2003
Revue historique
La transformation de l’échange des dons pieux : Montier-la-Celle, Champagne, 1100-1350
[1]
Richard Keyser
Richard Keyser est assistant professor en histoire médiévale à Western Kentucky University. Il est l’auteur d’une thèse soutenue en 2001 à Johns Hopkins University, Baltimore, sous la direction de John Baldwin et Gabrielle Spiegel, et intitulée Gift, Dispute and Contract : Gift Exchange and Legalism in Monastic Property Transactions, Montier-la-Celle, France, 1100-1350. Ses recherches portent sur les transferts de propriété et les liens qui existent entre échange cérémonial de dons et résolution des conflits dans l’espace français aux XIIe et XIIIe siècles, plus particulièrement en Champagne.
À partir des chartes de l’abbaye bénédictine de Montier-la-Celle, aux portes de Troyes en Champagne méridionale, Richard Keyser examine comment les donations pieuses ont changé entre 1100 et 1350. Durant cette période, les dons pieux deviennent moins communs comme moyen d’acquisition monastique, tandis que les donateurs constituent un groupe social de plus en plus important. Avec la généralisation de la messe anniversaire comme forme de réciprocité religieuse standardisée, les dons se précisent, leur nature se rapprochant de celle des « contrats liants ». Richard Keyser interprète ces changements comme faisant partie de la transition de l’échange des dons plus fluide et associatif qui a prévalu jusqu’au XIIe siècle, vers un type d’échange des dons plus commercial, marqué par une réciprocité explicite et systématique ainsi qu’une plus grande quantification.Mots-clés :
XIe-XIVe siècle, Champagne, moines, don, échange, services liturgiques.
Using the charters of the Benedictine abbey of Montier-la-Celle, just outside Troyes in southern Champagne, Richard Keyser examines how pious giving changed between 1100 and 1350. Over this period, pious gifts became less common as a means of monastic acquisition even while the pool of donors broadened socially. As the newly popular anniversary mass became the standard form of religious reciprocity, gifts became more precise and more like binding contracts. Keyser interprets these changes as part of a transition away from a more fluid, associative form of gift exchange that prevailed through the twelfth century, and towards a more commercial type of pious giving marked by explicit, precise, and systematic reciprocity, increasing quantification, and objectification.
Keywords :
XIth-XIVth century, Champagne, monks, gift, exchange, liturgical services.
À partir des années 1960, de nombreux médiévistes ont utilisé le concept anthropologique de l’échange de don pour comprendre les schémas d’échange fondés sur un principe de réciprocité plus que sur la recherche d’un gain matériel quantifiable
[2]. Des études approfondies sur l’échange de don au Moyen Âge, à partir des legs pieux de biens fonciers faits aux églises, ont commencé à voir le jour dans les années 1980. Elles soulignaient la fonction sociale que l’échange de legs pieux joue dans les relations entre les donateurs, les familles, les seigneurs, les églises et les saints
[3]. Les recherches récentes sont cependant revenues à une approche plus traditionnelle, qui analyse les buts religieux du don pieux et minimise en particulier l’importance de toute réciprocité obligatoire ou systématique entre les bienfaiteurs et les communautés religieuses. Les historiens ont montré que le legs pieux, du moins en ce qui concerne les siècles faiblement commercialisés, c’est-à-dire avant le milieu du XII
e siècle, a un caractère « associatif » :
outre les effets rédempteurs généraux liés à tout don d’aumône, les donateurs ne reçoivent habituellement aucune récompense spécifique pour leur bienfaisance. Au contraire, les donateurs cherchent avant tout à s’associer avec les religieux en s’affichant comme leurs « amis », comme d’autres membres de la
familia des serviteurs des saints
[4].
Cette forme associative du legs pieux d’avant 1150 contraste de façon saisissante avec son caractère franchement commercial au bas Moyen Âge. Ainsi, Jacques Chiffoleau affirme qu’à partir de 1350 environ, dans le sud de la France, le don pieux se conforme à un modèle comptable « accumulatif ». Contrairement à leurs prédécesseurs, les donateurs accordent alors de la valeur aux rites funéraires et aux prières pour les morts en eux-mêmes et pour eux-mêmes ; ils cherchent à les multiplier autant que possible, tandis que les moines, les moniales et les chanoines répondent à cette demande en offrant une gamme de services religieux diversifiée et finement échelonnée. Cette réciprocité religieuse est comme le commerce, précise, systématique et largement objectivée
[5].
Il est cependant nécessaire d’analyser la façon dont le legs pieux a changé entre le XII
e et le XIV
e siècle. Deux études exemplaires ont exploité les riches collections de sources nécrologiques, fiscales et narratives pour montrer comment, à Limoges et dans le diocèse de Liège au XIII
e siècle, le culte des morts s’est de plus en plus souvent traduit par la célébration de messes anniversaires, qui sont devenues le moyen le plus efficace et le plus accessible pour libérer du purgatoire les âmes qui y étaient en souffrance
[6]. Mais il est également possible et nécessaire d’étudier la transformation du don pieux d’après d’autres sources, en se fondant sur les chartes de donation – de loin les sources les plus nombreuses et, en ce qui concerne maintes communautés religieuses, les seules à avoir survécu. J’utiliserai ici les témoignages fournis par les chartes pour examiner comment s’est développé le modèle commercial du legs pieux à l’abbaye bénédictine de Montier-la-Celle, à la lisière de la ville de Troyes en Champagne méridionale, entre 1100 et 1350
[7]. Montier-la-Celle, fondation royale mérovingienne, demeure l’un des établissements ecclésiastiques les plus riches de la région
[8]. Au cours de ces deux siècles et demi, les legs pieux y sont devenus des moyens d’acquisition beaucoup moins fréquents ; un processus de nivellement ou de démocratisation s’est fait jour chez les donateurs de l’abbaye ; les dons sont devenus plus précis et ont commencé à ressembler à des accords contraignants ; les dons effectués en retour aux donateurs (contre-dons) ont disparu des documents ; enfin, les formes de réciprocité religieuse ont pris un aspect nettement commercial, surtout en raison du succès des messes anniversaires.
DÉCLIN DES DONS ET ACQUISITION MONASTIQUE
Le nombre des dons qui figurent dans les documents monastiques avant 1150 ou 1200 et la rareté des autres moyens d’acquisition, tels les achats, semblent avoir dissuadé les historiens d’essayer de mesurer l’importance du don comme moyen d’échange. La façon dont varient les différents types d’acquisition fournit pourtant un excellent guide sur l’évolution des interactions monastiques avec le monde extérieur au cours du temps. Les 251 acquisitions connues au total pour Montier-la-Celle entre 1100 et 1349 peuvent être classées en quatre types suivant les termes des chartes : 121 dons (
donare, dare in elemosina, etc.)
[9], 66 achats
(vendere, emere), 42 échanges
(excambiare, permutare), 21 quittances
(quitare)
[10], ainsi qu’une seule extinction d’hypothèque
(pignori obligate redimere). Alors qu’au XII
e siècle les dons représentent la grande majorité des acquisitions, ils diminuent fortement dans la première moitié du XIII
e siècle, tandis que les ventes, les échanges et les quittances deviennent plus fréquents. En 1250, les donations sont réduites à quelques cas et un nouveau schéma apparaît à la fin du siècle : les dons ne représentent qu’un quart environ des acquisitions monastiques, tandis que les achats atteignent presque 60 %.
La nouvelle économie monastique repose moins sur les dons que sur le commerce (graphiques 1 et 2).
Graphique 1. — Les quatre types d’acquisition, exprimés en quantités, à Montier-la-Celle, 1100-1349
Graphique 2. — Dons : nombre absolu et pourcentage du total des 251 acquisitions
De nombreuses autres communautés religieuses connaissent une évolution similaire, au moins dans le nord et l’est de la France où, aux XI
e et XII
e siècles, les dons représentent la plupart des transactions (en général entre 70 et 80 %), tant chez les cisterciens
[11] que les autres moines bénédictins
[12]. De telles proportions indiquent ce que l’on peut appeler « une économie du don monastique classique ». Les historiens ont également remarqué, bien que de façon souvent imprécise, la baisse de la proportion des dons après 1200 ou 1250
[13], attribuant ce fait soit au déclin de l’économie monastique, soit à un passage à vide de la noblesse laïque, soit au ralentissement économique général qui a commencé à la fin du XIII
e siècle
[14]. Dans tous les cas, à Montier-la-Celle au XIII
e, le remplacement des dons par les achats comme mode d’acquisition reflète un moment clé de la transition d’une économie du don vers une économie commerciale, en même temps que le marché de la terre devient pour la première fois important
[15].
