Revue historique
P.U.F.

I.S.B.N.9782130534938
240 pages

p. 941 à 954
doi: 10.3917/rhis.034.0941

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n° 628 2003/4

2003 Revue historique

Notes bibliographiques

Chantal Reynier, La Bible et la mer, Paris, Éd. du Cerf, 2003, 96 p. — L’essai de Chantal Reynier part d’un paradoxe : que dit la Bible, écrite par un peuple de pasteurs, de « terriens », au sujet de la mer ? Relativement peu abondantes dans le Premier Testament, les références à cet élément témoignent cependant de l’intérêt qu’on lui porte, dans le domaine économique, mais surtout à un niveau symbolique.
Le premier chapitre présente le peuple hébreu dans son environnement géographique, en relation avec la mer Rouge, mais séparé des rives de la Méditerranée par ses voisins, Philistins au sud et Phéniciens au nord ; une carte, même simple, de la Syrie et de la Palestine aurait pu éclairer ces données : les deux cartes du monde méditerranéen, en fin de volume, sont trop générales. Un second chapitre montre la façon dont la Bible aborde la navigation et le commerce maritime, auxquels le peuple d’Israël et de Juda ne participe pas directement, mais pour lesquels il manifeste de l’intérêt, tout en admirant les réalisations phéniciennes dans ces domaines. L’auteur envisage ensuite les rapports de Dieu à la mer, qui sont ceux de créateur à créature, dès le premier chapitre de la Genèse ; le rôle du créateur est réaffirmé dans de nombreux passages, en particulier dans les Psaumes et les textes de louange. Les sens symboliques de la mer sont multiples : métaphore de la profondeur du cœur humain, mais aussi de l’agitation et de l’inquiétude, elle est souvent liée à la mort et associée à des valeurs négatives (passage de la mer Rouge, Livre de Jonas, par exemple), au point qu’elle disparaît des cieux nouveaux et de la nouvelle terre promis dans l’Apocalypse. Bibliographie, tables chronologiques, index des passages bibliques et des auteurs classiques complètent le volume.
On regrettera que la perspective comparatiste se limite au monde classique et n’englobe pas les sources proche-orientales, en partie contemporaines des écrits bibliques. Les rois néo-assyriens, maîtres d’un empire continental, lançaient vers la Méditerranée des expéditions militaires dont les visées relevaient à la fois de l’économie (contrôle des ports phéniciens) et de la symbolique (capacité à affronter l’Océan qui entoure la terre) ; ces campagnes, relatées dans les annales, figurent aussi sur les bas-reliefs des palais, qui montrent les bateaux phéniciens. En ce qui concerne les conceptions religieuses, le récit du combat du dieu de l’Orage contre la Mer, probablement originaire de la côte, est connu à Alep et Mari dès le XVIIIe siècle av. J.-C. ; un texte mythologique d’Ugarit, qui traite du même sujet, ainsi que le Poème babylonien de la Création évoquant le combat de Marduk contre Tiamat, en découlent certainement (cf. MARI 7, Paris, 1993) ; ces données méritaient d’être rapprochées des passages bibliques soulignant la domination de Dieu sur les eaux. On retiendra donc de ce livre, plus que ses qualités historiques, son approche exégétique et spirituelle.
Brigitte LION.
— Robin Seager, Pompey the Great, Maldin-Oxford, Blackwell Publishing, 2002, rééd., 269 p. — Pompey the Great est une réédition de l’ouvrage de R. Seager paru en 1979. Le texte original a été peu modifié, mais l’auteur a apporté quelques suppléments : une introduction qui présente l’arrière-fond historique des Gracques à Sylla et une postface qui dresse un bilan de l’historiographie anglo-saxonne de ces vingt dernières années sur Pompée. R. Seager a complété l’ensemble avec de nouvelles cartes et trois annexes. La bibliographie se veut réactualisée. Toutefois, on peut être étonné de trouver le Sylla de J. Carcopino daté de 1947, et non le Sylla de F. Hinard publié en 1985. On peut être surpris de ne pas trouver la biographie de J. Leach (Pompey the Great, Londres, 1986). Enfin, l’auteur a laissé de côté les études consacrées à l’œuvre édilitaire de Pompée, en particulier à la construction de son théâtre. On aurait aimé trouver cités les travaux de F. Coarelli et de G. Sauron.
La démarche retenue par l’auteur est chronologique. R. Seager présente en 13 chapitres une étude détaillée de la carrière politique et militaire de Pompée. Le début de l’ouvrage est consacré au père de Pompée, Cn. Pompée Strabo, et met en lumière la mise en place et le poids des clientèles familiales que Pompée saura plus tard utiliser et développer. Puis l’auteur analyse le début de la carrière du jeune Pompée sur un arrière-fond de guerre civile. Aux chapitres suivants, R. Seager traite, d’une part, les problèmes constitutionnels que pose son élection au consulat en 1970 avec Crassus, alors qu’il n’avait pas encore gravi les étapes du cursus honorum, et, d’autre part, fait état de ses grandes réussites militaires – à savoir, la lutte contre les pirates et la guerre contre Mithridate. La seconde partie de l’ouvrage concerne la montée en puissance de Pompée, ses relations avec d’autres hommes politiques aussi ambitieux que lui, Crassus, César et Cicéron, et la mise en place du pacte privé appelé communément premier Triumvirat entre Pompée, Crassus et César. R. Seager met aussi en lumière les difficultés que rencontre Pompée dans une Vrbs confrontée à la violence, à la brigue et à la corruption, et sa préoccupation toujours présente de rétablir l’ordre sans recourir à la dictature. Le dernier chapitre traite de la guerre civile entre Pompée et César, de l’échec final puis de la mort de celui qui fut appelé par ses soldats Magnus.
