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S'inscrire Alertes e-mail - Revue historique Cairn.info respecte votre vie privéeL’auteur, connu pour ses travaux sur le Moyen Âge autant que pour sa réflexion sur l’historiographie, réunit dans ce volume quatre articles, parus séparément, autour du débat qui agita le monde universitaire allemand au début du XXe siècle à propos de l’historisme et de l’usage de l’histoire du Moyen Âge. La querelle marquée par les travaux de Max Weber et ceux du groupe d’intellectuels réunis autour du poète Stefan George qui est centrale à ce livre ne doit pas être considérée comme une curiosité historiographique ; elle relève de notre actualité scientifique pour plusieurs raisons. La première est la qualité des historiens et scientifiques invoqués ; outre Max Weber déjà cité, intervient notamment le jeune Kantorowicz et son livre consacré à Frédéric II, qui vient de faire l’objet d’une réédition française contestée précisément par Œxle. Deuxièmement, la démarche est en elle-même un élément de la démonstration, l’auteur entendant affirmer que les praticiens ont droit à la parole sur l’épistémologie de leur discipline. Enfin, troisièmement, la réflexion sur l’historisme permet un retour sur l’histoire de l’histoire, et sur son rôle social aujourd’hui. Il n’est pas question ici de suivre l’articulation du livre, dont les articles se répondent, voire se répètent (le choix de ces quatre articles aurait certainement dû être explicité et l’on peut se demander pourquoi d’autres articles n’ont pas été traduits), mais d’insister sur ce qui paraît être les points essentiels de la démonstration en lui donnant, pour de simples raisons d’exposition, une allure chronologique.
2 Il est possible de commencer en présentant les positions de l’auteur à propos de l’historisme. Pour lui, l’historisme peut recevoir trois définitions emboîtées : 1 / l’ « historisation fondamentale de notre savoir et de notre pensée », qui s’est imposée depuis la Renaissance et surtout depuis la fin du XVIIIe siècle, et qui a marqué l’historiographie allemande, à la suite du désenchantement provoqué par les conséquences de la Révolution française. Par suite et en conséquence, l’historisme peut se définir aussi : 2 / comme la pratique de la science historique pour elle-même, donc comme l’affirmation du relativisme historique, puisque, contre les prétentions de la raison, la succession des époques trouve son sens en elle-même, permettant d’intégrer l’irrationalité des conduites humaines et d’affirmer que toutes les époques ne s’appréhendent que dans leur spécificité. Dans cette perspective, le positivisme de la démarche, notamment dans l’examen des sources, se combine avec l’idéalisme de la pensée, cherchant à dégager un sens transcendental. Dans cette optique, l’historisme trouve une troisième définition : 3 / le processus fondamental d’historisation de toute notre pensée. L’histoire est alors le miroir du monde, suivant Ranke, dont la fameuse formule, « wie es eigentlich gewesen » (ce qui s’est vraiment passé), ne doit pas être comprise comme l’expression d’un positivisme plat, mais bien comme la volonté de distinguer le sens caché (eigentlich) dans la dimension divine et idéelle de l’histoire, les faits collectés renvoyant à une histoire des institutions et des groupes humains.
3 Pour Œxle, il est vain d’opposer les trois définitions : la pratique de la science historique pour elle-même, le relativisme historique et le processus fondamental d’historisation de toute notre pensée. Insistant sur l’unité des trois, il récuse une présentation de l’historicisme comme une étape dans le déroulement de la pratique historique, qui serait liée à une époque et à des conditions spécifiques. En cela, il réfute les positions de Jörn Rüsen, théoricien important de l’histoire – dont les livres n’ont pas été traduits en français –, ou de G. Higgers, plus connu des lecteurs français, pour poser autrement le rapport au passé et envisager les rapports entre ce qui est proprement historique et ce qui est non historique ou supra-historique, pour reprendre les distinctions de Nietzsche. L’unité des définitions permet aussi de comprendre en quoi l’historisme comme méthode est aussi une philosophie de l’histoire en réponse à l’effondrement des croyances au début du XIXe siècle, qui fait de l’histoire la discipline maîtresse des sciences humaines.
4 Tout le XIXe siècle allemand s’est engouffré dans cette approche historiste sur laquelle repose le savoir universitaire, notamment dans le domaine de la philosophie et de la théologie. Le marxisme n’y échappe pas qui pose que l’histoire est l’histoire de la lutte des classes. Pourtant Œxle identifie cinq phases de réaction à ce courant, qu’il étudie avec plus ou moins d’attention. Les premières phases sont marquées par Novalis dès 1798-1799 ou par Feuerbach en 1839, rejoignant l’ « antihistorisme critique » de Kant, Goethe, Schiller récusant l’accumulation des faits historiques. Feuerbach appelle « l’âne de notre temps » celui qui se livre à une étude du passé par haine du présent. La rupture la plus brutale est accomplie par Overbeck et surtout par Nietzsche. Dans la deuxième « Considération inactuelle », celui-ci rejetait les prétentions de l’histoire, inutile et destructrice. L’historisme ne débouchait pour lui que sur un fatras de connaissances, érudites, antiquaires ou monumentales, donnant une vérité inutile et illusoire, pour reprendre les principaux points de sa critique. La pratique historienne, dans ce flot incessant du devenir, étouffait la vie – notamment appliquée à la théologie –, tout en demeurant sans prise sur ce qui restait hors du champ de l’histoire, que cela soit le non-historique ou le supra-historique.
5 À la fin du siècle, alors que les débats ont été vifs pour savoir dans quel style il fallait construire la cathédrale de Cologne (néogothique ou néoromantique), que Leopold Anhalt-Dessau et Louis II de Bavière se lancent dans la construction de châteaux de rêve, que Burckhardt cherche à comprendre où se trouve la jeunesse du monde, ou que Tönnies oppose la notion de communauté, inspirée de l’ordre médiéval, à la société moderne, des critiques se font entendre. D’un côté, tout un courant récuse cette quête et est à la recherche d’un idéal germanique, intemporel, antidémocrate ; de l’autre, W. Dilthey et G. Simmel entendent se libérer de l’historisme et, donc, de la défense du réel donné comme ce qui a eu lieu, qui débouche sur le « culte des monuments ». Droysen insiste sur les conditions dans lesquelles la connaissance historique est établie, pour conclure que l’histoire est une construction intellectuelle : elle est le savoir construit du passé (les lecteurs français ne pourront pas s’empêcher de penser à la formule d’Antoine Prost : « L’histoire, c’est ce que font les historiens »). Cette particularité distingue l’histoire des autres sciences, puisque l’homme qui construit ce savoir est précisément impliqué dans sa propre recherche. La réponse des tenants de l’historisme fut de poser celui-ci comme un élément de méthode dans une recherche de l’histoire universelle, mais cette remise en cause se trouvait en cohérence avec le mouvement général des sciences – Heisenberg ou Einstein introduisant la relation d’incertitude dans les sciences.
6 Après 1918, la crise de conscience historique s’alimente de la chute de l’Empire allemand qui ruine ce qui avaient été les fondements de la construction historienne, comme de la peur des Rouges et de l’effondrement des valeurs. Malgré les efforts de F. Meinecke, élève de Ranke, l’historisme est attaqué de toutes parts. E. Troeltsch, auteur de L’historisme et ses problèmes, cherche à rendre compte des objets historiques en soi ; des philosophes comme Jaspers distinguent la conscience historique (historich) et la conscience de l’histoire (geschichtlich) ; Karl Barth refuse l’historisation de la théologie ; les littérateurs expriment le même malaise, que ce soit Müsil, Hesse ou Döblin. Enfin, c’est l’auteur qu’Œxle met en lumière comme celui qui ouvre la voie la plus prometteuse, Max Weber, dans la conférence La science comme métier et vocation (1917-1919), qui préconise l’autonomie de la science pensée comme « métier et vocation », affirmant la place « régionale » de la science, celle-ci ne pouvant plus avoir la prétention d’apporter des réponses aux questions métaphysiques et morales. L’objet naît de la recherche, produisant un savoir procédant empiriquement par hypothèse. L’histoire scientifique est définie par lui comme recherche, organisée par le savant, par la constitution même de son objet, ce qui permet de la comprendre engagée dans un progrès infini (à l’opposé du progrès cher à l’historisme), si bien que chaque étape est vouée à être dépassée par la suivante. La dernière remise en cause de l’historisme, après 1945, est simplement évoquée ; on regrettera alors que n’ait pas été mise en avant la figure de F. Meinecke qui, précisément à ce moment, fait un retour sur les responsabilités de la pensée allemande dans le livre La catastrophe allemande qui remet en perspective toute sa carrière.
7 C’est l’époque des années 1920, indiscutablement la plus importante par le foisonnement d’inventions épistémologiques, qu’Œxle choisit enfin d’examiner de plus près pour expliquer les conditions de création du livre de jeunesse de Kantorowicz, consacré à Frédéric II. L’ouvrage trouve son origine dans une interrogation collective lancée dans le cercle composé autour du poète Stefan George qui, reprenant à son compte des interrogations nietzschéennes, recherche de nouveaux héros pour rebâtir la société allemande et veut retrouver la vie des idées sous l’accumulation historiciste des faits. Pour cela, il convient de proposer une histoire monumentale, détachée de toute prétention scientifique, qui sera chargée de refonder la société allemande – cela en opposition radicale à Max Weber. Le livre du jeune Kantorowicz répond exactement à ce programme, prenant de court les historiens scientifiques, affirmant un style essayiste, militant, contre le relativisme de l’historisme. L’auteur souligne que, si ce livre relève d’un climat intellectuel qui favorise l’éclosion des thèses nazies, il ne fait pas de Kantorowicz un pré-nazi, puisque tout au contraire ce dernier est un opposant déclaré, qui s’exile pour cette raison. Par la suite, il récusera même son œuvre. Œxle montre ainsi comment les lectures récentes de Kantorowicz ignorent cette dimension et ne peuvent pas rendre compte de la signification de l’œuvre.
8 Dans cette démonstration, Œxle entend restituer la complexité des querelles scientifiques, montrer que les rapports entre les œuvres et leur insertion dans les temps de la création, de la considération, dépendent des problématiques interprétatives de chaque époque. Il insiste également sur l’importance des paradigmes interprétatifs, sur les difficultés que rencontrent les ruptures épistémologiques à être comprises et transmises. Il met en garde contre les lectures trop aplaties des courants historiographiques qui ne tiendraient pas compte des mutations interprétatives et de leurs cours et « recours » imprévisibles. Malgré la perplexité dans laquelle le lecteur se trouve ici et là à retrouver dans les trois premiers articles une démonstration éclatée, il faut louer les éditeurs de cette mise à disposition des lecteurs français d’un des éléments de la réflexion historiographique allemande. Il serait urgent de traduire plus systématiquement d’autres ouvrages de Œxle, mais aussi – indépendamment des conflits d’interprétation – de J. Rüsen, de J. Kocka, des époux Assmann, qui ont composé des œuvres monumentales.
9 Jean-Clément MARTIN.
10 Le livre d’Olivier Millet et Philippe de Robert répond à un projet ambitieux : « Présenter la Bible, son contenu, l’histoire de son texte et de son interprétation comme source de vie culturelle et intellectuelle » (Présentation, p. IX). Cet objectif répond à deux constats : d’une part, dans les sociétés actuelles, la perte d’une culture biblique rend plus difficile la compréhension de l’histoire occidentale au sens large (histoire des idées, de la littérature, de l’art, etc.) ; d’autre part, le maintien et l’omniprésence des références bibliques, par exemple dans les médias, suppose un écho, même vague, chez le récepteur de ces messages. Dans un contexte où le regain d’intérêt des étudiants pour les questions bibliques appelle des réponses structurées et documentées, ce gros manuel, publié dans une collection universitaire, contribuera à leur fournir une formation et des informations solides.
11 L’ouvrage comprend trois parties : 1 / « Le Livre : histoire et forme littéraire de la Bible » ; 2 / « Les cultures du Livre : traditions religieuses bibliques » ; 3 / « L’héritage culturel ». L’accent est mis sur la culture européenne occidentale : il est très peu question des Églises d’Orient, et l’héritage biblique de l’Islam est volontairement laissé de côté par les auteurs, en raison de sa spécificité et d’une nécessaire limitation du propos. Celui-ci est en revanche centré sur les traditions juives et chrétiennes, avec, à partir du XVIe siècle, l’étude des spécificités des Églises catholique et protestante.
12 La présentation du Livre, dans la première partie, commence par le contexte de formation et de rédaction du corpus biblique (Premier et Second Testaments), puis par les problèmes de langues de la Bible, et des traductions élaborées au cours des siècles ; cet exposé, clair et très bien informé, intéressera au premier chef les historiens. Les livres bibliques sont ensuite abordés sous l’aspect du genre (mythes, législation, prophétie, apocalyptique, etc.), avec un résumé des passages les plus célèbres qui suit en général l’ordre des livres, et inclut les écrits intertestamentaires. Ce classement reflète la formation des auteurs, tous deux professeurs de littérature (française pour Olivier Millet, biblique pour Philippe de Robert) ; il permettra néanmoins à tous les lecteurs, et non aux seuls spécialistes de littérature, de replacer dans leur contexte scripturaire ces « morceaux choisis », sélectionnés parmi ceux qui ont eu la plus abondante postérité du point de vue culturel, des récits de création de la Genèse à la vision de la Jérusalem céleste dans l’Apocalypse.
13 La deuxième partie s’attache aux lectures de la Bible, avec deux chapitres consacrés aux traditions d’interprétation, d’abord dans le judaïsme (présentation en particulier de l’exégèse ou midrash et de la Mishna), puis dans le christianisme (théories du sens littéral et des sens spirituels), avec, à partir de la Réforme, des approches différentes pour le protestantisme (valorisation de la lecture de la Bible par les fidèles) et pour le catholicisme de la Contre-Réforme (valorisation de la tradition ecclésiastique et, au contraire, méfiance envers une lecture directe des textes bibliques par les fidèles). Un troisième chapitre présente, dans ces deux religions, les lectures liturgiques des textes, avec récapitulation des extraits lus dans le cadre de chacun des cultes. Il s’agit donc, ici, de la compréhension et des usages religieux du Livre ; ces pages, très denses, relèvent de l’histoire des religions (judaïsme, histoire de l’Église) et seront très utiles aux spécialistes du Moyen Âge ou de l’Époque moderne intéressés par ces questions. Un quatrième chapitre évoque les lectures critiques de la Bible, de la Renaissance à nos jours.
14 La troisième partie, portant sur l’héritage culturel, a sélectionné trois domaines : littérature, arts plastiques et politique. Le chapitre consacré à la littérature explique très précisément la rencontre, conflictuelle, entre la culture de l’Antiquité classique et la réception du texte biblique, qui n’entre pas dans les catégories intellectuelles et esthétiques gréco-romaines, et la postérité de ces tensions dans l’histoire littéraire. Dans le domaine des arts plastiques, les auteurs donnent une rapide présentation de l’iconographie juive, bien vivante malgré l’interdit de la représentation divine, puis de l’iconographie chrétienne, en renvoyant pour plus de détails aux travaux de Louis Réau, à qui ils empruntent un « tableau des principaux personnages et thèmes en rapport direct avec la Bible ». Ils choisissent ensuite trois exemples de représentations d’inspiration biblique : les Bibles illustrées, diffusées dès la fin du Moyen Âge ; la figure de David, investie de significations multiples (musicien, héros, roi, prophète, préfiguration du Christ...) ; l’œuvre de Rembrandt, qui cultive l’ambiguïté dans la détermination des sujets représentés : peintures bibliques, ou peintures modernes et profanes. L’influence biblique dans le domaine politique est évoquée à travers la théorie de la « cité de Dieu » chez saint Augustin et la postérité de ce thème dans la réflexion politique occidentale, les mouvements millénaristes et messianistes, et enfin quelques pages consacrées au sionisme.
15 Le livre est complété par une bibliographie volontairement minimaliste ; les ouvrages consacrés à la Bible sont légion, et les auteurs ont choisi de se limiter à quelques titres récents, qui donneront aux lecteurs intéressés toutes les références complémentaires. Viennent ensuite six cartes et plans, une chronologie allant du IIe millénaire av. J.-C. au règne d’Hadrien (117-138) et à la révolte de Bar Kokhba (132-135), et trois index : thèmes et notions, noms propres, et textes bibliques cités dans l’ouvrage.
16 L’ensemble est d’une grande richesse, très solidement informé, et répond à l’objectif inscrit dans le titre, en donnant un bon aperçu de l’impact culturel de la Bible, qui fut le premier livre imprimé par Gutenberg et reste à ce jour l’ouvrage le plus diffusé dans le monde. Les auteurs abordent à la fois l’histoire des idées, de la littérature, de l’art, et le livre sera utile aussi bien aux étudiants de l’histoire de l’Antiquité intéressés par le judaïsme et la naissance du christianisme qu’aux médiévistes ou modernistes. Le nom de la collection dans laquelle il est édité, « Premier cycle », fait penser qu’il s’adresse aux débutants ; ceux-ci auront peut-être quelque peine à suivre les auteurs dans la diversité des aspects abordés, d’autant plus que certains termes techniques auraient appelé une brève définition (Sanhédrin, p. 35, ou prosélyte, p. 39, pour l’histoire du judaïsme ; parénèse, p. 109, ou doxoloxie, p. 142, pour l’étude des formes littéraires). Cela n’ôte rien aux qualités multiples de cet ouvrage, qui semble indispensable dans toutes les bibliothèques universitaires de lettres et sciences humaines, et trouvera aussi sa place dans celles de nombreux étudiants et historiens.
17 Brigitte LION.
18 La publication des actes de ce colloque interdisciplinaire – qui s’est tenu en Sorbonne et au Sénat en décembre 1996 sous l’égide des Universités de Paris VIII, Paris IV et de l’EHESS –, conviant philologues, historiens, anthropologues et philosophes à débattre de l’actualité de la Grèce ancienne pour « penser » le monde contemporain, regroupe les huit communications qui y furent prononcées, précédées d’une présentation de Maria Daraki (p. 9-11), éditrice du présent volume, et d’une introduction de Jean-Pierre Vernant (p. 13-23). Bien que l’on puisse discuter de la pertinence de certaines remarques visant à rendre compte de l’intérêt d’une telle réflexion à partir de l’expérience grecque d’époque classique – les thèmes de la raison et de la recherche de la Vérité ou du beau et de la sacralité du monde étant en eux-mêmes suffisants pour aborder les problèmes posés dans notre monde contemporain par la quête d’une vaine solidarité nature-société difficile à percevoir, sans qu’il soit nécessaire de superposer aux catégories spécifiques du monde des cités grecques quelques réalités de notre société actuelle, injustice sociale et anomia d’une part, techno-science et travail-corvée, d’autre part... –, il reste qu’une incontestable cohérence se dégage de la lecture de ce livre organisé en trois parties : « Questions d’anthropologie historique » ; « Ordre humain, ordre cosmique » et « Technique, politique, société ». En rappelant ce que furent les axes principaux de sa recherche, J.-P. Vernant donne ainsi une première direction et ouvre la voie aux réflexions de deux anthropologues, Marc Augé (« Une anthropologie des polythéismes est-elle possible ? », p. 25-42) et Philippe Descola (« Illusions et vérité. Dialogue d’un chamane et d’un philosophe », p. 43-60), qui viennent prolonger sa définition de l’anthropologie historique en apportant leurs deux éclairages « décentrés », à propos des polythéismes ou de la recherche de la sagesse, ce que l’on peut nommer le dévoilement des vérités (chamanisme). Ont été regroupées dans un deuxième temps deux interventions autour de la notion de nature en Grèce ancienne ou phusis (André Motté, « De l’idée de nature dans la Grèce antique », p. 61-89, et Gilbert Romeyer-Dherbey, « Art et nature chez les Stoïciens », p. 91-104) et la communication de Marie-Henriette Quet qui donne son titre à cette deuxième partie (« Ordre humain, ordre cosmique. Approche identitaire hellène du siècle des Antonins », p. 105-139) et traite plus particulièrement de la question d’une identité grecque (hellène) au sein de l’ensemble impérial romain du IIe siècle, en partant de l’exemple d’Athènes et de ses rapports avec Rome. La dernière partie peut sembler plus artificielle puisqu’elle regroupe trois contributions assez différentes sous le titre très général de « Technique, politique, société » : l’une évoque très brièvement le problème central du désordre dans les cités grecques à partir des conséquences de la guerre du Péloponnèse à Athènes (Claude Mossé, « Ordre et désordre dans la cité », p. 141-149), tandis que la deuxième aborde la question de l’origine dans une transcription de l’intervention orale de Cornélius Castoriadis qu’il n’a pu reprendre avant sa mort (« L’anthropogonie chez Eschyle et chez Sophocle », p. 151-171) ; enfin, la dernière évoque le débat historiographique qui permet de relier les historiens de la Grèce, l’anthropologie des peuples primitifs et les orientalistes autour de la notion de petite société autonome (Maria Daraki, « La cité grecque et la micro-société en tant que système », p. 173-190). Regrettons qu’aucun index ne permette d’utiliser ce petit volume comme un ouvrage de référence, ce qui est plus particulièrement dommageable pour les analyses suivies des sources que proposent plusieurs communications. Par ailleurs, la présentation matérielle de l’ouvrage est dans l’ensemble satisfaisante, même si l’on peut déplorer certains effets de la composition par ordinateur, par exemple des termes grecs qui n’ont pas été transcrits dans la bonne police de caractères (p. 76, n. 15 et 16).
19 Nous allons nous contenter d’attirer l’attention sur quelques points que notre lecture de ces différentes interventions a privilégiés de manière très subjective. Il faut tout d’abord redire combien furent nombreux et décisifs les apports de ce que l’on a nommé l’École de Paris – et, en particulier, Gernet et Vernant. Augé comme Descola se placent dans cette perspective pour faire montre de l’intérêt de ces sociétés « autres », que sont par exemple l’Afrique ou le Brésil (Togo, golfe du Bénin ou bien Haute-Amazonie), qu’ils ont étudiées. C’est dans cette perspective que sont d’une part dressés l’inventaire des dieux, des croyances et de la rationalité et les rapports entre religion et récit-fiction, et d’autre part les conceptions diverses du sacré et les relations entre philosophes et chamanes. Ainsi sont mises en valeur les diverses filiations : entre l’ethnologie, l’Occident ou Hérodote (que dire des liens entre paganisme, polythéisme et fétichisme dans une première anthropologie coloniale ?, p. 26), entre le questionnement grec des dieux, idoles, mythes, croyances, espaces, cultures et politiques et le mode d’emploi des dieux africains ou la logique des rituels. Les conclusions de ces deux itinéraires de recherche sont fécondes mais discutables : que penser de cette perte actuelle de la pluralité au profit d’une « culture quotidienne de l’immanence » jugée plus paresseuse ou totalitaire (Augé, p. 42) ou bien de ce cosmocentrisme amérindien confronté à l’anthropocentrisme des sophistes préfigurant le dualisme moderne (Descola, p. 58) ? En soulignant la sacralisation et la divinisation de la nature dans la religion grecque et la philosophie (Motté, p. 88), puis en rappelant la conception stoïcienne de la nature comme œuvre d’art (identification de la phusis et de la technè, Romeyer-Derbhey, passim),nous nous trouvons également face à la conception du philosophe antique, ce sage détenteur d’un savoir participant d’un mode de vie qui le place d’emblée au cœur de toute une série de réconciliations, bien au-delà d’une lecture nietzschéenne des rapports entre art, nature, artiste et création (p. 103). Quant aux relations entre les « intellectuels » hellènes et le pouvoir romain au cours du siècle des Antonins (Quet, passim),elles peuvent être en plusieurs points nuancées et suscitent en tout cas une réflexion bienvenue concernant un aspect central du fonctionnement concret de l’Empire romain. On peut désormais se reporter aux études réunies par Simon Goldhill, Being Greek under Rome, pour prendre la mesure de la pluralité des attitudes et discours et prolonger l’enquête, ce que P. Veyne avait déjà abordé dans plusieurs articles tendant à nuancer la vision d’une Rome accomplissant le destin des cités grecques avec l’approbation de ses rhéteurs et sophistes (p. 106, 133, les liens de causalité chez Aristide entre beauté, agréments et plaisirs et ordre établi par Rome). De la sorte, il est significatif de relever que le continuum idéal des temps mythiques à l’époque romaine, pour Aelius Aristide ou bien Philostrate, fait en général l’impasse sur ce que nous nommons l’époque hellénistique et son renouvellement des approches du politique (p. 107, à propos d’Athènes). On peut enfin contester l’idée d’une utilisation des mystères d’Éleusis dans le cadre d’une lutte contre le christianisme sous les Antonins, approche réductrice qui ne fait que renouveler l’interprétation de Renan à propos des cultes orientaux (Mithra), dernier rempart contre le christianisme (p. 120). Il serait en définitive intéressant de développer le contenu d’une formule un peu abrupte qui entraîne pour toute période de l’histoire de nombreuses interrogations : « l’idéologie du consensus, incontestable négation du politique » (Mossé, p. 147). Peut-être une des meilleures réponses nous est-elle fournie par les belles pages consacrées par Castoriadis à l’Antigone de Sophocle (p. 160-161) qui met en perspective, tout comme Anouilh vingt-cinq siècles plus tard, ce tissage qui transcende le politique et le religieux vers un territoire du sublime, l’homme hupsipolis, qui marche vers le bien parce qu’ « il tisse ensemble les lois de sa ville, de sa terre, de la communauté politique de ses ancêtres, avec le dikè theon, avec la justice des dieux ou la justice due aux dieux, ou la justice jurée des dieux ».
20 Stéphane BENOIST.
21 Les travaux sur la Macédoine à l’époque de Philippe II, revivifiés depuis une vingtaine d’années par les découvertes épigraphiques et l’extraordinaire trouvaille des tombes royales de Vergina, sont particulièrement nombreux (on pense surtout à ceux de M. Hatzopoulos) et le temps des synthèses est peut-être arrivé. Synthèses partielles, sans doute, en attendant des conclusions plus affermies sur les tombes de Vergina (la principale est-elle bien celle de Philippe II ? Doit-on en accepter une interprétation dionysiaque ?) mais utiles pour le lecteur non spécialiste de la Grèce classique. Après la biographie rédigée en 1994 par celui qui fut et reste le maître des études macédoniennes jusqu’à sa mort en 2001, Nicholas Hammond, les Éditions Fayard proposent, sous la plume de J.-N. Corvisier, le premier travail d’envergure en français depuis près d’un demi-siècle. Une telle entreprise valait-elle d’être engagée ? À la lecture de cet ouvrage, la réponse est oui.
22 Philippe II a laissé peu de bons souvenirs dans les textes anciens, mais, comme la majorité de ces derniers proviennent du corpus rhétorique athénien ou dérivent de lui, l’on ne s’étonnera pas que domine une image détestable du personnage : souverain à peine hellénisé, brute avinée et esclave de ses sens, politique sournois maniant à tour de bras la corruption, que n’a-t-on pas dit dès l’Antiquité sur Philippe II ? Tandis que l’historiographie française, de Glotz à Cloché, s’est acharnée à voir en lui le pire ennemi de la cause hellénique, des historiens anglais, dès les années 1970, ont mis en avant les qualités politiques du roi. C’est dans cette perspective que s’inscrit J.-N. C., avec une distance critique de bon aloi vis-à-vis des sources athéniennes qui avaient de bonnes raisons de ne pas aimer le souverain.
23 Passons rapidement sur quelques imperfections de forme qui auraient pu être évitées, comme l’alternance curieuse d’orthographes différentes pour des mêmes personnages (Artabase/Artabaze, Euthycrate/Euthycratès, Kersébleptès/Chersébleptès) ou lieux (Crénidès/Krénidès), qui risquent de donner au lecteur profane l’illusion qu’il s’agit de personnes ou villes différentes, ou des imprécisions chronologiques, comme le développement sur l’ « affaire d’Halonnèse » opposant Philippe aux Athéniens, qui laisse l’impression que le différend est contemporain de la Paix de Philocratès (p. 147). Le plan de l’ouvrage pourra surprendre. Après un chapitre introductif présentant un résumé chronologique des 23 années de règne, puis un second proposant un tableau, peu novateur mais bien mené, de la Macédoine à son avènement, l’auteur a choisi d’organiser sa démarche autour de thèmes (le stratège, le diplomate, l’organisation de la Macédoine, l’unification de la Grèce sous son contrôle...). Un tel découpage a certes l’inconvénient d’inévitables redites (les événements de la troisième guerre sacrée apparaissent ainsi dans quatre chapitres différents) mais a le réel avantage de donner au lecteur une analyse de la démarche du roi sans doute meilleure, dans le cas de Philippe, que ne l’aurait fait une biographie purement linéaire.
24 Si tant est qu’il soit possible d’approcher la vérité de l’image d’un tel personnage, J.-N. C. a fait l’effort qui s’imposait pour y parvenir. Il montre avec nuance et clarté que, loin d’avoir eu comme seul souci l’affaiblissement d’Athènes, Philippe II était avant tout un Macédonien, sensible en priorité aux nécessités géopolitiques du royaume et par conséquent préoccupé d’abord par les difficiles relations avec les turbulents voisins septentrionaux de la Macédoine, Thraces et Illyriens. La dimension d’un politique hors pair, déjà mise en valeur par les historiens anglo-saxons, a, à juste titre, la préférence de l’auteur, et finalement, même si les qualités militaires et diplomatiques de Philippe sont traitées en deux chapitres différents, on devine bien que, dans la pensée de l’auteur, les deux aspects sont indissociablement liés. Quant à la domination qu’il a mise en place sur la Grèce, elle empruntait des voies similaires à celles d’Athènes et de Sparte quelques décennies plus tôt et Philippe est en cela l’héritier des pratiques diplomatiques grecques. Stratège hors pair, diplomate avisé et fin politique, Philippe II a conquis sinon l’admiration, du moins la sympathie de l’auteur. Et il la fait partager au lecteur.
25 Patrice BRUN.
26 Les Antiquités romaines de Denys d’Halicarnasse, dans la partie de l’œuvre qui nous est parvenue par la tradition directe, s’interrompent, au livre XI, en 440 av. J.-C. Aucun événement vraiment important ne marque cette fin du texte de l’historien augustéen dans l’état où nous le possédons : la situation actuelle du texte résulte des simples aléas de la transmission manuscrite. Mais l’ouvrage continuait ensuite jusqu’au livre XX, jusqu’au début de la première guerre punique, moment auquel l’auteur avait choisi d’interrompre son enquête, son histoire se terminant ainsi là où commençait celle de Polybe. Pour cette partie, nous n’avons que les ressources de la tradition indirecte et en sommes réduits à nous faire une idée de l’œuvre d’après les fragments qui en ont subsisté. Denys d’Halicarnasse se trouve donc dans une situation relativement courante pour des auteurs antiques : pour citer le cas de son contemporain Tite-Live, on sait que les Ab Vrbe condita libri ont disparu après le livre 45 – et, par ailleurs, nous manquent pour la deuxième décade –, si bien que, pour une œuvre qui comptait 142 livres, il nous faut nous contenter de moins d’un tiers du total, que ne suppléent que très imparfaitement les quelques citations ou allusions qu’ont pu faire d’autres auteurs.
27 Si nous évoquons Tite-Live, c’est parce que la situation des parties perdues de l’ouvrage de l’historien grec de Rome est à la fois pire et meilleure. Elle est pire parce que, pour l’historien padouan, nous possédons les periochae, qui nous donnent au moins le sommaire des livres disparus, ce qui manque totalement pour Denys : l’abrégé que l’auteur lui-même semble avoir fait de son œuvre ne nous est lui-même plus connu que par deux références, et les deux manuscrits de la bibliothèque ambrosienne qui présentent des extraits de l’œuvre ne sont pas un résumé, mais un rassemblement de morceaux choisis. Inversement, la situation est bien meilleure que celle de Tite-Live par cela : alors que les citations directes de l’historien latin dont nous disposons pour les livres perdus sont rarissimes, nous possédons de nombreux extraits – assez fidèles à l’original – du texte même des Antiquités romaines. Ceux-ci sont dus à la compilation commandée par l’empereur byzantin Constantin VII Porphyrogénète et réalisée entre 945 et 959. En tant que telle, cette œuvre a largement disparu : sur les 53 livres thématiques qui la composaient, en gros, seuls cinq ont été conservés. Mais c’est néanmoins par cet intermédiaire, fruit de l’érudition byzantine, que d’assez nombreux passages des livres disparus de Denys ont été préservés : les auteurs de la compilation avaient recopié les extraits des œuvres des historiens grecs qui se rapportaient au sujet des recueils, et ainsi les traités des Ambassades, des Vertus et des vices, des Complots sont les sources essentielles de nos connaissances sur les livres disparus de Denys.