NIVELLEMENT SOCIAL DES DONATEURS DE MONTIER-LA-CELLE
De nombreux historiens ont remarqué que les legs pieux portaient sur des propriétés de plus en plus petites, passant de villages entiers ou parties de villages
(villae, allodia) à des pièces de terre, parties de moulins ou revenus annuels assis sur de petites propriétés. Cette évolution s’accompagne d’un changement dans le statut social des donateurs : les princes et les châtelains du XI
e siècle sont remplacés au XII
e siècle par des chevaliers ordinaires et, au XIII
e siècle, par des bourgeois, des artisans, des curés de village et même des paysans
[16]. À Montier-la-Celle, la démocratisation des donateurs de l’abbaye est progressive, mais elle est néanmoins très claire (graphique 3).
Graphique 3. — Types de donateurs à Montier-la-Celle
Le statut des donateurs commence à changer au XII
e siècle, lorsque les membres de la haute aristocratie, qui avaient été jusqu’alors le groupe le plus nombreux, cède sa place à la petite aristocratie. Les comtes de Champagne ainsi que d’autres membres éminents de la noblesse de Champagne méridionale sont les auteurs de 10 des 30 dons que l’on compte au XII
e siècle, soit presque la moitié de ceux effectués avant 1180. Avec six donations, le comte de Champagne est de loin le donateur le plus fréquent
[17], tandis que les membres d’importantes familles de châtelains ou de barons sont à l’origine de quatre dons entre 1132 et 1174
[18]. Après 1180, les chartes ne portent pas trace de dons faits par les comtes ou les barons. En revanche, les aristocrates de rang inférieur et d’importance purement locale prennent désormais place parmi les donateurs les plus nombreux de l’abbaye, formant ainsi le second tiers des donateurs
[19]. À la fin du XII
e siècle en Champagne, ces chevaliers sont généralement identifiés par le titre
dominus ou
miles ; ils possèdent aussi bien à titre héréditaire des propriétés allodiales que des fiefs, et exercent les mêmes droits de justice et de seigneurie que leurs supérieurs, bien qu’ils soient de modestes seigneurs de village
[20]. Les documents de Montier-la-Celle suggèrent que, vers la fin du XII
e siècle, les chevaliers sont devenus la catégorie de donateurs la plus nombreuse ; ils donnent non seulement aux nouveaux ordres comme les cisterciens, mais également aux vieux monastères bénédictins, montrant ainsi qu’ils ont parfaitement assimilé les modes de libéralité mis en place par l’aristocratie supérieure.
Le dernier tiers des donations faites au XII
e siècle vient de bienfaiteurs divers qui n’appartiennent pas à l’aristocratie laïque. Il s’agit principalement de clercs (huit). Parmi eux, à l’image des grands magnats, des prélats ou des communautés religieuses puissantes prédominent au début et au milieu du XII
e siècle, alors que de simples prêtres de paroisses commencent à figurer comme donateurs à partir de 1170 environ
[21]. Les deux premiers donateurs laïcs roturiers apparaissent également à cette période, y compris l’un des serfs des moines, nommé Humbert, qui leur a fait don de son fermage, et un habitant de Troyes, appelé Girard Justin, qui leur a donné un étal de marché dans le quartier troyen de la draperie. Il semble que la pratique qui consiste à consigner par écrit la générosité de personnes aussi humbles commence à peine : le don d’Humbert n’est connu que parce qu’il a provoqué un litige qui a ensuite été réglé au tribunal de l’évêque de Troyes
[22]. Avant la fin du XII
e siècle, les moines n’enregistrent pas les petits dons qui sont le fait des paysans, des citadins, et même des chevaliers ordinaires.
Dans la première moitié du XIII
e siècle, l’aristocratie laïque représente les deux tiers des 68 dons faits à l’abbaye : elle maintient donc sa domination. Mais les grands seigneurs ne jouent alors qu’un rôle secondaire, auteurs de dix dons seulement : cinq pour les comtes de Champagne, qui restent les bienfaiteurs les plus fréquents des moines, et cinq pour d’autres magnats
[23]. Inversement, les chevaliers et autres seigneurs de rang inférieur consolident leur récente domination en effectuant 35 dons, soit plus de la moitié du total. Les bienfaiteurs non aristocrates, presque tous d’un très humble statut, assurent un tiers des donations entre 1200 et 1249. Les 11 donateurs ecclésiastiques comprennent neuf prêtres ou chanoines, et seulement deux clercs de haut rang
[24]. Le contraste le plus important avec le XII
e siècle consiste en un nombre assez élevé de laïcs roturiers, qui représentent presque un cinquième du total – plus que les magnats ou les ecclésiastiques. La plupart de ces donateurs habitent à la campagne, y compris un couple marié identifié comme dépendant de la seigneurie du chapitre
(homines capituli Trecensis)
[25]. Cinq des bienfaiteurs laïcs qui n’appartiennent pas à l’aristocratie habitent à Troyes ou dans ses environs, y compris la veuve d’un maréchal-ferrant, deux hommes identifiés simplement comme citoyens de Troyes, et un certain Gautier,
medicus de Troyes
[26]. À partir de 1230 environ, l’élite urbaine commence, grâce à l’utilisation de titres tels que celui de
civis Trecensis, à affirmer son identité en tant que groupe social, mais elle joue toujours un second rôle parmi les donateurs de l’abbaye.
Les changements sont beaucoup plus nets après 1250. Seulement 4 des 23 donations du siècle suivant sont effectuées par des aristocrates laïcs. Les clercs, la plupart d’humble statut, sont à l’origine de 7 dons. Avec 12 dons, les laïcs non aristocrates représentent pour la première fois la majorité des donateurs. Au XIV
e siècle, les roturiers urbains font 5 des 11 dons et finissent ainsi par devenir la catégorie sociale dominante parmi les donateurs de l’abbaye. Les bourgeois, qui travaillent comme marchands de poissons, médecins, apothicaires, épiciers, et qui s’identifient souvent comme citoyens de Troyes
[27], ont finalement placé la vénérable abbaye mérovingienne dans leur sphère d’influence.
CHANGEMENTS DANS LES FORMES DU DON PIEUX
Après 1150 environ, le don – et implicitement le lien entre les moines et leurs bienfaiteurs – devient, dans ses divers aspects, calculé, contractuel et commercial
[28]. Mais le fait que les donateurs appartiennent à de nouveaux groupes sociaux ne suffit pas à expliquer ces changements, car les formalités qui caractérisent la donation changent aussi, quels que soient les donateurs. Le legs pieux se rapproche du modèle commercial de l’échange de deux façons : il devient plus contractuel, comme le montrent la définition précise et l’application des conditions et des modalités du transfert, et il devient plus transactionnel en raison d’une demande de plus en plus systématique de récompense sous une forme ou une autre.
De nombreux aspects, qui avaient caractérisé les dons aux XI
e siècle et dans la première moitié du XII
e siècle, se font rares après 1150. Alors que les clauses de donation au XI
e siècle avaient coutume de confondre le donataire avec le saint patron de la communauté, au XII
e siècle, les chartes remplacent graduellement les bénéficiaires dans les cieux par d’autres sur terre. À partir du milieu du XII
e siècle, Dieu et les saints apparaissent habituellement de pair avec le nom de la communauté religieuse, sous la forme
dedit Deo et ecclesie Sancti Petri de Cella, puis, à partir de 1250, seul le récipiendaire institutionnel est nommé sous la forme
dedit abbati et conventui Sancti Petri de Cella Trecensi
[29]. Par ailleurs, il devient de plus en plus difficile de trouver des preuves de l’aspect symbolique de la donation après 1150. Ainsi un seul des dons faits à Montier-la-Celle entre 1100 et 1349 – une donation effectuée par le comte Henri I
er en 1156 – mentionne le dépôt d’un objet sur l’autel de l’abbaye
[30]. Après 1200, même l’approbation explicite de dons par les membres de la famille devient moins fréquentes
[31]. Ces changements convergent pour transformer les legs pieux en contrats matérialistes entre des personnes réelles et identifiables ou des institutions.
De nombreuses formalités ou procédures sont en outre nouvellement introduites ou réintroduites à cette époque. Les historiens du droit ont beaucoup insisté sur la renaissance du testament, qui ne s’est cependant pas répandu avant le milieu du XIII
e ou même le début du XIV
e siècle. Mais les donations pieuses de la première moitié du XIII
e siècle tendent à ressembler de plus en plus à des testaments en raison de la multiplication des conditions
post obitum ou
usufructu reservato, qui transforment graduellement le don
intra vivos, typique des XI
e et XII
e siècles, en un don effectué
mortis causa. Ainsi, sous une apparence traditionnelle se cache une transformation importante
[32]. Ces changements permettent non seulement d’utiliser la propriété du vivant du donateur, mais ils définissent également le transfert d’une façon bien plus précise. Les chartes de donation plus anciennes exprimaient l’acte de donation en termes absolus et sans réserves et elles étaient généralement assez vagues sur la façon dont la propriété était transférée ainsi que sur le moment du transfert. Il n’en est plus de même. En outre, ces nouveaux détails concernant les modalités du don s’accompagnent d’une précision plus grande quant aux biens donnés. Ainsi les textes mentionnent de plus en plus fréquemment les anciens propriétaires, les propriétés voisines et la taille des parcelles.