Dans sa conclusion, R. Seager, après avoir développé le point de vue des historiens de l’Antiquité sur Pompée, propose à son tour une analyse sur la place et le rôle de ce dernier au sein de la République agonisante. Pour l’auteur, Pompée ne voulait pas détruire la République, ni devenir roi ou dictateur, mais être celui qui servait de recours au Sénat et au Peuple. Toutefois, R. Seager souligne bien les contradictions du personnage, en particulier lorsque Pompée se présente à 24 ans comme l’Alexandre romain. Pour alimenter ce débat, on regrette que R. Seager n’ait pas pris en compte la construction du complexe pompéien de Rome (théâtre, temple, portique) et le programme iconographique, et n’ait pas réfléchi sur leur signification politique et idéologique. L’étude de cette œuvre édilitaire est pourtant nécessaire pour comprendre l’action de cet homme qui est présenté par l’historiographie antique et moderne soit comme le champion de la cause de la Libertas et de l’Auctoritas Senatus, soit comme le dominateur et le pacificateur du monde romain.
Annie ALLéLY.
— Jean-Marie Carbasse, Manuel d’introduction historique au droit, Paris, PUF, 2002, 310 p. — Ce manuel fait suite à une introduction historique au droit publiée en 1998. Par cet ouvrage, M. Carbasse, professeur à la Faculté de droit de Montpellier, se propose de présenter les « racines historiques du droit français et des droits européens » qui puisent à la même source. Bien que destiné d’abord aux étudiants en droit et résolument didactique pour des étudiants en premier cycle, notamment dans la présentation historique et la précision étymologique, il concerne un public beaucoup plus large. En effet, par ses qualités de synthèse, par son esprit et par la mise en œuvre des connaissances, il ne s’agit pas d’un manuel classique d’histoire des institutions qui serait présenté de manière différente.
L’auteur a choisi une architecture souple en 23 leçons regroupées en trois parties : l’héritage romain, l’ancien droit et la naissance du monde contemporain. Pour ce faire, un plan chronologique a été choisi, cela dans un souci didactique car le droit constitue un ensemble cohérent à chaque époque. Mais il n’est pas rigide et permet à l’auteur des incursions temporelles jusqu’à nos jours pour suggérer les filiations juridiques de certaines institutions. Ainsi, il s’agit de véritables leçons au sens classique du terme. Indépendantes les unes des autres, elles n’en conservent pas moins une grande cohérence destinée à présenter les « lignes de faîte » du droit sur vingt-cinq siècles, des débuts de la République romaine à nos jours. Issu de l’héritage romain, l’ancien droit présente une évolution continue, d’où le choix de l’auteur de ne pas opérer de rupture entre le Moyen Âge et la période moderne. Chaque leçon montre la genèse et la méthode d’élaboration du droit, remises dans le contexte culturel de l’époque donnée, et insiste sur les définitions des termes juridiques. De la même manière, chaque leçon insiste sur l’esprit du droit, l’essence du droit public, du droit privé et des institutions d’une période, mais se refuse à donner une description détaillée de ces mêmes institutions qui est laissée aux manuels spécialisés. Pour autant, l’histoire des idées politiques n’est pas. négligée, comme les débats d’idées qui ont affecté le monde juridique aux différentes périodes traitées, les rapports entre les sources du droit et l’attitude du pouvoir envers ces sources.
Centré sur le droit français, l’ouvrage manifeste cependant une volonté comparatiste constante avec les systèmes juridiques européens contemporains de la période traitée, voire leur consacre une leçon particulière, comme celle relative aux codifications et refus de codification hors de France. Les similitudes de ces systèmes permettent de comprendre qu’ils ont un héritage commun : celui du droit romain, lequel est présent dans plusieurs leçons sous des éclairages différents.
Après chaque leçon, courte et claire, les sources et la bibliographie essentielle sont présentées et analysées pour permettre au non-spécialiste de ne pas se perdre dans les méandres d’une bibliographie pléthorique. Conçue dans le même esprit que l’ouvrage, elle permet de ne pas se contenter de points bibliographiques généraux et donne sur chaque point les articles les plus spécialisés, voire les plus novateurs. Bibliographie vivante, elle est vraiment faite « pour aller au-delà » comme l’indique chacun des titres bibliographiques de chaque leçon.
Donc, par sa forme et sa conception, cet ouvrage remplit parfaitement la vocation didactique de manuel de premier cycle pour les étudiants en droit, souhaitée par l’auteur. Mais sa clarté et ses analyses en feront certainement un ouvrage de référence au-delà du cercle des étudiants en droit.
Louis de CARBONNIèRES.
Le Code théodosien, livre XVI, texte latin et traduction française, introduction, notes et index par Élisabeth Magnou-Nortier, Paris, Éd. du Cerf (coll. « Sources canoniques », 2), 2002, 446 p. — La législation romaine avait pour source les édits, décrets, mandats et rescrits impériaux, solutions juridiques à des questions posées par des instances judiciaires ; il en résultait un foisonnement de textes qui a nécessité des recueils obéissant à une classification claire, d’un maniement commode. C’est l’objet du Code publié par Théodose II en Orient le 15 février 438 puis accueilli en Occident par Valentinien III. Il rassemble les lois promulguées depuis 313 sous le règne de Constantin. Le livre XVI, qui a été repris par Justinien, « avait essentiellement pour but de situer l’Église catholique et les ecclésiastiques dans l’Empire et par rapport au pouvoir impérial et de réaliser l’unité de la religion officielle grâce à lui ». Depuis près d’un demi-siècle, Théodose Ier avait supprimé le paganisme comme religion d’État et l’avait remplacé par le christianisme. Il était du devoir des empereurs de maintenir l’unité de l’Empire et par conséquent l’unité de la religion qui en était l’armature, si bien que la loi civile se trouvait amenée à garantir l’orthodoxie face aux hérésies et dérives sectaires, ferments de division. L’importance de ces textes pour les rapports entre l’Église et l’État sur la longue durée des siècles justifie les formules de Michel Rouche ; dans sa préface, il qualifie le Code théodosien de « squelette de la chrétienté médiévale » et de « matrice de civilisation ». Effectivement la recherche récente a bien montré comment le droit romain, via le Code théodosien et le bréviaire d’Alaric, n’a pas cessé d’alimenter l’activité administrative, la réflexion politique et les actes de la vie quotidienne au moins jusqu’au XIIe siècle, tout en assurant les fondements du droit canonique. De nombreux exemples sont donnés dans l’introduction, que signe un médiéviste. L’originalité de cette entreprise, en effet, est d’être un travail d’équipe associant un latiniste (H. Le Bourdellès), deux historiens du droit (J..P. Coriat et O. Guillot) et six historiens du Moyen Âge (A. Dubreucq, J. Heuclin, E. Magnou-Nortier, H. Platelle, M. Rouche). En faisant éclater des cloisonnements obsolètes, ces chercheurs n’ont pas négligé la qualité de cette première traduction française (souvent difficile à cause du vocabulaire technique) et l’examen du contexte des lois, mais ils ont eu le souci d’en montrer la postérité.