28 Sylvie Pittia et ses collaborateurs de l’Université d’Aix-Marseille I, Emmanuelle Caire, Sophie Collin-Bouffier, Paul Corbier, Sandrine Crouzet, Xavier Lafon, Renaud Robert ont choisi de nous présenter, dans la collection « Fragments » des Belles Lettres, une édition de ces parties disparues de l’œuvre historique de Denys, avec le texte grec, la traduction, d’abondantes notes, une très pratique chronologie mettant en regard les fragments de Denys avec ce qu’offrent d’autres auteurs (notamment Tite-Live, mais dont il faut rappeler que la tradition directe s’interrompt à la fin du livre X, en 293 av. J.-C.), une riche bibliographie et, pour commencer, une longue introduction (p. 11 à 89) où sont très bien posés tous les problèmes que posent ces fragments d’un genre particulier. Et c’est un des mérites de ce travail, longuement mené en commun par les membres de ce groupe, que de cerner cette particularité et de dégager le sens de la compilation constantinienne, sans lequel on ne peut comprendre l’état de la tradition. Rappelons par exemple que, si quelques passages nous sont parvenus sur le déroulement de cet épisode capital de l’histoire de Rome qu’a été la capitulation des Fourches Caudines en 322 av. J.-C., rien ne nous est parvenu qui montre comment Denys présentait la question capitale du refus immédiat prêté par la tradition au Sénat et au peuple de ratifier l’accord ; de l’œuvre si importante d’Appius Claudius Caecus durant sa censure de 312 av. J.-C. ne nous est restée qu’une très brève allusion au fait qu’il était aveugle, référée à une faute religieuse non précisée (qui concerne en fait l’appel à des esclaves publics pour le culte de l’Ara Maxima) ; ou encore rien n’évoque, dans ce dont nous disposons, la bataille de Sentinum, en 295 av. J.-C., cruciale pour la position de Rome en Italie, puisqu’elle y a défait ses adversaires du Nord aussi bien que du Sud coalisés contre elle. Les auteurs du livre rendent parfaitement compte de l’esprit dans lequel les réalisateurs de ces extraits byzantins ont travaillé : ils voulaient rassembler, à travers les historiens de Rome beaucoup plus que ceux du monde de l’indépendance grecque, ce qui permettait à cette Rome d’Orient qui subsistait à Byzance de recueillir son héritage spirituel, en fournissant les exempla appropriés à toute situation. L’optique était celle de moralistes, non d’historiens véritables.
29 Ce matériel, peut-être historiquement décevant pour cette raison, est au moins traité dans ces pages avec toute la rigueur possible. Les notes font le point sur tous les problèmes abordés, et l’on admirera la manière dont une question aussi embrouillée que celle de la legio Campana de Rhégion, sur laquelle portent plusieurs fragments du livre XX, est clarifiée. Sur certains détails, bien sûr, nous ne partagerions pas les choix des auteurs du livre. Il nous paraît impossible de tirer de la mention de « la phalange samnite armée de boucliers longs » en 20C pour la bataille d’Ausculum en 279 av. J.-C. qu’à cette date l’historien « attribue aux seuls Samnites l’usage du bouclier long » (p. 423) ; cette précision distingue les Samnites des autres contingents de l’armée de Pyrrhus et n’indique rien sur l’argument des Romains ; pour ceux-ci, en revanche, le fragment 14K, tiré d’un discours mis dans la bouche de Camille, évoque bien, pour la date de 367 av. J.-C., un armement à base de pilum et scutum, ce qui peut être éventuellement mis en relation avec la tradition livienne sur le rôle de Camille dans l’évolution de l’armée romaine. L’allusion, dans la version d’Appien, Celt., 10, du duel de Valerius Corvus et du Gaulois, évoquée p. 164, à un autre combat singulier se réfère à l’histoire antérieure de Manlius Torquatus plutôt qu’à un combat précédent des mêmes adversaires. Quelques petites coquilles : p. 70, le prince étrusque de l’affaire de Chiusi, qui provoque l’arrivée des Gaulois, est Arruns ; p. 405, le dieu de la guerre des Mamertins est bien évidemment Mamers, non Mamercos. Sur un point plus général, nous ne sommes pas convaincu du bien-fondé de la remise en cause de la chronologie de la deuxième guerre samnite, proposée par M. Sordi et reprise plus récemment par G. Tirpo et G. Urso. Mais ces remarques portent sur des points secondaires : nous voudrions avant tout souligner l’apport remarquable que représente ce livre, qui permettra désormais d’utiliser comme ils le méritent ces restes des livres perdus de Denys. Qu’il nous soit seulement permis de regretter que l’étude commence au livre XIV et ne comprenne pas les fragments des livres XII et XIII, avec la prise de Véies suivie de la (prétendue) quasi-destruction de Rome par les Gaulois et la renaissance de la Ville sous l’égide du second fondateur Camille, ce qui prive le lecteur d’une information aussi bien faite sur ces années cruciales pour l’Urbs et sur la vision qu’en avait Denys.
30 Dominique BRIQUEL.
31 Cet ouvrage représente la première incursion de l’auteur, sigillographe bien connue, dans le difficile domaine de l’hagiographie du 2e iconoclasme (815-843), où elle reprend le dossier de Michel Syncelle et des 2 Graptoi. Le problème de départ est simple : la Vie de Michel fait des Graptoi ses élèves et donne une chronologie sûrement fausse sur certains points, tandis que les textes sur les Graptoi, avares de chronologie, ignorent Michel. Deux possibilités : soit avec Vailhé (1901) on pense que la V. Michel a en gros raison sur le fond malgré ses erreurs de date, soit avec Dobschütz (1909) on pense que la V. Michel dit n’importe quoi et que le lien entre eux tient seulement à l’origine commune, la Palestine. Difficile d’innover ! Pourtant C. Sode le tente courageusement avec la méthode de son maître P. Speck : reprendre à zéro tous les documents, y compris occidentaux et orientaux, avec une érudition méritoire, et questionner toutes les interprétations antérieures ; mettre en doute la transmission matérielle des sources dans le détail. Les principes sont d’excellente méthode, leur exécution l’est moins : cela conduit insensiblement à privilégier tout ce qui prend le contre-pied du consensus antérieur, même lorsque les sources ne le permettent guère.
32 Dans le cas présent, deux ouvrages récents permettent de dépasser les apories du début du XXe siècle : l’édition de l’Enkomion de Théodore Graptos par Featherstone (1980) et surtout l’édition Auzépy de la Vie d’Étienne le Jeune (1997), avec dans l’apparat les parallèles de ce texte écrit vers 807. Le consensus tendait à poser que les sources sur les Graptoi (y compris l’Enkomion) reposaient sur la V. Michel ; la comparaison avec le nouvel apparat de la V. d’Ét. le Jeune montre que ce modèle commun explique la plupart des rapprochements. Or, c’est essentiel pour la chronologie : si l’Enkomion écrit par Théophane de Nicée vers 880 ne copie pas la V. Michel, celle-ci peut être écrite à cette époque ou plus tard. Comme, de plus, la querelle du Filioque décrite dans cette V. Michel n’implique pas Jérusalem – car Callahan (1992) prouve que la célèbre lettre des Bénédictins du Mont des Oliviers est un faux du XIe s. –, on peut soutenir qu’elle a été écrite à l’époque de Photius au plus tôt, lorsque ce conflit a éclaté, pour légitimer les positions byzantines. Dans ce cas, la V. Michel est un faux « tardif » sans valeur historique (le passage final sur les témoins est, de fait, copié sur la V. d’Ét. le Jeune) : c’est la thèse de C. Sode.
33 Mais cette thèse, prudente dans sa formulation finale décevante (tous ces documents hagiographiques n’auraient aucune valeur historique), repose souvent sur des paralogismes. Passons sur le mode d’écriture, très « Speck », où le suivi pointilleux des sources embrouille le lecteur le plus patient. Toutes les argumentations de C. Sode sur la date de la V. Michel contournent le fait majeur relevé par I. Sevcenko : Michel III y est cité comme un empereur parfait et vivant, et nous sommes donc avant son assassinat en 867 (en revanche, la mention du patriarche Jean le Grammairien que Sevcenko croyait avoir identifiée est de fait éliminée par le parallèle avec la V. d’Ét. le Jeune) ; aucune datation de la Vie ne peut éviter ce point. L’Enkomion a-t-il utilisé la V. Michel ? Plusieurs parallèles relevés par Featherstone s’évanouissent dès que la V. d’Ét. le Jeune intervient comme modèle commun, mais certains restent – sans compter la mention d’une œuvre « Kynolykos » de Théodore Graptos attestée seulement par la V. Michel et la Vie métaphrastique des Graptoi ! Ce dernier texte est en effet très proche de la V. Michel, en particulier par la copie explicite d’une lettre des Graptoi à Jean de Cyzique où ils relatent leur supplice décrété par l’empereur Théophile – texte implicite dans la V. Michel. Tous les auteurs y ont reconnu un document rarissime de première main ; C. Sode veut y voir un document sur des criminels de droit commun sur lesquels on aurait ensuite plaqué la mention des Graptoi (les connaisseurs auront reconnu la méthode Speck de supposer des manipulations infinies des documents). C’est à peu près aussi vraisemblable que de supposer qu’une autobiographie de Mandrin aurait servi de modèle à des « actes » des prêtres victimes des massacres de septembre 1792 aux Carmes : quand les hagiographes ne savent rien d’un martyre, ils se contentent unanimement de recourir au modèle des « Passions épiques » défini par H. Delehaye et ne vont pas imiter des chroniques judiciaires. La méthode philologique surprend parfois : la contradiction linguistique supposée p. 189 s’évanouit dès que l’on considère (comme tout le monde jusqu’ici) to ektethen comme COD de legontes.
34 Que reste-t-il d’établi par ce livre ? L’explication du départ de Michel pour Constantinople par un pèlerinage (tirée de Péri, 1971) est au moins aussi peu démontrée que les explications précédentes, alors que c’est le problème clé de cette source : un syncelle ne fait pas de tourisme quand son patriarcat est en crise. La V. Michel emprunte largement à la V. d’Ét. le Jeune – mais c’est l’édition Auzépy qui l’a démontré, et cela n’implique pas absolument que la V. Michel soit sans fondement (tous les hagiographes utilisent un modèle scripturaire ou hagiographique, et nous servent pourtant de source). À la suite de Callahan, C. Sode montre bien que la querelle initiale du Filioque se passait à Rome et non à Jérusalem, et surtout que les sources byzantines ultérieures l’ont compris ainsi ; mais la V. Michel ne paraissait dire autre chose que par rapprochement avec la fausse lettre des Bénédictins, et n’est donc pas invalidée. Elle confirme encore que seule la V. Michel (et aucune autre source byzantine) le met en rapport avec les Graptoi, et pourrait bien le faire dans l’intérêt du monastère de Chôra – mais nous le savions déjà. Le problème est que cette probabilité ne vaut pas démonstration : de la fragilité du lien entre Michel et les Graptoi dans les sources, C. Sode (p. 161) déduit qu’il n’y a sûrement eu aucun lien entre eux. Mais, en bonne logique, que A ne soit pas démontré n’implique pas que non-A est vrai : l’érudition considérable déployée dans ce livre ne représente pas de progrès décisif, faute de méthode. Le schéma Vailhé (1901) (déjà très nuancé) attend encore, un siècle après, qu’on le réfute vraiment, bien que le schéma Dobschütz reste aussi très séduisant !
35 Vincent DEROCHE.
36 Encore aujourd’hui, les livres traitant des pays de l’Europe du Centre-Est au Moyen Âge écrits dans l’une des grandes langues académiques sont relativement rares ; de manière générale, cette région, qu’il est fort commode de voir comme un « entre-deux » – l’Europe « médiane » –, se perd entre l’Occident latin et Byzance ou le « Commonwealth » orthodoxe. Le non-spécialiste, s’il s’intéresse à cette région, bute souvent sur l’insuffisante intégration des historiographies nationales dans les grandes problématiques historiques récentes. Il n’y a pas lieu d’analyser ici les raisons de ce constat, parmi lesquelles on évoquera en premier lieu les problèmes de la langue et le décalage du développement des sciences sociales dans les pays postsocialistes ; le résultat en est une vision flottante, schématique et partielle de l’histoire de l’Europe du Centre-Est aux yeux de l’Occident. C’est précisément ce genre d’obscurité que contribue à éclairer le remarquable livre de Nora Berend (deux autres ouvrages récents dont la contribution va dans le même sens : Klaniczay, Engel). Son titre même inscrit l’étude dans l’historiographie contemporaine au croisement de deux grandes interrogations qui ancrent solidement l’histoire du royaume de Hongrie médiévale dans des ports familiers aux médiévistes occidentaux : la problématique de la frontière et celle de la vision et du traitement de l’altérité.
37 L’ouvrage est une étude de cas sur la situation des minorités religieuses et ethniques dans un pays particulier de la Chrétienté latine, la Hongrie, qui se trouve à la charnière de trois mondes – la Chrétienté occidentale, l’univers orthodoxe et le monde païen des steppes – et que l’auteur caractérise pour cette raison comme une « société de frontière ». Le livre compare le devenir de trois groupes non chrétiens (juifs, musulmans et Comans), dans la Hongrie médiévale, à partir de l’an mil, date de la christianisation, jusqu’à la fin du XIIIe siècle, qui clôt la période de coexistence. En décrivant ainsi son objet, l’auteur affronte plusieurs difficultés à la fois : son parti pris comparatiste l’amène à examiner successivement la situation politique et sociale, économique ou religieuse de chacun des trois groupes. L’analyse, menée avec une érudition solide, s’appuie sur les documents les plus divers, allant des sources textuelles à l’archéologie et à l’iconographie, en passant par l’étude toponymique et onomastique, dont l’auteur compare systématiquement l’apport pour présenter, sur chaque grande question abordée comme sur chaque point de détail, l’état de la question en proposant toujours une approche nouvelle.
38 Nora Berend définit dans ses deux premiers chapitres les termes de son étude. Pour décrire la Hongrie comme société de frontière, elle part de l’examen de l’historiographie récente autour de la notion de frontière, souvent utilisée comme un concept explicatif d’un certain type de société (militarisée, conquérante ou tolérante) ou d’une intensité d’échanges (culturels, religieux ou matériels) ; ici, la spécificité d’une situation de frontière est envisagée comme une hypothèse à prouver. Des exemples variés hongrois et européens servent à montrer que, contrairement aux idées reçues, différents types de frontières, tant linéaires, de type « moderne », que zonales, comme les « marches » carolingiennes, coexistaient à la période étudiée. L’auteur note un contraste entre la frontière occidentale du pays, stable et linéaire, qui émerge assez vite, et le front oriental où, face à Rus, aux Comans et Bulgares, les frontières se sont fixées très tard. La partie orientale du pays est ainsi constituée de régions de larges marges, les indagines regni (gyepü, en hongrois) organisées en territoires séparés, avec des comtes spéciaux, les ispàns. Lieux de contrôle et de défense qui ont leurs caractéristiques juridiques et administratives propres, les frontières se présentent également à l’historien comme des lieux d’interaction, qu’elles soient pacifiques ou non. C’est ainsi que la Hongrie, située sur une frontière orientale de la Chrétienté, s’est trouvée dès sa conversion exposée aux nomades des steppes, l’expérience de la frontière était avant tout défensive, même si elle favorisait également des échanges culturels bien plus profonds et lents.
39 Le chapitre 2 tente de cerner les trois groupes non chrétiens de la Hongrie dans leur relation aux chrétiens hongrois. La définition sociale et territoriale de la Christianitas a permis de distinguer ceux qui n’en étaient pas membres, soit parce qu’ils n’obéissaient pas à l’Église, soit parce qu’ils appartenaient à une religion différente. L’auteur justifie ici son choix des trois groupes qu’elle étudie dans le contexte hongrois. Au-delà de la différence d’attitude envers les deux religions du Livre d’un côté et les païens de l’autre, du point de vue des chrétiens, l’auteur rappelle les changements du contexte européen et la variété des interactions et contacts, de la cohabitation ibérique à la conquête et à la conversion du Nord-Est européen, et à l’expérience de la Croisade. Exemple représentatif de l’intégration païenne en Hongrie, qui a cristallisé un ensemble de questions concernant les relations des Hongrois et des non-chrétiens, le choix d’étudier les Comans a poussé l’auteur à mettre un accent peut-être trop net tout au long du livre sur le XIIIe siècle où les Comans sont apparus en Hongrie, au détriment des deux siècles précédents.
40 Les chapitres 3 et 4 examinent les différentes modalités d’intégration – la situation légale, sociale et économique – des trois minorités dans la société hongroise. La situation légale des communautés – droits et privilèges, d’un côté ; autonomie interne, de l’autre – est comparée à celle des chrétiens. Nora Berend montre ici que la situation privilégiée des juifs et des musulmans n’est pas le signe d’une « faveur » envers ces groupes, comme les papes de l’époque ou l’historiographie ultérieure avaient tendance à la comprendre, mais le résultat du fait qu’en Hongrie existaient de nombreux groupes aux statuts particuliers, dotés de leurs propres privilèges. L’examen successif et systématique des rôles joués par les trois peuples fournit à l’auteur des arguments convaincants pour montrer que les non-chrétiens n’étaient pas marginalisés dans la Hongrie médiévale ; il n’était pas question, à leur égard, de « tolérance », nécessaire pour des raisons économiques ou politiques. Ils remplissaient des rôles particuliers – celui d’agents royaux auprès du Trésor, ou des fonctions militaires, ou encore de marchand-banquier – qui leur étaient disponibles, sans qu’ils fussent dans une situation de monopole de compétence ou dans une position de force. Ils étaient pleinement intégrés dans la société, même s’il y avait des limites à cette intégration : ils pouvaient occuper des places sociales ou économiques assez diverses, et le pouvoir royal dans sa construction s’appuyait volontiers sur eux. De ce fait, l’auteur propose deux explications. L’une est géopolitique : cette situation se distingue du prototype de la situation du juif ou du païen en Occident, mais ressemble au contraire à celles d’autres sociétés de frontière contemporaines qui sont évoquées en miroir ; l’autre est structurelle, qui propose de voir la société hongroise encore largement cellulaire, dans laquelle les principes d’intégration hiérarchique prennent seulement graduellement de l’importance, et qui est constituée de groupes qui disposaient tous de leurs propres statuts et privilèges. Le statut légal des non-chrétiens renvoie alors au statut des hospites dans les sources ; les cadres légaux où ils s’intégraient étaient les mêmes que pour les chrétiens. Cette explication permet de voir la société hongroise médiévale comme une société qui n’est pas encore pleine, comme l’était celle d’Occident dans la seconde moitié du XIIIe siècle : outre le besoin, il y avait de la placestructurelle, et souvent aussi de l’espace, pour accueillir ces particularités. Ce surcroît d’espace et de place sociale s’explique par la position frontalière du pays dans la Chrétienté, de sorte que les deux explications forment un argument cohérent.
41 Les trois derniers chapitres examinent l’évolution de la situation de ces groupes, d’abord à la lumière des confrontations entre volonté ecclésiale normative et intérêts locaux, à travers l’examen des conflits entre rois hongrois et papauté (chap. 5) ; ensuite, en analysant les transformations de leur perception (chap. 6) et de leur position dans la société hongroise (chap. 7) pendant les siècles concernés. C’est l’attitude normative de l’Église qui a infléchi, à la longue, l’évolution de la situation des trois groupes non chrétiens, comparé aux groupes chrétiens. Pour la papauté, dont les interventions sont devenues de plus en plus fermes, seule l’intégration à travers la séparation ou la conversion était acceptable au XIIIe siècle. Bien que certaines controverses étudiées se retrouvent d’un bout à l’autre de l’Occident médiéval, c’est dans la discussion du rôle des non-chrétiens dans le pays entre le roi de Hongrie et les papes que l’auteur dessine le développement d’une situation et d’une identité de frontière dans le cas de la Hongrie médiévale, qui détermine la place des non-chrétiens. Ces conflits se sont développés en particulier au XIIIe siècle, en trois étapes. La première phase s’inscrit dans un contexte européen, visant à séparer les non-chrétiens par l’imposition de signes distinctifs et leur exclusion de certaines positions sociales ; malgré la légation de Jacques de Pecorara, l’attaque est demeurée inefficace. La seconde étape se dessine autour de l’invasion mongole de 1241-1242. C’est alors qu’émerge « l’idéologie de frontière » utilisée par le roi Béla IV face au pape, dans les échanges concernant le rôle de la Hongrie sur la frontière de la Chrétienté, et celui accordé par les rois de Hongrie aux Comans, nouveaux venus des steppes. L’invasion mongole a souligné la fragilité de la position du pays et la nécessité de composer avec les voisins des steppes comme les Comans qui ont alors demandé l’asile au roi hongrois. Elle a permis de construire, par là même, une idéologie royale durable, fondée sur la notion de Chrétienté territoriale dont les frontières orientales devaient être défendues par les pouvoirs laïcs locaux, qui légitimaient dès lors le maintien d’un statut spécial des minorités, et la demande de concessions variées de la part de l’Église. Enfin, la troisième étape, autour du règne très controversé du roi Ladislas IV appelé « le Coman », survint dans les vingt dernières années du siècle, une période d’anarchie politique en Hongrie ; elle est intéressante à cause de l’intégration et de l’interprétation des éléments de la culture steppique dans la construction d’une identité hongroise en cours. L’auteur discute aussi bien l’interprétation du règne que le processus d’intégration de ces éléments à la lumière de l’historiographie. Contrairement aux attitudes traditionnelles qui cherchent diverses explications à la « politique de tolérance » du roi envers les païens, l’auteur déplace la question et propose d’expliquer les attitudes royales face aux non-chrétiens comme une manière de construire le pouvoir royal, utilisée tant dans les conflits d’intérêts internes au royaume que dans les luttes pour la souveraineté.
42 Le chapitre 6 analyse les attitudes des chrétiens face aux non-chrétiens. Après les catégories descriptives, l’auteur étudie la méfiance et les peurs quotidiennes des chrétiens ainsi que l’hostilité ecclésiastique, qui ne touchaient pas que les Comans. La présence et la situation des non-chrétiens ont engendré des opinions négatives concernant le pays en dehors de la Hongrie. La relation intime des Hongrois et des païens des steppes, représentés alors par les Comans, a été incorporée dans le mythe d’origine des Hongrois, dès la Gesta Hungarorum de Simon de Kéza à la fin du XIIIe siècle, qui fait des Huns d’Attila les ancêtres illustres des Hongrois. Cet épisode décisif et souvent discuté de la construction de l’identité hongroise est compris par l’auteur, qui suit ici Jenö Szücs, comme une manière d’épouser le modèle littéraire occidental en faisant des Huns l’équivalent des Troyens, plutôt qu’un signe de « barbarisme ».
43 Enfin, l’auteur analyse les efforts missionnaires vers les non-chrétiens pour montrer la différence entre l’attitude face aux Comans, dont la conversion avait un intérêt politique certain pour les rois, et les musulmans et juifs, face auxquels l’Église employait plutôt la police traditionnelle de l’isolement et de l’exclusion. C’est avant tout l’ambivalence des attitudes face à ce peuple dangereux qui ressort du traitement des Comans, cet ennemi potentiel qui fascinait et en même temps incarnait le type du nomade oriental, ancêtre des Hongrois. Le chapitre 7 analyse, pour finir, la vie et le devenir des communautés non chrétiennes, surtout à la lumière de la politique ecclésiastique qui visait à séparer juifs et musulmans, et à intégrer par la conversion les Comans. Le résultat fut la réduction générale du rôle de ces minorités et même de leurs groupes, atteinte à travers la disparition des musulmans, l’expulsion des juifs au XIVe siècle qui n’a pas empêché leur rapide retour, enfin la lente mais totale intégration sociale et religieuse des Comans par la conversion.
44 Érudit et intellectuellement stimulant, l’ouvrage de Nora Berend est important et original à bien des égards. S’il intègre l’histoire de la Hongrie médiévale dans les grandes problématiques occidentales, il présente autant de points de vue nouveaux sur des grandes questions controversées de l’histoire hongroise, comme le rôle et la signification du règne de Ladislas le Coman, le sens de la plainte de Béla IV sur la position de la Hongrie dans la Chrétienté, ou encore les « lois comanes » de 1279 dont Nora Berend démontre que la seconde est un faux fabriqué au XVIIIe siècle. La thèse centrale de l’ouvrage est aussi originale : décrire la Hongrie comme une société à la frontière de la Chrétienté en conséquence de sa situation géopolitique, montrer que cette position frontalière présentait bien des avantages, dans les relations entre chrétiens et non-chrétiens comme lors de la fabrication d’une idéologie royale, d’une autonomie et d’une identité nationale, tranche de manière radicale avec la vision traditionnelle qui veut voir dans le grand royaume de Hongrie du Moyen Âge un pays entièrement intégré à la Chrétienté jusqu’à la série de catastrophes historiques dont elle aurait été victime et qui l’auraient poussé aux marges – catastrophes dont l’invasion mongole n’aurait été que la première, et la bataille de Mohàcs de 1526, livrant le pays aux Turcs, certainement la plus décisive. En conséquence de cette thèse majeure, soigneusement construite tout au long du livre, l’auteur explique la situation et le traitement favorables des trois minorités, tout à fait unique dans l’Europe de l’époque, en grande partie par la position de la Hongrie sur la frontière de la Chrétienté, et la construction contemporaine d’une politique royale qui se sert de ces minorités à son gré ; il n’est donc point question de nécessité économique de recours à eux, mais de raisons politiques, tant face aux non-chrétiens que face à l’Église. C’est ce qui explique l’émergence d’une idéologie de frontière dans le pays par laquelle les rois légitiment, à partir du milieu du XIIIe siècle, quand l’attitude normative du centre de la Chrétienté se fait de plus en plus intensément sentir, les politiques et attitudes particulières, nécessaires dans un pays qui doit alors envisager un danger permanent venant de non-chrétiens extérieurs ou intérieurs au pays.
45 Un des apports les plus importants du livre est de montrer la diversité des relations entre chrétiens et groupes non chrétiens, ainsi que la diversité des voies ouvertes aux non-chrétiens selon la cohérence de leur communauté et les possibilités socio-économiques, d’une part, ainsi qu’au gré des politiques royales et ecclésiastiques, d’autre part – diversité qui nous oblige à renoncer à les regarder en tant que des « Autres » stéréotypés. Tant l’histoire que le devenir des trois minorités diverge, et cette divergence permet de remettre en cause les notions de « persécution » ou de « tolérance » pour la compréhension des attitudes médiévales face aux non-chrétiens : selon l’auteur, ce dernier terme aurait été anachronique pour les chrétiens médiévaux. Contrairement à une thèse bien connue, et à une tendance générale qu’on rencontre dans l’Occident à la même époque, dans le tableau qui se dessine devant nous la Hongrie médiévale, même au XIIIe siècle, n’apparaît pas comme une « société de persécution » chère à Robert Moore. Selon Nora Berend, le terme qui convient le mieux pour décrire les rapports des chrétiens et des non-chrétiens en Hongrie serait « coexistence », un terme suffisamment neutre pour désigner des réalités variées allant des échanges pacifiques à l’hostilité. Parmi les enseignements du livre, on peut enfin souligner la nécessité d’une analyse historique complexe et minutieuse du statut et de la situation des minorités religieuses et ethniques dans la société chrétienne, dans la mesure où aucun facteur ne les explique seul. De même, l’ouvrage oppose la réalité plurielle de la frontière avec ses définitions abstraites et réductrices. Aussi, le christianisme, qui apparaît comme un facteur d’organisation majeur de la construction de l’Europe, perd de ce rôle aux frontières. Dans le livre, l’identité de groupe apparaît enfin comme une réalité entièrement construite, qui n’est pas fondée sur la différence d’un groupe par rapport aux autres mais dont la construction peut, au contraire, pallier la disparition de cette différence, et contrebalancer l’assimilation.
46 Píroska NAGY.
47 « L’Angleterre est un pays bien étrange. » C’est par ces mots que commence l’une des études majeures consacrées à l’Angleterre du XIe au XIIIe siècle, écrite par un historien français réputé de ces cinquante dernières années. Alors que Charles Petit-Dutaillis, son éminent prédécesseur, insistait sur les similitudes avec la France, dans ce volume Alain Boureau scrute les différences. Quelles différences ? Parmi celles qui auraient pu être décelées, l’auteur choisit d’en traiter deux plus précisément : d’une part, le développement d’une monarchie forte qui a construit une loi commune et l’a imposée à l’ensemble du royaume (common law) ; d’autre part, la richesse et la puissance des monastères bénédictins qui ont produit des chroniques exceptionnelles. Les deux ont leurs racines dans un passé anglo-saxon ancien. Boureau traite de l’interaction entre les deux phénomènes, et en particulier de la façon dont les chroniques monastiques dépeignent la participation des moines au processus juridique qui construit finalement la nation anglaise.
48 Un chapitre d’introduction présente les moines noirs et souligne leur autonomie locale, leur dépendance vis-à-vis de la royauté anglaise et leur production écrite tout à fait prodigieuse de cartulaires, de coutumiers et de chroniques. Un second chapitre explore comment, en Angleterre, l’adage vox dei, vox populi a été discuté comme principe électoral (Sur sa formulation, comme sur celle du thème très célèbre des « trois ordres », la contribution anglaise a été particulièrement notable.) Un autre développement (chap. 6) traite de la production des coutumiers monastiques dans un choix de maisons bénédictines du XIIIe siècle (Bury St. Edmonds, St. Peters Westminster, St. Augustines Canterbury, Eynsham et Evesham). Il est clair que ces compilations illustrent l’activité juridique des moines en ce qu’elles contribuaient à réguler leur vie commune, mais elles étaient à peine différentes en Angleterre.
49 Le cœur de l’étude de Boureau consiste en une exégèse précise de quatre textes extraits de chroniques monastiques qui dépeignent la façon dont les moines ont été impliqués dans les procès contemporains. En 1088, Guillaume de Calais, évêque de Durham, se défend contre des accusations de trahison à la cour du roi Guillaume de Roux (chap. 3). Vers 1202, l’abbaye de Crowland récupère des zones marécageuses dans les Fenlands qui avaient fait l’objet d’usurpations après un procès à la cour royale du roi Jean (chap. 4). Le chapitre 5 suit Thomas de Marlborough tout au long de son récit qui décrit sa défense de l’immunité de l’abbaye d’Evesham contre les prétentions de l’évêque de Worcester à la cour du pape Innocent III, et le chapitre 7 raconte comment, à la même cour pontificale, l’abbé Hugues obtint l’abbatiat de Bury St. Edmonds à la suite d’une élection contestée. Un de ses textes a été imprimé au XVIIe siècle, les autres sont disponibles dans les Rolls Series, la collection classique des sources anglaises médiévales depuis le début du siècle dernier. Récemment, trois d’entre eux ont fait l’objet d’éditions critiques, trois ont été traduits en anglais et tous ont été commentés et sont bien connus des historiens anglais.
50 Mais, alors que les historiens anglais ont tiré de ces textes des données factuelles sur l’histoire des cours royale et pontificale ou encore sur l’histoire nationale, Alain Boureau est le premier, à ma connaissance, à les avoir lus intégralement sous l’angle de leurs apports juridiques. Son commentaire méticuleux montre qu’il maîtrise parfaitement les apports de l’école anglaise de même que les contributions de l’érudition italienne. Exploitant ces récits exceptionnellement riches, il cherche à montrer précisément – pas à pas, argument par argument – comment les moines ont participé au développement juridique et comment, par là même, ils sont parvenus à l’ « abstraction judiciaire ». Par cette expression, Boureau entend « un processus cognitif et un principe d’action qui aboutissent à qualifier l’infinie variété des situations de conflit selon un nombre limité de catégories abstraites ». Guillaume de Calais, par exemple, s’aide des procédures royale et canonique pour déterminer s’il doit être jugé comme un vassal royal ou comme un évêque indépendant. Les moines de Crowland utilisent les recours de la paix royale, la grande assise et essoins (précisément traduits comme « délai »). Les moines d’Evesham et de Bury apprennent les avantages de la prescription et comment le système des appels à la cour pontificale peut être manipulé dans leur propre intérêt. Thomas de Marlborough fournit un récit lumineux de la façon dont il a acquis une expertise en droit aux écoles de Bologne et comment il l’a utilisée pour gagner la cause d’Evesham à Rome. Chacun de ces quatre exemples témoigne de l’apprentissage du droit et de sa pratique ; chacun démontre d’une manière concluante que la législation des conciles français et pontificaux du XIIe siècle pour empêcher les moines d’étudier le droit dans les écoles a été totalement inefficace en Angleterre, si tant est que cela ait été différent sur le continent.
51 Dans le chapitre conclusif, Alain Boureau concède que ni les sujets spécifiques de controverse ni le processus général d’ « abstraction judiciaire » n’ont été propres à l’Angleterre. Alors, qu’est-ce que l’exception anglaise ? Indiscutablement, elle réside dans la profondeur et la richesse de ces récits monastiques qui mettent en lumière de façon originale le développement judiciaire, ce qui a incité Alain Boureau à leur consacrer un livre entier. Le processus judiciaire lui-même, tel qu’il a été pratiqué dans les cours royale et pontificale, a été, bien entendu, la création des juges royaux quand ils présidaient les cours du roi en sa présence ou le eyre, et du pape, ses juges délégués et des canonistes quand ceux-ci administraient le système d’appel de la justice pontificale. Au sujet de ce dernier, des détails historiques peuvent être trouvés dans des arenges et narrationes des Décrétales pontificales que les canonistes ont ensuite sélectionnées avant qu’elles soient rassemblées dans des collections courantes de droit canon (ces passages choisis peuvent être repérés d’après les collections antérieures). Cette contextualisation historique peut aussi être trouvée dans les casus que les décrétalistes attachaient à leurs gloses des collections courantes de Décrétales. La découverte de l’ « abstraction judiciaire » sur la scène anglaise est, par conséquent, largement fonction de la documentation dérivée de récits monastiques exceptionnels. Le résultat est une sorte de « révélation nouvelle » documentaire, telle que l’a définie Dominique Barthélemy pour un contexte différent. L’exceptionnalité anglaise inclut non seulement le grand corpus des chroniques monastiques qui culminent avec la célèbre école de St. Albans, tel qu’il est conservé dans les Rolls Series, mais aussi les collections des Décrétales pontificales qui contiennent un nombre disproportionné d’affaires anglaises, et la grande masse d’inventaires seigneuriaux, de comptes et d’archives judiciaires que les monastères anglais ont produits pour justifier leur richesse foncière, ce qui n’a pas son équivalent sur le continent. Dans ce livre lumineux et fascinant, Alain Boureau a montré une fois encore comment les moines, finalement, servent d’intermédiaires à notre connaissance du haut et du Moyen Âge central.
52 John BALDWIN,
THE JOHNS HOPKINS UNIVERSITY, BALTIMORE.