Enfin, à mesure qu’il se précise, le legs pieux devient également une forme d’échange plus stable. Alors que les fréquentes réclamations, usurpations et saisies par des membres de la famille et d’autres rendent les dons notoirement instables lors de la période précédente, à partir de la fin du XII
e siècle très peu de donations sont contestées
[33]. Alors que les deux cinquièmes des vingt-deux dons faits à Montier-la-Celle entre 1100 et 1174 sont associés d’une façon ou d’une autre à des litiges, après 1175 environ cette proportion tombe brutalement : à un huitième entre 1175 et 1199, puis à un dixième dans le premier tiers du XIII
e siècle. Après 1235, aucune charte de donation ne mentionne de litige, et aucun des règlements de litige ne conteste la validité des donations. Les dons et litiges, associés pendant des siècles, cessent de s’entremêler et apparaissent dorénavant dans les documents comme des phénomènes distincts. Symboles et cérémonies quittent les chartes, à mesure que les donations deviennent moins tangibles et juridiquement plus contraignantes.
DÉCLIN DES CONTRE-DONS MATÉRIELS
Selon le langage des chartes, la caractéristique essentielle d’un don est qu’il est effectué librement. Lorsque les donateurs reçoivent quand même une récompense matérielle, les textes soulignent en général que cette dernière est donnée volontairement. Ces contre-dons ont joué un rôle central dans les travaux récents sur l’échange de legs pieux parce qu’ils semblaient révéler une demande de réciprocité très largement répandue, et avoir eu d’importantes fonctions symboliques. Leur importance a, cependant, probablement été exagérée. Si avant 1150 environ, le caractère associatif du don pieux est l’antithèse de toute réciprocité systématique, il est illogique de supposer que les communautés religieuses récompensent normalement leurs bienfaiteurs avec des dons matériels ; en fait, seul un petit nombre de chartes de donations en font mention, même durant ce qui est apparemment l’âge d’or des contre-dons, entre 1050 et 1150 environ
[34].
À Montier-la-Celle, les contre-dons n’ont jamais été abondants, n’étant mentionnés que dans dix des donations faites à l’abbaye, toutes entre 1148 et 1250. De plus, après 1150, les chartes les mentionnent de moins en moins : tandis que dans la seconde moitié du XII
e siècle, un don sur sept reçoit une récompense matérielle, cette proportion tombe à un sur quatorze dans la première moitié du XIII
e siècle, avant de disparaître entièrement des documents
[35]. Les contre-dons effectués par l’abbaye ont trois caractéristiques remarquables : leur forme majoritairement monétaire, une tendance à l’échange équivalent, et le déclin graduel de la terminologie traditionnelle de donation. Les contre-dons finissent par ressembler à des paiements correspondant à une vente ou un échange.
L’expression majoritairement monétaire des contre-dons est peut-être leur caractéristique la plus stable, au moins entre 1050 et 1200
[36]. Tous les contre-dons effectués par Montier-la-Celle avant 1220 sont exprimés en argent. Un acte de 1148, par exemple, rappelle que Matthieu de Provins, chantre de Sens, en retour d’un don de dîme au prieuré de Saint-Ayoul de Provins, a reçu de ce prieuré 36 livres « de la part de la charité de l’église »
[37]. Les contre-dons plus particuliers et symboliques de chevaux, de robes, etc., sont notamment absents. Cependant, après 1220, les paiements en nature et en revenus annuels en espèces deviennent aussi fréquents que les transferts monétaires. Cette diversification reflète non seulement des pratiques documentaires plus précises, mais aussi la prolifération, au XIII
e siècle, de loyers et revenus annuels de différentes sortes
[38].
Les contre-dons effectués par Montier-la-Celle reflètent également une tendance croissante vers un échange équilibré, à la fois du point de vue de la valeur et de la nature de l’objet. D’une part, tous les contre-dons monétaires sont substantiels, généralement plusieurs livres, ou même des dizaines
[39], à la place des quelques sous qui étaient fréquents auparavant. D’autre part, les contre-dons qui ne sont pas en espèces n’ont que peu de ressemblance avec les objets symboliques que les moines pouvaient accorder précédemment aux donateurs. Plutôt que des chevaux, des robes ou des coupes en argent, nous trouvons des lits de plume, un revenu annuel en grain, une maison, autant d’objets dont la nature est identique à ceux qui ont été donnés aux moines
[40]. Cette similitude suggère qu’en dépit du contexte de legs pieux, nous nous sommes encore rapprochés de l’échange ordinaire séculier.
Enfin, après 1150, les textes insistent moins sur les motifs désintéressés qui peuvent justifier le remboursement des donateurs. Seuls les deux premiers contre-dons de l’abbaye, en 1148 et vers 1150, s’accompagnent des expressions
de caritate ecclesie et
nolens ingratus videri. Au contraire, un acte de 1154 met en relief l’aspect compensatoire du don en retour, par l’emploi de l’expression
in recompensatione. Tous les contre-dons effectués au XII
e siècle sont néanmoins décrits explicitement comme des dons provenant des moines
[41]. Au XIII
e siècle, par contre, les textes soit omettent de mentionner les intentions des donateurs pieux, soit ne parlent pas de l’intention des moines d’accorder une récompense matérielle, soit précisent que le donateur a agi en partie pour répondre aux faveurs ou aux requêtes des moines
[42]. Pris ensemble, ces divers éléments suggèrent qu’à cette époque, ces paiements faits volontairement et ostensiblement par les moines s’éloignent progressivement des dons pieux. Dans les quelques actes qui prétendent encore récompenser les donateurs de leurs dons, on souligne l’aspect de réciprocité. Globalement, les transferts plutôt assimilables à un don glissent vers des transferts plutôt assimilables à un achat.
CARACTÈRE SPIRITUEL DES DONS
Certains aspects du legs pieux changent très peu au fil du long XIIIe siècle. Le motif sous-jacent des dons que sont la rédemption des péchés et le salut de l’âme, perdure durant cette période et bien au-delà. Il existe de nombreuses manières de faire référence aux bienfaits rédempteurs du legs pieux, ainsi qu’aux services religieux plus spécifiques que les donateurs peuvent accumuler. Dans les chartes de Montier-la-Celle, plus de 90 % des dons font référence à des thèmes religieux, eux-mêmes répartis en trois types (voir graphique 4). Tant avant 1150 qu’après 1250, les chartes font habituellement référence aux effets rédempteurs du don, avec des expressions du type pro salvatione anima sua. Entre ces deux dates, il est cependant plus courant d’affirmer que les dons ont lieu sous forme d’aumône, avec l’expression standard in elemosina, bien que les deux types de formules se trouvent souvent ensemble. À partir de la fin du XIIIe siècle, la plupart des donations précisent également que les moines doivent accomplir des services religieux spécifiques, en particulier la célébration d’anniversaires, que l’on indique par des formules du type pro anniversario suo celebrando, à l’intention du donateur ou de quelqu’un désigné par le donateur.
Graphique 4. — Référence au caractère religieux des dons à Montier-la-Celle, 1100-1349, exprimée comme pourcentage de tous les dons
Ces trois façons de désigner les dons pieux sont certes bien connues à la fin du XI
e siècle. Mais elles ne s’équivalent ni du point de vue du sens ni du point de vue de la fonction, et aucune n’exclut les autres
[43]. Surtout, ces trois moyens d’identifier une transaction comme legs pieux se succèdent clairement et s’accompagnent d’une tendance à l’homogénéité ainsi que, dans le cas des célébrations d’anniversaire, à la spécificité. Les trois types de formules occupent une place centrale dans les textes, sous la forme d’expressions prépositionnelles fonctionnant comme des modificateurs adverbiaux du verbe de donation. L’expression énigmatique
in elemosina fait à la fois référence aux effets rédempteurs du don d’aumône et au statut spécial de la propriété de l’Église, c’est-à-dire son affranchissement des obligations séculaires
[44]. Le fait que cette expression domine à une période donnée reflète sans doute les luttes intenses qui sont alors menées pour distinguer le profane du sacré. Ces luttes ont conduit les autorités laïques à essayer de limiter les pertes occasionnées par le fait que l’Église était exemptée de taxes d’héritage, efforts qui ont culminé en France et en Angleterre avec la législation sur la main-morte, qui insiste moins sur le statut du bien ecclésiastique que sur son acquisition
[45].