Pour les raisons invoquées plus haut, le chapitre le plus long du Code (66 lois) concerne les hérésies et les sectes, avec une sévérité particulière pour les manichéens. On perçoit tout de suite les échos lointains de cette législation aux XIe-XIIe siècles, quand elle permettra des amalgames (plus ou moins justifiés, la question est débattue) avec le catharisme, contre lequel sera brandi le crime de lèse-majesté ; celui qui trouble l’ordre de la loi est passible de mort. La législation théodosienne est beaucoup moins dure à l’égard du paganisme ; si les sacrifices sanglants sont interdits, on prescrit de conserver le décor des temples, pour leur valeur artistique, et les réjouissances populaires. Cela témoigne à la fois de la résistance des cultes anciens et de leur récupération par l’Église, dans un effort d’acculturation dont les cadres sont fixés. Quant aux Juifs, adeptes d’une religio licita mais qui n’est pas celle de l’État, ils sont contenus par des « barrières », des restrictions dans le service public, l’interdiction de mariages mixtes, de la possession d’esclaves chrétiens, comme on le retrouve dans les conciles mérovingiens ; en principe ils n’ont rien à craindre tant qu’ils ne sont pas prosélytes mais la frontière est ensuite bien mince parfois, entre l’antijudaïsme et l’antisémitisme. Tout un ensemble de lois répond aux problèmes posés par les privilèges de l’appartenance au clergé (qui ne doit pas favoriser l’esquive des devoirs publics), définit les legs aux églises, le for ecclésiastique et la discipline, en particulier les rapports avec les femmes, etc. On trouve là les « masses de granit », comme on l’a dit à une autre époque, sur lesquelles devait s’appuyer la législation canonique, avec quelques ajustements. Une équipe d’antiquistes, dirigée par F. Richard, prépare une autre traduction pour les Sources chrétiennes, ce qui offrira forcément une approche différente et permettra d’approfondir encore l’analyse d’une source fondamentale pour l’étude de la chrétienté occidentale.
Patrick DEMOUY.
Les Gestes des évêques d’Auxerre, t. I, sous la direction de Michel Sot, Paris, Les Belles Lettres, 2002, 338 p. — C’est toute une équipe qui s’est réunie autour de Michel Sot pour publier sous la célèbre couverture orange ces Gesta, qui sont un modèle du genre ; le texte a été établi par G. Lobrichon et M. Goullet ; présentation, traduction et notes ont bénéficié en outre du concours de P. Bonnerue, M.-H. Depardon, N. Deflou-Leca, A. Dubreucq, K. Krönert, D. Iogna-Prat et A. Wagner. La présente édition est donc le fruit d’un travail de séminaire, mais cela ne nuit pas à la cohérence de l’ensemble ; la traduction est en général élégante, jusqu’à une réelle qualité littéraire (p. 288), et l’apparat critique abondant, au point qu’il a fallu renvoyer en fin de volume des notes complémentaires. On pourra toujours regretter telle ou telle absence d’identification de lieu ou de citation, telle coquille doublée d’une malencontreuse répétition (p. 116), mais que celui qui n’a jamais publié de texte jette la première pierre. Index, plan et carte facilitent la consultation de cette première partie de l’histoire des évêques d’Auxerre qui va des origines (milieu IIIe siècle) à 1084. La source se compose de plusieurs strates, une première rédaction sans doute composée en bloc entre 872 et 875, puis des continuations et remaniements périodiques réalisés dans le cadre du chapitre cathédral, non sans lien, au moins à l’origine, avec l’abbaye Saint-Germain où le savant moine Heiric, autour de 873, élaborait son recueil de Miracula. On mesure les risques d’interpolations qui nécessitent une grande attention critique, compte tenu des enjeux d’alors. La cité d’Auxerre occupait une place politique et culturelle de première importance dans le royaume de Charles le Chauve, avec à sa tête des évêques lettrés qui savaient administrer. La richesse et le pouvoir des évêques mérovingiens expliquent qu’ils aient péri de mort violente plus souvent qu’à leur tour. Le temporel avait encore de beaux restes ensuite ; on le mesure à l’âpreté des lettres pour son contrôle, dont les éditeurs démêlent l’écheveau avant l’affirmation du roi. Comitatus et episcopatus ont été liés pour le meilleur et pour le pire jusqu’au triomphe de la réforme grégorienne, et c’est cela qui donne son unité au présent volume. La tradition du texte est relativement simple puisqu’un manuscrit, remontant en partie au milieu du XIIe siècle puis continué sur place, est resté à Auxerre, passant de la bibliothèque capitulaire à la bibliothèque municipale ; un cahier se trouve au Vatican après avoir été entre les mains de la reine Christine de Suède. Un martyrologe-obituaire auxerrois du milieu du XIe siècle témoigne de la consultation d’une édition antérieure alors conservée et d’une certaine réécriture du XIIe, ce qui ne manque pas de rouvrir la réflexion sur les enjeux de cette histoire. Les rédacteurs des Gesta ont travaillé à la gloire de leur cité et à celle des évêques en obéissant à une coutume locale en vertu de laquelle, à la mort de chaque prélat, on consignait par écrit, outre les dates de son épiscopat, ce qu’il avait fait de « remarquablement bon » ; de ce fait, le style, riche, s’apparente à celui de l’hagiographie, qui est d’ailleurs une des principales sources des notices anciennes. Mais les auteurs ont regardé aussi les sources diplomatiques, ont reproduit des listes de donations ou de restitutions, des inventaires de trésors, des calendriers et règlements liturgiques, des canons synodaux ou des lettres – bref ont mis en forme des textes qui auraient été perdus sans cette transmission. En dehors des renseignements événementiels, il faut souligner l’apport des Gesta pour l’histoire de l’art et du mobilier d’église et pour la liturgie du haut Moyen Âge, jadis étudiée par Gabriel Le Bras dans un article des Mémoires de la Société pour l’histoire du droit et des institutions des anciens pays bourguignons, comtois et romands (5e fascicule, 1938) apparemment oublié. L’organisation des rogations, des processions de la Pentecôte et des litanies calendaires dans une ou plusieurs églises rurales, la participation des basiliques et monastères aux offices de la cathédrale témoignent à la fois d’une prise de possession de l’espace sacré et du rôle de l’église mère. Tout cela aurait mérité une annotation plus développée (p. 72 sq., p. 118), de même que la description des ornements épiscopaux (p. 256) où l’on peut s’étonner de voir une étole recouverte par deux manipules. Inutile par contre de gloser sur l’ascétisme de l’évêque Robert de Nevers « qui ne buvait presque jamais de vin, malgré le conseil répété des médecins de ne pas s’en abstenir totalement s’il ne voulait pas mourir avant l’heure » (p. 286) ; il est mort saintement mais prématurément en 1084. C’est, sous la plume d’un clerc bourguignon, l’une des plus anciennes mentions du french paradox.