53 Treize ans déjà qu’Alain Demurger nous a donné son excellent Vie et mort de l’ordre du Temple, promptement réédité et traduit. Depuis lors, il n’a cessé de développer ses connaissances de la croisade, des différentes croisades, de les enseigner en même temps que l’histoire du Bassin méditerranéen jusqu’au début de l’époque moderne. Il a donc toujours rencontré sur sa route ces ordres militaires, qu’il appelle plus volontiers ordres religieux-militaires, craignant sans doute que certains ignorants fassent l’amalgame avec des ordres de chevalerie. C’est vrai, il n’y avait pas en français de synthèse disponible sur ces ordres ; et les articles des encyclopédies et dictionnaires en vogue ne peuvent nous satisfaire. Voici donc un livre attendu, dont les dimensions sont raisonnées, assez pour nous informer, pas trop pour ne pas nous submerger de noms et de dates, d’un prix accessible à beaucoup, sinon à tous. Le propos est clair d’emblée ; on ne vient pas chercher ici une histoire des Templiers et des Hospitaliers, non plus une histoire des croisades et de la Terre sainte. La composition du livre le montre. Une première partie campe les lieux : quatre chapitres pour raconter la naissance des ordres avec ses trois pôles : le Centre-Ouest où dominent Temple et Hôpital, la péninsule Ibérique, le domaine prusso-balte. Du coup, on entre dans un monde jusque-là tronqué puisque limité aux deux grands ordres principaux, les plus actifs en Terre sainte. Seuls les Hispanisants savaient quelle richesse représentent les ordres d’Espagne ; seuls quelques privilégiés avaient connaissance du fabuleux destin des Teutoniques. Cette introduction aux ordres est rapide et précise, suffisante. Nous sommes alors à l’aube de deux siècles d’une histoire religieuse-militaire créative, active, captivante, à son apogée. La deuxième partie propose une synthèse de ces ordres dans ce qui les concerne tous : la règle, les hommes, les institutions, la guerre, le rôle charitable, les patrimoines, la vie spirituelle, les signes extérieurs. Pour traiter bien des points, il a fallu faire feu de tout bois et consulter les sources au long de quatre siècles, mais d’une façon générale ce sont les deux siècles centraux qui sont abordés avec une sorte de « vie quotidienne » des ordres militaires. La troisième partie répond à la première en nous exposant la continuation, la fin, les transformations, les crises et les difficultés, en nous conduisant plus loin avec le Rhodes des Hospitaliers et la Livonie de l’Ordre teutonique. L’histoire propre à chaque ordre – le déroulement de son destin aux XIIe et XIIIe siècles – est en filigrane au milieu du livre. Des tableaux parcourent le texte, des notes érudites, une bibliographie classée, un index précieux, quelques cartes complètent un ouvrage qui sera beaucoup lu et consulté. Il apporte, et cela est majeur, quelques chapitres synthétiques sur les ordres mal connus des deux extrémités de l’Europe, ceux d’Espagne, ceux d’Europe centrale. À la question de savoir combien d’ordres religieux-militaires ont existé alors, combien d’entre nous sauraient répondre qu’on en dénombre seize ? Le tableau de la p. 201 nous livre le secret de la couleur des manteaux, de l’insigne et de sa couleur. Il manque peut-être un tableau récapitulatif des dates extrêmes de la vie de chacun d’eux, puis un autre, s’il pouvait se faire, du nombre approximatif des personnes qui furent concernées par chaque ordre. Pourquoi ne pas souhaiter encore une évaluation de leur richesse ? Ce serait aller au-delà du raisonnable, et l’on se contentera de chercher un complément dans les monographies que propose la bibliographie de la fin.
54 Cette synthèse mérite réflexion. Et d’abord, comment qualifier ces « moines » qui sont plutôt des chanoines, ces « chevaliers » qui ne sont plus des laïcs ? Aucun vocable, aucune expression n’est véritablement satisfaisante. Déjà, pour désigner les ordres, A. Demurger a privilégié le groupe « religieux-militaire » mais se contente souvent du deuxième adjectif (cf. la carte, p. 384). Comment intégrer véritablement ces curieux religieux dans les ordres plus classiques ? Ils présentent les mêmes caractéristiques que leurs pairs : règle (qui évolue), coutumes, inspiration auprès des autres ordres, habit, contraintes, patrimoine, résidences, réseaux, hiérarchie interne et rapports parfois difficiles entre les chevaliers et les frères, place des femmes, etc. Et pourtant on a le sentiment de deux mondes différents. Ces ordres sont nés pour faire la guerre et soigner les malades, ou l’inverse ; ils étaient des religieux qui avaient le droit de tuer et le devoir de sauver. Leur existence devait être ponctuelle, limitée dans le temps ; c’est un peu l’impression que l’on a quand on voit les conditions de leur naissance et celles de leur destin passé la chute d’Acre. Autant avec les Hospitaliers, passant de Rhodes à Malte, qu’avec les ordres hispaniques, ballotés, et qu’avec les Teutoniques, fondant un État, un dernier chapitre médiéval s’ouvre – et ferme ce livre. A. Demurger nous offre une belle synthèse, où les points difficiles sont abordés avec délicatesse et où les questions essentielles sont posées. Son livre sera lu et utilisé.
55 Michel PARISSE.
56 Voici un livre nécessaire et que l’on attendait. Enfers et paradis d’Élisabeth Crouzet-Pavan comble d’abord une lacune bibliographique, aucune synthèse bien informée ne couvrant en français l’Italie du XIIIe siècle. Disons tout de suite qu’elle le fait de façon magistrale, en intégrant dans une vision globale les données de l’érudition la plus sûre aux problématiques les plus pointues et les plus novatrices. Tous les champs de l’histoire sont concernés par ce livre qui se veut d’abord un essai. Un privilège est cependant donné au politique, c’est-à-dire à une histoire politique et institutionnelle dont les contenus sont enrichis et approfondis par une approche anthropologique particulièrement bien maîtrisée. L’histoire économique, ici, est seconde. Bien que ses données soient omniprésentes, elles sont instrumentalisées au service d’une histoire dont les ressorts ne se placent pas dans les forces productives, revendiquant implicitement une autonomie du social et de l’institutionnel, voire une domination de ce champ sur celui de l’économie.
57 Cette entreprise était un véritable défi. Le relever convenablement requérait d’abord un énorme travail de lecture. De fait, l’érudition déployée par l’auteur dans ces pages est impressionnante : plus de 700 titres sont cités et utilisés. La présentation permet à l’A. d’aborder tour à tour, en neuf chapitres d’une grande densité, l’ensemble des problèmes historiques posés par l’Italie du XIIIe siècle.
58 L’histoire politique et sociale se taille donc la part du lion. C’est dans ce secteur que les renouvellements ont été les plus profonds depuis une trentaine d’années. La multiplicité des situations locales semble, comme l’on dit, défier l’analyse : le défi est relevé sans faiblesse et le résultat répond aux attentes que le lecteur met dans l’ouvrage. Comment, en effet, donner un sens au désordre apparemment gigantesque de l’Italie du XIIIe siècle et au chaos qu’à première vue elle propose ?
59 On ne peut en aucune manière trouver dans l’Italie médiévale le thème d’une construction qui donnerait un sens à l’histoire comme en France la construction de l’État. L’Italie a une histoire fragmentée et éclatée, parce que chacune de ses composantes est elle-même fragmentée et éclatée. En même temps, le XIIIe siècle est aussi la période où monte, à tous points de vue, le stupéfiant dynamisme de ses sociétés urbaines travaillées par de multiples tensions, traversées de courants contradictoires mais dotées d’un esprit d’adaptation et d’invention, d’une réceptivité aux innovations dont peu de sociétés ont fait preuve dans l’histoire.
60 Les villes s’emparent de leur espace et le construisent ; elles bonifient les incultes, munissent le contado d’infrastructures, en maîtrisent les eaux. L’importance symbolique et politique de la prise de possession de l’espace est au moins aussi grande que ses implications économiques : la croissance de l’autorité publique, l’extension de son savoir-faire et de la sphère de sa compétence se lit d’abord ici, de même qu’elle se lit dans la multiplication des édifices publics et, surtout, des palais. Le même esprit qui commande de construire et de structurer les paysages ruraux commande aussi d’imprimer une marque indélébile sur la ville.
61 L’Italie est aussi le lieu par excellence du conflit et du désordre, de la guerre et de la discorde. Les luttes y sont à mort. La plus spectaculaire d’entre elles oppose l’empereur aux communes lombardes : là, deux systèmes politiques concurrents et parallèles s’affrontent. Mais les conflits communaux, qu’ils se déroulent entre villes ou qu’ils soient internes à la cité, sont également sans merci et sans pitié : l’incroyable déferlement de cruauté déchaîné contre la famille d’Ezzelino da Romano après sa mort illustre bien cela. La haine apparaît ainsi comme l’un des moteurs sociaux les plus puissants d’une société qui ne parvient pas à construire entre les hommes, les groupes sociaux et les institutions, des rapports stables ou à tout le moins pacifiés – et ne cherche pas même à le faire.
62 La commune en effet naît du conflit, non pour l’apaiser, mais au contraire pour l’exprimer et le gérer à l’intérieur de ses institutions : il s’agit là de questions d’intérêts, la participation au pouvoir signifiant d’abord, de façon très concrète, la possibilité de s’emparer de sources de revenus. Le popolo et les métiers viennent ajouter, au XIIIe siècle, leurs revendications à celles des acteurs traditionnels du jeu politique, les membres de l’aristocratie militaire et marchande. Leur intrusion dans le jeu politique renforce l’instabilité des institutions et dévoile en même temps la prodigieuse capacité d’invention qui caractérise le monde politique italien. Il semble pouvoir se transformer à l’infini, comme le montre le succès de l’institution la plus originale de l’Italie du XIIIe siècle, celle du podestat.
63 Le podestat, magistrat itinérant, juriste et homme de guerre, exerce, à la demande de la commune, un pouvoir fort, mais limité dans le temps et étroitement contrôlé. Il dirige les conseils et l’ensemble foisonnant des institutions propres à chaque commune. Payé par elle, il vient avec une équipe qu’il gage lui-même et repart avec elle à la fin de son très bref mandat. En face de lui, et apparaissant comme son double, le capitaine du peuple représente des forces sociales autres qui ne sont pas celles de la commune mais celle des artes, des sociétés d’armes et des associations de voisinage. Le podestat est surveillé et parfois même concurrencé par le popolo, capable de sécréter des institutions qui lui sont propres et de revendiquer le pouvoir pour lui-même, en se surimposant aux institutions déjà en place.
64 Les transformations institutionnelles sont provoquées par des crises qui sont d’abord des crises sociales. Les élites urbaines se modifient et, à partir des années 1250, des déclassements s’observent. Le groupe dirigeant de la première commune associait noblesse militaire et aristocratie marchande. Cette dernière est en recul à Rome, par exemple, où les barons, en parfaite collusion avec l’Église, s’emparent de la domination sociale. La seconde moitié du siècle, dans une conjoncture économique moins favorable, voit se développer des logiques de monopolisation du pouvoir, que ce soit par le durcissement des régimes populaires ou par la construction de seigneuries urbaines. Des inflexions idéologiques marquent cette tendance. À une culture du conflit, qui rend compte de la violence des comportements aristocratiques, succèdent en effet des discours valorisant l’idée du bien commun. La société politique se restructure autour de ces thèmes, tandis que l’accaparement des charges majeures par un homme ou un groupe familial est de plus en plus admis, précisément au nom de l’utilité commune, précédant de peu l’introduction du principe héréditaire.
65 Le foisonnement et la complexité sont possibles parce que l’Italie est riche. De nouvelles formes d’exploitation agraire apparaissent, avec les premiers contrats de mezzadria. La seigneurie territoriale est, en Italie du Nord, peut-être moins puissante ou moins efficiente économiquement et socialement qu’ailleurs en Europe. Surtout, à côté d’elle, se sont développées de nombreuses communes rurales qui permettent aux élites villageoises d’ancrer localement leur pouvoir sans dépendre nécessairement de la ville ou d’une grande seigneurie. La capacité de ces communautés à jouer des concurrences entre villes et seigneurs ruraux assure leur survie et donne au monde rural une latitude d’action considérable, là du moins où la propriété paysanne s’est sauvegardée – les zones dans ce cas sont assez nombreuses, la seigneurie ou la grande propriété aristocratique n’épuisant pas à elle seule la question des structures foncières. En Italie centrale et méridionale, en revanche, le modèle social et économique de la seigneurie présente le visage de la coercition et de la violence : mais, précisément, le dynamisme et la créativité quittent largement cette zone, où l’État joue un rôle croissant dans l’accaparement de la richesse, mais non dans sa redistribution.
66 Il y a enfin la marchandise et l’industrie. La richesse italienne au XIIIe siècle est d’abord fondée sur la circulation, celle des personnes, mais aussi celle des marchandises. Les flux unissant Gênes à l’Europe du Nord et à la mer Noire ou Venise à l’Orient sont en constante augmentation. Ils sont aussi en permanente adaptation et d’une grande complexité de détail. C’est là le cœur battant de l’Italie et qui se trouve partiellement hors de la péninsule.
67 Il convient, pour conclure brièvement, de saluer le tour de force que constitue cet ouvrage qui donne des clefs pour la compréhension d’un pays et d’une période difficiles, le fait sans aucune concession ni aucune facilité et intègre tous les renouvellements bibliographiques et problématiques de ces dernières années.
68 Laurent FELLER.
69 Cet ouvrage reprend le contenu du mémoire d’habilitation à diriger des recherches soutenu au cours de l’année 2000 par Odile Kammerer. Sous ses aspects de thèse d’histoire régionale, il s’agit d’un travail original qui transcende les frontières nationales pour aborder de façon dynamique le thème majeur de l’organisation de l’espace. L’Oberrhein se présente comme un rectangle d’environ 1 000 km2 s’étendant, entre Vosges et Forêt-Noire, depuis Sélestat au nord jusqu’à Mulhouse au sud, traversé en son centre par un fleuve qui rassemble plus qu’il ne sépare ses deux rives. Il s’agit là, selon l’expression allemande, d’un « espace de vie quotidienne », unifié par la pratique d’une langue commune, par la circulation quotidienne des hommes et des idées ; un espace renommé depuis fort longtemps pour la densité de ses établissements humains, le caractère minutieux de son agriculture et la variété de ses terroirs ; un espace enfin organisé comme une mosaïque de petits pays construits à la mesure des circulations quotidiennes, entre l’heure de marche et la journée de cheval. C’est cet espace que s’attache à décrire Odile Kammerer à une époque où, entre le Grand Interrègne et la Bulle d’Or, s’affirme un acteur nouveau, les villes. La richesse même de l’Oberrhein explique, dès le VIe siècle, l’implantation du fisc royal mérovingien suivie de près par celle des abbayes. Elle suscite, dans un second temps, c’est-à-dire dès le IXe siècle, la concession des droits régaliens à un très grand nombre d’ayants droit : abbayes d’abord puis avoués et ministériaux royaux. La disparition des Stauffen, après 1250, laisse face à face de multiples puissances locales aux droits parfois très imbriqués : seigneurs ecclésiastiques, princes laïcs, villes en émergence. À ce moment, aucun d’entre eux, pas même les quatre plus puissants (l’évêque de Strasbourg, l’abbé de Murbach, le sire de Ribeaupierre et le Habsbourg), n’a la carrure suffisante pour mener à terme et à son profit la territorialisation de l’Oberrhein. À partir de cette esquisse politique qui forme la première partie de l’ouvrage, Odile Kammerer revient sur les deux acteurs principaux de son histoire – à savoir, le vignoble et les villes. Après avoir décrit minutieusement la géographie et les modes d’exploitation du vignoble, l’auteur s’attache à mettre en lumière le rôle considérable joué par la vigne, non seulement dans l’économie de l’Oberrhein mais aussi dans son évolution politique. C’est le vignoble qui, en tant que source principale de richesse, expliquerait la coexistence de nombreuses forces politiques dans un espace des plus réduits. Il serait donc plus ou moins directement à l’origine de cet « excès de concurrence » qui a longtemps étouffé les velléités de territorialisation. Le passage de la vigne aux villes se fait tout naturellement dans la mesure où les agglomérations de l’Oberrhein sont des « villes du vin », c’est-à-dire, pour reprendre la terminologie de Franz Irsigler, des localités situées au centre de terroirs viticoles, sièges de marchés vinicoles et en partie dominées par les professions vitivinicoles. Villes impériales, telle Fribourg, seigneuriales, telle Ribeauvillé, ou abbatiales, telle Murbach, il s’agit d’agglomérations de taille modeste et de rang à peu près égal. La densité de leur implantation et leur accès récent à l’autonomie (le règne de Rodolphe de Habsbourg étant, à cet égard décisif) font qu’aucune d’elles ne parvient à dominer un hinterland de quelque importance. Très tôt, en revanche, elles développent des relations de coopération tant en matière de maintien de l’ordre que d’harmonisation juridique et économique. Organisées en réseaux, ces petites villes peuvent alors, collectivement, peser sur le jeu politique de la non-territorialisation. D’abord informelles, ces relations interurbaines constitutives des réseaux s’inscrivent, à partir du début du XIVe siècle, dans le cadre des Landfrieden inspirées par le pouvoir royal puis au sein des ligues régionales dont la plus célèbre est la dodécapole alsacienne. Lier occupation du sol et histoire politique, marier histoire rurale et histoire urbaine pour tenter d’appréhender l’organisation et l’évolution d’un espace régional, telle était la gageure réussie par Odile Kammerer. Ce travail s’inscrit également dans la problématique des réseaux, qui contribue, avec le thème des « petites villes », également présent ici, à renouveler l’histoire urbaine. Loin d’être un synonyme pratique à « armature urbaine » ou encore à « semi-urbain », la notion de réseau de villes est rigoureusement définie, avec l’aide des géographes, tandis que les relations qu’elle sous-entend sont mises au premier plan de l’analyse. Dans ce contexte historiographique, l’ouvrage d’Odile Kammerer doit être lu en parallèle avec deux autres mémoires d’habilitation récents, celui de Jean-Luc Fray sur la Haute-Lorraine et surtout celui de Michel Bochaca sur le Bordelais. Avec le diocèse de Bordeaux, on retrouve un espace de taille comparable à celui de l’Oberrhein, dominé par un réseau urbain composé de « villes du vin » et où le vignoble a joué un rôle tout aussi déterminant qu’en Alsace, y compris dans l’évolution politique. La ressemblance s’arrête là, car, en Bordelais, le sens de cette évolution a été tout autre qu’en Oberrhein. L’extension du vignoble et le développement du commerce du vin, à partir du deuxième quart du XIIIe siècle, ont été les leviers à la fois de la territorialisation au profit du roi d’Angleterre - duc d’Aquitaine et d’une très forte hiérarchisation du réseau urbain au profit de Bordeaux. Ce contre-exemple invite à ne pas exagérer le rôle d’un seul facteur, fût-il le vignoble. Celui-ci a pu tout aussi bien favoriser la pluralité des pouvoirs que donner à deux acteurs dominants dès le départ les moyens de rendre leur avance irréversible. Ce qui fait plutôt l’originalité de l’Oberhein, par rapport au Bordelais, c’est bien la précocité du morcellement des pouvoirs qui s’y observe.
70 Fabrice MOUTHON.
71 Si 2002 a été l’année internationale de la montagne, c’est dans les derniers jours de 2001 qu’est parue la version publiée de la thèse soutenue par Nicolas Carrier l’année précédente. Comme son titre l’indique, il s’agit d’une monographie consacrée à une région de haute montagne, emblématique s’il en fut, puisqu’elle comprend la vallée de Chamonix et le mont Blanc. La première partie est classiquement consacrée à l’histoire générale du Faucigny, depuis la seigneurie plus ou moins vassale des comtes de Genève jusqu’à l’annexion, difficile, par la Savoie à la suite du traité de Paris, en 1355, en passant par la période dauphinoise. L’auteur brosse ensuite une géographie des pouvoirs des XIVe-XVe siècles, présentant les châtellenies savoyardes de Sallanches et de Montjoie, la châtellenie genevoise de Charousse et les seigneuries ecclésiastiques du prieuré de Contamine, du prieuré de Chamonix et de l’abbaye de Sixt. Tout cela est bien connu, si ce n’est que Nicolas Carrier, s’appuyant sur les comptes de châtellenies, insiste sur les interactions entre les événements politico-militaires et l’histoire rurale : les conflits d’alpage qui peuvent dégénérer en incidents internationaux, le refus de servir par les paysans, les dommages créés par les opérations militaires jusqu’en 1334, la paix dont jouit le pays ensuite jusqu’en 1475. L’étude démographique part, elle aussi, de bases historiographiques solides, puisque, depuis les études d’Alfred Fierro, le Faucigny, avec le Dauphiné auquel il est alors lié, prenait place dans les quelques cas d’école de la démographie médiévale. Nicolas Carrier reprend les enquêtes delphinales et pontificales de 1339, mais aussi les données issues des visites pastorales du XVe siècle utilisées par Louis Binz. Il y ajoute celles tirées de l’exploitation des sources administratives et fiscales savoyardes : comptes de châtellenie (produits des fermes, droits de mutation) et comptes de subside (rôles fiscaux) suivant une méthodologie bien rodée par Pierre Dubuis pour le Valais occidental et par Michaël H. Gelting pour la Maurienne. De cette documentation, très riche à condition de savoir la maîtriser, il ressort que le Faucigny suit, avec ses particularités propres, les grandes pulsations de l’histoire démographique européenne. On constate la surcharge en hommes des hautes vallées faucignerannes dix ans avant la peste puis la baisse brutale, suivie d’une lente régression qui confirme, si besoin était, que la montagne n’a pas été épargnée par les mortalités. La reprise, plus vigoureuse en montagne qu’en vallée, s’annonce après 1450, avec l’augmentation du coefficient familial, qui amène d’abord un élargissement des familles, puis la remontée du nombre de feux à partir du troisième quart du XVe siècle seulement. Comme dans d’autres régions de montagne, comme l’Oisans, le Limousin ou l’Auvergne, la crise démographique et la reprise marquent aussi l’émergence à l’écrit d’un vigoureux mouvement migratoire tourné majoritairement vers les pays romands ; une émigration d’abord définitive puis, dès les premières années du XVIe siècle, en partie saisonnière. Plus encore qu’à l’histoire du peuplement, c’est à l’histoire de la famille que la partie démographique de la thèse apporte le plus. Nicolas Carrier, qui bénéficie de l’éclairage d’un des seuls minutaires antérieurs à 1500 conservés pour une zone rurale de Savoie, montre la place de l’indivision, la toute-puissance de la figure paternelle, mais aussi la montée des frérèches à compter du milieu du XIVe siècle. Comme l’avait déjà noté Roger Devos pour le XVIe siècle, la Savoie prend donc bien place dans ces régions frappées par le remembrement lignager du bas Moyen Âge qui prend la France en écharpe du Bordelais aux Alpes. Les chapitres centraux de la thèse sont consacrés à la vie paysanne ; un monde qui, ici plus encore qu’ailleurs, est placé sous le signe de l’esprit d’association. Les pages consacrées aux activités pastorales sont sans doute parmi les plus riches qui ont été écrites à ce jour. Sur le plan institutionnel, le point fort du travail de Nicolas Carrier a surtout été de montrer la place centrale des consorteries dans la vie montagnarde. Si l’on trouve peu en Faucigny de ces mas qui, aux XIIIe-XVe siècles, quadrillent les finages du Haut-Dauphiné et de la Savoie méridionale, la vie associative se manifeste au sein de deux institutions majeures : le village et l’alpage. Les consorteries d’alpages sont brillamment décrites : leur organisation, parfois à plusieurs étages, leur évolution, depuis le régime de l’indivision jusqu’à leur partage en parts (jura) cessibles et transmissibles, leurs scissions et leurs fusions. L’étude des villages prend place parmi les travaux récents consacrés à l’habitat dispersé, depuis le colloque de Flaran de 1995 jusqu’au mémoire d’habilitation de Daniel Pichot, en 2001. Comme le reste de la Savoie, comme la plupart des régions de haute montagne, le Faucigny est pays de hameaux, et ni les châteaux ni les monastères n’ont permis la formation de centres paroissiaux de quelque importance. Hors la famille, c’est le hameau de quelques dizaines de feux au plus qui est au centre de la vie sociale. Les chefs de famille, formés en comparsonneries de voisinage, gèrent leurs affaires, se réunissent en assemblées et désignent des prud’hommes ou syndics, lorsque le besoin s’en fait sentir. Au niveau supérieur, la communauté paroissiale ou de vallée apparaît plus épisodiquement et, semble-t-il, ne se donne pas d’institutions permanentes autres que l’assemblée avant le XVe siècle finissant. Le cas le plus intéressant est représenté par la communauté de vallée de Chamonix qui constitue à elle seule un problème institutionnel. Dotée de franchises écrites à la suite d’une révolte engagée en 1289-1290 contre la seigneurie du prieuré, la communauté de Chamonix ne désigne de syndics permanents qu’à partir de 1460, mais, dès 1330, elle apparaît en possession de la haute justice, exercée, au nom du seigneur, par ses prud’hommes. Il s’agit là d’un privilège remarquable, régulièrement contesté par le prieuré et que Chamonix partage en Savoie avec la seule vallée d’Abondance, en Chablais. À ce propos, il semble que Nicolas Carrier aurait pu s’interroger davantage sur l’anomalie constituée par ce qui apparaît sans doute davantage comme une survivance d’un passé carolingien que comme une concession des chanoines ou une conquête tardive des montagnards. Cette réserve ne remet évidemment pas en cause la richesse de la thèse qui évoque longuement la question des statuts personnels, le poids de l’État savoyard et les rapports entre les sociétés paysannes et l’autorité supérieure. Au total, une bonne thèse d’histoire rurale, sur un milieu particulier, celui de la haute montagne, et dont la valeur vient en grande partie de la maîtrise des sources et de la connaissance des réalités locales démontrées par son auteur.
72 Fabrice MOUTHON.
73 Commençons par la périphérie. Le mérite de ce volume, fort bien conçu dans son classicisme même, est d’abord de comporter une riche bibliographie de quelque 180 pages, avec toutefois d’inévitables répétitions dès lors que chacun des 27 chapitres dont il se compose est assorti de sa propre bibliographie. Il est ensuite de comporter un index où se mêlent les noms de lieu et de personne ainsi que les thèmes, depuis l’architecture jusqu’à la Peste noire en passant par la monnaie, la guerre, la noblesse. Il est encore de comporter un nombre non négligeable de cartes.
74 Il est exclu de présenter ici, même sommairement, le contenu, à la fois équilibré et bien informé, de chacune des contributions, dues à la plume de spécialistes reconnus, dont plusieurs médiévistes français : Albert Rigaudière, pour la théorie et la pratique du gouvernement (une vue très large mettant l’accent sur deux phases successives : l’une, antérieure à 1340 où l’on assiste à la montée en puissance des pouvoirs royaux confortés par les légistes ; l’autre, postérieure, où, principalement à cause de la guerre, s’élève un vent de protestation populaire qui force les princes à écouter la voix de leurs sujets) ; Jacques Verger, pour les universités dont il montre à la fois la multiplication, la stabilité institutionnelle et, plus qu’on ne l’a parfois dit, la persistance d’un relatif dynamisme intellectuel, ainsi pour les facultés de médecine ; Jean-Pierre Leguay, pour la vie urbaine, certes traversée par les crises mais sans effondrement, loin de là ; Christiane Klapisch-Zuber, pour la vie de famille, examinée selon une problématique ouverte, ce que légitiment les insuffisances structurelles de la documentation ; Françoise Autrand, pour la France de Charles V et de Charles VI (la noblesse au pouvoir, l’émergence de la notion d’État bureaucratique, le progrès des institutions) ; Claude Michaud, pour la Hongrie, la Pologne et la Bohême (un tableau particulièrement accessible) ; Michel Balard, pour les Latins dans la mer Égée et les Balkans où il manifeste, sans surprise, sa grande maîtrise du sujet.
75 On constatera sans peine que l’histoire événementielle ou politique est partout présente, ce qui permet de fixer les idées, et que de très nombreuses régions, à l’intérieur même d’un chapitre, reçoivent un traitement spécifique : ainsi les pages où Walter Prevenier passe en revue l’une après l’autre les principautés ressortissant aux anciens Pays-Bas.
76 L’articulation du volume est indiscutable : les thèmes généraux, la plupart attendus, encore qu’on aurait pu, bien sûr, allonger la liste ; les États de l’Occident ; l’Église et la politique (évocation pertinente de la papauté avignonnaise et du Grand Schisme) ; l’Europe du Nord et de l’Est, où l’on trouve notamment un chapitre sur les croisades du XIVe siècle, dont l’importance est soulignée (le temps de Philippe de Mézières).
77 Le maître d’œuvre Michael Jones s’est réservé l’histoire des derniers Capétiens directs et des premiers Valois, de 1314 à 1360, dans un chapitre où il montre à l’œuvre l’aspiration à la souveraineté de quelques principautés majeures et où il définit la guerre de Cent ans, comme c’est souvent le cas pour l’historiographie de langue anglaise, comme d’abord une guerre civile, mais où il insiste aussi sur la force persistante de l’idée mystique et mythique d’une grande France unie sous un seul roi, religieusement respecté.
78 Dans les pages introductives, il entreprend de comparer le volume en question avec son prédécesseur de 1932 dirigé par C. W. Prévité-Orton et Z. N. Brooke, dans le cadre de la Cambridge Medieval History. Il y a soixante-dix ans, la diplomatie, la guerre, les changements institutionnels ou constitutionnels occupaient le devant de la scène. Mais surtout on avait du XIVe siècle une vue uniformément pessimiste : décadence et désagrégation, sclérose des idées, etc. Aujourd’hui, même si l’hécatombe des pestes n’est d’aucune manière dissimulée, on parle plutôt de mutation (ainsi pour la vie religieuse et la chevalerie) ou de genèse (ainsi pour l’État moderne). Entre 1300 et 1400, une partie de l’Europe, à l’est, prit son éveil. Tous comptes faits, avec ses tumultes et ses accidents de parcours, ses déséquilibres douloureux ou tragiques, le XIVe siècle occidental fut un grand siècle, qui sut notamment, dans des circonstances particulièrement difficiles, relever le défi. Les grandes figures ne furent pas absentes de ces temps infortunés : hommes de savoir et de pouvoir, chefs de guerre, artistes et écrivains. Avec le maître d’œuvre, regrettons pour finir l’absence sinon d’un chapitre, du moins de quelques pages sur le concept même d’Europe.
79 Le livre est une réussite : il répond à son objectif de mise au point parfaitement à jour sur les aspects contrastés de l’histoire du XIVe siècle.
80 Philippe CONTAMINE.
81 Après une escapade inattendue aux temps carolingiens, Jean Favier revient avec son récent ouvrage sur Louis XI à ce bas Moyen Âge auquel il a consacré tant de monographies et de synthèses depuis près de quarante ans. À sa longue familiarité de l’époque, l’auteur joint celle du genre biographique, abordé pour la cinquième fois : il fallait bien cette double compétence historique et méthodologique pour tenter l’entreprise. D’une part, la figure de Louis XI reste largement brouillée par les clichés d’une tenace légende noire où ses adversaires vaincus ont trouvé leur victoire posthume : malgré Philippe de Commynes, ce roi qui l’a emporté sur le terrain a perdu dans les esprits la guerre de propagande, et les effets s’en font toujours sentir à cinq siècles de distance dans la conscience collective et jusque dans le public universitaire, malgré les efforts de ses biographes depuis Urbain Legeay (1874) jusqu’à Jacques Heers (1999). D’autre part, la personnalité même de Louis XI s’avère si riche et foisonnante que la cerner n’est pas chose aisée. Aucune biographie de valeur ne lui avait été consacrée depuis Paul Murray Kendall (1971 ; trad. fr., 1974) et Pierre-Roger Gaussin (1976), et encore aucun de ces ouvrages n’était-il pleinement satisfaisant pour le chercheur ou l’étudiant. Le premier livre, tirant un riche parti des archives diplomatiques milanaises, souffrait d’une chronologie parfois mal assurée et d’un certain impressionnisme anglo-saxon où l’objectivité historique ne trouve pas toujours son compte ; le second s’offrait comme un essai stimulant mais son organisation thématique supposait déjà bien connu le détail de l’histoire du règne. Force était alors au lecteur d’opérer lui-même la synthèse entre la narration de Kendall et l’interprétation de Gaussin, qui l’une et l’autre ne pouvaient évidemment prendre en compte les progrès de la recherche depuis un quart de siècle.
82 Le projet de Jean Favier répondait donc à un réel besoin bibliographique. Conformément aux conceptions actuelles du genre biographique, il s’est fixé un objectif ambitieux, le seul susceptible au demeurant d’embrasser toutes les facettes du personnage et de son œuvre : présenter à la fois l’homme, le roi, son règne et son temps. Il s’est donné les moyens de son ambition : non seulement son ouvrage a été à l’évidence longuement mûri par toute une vie d’étude du XVe siècle français et occidental, mais encore il s’est attaché à y intégrer les travaux les plus récents, poussant le scrupule – l’auteur de ces lignes peut en témoigner – jusqu’à se procurer des épreuves d’imprimerie pour compléter sa documentation à un stade où il eût pu juger que son siège était fait. Le résultat de cette vaste entreprise tient en plus de 900 pages d’une ample synthèse, encadrée de prolégomènes et d’instruments annexes.