Avant l’essor des célébrations d’anniversaires, il est très rare que les donateurs de Montier-la-Celle reçoivent un bénéfice spirituel ou un service religieux spécifique. Il existe tout au plus un cas de don destiné à être inclus parmi les bénéfices spirituels et les prières de la communauté
(societas)
[46], et un autre pour être enterré au monastère
[47]. Même s’il se peut que les documents soient trop discrets, de telles explications ont plus de poids lorsque les bénéficiaires ecclésiastiques enregistrent eux-mêmes les dons qui leur sont faits, comme c’est le cas au XI
e siècle et au début du XII
e siècle. Mais, à partir du milieu du XII
e siècle, les chartes des communautés religieuses sont généralement rédigées par les évêques, les comtes et les seigneurs locaux. L’abbé et les moines de Montier-la-Celle n’ont écrit que cinq chartes enregistrant leurs dons, soit seulement environ 4 %
du total
[48].
Dans certains cas, d’autres documents que les chartes de donation attestent de l’intérêt de l’abbaye pour des pratiques telles que l’enterrement des donateurs. En 1139, les confirmations pontificales en faveur du monastère comprennent pour la première fois le droit de l’abbaye à enterrer ceux qui l’ont choisie pour dernière demeure
(sepultura libera), et, à partir de 1153, elles ajoutent que les moines doivent récompenser les églises d’où viennent les corps
[49]. En 1211, les moines règlent un vieux litige concernant leur droit d’enterrer les habitants de la paroisse de Chantemerle dans leur prieuré voisin de La Celle-sous-Chantemerle, mais ils doivent accepter de payer une compensation aux chanoines de Chantemerle, qui contrôlent cette paroisse
[50]. On associe moins, semble-t-il, ces services d’enterrement aux dons de biens fonciers qu’à des droits peu élevés, pratiqués par les curés en échange de leurs services pastoraux ordinaires. Dans les paroisses de leur patronage, les moines prennent habituellement une part des revenus pastoraux, y compris des offrandes faites en échange de baptêmes, de confessions et de messes chantées pour les morts. La part de ces revenus dévolus aux moines est particulièrement importante dans les paroisses où ils ont un prieuré, où ils aident à fournir ces services lucratifs
[51]. La rareté apparente de dons fonciers en échange d’un enterrement à l’abbaye est peut-être due en partie au fait qu’il est souvent possible d’enterrer les morts dans les paroisses administrées par les moines
[52].
Il est une tradition monastique dont les chartes de Montier-la-Celle font un peu plus couramment mention : les dons accompagnant l’entrée au monastère d’un moine ou d’un frère laïc. Ces dons d’entrée peuvent être étroitement associés à un enterrement au monastère, car certains donateurs ne revêtent l’habit qu’à la fin de leur vie. Mais il est normal à tout âge d’effectuer un don en contrepartie de l’entrée en vie monastique, en tout cas chez les bénédictins traditionnels. À partir de 1188, plusieurs confirmations pontificales pour Montier-la-Celle incluent la liberté de prendre l’habit monastique, pour tous ceux qui souhaitent « laisser le monde »
[53]. En général, les chartes de donation mentionnent un don à l’entrée de la vie monastique uniquement quand la conversion et le don ont lieu à des moments différents ou qu’ils concernent des personnes différentes, comme c’est le cas dans trois des quatre exemples connus pour Montier-la-Celle : en 1201, lorsque l’abbaye reçoit à la fois la femme du donateur, en tant que
conversa, et son neveu, en tant que moine ; en 1224, lorsque les moines acceptent qu’un donateur devienne moine quand il le souhaitera ; et en 1246, lorsque l’abbaye reçoit une veuve en tant que
conversa après qu’elle a confirmé un don fait antérieurement
[54]. Il se peut que les dons de conversion soient rarement mentionnés parce que les moines essaient d’éviter d’être accusés de simonie, mais l’opinion selon laquelle ces dons pouvaient constituer une forme de simonie ne s’est répandue en dehors des milieux canoniaux qu’à la suite du 4
e concile de Latran en 1215
[55].
FONDATIONS D’ANNIVERSAIRES ET MODÈLE COMMERCIAL
Si, jusqu’en 1240 environ, la grande majorité des dons s’effectue en l’absence de toute compensation liturgique ou matérielle, la proportion des dons qui reçoivent une compensation croît lentement. Avant 1150, seulement 13 % environ des dons faits à Montier-la-Celle sont l’objet d’une compensation ; au siècle suivant, ce chiffre passe à 25 % en moyenne. La compensation consiste généralement en contre-dons matériels et, dans la première moitié du XIIIe siècle, en services religieux. À partir de 1240 environ, la progression des fondations anniversaires contribue à accroître plus fortement encore le nombre des dons ayant reçu compensation ; il atteint presque 50 %. À mesure que les contre-dons matériels deviennent moins fréquents, les récompenses spirituelles prennent leur place. À la fin du XIIIe siècle, la grande majorité des dons ont une rémunération (graphique 5).
L’essentiel de ces échanges religieux se concentre sur un seul type de privilège liturgique : la célébration d’ « anniversaires », c’est-à-dire des messes annuelles pour le donateur défunt ou une autre personne désignée. Les messes anniversaires pour les morts sont bien documentées à partir du IX
e siècle, mais, jusqu’à la fin du XII
e siècle, elles sont réservées aux personnes particulièrement importantes ou saintes, tels les rois, les abbés et les évêques
[56]. Elles commencent à apparaître fréquemment dans les chartes de Montier-la-Celle à partir de 1220 environ
[57], et, après 1280, les trois quarts des dons exigent ces célébrations.
Graphique 5. — Pourcentage des dons ayant reçu une compensation
Avant la fin du XII
e siècle, les communautés religieuses ont pour habitude de commémorer les morts par la lecture de leurs noms pour les inclure dans les prières de la communauté. Les chartes contemporaines demandent aux moines de se souvenir des défunts, de prier pour eux et de leur accorder « les bénéfices spirituels » de la communauté. Bien que le terme « anniversaire » soit parfois associé à cette forme de commémoration, il se réfère seulement à la date plutôt qu’à une action liturgique spécifique
[58]. Ainsi, bien que les commémorations du XII
e siècle et celles du XIII
e siècle aient certaines caractéristiques communes, à commencer par des objectifs semblables, à savoir la présence des parties et même, parfois, leur positionnement à la date anniversaire du décès, leur différence réside surtout dans le type de service liturgique que l’on exige des moines. Les vagues demandes de prières et de commémorations non spécifiées laissent la place à l’exigence qu’un acte liturgique particulier soit accompli, à savoir une messe pour le défunt. Cette plus grande spécificité et cette objectivation se voient dans l’utilisation du nom substantif
anniversarium, qui revient constamment comme complément d’objet des verbes
celebrare ou
facere.
Pourquoi ce changement est-il intervenu ? Toute explication exhaustive doit prendre en compte les changements qui affectent le sentiment religieux, particulièrement les croyances liées au purgatoire, à la pénitence, et surtout l’importance croissante de l’eucharistie. L’efficacité des prières, des jeûnes, des aumônes et des autres actes d’intercession pour le salut de l’âme dépend de la vertu de ceux qui les offrent, alors que la messe est seule à posséder un caractère sacré que n’affectent pas les péchés du prêtre qui la célèbre. Ces idées assurent aux pécheurs que, grâce à une intercession liturgique appropriée, ils peuvent racheter leurs péchés
[59]. Le caractère de plus en plus systématique et précis de la compensation accordée au donateur pieux reflète également certains développements économiques et sociaux. Au moment où ils se tournent vers l’achat de biens fonciers, les moines montrent un nouvel intérêt pour les bienfaiteurs et leurs dons. Ces deux changements montrent qu’ils s’adaptent à une société de type commercial. Il serait abusif de parler autrement qu’en termes très relatifs d’offre, de demande, de prix de marché, ou de maximisation du profit par des individus ou des groupes. Néanmoins, les célébrations anniversaires sont objectivées, normalisées et exprimées en termes d’argent et autres marchandises commercialisables
[60].
Dans les premiers temps, les commémorations incluaient parfois un repas spécial pour les moines ; elles étaient ordinairement établies pour les plus importants bienfaiteurs seulement, et leur association aux messes anniversaires ou à n’importe quel autre service liturgique restait très ténue
[61]. Au cours du XIII
e siècle, un changement se fait jour : des portions de nourriture et de boissons plus petites viennent s’ajouter ; dénommées « pitances », elles deviennent courantes dans toute la France pour accompagner les célébrations anniversaires
[62]. Les pitances semblent ainsi offrir une façon de perpétuer certains aspects de l’ancien style de commémoration, mais à une échelle convenant à un type plus accessible de célébration. Les plus anciennes fondations anniversaires à Montier-la-Celle mentionnent des pitances pour les moines, mais elles ne fournissent en général aucun autre détail. En 1179 le maréchal du comte Henri I
er, Guillaume, donne à l’abbaye un revenu annuel de deux
sextarii de grain d’un moulin, en échange de la célébration d’un anniversaire pour lui et sa femme, tel que
in die anniversarii mei et uxoris mee domini eisdem ecclesie cum magna pitancia se reficientus
[63]. Au XIII
e siècle, la pitance est ordinairement assurée par une quantité d’argent qui est précisée. En 1217, maître Gautier,
medicus, a donné à l’abbaye une maison et un terrain juste au sud de Troyes, et requiert non seulement que les moines célèbrent son anniversaire, mais aussi que ce jour-là l’abbé donne au couvent
pro pitancia 25
solidi pris sur les recettes provenant de la maison et du terrain
[64]. À partir des années 1220, la plupart des références à la pitance des moines sont réduites à des formules comme
ad pitanciam conventus ou
pro pitancia.