Patrick DEMOUY.
The Crusades from the Perspective of Bysantium and Muslim World, Angeliki E. Laiou et Roy Parviz Mottahedeh (éd.), Washington, Dumbarton Oaks Research Library and Collection, 2000, VIII-298 p. — Cette publication reprend les communications d’un symposium tenu à Dumbarton Oaks en 1997, symposium se présentant comme une réaction – ou, plus précisément – un complément, à la vision trop occidentale de la croisade donnée lors des deux congrès du 900e anniversaire tenus à Clermont en 1995, et dont les actes ont été publiés sous les titres de « Autour de la première croisade », pour l’un, et « Le concile de Clermont de 1095 et la croisade », pour l’autre (il en a été rendu compte dans cette revue en son temps). Vision occidentale légitime d’ailleurs, font remarquer les éditeurs, la croisade étant d’abord, ne l’oublions pas, un fait occidental.
L’introduction de G. Constable est consacrée à l’historiographie de la croisade du XVIe siècle à nos jours. L’auteur en profite pour aborder le problème de la définition de la croisade dont on sait qu’il tient une place importante dans les débats entre historiens de la croisade aujourd’hui. G. Constable se situe entre les deux camps, « traditionalistes » et « pluralistes », sensible qu’il est au problème de la réception de la croisade par « l’opinion », quand bien même il est difficile d’appréhender celle-ci à cette époque.
Sous la rubrique « Croisade et guerre sainte », on trouve en fait deux études consacrées, l’une au jihad avant la première croisade (R. P. Mottahedeh et R. al-Sayyid), l’autre aux idées de guerre juste et de guerre sainte à Byzance, seule la première étant concevable dans le cadre byzantin (G. T. Dennis).
La partie « Approches et attitudes » est la plus fournie (six communications). Deux aspects y sont développés. Le premier entre dans la catégorie « Les croisés vus par... » : tour à tour les Arméniens (R. W. Thomson), Byzance aux XIe et XIIe siècles (A. Kashdan), Byzance encore mais pour la deuxième croisade seulement (E. et M. Jeffreys) ; ajoutons à ce corpus byzantin une étude sur les erreurs religieuses des Latins envisagées sur le long terme, 850-1350 (T. M. Kolbaba). Plus original peut-être est le deuxième aspect : une communication sur la perception de l’Europe par les cycles poétiques arabes comme le Sirat Dhat al Himma consacré à la louange des Banu Hillal, ou le Sirat Baibars qui conduit son héros jusqu’en Angleterre (M. C. Lyons) ; une seconde qui analyse la perception que les musulmans avaient de Byzance et qui montre qu’aux XIIe et XIIIe siècles, malgré le déclin, Constantinople et Byzance gardaient tout leur prestige à leurs yeux. La brutalité des « barbares », les croisés, rapproche Byzantins et musulmans ; l’alliance entre eux, de Saladin à Baibars, devient naturelle (N. M. El-Cheikh) et conduira au fameux : « Plutôt le turban que la mitre ».
Trois études analysent l’influence de la croisade sur l’économie de la Méditerranée orientale. Les rapports du Funduq/Fondaco avec le khan (E. R. Constable), le commerce byzantin avec les Francs et les musulmans (A. Laiou) et l’évolution des courants économiques dans la Romanie latine sous l’influence de l’Occident (D. Jacoby). Les trois dernières études sont consacrées à l’art et l’architecture ; impact des croisades sur le développement de l’art islamique (O. Grabar) ; influence de l’architecture franque sur celle de Byzance au XIIIe siècle (C. Bouras) et, enfin, Art et identité dans la Morée médiévale (S. Gerstel).
Sans apporter toujours des vues nouvelles sur les questions abordées, cette série d’études a le mérite d’inverser la problématique habituelle qui présente toujours le Franc inculte et barbare soumis aux influences bénéfiques des riches et développées civilisations orientales. Lui aussi a apporté et a influencé, et le temps de la croisade comme l’Orient des croisades ont été des moments et des lieux de contacts et d’échanges.
Alain DEMURGER.
— Thomas Asbridge, The Creation of the Principality of Antioche, 1098-1130, Woodbridge, The Boydell Press, 2000, XII-234 p. — L’objectif de l’auteur est de retracer les trente premières années d’existence de la principauté d’Antioche, en partant du principe qu’elle n’a pas véritablement été étudiée pour elle-même : l’ouvrage classique de Claude Cahen inclut la principauté dans un ensemble territorial plus vaste et composite, la Syrie du Nord ; et nombre d’ouvrages anglais consacrés à Antioche se sont surtout préoccupés de sa normanitas.
