », afin que l’image publique coïncide avec le portrait charge esquissé par Gabriel en 1794, qui illustre la page de garde de l’ouvrage. À partir de février 1795, le travail est achevé ; il est devenu Léopard Bourdon, fruit de l’inventivité souvent cruelle qui marque la langue de ce temps.
Comme beaucoup d’autres qui finiront aussi par être victimes de la « réaction », Bourdon avait pourtant été l’un des premiers « thermidoriens », battant le rappel dans la nuit cruciale du 27 au 28 juillet 1794, pour dissuader les sections populaires de se rallier aux robespierristes retranchés à l’Hôtel de Ville. Ses démêlés avec l’Incorruptible remontent à l’hiver 1793-1794, lorsque des écrits vigoureusement anti-cléricaux avaient amalgamé Bourdon à l’hébertisme. Prudemment, en butte à une hostilité viscérale de Robespierre, en proie à toutes les contradictions qui traversent alors maints militants sectionnaires, partagé entre les impératifs de l’action gouvernementale et les reliquats de la culture de l’insurrection, Bourdon s’était replié sur la gestion de sa maison d’éducation, dont les élèves figurent au premier rang de toutes les cérémonies publiques de ce temps, et sur la rédaction d’un Recueil des actions héroïques et civiques des républicains français, manuel de base de toutes les écoles primaires.
Robespierre n’est d’ailleurs pas le seul dirigeant révolutionnaire de premier plan auquel Bourdon se soit heurté ; il avait été la cible des accusations de Marat au printemps 1793, puis il avait conduit une opposition à Jacques Roux, au sein de la section des Gravilliers, au cours de l’été 1793.
À partir d’octobre 1794, et la fermeture du Club des jacobins, où Bourdon fut de ceux qui tentèrent de redéfinir les contours d’un jacobinisme épuré des références robespierristes, les vainqueurs du jour ne lui tinrent aucun gré de ce passé conflictuel. L’Orateur du peuple mène sans répit une campagne sur plusieurs fronts ; Bourdon est le « tyran » d’Orléans, persécuteur des « honnêtes gens » de la ville. C’est un « voleur », qui a profité de ses fonctions à la Commune de Paris pour transférer plusieurs collections du château de Versailles dans les locaux de son école de Saint-Nicolas-des-Champs. Le bilan de la Société des Jeunes Français, qui recueille alors 120 élèves, est catastrophique ; le niveau est nul, la discipline inexistante, l’immoralité règne. Enfin, Bourdon est un conspirateur, qui a maintenu aux Gravilliers une association clandestine, la société du Vert-Bois, ci-devant société populaire qu’il avait fondée en mars 1795.
Cette campagne porte ses fruits : Bourdon et d’autres anciens montagnards comme Duhem et Choudieu sont arrêtés le 1er avril 1795, transférés pour six mois à la forteresse de Ham. Son école est fermée en juin 1795. Sa réputation terroriste et sanguinaire est durablement fixée.
Un dossier complexe, donc, que M. Sydenham va reprendre, démêlant les faits des écrits postérieurs qui en brouillent la signification ; bref, témoignant ainsi du bon usage du « révisionnisme historique ».
Il reprend plus précisément l’affaire d’Orléans, puis le passage dans le Jura, cherchant à situer le niveau exact de responsabilité d’un commissaire ou d’un représentant en mission. Il retrace les buts pédagogiques, les travaux et les jours de la Société des Jeunes Français, pour en dresser un bilan, à la veille de sa réorganisation, à travers le rapport des commissaires de la Convention thermidorienne, infiniment plus nuancé, que celui qui est présenté, tant dans les textes apologétiques de Bourdon, que dans les br&ucir