L’association entre les fondations anniversaires et la pitance des moines aide à expliquer que la plupart des dons faits dans le but d’établir des anniversaires consistent en un modèle normalisé de bien foncier, tant du point de vue de la nature que de la quantité. Les deux tiers d’entre eux sont des redevances en espèces ou des biens fonciers dont la valeur annuelle est indiquée. La valeur d’un anniversaire fluctue habituellement entre 10 et 25 sous, 20 sous étant la valeur la plus fréquente ; quatre cas seulement sur un total de 24 recensés se trouvent en dehors de cette fourchette. Bien que la nature précise des célébrations soit rarement spécifiée, certains éléments indiquent que celles qui reçoivent le plus sont aussi les plus élaborées. Quand, en 1349, l’abbé Guillaume fournit 75 sous pour son anniversaire, il exige spécifiquement qu’il soit célébré
sollemniter
[65]. Plus généralement, il semble que la corrélation la plus forte soit entre la valeur de ces célébrations et le statut social du donateur : un abbé et un chevalier ont fondé les plus chères, tandis que des ruraux sans titre fondent les moins chères
[66]. Les gens de statut intermédiaire, y compris des membres de la petite noblesse, des prêtres de paroisses, des médecins, des artisans, des agents comtaux, de nombreux donateurs venant de Troyes ou des environs, fondent des anniversaires typiques. Bien que les biens fonciers qui fournissent des revenus anniversaires de 10 à 25 sous incluent souvent des maisons urbaines, la terre reste la source la plus fréquente de revenus. Mais pas n’importe quelle terre : on recherche les terrains de petite taille et à caractère lucratif. On retrouve fréquemment des prés, des vignobles, et des jardins en banlieue. Quand, à partir de la fin du XIII
e siècle, les chartes mentionnent régulièrement la taille de ces parcelles, ces dernières sont petites : généralement un ou un demi
quartier de jardin
(ortus, courtil). Les parcelles plus grandes, jusqu’à un arpent (= 4 quartiers), sont des terres arables de moindre valeur. Un large éventail de la société a accès à ce type et à cette taille de biens fonciers.
À cette époque, le statut marchand des terres, maisons, et revenus utilisés pour les anniversaires ne fait pas de doute. Tous sont couramment achetés et vendus, souvent peu de temps avant la date de la fondation, et parfois expressément dans le but de s’en débarrasser. Les fondations anniversaires peuvent même être une simple somme d’argent en espèces, à utiliser pour acheter des biens fonciers qui vont ensuite générer les revenus nécessaires
[67]. En 1331, les enfants d’un donateur, parce qu’ils avaient vendu le terrain auquel leur père avait attaché un loyer annuel pour son anniversaire, transfèrent simplement le loyer sur une autre parcelle
[68]. Les fondations d’anniversaires sont devenues à présent un objet non seulement du fait de leur destination, puisqu’il s’agit de revenus normalisés qui fournissent habituellement une pitance aux moines, mais également du fait de leur origine. Cette attitude commerciale à l’égard des anniversaires permet de les dégager éventuellement de la catégorie des legs pieux. Une charte de 1275 témoigne que les moines rémunèrent quelqu’un qui leur vend un bien foncier, non seulement par de l’argent, mais également par une célébration anniversaire perpétuelle
[69].
Ces phénomènes ne sont aucunement limités à Montier-la-Celle. Dans leurs études de Limoges et du diocèse de Liège, Jean-Loup Lemaître et Michel Lauwers ont trouvé pour le XIII
e siècle des schémas très similaires en termes de monétisation, de normalisation, de centrage urbain, et même de valeur moyenne des fondations anniversaires
[70]. Les fondations anniversaires semblent être au moins aussi fréquentes dans le monastère cistercien rural de Pontigny, dans le nord de la Bourgogne, où la tendance à la monétisation et à la normalisation est également attestée. Cependant, à Pontigny, la noblesse rurale garde plus longtemps son importance première parmi les donateurs, et cette différence de milieu social peut expliquer le fait qu’ici la valeur moyenne des fondations anniversaires soit beaucoup plus élevée qu’à Troyes ou à Limoges ; des revenus de deux
modii de grains ou de cinq ou dix
librae d’argent ne sont pas rares
[71]. Bien que ce contraste marqué entre la valeur des anniversaires ne démontre pas l’existence de prix compétitifs, il semble que les établissements religieux locaux ne rechignent pas à offrir leurs services liturgiques à des tarifs qui correspondent à la capacité de paiement de la société laïque qui les entoure
[72].
Bien qu’il soit inhabituel de considérer les échanges de services religieux comme une forme de commerce, il existe un large spectre de types et degrés possibles de « marchandisation »
[73]. Les documents suggèrent clairement que les célébrations anniversaires, comme les droits fonciers contre lesquels elles sont échangées, sont prévues à cet usage. Le trafic lucratif et croissant de services rituels de l’Église doit être analysé dans le contexte de la demande grandissante de services religieux de toutes sortes au XIII
e siècle, une demande qui se manifeste concrètement dans la prolifération des institutions, des bâtiments et de « la culture matérielle de la religion »
[74]. L’accent nouveau qui est mis sur la réciprocité liturgique des legs pieux est en fait l’une des formes les plus fortes de cette demande, et elle est en tant que telle le lieu privilégié d’un consumérisme naissant qui met la religion et le commerce face à face.
[1]
Je remercie Monique Bourin, Laurent Feller, les autres participants à la conférence
Le marché de la terre II à Saint-Lambert en 2001 Barbara Rosenwein pour m’avoir mis en contact avec ce groupe dynamique d’historiens. Pour leurs commentaires sur des versions antérieures de cet essai, je suis reconnaissant envers Theodore Evergates,
John Baldwin, Gabrielle M. Spiegel, Thomas Izbicki, Constance Berman, Robert Berkhofer, Christopher Holdsworth, Brian McGuire, et les membres du Washington Area Medieval History Colloquium. Deux travaux importants sont sortis après la rédaction de cet article : Ana Rodriguez Lopez et Reyna Pastor, Générosités nécessaires. Réciprocité et hiérarchie dans les communautés de la Galice (XII
e-XIII
e siècles), dans
Histoire et sociétés rurales, 18, 2, 2002, p. 91-120 ; et Reyna Pastor, Esther Pascua, Ana Rodriguez-Lopez et Pablo Sanchez-Leon, Beyond the market. Transactions, property and social networks, in
Monastic Galicia, 1200-1300, Leiden, Boston,
Cologne, 2002 (The medieval Mediterranean. People, economies and cultures, 400-1500, vol. 40). Enfin, mes remerciements vont à Joël Pleutret pour la traduction de cet article.
[2]
Ce concept a été vulgarisé chez les médiévistes par Georges Duby,
Guerriers et paysans, VIIe-XIIe siècle : premier essor de l’économie européenne, Paris, Gallimard, 1973. Voir Arnaud-Jan Bijsterveld, The medieval gift as agent of social bonding and political power : A comparative approach, dans Esther Cohen et Mayke de Jong, éd.,
Medieval Transformations : Texts, Power, and Gifts in Context, Leiden, 2001, p. 123-156.
[3]
Patrick Geary, Échanges et relations entre les vivants et les morts dans la société du haut Moyen Âge,
Droits et cultures, XII, 1986, p. 3-17 ; Stephen D. White,
Custom, Kinship, and Gifts to Saints : The Laudatio Parentum in Western France, 1050-1150, Chapel Hill, 1988, p. 19-39, 153-176 ; Barbara Rosenwein,
To Be the Neighbor of Saint Peter : The Social Meaning of Cluny’s Property, 909-1049, Ithaca, 1989,
p. 35-48, 125-143.
[4]
Marcus Bull,
Knightly Piety and the Lay Response to the First Crusade : The Limousin and Gascony, c. 950-c. 1130, Oxford, 1993, p. 171-172 ; Dominique Barthélemy,
La société dans le comté de Vendôme de l’an mil au XIVe siècle, Paris, Fayard, 1993, p. 14-15, 51-64, 422-439, 681-706 ; Megan McLaughlin,
Consorting with Saints : Prayer for the Dead in Early Medieval France, Ithaca, 1994, p. 133-177 ; Charles de Miramon, Embrasser l’état monastique à l’âge adulte (1050-1200). Étude sur la conversion tardive,
Annales, LIV, 1999, p. 825-849.