Après un inventaire des principales sources, l’auteur entreprend un récit chronologique détaillé, un peu fastidieux sans doute, mais qui rendra de grands services, de l’histoire de la principauté. Retenons quelques dates et faits où l’auteur apporte des précisions et des vues nouvelles. En 1097-1098, les raids de Tancrède et Baudouin de Boulogne vers les cités de Cilicie n’étaient pas le fait d’ambitions et d’entreprises individuelles, mais des actions d’avant-garde pour le compte de l’ensemble de la croisade : il s’agissait de contrôler les côtes et les passes de l’Amanus (le col de Belen en particulier) entre Cilicie et Antioche, essentielles pour la sécurité de la croisade et, ensuite, pour la sécurité de la principauté.
L’auteur donne des indications intéressantes sur la façon dont Bohémond a réussi à se faire reconnaître prince d’Antioche aux dépens de Raymond de Saint-Gilles : il a concentré toute son attention sur la cité d’Antioche, laissant le comte de Toulouse se disperser dans la conquête de villes sur et à l’est de l’Oronte ; et lorsque la croisade se remit en route en direction de Jérusalem, sous la conduite du comte, les garnisons qu’il avait laissées derrière lui eurent tôt fait de se rallier à Bohémond, qui imposa ainsi, sans coup férir, son autorité sur l’ensemble de la principauté.
Les Francs ont joué des divisions du monde musulman et notamment de la rivalité des Turcs d’Alep et des Arabes de Shaizar ; la politique la plus constante des princes d’Antioche durant cette période a visé à s’emparer d’Alep. Avec l’Empire byzantin, les relations ne pouvaient être que conflictuelles, Bohémond ayant violé le serment qu’il avait prêté à Constantinople (avec tous les chefs croisés sauf Raymond de Saint-Gilles) de rendre Antioche et sa région aux Grecs. L’auteur reconsidère notamment la portée du traité de Devol, de 1108, passé entre Bohémond et Alexis Ier. Ce n’est pas un succès pour Bohémond, l’autorité byzantine devant être rétablie sur Antioche. Le traité cependant resta lettre morte, Bohémond n’étant pas revenu à Antioche, et Tancrède et ses successeurs ne l’ayant jamais accepté. De fait, ce traité ne joua qu’un rôle secondaire dans les relations entre Antioche et Byzance il ne fut jamais invoqué comme base des revendications de Jean Comnène lorsqu’il intervint dans la principauté en 1137 et 1142.
Le grand homme de la principauté fut Tancrède dont la politique dynamique et ambitieuse, poursuivie par Roger de Salerne, fut anéantie par le désastre de l’Ager sanguinis en 1119. Une étude des institutions de la principauté et un essai prosopographique sur les seigneurs latins, le plus souvent normands, installés dans la principauté (25 notices) terminent ce livre d’une honnête érudition et qui a le mérite d’établir une histoire précise de la principauté jusqu’à 1130 ; avec des remises en cause et des points de vue nouveaux convaincants sur certains faits que l’on pensait bien établis.
Alain DEMURGER.
The Crusades. The Essential Readings, Thomas F. Madden (éd.), Londres, Blackwell, 2002, XII-276 p. — La croisade et les croisades, l’idée et la pratique, continuent à être vues de façon simpliste à notre époque (et pas seulement dans le grand public) aussi bien par les chrétiens « repentants » que par les lecteurs d’Usama ibn Munqid, le « gentilhomme syrien du temps des croisades » qui avait pourtant une vue plus mesurée et plus juste des choses. Barbarie, violence, intolérance, telle est la croisade. Bref, une horrible chose qui ne mérite pas qu’on s’en occupe. Thomas Madden, qui introduit ce volume, s’en amuse qui n’est pas loin de penser que, quoique fasse l’historien (publier par exemple douze articles qui ont fait date dans la compréhension et l’explication du fait de croisade), cela ne servira à rien, les idées fausses, comme la mauvaise monnaie, chassant toujours les bonnes.
Pour présenter ce qu’il estime être à la fois l’une des réactions à l’expansionnisme musulman et surtout une composante fondamentale de l’Europe occidentale, Thomas Madden, après une rapide présentation historiographique, réédite 12 études, 12 articles, publiés entre 1970 pour le plus ancien (Cowdray) et 1997 pour le plus récent (J. France), ayant trait à la croisade : Qu’est-ce que la croisade ? Qui sont les croisés ? Quel en fut l’impact sur le monde oriental grec et musulman ?
Sur le premier thème, on part de la « thèse d’Erdmann » (la croisade n’est pas née du pèlerinage, donc pas de Jérusalem, mais du mouvement réformateur). Elle est critiquée par Cowdrey (1970) sur la question de la centralité de Jérusalem. Celle-ci est désormais au cœur des interrogations et polémiques sur la définition et le contenu de la croisade. Le débat se situe entre une conception soi-disant traditionnelle de la croisade et une conception « révisionniste » ou « pluraliste » de celle-ci ; l’article de J. Riley-Smith, tenant du pluralisme, s’efforçait encore, à cette date (1980), de concilier les vues d’Erdmann avec celles qui donnent au pèlerinage toute son importance (la croisade comme acte d’amour... de Dieu). N. Housley est un pluraliste pur et dur, convaincant lorsqu’il insiste sur l’importance de la croisade après la chute d’Acre et la disparition des États latins, mais beaucoup moins lorsqu’il étend la notion de croisade à toute entreprise munie d’indulgences, voulue par la papauté pour la défense de la foi, de la chrétienté, de l’Église, du pape, contre tout ce qui bouge ou presque. C. Tyerman présente une vue originale qui n’a pas convaincu : il n’y a pas de croisade avant le concile de Latran IV, où le droit de croisade fut pour la première fois codifié en un tout cohérent. Enfin, l’article de R. Fletcher met bien les choses au point sur la reconquista espagnole : elle n’a pas les attributs de la croisade avant le succès de la première croisade. C’est cette dernière qui a remodelé la reconquista, et pas l’inverse. On regrettera que l’on n’ait pas donné la parole à un « traditionaliste ». Certes, ils sont considérés comme définitivement vaincus, donc on n’en parle plus, sauf pour caricaturer leurs positions : selon Thomas Madden, pour les tenants du traditionalisme, la croisade s’arrête en 1291, avec la fin du royaume de Jérusalem. Certes, c’est une opinion largement répandue chez les historiens non spécialistes de la croisade, qui, de toute façon, considèrent que la croisade est un épiphénomène sans intérêt. Mais, que je sache, ni H. E. Mayer, ni J. Richard, cités comme les tenants des thèses traditionalistes, même s’ils ont limité leur Histoire des croisades à 1291, ne pensent cela.