83 L’ouvrage s’ouvre par un bref avant-propos (p. 7-9) où Jean Favier expose les intentions et les conceptions qui l’ont guidé, et une note de méthode (p. 11-14) où il annonce les partis formels retenus, en particulier dans la dénomination des personnages. Suit un prologue (p. 15-22) voué à la présentation des sources, essentiellement des principaux auteurs contemporains et de leur œuvre. L’étude peut alors commencer. L’auteur s’en explique lui-même, le plan lui a littéralement été dicté par son sujet (p. 8) : il fallait à la fois ne laisser échapper aucun aspect d’une personnalité complexe et hors normes, et ne pas masquer les évolutions incessantes d’une vie et d’un règne en perpétuel mouvement sous la fallacieuse uniformité de tableaux par trop statiques. Delà, le parti d’imbriquer chapitres chronologiques et thématiques. Après le récit de l’enfance, « Aux origines d’un caractère » (chap. I, p. 23-43), vient le « Portrait d’un homme » (chap. II, p. 45-74) qui dépeint l’être physique et moral indépendamment de son statut social, c’est-à-dire le simple « homme qu’eût été Louis XI s’il n’avait été roi » (p. 9), le support humain du souverain en quelque sorte. Le déroulement chronologique reprend alors, de l’adolescence à l’avènement (chap. III à VII, p. 75-225).
84 Louis XI devenu roi, une série de chapitres thématiques présente tour à tour le cadre et les moyens de son action de gouvernement (chap. VIII à XIV, p. 227-422). Le cadre, c’est concrètement le Val de Loire auquel va très tôt sa prédilection (chap. VIII, p. 227-240), mais c’est aussi un royaume convalescent qui va mettre longtemps à panser les plaies démographiques et économiques de la guerre de Cent ans (chap. IX, p. 241-251). Les moyens, ce sont d’abord les méthodes de travail du roi, les hommes, les institutions (chap. X et XI, p. 253-313), ensuite les grands instruments du pouvoir : le droit, l’armée, les finances (chap. XII à XIV, p. 315-422). Ce tableau achevé, la chronologie reprend ses droits et détaille les péripéties du règne, des lendemains de l’avènement aux approches de la fin (chap. XV à XXVI, p. 423-773). Une dernière série de chapitres thématiques dresse alors un bilan de l’action de Louis XI dans divers domaines qui retiennent plus particulièrement l’attention de l’auteur (chap. XXVII à XXX, p. 775-885), en politique intérieure avec l’abaissement ou la destruction des principautés territoriales (chap. XXVII, p. 775-794), à l’extérieur avec son interventionnisme dans cette Italie qui le fascine et le passionne mais où il se garde bien de s’engager militairement (chap. XXVIII, p. 795-808), dans le champ économique où ses mesures pour favoriser l’enrichissement du royaume ressortissent surtout d’une volonté de puissance politique (chap. XXIX, p. 809-862), sur le plan culturel enfin où l’indifférence de cet amoureux de l’Italie envers le mouvement des arts et des idées qui prépare alors la Renaissance française apparaît d’autant plus remarquable (chap. XXX, p. 863-885). Un ultime chapitre chronologique retrace enfin le terme du règne (chap. XXXI, p. 887-907) puis l’auteur évoque en un survol rapide la postérité de l’image de Louis XI dans l’historiographie et la mémoire collective (chap. XXXII, p. 909-917).
85 Ici s’arrête la biographie proprement dite : à ce stade, le lecteur dispose d’une masse considérable d’informations présentées avec clarté et interprétées avec sagacité. Le meilleur reste pourtant à venir. De même qu’il a préféré remplacer la traditionnelle introduction par trois mises au point préliminaires, Jean Favier livre « en manière de conclusion », sous le titre « Portrait d’un homme d’État », un essai brillant et convaincant sur le dirigeant (p. 919-940). Sans doute pourrait-on objecter que les traits marquants de l’homme politique étant indissociables de son caractère, de même que son manque de curiosité intellectuelle et artistique ou que ses habitudes de travail, l’étude de l’homme Louis XI s’en trouve éclatée en trois ou même quatre passages, mais c’est à ce prix que l’auteur a poussé l’analyse du personnage, sacrifiant pour les besoins de la démonstration la globalité de l’être à la mise en valeur méthodique de ses diverses facettes.
86 Au total, ce plan complexe en 32 chapitres et un 33e sans le nom, qu’un œil mal averti pourrait juger composite, s’avère approprié à sa matière polymorphe. Sur une trame fondamentalement chronologique – ce qui est bien le moins en histoire –, l’auteur a choisi des moments clés pour intercaler le plus opportunément les portraits et tableaux qui s’imposaient : au sortir de l’enfance, l’homme ; à l’accession au trône, l’État ; à la fin du règne, la politique ; et pour couronner l’étude, le roi. Suivent, pour une compréhension plus commode du récit, une chronologie détaillée de la naissance à la mort de Louis XI (p. 941-946) et des généalogies simplifiées des maisons de France, Bourgogne, Angleterre et Aragon (p. 949-952). Enfin viennent la présentation des sources et une sélection bibliographique qui témoigne de l’étendue du champ thématique et géographique dans lequel l’auteur a voulu inscrire son travail (p. 953-965), précédant un minutieux index des noms de personnes et de lieux précisément situés dans les cadres administratifs actuels selon la meilleure tradition scientifique (p. 967-1009).
87 Le grand mérite de cet ouvrage dense et documenté est d’avoir voulu être aussi exhaustif que possible. Non seulement il brosse un vaste panorama de l’état des connaissances historiques sur son sujet, rendant pleinement le service attendu d’une telle biographie, mais encore il peut nourrir la réflexion sur des points encore négligés. Jean Favier consacre ainsi à la reine Charlotte de Savoie, épouse de Louis XI, une sous-partie (p. 238-240) dont la brièveté même souligne à quel point nous la connaissons mal. De loin en loin nous voyons le roi envoyer sa femme faire patienter le duc de Bourgogne Philippe le Bon en 1464 (p. 449), envisager de lui faire héberger les dames du parti lancastrien pendant la préparation du débarquement d’Angleterre en 1470 (p. 609), lui confier Anne de Savoie qu’il destine au fils du roi de Naples en 1478 (p. 803). Outre ses relations avec sa famille, la reine, qui vivait généralement séparée de son époux au château d’Amboise (p. 57), pourrait avoir tenu dans sa diplomatie un rôle secondaire mais non pas nul, assumant notamment une fonction d’hospitalité royale au profit de hautes dames que le souverain souhaitait garder sous la main autant qu’honorer. Bien mieux, au détour d’une page nous apprenons incidemment qu’en 1462 Louis XI a tout fait pour empêcher Marguerite d’Anjou, reine d’Angleterre déchue en quête de son soutien, de rencontrer Charlotte (p. 443) : pourquoi, si le poids de la reine de France était inexistant ? Peut-être le silence des sources nous porte-t-il à sous-estimer sa place sur l’échiquier de la politique louis-onzienne : celle d’un pion sans doute, comme tous les grands serviteurs du roi, mais d’un pion prestigieux entre tous.
88 Jean Favier propose aussi une relecture, plus favorable à Louis XI, de faits bien connus par ailleurs : oui, la politique royale, s’appuyant après la guerre du Bien public sur une imposante montée en puissance des moyens militaires – mais non pas navals (p. 359-362) – et des gratifications dont le tribut à Édouard IV est la plus spectaculaire, a coûté très cher ; oui, la hausse de la pression fiscale est sans commune mesure avec une croissance économique qu’il ne faut pas surestimer ; oui, son incidence est réelle sur le niveau de vie des contribuables ; mais c’était le prix de la sécurité, et il faut mettre ces lourds prélèvements en balance avec les ravages de la guerre, les massacres, la destruction des cultures, le pillage des campagnes, le sac des villes et, plus pernicieux encore à terme, le découragement de l’investissement productif. Même si la discipline de l’armée royale soldée sur l’impôt laissait très sérieusement à désirer, pour le paysan ou le bourgeois le collecteur de la taille et le commis du fermier des aides restaient à tout prendre un moindre mal que le soudard ennemi. « En finir pour un demi-million d’écus avec la guerre de Cent ans restera sans doute l’une des meilleures affaires conclues par la monarchie française », opine l’auteur à propos des conséquences financières des accords franco-anglais de Picquigny (1475), ce qui le porte à conclure avec quelque provocation, pour mieux secouer les vieux clichés, qu’à long terme « la politique de Louis XI aura (...) été des plus économiques » (p. 928).
89 Redisons-le, la partie la plus magistrale de l’ouvrage est ce portrait final de l’homme d’État où Jean Favier décrit en somme ce qui a fait Louis XI : un homme d’action fondamentalement, pratique jusqu’au prosaïsme et ne voyant dans la vie de l’esprit que ce qui peut le servir ; un réaliste sans états d’âme, menteur et trompeur s’il le juge utile, qui donnera prise à la légende noire ; un inventif à l’image de ces Italiens qu’il prise tant, choquant souvent ses sujets par son mépris des coutumes ; un manipulateur d’hommes, tour à tour menaçant et séduisant ; un solitaire – mais non un isolé (p. 254) – qui ne se fie à personne, pas même à ses grands commis, ce qui le porte à intervenir dans les moindres détails et pourrait expliquer, suggère l’auteur au passage, l’absence de grande politique navale, le roi n’y connaissant personnellement rien, au contraire de la guerre terrestre (p. 361) ; un hyperactif, enfin, qui ne peut se tenir en repos, menant de front les voyages, la chasse et la charge écrasante du pouvoir. Deux qualités cruciales le lui permettent, les mêmes qui devaient un jour servir Napoléon : une exceptionnelle capacité de travail et une extraordinaire mémoire des hommes et du royaume, qu’il a beaucoup parcouru et semble quasiment visualiser (p. 372), indiquant à distance quelle partie d’une enceinte urbaine renforcer (p. 354) ou quel pont faire passer aux troupes plutôt que tel gué (p. 926). Grand voyageur aussi longtemps que sa santé l’y autorise – mais par nécessité politique plus que par goût, et dans une aire tôt restreinte au nord du royaume pour ne pas trop s’éloigner des centres tourangeau et parisien du pouvoir (p. 255) –, le roi ne peut pour autant être partout : comme il veut se mêler de tout, ses missives y pourvoient. Dictant infatigablement, ce grand bavard (p. 254) gouverne par sa correspondance, largement conservée et publiée : ses notaires et secrétaires et les chevaucheurs de son Écurie sont les premiers instruments de son pouvoir. Mais cela suppose aussi, rappelle pertinemment Jean Favier, toute une correspondance en amont et en retour qui nous échappe pour l’essentiel, ce qui ne doit pas nous faire oublier que l’information du roi était vitale pour gouverner à distance (p. 923).
90 L’auteur se garde toutefois de présenter un tableau idéalisé. D’une part, souligne-t-il, ces traits ont dû être cultivés par le roi ou ont été le fruit parfois durement acquis de l’expérience : le « grand Louis XI », au sommet de son art politique, que l’Histoire a retenu est celui d’une petite décennie à peine (six ans, dit sévèrement Jean Favier, p. 924), dans les années 1470, depuis l’ascendant pris sur Charles le Téméraire et Édouard IV jusqu’à l’arrivée de la maladie avec son cortège de raidissement mental et de bigoterie exacerbée. D’autre part, le succès du roi ne tient pas seulement à son action propre mais aussi à celle de ses adversaires : la fameuse toile de l’ « Araigne » a été tissée, autant que par son habileté, par les fautes des autres, au premier rang desquels Charles le Téméraire dont les ambitions territoriales ont jeté l’alarme dans tout l’ouest de l’Empire (p. 939).
91 Quelques lapsus peuvent parfois fausser l’information : ainsi, Charles d’Artois, comte d’Eu, est l’arrière-petit-fils de Jean le Bon et non son petit-fils (p. 89) ; le roi d’Angleterre qui s’alarme en 1481 de la démonstration de force du Pont-de-l’Arche est toujours Édouard IV et non Richard III (p. 353) ; la stratégie politico-financière des paiements échelonnés pratiquée par Louis XI concerne la dot, non la pension (p. 380) ; le cours légal de l’écu à la couronne en 1479 est de 32 sous – et non livres – 6 deniers tournois (p. 420).
92 Mais cela n’est rien au regard de ce livre solide et monumental qui équilibre érudition et vulgarisation, multipliant utilement les représentations synthétiques des contextes où se meuvent Louis XI et ses voisins, débrouillant avec clarté l’écheveau de sa politique tous azimuts, porté par un style vivant, simple et limpide. En bonne méthode, sa consultation s’impose désormais prioritairement, quitte à quérir ensuite d’éventuels compléments auprès de Kendall pour le détail événementiel ou de Gaussin pour l’analyse thématique. Le Louis XI de Jean Favier n’est pas une biographie de plus sur ce personnage hors normes, mais bien l’ouvrage de référence qui manquait.
93 Jean-François LASSALMONIE.
94 Bien au-delà des marchands et hommes d’affaires juifs, c’est, plus largement, de la situation des communautés israélites dans la Pologne des Wasa (1588-1668) que traite cet ouvrage, treizième volume d’une collection consacrée au judaïsme et à son histoire.
95 Dans une Europe marquée, aux XVIe et XVIIe siècles, du sceau de la confessionnalisation, la Pologne fait figure d’exception : avec quelques républiques urbaines, allemandes ou italiennes, et avec la République des Provinces-Unies, la « république » polono-lituanienne fait partie des rares États qui, à côté de la confession officielle, reconnaissent à d’autres confessions chrétiennes, et même à des religions non chrétiennes, un droit à l’existence. Cette tolérance est, en Pologne, vis-à-vis des Juifs notamment, une ancienne tradition : dès le XIIIe siècle, d’importants privilèges avaient été accordés aux Juifs de Grande Pologne, et étendus au milieu du XIVe siècle à ceux de l’ensemble du royaume ; alignée sur celle qui régnait alors dans l’Empire, la législation polonaise octroyait aux Juifs le droit d’appel aux tribunaux royaux, la liberté de commerce et de circulation, ainsi que la protection de leurs personnes, l’assassinat d’un Juif étant puni de mort. Confirmés par les Jagellon et par leurs successeurs immédiats, Henri de Valois et Étienne Bathory, ces privilèges avaient favorisé l’épanouissement des communautés juives. La branche catholique des Wasa, appelée, avec Sigismond III, sur le trône de Pologne en 1587, est un des piliers, à l’est de l’Europe, de la Contre-Réforme, mais ne peut, pour des raisons politiques et financières, se passer des impôts payés par les Juifs, ni des services rendus par les hommes d’affaires israélites. De ce fait, tout en confirmant, lors de leur intronisation, les privilèges généraux, Sigismond III et, à sa suite, Ladislas IV et Jean-Casimir promulguent toute une série de mesures contradictoires, tantôt favorables, tantôt défavorables aux Juifs, des mesures que l’auteur expose systématiquement dans son premier chapitre. Globalement, cette législation évolue plutôt dans un sens favorable : ne relevant que des tribunaux royaux, pouvant être assistés d’assesseurs juifs, les Israélites forment alors, de par la volonté du roi et des magnats (haute noblesse), une catégorie sociale protégée, privilégiée. Cette politique suscite néanmoins des résistances. Les villes – notamment celles de Poznan, Cracovie et Lwow, étudiées de plus près – mènent à leur égard une politique de chicane permanente et de ségrégation, tentant de limiter le nombre des maisons juives, d’interdire aux Juifs de fréquenter les mêmes cabarets que les Chrétiens, de contenir l’installation des Juifs dans des quartiers bien délimités, amorçant ainsi la politique de confinement des Juifs dans des ghettos, mais sans parvenir véritablement à l’imposer : fuyant le ghetto exigu, surpeuplé et malpropre, les Juifs les plus riches s’efforcent de s’installer à l’extérieur de la ville juive. Néanmoins, d’une manière générale, dans les grandes villes royales polonaises, même dans celles où, comme à Gdansk ou à Varsovie, les Juifs n’ont pas obtenu officiellement le droit de résidence, la tolérance est grande, et ceux-ci peuvent, assez largement, participer aux activités commerciales et financières. Dans les villes moyennes, surtout dans les villes « privées » dépendant des grandes familles nobles, la situation des Juifs est plus libérale encore, même si certaines villes n’admettent les Juifs qu’au temps des foires ou pour l’exercice de certaines tâches bien précises, comme fermiers des douanes, des moulins ou des salines, par exemple. La situation est à peu près la même dans le grand-duché de Lituanie, lié à la Pologne par l’Union de Lublin (1569). D’une manière générale, au moment où les Juifs, chassés d’Europe occidentale, affluent massivement en Pologne, les bourgeoisies des villes polonaises n’ont guère pu freiner efficacement l’expansion de leurs communautés, qui bénéficie du soutien intéressé de la monarchie et des magnats.
96 L’auteur, dans ce contexte, examine les relations entre Juifs et Chrétiens. Un très intéressant chapitre, consacré à la littérature et aux manifestations judéophobes de l’époque des Wasa, montre qui sont les auteurs des écrits antisémites (en fait, une très faible partie de l’ensemble de la production littéraire polonaise) : des hommes d’Église (un évêque, quelques Jésuites), des médecins et autres notables urbains, souvent d’anciens étudiants de l’Académie de Cracovie, foyer actif de judéophobie ; si le courant est dominé par les tenants de la Contre-Réforme, des sociniens (anti-trinitaires) et des orthodoxes y ont aussi participé. En dépit des fondements religieux de la pensée judéophobe, la corrélation entre le nombre d’ouvrages judéophobes et la conjoncture économique est nette : une conjoncture défavorable augmente leur production, plus encore que les événements de politique extérieure, même catastrophiques : le « déluge » (ou « guerre du Nord », entre Pologne et Suède, 1655-1660) relance la littérature judéophobe, mais moins fortement que la hausse des prix des trente premières années du siècle. Cette littérature, qui accuse les Juifs des pires crimes (crimes rituels, notamment), n’a rien d’original, se contentant de « poloniser » le vieux fonds des arguments judéophobes courants en Europe depuis le Moyen Âge : mauvais citoyens, les Juifs s’enrichissent sur le dos des Polonais, notamment par l’affermage des impôts, mais aussi par le commerce, l’usure, l’affermage des biens nobles. Dans ce climat, des tensions, parfois très vives et accompagnées de violences, se sont produites entre Juifs et Chrétiens, des violences qui ont d’ailleurs touché davantage les petites gens que les marchands et hommes d’affaires juifs, tant attaqués dans les écrits judéophobes. Pendant le « déluge », dans le contexte de l’invasion suédoise et de la révolte des cosaques, le paroxysme de la violence est atteint plus particulièrement dans les régions orientales de la Pologne et de la Lituanie, où bourgeois et paysans, poussés par l’Église orthodoxe, vouent une haine sauvage aux Juifs, défendus par la noblesse et les magnats qui profitent de leurs services. À cette époque, la dynastie régnante n’a plus assez de force pour arrêter la violence et protéger les communautés juives.
97 Le reste de l’ouvrage examine de plus près la situation et la vie quotidienne des marchands et hommes d’affaires juifs, plus particulièrement dans les trois villes de Poznan, Cracovie et Lwow. Après une étude de la législation commerciale, qui tend, sous les Wasa, à devenir de plus en plus défavorable aux Juifs, sans pour autant freiner véritablement leurs activités économiques, l’auteur étudie les prélèvements fiscaux auxquels étaient soumis les Juifs, montrant que, dans tous les cas, le prélèvement le plus important était celui du trésor royal, qui dépassait de très loin les ponctions au profit de l’Église ou de la noblesse. La fiscalité urbaine, modérée au début de la période, s’accroît à partir des années 1630 sous l’effet des guerres, au point de devenir insupportable à la fin de l’époque des Wasa. Les plus riches s’en tirent par l’émigration temporaire vers la Silésie ou la Bohême ; à leur retour, ils achèvent de prendre le contrôle économique et administratif des communautés.
98 Celles-ci, évoquées dans le dernier chapitre, sont des corps juridiques dont sont citoyens ceux qui paient la « hazaqa », un droit annuel qui varie fortement, selon les cas ; cette citoyenneté confère à ceux qui la détiennent à la fois des droits et des devoirs. La communauté est régie par le « kahal », sorte de conseil « municipal » élu, mis en place par le pouvoir royal, et qui fait contrepoids au pouvoir des rabbins ; dans le respect des traditions juives, le « kahal » fait régner l’ordre, prélève les impôts, rend la justice. On constate une surreprésentation, au sein de ces conseils, des familles les plus riches, qui souvent partagent les tâches entre leurs membres, les uns s’adonnant au commerce et aux affaires, les autres à l’administration de la communauté et à la vie publique. On ne peut pas, néanmoins, parler véritablement de monopole oligarchique. Les fonctions municipales cessent d’ailleurs d’être gratifiantes avec le déclin progressif des villes, et leur exercice tend à passer des mains des marchands vers celles de juristes et de spécialistes de la religion. Les conditions matérielles, l’habitat, la vie familiale, le statut des femmes, l’enseignement, font l’objet d’intéressants développements. L’entr’aide, la solidarité, la bienfaisance sont, dans les communautés juives, un élément important du lien social et contribuent au renforcement du sentiment identitaire forgé par l’appartenance religieuse. Peu de Juifs polonais se convertissent au christianisme. Au contraire, on assiste au grand succès du courant mystique et messianique lié à la diffusion des textes ésotériques de la Qabbale.
99 Dans ce livre riche et solide, la partie consacrée aux opérations commerciales et financières souffre de la nature des sources disponibles : ne disposant d’aucune source privée, d’aucune archive d’entreprise, seulement des registres urbains dans lesquels étaient enregistrés les litiges ou les transferts de créances, l’auteur analyse les renseignements divers concernant le commerce des Juifs entre eux, et avec les non-Juifs, en ayant bien conscience que seule une infime proportion des affaires est ainsi connue. On y lit une assez grande médiocrité des affaires, le caractère relativement primitif des entreprises de la plupart des marchands juifs. L’impossibilité de faire fortune dans le cadre du système économique municipal incite les plus riches et les plus habiles à se mettre au service de l’État et de la noblesse : cela devait devenir l’habitude de l’oligarchie juive dans la République nobiliaire. Certains investissent dans la production minière. Les troubles militaires et politiques du milieu du siècle portent un coup très grave aux activités de ces hommes d’affaires.
100 Ce livre, qui met à la portée du public une ancienne thèse d’État, remaniée et réactualisée, complète très heureusement les autres ouvrages du même auteur, notamment son
101 Marie-Louise PELUS-KAPLAN.
102 Les traités de propagande, les libelles, les pamphlets, les occasionnels proliférèrent pendant la guerre de Trente ans. L’objet du présent ouvrage est de mesurer l’impact, dans le Saint Empire, de la thématique liée à la place que l’Espagne occupait à l’époque, d’abord dans le monde par l’extension de ses possessions, ensuite en Allemagne par son intervention dans le conflit armé. Le concept central est celui de la monarchie universelle ; mais l’auteur insiste sur un aspect trop ignoré : la légende noire d’une Espagne responsable du génocide indien a aussi de profondes résonances dans la littérature du temps.
103 L’alliance des branches espagnole et autrichienne de la Casa di Austria, en dépit de certaines divergences (le retrait au Palatin de son droit électoral), n’est plus à prouver. Avant même la défenestration de Prague, des accords successoraux, en 1611, en 1617 (traité d’Oñate), furent signés. La révolte de Bohême fut le test de cette solidarité. L’éviction du duc de Lerma, pacifiste et réticent à la perspective d’un engagement en Europe centrale, au profit de Zúñiga, oncle d’Olivares et ancien ambassadeur auprès de Rodolphe II de 1607 à 1617, entraîna l’intervention espagnole, financière (des subsides à Ferdinand II) et militaire (les tercios furent présents dès la Montagne Blanche). II s’agissait pour l’Espagne d’empêcher l’arrivée d’un électeur protestant supplémentaire dans le collège électoral, de préserver la « route espagnole » joignant l’Italie du Nord aux Pays-Bas du Sud par la Valteline et la Franche-Comté (l’occupation d’une partie du Palatinat fut le premier résultat des victoires espagnoles), de prendre des sécurités avant le terme de la trêve de douze ans avec les Provinces-Unies. La conjoncture militaire fut favorable pendant une longue décennie, le champ d’intervention s’étendant jusqu’à la Baltique et les villes de la Hanse. L’argent et les soldats d’Espagne furent pour beaucoup dans la conclusion de la paix de Prague (1635). L’année 1640 marqua le début d’un renversement : révolte de la Catalogne, sécession du Portugal, soutenues par la France ; entrée en guerre en 1635. Puis ce furent Rocroy, l’incapacité de Ferdinand III à soutenir Philippe IV, la promesse impériale de céder l’Alsace à la France... Le conflit se déroula sur fond de confessionnalisation. Mais, selon Peer Schmidt, il serait abusif d’enfermer la totalité des événements dans ce seul concept. En particulier, le conflit entre les Provinces-Unies et l’Espagne fut de plus en plus économique.
104 La littérature pamphlétaire fut la plupart du temps anonyme ou sous nom d’emprunt ; il fallait d’abord se protéger, mais aussi ne pas s’avouer auteur d’un genre souvent méprisé. Les auteurs furent souvent des clercs : les jésuites, bien en cour, tinrent la première place devant les capucins et les carmes. Du côté protestant, des superintendants, des prédicateurs comme Hoe von Hoenegg, de la cour de Dresde. Le second groupe fut constitué par des juristes et fonctionnaires de l’État, tels Camerarius, conseiller secret du Palatinat, ou Wilhelm Jocher, au service du duc de Bavière. Certains travaillaient avec l’aval du prince ou du ministre ; on connaît bien les pamphlétaires à la solde de Richelieu, dont Fancan ; Quevedo fut au service d’Olivares. Les imprimeurs avaient aussi tout intérêt à préserver leur anonymat, pour éviter le sort de l’Augsbourgeois Andreas Asperger. La recherche en ce domaine est donc difficile et encore peu poussée. Les villes rhénanes et de commerce (Bâle, Strasbourg, Cologne), les cités universitaires, quelques résidences princières, Ulm, Augsbourg, Nuremberg, Prague (Lorenz Emmerich, très anti-espagnol), figurent en bonne place ; les villes du Nord, Stralsund, Leipzig, Erfurt... entrèrent en scène lorsque la guerre migra vers la Baltique. Mais Vienne ne fut alors nullement une ville d’impression. Le corpus étudié montre deux pics, le premier en 1619-1621 avec les événements de Bohême, Bila Hora, la déroute du Palatin (13,8 % du corpus), le second en 1631-1632 avec la polémique autour de l’édit de restitution et l’entrée en guerre de Gustave-Adolphe (12,5 %). Quant au public, il est divers selon que l’on tient un traité de 100 pages en latin ou une feuille volante agrémentée d’une illustration. Les nombreuses rééditions et les traductions en allemand, mais aussi en français et en italien, signalent quelques best-sellers. En moyenne, un pamphlet contenait 70 pages et était tiré de 300 à 500 exemplaires. Les illustrations pouvaient faire monter le tirage à 1 500.
105 L’antihispanisme se décline sous divers aspects : la monarchie universelle, la légitimisation de la guerre, le stéréotype national de l’Espagnol opposé à l’Allemand, la légende noire de la domination espagnole aux Amériques, le rôle de l’or et de l’argent du Nouveau Monde, les liens avec le pape et les Jésuites. La volonté d’aspirer à la monarchie universelle fut l’accusation par excellence : on invoqua les prophéties de Daniel et la 5e monarchie, la translatio imperii... Avec Charles-Quint et Gattinara, l’idéal semblait être devenu réalité : des théoriciens comme Miguel de Ulcurrun (Catholicum opus imperiale regiminis mundi, 1525) ou le dominicain Vitoria argumentèrent sur le thème tout en maintenant la monarchie espagnole dans le vieil orbis christianus. La séparation de la couronne d’Espagne d’avec celle du Saint Empire entraîna une redéfinition de la monarchie universelle qui, sous Philippe II, empereur des deux Indes, s’étendit sur les quatre continents. Avant même 1618 puis au XVIIe siècle, le refus en Allemagne de la monarchie universelle espagnole, dangereuse pour les libertés germaniques et l’élection impériale, fut général chez les protestants ; on sait la violence anti-Habsbourg du traité du luthérien Hippolithus a Lapide, défenseur d’un Reich, république de princes. Les Réformés refusèrent la thèse de la translatio par médiation pontificale et tout dominium mundi. La 5e monarchie, celle de l’Espagne, était celle de l’Antéchrist. Elle assujettirait le reste du monde, dont les villes de la Hanse et les fleuves de la Baltique, comme elle avait assujetti ou voulu assujettir par la force les Provinces-Unies, le Portugal, l’Italie et les Indiens d’Amérique. La réaction pro-espagnole vint essentiellement du traité du moine dominicain calabrais Campanella, publié à Tübingen en 1620 sous le titre Von der Spanischen Monarchy, et réédité quatre fois pendant la guerre de Trente ans. L’Espagne, protégée par Dieu, devait non seulement conserver ce qu’elle possédait de jure, mais récupérer la couronne impériale, transformer dans un sens absolutiste la constitution du Reich, liquider les trois électeurs protestants ; il préconisait les mariages mixtes avec des étrangers pour espagnoliser le monde entier. Le bénédictin Juan de Salazar, dans sa Política Española (1619), argumentait de façon cosmique : aussi vrai que la Terre est ronde et le Soleil tourne autour d’elle, aussi vraie est la migration d’est en ouest de la monarchie universelle, des Assyriens aux Mèdes, aux Perses, aux Grecs, aux Romains, aux Espagnols enfin. À ce concept de la monarchie universelle, celui d’équilibre européen, de balance des puissances, commença à opposer une sensible parade, avant même les traités de Westphalie, contrairement à ce qu’affirment les historiens Repgen ou Bosbach. La notion d’équilibre fut présente dans les discussions sur la constitution impériale et les pouvoirs respectifs des États, des princes, des électeurs et de l’empereur. « Contre-poids », « contre-balancer » apparurent dans la déclaration de guerre de la France à l’Espagne.
106 La légitimation de la guerre, la guerre juste offrent un autre champ. Un Allemand se disant (faussement) catholique, dans un pamphlet intitulé Wolmeinender, wahrhaffter Discurs... (1616) inspiré de Sleidan, mais aussi retournant l’argumentation d’Espagnols contemporains comme Suárez ou Ayala, défendit la nécessité de maintenir les traités, dont celui d’Augsbourg qui légalisait le luthéranisme, proclama l’inutilité de la force contre les protestants ; ces derniers n’étaient pas les seuls fauteurs de troubles et les Allemands avaient tout à perdre d’une victoire jésuito-espagnole. Là où était le roi d’Espagne, là régnait la violence, comme aux Indes. Les débuts de la guerre donnèrent lieu à une abondante littérature de justification, dont l’Apologie des révoltés bohèmes et le Gründtlicher bewe adressé à l’empereur Mathias. Ferdinand II pouvait-il participer à l’élection impériale en tant que roi de Bohême alors qu’il n’avait pas été intronisé ? La dévolution de la dignité électorale à la Bavière n’était-elle pas juridiquement contestable ? Camerarius, dans son Cancellaria Hispanica (1622), stigmatisa la subordination de Ferdinand II à Madrid, fauteur de guerre. En 1635, la Déclaration du Roy... dénonça la prétention de l’Espagne à la monarchie universelle ; Mantoue et Trêves étaient les prémices d’une entreprise injustifiée. Quevedo y répondit en dénonçant l’alliance de Louis XIII avec les hérétiques et les infidèles. La sécession du Portugal suscita un large écho dans l’Empire ; la version allemande du Manifeste du Royaume de Portugal qui défendait les droits de Jean IV fut beaucoup plus anti-espagnole que la française et suscita une réplique de Caramuel y Lobkowitz. La Proclamación Católica des Catalans, elle, ne fut pas traduite en allemand.
107 Les pamphlets véhiculèrent aussi les stéréotypes nationaux. L’Espagnol, s’il est un bon soldat, est donc par nature guerrier et capable de toutes les horreurs. Les Hollandais, dont Marnix de Sainte-Aldegonde, eurent une grande place dans cette construction. Spinola (mais aussi Dampierre et Buquoy) fut la cible préférée du camp anti-espagnol. L’Espagnol, c’est aussi le catholique fanatique, soutien indéfectible du pape et des jésuites, qui veut introduire l’Inquisition en Allemagne, présentée sous ses aspects les plus sinistres ; mais, de façon contradictoire, ce catholicisme est douteux, car il est contaminé par le judaïsme et l’Islam. La polémique reprit la vieille accusation italienne du XVIe siècle contre le barbare ibérique. On recourut aux images galéniques – l’Espagnol est sec et chaud – ou médicales – le Morbus Hispanicus, 1621 –, aux identifications animales avec le singe, le renard, le serpent, le moustique, insecte diabolique, pour caricaturer. Les auteurs se demandèrent pourquoi ces étrangers avaient envahi l’Empire ; la faute en était-elle aux Allemands assoupis dans l’ivrognerie ? En contre-champ apparut déjà l’image de l’Allemand travailleur et attaché à une patrie qui, par-delà les divisions politiques et religieuses, essayait de dépasser l’horizon du territoire princier.
108 Le thème de la cruauté exercée contre les naturels des Amériques et du dramatique dépeuplement se nourrit essentiellement de la Brève relation de la destruction des Indiens du dominicain Las Casas publiée en 1542, traduite en allemand en 1597 et qui fut l’objet de 15 éditions aux Provinces-Unies entre 1600 et 1640. Mais, avant lui, il y eut le dominicain Antonio de Montesinos, et ensuite Francisco López de Gómara ou Reginaldus Gonsalvius Montanus ; la critique vint d’abord des Espagnols. La seconde colonne de la leyenda negra fut la compilation du Milanais Girolamo Benzoni, qui avait séjourné quinze ans en Amérique : elle fut traduite en allemand en 1567 et reçut 53 versions en latin, français, anglais, allemand et néerlandais. L’Amérique est donc bien présente dans la polémique, y compris par les événements qui s’y déroulèrent (la reprise de Bahia sur les Hollandais en 1625), comme en témoigne, exemple parmi d’autres, le An gantz Teutschlandt, von De Spanniers Tyranney (1620). De ce nouvel Eldorado coulaient à flot l’or et l’argent, nerf de la guerre, objet de la cupidité espagnole.
