2002
Revue historique
Chronique
• Alain Tallon, Nation, confessions, relations internationales au XVIe siècle, dossier pour l’Habilitation à diriger des recherches, présenté devant l’Université de Paris IV - Sorbonne le 1er décembre 2001, avec un dossier comprenant 15 articles, un ouvrage de synthèse, Le concile de Trente (Paris, Le Cerf, 2000) et un livre paru aux PUF, Conscience nationale et sentiment religieux en France au XVIe siècle. — Jury : M. Yves-Marie Bercé, professeur à l’Université de Paris IV, directeur de la recherche ; M. Marc Venard, professeur émérite à l’Université de Paris II, président, Mme Arlette Jouana, professeur à l’Université de Montpellier ; M. Lucien Bély, professeur à l’Université de Paris IV ; M. Denis Crouzet ; professeur à l’Université de Paris IV ; M. Adriano Prosperi, professeur à l’Université de Pise.
Alain Tallon, Nation, confessions, relations internationales au XVIe siècle, dossier pour l’Habilitation à diriger des recherches, présenté devant l’Université de Paris IV - Sorbonne le 1er décembre 2001, avec un dossier comprenant 15 articles, un ouvrage de synthèse, Le concile de Trente (Paris, Le Cerf, 2000) et un livre paru aux PUF, Conscience nationale et sentiment religieux en France au XVIe siècle. — Jury : M. Yves-Marie Bercé, professeur à l’Université de Paris IV, directeur de la recherche ; M. Marc Venard, professeur émérite à l’Université de Paris II, président, Mme Arlette Jouana, professeur à l’Université de Montpellier ; M. Lucien Bély, professeur à l’Université de Paris IV ; M. Denis Crouzet ; professeur à l’Université de Paris IV ; M. Adriano Prosperi, professeur à l’Université de Pise.
Dans son exposé liminaire, A. T. a placé ses nouvelles recherches dans la continuité de sa thèse de doctorat, La France et le concile de Trente (1518-1563), Rome, 1997. Il s’est agi pour lui de reprendre et de retravailler le problème du gallicanisme, déjà au cœur de sa thèse, et qui est bien davantage qu’une conception ecclésiologique ou une doctrine juridique. Au XVIe siècle, le gallicanisme est d’abord la revendication d’une « excellence chrétienne » propre à la nation française et pas seulement à l’État royal. Le risque serait pourtant de prendre pour argent comptant les constructions idéologiques d’une poignée d’auteurs visionnaires comme Guillaume Postel. Pour y parer, A. T. a choisi de traquer la combinaison entre nation et religion d’abord dans les sources diplomatiques, où s’exprime « la conscience de soi gallicane face à l’autre ». La relation avec Rome revêt ici une importance toute particulière. Le gallicanisme n’est nullement une troisième voie entre Rome et Genève : il adhère au salut par Rome, pourvu que Rome se contente de ce rôle. Il rejette du même coup le salut par l’État. Contre la thèse traditionnelle d’une victoire de la sacralisé temporelle de l’État au terme des guerres de religion, A. T. souligne que l’autonomie du politique n’a pas été la sortie mais bien l’origine de la grande crise de la France du XVIe siècle. Il est revenu à la monarchie dévote du XVIIe siècle de restaurer au contraire le pacte gallican. A. T. développe ensuite plus particulièrement trois thèmes : le souci de croiser l’histoire des relations internationales et l’histoire religieuse, et d’exploiter toutes les richesses de sources comme les correspondances des nonces apostoliques (A. T. prépare lui-même l’édition de la seconde nonciature en France de Prospero Santa Croce [1561-1565] dans la série des Acta nuntiaturae gallicae de l’École française de Rome) ; l’importance des structures et des réseaux (familles cardinalices, anciens d’universités comme Padoue...) ; la nécessité d’étudier l’effort de discipline religieuse et sociale dans toutes ses dimensions, y compris dans ses échecs, c’est-à-dire dans la manière dont les pratiques sociales échappent, de manière le plus souvent non théorisée, aux