Le deuxième groupe d’articles traite des croisés, champ récent de la recherche sur les croisades, permises par l’étude systématique des chartes, dont l’initiateur et « théoricien » est G. Constable (1985). J. Riley-Smith, M. Buil ont ensuite mis en pratique la méthode Constable, le premier sur les croisés de la première croisade et des trente années qui ont suivi, le second sur la place de la croisade dans la piété des laïcs du sud-ouest de la France : le rôle des motivations spirituelles, négligées, voire niées (toujours ces affreux barbares ignorants, violents, cupides..., etc.), les liens familiaux, les relations des membres de l’aristocratie avec les établissements monastiques sont mis en valeur. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de motivations matérielles ; les croisés étaient pieux, mais pas des saints ; J. France le montre bien en analysant le rôle du patronage et des liens féodo-vassaliques dans l’engagement du croisé, ainsi que la perspective de s’enrichir dans ses motivations. Mais, enfin, à aucune époque l’homme ne vit seulement que de pain.
Le troisième groupe comprend trois articles concernant l’impact des croisades sur les Orientaux : un article sur Byzance et les croisades (1986), de S. Runciman, et donc pas neuf, où l’auteur de la plus célèbre Histoire des croisades (1951-1954) reprend ses thèses habituelles, pourtant largement critiquées, sur les « vilains » croisés qui ont fait chuter Byzance. L’attitude musulmane telle que l’expose N. Elisséeff est certes faite d’incompréhension et de surprise, mais aussi d’ « autocritique » : les musulmans mettent sur le compte de la colère d’Allah, fâché de leur relâchement, le châtiment que représente l’arrivée des Francs. Conception providentielle semblable à celle des Francs quand les défaites viendront. Donc il faut réagir, se ressourcer, se tourner à nouveau vers Dieu. Nur al-Dîn, s’appuyant sur l’idéologie du jihad, saura remobiliser les musulmans. On notera enfin un important article de B. Khedar sur la place et la condition des musulmans dans les États latins.
Au total, un livre peut-être critiquable par le choix des articles (mais, comme le dit T. Madden, on pouvait faire deux, trois, n. volumes avec des articles importants) mais très utile par la mise en perspective de ces mêmes articles. Il s’agit bien de « lectures essentielles », même si d’autres sont possibles.
Alain DEMURGER.
— Philippe de Commynes, Mémoires, introduction, édition, notes et index de Joël Blanchard, avec la collaboration de Michel Quereuil pour le glossaire, Paris, Le Livre de poche, coll. « Lettres gothiques », 2001, 894 p. — La collection « Lettres gothiques », qui se propose depuis quelques années avec succès d’ouvrir aux lecteurs les portes de la littérature médiévale en leur facilitant l’accès direct aux textes, publie aujourd’hui les Mémoires de Philippe de Commynes.
En introduction à l’édition qu’il donne de ces Mémoires, Joël Blanchard présente une synthèse nourrie de la longue familiarité qu’il entretient avec l’homme et son œuvre. Né vraisemblablement en 1447 dans une famille yproise, Philippe de Commynes entre en 1464 au service de la cour de Bourgogne et devient en 1470 le conseiller et chambellan de Charles le Téméraire, chargé de missions diplomatiques qui lui permettent de tisser un réseau de relations avec des hommes politiques européens et de développer son goût du mécénat. C’est d’ailleurs dans ce contexte d’échanges entre les États nationaux et territoriaux, à la fin d’un XVe siècle fortement marqué par la mobilité sociale et la hiérarchie des fidélités, qu’il faut replacer sa défection à l’égard de Charles le Téméraire et sa « conversion » au roi de France. Sans minorer les mobiles économiques, J. Blanchard insiste sur les facteurs idéologiques, psychologiques et moraux qui ont poussé Commynes à choisir au travers du roi un homme avec lequel il va entretenir entre 1478 et 1483 un véritable huis clos, offrant à Louis XI par son rôle de confident un remède à la solitude du pouvoir. Mais cette « continuelle résidence » est aussi pour Commynes l’occasion d’une ascension politique, doublée de la constitution d’un important patrimoine foncier dont la seigneurie d’Argenton est le fleuron. Cette réussite jugée par certains trop rapide, l’accusation de compromission avec la politique arbitraire de Louis XI et le soutien apporté aux princes rebelles et au jeune Charles VIII lui vaudront en 1489 la confiscation de ces biens. Commynes s’exile alors successivement à Florence, puis à Venise (un bon tiers des Mémoires est consacré à cette ville) et à Milan. Cette errance le met au contact du monde des marchands, lui permet d’exercer une intense activité diplomatique et, au total, lui donne cette dimension d’homme sans frontière, circulant à l’intérieur d’un nouvel ensemble géopolitique, non plus la « chrestienté » unie par le seul ciment de la religion, mais plutôt, comme il aime à la désigner lui-même, l’Europe.
J. Blanchard s’emploie également à combattre l’image d’un Commynes homme sans culture. Possesseur d’une bibliothèque non négligeable, l’homme cependant n’a assurément pas la formation d’un clerc. Sa culture est davantage marquée par un intérêt pour les éléments tangibles (médailles, documents, supports visuels qui manifestent fortement la présence du prince) et pour les faits économiques, sans oublier une réelle expérience militaire. Armé de ce bagage peu ordinaire, Commynes porte sur le monde qui l’entoure et sur les hommes de pouvoir un regard qui se démarque nettement de celui offert dans les miroirs des princes : réservé vis-à-vis de la religion royale, il offre une image désacralisée du roi, pour mieux découvrir l’homme seul, livré comme n’importe lequel de ses congénères à l’instabilité et à la précarité des choses.