109 Je passerai plus vite sur l’analyse des Flugblätter, une page avec une illustration accompagnée d’un court texte, qui s’appuie sur 24 illustrations, où l’on retrouve les thèmes précédents, avec cette fois le recours aux emblemata ou à des jeux de mots comme dans le Spanische Spinnastuben oder Rockenfahrt sur Spinola. La dernière partie de l’ouvrage traite de la réaction espagnole, somme toute assez faible, la couronne espagnole ne désirant pas élargir l’espace public de communication. Les milieux gouvernants étaient pourtant bien informés, en particulier par l’ambassadeur impérial Khevenhüller. Aux textes courts et aux libelles qui infestaient l’Empire, l’Espagne répondit par des traités – Suárez, Mariana, Covarrubias, Ayala... – qui furent connus en Allemagne, tout comme y pénétrèrent les œuvres de la mystique espagnole et celles de la scolastique tardive de l’école de Salamanque. Une bonne partie de cette contre-propagande fut imprimée à Anvers sur les presses de Plantin. Y sont développés le thème de la prédestination de la langue espagnole – Dieu, mais aussi le serpent, conversèrent dans cette langue avec Ève – et celui du roi catholique. Le thème du roi prudent se nourrit de tout l’héritage néo-stoïcien ; la première vertu de Philippe II, qui n’a jamais ri ni montré une émotion, fut la prudentia à la Tacite. Le roi d’Espagne est aussi el rey planeta, emperador de las Indias : ici l’étude s’appuie sur des représentations de frontispices (notons l’inversion des illustrations p. 433 et 435). Pour l’Allemagne, la monarchie universelle et planétaire signifiait la fin des libertés et du biconfessionnalisme. Et l’Amérique tint toute sa place pour forger l’image d’une Espagne cruelle, barbare, intolérante, nocive, dangereuse, liberticide. Toute cette propagande et contre-propagande n’a-t-elle pas convaincu que ceux qui l’étaient déjà ? Ne faut-il pas l’interpréter plutôt comme le signe de la construction de l’identité de chacun des camps ? En tout état de cause, cette littérature eut une fonction informative pour imposer une nouvelle image du monde à l’aube des Temps modernes.
110 Claude MICHAUD.
111 Cette thèse, rédigée sous la direction de Peter Burke, étudie l’image de l’empereur Léopold Ier (1658-1705) à travers les panégyriques, les livrets d’opéra rédigés en latin ou en italien, les histoires du règne, les sermons jésuites, les journaux viennois (durant la guerre de Succession d’Espagne) et les cérémonies organisées dans les grandes villes de l’Empire. L’auteur commence par une introduction historiographique où elle rappelle la variété du discours de la représentation et le caractère spécifique de son objet : dans l’Empire, on ne relève pas d’initiative centralisée, pas de politique continue, pas de programme élaboré de « fabrication de l’image » similaire à celle de Louis XIV ; on peut tout au plus repérer des « programmes » individuels et un grand nombre d’auteurs, mais pas d’organisme de contrôle semblable à l’Académie française. Les motifs eux-mêmes se singularisent par leur éclectisme : on peut discerner des influences postrenaissantes venues de Mantoue, une fierté locale (manifeste dans les hommages rendus au souverain dans les territoires héréditaires) et des messages politiques délivrés consciemment par certaines villes.
112 L’auteur résume dans un premier chapitre les modes de représentation des Habsbourg entre 1500 et 1657. Après Charles Quint et sa rhétorique millénariste et universaliste (la monarchie universelle), les empereurs revendiquent à l’inverse une origine allemande à leur famille. L’enjeu essentiel est bien, en effet, depuis Maximilien Ier, l’affirmation d’une dynastie, en dépit du caractère électif de la couronne impériale. Parallèlement à l’élaboration de généalogies, les Habsbourg commandent des entrées triomphales, des tombes monumentales, et développent le culte de saint Léopold (de Léopold de Babenberg, margrave de Basse-Autriche au XIIe siècle, marié à une fille de l’empereur et, à ce titre, considéré comme l’auteur du transport du charisme impérial en Autriche, et lui-même candidat au trône impérial en 1125), à qui Léopold Ier consacre l’Autriche en 1663. C’est Charles Quint qui, après avoir acquis des régions très vastes, qui relevaient en partie de monarchies héréditaires, introduit une thématique divine à l’élection impériale, et qui promeut le théâtre à inspiration mythologique et les entrées spectaculaires dans le cérémonial de cour. Mais l’opéra se développe sous le règne (à tendance absolutiste) de Ferdinand II, et la danse sous celui de Ferdinand III.
113 Dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, c’est Léopold qui, soit directement, soit par l’intermédiaire du grand maître des cérémonies (Obersthofmeister), coordonne les activités artistiques, dont le cœur est la musique, profane ou sacrée. Les Jésuites jouent un très grand rôle dans la glorification, à Vienne et à Graz. Le cérémonial multilingue est très réglé, selon que des ambassadeurs sont présents, et selon qu’il concerne des festivités impériales ou seulement autrichiennes ; il préserve les hiérarchies tout en laissant une place aux traditions semi-populaires carnavalesques (les Wirtschaften ou noces paysannes).
114 Les représentations s’épanouissent pleinement après la paix de Westphalie, sans lien direct avec l’actualité. Ainsi, entre l’automne 1679 et le départ de la famille impériale de Vienne pour fuir la peste, et son retour à la fin de 1681, les pièces célèbrent sans discontinuer la prospérité, malgré la guerre civile hongroise. Au lendemain des traités de Westphalie dominent le thème des bénédictions de la paix et de la promotion de la paix comme tradition habsbourgeoise ; l’empereur apparaît comme le maître d’œuvre de l’harmonie politique et artistique. Chacune des cérémonies est toutefois, au fil des trois mariages de Léopold, marquée en creux par l’inquiétude sur la succession dynastique.
115 Dans les années 1680, cette thématique s’infléchit. À la faveur du succès des armes contre les Ottomans et de la conscience d’incarner une mission recueillant l’assentiment des souverains européens, la rhétorique devient plus agressive, tant contre les Turcs que contre Louis XIV. Les premières accusations contre ce dernier sont du reste moins soulevées par le manifeste justifiant la guerre de Dévolution que par le traité d’Antoine Aubery défendant un droit français à la couronne impériale, puis par les actes d’agressivité directe comme la dévastation du Palatinat.
116 L’auteur résume enfin les constantes morales (la maîtrise des passions héritée de Juste Lipse) et religieuses (le catholicisme) de l’image. Si la réception est difficile à saisir, on peut néanmoins affirmer que ce sont les opéras qui font le plus impression. Quant à la réception chez les protestants de l’image catholique de Léopold, il convient de distinguer les villes libres d’Allemagne méridionale, qui témoignent d’une très grande loyauté, voire d’un enthousiasme non feint (à Augsbourg en particulier), et les territoires luthériens d’Allemagne septentrionale, où le soutien est toujours tempéré d’attaques plus ou moins voilées contre l’autorité pontificale.
117 Ce livre traite d’une période peu connue des historiens français, et l’on ne peut que saluer sa parution. Une plus grande rigueur dans l’argumentation (qui se réduit parfois à une série d’exemples peu ordonnés) aurait néanmoins bien plus souligné les éléments nouveaux apportés par l’étude. Une analyse plus précise de la rhétorique employée dans les sources mobilisées aurait mieux mis en lumière les redéfinitions religieuses de la fonction impériale, et les relations entre le profane et le sacré. L’étude de l’iconographie, annoncée dans le titre, n’est guère élaborée ; la consultation de sources plus variées aurait permis de donner une image moins monolithique de la cour de Vienne, des enjeux et des conflits auxquels s’articule le cérémonial. Enfin, une approche plus réflexive de ces sources aurait permis de les interpréter en fonction de l’histoire de la représentation annoncée en introduction : en quoi les images diffusées donnent une identité de l’empereur et le remplacent en son absence. Il n’en reste pas moins que cet ouvrage brosse un panorama intéressant, relativement libre de l’interprétation attribuée à Norbert Elias, de la culture de cour allemande au XVIIe siècle.
118 Claire GANTET.
119 De sa thèse (1967), consacrée à la Faculté des arts de Douai (1665-1765), à ses multiples articles ou contributions à des actes de colloques, l’Université douaisienne apparaît bien comme le premier sujet d’étude de Gilbert Dehon ; il nous livre ici une synthèse de ses recherches, dans une démarche qui privilégie une approche religieuse de l’histoire universitaire (p. 11-163) à l’analyse de ses dimensions sociales et culturelles (p. 165-226). Même si la diversité des approches proposées enlève un peu de cohérence d’ensemble au propos, puisque nombre de développements concernent autant – voire davantage – les facultés de théologie, de droit ou de médecine que celle des arts, ses analyses ont le mérite de rappeler que les facultés ne vivaient pas isolément les unes des autres et partageaient des préoccupations communes.
120 L’histoire proposée est dominée par la question religieuse qui, il est vrai, avait marqué l’Université de Douai dès sa naissance, en janvier 1562, puisque Philippe II avait voulu en faire un pilier de la Contre-Réforme dans les Pays-Bas. Dans la première partie de son livre, Gilbert Dehon restitue les querelles théologiques qui ont marqué son histoire aux XVIIe et XVIIIe siècles. Tardivement rattachée au royaume de France, l’Université se montra longtemps bien peu gallicane ; en 1682, une protestation d’enseignants contre la Déclaration des quatre articles conduisit le pouvoir à en imposer l’étude aux Douaisiens, et à renvoyer deux professeurs rétifs (p. 46-48) ; au siècle suivant, le Parlementde Flandre n’imposa qu’avec difficulté son autorité sur une institution qui n’entendait pas renoncer à la souveraineté judiciaire de Rome (p. 113). Il est vrai que, même si la querelle janséniste eut des répercussions douaisiennes jusqu’aux années 1740 (p. 143), le jansénisme n’y avait pu s’implanter solidement ; à la fin du XVIIe siècle, pourtant, l’évêque d’Arras Guy de Sève avait contribué à la nomination de quelques professeurs de cette sensibilité ; confondus lors de la « fourberie de Douai » (1690-1692), ils avaient dû se découvrir et renoncer à leurs charges (p. 51-70). Le XVIIIe siècle devait être celui de l’enseignement des Jésuites qui, dès 1704, par l’obtention de la chaire de mathématiques, s’imposaient durablement dans la vie scolaire (p. 95-103) ; pour l’auteur, la réussite internationale de certains établissements douaisiens comme le collège d’Anchin s’explique en grande partie par « la qualité de [leur] catholicité » qu’il oppose aux tendances jansénistes de Louvain (p. 227).
121 Les relations entre l’État et l’Université apparaissent plus épisodiquement dans les développements de l’auteur. Il est vrai que les signes de son intervention se mêlent aux débats religieux. Gilbert Dehon constate pourtant le poids croissant du pouvoir sur l’Université ; de l’instauration du concours pour le recrutement des professeurs (1680-1681 ; p. 43-44) aux visites avortées (1702 ; p. 80-93) ou réalisées (1716 ; p. 107-108) pour vérifier les comptes, l’administration et l’enseignement et en corriger les « abus », c’est une emprise grandissante du pouvoir séculier qui s’observe. Avec la publication d’un règlement royal modifiant l’organisation des études et de la discipline, le contrôle des autorités civiles se confirma (p. 143-144) et, selon l’auteur, l’expulsion des Jésuites « mit le point final à une évolution qui donnait à l’Université une dimension nouvelle nationale et séculière, et non plus internationale et religieuse » (p. 162). Depuis décembre 1755, Marie-Thérèse avait interdit à ses sujets des Pays-Bas d’aller étudier à l’étranger, renforçant cette tendance à la « nationalisation » des grades (p. 151).
122 Dans sa partie consacrée aux élèves, aux études et à la vie universitaire, l’auteur resserre son propos sur la faculté des arts qui rassemblait les trois quarts environ des 1 250 (1702) à 2 000 écoliers douaisiens. Plus de la moitié de ces jeunes gens étaient logés hors de leur famille, dans les internats des collèges d’Anchin et de Saint-Vaast, dans les divers séminaires de la ville ou dans des pensions privées (p. 168), et une proportion importante d’entre eux disposaient de bourses fondées par des villes, des abbayes ou des personnes privées. La vie scolaire et urbaine de cette population n’est qu’évoquée rapidement, et l’auteur concentre ses analyses sur son cursus scolaire. D’un tableau d’ensemble de l’enseignement dispensé émergent quelques évolutions qui rappellent des tendances généralement observées dans le royaume : le recul de l’enseignement du grec dès le XVIIe siècle (p. 195, 199), un éveil – plus tardif qu’ailleurs – de l’intérêt pour le français et l’éloquence (p. 148-151), une sécularisation progressive des leçons d’histoire (p. 199) et un indiscutable progrès de l’enseignement des sciences qui, bien que dépourvu de laboratoire, put, notamment au collège d’Anchin, s’appuyer sur des appareils de physique (microscope, jeu de poulies...) et un observatoire bâti en 1761 (p. 193). Même si l’on peut regretter que l’étude n’intègre pas les problématiques les plus récentes, développées par M.-M. Compère, D. Julia, J. Revel ou Ph. Marchand, les apports de l’ouvrage à l’histoire de l’éducation, et plus spécifiquement aux relations entre l’Université et les querelles théologiques des XVIIe-XVIIIe siècles, ne sont pas à négliger.
123 Hervé LEUWERS.
124 L’ouvrage est d’abord l’étude d’un collectionneur. Étude qui pourrait paraître marginale : le riche collectionneur n’est-il pas, dans les représentations sociales et littéraires, celui qui s’entoure de livres non pour les lire mais pour en orner sa demeure, pour les enterrer et les soustraire à leurs utilisateurs « légitimes » ? Rien de tel dans l’ouvrage de Yann Sordet, étude de cas qui replace l’amateur de livres Pierre Adamoli (1707-1769) et sa collection à l’intérieur d’une société de lecteurs et, dans l’ensemble, d’une culture savante et érudite.
125 La première partie de l’ouvrage de Yann Sordet porte donc sur Pierre Adamoli et l’offre du livre à Lyon, la ville dont les bibliothèques et les imprimeurs constituent l’horizon de l’activité du bibliophile. Pierre Adamoli est d’origine italienne et marchande. Il achète en 1730 l’office de « maître des ports, ponts et passages de la ville de Lyon et ancien gouvernement du Lyonnais », fonction dont il se démet en 1747. Bénéficiaire d’une succession qui lui assure un revenu estimé à 5 000 livres, il a peut-être démissionné de son office dans le seul dessein de constituer une collection qui ne doit rien à une transmission familiale. Les objets collectionnés sont des médailles, des curiosités naturelles, des livres et des manuscrits (plus de 6 000 volumes).
126 La seconde partie de l’ouvrage de Yann Sordet porte sur la bibliothèque : sa croissance annuelle de 200 volumes par an, son organisation matérielle combinant ordre méthodique et classement par format. C’est toutefois l’étude des documents exceptionnels que constituent les cinq catalogues de la collection, étude particulièrement bien menée par Yann Sordet, qui permet le mieux une appréhension directe du regard et du discours que le collectionneur porte sur le livre, car il s’agit de catalogues destinés à un usage privé, continuellement mis à jour. En ce sens, ces documents « domestiques » sont proches des catalogues de bibliothèques publiques ou conventuelles, qui sont aussi des catalogues d’usage et de gestion, liés à une collection vivante. On voit ainsi Adamoli se heurter aux problèmes des classifications, effectuer quelques adaptations au classement systématique inspiré du système des cinq classes dit « des libraires de Paris », particulièrement au sujet de l’Histoire naturelle qu’il ne range pas dans les Sciences et arts, mais singularise dans une classe à part. À cela s’ajoutent des catalogues particuliers, sélectifs, correspondant à des curiosités plus personnelles. Ils sont consacrés aux manuscrits, aux livres rares, aux ouvrages concernant les Jésuites, la ville de Lyon ou les auteurs grecs et latins. Il existe en outre des listes d’ouvrages à acquérir, instruments d’une gestion raisonnée des acquisitions, qui peuvent fonctionner comme des registres de comptes. Mais ces « catalogues domestiques » ne sont pas seulement le moyen d’une gestion matérielle de la bibliothèque. L’analyse de leurs notices assorties de commentaires donne accès à la réflexion personnelle du collectionneur, à ses centres d’intérêt (livres concernant les Jésuites, livres satiriques, quelques textes audacieux) qui ne sont pas totalement à l’image de la répartition arithmétique des inclinations intellectuelles qui ressort de l’organigramme des cinq classes bibliographiques. Cependant, l’analyse quantitative des livres rangés dans ces catégories bibliographiques met en évidence les grandes dominantes de la collection, les préoccupations que l’on retrouve tout au long de cette étude : Histoire naturelle, Antiquité et histoire lyonnaise, intérêt pour l’actualité. Plus poussée, cette analyse révélerait aussi, sans doute, des centres d’intérêt particuliers.
127 La troisième partie de l’ouvrage s’éloigne de la collection en tant que telle pour aborder les pratiques du collectionneur, de l’amateur du livre-objet. L’analyse du rapport de l’homme au livre y est menée avec finesse et rigueur. L’exemple privilégié de la collection d’Adamoli permet de saisir les différents aspects de la constitution d’un cabinet de livres choisis, à commencer par les acquisitions aidées de la consultation des principaux instruments bibliographiques de chaque discipline, des catalogues de vente de bibliothèques, des traités sur l’art et les techniques du livre. Les prix d’achat consentis confirment les préférences du collectionneur : les livres les plus chers (plus de 50 livres) sont ceux qui traitent de l’Antiquité (16,5 % de la catégorie), puis de l’histoire naturelle (9 %), contre 3 % seulement, par exemple, pour la théologie. Le livre acquis est transformé par les reliures, des travaux particuliers sur les ouvrages anciens (volonté affirmée de pastiche pour les éditions les plus anciennes). Yann Sordet analyse également un discours spécifique sur le livre, propre au bibliophile. Par exemple, le livre « rare » est le livre difficile à trouver, mais aussi le livre convoité, précieux, singulier, ou condamné et victime de destructions judiciaires. Au sein de ces livres rares, le bibliophile distingue des objets particulièrement dignes de sélection, objets de collection, qui s’opposent aux bouquins, sans intérêt particulier. Ainsi, la collection est un système de valeurs. Un système défini négativement dans le discours antibibliophile, tel celui de l’académicien lyonnais Bollioud-Mermet, pour qui il existe, d’un côté, les livres qui servent à la culture de l’âme et de l’esprit, de l’autre, des objets de collection. Mais un système qui joue pleinement dans la « république des antiquaires », à l’intérieur d’un réseau où les catalogues de vente transmettent normes et modèles, où les catalogues domestiques assurent la publicité de la collection et servent de base à des échanges.
128 La dernière partie de l’ouvrage, qui traite de la destination et du destin de la collection, n’est pas la moins originale. Yann Sordet rappelle d’abord ce qui justifie la collection aux yeux du bibliophile. Celui-ci travaille pour l’avenir : par la conservation du livre menacé, objet de culture, il sert le progrès des sciences et des lettres. Par ailleurs, il transmet non seulement des textes, mais encore des objets qui peuvent, dans le luxe de leurs éditions, rendre un hommage aux œuvres et à leurs auteurs. Le livre, dans sa forme et son histoire, devient objet d’une science qui « demande des recherches infinies ». Adamoli, quant à lui, découvre des textes oubliés qu’il édite, rédige son catalogue qui est un catalogue critique, des dissertations, élabore une bibliographie lyonnaise.
129 Tous travaux qui dépassent la simple collection... Il entend que sa bibliothèque échappe au sort commun des bibliothèques privées souvent dispersées. C’est pourquoi il en fera, par le biais d’un don à l’Académie, une bibliothèque ouverte au public au moins un jour par semaine. Si la mise en application de son testament se heurtera à des difficultés, la collection d’Adamoli, qui a rejoint en 1960 la bibliothèque de la ville, est en gros préservée. Dans ce désir de conservation et d’ouverture au public, c’est un autre aspect du collectionneur qui se fait jour, celui du bibliophile animé du zèle patriotique que l’on mettra en avant dans la tradition du XIXe siècle.
130 Au total, l’approche monographique de Yann Sordet, approche méticuleuse et exigeante, servie par une exceptionnelle richesse de documentation, augmentée en outre de pièces justificatives, de tableaux et graphiques (malgré les « oublis » du tableau no 4), ainsi que d’une bibliographie raisonnée, permet une appréhension non univoque du bibliophile et de la bibliophilie. Le collectionneur n’est pas un homme isolé. Il est au centre d’un réseau d’amis, de relations lyonnaises d’imprimeurs et de bibliothécaires, d’autres collectionneurs, comme Séguier de Nîmes ou Calvet d’Avignon. Dans cette sociabilité de la curiosité, la bibliothèque est à la fois un lieu privé et pourtant consacré par la voix publique. Le bibliophile est un homme de son temps, préoccupé de soumettre la diversité des livres à un classement, de préserver la liberté de lire qui est à renvoyer à la formule « Ose penser » des Lumières, et aussi de servir le bien public. Mais Yann Sordet souligne aussi à partir de l’exemple d’Adamoli quelques aspects précurseurs de la bibliophilie du XVIIIe siècle : mettre certains livres à part en fonction de critères précis (ce qui conduira à la constitution de la « réserve » à la Bibliothèque nationale en 1836) ; définir les techniques de production, les provenances, tous aspects qui relèvent d’une histoire des mentalités et des pratiques culturelles. Par ces qualités, L’amour des livres au siècle des Lumières doit servir de modèle d’un point de vue méthodologique à toute étude ultérieure concernant tant les pratiques de la bibliophilie que l’analyse des bibliothèques et de leurs catalogues.
131 Marie-Hélène FROESCHLé-CHOPARD.
132 Ce nouvel ouvrage sur l’Encyclopédie rassemble les actes d’une journée d’étude tenue à l’EHESS en 1998 et quelques contributions données au séminaire de 1998-1999 à l’Université de Chicago sur « l’Encyclopédie électronique ».
133 En avant-propos, Philippe Roger explicite les changements de perspective qu’implique l’informatisation de l’Encyclopédie. D’un réseau à l’autre, un transfert irréversible se produit. À la logique allusive et polémique des « renvois » se superpose une investigation systématique qui métamorphose l’œuvre de Diderot. Plus enthousiaste, Robert Morrissey envisage surtout, dans sa présentation de l’Encyclopédie électronique, une manière de réaliser, en consultant toutes les occurrences des mots, l’espoir des encyclopédistes. En outre, pour la première fois, il devient possible de comparer systématiquement les correspondances et les écarts entre les définitions proposées des mots et l’utilisation de ceux-ci dans l’ensemble de l’ouvrage. Ainsi, ces deux textes d’introduction ne peuvent éviter la question qui reste posée, au moins en filigrane, dans la plupart des contributions, celle du rapport entre les occurrences des mots dans l’ensemble de l’œuvre et les « renvois » effectués par les encyclopédistes comme moyens de camoufler les difficultés ou d’inciter le lecteur à s’interroger sur ces difficultés.
134 Seul Colin Jones, à propos des mots bouche et dents, suit à la fois la piste des renvois conseillée par Diderot et celle des occurrences élargie par l’Encyclopédie électronique. Cette investigation systématique montre que les articles de l’Encyclopédie sont enracinés dans l’univers médical, dans l’anthropologie et dans la « culture des apparences » du temps. Parallèlement, elle permet de démontrer la charge sociale et culturelle de ces sciences. Les autres contributions s’en tiennent presque exclusivement aux « renvois » du XVIIIe siècle, ce véritable « jeu de piste » qui invitait à déchiffrer des messages codés dont parle Jean-Claude Bonnet dans un portrait tout en finesse de Diderot, jeté dans les méandres obscurs du labyrinthe de l’Encyclopédie, mais dans lesquels l’auteur du Neveu de Rameau a appris à « entrer furtivement dans l’âme de son lecteur, et non de vive force ».
135 L’ouvrage est essentiellement, à partir de quelques exemples étudiés en détail, une réflexion sur le travail opéré par les encyclopédistes. Il s’agit de la critique opérée sur les définitions empruntées aux autres dictionnaires, laquelle bouleverse la donne (Marie Leca-Tiomis). Il s’agit de changer, tout en proclamant les limites du savoir humain, la façon de penser, de s’arroger le droit de fixer les significations du langage jusqu’ici monopole d’une Académie officielle et du monarque (Keith Michael Baker). Il s’agit de montrer les deux constantes du travail encyclopédique : érudition (sources livresques), importance des techniques (visites des ateliers). Au-delà de la forte nostalgie qui accompagne nombre d’articles se rapportant aux trajectoires de l’écrit, hantés par une triple corruption (celle des textes trahis par des copistes inattentifs, celle des imprimeurs mus par l’appât du gain, celle de la signification même des œuvres lues par des lecteurs trop pressés), Roger Chartier analyse l’importance donnée aux opérations matérielles qui peuvent se révéler facteurs de distanciation. Telles les formules retenues par la première des planches consacrées à l’ « imprimerie en caractères » – GLOIRE à DIEU, Honneur au roi, Salut aux armes – qui sont commentées du seul point de vue des caractères typographiques ! Surmontant la segmentation des articles, c’est une véritable réflexion sur la sociologie de la musique qui est proposée dans les articles musicaux (Béatrice Didier).
136 Reste à évoquer les différentes lectures de l’Encyclopédie. Jacques Proust montre combien la diffusion de l’Encyclopédie ne se limite pas au nombre de rééditions, contrefaçons et traductions, mais qu’elle s’effectue aussi par d’autres ouvrages qui en reprennent des éléments. Ainsi, l’Encyclopédie est connue au Japon avant la fin du XVIIIe siècle par le biais d’une réédition néerlandaise (1778) du Dictionnaire œconomique de Noël Chomel (Lyon, 1709). Borislaw Baczko se livre à un voyage « à travers » l’Encyclopédie à partir d’articles consacrés à quelques villes, puis à quelques localités qui ne sont évoquées que pour le plaisir de parler de tel ou tel qui y a vu le jour. Dans ce cheminement, il reconstruit une lecture de l’Encyclopédie au XVIIIe siècle, lecture vagabonde que risque de gommer l’Encyclopédie électronique, même si celle-ci gagne en efficacité. Enfin, Jean-Marie Goulemot s’interroge sur la vogue des dictionnaires et encyclopédies au cours de ces dernières décennies. Ces « encyclopédies » qui prolifèrent témoignent d’une inquiétude culturelle face à des savoirs qu’on ne maîtrise pas. En ce sens, l’encyclopédisme, dès le XVIIIe siècle, est à définir comme conscience d’une fragilité de l’homme, de ses savoirs, de son histoire et du monde.
137 L’analyse de l’ouvrage était axée sur les transformations ou les compléments effectués par le passage du support imprimé à un texte devenu consultable sur Internet, sur le passage d’un réseau à l’autre. À l’image des deux articles introductifs, les apports de chaque contribution forment un ensemble nuancé, en attente d’études à venir.
138 Marie-Hélène FROESCHLé-CHOPARD.
139 Les Mélanges n’ont pas toujours bonne presse. On redoute la disparate des sujets qu’ils collectent, parfois la tendance des auteurs à écouler un texte plus ou moins défraîchi, toujours l’extrême difficulté à détecter et à atteindre le contenu de ce genre d’ouvrage de circonstance, éprouvant pour les bibliographes. Le volume publié par deux savants en renom, Anthony Grafton et John Salmon, ne justifie pas ces préjugés. Il est homogène et les études qu’il renferme sont à l’évidence des travaux de première main, tout à fait soignés, auxquels on a de surcroît laissé un espace suffisant, bien au-delà des 8-10 pages concédées à l’heure actuelle par la plupart des éditeurs de Mélanges.
140 On trouvera aux p. 350-355 la liste des publications de Donald Kelley, bien connu en France pour ses livres qui ont fait date, Foundations of Modern Historical Scholarship (1970), François Hotman (1973), The Beginning of Ideology : Consciousness and Society in the French Reformation (1981). Les historiens des idées qui ont voulu offrir à cet érudit un tribut de reconnaissance ont traité des questions fort variées, mais le lecteur distinguera sans peine une convergence, et même une unité, entre ces quatorze contributions réparties sur divers espaces, France, Angleterre, Italie et Allemagne. L’ensemble, on le voit, est très européen et s’étend sur trois siècles, du XVe au XVIIIe. Il est évidemment impossible de faire justice à chacun de ces livres en miniature, qui appelleraient à défaut d’une analyse détaillée une présentation synthétique. Au moins doit-on informer par les titres le lecteur de ce qui pourrait intéresser sa spécialité.
141 Ann M. Blair, « Learning in the life of a sixteenth-century nobleman. The case of Nicolas de Livre, friend of Jean Bodin », évoque la carrière et les curiosités d’un bailli de Senlis à partir de 1582, traducteur libre de l’Italien Maggio avec le Discours du tremblement de terre (1575). Julian H. Franklin traite « The question of sovereignty in Bodin’s account of fundamental law ». Kathleen A. Parrow se consacre à « Prudence or jurisprudence ? Étienne Pasquier and the Responsa prudentium as a source of law », concernant les décisions des jurisconsultes comme part ou non de la loi romaine. Sarah Hanley s’attache à « The pursuit of legal knowledge and the genesis of civil society in Early Modern France », éclairant par les définitions du Dictionnaire de Furetière (1690) le goût croissant des Français du XVIIe siècle pour les matières juridiques et leur besoin d’être informés des réalités du droit.
142 David Harris Sacks évoque « The prudence of Thrasymachus ; Sir Thomas Smith and the Commonwealth of England », rappelant comment ce secrétaire d’Elizabeth s’efforça de répondre à l’Utopia de More dans son De Republica Anglorum. D. R. Woolf développe le thème « In praise of older things : Notions of age and Antiquity in Early Modern England », examen bien mené de nombreuses manifestations de respect, voire de dévotion, pour les formes du passé, supposé source, modèle et règle de toute institution ou code de valeurs. L’acceptation du changement comme naturel, voire bénéfique, sera tardive. Le titre de la contribution de Gordon Schochet, « Persuading the heart : Appeals to conscience in the English Revolution », parle de lui-même, s’appliquant à l’émergence, dans les débats politiques des années 1640, d’une conscience sécularisée. « From tradition to history : Chillingworth to Gibbon », par Joseph M. Levine, éclaire de manière très heureuse les caractères de l’œuvre du célèbre controversiste anglican du XVIIe siècle, tournant autour de l’idée de certitude en matière de foi, œuvre que Gibbon lira lors de son abandon du catholicisme embrassé à Oxford. « The outlines of the history of the world : A problematic essay by Edward Gibbon », par J. G. A. Pocock, revient sur le grand historien du XVIIIe siècle en présentant et commentant un texte resté longtemps inédit et qui annonçait une œuvre qui n’a pas été écrite. Perez Zagorin réunit « Carlyle and Oliver Cromwell » pour préciser sur cet exemple la conception biographique de l’historien du XIXe siècle et le rôle qu’il réserve aux grands hommes.
143 William J. Connell s’attache à « Machiavelli on growth as an end », en scrutant, au-delà d’une surabondante historiographie, les vues du politique italien sur la nécessaire extension impérialiste de l’État républicain et sur la discorde civile. On passe au XVIIIe siècle avec « Tomaso Campanella, dissimulation, and the Monarchia di Spagna », par Joseph Scalzo : l’énigmatique figure du dominicain conspirateur, philosophe et théoricien utopiste est envisagée sous l’angle de la composition, de l’inspiration et des visées de ce traité à double entente. Autre personnalité complexe, évoquée par Donald P. Verene, « Gian Battista Vico and the new art of autobiography », avec une analyse de sa Vita scritta da se medesimo de 1728, dont la structure peut être éclairée à la lumière de la « méthode génétique » définie par Dewey et appliquée à la connaissance de soi-même. Enfin, Michael C. Carhart décrit la présence de « Anthropology and Statistik in the Göttingisches Historisches Magazin (1787-1794) », où les enquêtes des journalistes Spittler et Meiners reflètent les données politiques et économiques de l’Allemagne de l’époque.
144 Historians and Ideologues rendent ainsi un hommage bienvenu à Donald Kelley et leur qualité devrait leur éviter l’obsolescence internationale dont sont trop souvent victimes les volumes de Mélanges.
145 Bruno NEVEU.
146 Il y a une trentaine d’années maintenant, Jean-Paul Bertaud avait déjà publié un ouvrage sur l’affaire du duc d’Enghien. Centré sur le duel des deux France, l’auteur proposait une interprétation du passage de la République à l’Empire comme renouvellement de la doctrine du salut public, et comme forme conservatoire des acquis de la période révolutionnaire. Dans cette perspective, le jeune héritier des Condé apparaissait comme victime d’un enjeu qui le dépassait. Il faut croire que le personnage avait d’autres facettes, et que sa rencontre fortuite a laissé chez Jean-Paul Bertaud des empreintes bien plus profondes, puisque ce dernier propose aujourd’hui une visite plus intime.
147 La réévaluation commence, comme il se doit, par la dimension historiographique du personnage. Le duc d’Enghien est au centre d’une abondante bibliographie, mais peu d’ouvrages échappent à une double instrumentalisation. D’un côté, celui de l’hagiographie, le plus largement fourni, c’est le « martyr de la cause royaliste ». Nous connaissons tous les célèbres pages que Chateaubriand consacra à l’Affaire.
148 Du côté des héritiers de la Révolution, le portrait est celui d’un aristocrate imbu des préjugés de sa caste, prisonnier de son éducation.
149 Mettant à distance les deux traditions, l’auteur s’efforce de rendre compte de l’évolution du personnage, au parcours public sans grande surprise, mais au statut historique plus contrasté, et surtout avec une densité personnelle très complexe.