[5]
Jacques Chiffoleau,
La comptabilité de l’au-delà. Les hommes, la mort et la religion dans la région d’Avignon à la fin du Moyen Âge, EFR, 1980, p. 213-229, 323-356 ; Megan McLaughlin,
Consorting with Saints, p. 138-153, 234-249 ; Mireille Fournié,
Le Ciel peut-il attendre ? Le culte du Purgatoire dans le Midi de la France (1320 environ - 1520 environ), Paris, Éd. du Cerf, 1997, p. 16-17.
[6]
Jean-Loup Lemaitre,
Mourir à Saint-Martial. La commémoration des morts et les obituaires à Saint-Martial de Limoges du XIe AU XIIIe SIeCLe, Paris, De Boccard, 1989 ; Michel Lauwers,
La mémoire des ancêtres, le souci des morts. Morts, rites et société au Moyen Âge (diocèse de Liège, XIe-XIIIe SIeCLe), Paris, Beauchesne, 1997.
[7]
Environ 600 actes ont survécu dans les archives de l’abbaye, la moitié étant des originaux conservés aux Archives départementales de l’Aube (= ADA), série 7H. Parmi ces actes, 273 ont été publiés d’une manière très imparfaite par Charles Lalore,
Cartulaire de Montier-la-Celle, Collection des principaux cartulaires du diocèse de Troyes, VII, Paris, Thorin, 1882 (= Lalore par la suite), sur la base d’un cartulaire en parchemin égaré écrit vers 1253 (ADA 7H 300-301),
Inventaire des Actes, vers 1750 (=
Invent.). Pour des raisons de place, je cite ci-dessous les sources manuscrites uniquement lorsque les actes n’ont pas été publiés.
[8]
Comme l’atteste une enquête royale de la prévôté de Troyes datant d’environ 1300 : Auguste Longnon,
Documents relatifs au comté de Champagne et de Brie (1171-1361), t. III, Paris, Imprimerie nationale, 1914, p. 131-132.
[9]
Les termes les plus fréquents exprimant le don sont
dare et
concedere, mais ils ne lui sont pas exclusivement réservés ; voir Emily Tabuteau,
Transfers of Property in Eleventh-Century Norman Law, Chapel Hill, 1988, p. 14. Les documents décrivent 72 % des dons connus pour Montier-la-Celle avec des termes qui sont normalement réservés aux donations :
donare, conferre, legare, donatio, donum, et
elemosina, ou en combinant
dare et
concedere.
[10]
Ces quittances qui, à trois exceptions près, datent toutes d’entre 1200 et 1259, sont des transferts permanents de propriété ne faisant mention d’aucun litige ou règlement de conflit, et semblent donc très différents des transferts judiciaires par voie de renonciation, typiques des XI
e et XII
e siècles ; voir Stephen D. White,
Gifts to Saints, op. cit. (n. 3), p. 38 et 42.
[11]
Martine Garrigues,
Le premier cartulaire de l’abbaye cistercienne de Pontigny, Paris, BN, 1981, p. 15-16 ; Robert Fossier, Puissance économique de l’abbaye de Clairvaux,
Histoire de Clairvaux. Actes du Colloque 1990, Bar-sur-Aube, 1991, p. 73-83 ; Constance B. Bouchard,
Holy Entrepreneurs : Cistercians, Knights and Economic Exchange in Twelfth-Century Burgundy, Ithaca, 1991, p. 66.
[12]
Jeannine Cossé-Durlin,
Cartulaire de Saint-Nicaise de Reims, Paris, CNRS, 1991, p. 114 ; Robert Fossier,
La terre et les hommes en Picardie jusqu’à la fin du XIIIe SIeCLe, Paris, Béatrice Nauwelaerts, 1968, p. 451-452 ; Henri Platelle,
Le temporel de l’abbaye de Saint-Amand des origines à 1340, Paris, d’Argences, 1962, p. 33-42, 146-214 ; Barbara Rosenwein,
Neighbor of Saint Peter, op. cit. (n. 3), p. 68, 214-216.
[13]
Déclin des dons parmi toutes les acquisitions ou transferts de propriété : Jeannine Cossé-Durlin,
Saint-Nicaise, op. cit., p. 114 ; Henri Platelle,
Saint-Amand, p. 146-151, 191-211, 223-236 ; parmi l’ensemble des actes : Benoît Chauvin, Réalités et évolution de l’économie cistercienne dans le duché et comté de Bourgogne au Moyen Âge : essai de synthèse, dans Charles Higounet, éd.,
L’économie cistercienne, Auch, 1983, p. 13-52.
[14]
Philippe Contamine,
La noblesse au royaume de France de Philippe le Bel à Louis XII, Paris, PUF, 1997, p. 85-114 ; William Jordan,
The Great Famine : Northern Europe in the Early Fourteenth Century, Princeton, 1996, p. 7-23.
[15]
François de Fontette,
Recherches sur la pratique de la vente immobilière dans la région parisienne au Moyen Âge (fin Xe -
début XIVe siècle), Paris, Pichon, 1957, p. 15-18 ; Bernard Vigneron, La vente dans le Mâconnais du IX
e au XIII
e siècle,
Revue historique de droit français et étranger, XXXVII, 1959, p. 17-47 ; et Monique Bourin, Laurent Feller
et al., Le marché de la terre au Moyen Âge I. Colloque international du Centre de recherche sur l’économie et la société médiévale occidentale, Les Treilles, 21-26 juin 1999. A :
hhhttp:// panoramix. univ-paris1. fr/ UFR09/ LAMOP.
[16]
Léopold Genicot,
L’économie rurale namuroise au bas Moyen Âge, I, Louvain, 1943, p. 37-57 ; Constance B. Bouchard,
Sword, Miter, and Cloister : Nobility and the Church in Burgundy, 980-1198, Ithaca, 1987, p. 131-189.
[17]
Hugues I
er : Lalore,
op. cit. (n. 7), n
o 233 (1114) ; Henry I
er : Lalore, n
o 34 (1145), 32 (1156), 30 (1160), 26 (1161), et 29 (1178).
[18]
Hubeline de Chacenay : Lalore, n
o 220 (1146). Simon II de Beaufort : Lalore, n
o 38 (1154). Guillaume I
er de Dampierre : deux dons sans date, Lalore, n
os 171, et
Invent., op. cit. (n. 7), fol. 329 r
o, tous deux étant confirmés en 1188, Lalore, n
os 200, 224. Sur ces familles, voir : Michel Bur,
La formation du comté de Champagne, v. 950 - v. 1150, Lille, 1977, p. 212-213, 237-238 ; Theodore Evergates,
Feudal Society in the Bailliage of Troyes under the Counts of Champagne, 1152-1284, Baltimore, 1975, p. 60-127, 166-177.
[19]
Cinq à la moitié du XII
e siècle : Lalore, n
os 274, 223, 236, 225, et 45 ; et cinq entre 1173 et 1198 : Lalore, n
o 230 ; ADA 7H 18, Prieuré de Saint-Mesmin, n
o 1 (orig.) ; ADA 7H 1499, fol. 27 v
o, et 7H 1500, fol. 26 v
o, Lalore, n
o 250 ; et ADA 7H 21, Romilly-sur-Seine, n
o 2.
[20]
Theodore Evergates,
Bailliage of Troyes, op. cit., p. 60-90, 113-127 ; Michel Bur,
Comté de Champagne, op. cit., p. 224-229, 316-321, 416-421 ; Constance B. Bouchard,
Holy Entrepreneurs, op. cit. (n. 11),
p. 66-68, 160-184.
[21]
Lalore, n
o 216 (vers 1104-1117, l’Archevêque de Sens), 276 (1133, l’Évêque de Châlons-sur-Marne), 24 (1148, le chantre de Sens), 44 (1150, Saint-Loup de Troyes), et 46 (1152, l’abbaye cistercienne de Mores). Prêtres : Lalore, n
os 239 (avant 1170), 237 (1184) et 249 (avant 1195).
[22]
Lalore, n
os 151 (vers 1170-1172) et 36 (1188). Voir aussi la confirmation du comte Henny I
er pour Montier-la-Celle en 1154 (Lalore, n
o 13), qui contient la liste d’une douzaine de
propriétés à Troyes. Bien que les documents concernant l’acquisition d’une seule propriété ait survécu (Lalore, n
o 46, 1152), le règlement d’un litige en 1161 fournit la preuve indirecte de la donation de deux autres (Lalore, n
o 26).
[23]
La comtesse Blanche : Lalore, n
os 6 (1219) et 15 (1220). Le comte Thibault IV : Lalore, n
os 17 (1224), 2 (1228), et 20 (1235). Alice de Romilly-sur-Seine : ADA 7H 21, Romilly, n
o 34, orig. (1216). Erard II de Chacenay : Lalore, n
o 169 (1218). Gautier IV, Comte de Brienne : Lalore, n
o 164 (1227). André de Saint-Phal : Lalore, n
o 172 (1235). Sur ces familles, voir Theodore Evengates,
Bailliage of Troyes, op. cit. (n. 18),
p. 164-167, 199-205.