C’est donc cet homme entre deux mondes qui compose entre 1489 et 1498 une œuvre en huit livres qu’il désigne par le terme de Mémoires. J. Blanchard situe ce nouveau type d’écriture dans le sillage de la voie ouverte au XIIe siècle par la naissance de la subjectivité littéraire. Il évoque l’influence possible des écrivains de la mouvance bourguignonne mais insiste plus encore et de façon novatrice sur l’influence du modèle césarien des Commentaires, conçus comme des recueils de fragments vécus. Écrivain engagé, Commynes assume consciemment le divorce d’avec le genre historiographique traditionnel et choisit d’écrire une histoire politique qu’il construit en fonction de repères personnels. Délaissant la recherche de l’édification et de l’utilité morale, chères aux historiens et chroniqueurs médiévaux, persuadé que la réflexion est convertible en action, il se propose plutôt de transmettre à son lecteur, au coup par coup, des conseils relatifs à la réussite politique, lui permettant ainsi de se constituer une sorte de bagage où sont rassemblés les secrets de l’art de gouverner. Cette analyse de l’écriture pragmatique de l’histoire telle que l’envisage Commynes peut être prolongée par la lecture du chapitre que lui a consacré J. Blanchard dans Écriture et pouvoir à l’aube des Temps modernes (en collaboration avec J.-C. Mühlethaler, Paris, PUF, 2002).
La présentation de l’édition constitue la dernière partie de cette synthèse introductive. La tradition manuscrite est présentée avec aisance et renouvelle l’approche de la tradition textuelle en mettant en valeur le ms P (BnF, nouv. Acq. Fr. 20960), principalement retenu pour l’établissement du texte, en raison de son appartenance à Anne de Polignac, la propre nièce de Commynes, qui installa en 1533 une « librairie » dans son château de Verteuil. Le découpage en livres et chapitres, inauguré par le premier éditeur, Denis Sauvage, a été conservé dans la présente édition qui est accompagnée de notes éclairant à la fois les données historiques et linguistiques. Cette aide au lecteur, qui lui facilite la lecture courante du texte, est encore renforcée par la présence du glossaire établi par Michel Quereuil. Enfin, il faut mentionner le fort copieux index (environ 200 pages) qui permet de retrouver avec profit les lieux, les personnes et les matières.
Isabelle GUYOT-BACHY.
— Peter Winzen, Das Kaiserreich am Abgrund. Die Daily-Telegraph-Affäre und das Hale-Interview von 1908, Stuttgart, Éd. Franz Steiner, Historische. Mitteilungen der Ranke-Gesellschaft, Beiheft 43, 2002, 369 p. — Ce dossier très riche rassemble une documentation exhaustive sur la fameuse affaire suscitée en novembre 1908, dans le Reich et à l’étranger, par des déclarations maladroites et intempestives de l’empereur Guillaume II à un journal londonien. Une centaine de pièces, pour la plupart inédites, sont publiées in extenso dans la langue originale, l’allemand ou l’anglais selon les cas, et éclairées de notes précises sur les hommes et les circonstances. (On s’étonne seulement que l’article du Daily Telegraph ne soit pas reproduit, parce que supposé connu.)
Une introduction fortement argumentée dégage l’apport des plus récentes recherches et donne un éclairage nouveau sur un épisode souvent évoqué superficiellement. Le chancelier, le prince de Bulow, rejeta la responsabilité sur un fonctionnaire subalterne des Affaires étrangères (qui fut muté au consulat d’Athènes). En fait, il était plus au courant du texte de l’interview qu’il ne le reconnut. Il était favorable à un geste de l’empereur vers Londres, au moment où la construction de la flotte de Tirpitz aigrissait les relations bilatérales. Plusieurs députés influents exprimèrent au Reichstag leur mécontentement de cette initiative malencontreuse, en mettant pour la première fois en cause la dérive d’un « régime personnel ». Bulow ne défendit pas son maître autant que le souhaitaient les conservateurs prussiens et il s’en tint à quelques assurances vagues. Les vœux formulés pour un gouvernement correspondant à la majorité parlementaire n’aboutirent pas avant septembre 1918. Encore avait-on cru limiter les dégâts à l’extérieur en bloquant à la dernière minute une autre interview à un journaliste américain, qui additionnait des jugements hostiles contre l’Angleterre, contre le Japon et même contre l’Église catholique. Mais ce texte, qui contredisait cruellement les amabilités prodiguées au Daily Telegraph, n’en fut pas moins connu des dirigeants de Londres. Il eut des effets négatifs sur eux, note l’ambassadeur français Paul Cambon, « et en particulier chez M. Winston Churchill », et ce double jeu contribua à l’évolution de l’opinion outre-Manche.
Pierre BARRAL.
— Jean Pirotte et Guy Zelis (dir.) avec la collaboration de Baudouin Groessens et Thierry Scaillet, Pour une histoire du monde catholique au XXe siècle, Wallonie-Bruxelles, Louvain-la-Neuve, ARCA Église-Wallonie, 2003, 784 p. — L’ARCA (Archives du monde catholique), institution wallonne symétrique du célèbre KADOC flamand, publie sous la direction de Jean Pirotte et de Guy Zelis un instrument de travail extrêmement précieux. « Les deux décennies les plus récentes ont parfois fait l’objet d’un traitement plus impressionniste », selon l’aveu honnête (p. 29) des auteurs qui ont de bonnes raisons de rester prudents car les ouvrages polémiques de R. Luneau, signalés dans l’introduction, ne sont pas des références incontournables. Les 35 chapitres qui traitent des divers aspects de la vie du monde catholique sont le plus souvent divisés en trois parties : les faits, les problèmes, les sources, avec à chaque fois de très nombreuses références bibliographiques.