150 Les valeurs fondamentales sont celles de l’homme de guerre, ce qui n’est guère surprenant chez un héritier du Grand Condé. Le choix de l’émigration, précoce, dès le 17 juillet 1789, est également dans la logique des événements. Louis-Antoine Henri de Bourbon-Condé a alors 17 ans, il a été colonel à 10 ans, a passé son enfance à Chantilly au milieu des fêtes et réceptions continuelles ; les années de l’émigration révéleront pourtant un guerrier courageux, un véritable chef de guerre professionnel, là où tant d’autres aristocrates qui avaient reçu le commandement militaire au berceau ne montreront guère d’aptitude sur le champ de bataille.
151 Des tribulations européennes de l’émigration, de la méfiance constante dans laquelle les coalisés tinrent l’armée des Princes, des difficultés de son recrutement, on savait déjà beaucoup de choses. Le lecteur est ici convié à aller sur les quelques champs de bataille en Allemagne où le prince se trouva engagé et, ce faisant, à découvrir avec quelque surprise l’évolution de la nature de la guerre, du choc frontal et implacable de 1793, au retour rapide à la guerre réglée dans les années du Directoire. Il régnait alors entre les adversaires une cordialité militaire, faite de reconnaissance d’anciennes fidélités chez les vieux soldats de l’armée républicaine, de la valeur professionnelle des officiers roturiers par les officiers aristocrates, voire de reconnaissance tout court dans les familles déchirées par les choix révolutionnaires, comme les Desaix.
152 Honneur et courage sont donc bien des valeurs partagées dans l’ensemble de la société militaire, et pas uniquement des valeurs aristocratiques, pourtant méticuleusement cultivées par le duc d’Enghien entre passion de la chasse et lecture des écrivains militaires comme Maurice de Saxe ou Guibert. Mais le jeune homme a également la passion des femmes, depuis les brèves rencontres des lendemains de campagne, menées « à la hussarde », jusqu’à l’amitié amoureuse ponctuée d’une fine correspondance épistolaire, comme celle qui l’unit jusqu’à la fin à sa cousine Charlotte de Rohan-Rochefort, en passant par les multiples aventures galantes nouées dans les salons et les salles de bal où les jeunes officiers émigrés rencontrent les épouses et les filles des notables des villes de l’errance.
153 Entre libertinage et romantisme, le duc d’Enghien éprouve déjà le vague à l’âme d’un « enfant du siècle » et témoigne, dans sa correspondance comme dans ses curiosités, qu’il n’a pas lu que des penseurs militaires. Le goût de la nature et la recherche du pittoresque l’entraînent, après beaucoup d’autres, sur les itinéraires européens des paysages « sublimes » et des émotions garanties : l’Italie, naturellement, mais bien davantage la Suisse. Il y éprouve les émois, et les délicieux effrois des adeptes du « voyage sentimental », sans toutefois adhérer aux réflexions politiques de nombre d’entre eux, partagés entre la quête de la démocratie pure des cantons primitifs et les appels à la régénération de la vieille république (comme chez Hélène-Maria Williams, qui parcourt les Treize Cantons peu de temps avant le duc, et laisse un récit marqué par une sensibilité identique devant les spectacles de la nature, mais également émaillé de réflexions historiques et politiques, qui ne semblent pas beaucoup intéresser le chevalier Va-de-bon-cœur).
154 Au total, un individu partagé, faisant preuve d’une vitalité débordante et communicative par certains aspects, mais fréquemment submergé par une insurmontable mélancolie, sans doute liée aux difficultés d’identification à la figure paternelle, Louis-Henri de Bourbon, davantage compagnon de noces que modèle vénéré, et au déficit de tendresse maternelle que lui fait sentir dès son plus jeune âge la fantasque duchesse de Bourbon. Restent le grand-père, Louis-Joseph, prince de Condé, véritable chef de guerre, mais bourru et distant, et la tante, Louise-Adélaïde, attentionnée et adulée, mais recluse de couvent en couvent, en fuite perpétuelle devant l’avance inéluctable des troupes françaises.
155 Il reste le côté politique, le côté faible du personnage. On ne peut parler de lui comme d’un « homme politique », mais c’est là une constatation que l’on pourrait faire pour plus d’un noble émigré. Les calculs politiques des individus impliqués dans les réseaux de la Contre-Révolution lui échappent. Parti sur les positions les plus intransigeantes, les jugements se nuancent au fil du temps, avec le poids de la maturité, des humiliations des cours étrangères, et de la nostalgie de la terre de France. Mais certaines formes de lutte politique employées par les gens de son camp lui répugnent absolument ; jusqu’à la mort, il tient à se démarquer radicalement du chouannage d’un Cadoudal, dans lequel il ne voit (sans doute à juste titre) qu’une variante du terrorisme. Répugnance qui, au-delà de sa dimension politique, classe définitivement l’amalgame et le procès truqué du 20 mars 1804 pour ce qu’ils sont : une machination policière et non seulement la mise en scène de Bonaparte. Indifférent aux calculs politiques, ceux-ci rattrapent pourtant le duc et Jean-Paul Bertaud laisse entendre qu’il aurait bien pu avoir été sacrifié depuis Londres pour la bonne cause. Quoi qu’il en soit, sa mort ne fut guère pleurée par les siens lorsqu’ils reçurent la nouvelle de l’exécution ; si ce n’est Charlotte de Rohan, comme il se doit...
156 Au total, Jean-Paul Bertaud coule ce destin individuel dans le type social de l’ « aristocrate décalé », celui que l’expérience révolutionnaire a conduit vers une recomposition des valeurs traditionnelles en valeurs nouvelles, comme l’énergie individuelle ou le patriotisme. Servi par une érudition toujours présente, jamais insistante, et par un style qui épouse impeccablement la trajectoire d’un destin... romanesque, cet ouvrage se lit d’un seul trait pour le plus grand plaisir du lecteur, le récit ne manquant jamais le rendez-vous avec la connaissance des faits et des hommes.
157 Bernard GAINOT.
158 Issu d’un colloque tenu à l’Université d’Orléans fin 1999, qui avait réuni les compétences de plusieurs équipes du CNRS et de l’Université, ce fort volume rassemble 25 contributions réparties sur trois siècles d’histoire de France. L’entreprise affichait de grandes ambitions : pour faire court, il s’agit de faire la généalogie des pratiques policières et administratives concernant la population mobile, de l’État royal louis-quatorzien jusqu’à la crise économique des années 1930.
159 Les organisateurs ont bien mesuré les enjeux et les difficultés d’une telle tentative, d’où la mise au point liminaire signée par M.-C. Blanc-Chaléard, C. Douki, N. Dyonet et V. Milliot. D’une part, des enjeux méthodologiques : ainsi que le rappelle in fine J. Nicolas, la transition subtile que le livre opère de l’histoire sociale des groupes, des mouvements, des mobilisations, vers l’histoire sociale des pratiques policières touchant ces groupes (et les constituant comme tels) correspondait bien à l’une des problématiques les plus stimulantes de la recherche d’aujourd’hui. Ensuite, les affinités qui rapprochent l’histoire de la police d’une histoire globale du pouvoir : dans un prolongement lointain de l’œuvre de Foucault, le questionnement intéressait la construction de l’État moderne et des dimensions bureaucratiques et policières de ses compétences. Cela pouvait faire courir à l’entreprise le risque d’oublier, ou d’occulter, les éléments proprement positifs apportés par la Révolution ou par les réformes de la IIIe République. Ce serait en effet un projet bien déséquilibré et, pour tout dire, bien daté, que celui qui aboutirait à faire voir dans la France d’Ancien Régime le temps de la tolérance et du flou et, dans l’héritage postrévolutionnaire de la police et du droit français, le règne obsessionnel du règlement et du contrôle. Le livre ne suggère heureusement rien d’aussi simplificateur. Il montre au contraire (articles de J.-F. Dubost ou N. Dyonet) que la rupture s’accomplit dès l’âge de la « monarchie administrative », où l’on voit grandir l’importance de l’écrit comme moyen de prouver l’identité ou, tout au moins, l’origine (certificats de bonnes mœurs, passeports) et d’enregistrer de façon normalisée des données concernant la population mobile. Au cours du XVIIIe siècle, la coïncidence (relative) entre le développement d’une police des étrangers et le durcissement de la législation envers les pauvres et les errants est également un point intéressant.
160 Mais la longue durée crée aussi des difficultés. La place de la Révolution française s’avère ainsi moins facile à caractériser (articles de M. Pertué et V. Denis). Car les dispositifs de surveillance et de frein à la mobilité des individus ne concernent pas seulement, bien loin de là, les migrants et les étrangers, mais avant tout ceux que l’on veut placer hors des limites de la communauté civique (les mutations juridiques et les champs lexicaux de concepts/catégories comme « nobles » ou « suspects » ont été étudiés depuis longtemps déjà, par exemple par P. Higonnet). L’Empire ne présente pas non plus un visage aisément exploitable dans la perspective du livre. Le traitement policier des personnes ou des professions jugées dangereuses à cause de leur mobilité a-t-il inspiré, de façon plus globale, les tentations liberticides du régime napoléonien ? Il semblerait plus mesuré de conclure, à l’opposé, que celui-ci a d’abord perfectionné le contrôle de la mobilité des personnes jugées dangereuses – pour leur action supposée sur l’opinion ou pour leurs manigances –, donc suspectes au pouvoir. C’est à l’usage de ces « politiques » (prêtres réfractaires ou bien non ralliés au Concordat, anciens jacobins, agents chouans ou royalistes) qu’on imposa des statuts tels que les « résidents sous surveillance », pendant l’Empire. Délivrance des passeports, bureau des visas de la préfecture de police, ou même police des garnis participaient donc d’une autre sphère (la haute police, dans la terminologie en usage alors) que le contrôle des déplacements intercommunaux ou interdépartementaux des misérables, des prostituées et des vagabonds. Pour la période postérieure, les inflexions chronologiques retrouvées par les auteurs – la fin du XIXe siècle et l’entre-deux-guerres, notamment – paraissent en revanche peu contestables : cependant, ce sont autant celles des appareils bureaucratiques et de l’État-nation que celles de la seconde industrialisation et de la crise des années 1930 (dont les tensions internationales et la « crise des réfugiés » sont un aspect particulier).
161 Enfin, d’autre part, le choix du « migrant » comme objet fédérateur de ce vaste échantillon d’études était en lui-même une gageure. Les maîtres d’œuvre ont senti qu’une mise au point s’imposait, qui proposât une élaboration théorique et pratique de cette « catégorie » qu’ils introduisaient dans le discours historique. À cette aune, l’entreprise soulève plusieurs questions. En quoi, d’abord, la longue durée et la diversité des terrains explorés dans le livre alimentent-elles et valident-elles la construction de cette catégorie, qui rapproche plusieurs phénomènes jusque-là distincts dans l’approche des historiens ? Il va de soi que la confrontation des individus (délinquants, vagabonds, réfractaires, illégaux) avec la police et, par-delà les forces de l’ordre, avec l’ordre public lui-même, autorise le rapprochement opéré par les maîtres d’œuvre de Police et migrants. La construction de nouveaux groupes de population à surveiller, la définition de nouvelles modalités de reconnaissance, de classement, voire de suivi de ces populations, et, enfin, l’élaboration de règles procédurales et juridictionnelles accommodant tant bien que mal ces opérations avec les droits reconnus aux personnes constituent en effet un objet d’histoire.
162 Pourtant, chargés de dresser le bilan du colloque, J. Nicolas et J.-M. Berlière ne cachent pas leur perplexité vis-à-vis du « migrant », car la notion est demeurée plus hétérogène que ne l’auraient souhaité les auteurs. Plus exactement, ce sont les notions qui appartiennent aux historiens de l’immigration – l’étranger, le travailleur colonial, l’immigrant – qui commandent ici aux autres, déjà ciblées et étudiées pour leur part par la démographie ou par l’histoire sociale – le travailleur saisonnier, le commerçant forain, le colporteur, le comédien itinérant, le touriste, le diplomate, les errants, les vagabonds et même, pourquoi pas, ceux dont la mobilité a une finalité essentiellement défensive, celle d’échapper aux recherches et à la police (le déserteur, le contrebandier, l’escroc, le fraudeur). Or, à gommer les différences, on finit par perdre de vue ce qui est spécifique à chaque sous-groupe. Au final, la notion de mobilité (terme qui d’ailleurs revient souvent et spontanément sous la plume des auteurs) apparaît parfois plus souple et moins contraignante que celle de « migrance ». Encore convient-elle mal à l’exilé politique, qui est parfois assez rapidement sédentarisé, et aux délinquants sui generis, souvent réduits à la clandestinité davantage qu’à l’instabilité (pour l’âge moderne et le premier XIXe siècle, tout au moins).
163 L’histoire obtenue, de même, hésite entre plusieurs allégeances. Ainsi, elle se rapproche et s’écarte tour à tour de l’histoire du maintien de l’ordre – car celle-ci ne se réduit pas à un kaléidoscope rassemblant la police des étrangers, la surveillance des garnis, la répression du vagabondage, le contrôle des frontières, les techniques d’identification et de fichage. Pour le dire autrement, le problème vient de ce que la mobilité des personnes n’apparaît pas comme un facteur suffisamment unificateur pour refonder autour d’elle une histoire du maintien de l’ordre. On n’est pas convaincu, par exemple, par la thèse (ici plusieurs fois exprimée ou sous-jacente) d’un lien entre la genèse des méthodes policières modernes de surveillance et d’identification et le problème des migrations. Ainsi que l’admet implicitement J.-M. Berlière, dans la postface, la photographie signalétique et la dactyloscopie se sont imposées à la fin du XIXe siècle, avec leurs systèmes de classement et de recoupement, avant tout afin de confondre des criminels et de traquer des récidivistes, mais pas spécialement pour entraver les gens du voyage ou les vagabonds, et encore moins les métiers itinérants. Certes, ces derniers groupes paraissent rattrapés (et rapprochés les uns des autres) par la police anthropométrique avec la loi de 1912, étudiée par C. Zalc, mais l’application de ce dispositif reste incertaine, et ses liens avec l’ancienne police des marchés et du commerce forain paraissent ici minorés. Enfin, certains articles peinent à faire apparaître la spécificité de la répression judiciaire par rapport à la répression policière, ce que l’on peut regretter pour une approche globale du maintien de l’ordre en France.
164 De ces remarques découle une dernière réserve, concernant la filiation historiographique de la problématique retenue par Police et migrants. Sans que cela soit affiché clairement, il est perceptible que c’est l’histoire de l’immigration dans la France industrielle du XXe siècle qui est la véritable matrice intellectuelle des questionnements qui ont été retenus. On y reconnaît souvent l’influence de la réflexion de G. Noiriel (qui a d’ailleurs donné un texte synthétique, p. 115-132), non seulement dans l’approche de l’identification des citoyens par la longue durée, et via la « continuité » monarchie-République, mais aussi dans l’argument, récurrent chez cet auteur, du Creuset français jusqu’aux Origines républicaines de Vichy : une conjonction se serait opérée à la fin du XIXe siècle entre l’État-nation et la grande industrie, mettant l’isolement juridique des non-nationaux au service de l’instrumentalisation de la main-d’œuvre immigrée. Le travailleur étranger devient ainsi l’incarnation terminale des « migrants », la figure cardinale du travail de sélection et de discrimination qui les aurait frappés dans le temps long : bref, il est le produit d’un projet d’identification totale et de supervision générale de toutes les mobilités, où l’État se colleterait à une société d’individus complexifiée par l’industrialisation, à la fois « ouverte » et « administrée ». Cela pose plusieurs questions. D’abord, d’une manière insidieuse, la généalogie des méthodes d’identification promise au lecteur de Police et migrants se trouve biaisée par cette perspective, qui devient trop facilement téléologique. Ensuite, en amont comme en aval du nœud des années 1880-1890 (construction juridique du national / mise au point des techniques d’identification « à distance » / essor d’une industrialisation dépendante d’un volant de main-d’œuvre importée), les thèses de G. Noiriel demeurent matière à discussion. Leurs aboutissants ont été contestés à propos de Vichy, on le sait, et, ici, leurs prodromes dix-neuviémistes apparaissent parfois simplificateurs (ainsi Fichte, transformé p. 126-127 en précurseur de l’État policier...). Surtout, ainsi d’ailleurs que le suggèrent d’autres parties de l’ouvrage, le fantasme d’une transparence totale du territoire et des déplacements qui s’y accomplissent au regard de l’État n’est précisément qu’un fantasme. Il est très au-delà des moyens techniques, des ressources financières et des effectifs de personnel de la Police générale de Fouché, de même qu’il déborde largement les ambitions (et les soucis) des policiers et des gendarmes de l’entre-deux-guerres. Même sous Vichy, face aux exilés républicains espagnols (P. Pigenet), on s’aperçoit que les logiques de la répression administrative (fondée sur les papiers) et celles de la répression politique ne se recouvrent pas nécessairement, voire ne se complètent pas. Sauf à prendre les délibérations d’un conseil de police napoléonien pour argent comptant, sauf à tenir pour acquise l’application de la énième législation sur le travail migrant du moment qu’elle paraît au Journal officiel de la IIIe République, il faut donc se garder de voir le statut et le quotidien des personnes mobiles comme façonnés de contraintes, homogénéisés et disciplinés par le regard de la police.
165 Le livre n’évite pas toujours ce travers, quoiqu’il ait pris soin de consacrer plusieurs articles au visage concret du champ de la loi atteignant les migrants. L’ « écart entre norme et réalité » (B. Garnot) y apparaît comme le terrain le plus suggestif de l’enquête historique, y compris pour le XXe siècle : en quoi l’imperméabilité proclamée d’une frontière – les montagnes des Alpes-Maritimes jusqu’en 1939 traitées par R. Schor, par exemple – admet-elle l’exception ? En quoi la sévérité des forces de l’ordre est-elle fonction de leurs propres contraintes (temps, effectifs, danger, fatigue) mais aussi des demandes d’une population locale (seule ou via les édiles) elle-même plus ou moins tolérante vis-à-vis des gens de passage (A.-D. Houte sur le Nord au début du XIXe siècle, mais aussi E. Vial sur les demandes d’expulsion des Italiens en Savoie dans les années 1930 et Ph. Rygiel, pour les coloniaux travaillant dans le Cher entre 1914 et 1918) ? En quoi, en somme, l’ordre est-il, en matière de « migrance » comme ailleurs, un enjeu négocié ? Il est dommage que ces pistes ne soient pas plus systématiquement suivies, car c’est finalement plutôt l’impression d’une police bien mal armée et résignée à n’exercer qu’un contrôle formel ou approximatif qui se dégage de nombreux travaux monographiques, en contradiction au fond avec l’orientation dominante du livre.
166 De ce point de vue, la comparaison avec les autres États européens montrerait probablement que le cas de la France n’est pas singulier, et ferait apparaître les mêmes inflexions dans le traitement des personnes géographiquement instables, mobiles ou sans attaches : l’égalisation de la condition juridique des citoyens, la construction des États-nations, la Première Guerre mondiale, la « crise des réfugiés », l’élargissement – et la distribution des bienfaits – de l’État-providence. Au tournant constitué par la fin du XIXe siècle, les États forts de la tradition d’une monarchie administrative (l’Allemagne des Hohenzollern, l’Italie des Savoie) ont été de minutieux identificateurs de leurs citoyens et se sont montrés jaloux de leur nationalité – alors même qu’ils étaient des pays d’émigration, et non, comme la France, d’immigration. Le livre a choisi de ne pas emprunter la voie du comparatisme, ce qui était défendable. Mais en se restreignant à la France, et surtout en privilégiant une problématique propre à la main-d’œuvre industrielle étrangère, il n’a pas toujours convaincu que l’idée de « migrance » pouvait renouveler la compréhension de phénomènes que les historiens étudient par ailleurs (et parfois depuis longtemps), tels que les conduites de refus, la criminalité, les migrations temporaires de travail, ou l’exil politique.
167 Nicolas BOURGUINAT.
168 C’est au XIXe siècle que la nuit parisienne apparaît comme un cadre nouveau d’expériences, où se forgent des usages du temps inédits. Dans une continuité nouvelle avec le diurne, Paris, expert en l’art du contretemps, affiche la singularité de ses moments nocturnes, qui participe pleinement à la définition de la capitale moderne. Frontière à faire reculer et objet de conquête, la nuit est aussi objet de discours, devenant une composante à part entière du mythe parisien. C’est à cette invention de la nuit au XIXe siècle qu’est consacré le grand livre de Simone Delattre, issu d’une thèse de doctorat soutenue en 1999. De manière novatrice, Les douzes heures noires – magnifique titre inspiré de Hugo – croise histoire urbaine et histoire des rythmes temporels. Axant l’analyse sur la notion d’usages sociaux du temps, articulant pratiques et représentations, il tente de restituer, au carrefour de l’individuel et du collectif, du public et du privé, la réalité sensible des nuits parisiennes du XIXe siècle et les manières socialement différenciées de vivre dans la rue l’expérience nocturne.
169 Sur ce sujet, aussi difficile que beau, Simone Delattre livre un travail impressionnant. Frappe l’ampleur du corpus de sources réuni, qui joint une multitude d’imprimés, où figurent en bonne place les textes littéraires consacrés à l’examen des mœurs parisiennes, à des archives abondantes et variées, qui font l’objet d’une exploitation très maîtrisée, associée au souci constant d’expliciter la démarche et d’exposer les contraintes liées aux sources. Tout aussi frappante est l’ampleur de la bibliographie utilisée, dont l’appareil critique très riche donne une idée.
170 Même si la démonstration déborde souvent ces limites chronologiques, Les douzes heures noires est centré sur la période qui va de la Restauration au Second Empire, au cours de laquelle Paris passe d’un « Ancien Régime nocturne », déserté par les présences humaines et marqué par la tradition du couvre-feu, à une nuit « désenchantée », humanisée et normalisée. Cette révolution nocturne est abordée sous des angles divers, à travers six chapitres thématiques, où l’on voit comment le Second Empire systématise une rationalisation débutée sous les monarchies censitaires.
171 C’est d’abord sous l’angle des aménagements techniques que Simone Delattre étudie cette mutation, en soulignant le recul de l’obscurité dans la nuit parisienne des années 1815 à 1860. Le fait majeur, à cet égard, auquel elle consacre de très belles pages, est la diffusion d’un éclairage public permanent, avec, dans les années 1840, la généralisation du gaz, qui repousse dans le Moyen Âge l’image inquiétante d’un Paris borgne, où lueurs fragiles des lanternes à huile et porte-falots suspects parviennent mal à dissiper les ténèbres et leurs terreurs. Mais, outre la clarté ordinaire des réverbères municipaux, l’époque, et particulièrement le Second Empire où les usages de la lumière gagnent en sophistication, enregistre la progression des lumières spectaculaires et éphémères, commerciales avec les vitrines illuminées du Palais-Royal, des passages et du fameux Boulevard, ou festives avec les feux d’artifice des cérémonies officielles ou encore les scintillements des bals. La lumière rend les rues plus sûres, hiérarchise les quartiers, suscite de nouveaux émerveillements, parvient à fasciner pour elle-même. Civilisatrice, moderne, elle lutte contre la nuit archaïque, cette nuit naturelle qu’on juge indigne de la capitale des Lumières et dont on rêve l’abolition complète, comme dans le curieux projet de l’architecte Bourdais et de l’ingénieur Sebillot, en 1885, d’un unique phare électrique éclairant Paris.
172 Mieux éclairées, donc plus hospitalières, les rues parisiennes se prêtent davantage au loisir vespéral et nocturne dont la revendication croît, bousculant la norme du sommeil nocturne. Après en avoir brossé le cadre temporel et spatial, marqué par le recul progressif de l’heure de fermeture des lieux de plaisir (de 23 heures à minuit) et la forte polarisation géographique du divertissement (assurant notamment le triomphe du Boulevard), l’auteure tente de saisir l’identité des noctambules, par-delà les sources littéraires pour lesquelles la nuit appartient aux extrêmes sociaux. Noctambule, l’ouvrier – qui doit se lever tôt – ne l’est que de manière incomplète ou épisodique, abandonnant la nuit à une élite restreinte, qu’unit le luxe du lever tardif. Dandys, bohèmes et viveurs arpentent le Paris nocturne, tandis que dans la ville préhaussmannienne s’élabore un noctambulisme littéraire dont Simone Delattre décline les différentes figures, de Privat d’Anglemont à Nerval.
173 Pour les uns, le loisir ; pour d’autres, le travail. Car la nuit parisienne n’est pas seulement le temps du superflu : elle est aussi celui de l’utile, dans un contraste régulièrement relevé par les observateurs, qui sentent combien le statut de capitale passe aussi par la multiplicité des usages du temps. Coulisse que ces occupations nocturnes, indignes d’être vues, souvent ignobles mais absolument vitales : la nuit, Paris se ravitaille et il se purifie de ses ordures. La tâche est assumée par une multitude de petits métiers dont les représentations hésitent entre le pittoresque et l’angoissant. Figure symbolique s’il en est de l’ambivalence qui frappe les représentations de ces travailleurs nocturnes, le chiffonnier, à la fois bon sauvage débonnaire et nomade malsain. Poétique et philosophique, la première image tend à s’éclipser devant la seconde, marquée au sceau de l’exigence sécuritaire et hygiéniste, à mesure que croissent les injonctions de discrétion, d’efficacité et de rapidité appliquées à la gestion de l’organique, en particulier sous le Second Empire qui assainit la nuit.
174 Car c’est sans doute l’un des principaux fils rouge de ce livre – qui en tire d’ailleurs le meilleur de sa substance – que le thème des dangers de la nuit. Simone Delattre montre comment la nuit est envisagée par les autorités comme un temps de crise. Tout individu « rencontré dans les rues à heure indue », selon la formule des rapports de police, suscite une attitude de défiance a priori, nourrie de l’illisibilité de la ville nocturne où les certitudes sensorielles et les identités sociales sont brouillées. Il est clair aussi que, au fur et à mesure que se développent les loisirs du soir et donc la circulation nocturne, le besoin de sécurité croît. D’où le réaménagement du dispositif de maintien de l’ordre nocturne, admirablement décrit par l’auteure, qui retrace, au gré des réformes, le passage d’un réseau complexe et approximatif de patrouilles militaires et de rondes de sûreté à une surveillance simplifiée et professionnalisée sous le Second Empire, fondée sur le quadrillage et qui n’est pas sans rappeler l’urbanisme haussmannien, jusque d’ailleurs dans ses effets de cloisonnement social, puisque les quartiers périphériques et la banlieue proche, faute de surveillance réelle, deviennent dans les années 1860 le réceptacle des peurs nocturnes qui ont été chassées du centre.
175 Feuilletant la chronique des nuits parisiennes tenue par les forces de l’ordre, Simone Delattre dépeint « un Paris des recoins, des murs qu’on rase, des portes dérobées, de l’esquive » (p. 354). Y domine le « rôdeur de nuit », figure imprécise qui synthétise toutes les formes de l’errance nocturne, pourchassée sans relâche. Mais passent aussi des ivrognes, des petits voleurs, des fraudeurs, des soldats sans permission, des individus en rupture de ban, des perturbateurs divers. Et si le peuple nocturne est essentiellement masculin, on trouve aussi quelques ombres féminines. Leur appartenance au monde de la prostitution est fréquente, mais, plus largement, le soupçon d’immoralité pèse lourdement sur les femmes qui circulent tardivement, leur seule présence sur la voie publique suffisant à les assimiler à des « filles publiques ».
176 Mais vagabonds et prostituées ne sont que les habitués les plus visibles et les moins nocifs des bas-fonds, dont l’association avec la nuit relève, dès la fin de la Restauration, du lieu commun. Dans un chapitre passionnant consacré à la criminalité nocturne, Simone Delattre relate l’émergence et l’affirmation, sous les monarchies censitaires, d’un discours sur l’insécurité des nuits parisiennes dont la terrible réputation s’assoit au moment où se banalisent les pratiques du noctambulisme. Suivant en cela les spécialistes de la criminalité et des peurs sociales, méfiants envers les discours alarmistes, elle fait l’hypothèse que le besoin de sûreté croissant qui s’exprime ainsi atteste moins l’augmentation objective des risques que l’intensification de la circulation nocturne. Le crime commis la nuit inspire une répulsion particulière. Parmi ses particularités sont la furtivité et la brutalité. C’est ainsi qu’en matière de vol, le contexte nocturne, tenu pour une circonstance aggravante, s’accompagne le plus souvent d’effractions. Furtive et brutale, telle est bien l’attaque nocturne, où le malfaiteur guette puis agresse physiquement le passant attardé pour le détrousser. Ce crime, dont la définition échappe au droit, est construit en fléau de la capitale entre 1826 et 1845. Avec ses développements sur l’attaque nocturne mais aussi sur l’ « escarpe » (ou assassin), sur les bandes criminelles de la monarchie de Juillet ou sur la figure plus tardive du « rôdeur de barrières », ce livre apporte une contribution importante à la connaissance du crime et de ses représentations au XIXe siècle.
177 Reste que Simone Delattre semble parfois attribuer à la nuit plus qu’il n’en faut, en prêtant à la criminalité nocturne des faits et des représentations qui la dépassent largement (ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, l’image du complot et de la franc-maçonnerie du crime n’est pas l’apanage du monde criminel nocturne, contrairement à ce que paraît suggérer l’évocation récurrente du « complot des heures noires »). Du coup, le rôle propre de la criminalité nocturne dans la peur générale du crime qui saisit la société dans les années 1820-1840 est malaisé à évaluer. Cette tendance, perceptible en plusieurs endroits de l’ouvrage, à la dilution de l’objet, est due notamment à une certaine hésitation entre le registre métonymique (ce qui fait partie de la nuit) et le registre métaphorique (ce qui entretient avec la nuit un rapport d’analogie) : consacrer un chapitre entier aux « bas-fonds » dans un livre sur la nuit se justifie-t-il parce qu’il existe une criminalité nocturne spécifique ou bien parce que la nuit invite à sonder les « noirceurs sociales » ?
178 Si elle témoigne de la difficulté à construire la nuit en objet d’histoire, cette tendance à estomper les frontières du nocturne a pour remarquable conséquence de faire de ce livre une ambitieuse relecture du siècle à la lumière (si l’on peut dire) de la nuit. Dans cette nuit-coulisse, nuit-vérité qui révèle et exacerbe les traits singuliers de la grande ville, se lisent les mutations qui affectent la capitale et, plus largement, les peurs et les ambitions de la société postrévolutionnaire, tout particulièrement dans son rapport au peuple, dont la présence publique et l’intégration font problème. Outre ce qu’elle établit de novateur sur la nuit parisienne, Simone Delattre revisite beaucoup de choses mieux connues, mais qui apparaissent renouvelées, abordées ainsi sous l’angle nocturne. L’histoire des monarchies censitaires, celle du Second Empire mais aussi l’histoire urbaine, l’histoire des loisirs, l’histoire de la déviance, de la police, l’histoire des sensibilités gagnent à cet éclairage. Certes, la lecture des Douze heures noires n’est pas des plus faciles, tant le texte est dense, et l’entrée en matière – un prologue consacré aux représentations de la nuit urbaine dans le genre littéraire des « tableaux de Paris » – peut paraître déroutante ; mais le lecteur est vite sous le charme, séduit par la finesse d’analyse et un style magnifique. De cette immersion savante et poétique dans les rues du Paris nocturne dont Simone Delattre excelle à rendre l’atmosphère et les silhouettes, il sort admiratif.
179 Anne-Emmanuelle DEMARTINI.
180 La publication de cette thèse d’histoire du droit s’ajoute heureusement à plusieurs travaux de même nature sur d’autres cours régionales (Agen, Dijon) pour parfaire notre connaissance des juges notables du XIXe siècle dont Jean-Pierre Royer et Renée Martinage nous ont donné, il y a vingt ans, une analyse que Didier Veillon confirme entièrement pour la cour d’appel de Poitiers.
181 Son étude, reposant sur l’analyse de fiches biographiques constituées pour un peu plus de 700 magistrats – de la cour d’appel et des tribunaux de première instance – sur les 922 ayant exercé dans le ressort au cours de ce siècle, commence par décrire minutieusement l’organisation judiciaire mise en place en l’an VIII et sa stabilité tout au long de cette période. Sur ce plan, la cour de Poitiers présente peu d’originalité. Comme ailleurs, la magistrature du Consulat, nommée sur présentation des députés des trois départements, est composée d’hommes ayant commencé leur carrière sous l’Ancien Régime et ayant pour la plupart exercé pendant la Révolution (comme juges dans un tribunal de district ou comme administrateurs) sans s’impliquer réellement dans les luttes politiques. Confirmés à leur poste en 1811, pour la plupart, ils sont alors rejoints par quelques robins de l’Ancien Régime à la Cour impériale et par de jeunes avocats appelés dans les parquets reconstitués. Le cadre institutionnel établi sous l’Empire reste pratiquement le même un siècle plus tard. À défaut de refondre la carte judiciaire – un projet du début de la Restauration supprimant un tribunal par département est présenté dans le détail –, le pouvoir politique, pour réaliser des économies budgétaires, s’efforce d’adapter l’appareil judiciaire en réduisant le nombre de magistrats. L’effectif des tribunaux de première instance passe ainsi de 114 juges en 1810 à 85 en 1900, et la cour perd dans le même temps 16 de ses membres. Cette réduction est surtout le fait de l’épuration politique républicaine de 1883 qui élimine un magistrat sur cinq. On retrouve naturellement dans le Poitou la même soumission au pouvoir politique, chaque changement de régime apportant son lot de révocations et démissions : 35 évincés sous la Restauration, 33 après la révolution de Juillet, les épurations de 1848 et 1870 étant de moindre ampleur et de caractère provisoire, alors que celle de 1883, méthodique, visant les fonctions les plus élevées, élimine adversaires politiques et suspects sur le plan religieux.