normes cléricales. A. T. conclut par une profession de foi en l’histoire et en son relativisme nécessaire, « pour empêcher les certitudes de se transformer en fanatismes ». — Dans leurs interventions, les membres du jury relèvent tour à tour la richesse des travaux présentés par A. T., l’ampleur des dépouillements qu’il a effectués, son goût et sa maîtrise des archives les plus exigeantes, sa parfaite connaissance des historiographies étrangères, comme aussi l’élégance et la simplicité de son style, la manière dont il a su allier la sensibilité à l’érudition et faire œuvre de synthèse. Tous commentent son recours heureux, servi par un vrai « flair » de chercheur (Arlette Jouanna) aux richesses neuves que constituent les sources d’Inquisition conservées aux Archives du Saint-Office, qui restituent « des visions vulgaires de la Réforme » (Yves-Marie Bercé), à savoir des prises de parole, certes contraintes, mais émanant de non-intellectuels. A. T. a ainsi retrouvé le dossier du procès inachevé de Giangaleazzo San Severino, colonel de l’infanterie italienne de Charles IX, arrêté par l’Inquisition romaine en décembre 1570, lors d’un séjour en Italie, et finalement libéré en septembre 1571, après de vigoureuses pressions de la France. Cette affaire San Severino, où l’on voit apparaître cette préférence pour « un chritianisme adogmatique » qui pourrait être la pente d’une partie des élites françaises vers 1559-1562, est « une petite merveille » (Denis Crouzet). Plusieurs membres du jury reviennent aussi sur la manière exemplaire dont A. T. a su faire converger les sources pour éclairer des épisodes comme la création de l’Université de Reims par le cardinal de Lorraine en 1547. — Yves-Marie Bercé souligne qu’un enjeu majeur des recherches d’A. T. est la place à assigner au concile de Trente dans les courants de civilisation. Si la représentation de la Contre-Réforme comme une croisade antiprotestante a sa part de réalité, elle ignore des pans entiers de l’influence du concile, comme son rôle dans le « désangoissement catholique » ou dans la spiritualisation, lente mais irréversible, du pape et de son autorité. S’agissant du gallicanisme, Y.-M. B. exprime son plein accord avec l’interprétation d’A. T., en particulier dans son refus d’en faire une troisième voie. A. T. apporte des réponses à des questions capitales et en particulier à « la question des questions » : Pourquoi la France n’est-elle pas passée à la Réforme ? A. T., qui a insisté avec raison sur l’éclipse de la figure de saint Louis, remplacé par Clovis, aurait cependant pu noter le retour en force de saint Louis sous Henri IV, en partie pour des raisons dynastiques ; A. T. tend à majorer la dimension de calcul politique dans les démonstrations religieuses d’Henri III, qui exprimaient aussi une angoisse personnelle ; le rapport d’Henri IV à Reims et son regret de n’avoir pu s’y faire sacrer pouvaient aussi être précisés. — Arlette Jouanna estime elle aussi qu’A. T. a eu raison d’écarter la thèse de la troisième voie. Reste qu’il y eut quand même des tentations en ce sens, au moment des crises gallicanes étudiées par A. T. (1511 et 1551) et peut-être même à deux autres moments : les débuts de la décennie 1530 et ceux de la décennie 1570. A. T. jette au reste une lumière tout à fait nouvelle sur les tentatives du milieu gallican, autour du cardinal de Lorraine, pour établir un compromis liturgique et même dogmatique. Il analyse parfaitement le « paradoxe du conciliarisme », en déclin mais qui reste une arme dans le combat idéologique. A. J. se demande à ce propos si A. T., qui part de la crise de 1511, ne devrait pas commencer plus en amont et englober dans son enquête l’ensemble des règnes de Charles VIII et Louis XII. La principale critique d’A. J. porte sur l’emploi par A. T., dans son chapitre sur le « désenchantement de l’histoire nationale », du mot « rationalisme », qui aurait demandé du moins des précautions et des mises en garde, et qui ne rend pas justice à la complexité de l’attitude d’un Étienne Pasquier (surtout si l’on prend en considération ses lettres au même titre que les Recherches de la France). — Adriano Prosperi salue la connaissance remarquable qu’a A. T. de l’historiographie italienne de la vie religieuse. Dans son petit livre sur le concile de Trente, A. T. a su cueillir les traits saillants et les perspectives nouvelles, posant en particulier « d’une manière franche et nette » la question de la modernité tridentine. Il s’est agi d’une rupture avec le modèle constantinien, d’une véritable sortie de chrétienté, après laquelle la cléricalisation de l’Église a pu s’effectuer en parallèle à l’autonomisation de l’État. L’enquête sur la fin du concile général comme instrument de paix devrait être élargie à toute l’Europe. De même, l’analyse par A. T. de ce qu’il appelle la vision gallicane du monde ouvre des approches nouvelles aux historiens des autres pays européens. Il faudrait étudier les différentes solutions nationales au problème du lien entre nation et confession. A. T. a d’ores et déjà insisté sur le cas vénitien, qui a fourni aux gallicans un véritable modèle. A. P. se demande seulement si les sources diplomatiques privilégiées par A. T. sont les meilleures pour analyser la conscience nationale : on y constate aussi bien une évolution dans le sens d’une sécheresse bureaucratique croissante après le XVIe siècle. — A. T. répond que, dans le cas de la France, les sources diplomatiques restent encore très éloignées du formalisme et du moule bureaucratique au début du XVIIe siècle, alors que l’évolution en ce sens est déjà très nette à Venise par exemple. — Lucien Bély félicite d’abord A. T. pour la manière dont il a su saisir dans les sources les indices des convictions et des préjugés, retrouver les multiples façons d’aborder le monde. Son écriture de l’histoire, où l’on admire « une liberté, une souplesse, une vivacité », fait leur place à la souffrance et à l’espérance humaines ; elle est habitée par « une sorte de compassion ». Centrant ensuite son intervention sur l’histoire des relations internationales, L. B. constate qu’A. T. en a donné l’approche renouvelée que l’on attendait pour le XVIe siècle : il a retrouvé l’engrenage des événements internationaux, le jeu entre individuel et collectif. L’étude biographique des ambassadeurs dans leur triple fonction de représentants des princes, de négociateurs et d’informateurs a permis de retrouver leurs choix, leurs idées, leur foi, de saisir une « forme de tremblement de l’histoire ». A. T. a aussi mis au jour la présence de ces ambassadeurs dans une société, leur situation paradoxale d’ « observateurs observés ». On est à nouveau sensible au sens du concret qu’A. T. avait déjà manifesté dans sa thèse, à son intérêt pour les postes, pour la circulation des écrits, à son attention aux gestes du quotidien. Il revient à présent à A. T. d’approfondir la question des acteurs des relations internationales, en particulier la notion d’État dynastique, qu’il a tendance à prendre pour un fait acquis au XV
Ie siècle. On attend aussi de lui une synthèse sur les réseaux, terme qu’il emploie au reste avec une prudence très justifiée et un sens aigu des décalages chronologiques et des décrochements. L’idée fort intéressante d’une « internationale gallicane » pourra ainsi être précisée. — Denis Crouzet qualifie le livre d’A. T. sur conscience nationale et religion de « magnifique ». En rupture avec une historiographie française traditionnelle obsédée par l’État comme fin du mouvement de l’histoire et qui considérait donc l’Église comme un obstacle à dépasser, A. T. a réintégré la foi comme acteur du jeu historique. Le gallicanisme est un fait pluriel, multiforme mais dont les tendances s’accordent sur le