[24]
Lalore, n
o 147 (1210), mention d’un cadeau de Guillaume, archevêque de Reims (1176-1202) ;
Invent., fol. 346 r
o (1233), Garsie, prévôt de Saint-Quiriac de Provins.
[25]
Lalore, n
o 92 (1234). Pour six autres donateurs ruraux, pas d’explications quant aux statut, rang ou métier : Lalore, n
os 62, 90, 76, 127 et 149.
[26]
Lalore, n
os 181 (1215), 102 (1236), et 118 (1235) ; ADA 7H 13, Montier-la-Celle, n
o 7, orig. (1240) ;
medicus : Lalore, n
os 108 (1217) et 286 (1220).
[27]
Cives Trecenses : Lalore, n
o 103 (1252) ; ADA 7H 22, Saint-André, n
o 5, orig. (1262) ; ADA 7H 31, Troyes, n
o 205, orig. (1321,
piscator) ; ADA 7H 16, Prunay, n
o 2, orig. (1344). Médecins : ADA 7H 34, Villy-le-Maréchal, n
o 1, orig. (1285) ; ADA 7H 30, Troyes, n
o 141, orig. (1338). Apothicaire et épicier : ADA 7H 23, Saint-André, n
o 34, vidimus de 1361 (1349).
[28]
Léopold Genicot, L’évolution des dons aux abbayes dans le comté de Namur du X
e au XIV
e siècle,
Annales de la Fédération archéologique et historique de Belgique, Congrès de Bruxelles, 1936, p. 133-148 ; Stephen D. White,
Gifts to Saints, op. cit. (n. 3), p. 177-209 ; Megan McLaughlin,
Consorting with Saints, op. cit. (n. 4), p. 234-259 ; Michel Lauwers,
La mémoire des ancêtres, op. cit. (n. 6), p. 375-408, 474-491.
[29]
Par exemple, comparer Lalore, n
os 24 (1148) et 66 (1242).
[30]
Lalore, n
o 32. Cf. Stephen D. White,
Gifts to Saints, op. cit., p. 31-32 ; Emily Tabuteau,
Transfers of Property, op. cit. (n. 9), p. 119-141.
[31]
Constance B. Bouchard,
Sword, Miter and Cloister, op. cit. (n. 16), p. 163, 225-229 ; Stephen D. White,
Gifts to Saints, op. cit., p. 2, 26-32, 177-209.
[32]
Olivier Martin,
Histoire de la coutume de la Prévôté et Vicomté de Paris, II, Paris, Leroux, 1930, p. 491-493 ; Michel Petitjean, L’acte à cause de mort dans la France coutumière du Moyen Âge à l’époque moderne,
Recueils de la Société Jean Bodin, LX, 2
e partie, 1993, p. 85-127 ; Michel Lauwers,
La mémoire des ancêtres, op. cit. (n. 6), p. 355-364.
[33]
Constance B. Bouchard,
Sword, Miter, and Cloister, op. cit., p. 129-135, 213-215 ; Martha G. Newman,
The Boundaries of Charity : Cistercian Culture and Ecclesiastical Reform, 1098-1180, Stanford, p. 71-72.
[34]
Emily Tabuteau,
Transfers of Property, op. cit. (n. 9), p. 14-15, 115-119 ; Constance B. Bouchard,
Holy Entrepreneurs, op. cit. (n. 11), p. 87-93 ; Stephen D. White,
Gifts to Saints, op. cit. (n. 3), p. 26-28, 47-48, 111-113, 166-167 ; Dominique Barthélemy,
La société dans le comté de Vendôme, op. cit. (n. 4),
p. 681-699 ; Stephen Weinbergen, Donations-ventes ou ventes-donations ? Confusion ou système dans la Provence du XI
e siècle,
Le Moyen Âge, CV, 1999, p. 667-680.
[35]
Le déclin des contre-dons a commencé bien avant que les clauses de garantie deviennent courantes au XIII
e siècle ; cependant il est nécessaire de revoir le rapport entre les deux phénomènes. Voir Jean Yver,
Les contrats dans le très ancien droit Normand (XIe-XIIIe siècle), Domfront, 1926, p. 34-41 ; François de Fontette,
Pratique de la vente, op. cit. (n. 15), p. 94-102 ; Stephen D. White,
Gifts to Saints, op. cit. (n. 3),
p. 53, 194-195 ; Emily Tabuteau,
Transfers of Property, op. cit. (n. 9), p. 118-119, 198.
[36]
Emily Tabuteau,
Transfers of Property, op. cit., p. 21, 119 ; Dominique Barthélemy,
La société dans le comté de Vendôme, op. cit. (n. 4), p. 681-682 ; Constance B. Bouchard,
Holy Entrepreneurs, op. cit. (n. 11), p. 23, 66, 87.
[38]
Dominique Barthélemy,
La société dans le comté de Vendôme, op. cit., p. 682 ; Peter Spufford,
Money and its Use in Medieval Europe, New York, 1988, p. 243-245 ; Philippe Contamine,
L’économie médiévale, Paris, Colin, 1993, p. 206-207.
[39]
Lalore, n
o 24 (1148), 36
libras nummorum ; Lalore, n
o 38 (1154), 8
libras denariorum ; ADA 7H 21, Romilly-sur-Seine, n
o 2, orig. (1198), 10
libras ; Lalore, n
o 74 (1201), 200
libris ; et
Invent., fol. 274 v
o (1250), 4
libras et 10
solidos pruvinienses in pecunia numerata.
[40]
Lalore, n
o 15 (1220) :
lecti de pluma. Invent., fol. 346 r
o (1233) :
duobus sextariis ejusdemmodi bladi. ADA 7H 13, Montier-la-Celle, n
o 7, orig. (1240) :
Johannes Meletarius, cives Trecensis, recognovit... se dedisse et concessisse imperpetuum... granchia quam tenet Stephanus dictus Affichiez..., in recompensationem donationis sibi facte a dictis abbate et conventui de domo quam tenet Girardus de Fossa.
[41]
Lalore, n
os 24 (1148), 236 (vers 1150), 38 (1154) ; et ADA 7H 21, Romilly-sur-Seine, n
o 2, orig. (1198).
[42]
Lalore, n
o 74 (1201), n
o 286 (1220), et
Invent., fol. 274 r
o (1250) :
pensata benevolentiam quam ecclesia monasterii Cellensis erga ipsos habuit..., dedisse... abbati et conventui monasterii predicti quamdam domum... ; insuper dicti Joffridus et ejus uxor... recognoverunt se recipisse et habuisse a dictis abbate et conventu quatuor libras et decem solidos pruvinienses in pecunia numerata, quas dicti abbas et conventus eisdem, pensata devotione quam erga ipsos abbatem et conventum habuerant... benigne et liberaliter contulerunt. Voir aussi les trois actes cités à la note 40.
[43]
Barbara B. Rosenwein,
Neighbor of Saint Peter, op. cit. (n. 3), p. 35-48 ; Emily Tabuteau,
Transfers of Property, op. cit. (n. 9), p. 14-27, 36-41 ; Constance B. Bouchard,
Holy Entrepreneurs, op. cit. (n. 11), p. 68-93.
[44]
Robert Boutruche,
Seigneurie et féodalité, I, Paris, Aubier, 1959, p. 295-296 ; Emily Tabuteau,
Transfers of Property, op. cit., p. 36-41.
[45]
Jean Gaudemet, Les institutions ecclésiastiques en France du milieu du XII
e siècle au début du XIV
e siècle, dans Ferdinand Lot et Robert Fawtier, éd.,
Histoire des institutions françaises au Moyen Âge, III, Paris, PUF,
1962, p. 143-335, spéc. 254-256.
[46]
ADA
7H 34, Villemoyenne, n
o 5 (juin 1291), vidimus du 3 novembre 1304 :
je Guillaume de Jonville, sires de Juilli... fais asavoir a touz que je pour le profit de m’ame, considerees et regardees les graces, services et bienfaitz les quelz religieuses gens li abbes et li convens de Moustier la Celle... m’ont fait et font ancores chacun jour, desirrans o estre acoiliz en ler orisons et bienfaiz..., ai donne...
[47]
ADA
7H 22, Saint-André, n
o 24, un testament du 21 mai 1325, extrait dans un vidimus du 26 juin 1331.
[48]
Actes de 1154, 1273, 1292, 1299 et 1349. Voir Stephen D. White,
Gifts to Saints, op. cit. (n. 3), p. 83-84 ; Dominique Barthélemy,
La société dans le comté de Vendôme, op. cit. (n. 4), p. 436-439, 692-706.