182 La seconde partie traite de la vie des magistrats (carrière et milieu social). Le déroulement de la carrière est analysé dans le détail, par juridiction, et pour chaque fonction. On mesure ainsi combien l’entrée dans la magistrature, au niveau des tribunaux de première instance, s’opère essentiellement par deux voies : un poste de substitut (dans 45 % des cas) ou une suppléance (un cas sur trois). Les jeunes avocats sans grande clientèle sont particulièrement tentés par des débuts dans le parquet, ce qui implique zèle politique et parfois difficultés avec les préfets, exposant à une grande mobilité. En revanche, la stabilité est la règle dans la magistrature assise, plutôt casanière, aspirant, comme couronnement de carrière, à un poste de conseiller à la cour. L’appartenance à une bourgeoisie locale de propriétaires et de fonctionnaires civils ou militaires – l’analyse des parents et des alliances relève le peu de rapports avec avocats et avoués – rend compte d’un état social qui commence à évoluer dans le second XIXe siècle, particulièrement après l’épuration républicaine. Alors le notable traditionnel – dans la lignée des officiers « moyens » des bailliages et sénéchaussées dont il est souvent l’héritier – cède en partie la place au magistrat fonctionnaire, issu d’une bourgeoisie plus modeste et davantage tenté par un avancement recherché hors du ressort.
183 Riche en aperçus très concrets sur les mœurs et le rayonnement social de la magistrature poitevine, l’ouvrage de Didier Veillon est très agréable à lire. Écrit dans une langue limpide et rigoureuse, avec des rappels synthétiques à la fin de chaque développement, il est agrémenté de nombreuses cartes et tableaux (sur l’âge de nomination et la durée de fonction pour chaque catégorie de personnel judiciaire) ainsi que de biographies de magistrats illustrant parfaitement les conclusions avancées. Certes l’ensemble est très descriptif – la problématique développée par Christophe Charle est ignorée – mais l’apport à notre connaissance de la magistrature provinciale est indéniable et le lecteur trouvera, au fil des pages, nombre d’informations conduisant à préciser ou nuancer telle ou telle idée reçue, comme, par exemple, le poids des recommandations politiques dans la nomination des magistrats, qui, dans ce ressort de Poitiers, apparaît négligeable par rapport à celui des chefs de cour. Il est à souhaiter que d’autres monographies de cette qualité, notamment pour la France urbaine et industrielle, soient réalisées.
184 Jean-Claude FARCY.
185 Alors qu’on aborde en général l’histoire du mouvement républicain autour de deux thèmes privilégiés, l’élaboration progressive de l’idée de République et les formes d’organisation du « parti » républicain, P. Darriulat a eu l’idée originale de choisir un autre angle d’approche, le patriotisme, dont il remarque qu’il a été « relativement ignoré ». Ce thème permet effectivement de confronter la pensée républicaine à un vaste champ international, européen d’abord (Pologne, Allemagne, Italie, Russie), mais aussi mondial avec les questions de la colonisation en Algérie, de l’Océanie, du Mexique, etc. P. Darriulat a pour cela lu avec attention la presse républicaine, en particulier La Tribune pour les années 1830, ainsi que nombre de brochures dont il donne des citations neuves et intéressantes. À cet égard, la recherche nous a paru plus neuve et plus poussée pour la période 1830-1849 que pour la suivante. Dans une première phase, l’auteur examine les réactions du mouvement républicain à la politique étrangère de la monarchie de Juillet, en notant l’inflexion qui se produit vers 1834 quand les espoirs de révolution européenne apparaissent vains. Les républicains s’efforcent tant bien que mal de concilier plusieurs ambitions : mettre fin aux traités de 1815, ce qui suppose de déclencher, grâce à la propagande révolutionnaire, une révolution, mais aussi une guerre européenne ; étendre le territoire français, par exemple par l’annexion de la Belgique. La pensée républicaine est ainsi amenée à diffuser des thèmes impérialistes et à contester le droit à l’existence aux petits États. Hors d’Europe, la colonisation est admise, sans qu’on souscrive à ses excès. L’objectif est d’intégrer les populations soumises à la nation française. Le maximalisme en politique extérieure, volontiers démagogique, est aussi une machine de guerre contre les libéraux au pouvoir. C’est que les républicains peuvent utiliser un capital de sentiments populaires partagés bien au-delà de leurs propres rangs. On aurait aimé que l’auteur insiste un peu plus sur ce point. Une partie thématique intitulée : « Identités » permet ensuite à P. Darriulat de préciser les conceptions de la nation, du peuple, de l’histoire, etc., qui caractérisent la pensée républicaine. Elle met bien en évidence les antinomies de celle-ci : affirmation de la nation comme évidence, mais crainte d’un nationalisme excessif ; conviction de la présence à l’état pur de l’idée nationale dans le peuple, mais crainte que le peuple se laisse duper ; respect et embarras devant le mythe napoléonien ; sentiment que la nation française est le peuple messie, ce qui aboutit à déprécier les autres peuples (l’Anglais à cet égard est le mal absolu) et suscite dès avant 1848 les réserves des révolutionnaires étrangers. Le parcours historique reprend ensuite avec la révolution de 1848 jusqu’au 13 juin 1849, puis la phase ultérieure qui voit des mutations de la pensée républicaine sur le sujet de la nation. On peut discuter la coupure du 13 juin 1849, importante certes pour l’histoire du « parti » en lui-même, mais dont il n’est pas certain qu’elle ait la même influence sur l’idéologie de la nation qui l’anime. Les mutations théoriques, qui interviennent surtout dans la période suivante (1849-1870), sont traitées beaucoup plus rapidement (66 pages seulement sur 283). S’il reste des traces du passé, l’idée républicaine devient de plus en plus humanitariste et universaliste. La nation ne serait donc plus qu’une étape nécessaire vers l’universalité du genre humain. Par réaction contre le coup d’État, l’antimilitarisme prend de la force et l’on se prononce contre l’armée permanente. L’émergence d’organisations ouvrières autonomes s’accompagne de l’essor de l’internationalisme prolétarien, tandis que le proudhonisme envisage plutôt un morcellement des nations en unités plus restreintes et confédérées. Mais quelle est l’audience réelle de ces idées nouvelles dans la population ? Le patriotisme reste un fait de masse et l’auteur voit avec raison dans la Commune de Paris la dernière grande manifestation du patriotisme révolutionnaire du XIXe siècle. Voici donc une synthèse qui, si elle n’apporte sans doute pas sur le plan factuel de nouveautés exceptionnelles par rapport à ce qui est déjà connu, est en revanche originale par son sujet, clairement présentée, et qui peut être appréciée par un large public.
186 Raymond HUARD.
187 Si le mot de « capacités » ne résume pas le premier XIXe siècle, il n’en constitue pas moins l’une des images les plus fortes du discours politique, économique, social de l’époque – sans oublier la littérature. Le « système Guizot » n’est-il pas, souvent abusivement, résumé par le mot de « capacités » ? Or, rares sont les publications d’historiens dont le titre comporte le mot de « capacités » : les nobles, les notables, les bourgeois, les élites, les étudiants, les intellectuels pour la période suivante ont eu et ont leurs historiens, pas les capacités. On n’en saluera que davantage la pertinence de la recherche entreprise par Yannick Le Marec. Issue d’une thèse dirigée par Jean-Clément Martin et soutenue à Nantes en 1997, ce Temps des capacités est à la fois un exercice d’histoire sociale et d’histoire urbaine, une histoire des catégories et une histoire des mentalités, une histoire des savoirs et une histoire des réseaux. Le cadre nantais convient parfaitement à cette optique, avec ses quelques centaines de capacités : environ 200 en 1815, presque 500 vers 1848. Face à une définition quelque peu fluctuante de la notion de capacité, Yannick Le Marec entend y inclure l’ensemble des détenteurs d’un diplôme universitaire exerçant une profession en relation avec ce savoir acquis : en se limitant aux professions capacitaires, il exclut donc la très grande majorité des négociants et industriels, nombreux dans la cité nantaise. Cette micro-histoire sociale pointe l’émergence de professions, la notion de concurrence, les stratégies, tout ce qui relève de cette notion centrale sous la monarchie censitaire : l’ascension sociale, contemporaine du passage de l’individuel au collectif favorisant la conquête du pouvoir politique.
188 Dans une rigoureuse progression, Yannick Le Marec organise sa démonstration en huit chapitres. Le premier présente les élites nantaises, avec le maintien d’une forte représentation de la noblesse dans les charges électives, mais avec un net déclin après 1830 ; quant aux propriétaires, négociants, commerçants et industriels, leur poids ne cesse de s’accroître au sein du corps électoral (75 % en 1830) et du conseil municipal (près des deux tiers en 1843). La seule catégorie émergente réside précisément dans les capacités – qui ne deviendront pourtant majoritaires au sein du conseil municipal qu’en 1884. Catégorie dominante, les négociants s’identifient à des formes de sociabilité partagée, étudiées par l’auteur selon le schéma agulhonien. Plus pragmatique que politiquement engagé, le négoce nantais se rallie à la monarchie de Juillet en tant que restauratrice d’un ordre mis en danger par les ordonnances de Charles X. En dehors de quelques architectes et géomètres ou encore d’ingénieurs et de professeurs, les capacités sont avant tout représentées par les professions juridiques et les professions médicales : le nombre de membres des premières augmente rapidement (le nombre des avocats inscrits au barreau de Nantes double entre 1815 et 1848), mais, socialement parlant, il s’agit de catégories inférieures, avec des fortunes modestes et une minorité d’électeurs. Le sentiment d’encombrement des professions juridiques est largement partagé par les professions médicales, dont le nombre de membres augmente également fortement. S’il existe une petite minorité de médecins fortunés, la grande majorité mène une existence de petits-bourgeois. Les capacités nantaises se retrouvent dans leurs propres lieux de sociabilité : ainsi une revue comme Le Lycée armoricain, et surtout la Société académique de Nantes, au rôle d’autant plus important dans une ville dépourvue d’université.
189 Très présentes dans la société savante nantaise, les capacités entendent participer au débat sur les grandes questions économiques et sociales, comme le déclin du négoce de la ville, en particulier sucrier : certains, tels le fameux Dr Guépin, plaident pour la transformation de Nantes en une capitale industrielle et commerçante d’un grand Ouest, qui serait son marché privilégié. Études, statistiques, projets, expositions centrés autour de l’industrie, perçue comme la planche de salut, se multiplient, plus encore après 1830 lorsque est fondée la Société industrielle de Nantes, qui souhaite participer à la formation et à l’emploi des classes laborieuses, dans un souci philanthropique affiché. Mais l’influence du courant saint-simonien est rapidement écartée. Du reste, cette réflexion autant politique et sociale qu’économique se situe dans un secteur d’activité où les capacités ne peuvent prétendre être actives : leurs débouchés privilégiés se situent dans la sphère administrative, c’est-à-dire au service du pouvoir. Mais entre une possible corruption, le jeu des épurations à répétition, la faiblesse du nombre de fonctions rémunérées et le maintien d’un bénévolat administratif, il est pour le moins difficile de faire carrière dans l’administration nantaise. S’il y a bien croissance des domaines d’extension de l’intervention étatique, la croissance des effectifs ne suit pas en proportion, loin de là. Les capacités sont pourtant majoritaires dans les commissions municipales, car leur degré d’expertise les rend indispensables dans certains secteurs (ainsi de la salubrité, des bâtiments ou encore des archives). Peu à peu, le modèle capacitaire, fondé sur la rémunération des experts, tend à l’emporter sur le modèle notabiliaire, fondé sur l’honneur de servir. Ce qui est vrai de l’hygiène et de la salubrité l’est tout autant de l’urbanisme, et la fonction de l’architecte-voyer prend une réelle ampleur sous la monarchie de Juillet. Yannick Le Marec insiste pourtant à juste titre sur la situation difficile de ces experts rémunérés par la ville, devant concilier leur dépendance avec, parfois, un esprit critique difficilement exprimable. D’où l’importance d’exister en tant que corps : les architectes l’entendent bien, qui constituent en 1846 la Société des architectes de Nantes, belle illustration du processus de professionnalisation des métiers et du passage de l’individuel au collectif.
190 Au reste, toutes les professions capacitaires ne sont pas égales entre elles. Yannick Le Marec oppose des professions médicales cherchant la reconnaissance collective dans la constitution d’un « corps médical », aux professions juridiques, où l’ascension sociale – et politique – se décline plutôt au singulier. Soucieux d’éliminer la concurrence des non-diplômés, tels droguistes ou guérisseurs, médecins et pharmaciens entendent s’organiser en profession reconnue par les autorités. La dénonciation des « charlatans » marche de pair avec la reconnaissance de l’expertise des diplômés médicaux, favorisée par des crises comme l’épidémie de choléra de 1832. La profession se structure par la reconnaissance globale dont elle est l’objet et elle fait fructifier son capital relationnel avec les autorités politiques. Un poste à l’hôpital ou à l’école secondaire de médecine devient à la fois un objectif et un tremplin. Mais, par le jeu des cumuls et des réseaux, assez rares sont en définitive les médecins à sortir du lot, comme assez rares sont ceux qui s’engagent sur le terrain politique (où l’on retrouve Guépin). Tel n’est pas le cas des juristes, magistrats comme avocats. Les premiers sont certes placés dans une étroite dépendance du pouvoir qui les a faits : mais cela relève aussi d’un engagement politique que de servir un régime. Quant aux avocats, eux aussi constitués en profession, mais à l’abri de toute concurrence, ils s’inscrivent dans une tradition ancienne d’intérêt pour la chose publique et dans une tradition beaucoup plus récente d’engagement politique : ces maîtres de la parole publique, passés par la faculté de droit – qui « sert » alors d’école de science politique –, constituent sous la Restauration et sous la monarchie de Juillet des « leaders » naturels dans plusieurs familles politiques, légitimistes comme libéraux ou républicains. Leur participation à de grands procès politiques est un tremplin sans équivalence ; leur connaissance de la loi facilite leur entrée dans nombre de commissions d’expertise ; leur prestige leur facilite la constitution d’un capital social qui peut se transformer, par une habile stratégie matrimoniale, en capital tout court. Évariste Colombel comme Adolphe Billault, les deux grandes figures du barreau nantais, en témoignent.
191 Pour Yannick Le Marec, la révolution de 1830 représente une véritable césure dans le rôle des capacités nantaises sur la place publique. Celles-ci, comme en témoigne le cas de Guépin, ont le souci précoce de réécrire les journées de Juillet en se donnant le beau rôle, en s’appropriant l’événement : façon de stigmatiser le négoce, mais aussi d’en appeler à une révolution sociale qui donnerait à la bourgeoisie capacitaire la place qu’elle mérite. La nouvelle loi municipale de 1831 reconnaît – certes de manière limitée – la fonction électorale des capacités : mais le divorce de la fraction radicale avec le régime est précoce. Les capacités se sentent quelque peu flouées par les conquêtes de Juillet qui n’ont guère entamé la prééminence des élites traditionnelles. L’activisme des républicains, des saint-simoniens, très bien retracé par l’auteur, vise à faire des capacités une force politique autonome : c’est un échec, dû à des divergences politiques et à des rivalités de personnes. La bourgeoisie capacitaire n’échappe pas à la division entre droite et gauche, celle-ci fournissant les gros bataillons du républicanisme nantais. Ce dernier fait alors du peuple l’objet de toutes ses attentions, découvrant à la fois la question sociale et la nécessité d’alliances pour contrebalancer le poids du régime. Ange Guépin et Eugène Bonamy, coauteurs de
192 Concluant sur une « dynamique du champ professionnel » nantais, Yannick Le Marec montre avec intelligence et force comment la mutation des élites locales s’est opérée dans cette période décisive de la France contemporaine. Lecture stimulante, ce Temps des capacités est à la fois une belle illustration de ce que l’histoire sociale peut produire de plus innovant et de plus convaincant lorsqu’elle part du « terrain » – avec des limites que ne manque pas de souligner l’auteur –, en mélangeant heureusement l’approche historique et l’approche sociologique, l’étude des catégories et les parcours individuels, la confrontation entre le réel de l’archive et la fabrique des représentations. C’est pourquoi l’on ne peut que souhaiter que d’autres villes trouvent leur(s) historien(s) des capacités et enrichissent nos connaissances sur l’histoire sociale de la monarchie censitaire.
193 Jean-Claude CARON.
194 Depuis une quarantaine d’années, les historiens anglo-saxons portent un grand intérêt au Second Empire. Les travaux de Theodore Zeldin sur le système politique de Napoléon III et sur Émile Ollivier ont été suivis par ceux de John Bury, Vincent Wright, Howard Payne, William Smith, S. Campbell, William Echard, Robert Tombs, Jim Mac Millan ou encore Sudhir Hazareesingh. Après avoir publié plusieurs études sur la société française du XIXe siècle et sur la IIe République, Roger Price, professeur à l’Université Aberystwyth du Pays de Galles, nous livre à son tour le fruit de ses recherches et de ses réflexions sur cette période. Sa synthèse parue en 1997, Napoleon III and the Second Empire, avait déjà été remarquée. Il nous propose aujourd’hui une « anatomie du pouvoir politique » pendant le Second Empire.
195 L’ouvrage se fixe pour but d’étudier le rôle de Napoléon III, de l’État et des relations entre les institutions et la société durant une période clé de la modernisation politique, sociale et économique de la France. D’une facture classique, il comprend quatre parties. Il examine tout d’abord les circonstances qui permettent à Louis-Napoléon Bonaparte de devenir empereur (un chapitre). La partie suivante, intitulée « État et société », analyse en six chapitres la façon dont le pouvoir est exercé sous le Second Empire. Elle nous offre un tableau minutieux des institutions et de leurs acteurs, mais aussi de l’intervention de la machine gouvernementale dans quatre domaines cruciaux : les élections, l’ordre public, « l’ordre moral » (contrôle de la presse et de la littérature, censure théâtrale, développement de l’instruction primaire) et l’économie. La montée des oppositions est l’objet d’une troisième partie réunissant cinq chapitres (le contexte de l’opposition, le légitimisme, le libéralisme, les républicains au lendemain du coup d’État et le renouveau républicain). L’étude se termine par une partie beaucoup plus courte (un seul chapitre) qui aborde la guerre contre la Prusse et l’effondrement de l’Empire.
196 Tout au long de sa démonstration, Roger Price s’appuie sur des sources abondantes et variées. Il a compulsé une masse impressionnante de documents aux Archives nationales, aux Archives de la préfecture de police, au Service historique de l’Armée de terre, à la Bibliothèque nationale de France ainsi qu’à celle du Pays de Galles (papiers Nassau Senior), ce qui lui permet de produire des exemples – en particulier de délits politiques – et des témoignages (Martinelli, Cyprien de Bellisses, Montigny...) rarement donnés, voire inédits. Sa bibliographie est très complète et nous livre les découvertes les plus récentes des écoles historiques anglo-saxonnes (travaux de R. Gould, I. Prothero, C. Emsley...). L’utilisation qu’il fait des principales enquêtes du Second Empire traduit son souci permanent d’analyser les phénomènes politiques à la lumière du social et de l’économique. Là réside, sans nul doute, l’une des principales forces de l’ouvrage.
197 L’ampleur de la documentation, l’angle d’approche, la rigueur de la démarche et la clarté du propos donnent un grand poids aux conclusions de Roger Price. Celles-ci s’inscrivent parfaitement dans la perception du Second Empire politique qui tend à s’imposer aujourd’hui. Dans le contexte particulier des années 1851-1852, un État fort et interventionniste se met en place. Il aspire à tout contrôler, mais aussi à assurer la prospérité et le bien-être des Français pour garantir la stabilité politique et sociale du pays. La modestie de ses moyens, les contradictions de l’idéologie qui le sous-tend et les résistances qu’il rencontre ne lui permettent jamais d’y réussir complètement. Malgré ses efforts, il ne parvient pas à empêcher les oppositions et doit composer avec elles. De ce point de vue, Roger Price évalue justement les forces et les faiblesses des unes et des autres. S’attaquant à la lecture téléologique longtemps dominante qui surestimait la puissance et l’union des républicains – et, secondairement, des légitimistes – intransigeants à la lumière de l’après-4-Septembre, il insiste plutôt sur le rôle des modérés et des libéraux. L’aspect protéiforme d’un libéralisme qui ne s’épuise pas dans un orléanisme dont la base populaire est assez réduite et qui se limite en maints endroits à « une armée de chefs sans soldats » est ici bien montré. La libéralisation partielle du régime, la politique étrangère et particulièrement la question romaine ainsi que le traité économique de 1860 grossissent les rangs libéraux. Le libéralisme devient « phénomène de mode » et contamine même les cercles gouvernementaux. La mise en place de l’Empire libéral entraîne une redistribution substantielle du pouvoir. Il est, pour partie, une concession aux conservateurs libéraux. À cet égard, Roger Price rappelle que le libre-échangiste Ollivier ordonne une enquête sur les effets du traité de 1860 pour satisfaire ses appuis protectionnistes. Mais l’Empire libéral ne bénéficie que d’un soutien conditionnel. La débâcle de l’été 1870 qui a raison de lui le montre bien.
198 Sur ce point, l’auteur a tendance à s’emporter. Certes, comme il l’écrit, c’est la défaite et non l’opposition politique qui a détruit l’Empire, mais il semble hasardeux d’en conclure que, libéralisé, celui-ci aurait pu s’imposer durablement comme la Ve République... Roger Price minore les oppositions internes au sein du bonapartisme. Elles auraient mérité d’être analysées dans un chapitre entier. On regrettera aussi qu’il utilise si peu la thèse magistrale que Patrick Lagoueyte a consacrée aux pratiques électorales et à la candidature officielle sous le Second Empire. On déplorera quelques approximations (le marquis de Talhouët est présenté en 1870 comme un membre du centre gauche alors qu’il appartient au centre droit, même s’il compte de nombreux amis dans l’autre groupe parlementaire et qu’il démissionne du gouvernement par solidarité avec Buffet et Daru). Secondairement, notons que l’ouvrage contient de trop nombreuses coquilles (les noms d’auteurs sont fréquemment écorchés). Il n’en demeure pas moins que le travail de Roger Price mérite indubitablement sa place dans les bibliothèques de tous ceux qui s’intéressent à l’histoire politique du XIXe siècle.
199 Éric ANCEAU.
200 Les hommes du XIXe siècle n’ont cessé de penser leur époque comme hybride, brouillée ou monstrueuse : entre les ruines encore fumantes laissées par la Révolution française et un avenir indéfiniment ouvert et impensable, le présent paraît vide et indéterminé. La société d’Ancien Régime a péri, laissant un champ social informe, où les promesses de l’égalité semblent toujours contredites par les pesanteurs héritées. Les Aveux du roman proposent un parcours dans l’imaginaire de ce siècle narcissique et incertain, soucieux de se saisir lui-même et hésitant sans cesse entre l’ancien et le nouveau, l’aristocratie et la démocratie. Mona Ozouf a entrepris ce que tant d’historiens, pourtant pétris de lectures romanesques, n’ont jamais osé faire : écrire l’histoire du XIXe siècle le roman à la main. Historienne et lectrice passionnée, elle a choisi de prendre au sérieux le roman en affirmant, avec les hommes et les femmes du XIXe siècle, que le roman avait alors constitué par excellence « le lieu de déchiffrement de la modernité ». Le parcours de Mona Ozouf repose sur quelques hypothèses, fermement formulées dans la longue introduction de son ouvrage : la littérature, au XIXe siècle, se situe au cœur de la tension entre l’ancien et le nouveau introduite par la rupture révolutionnaire. Exaltant le talent, la singularité, les grâces du style, la valeur de l’héritage, la distinction en somme, elle a partie liée avec l’aristocratie. Mais les écrivains du XIXe siècle sont d’emblée certains qu’il faut construire une littérature accordée aux temps nouveaux. Tout est remis en cause : le public de la littérature, qu’élargissent sans cesse les progrès de l’alphabétisation, comme la hiérarchie des genres. Jadis méprisé, le roman apparaît dès lors comme le lieu par excellence de cette « négociation » entre le souci du nouveau et l’attachement à l’ancien, le lieu où peut se dire le « métissage » ou l’éclectisme, qui est « la loi du siècle » ; genre large, infiniment plastique, il peut formuler toutes les complexités et tous les possibles de la vie moderne : lui seul inscrit « l’historique dans le domestique » et donne à voir le monde social dans ses plus petits détails travaillé par les tensions de l’histoire.
201 Convaincue que les œuvres, traversées par le temps auquel elles appartiennent, disent souvent bien plus que les auteurs, Mona Ozouf a donc choisi d’explorer ces tensions constitutives du XIXe siècle à travers treize romans, connus et moins connus. De Mme de Staël à Anatole France, en passant par Balzac, George Sand, Stendhal, Hugo, Barbey d’Aurevilly et Zola, Mona Ozouf nous mène au cœur des accommodements recherchés, des transactions impossibles entre l’ancien et le nouveau : dans leurs personnages, leurs lieux et leurs intrigues, ces romans disent la certitude de l’avènement d’un monde nouveau, les espérances de l’égalité et de la démocratie mais aussi les lourdes persistances du passé. De Delphine à L’Orme du mail, Mona Ozouf présente une étude autant qu’une invitation à la lecture, dans laquelle, plus écrivain encore qu’historienne, elle restitue admirablement la texture singulière de tous les mondes romanesques qu’elle traverse. Dans un long chapitre final, qui ressaisit les propositions ébauchées au fil des chapitres, Mona Ozouf souligne combien les jeunes héros de ces romans témoignent des mutations des formes de l’ambition juvénile : ce siècle inauguré par la destinée fulgurante de Napoléon exalte l’énergie et la « création de soi par soi ». Les itinéraires individuels sont marqués par une indétermination croissante, mais le passé ressurgit partout : dans les paysages, le maintien de la monarchie, la force des valeurs d’autrefois. Le Cotentin de Barbey, hanté de vieilles légendes, les vieux hôtels d’Alençon, conservatoire d’une aristocratie momifiée, les quartiers de Plassans, la mosaïque du Paris des tentations et des ambitions offrent une topographie de tous les contrastes du siècle. Après 1848, l’ordre bourgeois triomphe et, avec lui, la « grise similitude », la « normalité triomphante » : de Flaubert à Anatole France, le roman critique la mesquinerie bourgeoise, tente d’échapper au nivellement démocratique : le parcours de Mona Ozouf s’achève, à l’aube de l’affaire Dreyfus, quand les crises se déplacent, quand la lutte entre l’Ancien Régime et la République, cessant d’être un enjeu politique, « cesse d’être un enjeu romanesque » : elle se perçoit sans doute encore dans certains paysages et personnages d’Àla recherche du temps perdu, qui peut se lire comme le roman de l’imaginaire romanesque du XIXe siècle.
202 L’essai de Mona Ozouf partage les questionnements de plusieurs recherches historiques ou littéraires récentes sur le XIXe siècle : comme les travaux réunis dans
203 Judith LYON-CAEN.
204 La « révolution culturelle » que conçoit la France au XIXe siècle est moins spectaculaire et plus silencieuse que la révolution industrielle : à la faveur de l’alphabétisation « sans retour » – ou presque – et d’une scolarisation massive et nationale, elle a fait pénétrer le livre et l’imprimé dans les pratiques culturelles de quasiment toutes les couches de la population après 1870, et entrer la société française, beaucoup plus tôt qu’il est convenu de l’admettre, dans ce que Félix Valloton représentait comme étant « l’âge du papier » et ce qu’on appelle la culture de masse ou la société médiatique.
205 C’est à illustrer, par les faits et par le débat, ce phénomène majeur pour l’histoire contemporaine, mais aussi à le périodiser et à le situer dans le contexte européen que sont consacrées les neuf études publiées entre 1989 et 2000 et réunies par J.-Y. Mollier dans ce nouveau livre.
206 Pour ce faire, il s’appuie sur ses propres travaux, aujourd’hui classiques en matière d’histoire institutionnelle et matérielle de l’édition, du livre et de la lecture en France au XIXe siècle (comme Michel et Calmann-Lévy, L’argent et les lettres ou Louis Hachette),mais aussi sur de nouvelles recherches par lui engagées ou dirigées, dans le cadre du Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines de l’Université de Versailles - Saint-Quentin-en-Yvelines, sur l’édition scolaire (les Éditions Fernand Nathan, la librairie Armand Colin, l’année terrible et son enseignement, les Éditions Belin), les collections encyclopédiques, l’abbé Bethléem, l’édition populaire, la librairie Fayard, etc., en exploitant, bien sûr, tous les derniers apports d’une recherche en plein essor.
207 Dans une période (1838-1905) où le prix du livre se trouve nominalement divisé par 20 (la baisse est parfois en trompe l’œil et toujours au détriment avéré de la qualité d’impression), on a coutume de considérer d’abord l’essor du roman-feuilleton dans la presse, puis les collections bon marché : c’est ce que fait évidemment J.-Y. Mollier en sortant néanmoins du cadre strictement français de la diffusion du feuilleton (sa large diffusion européenne est une sorte de préfiguration de la mondialisation de la culture) et en recherchant, avec J.-C. Vareille, dans le refus du problématique, du discutable, de l’incertain (p. 92), des éléments constitutifs d’un goût ou d’une esthétique populaire fondée sur l’ethos. On sait comment la « légitime » volonté d’atteindre tous les publics, manifestée à travers, par exemple, le petit volume maniable vs le grand in-8o ou le système des primes ou encore le projet de « provoquer un besoin culturel aussi fort que l’envie de manger et de boire » comme disait Michel Lévy, aura pour conséquence la victoire passagère de la « tradition-assurance » au détriment de l’ « innovation-risque », avec la réédition d’auteurs déjà amortis (cf. p. 36, l’exemple des œuvres d’Henri Conscience) et la délégitimation, au sens bourdieusien du terme, qui en découle pour eux. Il faudra atteindre les années 1900 pour que, face à cette « fermeture à la modernité » (p. 77), reprenne une certaine innovation de produit.
208 Pour J.-Y. Mollier, néanmoins, c’est avec l’explosion de la librairie scolaire (p. 54) et cette « crue brutale de l’imprimé destinée à gaver les enfants du peuple de connaissances élémentaires » (933 titres en 1883, par exemple) que se produit la révolution décisive : l’incitation à la lecture qui l’accompagne (par l’ouverture de bibliothèques scolaires et populaires ou par la taloche), mais aussi l’obligation scolaire de détenir des livres expliquent la généralisation de bibliothèques personnelles et l’existence de cette néanmoins « introuvable bibliothèque du peuple » dont on sait l’inventaire aussi indispensable qu’impossible. C’est l’occasion pour J.-Y. Mollier de revisiter des « lieux de mémoire » comme Le tour de France de deux enfants ou l’Histoire de France de Lavisse, en insistant sur « l’imprégnation d’idéologie patriotique et revancharde » qui en résulte ou sur certains aspects discursifs comme la narrativité qui se trouve « au cœur du dispositif textuel » (cf. p. 163-164), mais aussi d’ouvrir nos horizons sur des ouvrages moins célèbres mais encore plus présents, comme les manuels de Pierre Foncin, le géographe, ou ceux des maîtres de grammaire Larive et Fleury. Avec quelles incidences sur les pratiques de lecture et d’appropriation ? J.-Y. Mollier n’élude évidemment pas la question, en posant le problème des sources sur lesquelles s’appuyer pour pouvoir y accéder (cf. p. 67) et en dialoguant à distance avec Eugen Weber et Roger Chartier : il plaide, par exemple, pour une effective « nationalisation » des Français autour de 1880-1900 (p. 163) et soutient, en même temps que la constitution du sens par la rencontre entre le texte et le lecteur, une « lecture idéologique de l’inculcation » (p. 69).
209 Un autre élément décisif pour comprendre cette révolution culturelle, finalement peu pris en compte jusqu’à présent, est le phénomène de la percolation qui se produit à partir des dictionnaires et encyclopédies, des « bibliothèques portatives » ou des livres de vulgarisation scientifique : toute la troisième partie de l’ouvrage (p. 99-141) porte précisément sur ce genre encyclopédique vulgarisé qui a changé de public et sur les acteurs – dans le cas de certains, on peut parler de partisans et de militants – de la divulgation des connaissances pour « cette classe innombrable de lecteurs qui s’appelle tout le monde », selon les mots de Michel Lévy.
210 Devant cette démocratisation de la culture et des savoirs, il est alors intéressant d’observer l’évolution du discours dominant sur la lecture : celui de l’Église (p. 89) dont le rôle d’éditeur n’est sans doute pas encore suffisamment connu, ou celui des élites républicaines. Sans doute l’anathème de « chien de lisard » proféré par le P. Sorel à l’encontre d’un Julien adepte du « lisage » a-t-il de moins en moins cours mais on observe encore de nombreuses réticences et résistances qui s’expriment à travers les « surveillances sociales » auxquelles J.-Y. Mortier accorde une extrême importance : c’est l’ensemble des dispositifs mis en place pour contrôler ou modérer les lectures qui vont, par exemple, de l’obligation du timbre (pour le colportage) à l’emprunt réglementé d’un livre « sérieux » et d’un livre « non sérieux » en même temps (p. 44). Tout cela traduit une peur sourde du livre et de la lecture, peur du mal et de la liberté illimitée (p. 87), comme un spectre qui hante les esprits des moralistes et des prescripteurs, « bergers chrétiens et guides laïques » (p. 176). Avec cette vérité forte : « Si les prescripteurs sociaux, quelles que soient leurs idéologies et leurs finalités, se sont acharnés à orienter la lecture des humbles, c’est bien que celle-ci progressait, inquiétait, à tort ou à raison, les élites, y compris ouvrières et révolutionnaires » (p. 90).