principe d’une supériorité chrétienne de la France. A. T. a des pages remarquables sur la mémoire des évangélisateurs et des martyrs, sur le légendaire du Christ mourant après avoir tourné le visage vers la France : son texte est un texte « sur la nostalgie comme acteur de l’histoire ». Il y a bien en ce sens « un complexe de supériorité gallican ». Le risque serait que le tableau de l’unité dans la diversité dressée par A. T. puisse passer pour affadir la situation française : à le lire, on ne voit plus de « non-gallicans ». Que dire, pourtant, de certains Seize ou certains prédicateurs ligueurs, ou encore d’une figure comme celle du cardinal de Pellevé ? Les théoriciens du pouvoir direct du pape sur les rois sont peut-être moins rares qu’A. T. ne le dit (voir Boucher ou Génébrard). — A. T. convient qu’il a peut-être eu tendance à oublier les non-gallicans mais fait observer qu’Artus Désiré, par exemple, n’était pas un « non-gallican » : il continue à invoquer la tradition du pouvoir royal protecteur de l’Église gallicane. Le cardinal de Pellevé mérite incontestablement ce qualificatif mais il était alors établi à Rome. Même Boucher, dans son exil aux Pays-Bas, continua à exalter une mystique gallicane qui n’était plus, il est vrai, une mystique royale. Ce qui est certain, c’est que la religion royale eut de très grandes difficultés à s’imposer. Henri IV y renonça d’ailleurs, cessant de revendiquer la sainteté, acceptant de se reconnaître comme pécheur, et ce fut un facteur d’apaisement. — Marc Venard conclut sur les différentes pièces du dossier. Dans la petite synthèse sur le concile de Trente, A. T. a posé l’alternative d’une réforme tridentine borroméenne ou romaine, et montré que ce fut avant tout une réforme romaine. Parmi ses articles, l’un, au titre provocateur, « Les Guises, pionniers de l’œcuménisme ? » [paru dans Homo religiosus. Autour de Jean Delurneau, Paris, 1997, p. 361-367] pousse peut-être un peu loin l’esprit conciliateur du cardinal de Lorraine, mais A. T. est certainement le meilleur connaisseur de ce dernier, et il lui incombe d’en donner un jour une grande biographie. Le livre achevé sur conscience nationale et sentiment religieux est très neuf, en particulier quand A. T. fait un tour d’Europe pour comparer le catholicisme des Français à celui des autres pays, Venise bien sûr, mais aussi l’Angleterre, dont la Réforme aurait pu être un modèle mais devient vite un repoussoir. La question des rapports avec la papauté est évidemment cruciale. M. V. aurait souhaité sur ce point qu’A. T. eût regardé « à la loupe » les attitudes en France entre l’abjuration et l’absolution d’Henri IV à Saint-Denis et l’absolution romaine : le fait d’attendre ou non celle-ci sans se contenter de celles-là serait un très bon test de ce que put être alors le gallicanisme. A. T. parle des partisans de l’absolutisme pontifical mais il vaudrait mieux dire de la centralisation pontificale, car c’est elle qui est en cause. — A. T. répond que l’absolutisme pontifical constitue la justification théorique de la centralisation romaine. C’est là la conception romaine du pouvoir du pape et c’est en ce sens qu’il n’y a pas de non-gallicans en France : tous la refusent. Quant au cardinal de Lorraine, il est de fait qu’il est allé à un moment très loin dans la conciliation, se montrant même prêt, lors de l’entrevue de Saverne avec les luthériens [février 1562] à des concessions dogmatiques, avant de faire rapidement machine arrière. Comment l’expliquer ? Faut-il parler d’une « diplomatisation » ? On touche ici à la question de fond de savoir comment ces théologiens et ces ecclésiastiques concevaient la négociation religieuse. — Au terme de quatre heures de débats, le jury se retire pour délibérer, décerne à A. T. l’habilitation à diriger des recherches en histoire, et y joint à l’unanimité ses félicitations.
Jean-Louis QUANTIN.