Parmi les pages qui retiendront plus particulièrement l’attention dans la première partie portant sur la vie religieuse, on trouve un bon résumé de la participation de la « squadra belga » au concile Vatican II (p. 63-66), une étude plus approfondie de son rôle par Claude Soetens (p. 183-202) et un bilan fort riche des travaux sur la religion populaire par Thierry Scaillet (p. 111-160). Dans la deuxième partie, de bonnes synthèses éclairent utilement les engagements politiques des Wallons au parti catholique et au parti social chrétien traités par Emmanuel Gérard, mais aussi en dehors de ce parti. L’engagement social des chrétiens, si important en Belgique, est étudié dans deux gros chapitres de la troisième partie sur la pensée et les organisations sociales et sur les mouvements d’Action catholique et de jeunesse et l’apostolat des laïcs. L’émancipation féminine, le rôle des vincentiens, l’influence des catholiques dans la prise de conscience wallonne sont également pris en compte sous des rubriques particulières. Deux cents pages consacrées à la vie culturelle constituent une véritable somme sur le rôle des intellectuels catholiques et sur la présence des catholiques dans les divers médias. Enfin, les deux guerres mondiales et les engagements des catholiques pour la paix sont étudiés à part dans la cinquième partie, et la sixième partie traite de l’évolution des missions outre-mer jusqu’à la coopération contemporaine. Deux index – l’un sur les noms de personnes, l’autre sur les noms d’associations et de mouvements – facilitent la consultation de cet ouvrage que toutes les grandes bibliothèques doivent absolument se procurer.
Yves-Marie HILAIRE.
— Stanislas Fumet, Histoire de Dieu dans ma vie, préface du cardinal J.-M. Lustiger, introduction d’E. Fouilloux, Paris, Éd. du Cerf, 2002, 824 p. — Né en 1896, fils d’un musicien anarchiste converti au catholicisme, élève de Laberthonnière à Juilly, puis collégien au lycée Charlemagne, Stanislas Fumet, jeune homme extrêmement cultivé mais très original, échoue au baccalauréat. Fasciné par Jehan Rictus et par Léon Bloy, admirateur de Claudel, ce jeune poète rencontre Apollinaire et fréquente l’échoppe de l’Espérance de Péguy dont il admire le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc et le Mystère des saints innocents, et dont il retient la compréhension profonde et neuve du christianisme. L’épreuve de la guerre qu’il fait à partir de 1916 dans le service de santé le met en contact avec la mort. En 1919, il épouse Aniouta Rosenblum, Russe d’origine juive, d’éducation orthodoxe et convertie au catholicisme, et ce couple de catholiques fervents participe activement à la vie culturelle des années 1920. Stanislas est successivement correcteur à L’Intransigeant de 1919 à 1933, puis directeur aux Éditions Desclée de Brouwer de 1933 à 1937, enfin directeur de l’hebdomadaire Temps présent de 1937 à 1940. Stanislas et Aniouta, premiers lecteurs éblouis du Soulier de satin, fréquentent Nicolas Berdiaev et le cercle des Maritain dont ils partagent l’ouverture œcuménique et le philosémitisme. Ils passent 14 étés à La Salette où ils retrouvent des disciples de Léon Bloy. Entre 1925 et 1932, Stanislas participe chez Plon à l’aventure du « Roseau d’or » qui publie 52 volumes parmi lesquels des œuvres essentielles de Bernanos, Green et Berdiaev.
La grande période de l’existence de S. Fumet commence en 1937 avec la direction de Temps présent organe qui dénonce le nazisme, et avec la résistance gaulliste à Lyon en 1940. Réfugié sur la colline de Saint-Just, il reçoit un grand nombre d’opposants au gouvernement de Vichy et de résistants qu’il met en relation les uns avec les autres. Arrêté en septembre 1943, interné trois mois à Fresnes, il est relâché faute de charge précise contre lui. Son évocation de Fresnes-Palace, antichambre de la mort pour beaucoup, est saisissante. Il engage un dialogue extraordinaire avec un officier SS qui obtiendra un non-lieu de culpabilité après la guerre. Après la Libération, demeuré gaulliste, il reprend un temps la direction de Temps présent puis effectue des chroniques à la radio et participe aux activités du Centre catholique des intellectuels français. L’après-concile Vatican II le déçoit, il exprime son désarroi et la première édition de son Histoire de Dieu dans ma vie en 1978 ne connaît qu’un succès d’estime.
Or cette autobiographie terminée en 1972 constitue « un témoignage majeur sur l’histoire intellectuelle et culturelle du catholicisme français dans la première moitié du XXe siècle » (E. Fouilloux) ; mais elle représente aussi un témoignage important sur de nombreuses personnalités de l’histoire politique des IVe et Ve Républiques : les résistants rencontrés à Lyon, Bidault, de Gaulle, Michelet, Schumann, le comte de Paris, etc. Cependant le critique de littérature et d’art réapparaît au premier plan avec les chroniques à la radio à la fin de son existence. Deux inexactitudes à corriger : p. 519, le décret romain contre l’antisémitisme date de 1928 et non de 1918 ; p. 660, l’échec de De Gaulle à Dakar a eu lieu en 1940 et non en 1941.
Yves-Marie HILAIRE.
– Édith Weber, La recherche hymnologique, Paris, Beauchesne, 2001, 232 p. — Édith Weber, professeur émérite de musicologie à l’Université de Paris-Sorbonne, spécialiste de la musique protestante en France et en Allemagne, propose un guide consacré à une discipline très répandue en Allemagne et en Angleterre, mais peu pratiquée en France, l’hymnologie. « Science des hymnes » au sens littéral du terme, l’hymnologie présente le grand intérêt d’être « une science historique, pratique, théologique, esthétique, philologique et sociologique qui étudie et analyse un corpus multiséculaire constitué de mélodies sur des textes grecs, latins, puis en langues vernaculaires depuis la Réforme, et les situe dans leurs divers contextes ». Édith Weber insiste avec raison sur les aspects pluridisciplinaires, interdisciplinaires et interconfessionnels de l’hymnologie et montre ainsi que l’histoire en est une composante fondamentale, de la paléographie à l’histoire des mentalités religieuses. Outre un historique de l’hymnologie, de l’Antiquité tardive au XXIe siècle, ce guide apporte aux étudiants et aux chercheurs des définitions musicologiques précises, des approches méthodologiques, un inventaire des répertoires protestants et catholiques, une typologie des formes vocales et instrumentales, ainsi que des informations pratiques sur les centres de recherche et l’organisation des études en hymnologie. L’ouvrage est complété par une importante bibliographie, un appendice des premières ordonnances ecclésiastiques des réformateurs, un glossaire des expressions associées à l’hymnologie, une table des livres bibliques d’après la traduction allemande de Luther et un tableau des structures de la messe catholique romaine et de la messe évangélique.
Martine CLOUZOT.
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