211 Il est vrai que la littérature qui, grâce à Hachette, peut commencer à être « de gare » se trouve désormais partout, comme le montre la dernière partie de l’ouvrage (p. 145-172). Il s’agit évidemment de celle que véhicule la presse nationale ou provinciale – celle-ci est un monde encore largement à explorer (cf. p. 79) – mais aussi de celle de trottoir ou de ruisseau à laquelle Mollier consacre une étude novatrice (p. 145-158). Cette plongée dans le monde méconnu des ephemera nous rappelle en effet utilement qu’à la production et à la consommation tant décriée du feuilleton s’ajoute une production de fait encore moins « légitime » qui rend sans doute compte d’attentes et de pratiques souvent occultées et, partant, ignorées.
212 Ces « essais d’histoire culturelle » sont donc à la fois une histoire faite et une histoire en devenir : avec les faits et des preuves produites, de nouveaux chiffres, découpages et références axiologiques sont déjà là qui devront être pris en compte par les historiens d’autres domaines, tandis que d’autres études s’annoncent sur des secteurs encore insuffisamment connus de l’histoire culturelle – la chanson ou l’image populaire, par exemple. Ces « essais » n’excluent pas la méditation rétrospective ou prospective sur la démocratisation des savoirs et de la culture et l’effroi qu’elle occasionne dans une partie des élites (cf. p. 114 et 138) ou la fausse question de l’opposition entre littératures industrielle et populaire (cf. p. 53), par exemple ; les insistances de l’auteur qui se traduisent par la répétition de certains exemples ou citations, le ton souvent personnel de la formulation et le caractère enlevé d’une écriture efficace marquent de façon originale et avec une légitime autorité ce qui est finalement encore un nouveau territoire, sans frontières affirmées, où se retrouvent des chercheurs d’horizons divers, pour l’étude de phénomènes et objets complexes parce que révélateurs d’interactions qui impliquent la société dans son entier.
213 Une prochaine édition de l’Histoire de l’édition française se devra de tenir compte des importantes avancées ici mises en évidence pour les XIXe et XXe siècles : grâce à J.-Y. Mollier et à tous les chercheurs qui, au cours de ces dix dernières années, ont permis d’asseoir et de faire progresser l’histoire du livre et de la lecture à l’époque contemporaine, cette histoire, dans ses visées et sa conception, sera certainement encore plus européenne et encore plus culturelle.
214 Jean-François BOTREL.
215 Après Le temps des masses, quatrième tome d’une belle Histoire culturelle de la France dirigée par Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli, la publication de ce livre n’est pas pour surprendre l’historien attentif au parcours de la jeune histoire culturelle depuis le « manifeste » de 1997 (Pour une histoire culturelle, au Seuil) et la naissance, deux ans plus tard, d’une dynamique Association pour le développement de l’histoire culturelle (ADHC). Le présent ouvrage n’est cependant pas une nouvelle écriture à deux mains, mais la conclusion historiographique – et, à certains égards, épistémologique – d’un séminaire tenu pendant deux ans à l’IEP de Paris sur le thème de la culture de masse en France (et, par effet de miroir, dans d’autres contrées occidentales). Regroupées autour d’un habile plan thématique (espace-temps, genres et contre-genres, maillons de la chaîne), les diverses contributions traduisent plus un éclatement de l’objet historique qu’une démarche synthétique, encore au stade de l’ébauche. À vrai dire, rien n’est plus délicat qu’une définition de la culture (des cultures ?) de masse. Faut-il parler de culture-monde, de culture médiatique, de culture industrielle ? Le choix des mots est d’autant plus déterminant que l’étude de la culture dite de masse passe non seulement par un « gap historiographique”, celui de la légitimité d’une histoire qui se différencie de la sociologie et qui s’affranchit de la critique littéraire et artistique, mais aussi par un processus complexe de « désidéologisation » et de « désaméricanisation » (Jean-François Sirinelli). En d’autres termes, il n’est plus possible de penser la culture de masse sous le seul angle d’une sous-culture américanisée, qui se serait développée en France dans l’entre-deux-guerres, pour s’épanouir dans l’euphorie consumériste des Trente Glorieuses ; il faut désormais suivre une démarche historique rigoureuse, au plus près des sources, afin de répondre à deux questions simples mais essentielles à la démarche historienne : « quand ? » et « où ? ».
216 À la première question, les auteurs proposent commodément le point de départ de la Belle Époque (étudiée par Jean-Yves Mollier puis par Christian-Marc Bosséno pour ce qui est du cinématographe), tout en rappelant que les industries culturelles n’ont pas attendu la fin du XIXe siècle pour s’imposer ; dans un ouvrage récent, La culture de masse en France, 1860-1930 (La Découverte, 2001), Dominique Kalifa suggère d’ailleurs de faire remonter aux années 1860 l’entrée de la France en « régime médiatique », et pourquoi pas même aux années 1830-1850, avec le succès du journal moderne et du roman-feuilleton. Puis, de la Belle Époque, le livre nous mène jusqu’au... temps présent, celui de l’actualité médiatique. Fort logiquement, le livre appuie sa réflexion sur des événements marquants de notre civilisation des loisirs et du divertissement, tels l’essor du DVD (p. 218), l’émission Loft Story (p. 262 et 401), le sport-spectacle télévisé (les Internationaux de France de tennis, en panoramique sur la photographie de couverture), ainsi que l’usage musical de l’Internet (p. 257) ; à propos de la « Toile », peut-on voir dans les nouveaux médias électroniques, comme le suggère Ludovic Tournès, la « fin de la culture de masse » et une forme de réappropriation par les consommateurs d’une culture marchande que l’on a si volontiers considérée comme aliénante ou, plus trivialement, bêtifiante ? La question mérite réflexion, celle-ci ayant déjà été menée dans les années 1950 – au sujet des seuls ouvriers/consommateurs – par des sociologues britanniques comme Richard Hoggart.
217 À la deuxième question, le titre du livre suggère assez l’indispensable francotropisme, qui rend cette étude passionnante. De toute évidence, la culture de masse n’est pas une invention américaine. Alors, pourquoi ce long détour vers l’ « horizon américain » (Jacques Portes), alors que, de Méliès à Jean-Pierre Jeunet, du sapeur Camember à Astérix, de Mistinguett à Coluche, la France n’a rien à envier ni même à copier à la culture américaine ? Les rejets de l’américanisation, des Scènes de la vie future de G. Duhamel aux négociations du GATT, en passant par les accords Blum-Byrnes et les polémiques autour de l’installation d’Eurodisney à Marne-la-Vallée sont autant de variantes plus ou moins idéologisées d’une exception culturelle française. Tout cela justifie donc bien le regard d’un spécialiste de l’histoire culturelle américaine.
218 Reste une autre question, celle du « comment ? », qui n’est pas directement posée dans l’introduction, mais dont on mesure vite toute la complexité. Il apparaît nettement que la culture de masse subit quelques accélérations décisives. La première se situe au tournant du XXe siècle avec l’acculturation de la France entière au cinématographe (Christian-Marc Bosséno), « invention sans avenir » selon la boutade de Lumière, mais dont l’industrialisation par Charles Pathé – également le principal producteur de phonographes – permet la fixation durable (location des films aux exploitants, construction de salles de cinéma, échelle de prix minime) ; la seconde, dans les années 1960 (Jean-François Sirinelli), sous la forme d’une cure éternelle de jouvence, c’est le « public jeune » qui fréquente aujourd’hui en masse les cinémas multisalles, joue sut les consoles vidéo, écoute les radios FM, télécharge des fichiers musicaux MP3 sur Internet, etc. L’adolescent-consommateur ne surfe pas à l’époque du twist sur le Web, mais sur une Nouvelle Vague yé-yé dont la singulière modernité n’avait pas échappé à Edgar Morin : nouveaux médias (transistor, disque 45 tours), nouveaux vêtements (blouson, jeans), nouvelles consommations, nouvelles musiques, nouvelles sociabilités, nouvelles pratiques. Le « temps des copains » est bien celui d’un nouvel imaginaire culturel et social, d’une sensibilité qui mènera d’une certaine façon aux événements de Mai 68. Mais l’accélération est aussi un phénomène continu au XXe siècle, lié aux progrès technologiques. L’histoire des méthodes industrielles de production culturelle nous renvoie à l’étude des systèmes techniques au XXe siècle. Au fond, la grande innovation de la culture de masse est de faire de la technologie pure – les fils, les câbles, les lampes ou les circuits imprimés de la TSF ou de la télévision – un objet de culture. Des cylindres musicaux reproductibles mis au point par Pathé au début du XXe siècle à la nouvelle génération des supports numériques, Ludovic Tournès nous donne un aperçu de l’aventure à la fois entrepreneuriale et scientifique des techniques de reproduction musicale. On peut d’ailleurs regretter la place trop limitée que le livre accorde à l’histoire des techniques, mais cette lacune (assumée) est un appel supplémentaire à l’interdisciplinarité en matière d’histoire culturelle.
219 Enfin, réfléchir en profondeur sur la culture de masse, l’inscrire dans la longue durée contemporaine et dans l’espace francophone, ne signifie pas pour autant lui attribuer un quelconque statut artistique ou littéraire, en lieu et place de la « pseudo-loi historique qui en ferait un prurit capitaliste, une variable moderne de la suprématie de l’élite sur le peuple » (Jean-Pierre Rioux). L’enjeu n’est pas là ou n’est plus là. Tout semble d’ailleurs, aujourd’hui, relever d’une logique et d’un marché de masse, avec la généralisation du « temps libre ». Personne ne conteste plus la dimension historique des loisirs de masse et du sport de masse (André Rauch), de la publicité (Christian Delporte), des médias audiovisuels (Ludovic Tournès, Christian Delporte, Christian-Marc Bosséno). Les « résistances » à la « mauvaise culture » n’ont certes pas disparu, mais elles forment selon Jean-Pierre Rioux des « lignes Maginot », qui refusent de faire la confusion entre culture pour tous et culture de tous. Combat moral, parfois, combat social et politique souvent, qui ne date pas d’aujourd’hui ! Alors, combat salutaire ou combat d’arrière-garde contre ce qui menacerait la « bonne culture », à savoir le tout-culturel, la culture-zapping ou la culture cool ? Si l’intelligence critique est encore largement privée de repères conceptuels face aux transformations de la culture de masse, nul doute que cet ouvrage lui donnera quelques solides ancrages historiques.
220 Bertrand LEMONNIER.
221 L’idée directrice de cette solide thèse, soutenue à l’Université de Bielefeld, est d’étudier conjointement la mentalité du front et la mentalité de l’arrière pendant la Première Guerre mondiale. Elle considère l’armée bavaroise, intégrée à l’armée du Reich, d’une part, et les campagnes de la Bavière du Sud, d’autre part. Elle associe heureusement l’histoire militaire, l’histoire agraire, l’histoire sociale. L’auteur a dépouillé un riche corpus de sources inédites : rapports militaires, administratifs et religieux, journaux et revues, et aussi nombreuses lettres familiales, recueillies dans des fonds privés. Il a su également rassembler et exploiter une bibliographie abondante et diversifiée.
222 Dans l’ensemble, le lecteur français est frappé de la convergence des observations présentées avec les conclusions des travaux menés chez nous : tant sur les poilus bleu-horizon d’origine paysanne que sur la vie dans les villages qu’ils ont quittés. Si quelques différences apparaissent entre les deux camps affrontés, ce ne sont que des nuances de portée secondaire sur le tableau commun de l’Europe rurale jetée dans la sanglante tragédie.
223 Les notations sur l’entrée en guerre font écho à celles de Jean-Jacques Becker en face. La crise internationale de juillet 1914 suscite chez les sujets des Wittelsbach « une vive tension, même une excitation » dans « une atmosphère très angoissée ». La mobilisation s’accomplit dans « une grande agitation et consternation » : les adieux à la gare sont plus émus que triomphants, quelques jeunes gens manifestant seuls de l’enthousiasme. Comme en France, l’esprit des mobilisés est orienté par ce qu’ils ont appris de la guerre de 1870 à l’école : le pendant du deuil de l’Alsace-Lorraine est ici la fierté de la victoire de Sedan, qui a fondé le IIe Reich.
224 « À l’observateur d’aujourd’hui, écrit Benjamin Ziemann, il peut parfois sembler énigmatique de comprendre ce qui a poussé les soldats à tenir longtemps au front, ou même à y revenir après une blessure. » Une analyse fouillée dissèque les facteurs de cohésion : socialisation avec les camarades, sens de l’honneur, rigueur de la discipline, action psychologique du commandement (Aufklärungsarbeit). Si les succès du début ont renforcé la confiance, la prolongation de l’épreuve entraîne la dégradation progressive du moral des troupes. Chaque printemps, les combattants écrivent chez eux leur espoir de voir se terminer le conflit avant Noël. Ils ne sont guère accessibles aux thèses impérialistes du Deutsche Vaterlandspartei et ils montrent peu de zèle pour souscrire et faire souscrire les leurs aux emprunts de défense nationale.
225 Dans la mentalité des combattants des deux camps, on constate des différences de degré, non de nature. Au sein de l’armée allemande, la coupure entre les chefs et la troupe paraît plus accusée : les promotions du rang sont rares et les officiers sont souvent pleins de morgue envers leurs subordonnés. Certains de ceux-ci refusent de se soumettre docilement : en s’égarant volontairement, en cherchant une blessure légère, en désobéissant franchement. Toutefois les mutineries déclarées restent ici exceptionnelles et tardives : en mai 1918, à Ulm, une unité de renfort se regimbe en tumulte pour ne pas partir au front. Une autre coupure, plus forte chez les Feldgrau que chez les poilus, oppose les soldats originaires de la campagne et les soldats originaires de la ville. Tout d’abord, les premiers reçoivent de la ferme des colis alimentaires, d’autant plus appréciés que, par suite du Blocus, l’Intendance militaire fournit des rations étriquées. Ensuite, ils obtiennent assez largement des permissions de récolte, car les autorités veulent ainsi soutenir temporairement la production agricole qui manque de bras. Ces avantages relatifs suscitent évidemment de vives jalousies autour d’eux. Des deux côtés du front cependant, on retrouve bien des tendances identiques : mal du pays, « stabilisation religieuse », dénonciation des profiteurs de guerre, âpre critique des dirigeants.
226 À l’arrière, le village est privé des hommes adultes. Les paysannes se retrouvent « seules dans la guerre ». Par inversion des rôles coutumiers, elles doivent désormais conduire les chevaux et mener à bien la moisson ; il leur revient de diriger les nombreux prisonniers, français ou russes, qui leur sont affectés. Elles entretiennent une correspondance régulière et détaillée avec les combattants, reçoivent d’eux des instructions à suivre. Beaucoup doivent faire face au deuil, qu’elles supportent avec une digne résignation appuyée sur leur foi chrétienne. La réglementation de la production agricole est plus rapide et plus stricte qu’en France. Ses contraintes pèsent sur les ruraux, mais, dans la grave pénurie alimentaire qui sévit, ils sont mieux nourris et ils voient affluer les citadins en quête d’un approvisionnement complémentaire (Hamsterer), à l’insistance parfois menaçante.
227 Sur les prix des denrées surgissent « à découvert et sous une forme aiguë des contradictions entre les intérêts des consommateurs, représentés avant tout par le parti socialiste, et les porte-parole des intérêts paysans ». Le pouvoir oscille, avec des tâtonnements et des incohérences. À la ferme, l’abondance sans précédent de la monnaie éblouit des esprits qui ne mesurent pas son caractère illusoire, car ils ne savent pas décrypter le mécanisme de l’inflation. Les paysans savourent leur revanche, « utilisant la chance offerte d’échapper au moins temporairement à une situation de relative arriération culturelle qui les faisait auparavant considérer par les villes comme des “idiots” ».
228 Les ruraux du front ont souvent exprimé dans leurs lettres de la sympathie pour l’appel à la négociation du parti socialiste (partagé certes, comme en France, entre défensistes et pacifistes). En novembre 1918, la pression s’enfle pour le retour à la maison : la dislocation des unités dans les dernières semaines est plus avancée qu’on ne se le représente habituellement Les vaincus reconnaissent leur défaite : l’explication par « le poignard dans le dos » est ignorée dans les rangs. Il se développe une effervescence révolutionnaire, où les autorités sont toutes contestées. Des milices armées (Einwohnerwehren) s’organisent sur une base locale : en Bavière, elles visent la protection de la propriété, non une contre-révolution globale. Si les associations traditionnelles d’anciens combattants (Kriegervereine) gonflent leurs effectifs, « elles fonctionnent, comme toute forme d’association à la campagne, en tant que facteur d’embourgeoisement ». Ce sont elles qui font édifier les monuments aux morts, avec des subventions des communes. « Leur fonction primaire est de constituer un lieu de mémoire et de deuil, dans le souvenir de ceux qui sont tombés. » L’ouvrage se clôt sur l’imposant pèlerinage des Kriegervereine au sanctuaire marial d’Altötting en 1925 : il témoigne de l’action de grâces des survivants, de la valorisation de l’esprit de sacrifice, de la restauration des valeurs religieuses un moment ébranlées.
229 Ce panorama, aux lignes nettes et aux nuances précieuses, montre ainsi, comme en France, une réalité complexe et contradictoire. Face à une immense épreuve, les attitudes et les pensées furent diverses ; selon les lieux et selon les moments dans les campagnes catholiques de Bavière, l’interprétation systématique de la glorification nationaliste n’est nullement justifiée (comme celle, opposée, de la dénonciation pacifiste) : le rejet de la guerre s’y est combiné avec la foi religieuse pour en détourner les esprits. Benjamin Ziemann rejette la thèse d’une « brutalisation engendrée par l’expérience du front ». Une décennie plus tard, cette réserve se retrouvera dans les scrutins révélateurs de l’année 1932 : à la différence des campagnes protestantes (Revue historique, 2000, 616, p. 1067), le national-socialisme y restera très minoritaire (cinq élus sur dix-neuf régionalement).
230 Pierre BARRAL.
231 « Ce livre, écrit en introduction Heinz Angermeier, est le travail d’un historien, mais le souhait qu’il veut réaliser, comprendre son temps, s’intègre dans le désir de connaître, qui pousse tout homme méditant sur son époque. » Il veut fournir « un autoportrait de l’Allemagne du passé, non dans la lumière des idoles et des idéaux, mais avec les ombres qui, projetées par la réalité historique, sont tombées à la fin du XXe siècle sur la compréhension qu’ont aujourd’hui les Allemands de leur passé propre ». Une démarche originale est adoptée : « passer en revue des contemporains représentatifs, capables de considérer leur présent comme un point décisif entre le passé fixé et l’avenir ouvert ». Pour une soixantaine d’auteurs, les œuvres significatives sont analysées, avec de brèves citations bien choisies, les données biographiques étant supposées connues. Sous une formulation dense, parfois théorique au goût d’un lecteur français, l’ensemble est construit avec une remarquable fermeté de pensée. L’ouvrage mérite d’être consulté pour chaque analyse particulière et on ne peut ici en rendre compte en détail. Il retient en même temps l’intérêt pour sa perspective globale, annoncée par le titre : le destin de « l’Allemagne comme une énigme politique ».
232 Constituant depuis un millénaire une communauté culturelle (Kulturnation), l’Allemagne n’a, longtemps, pas connu « la voie triomphale où s’étaient engagées la France avec sa monarchie classique, l’Angleterre avec sa thalassocratie, l’Espagne avec sa domination du monde méditerranéen et atlantique ». Elle n’est devenue qu’en 1871 un État institutionnalisé et unifié (Staatsnation). Au début du siècle, Friedrich Naumann, Max Weber, Kurt Riezler et d’autres insèrent leur réflexion dans cette référence constitutive à l’œuvre de Bismarck, tout en prenant en compte l’évolution ultérieure sous Guillaume II. Les questions en débat sont la réorientation de la recherche de l’équilibre au cœur du continent vers la Weltpolitik sur mer et au-delà, la tension des principes entre monarchie et démocratie, l’aspiration à voir naître un État populaire (Volkstaat), dans une démocratie directe sans l’écran des corps intermédiaires.
233 En 1918, la défaite militaire entraîne perte de territoires, changement de constitution et traumatisme moral. « Une époque déchirée par un idéalisme creux et par un radicalisme caricatural apparaît comme un laboratoire des extrêmes, elle est autant l’héritière de traditions périmées que le témoin d’une dépression politique sans recours. » Si la République a été proclamée, le concept demeure ambigu. Sous cette étiquette formelle subsiste l’essence du Reich : il n’y a plus de souverain, mais il n’y a « pas encore une légitimité étatique qui se fonde elle-même ». Il en résulte « un malaise sur le terrain de la politique comme sur le terrain des idées ». Gustav Stresemann, ministre libéral, comme Carl Schmitt, juriste conservateur, se rattachent tous deux à la tradition de 1871. Cependant le premier est un pragmatique qui gère le possible par la communication et par le compromis ; le second est un dogmatique qui remet les décisions nécessaires à un pouvoir présidentiel autoritaire. La dictature national-socialiste va balayer brutalement ces débats. On s’étonne qu’Arthur Rosenberg, et non le Führer lui-même, soit ici retenu comme porte-parole de son idéologie, fondée sur « la communauté de sang » et sur la haine des Juifs, revendiquant l’hégémonie raciste et impérialiste sur tout le continent.
234 En 1945, ce plan démoniaque du IIIe Reich s’effondre dans la tragédie de « la catastrophe allemande ». Pendant plusieurs années, tout État national est effacé de la carte. Puis se reconstituent, pour près d’un demi-siècle, deux entités séparées et rivales, sous la tutelle de leurs protecteurs extérieurs. Konrad Adenauer choisit résolument l’intégration à l’Ouest, d’autres tâtonnent à la recherche d’une démocratie idéale et neutraliste.
235 L’incertitude se dissipe avec la chute du mur de Berlin et avec la réunification, objectifs longtemps invoqués sans réel espoir. L’Allemagne de 1990 représente « moins qu’en 1871 » par l’extension territoriale, « plus qu’en 1871 » par la vitalité démocratique, par la stabilité sociale, par l’orientation pacifique. Des trois rôles qu’elle peut jouer en Europe – « y dominer, y disparaître, y tenir son rang » –, elle assume désormais le troisième, « le plus positif et le seul qui lui restait après 1945 ». Cet ample panorama intellectuel esquisse pour finir quelques composantes de sa situation nouvelle, celle de la nation la plus peuplée et la plus riche de l’Union européenne.
236 Pierre BARRAL.
237 C’est la vie d’un personnage « de moyenne grandeur », selon l’expression de l’auteur, que retrace Samuel Pruvot dans sa biographie de l’abbé Charles ou, du moins, dans la fraction de sa biographie qui s’achève (trente-quatre ans avant sa disparition !) avec la fin de sa mission d’aumônier en Sorbonne. Mais le grand intérêt d’avoir choisi d’évoquer non pas un personnage de premier plan de l’Église de France, mais un « petit abbé à lunettes, à la démarche nerveuse » et à la foi ardente, promu en 1944 par une décision du cardinal Suhard aumônier du groupe de lettres de la Sorbonne est de permettre à travers lui un éclairage historique sur les rapports de l’Église catholique avec la France du XXe siècle.
238 La première dimension de l’ouvrage de Samuel Pruvot est de nous mettre en scène ce personnage haut en couleurs que fut l’abbé Charles. Né en Périgord à Ribérac dans une famille athée et anticléricale, c’est de haute lutte qu’il obtiendra de réaliser sa vocation en devenant prêtre. Et l’expression « de haute lutte » est sans doute celle qui caractérise le mieux ce prêtre combatif qui tire de ses racines périgourdines un goût prononcé pour les attitudes théâtrales, les défis spectaculaires, les décisions tranchées. Homme de caractère, il accepte mal la sujétion d’un vicaire envers son curé et aura des relations difficiles avec celui de la paroisse de Malakoff dans laquelle il débute son ministère. Et les étudiants qu’il rassemble au Centre Richelieu garderont le souvenir de colères homériques et de heurts verbaux avec un prêtre qui admet mal la contradiction et préfère l’affirmation péremptoire à l’argumentation.
239 C’est que Maxime Charles est un homme de son temps, un temps où l’Église part à la reconquête d’une société qui est en train d’échapper à ses racines chrétiennes et qui lui est disputée par l’expansion du communisme. Et il n’est pas surprenant que ce prêtre de choc fasse ses premières armes à Malakoff, dans cette banlieue rouge qui est terre de mission, ni qu’il consacre ses efforts à disputer aux communistes les âmes des jeunes ouvriers de la JOC dont il devient l’aumônier ou celles des Scouts au sein desquels il trouve quelques-uns de ses plus fidèles disciples. Nulle surprise non plus à constater que ce prêtre patriote, prisonnier évadé, soit naturellement maréchaliste, même s’il veille à préserver l’indépendance du religieux par rapport au politique. Devenu aumônier des Chantiers de jeunesse, ce qui lui vaudra quelques difficultés à la Libération, il se retrouve sans affectation à ce moment, l’aumônerie des Chantiers de la Production industrielle à laquelle il a été nommé se trouvant supprimée en même temps que les Chantiers.
240 C’est pour lui trouver une affectation que le cardinal-archevêque de Paris fait de lui l’aumônier du Groupe catholique des Lettres. C’est là que l’abbé Charles va donner véritablement sa mesure. Remarquable organisateur, doué en affaires, meneur d’hommes-né, assisté de jeunes prêtres dynamiques comme les abbés Coloni et Lustiger, il va transformer le Groupe catholique des Lettres en Centre Richelieu qui rassemble les étudiants chrétiens et dont l’influence s’étend bien au-delà des frontières de ceux-ci. C’est que l’abbé Charles, qui finance son œuvre par des ventes de charité, fait venir au Centre Richelieu des conférenciers prestigieux, écrivains, philosophes, historiens, savants. Sous son inspiration, le Centre se dote d’un journal, Tala Sorbonne, qui concurrence le journal communiste Clarté. Son action d’évangélisation est fondée à la fois sur une solide formation doctrinale destinée à faire mûrir la foi de ses étudiants et fondée sur une connaissance précise des Écritures, et sur l’organisation de pèlerinages attirant des centaines, voire des milliers de participants au Sacré-Cœur de Montmartre, à Chartres ou en Terre sainte. De 1944 à 1959, ce prêtre à l’évident charisme, en qui ses adversaires dénoncent un « gourou », joue ainsi auprès des étudiants un rôle apostolique de premier ordre, faisant d’eux des militants et des missionnaires de la foi à une époque où le militantisme et l’engagement se portent bien. C’est donc toute une époque de l’histoire du catholicisme, vue à travers la personne et l’action d’un prêtre hors du commun que restitue le beau livre de Samuel Pruvot, un livre dans lequel les historiens retrouveront au fil des pages quelques-uns des plus prestigieux d’entre eux, de René Rémond à Philippe Vigier, d’Yves-Marie Hilaire à Pierre Barral.
241 Serge BERSTEIN.
242 À peine nommé évêque de Lille en octobre 1928, Achille Liénart (1884-1973) prit fait et cause pour les ouvriers du textile en grève à Halluin, suscitant contre lui la colère d’Eugène Mathon et des patrons du Consortium textile de Roubaix-Tourcoing. En mars 1943, il affirma que l’on pouvait « se dérober sans péché » au STO, encourageant ainsi les militants tentés par la Résistance. Le 13 octobre 1962, son intervention au Concile ouvrit la voie à l’organisation de la majorité favorable à l’aggiornamento, contre la mise en coupe réglée des débats dont rêvait la Curie romaine. Ces trois engagements courageux suffisent à dire l’importance du personnage et l’intérêt du travail que lui consacre Catherine Masson à partir d’archives souvent inédites. Sans doute admet-elle ne traiter de Liénart qu’en son diocèse, reléguant aux marges l’œuvre conciliaire, l’engagement international et le rôle au sein de l’Assemblée des cardinaux et archevêques (ACA). Mais l’ouvrage est éclairant au-delà de cette restriction initiale.
243 Avant 1939, Catherine Masson montre un homme de terrain, marqué par son expérience d’aumônier de guerre, qui construit une relation durable avec ce Nord où il est né et d’où il s’évade peu. Évêque – bientôt cardinal – d’un diocèse fortement marqué par le catholicisme social, il met en place une manière de gouverner à travers la crise textile de 1928-1929 et ses retombées. Attentif aux démocrates-chrétiens, il ferraille souvent avec la droite locale et nationale en dépit de son tempérament plutôt conservateur. Homme de réseau, il impose sa présence en s’assurant des relais sur le terrain, voire en en créant du neuf, à l’image de la Bourgeoisie chrétienne édifiée sur le modèle de l’Action catholique pour faire pièce au Consortium. Les chapitres consacrés à l’Occupation sont rédigés avec une grande probité, et l’utilisation des carnets personnels du Cardinal éclaire certains points obscurs. Une admiration durable pour le Maréchal, la défense à courte vue des intérêts du diocèse, la crainte de l’isolement par rapport au reste du territoire, l’enferment dans une stratégie de présence et de concessions qui profite souvent à la propagande allemande. À la tête de l’ACA, Liénart se montre particulièrement prudent, silencieux, publiquement du moins, sur les rafles de juifs, et s’opposant à Saliège qui souhaitait que le STO fît l’objet d’une condamnation officielle. Au fond, l’engagement de nombre de militants catholiques du Nord dans une Résistance où lui-même ne voit que « terrorisme » et « banditisme », ainsi que l’écho de sa prise de position contre le STO, lui ont probablement épargné bien des difficultés à la Libération, sans le rendre plus lucide sur ses erreurs.
244 Le traitement des années 1945-1968 laisse davantage de regrets. Le parti pris de privilégier la question de l’Action catholique spécialisée et celle des prêtres-ouvriers se comprend, mais le plan thématique nuit à la perception de la conjoncture. Il conduit Catherine Masson à reprendre à son compte les reproches d’ouvriérisme ou d’aveuglement face au marxisme qui furent faits à Liénart, sans se livrer au travail critique qui s’imposerait à propos de ces termes. Soulignons en revanche l’intérêt du portrait qui se dégage du livre, celui d’un homme de fidélité à ses proches, soucieux de défendre les institutions catholiques, prompt à dégainer les prérogatives de la hiérarchie contre le travail intellectuel et les « innovations » des théologiens, mais dont l’enfermement progressif dans des catégories de pensée forgées avant guerre est compensé jusqu’au bout par un authentique souci de présence pastorale et de dialogue.
245 Denis PELLETIER.
246 Ce livre est important, car il contribue à éclairer une crise qui intrigue les jeunes historiens et que les plus anciens ont parfois minimisée. L’auteur a privilégié le mouvement de contestation dans l’Église qui retient fortement l’attention des médias dans les années 1965-1978 : il retrace bien sa montée, son apogée, ses limites et ses échecs.
247 Les divers aspects de la crise sont mis en place dans une première partie : crise de la figure du prêtre orchestrée par « Échanges et dialogue » et marquée par 2 000 « départs » d’ecclésiastiques séculiers entre 1965 et 1978 et par des noviciats d’ordre religieux qui se vident, épreuve d’une Action catholique qui revendique une situation de monopole chez les laïcs mais qui se divise et s’affaiblit.
248 La deuxième partie apporte une information originale, puisée largement dans la presse des organisations concernées, sur le « moment gauchiste » du mouvement chrétien entre 1968 et 1977. Un tableau (p. 186-187) retrace utilement les différentes étapes des rassemblements de chrétiens dans la lutte des classes, de chrétiens en recherche et en communautés de base, de chrétiens critiques, de chrétiens marxistes et, enfin, de chrétiens pour le socialisme. Fascinés par les utopies proposées par la presse et les mouvements contestataires, les chrétiens gauchistes investissent dans l’agitation et l’action sociopolitique. C’est dans ce domaine que jettent leurs derniers feux les vieilles chrétientés, la bisontine avec l’affaire Lip et l’aveyronnaise avec les manifestations pour sauvegarder les pâturages du Larzac menacés d’être réquisitionnés par les militaires.
249 Selon Denis Pelletier, la « fin de partie » est sifflée entre 1975 et 1978 sans qu’une date trop précise puisse être retenue. Du côté de la tradition qu’il passe en revue rapidement, l’auteur insiste sur les intégristes autour de Mgr Lefebvre, évoque l’aventure éphémère des Silencieux de l’Église, signale la résistance de quelques théologiens, les Daniélou, Bouyer, de Lubac, Congar, rappelle le rôle de Taizé et du Renouveau charismatique. Il laisse de côté quelques fondations spirituelles comme les Fraternités de Jérusalem ou les Sœurs de Bethléem qui naissent ou s’affirment à cette époque. Denis Pelletier met en valeur le recentrage opéré à partir de 1975 par quelques évêques encouragés par Rome, les Etchegaray, Matagrin, Coffy, Elchinger, Decourtray. Il consacre son épilogue au tournant intellectuel des années 1975-1978 marqué par la dénonciation du Goulag effectuée par Soljénitsyne, la démaoïsation, l’ « effondrement du rêve tiers-mondiste et révolutionnaire » qui affecte particulièrement le gauchisme chrétien. Ce tournant illustré par les « Nouveaux philosophes » préfigure le déclin du structuralisme et le retour à Kant et aux philosophies du sujet. Tandis que les intellectuels catholiques traversent une crise de légitimité avec la fin du Centre catholique des intellectuels français en 1975 et que Michel de Certeau propose une « rupture instauratrice », les penseurs chrétiens Maurice Clavel et René Girard participent au mouvement qui refuse le totalitarisme et la violence, insiste sur les droits de l’homme et évoque le « retour du sacré ».
250 L’auteur conclut en précisant que le catholicisme, déstabilisé par la crise d’une société française bouleversée par les Trente Glorieuses, commence à se reconstruire sur des bases renouvelées. Celles-ci sont signalées brièvement parce que le récit s’arrête strictement en 1978. Voilà un livre bien informé, agréable à lire, qui incite à la réflexion, voire au débat, et à de nouvelles recherches.
251 Yves-Marie HILAIRE.
« Comptes rendus », Revue historique 1/2003 (n° 625 ), p. 127-204.
URL : www.cairn.info/revue-historique-2003-1-page-127.htm.
DOI : 10.3917/rhis.031.0127.