[49]
Lalore, n
o 194 (1139). Julius von Pflugk-Harttung,
Acta pontificum romanorum urkunden der Päpste inedita, 748-1198, I, Tübingen, 1881, n
o 230 (1153), p. 214.
[50]
ADA 7H 1500, fol. 27 r
o (copie du XV
e siècle). Ce litige entre le prieuré de La Celle-sous-Chantemerle et le chapitre de Saint-Serein de Chantemerle (Marne, canton d’Esternay, arr. d’Épernay) remonte au moins à 1156 : 7H 18, Prieuré de la Celle, n
o 15 (copie du XV
e siècle).
[51]
Lalore, n
os 216 (vers 1105-1117) et 232 (1185). Voir Dietrich Lohrmann, Les prieurés dans les grands privilèges pontificaux du XII
e siècle (France du Nord), dans Jean-Loup Lemaître, éd.,
Prieurs et prieurés dans l’Occident médiéval, Genève, 1987, p. 59 ; Gilles Constable,
The Reformation of the Twelfth Century, Cambridge, 1998, p. 227-234.
[52]
Sur la rareté des enterrements monastiques, voir Dietrich Poeck, Laienbegräbnisse in Cluny,
Frühmittelalterliche Studien, XV, 1981, p. 68-179 ; Constance B. Bouchard,
Holy Entrepreneurs, op. cit. (n. 11), p. 23, 66, 73-74.
[53]
Lalore, n
o 200 (1188) ; répété lors de confirmations en 1230, 1237 et 1288. Voir Joseph H. Lynch,
Simoniacal Entry into Religious Life from 1000 to 1260, Columbus, Ohio, 1976.
[54]
Lalore, n
os 74 (1201), 111 (1224) et 80 (1246) ; et un quatrième cas apparemment partiellement déguisé : Lalore, n
os 268 (1226) et 88 (1228).
[55]
À cette époque la conversion monastique tardive est en déclin, et les dons de conversion postérieurs sont peut-être alloués à l’utilisation viagère de certains moines :
Invent., fol. 33 v
o, Fiez, n
o 7 (1292) ; ADA 7H 22, Saint-André, n
o 28, orig. (1336). Voir Joseph Lynch,
Simoniacal Entry, op. cit., p. 208 ; Charles de Miramon, Embrasser l’état monastique, art. cité (n. 4), p. 833 ; Jean-Loup Lemaître,
Mourir à Saint-Martial, op. cit. (n. 6), p. 398-401.
[56]
Arnold Angenendt, Missa specialis : Zugleich ein Beitrag zur Entstehung der Privatmessen,
Frühmittelalterliche Studien, XVII, 1983, p. 153-221 ; Megan McLaughlin,
Consorting with Saints, op. cit. (n. 4), p. 93-97, 161-164, 261-267.
[57]
Chronologie très similaire à l’abbaye cistercienne bourguignonne de Pontigny, où les 10 premières célébrations anniversaires enregistrées dans son cartulaire datent tous d’entre 1208 et 1230 : Martine Garrigues,
Cartulaire de Pontigny, op. cit. (n. 11),
n
os 224, 392, 205, 192, 184, 232, 187, 202, 204 et 234.
[58]
Bien que, à Montier-la-Celle, il n’y ait ni sources nécrologiques ni mention dans les chartes du premier type de commémoration, on trouve quelques demandes de celle-ci chez Martine Garrigues,
Cartulaire de Pontigny, par exemple n
o 95 (1118) :
eo videlicet pacto ut fratres ibi commorantes singulis annis in anniversario die sui obitus memoriam ejus in suis orationibus habeant. Voir aussi n
os 47, 124, 217 et 223.
[59]
Jean-Loup Lemaître,
Répertoire des documents nécrologiques français (RHF, Obituaires VII,
Paris, Imprimerie Nationale, 1980, p. 23-28, et
Mourir à Saint-Martial, op. cit. (n. 6), p. 389-406 ; Jacques Le Goff,
La naissance du purgatoire, Paris, Gallimard, 1981, p. 209-240, 379-386, 436-443 ; Brian McGuire, Purgatory, the Communion of Saints, and Medieval Change,
Viator, XX, 1989, p. 61-84.
[60]
Jacques Chiffoleau,
La comptabilité de l’au-delà, op. cit. (n. 5), p. 213-229, 323-356.
[61]
Otto Oexle, Die Gegenwart der Toten, dans Herman Braet et Werner Verbeke, éd.,
Death in the Middle Ages, Louvain, 1983, p. 19-77, spéc. p. 48-53 ; Megan McLaughlin,
Consorting with Saints, op. cit. (n. 4), p. 95-97, 150-152, 262-267. Il n’existe de preuve de cette pratique à Montier-la-Celle, mais elle est documentée pour Pontigny : Martine Garrigues,
Cartulaire de Pontigny, op. cit. (n. 11),
n
os 124 (1189) et 223 (1204).
[62]
Jean-Loup Lemaître,
Mourir à Saint-Martial, op. cit., p. 457-463. Les pitances se sont d’abord répandues parmi les moines clunisiens au XI
e siècle, mais n’étaient pas encore associées aux fondations anniversaires : Peter Dinter, éd.,
Liber tramitis aevi Odilionis abbatis (Corpus Consuetudinum Monasticarum, X), Sieburg, 1980, p. 144, 228, 282.
[63]
ADA 7H 18, Prieuré de Saint-Mesmin, n
o 1, orig.
[64]
Lalore, n
o 108.
[65]
ADA 7H 23, Saint-André, n
o 32, orig. (1349).
[66]
Deux fondations, à cinq
solidi chacune, sont effectuées par des gens sans titre : ADA 7H 3, Brillecourt, n
o 2, orig. (1304) ; et ADA 7H 22, Saint-André, n
o 25, orig. (1331). Une autre fondation de grande valeur est effectuée par un chevalier, mais pour l’anniversaire de quatre personnes différentes : Lalore, n
o 100 (1247).
[67]
Par exemple : Lalore, n
o 112 (1240) ; et ADA 7H 22, Saint-André, n
o 18, orig. (1297).
Invent., fol. 133 v
o, Fiez, n
o 7 (1292) : 40
librae sont données pour l’achat de vignobles pour un anniversaire.
[68]
ADA 7H 22, Saint-André, n
o 25, orig. :
Jehannoz Cholot, Saintons sa femme, Perrins le Prevostat, el Lucote sa femme... recognurent que comme... li convenz de l’eglise de Montier la Celle lez Troyes eussent et prissent chascun an cinc solz sus environ demi quartier de courtil assis on finage de Saint Andriau... pour l’anniversaire Barney Cholot, qui les diz cinc solz avoit laissiez aux diz religieux de la dite eglise, a penre sus la dite piece pour son anniversaire faire chascun an en la dite esglise el pour le remede de s’ame ; la quelle piece de heritaige li dessus dit avoient et ont vendue..., les quiex cinc solz dessus diz... ont oste li dessus dite en deschargent la dite piece, parmi ce que il ont assis... au dit convent sus une piece de terre continent environ un arpent...
[69]
ADA 7H 22, Saint-André, n
o 6, orig. :
Coletus dictus de Chemino, clericus... vendidisse... ad opus pitanciarum eorumdem et pro anniversario defuncte Blanche, quondam filie defuncti Petri dicti le Gros, in dicto monasterio annis singulis celebrando, quoddem quarterium orti quod dicebat... se habere... ex suo conquesto... pro [110] solidis turonenses, iam... solvitis in pecunia numerata.
[70]
Jean-Loup Lemaître,
Mourir à Saint-Martial, op. cit. (n. 6), p. 427-442 : la plupart (75 %) des loyers sont en argent, habituellement entre 10 et 40
solidi, et plus de la moitié d’entre eux sont à Limoges. Michel Lauwers,
La mémoire des ancêtres, op. cit. (n. 6), p.
478-481 : à Huy un loyer typique pour un anniversaire est de 30 deniers.
[71]
En 1216 le comte et la comtesse d’Auxerre fondent un anniversaire à Pontigny avec le don d’un revenu de 10
librae : Martine Garrigues,
Cartulaire de Pontigny, op. cit. (n. 11),
n
o 205 ; voir aussi les n
os 187, 192, 194, 214, 234 et 241.
[72]
Jacques Chiffoleau a trouvé des exemples bien plus frappants de ce genre de variation locale du « prix » des messes anniversaires :
La comptabilité de l’au-delà, op. cit. (n. 5), p. 332-356.
[73]
Arjun Appadurai, Commodities and the politics of value, dans Arjun Appadurai, éd.,
The Social Life of Things : Commodities in Cultural Perspective, New York, 1986, p. 3-63, spéc. p. 6-16 ; Patrick Geary, Sacred commodities : The circulation of medieval relics, dans
Living with the Dead in the Middle Ages, Ithaca, 1994, p. 194-218.
[74]
Richard A. Goldthwaite,
Wealth and the Demand for Art in Italy, 1300-1600, Baltimore, 1993, p. 70-91.