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Revue historique

2006/2 (n° 638)

  • Pages : 192
  • ISBN : 9782130556053
  • DOI : 10.3917/rhis.062.0259
  • Éditeur : P.U.F.


Pages 259 - 289 Article suivant

« Un grand pas sera fait le jour où toute question d’histoire de quelque importance se présentera munie d’un dossier généalogique en règle. »

Lucien Febvre, Au cœur religieux du XVIe siècle, Paris, SEVPEN, 1957, p. 7.
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Pour des esprits persuadés que la vérité est dans l’Antiquité et que toute nouveauté est porteuse d’erreur, l’irruption du mouvement de contestation de l’Église romaine issu de Luther et la formation progressive de nouvelles confessions chrétiennes ne pouvaient que susciter le trouble. Il fallut montrer que ce qu’on appela plus tard le protestantisme [2]   Les partisans de Luther sont considérés comme des... [2] n’avait rien de neuf, que ce n’était qu’un retour à la tradition. Divers moyens ont été employés pour nier la rupture apparue dans le christianisme au XVIe siècle. On a pu ainsi tenter de montrer l’identité entre la doctrine réformée et celle des premiers chrétiens ; on a pu également chercher à prouver, à travers l’histoire, que c’était l’Église romaine qui avait apporté des nouveautés au message originel [3]   Sur ces controverses, cf. Jacques Solé, Le débat entre... [3] . Une autre voie, que nous allons explorer ici, a été de trouver des précurseurs au mouvement réformateur. Cela apparut très tôt, dès la première génération, et s’amplifia considérablement, jusqu’à l’éclipse du XVIIIe siècle [4]   Un aperçu rapide de cette histoire, mais limité au... [4] . Par la suite, la tentation de s’inscrire dans une généalogie réformatrice réapparut, mais beaucoup moins fortement. Le contexte était différent, et la signification de cette quête des ancêtres ne pouvait qu’être très différente. C’est ce que nous allons tenter de montrer dans les pages qui suivent.

LES ORIGINES D’UNE GÉNÉALOGIE IMAGINAIRE

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C’est dès Luther lui-même que l’on peut trouver une tentative de rechercher des précurseurs à la contestation de l’Église romaine. Cela peut sembler paradoxal, car Luther est conscient de l’importance de la rupture, au point de douter de ses propres positions : « Que de fois mon cœur a tremblé et, m’arrêtant, a continué de me proposer leur plus fort, leur seul argument : n’y a-t-il que toi qui sois sage ? Est-ce que tout le monde se trompe, et que tant de générations sont demeurées dans l’ignorance ? » [5]   De abroganda missa privata... Sententia (1521), cité... [5] Mais, il en est persuadé, son enseignement n’est pas novateur, il n’est qu’un retour à l’Écriture, une réforme du christianisme : « Je pense que j’ai fait une réformation (...). J’ai poussé les papistes vers les livres et en particulier vers l’Écriture sainte, et chassé le païen Aristote et les théologiens attachés aux Sommes et aux livres des Sentences, si bien qu’ils ne règnent et n’enseignent plus dans les chaires ni dans les écoles. » [6]   Luthers Werke, édition de Weimar, 26, 530, 5 s. ;... [6] Il est cependant soulagé de voir que d’autres, avant lui, ont fait de même, en particulier Jean Hus, dont Luther publie des extraits.

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Dans une première édition, à Wittemberg en 1536, de quatre lettres de Hus, Luther écrit que la vérité a été exposée au concile de Constance, qu’elle a été attaquée, mais qu’elle triomphe à présent. Il ajoute cependant que les lettres ont été traduites à la demande de l’empereur Charles Quint ; il s’agit donc moins de désigner un prédécesseur à Luther que de montrer les erreurs possibles d’un concile qui veut éteindre un schisme par la force [7]   Ibid., p. 247-249. Il s’agit des Vier Briefe aus dem... [7] . Dans la préface à l’édition des lettres de Jean Hus de 1537, Luther considère le réformateur de la Bohême comme un « vrai chrétien », qui a produit de bons fruits. Son crime a été de déclarer qu’un pape impie n’est pas à la tête de l’Église universelle, qu’il n’est que le chef d’une Église particulière. De semblables événements, ajoute Luther, ont eu lieu quand on a prêché des indulgences. Il reconnaît donc explicitement Hus comme l’un de ses prédécesseurs. Il explique que, étant encore étudiant en théologie à Erfurt, il avait lu des sermons de Jean Hus et qu’il avait trouvé en lui un excellent commentateur des Écritures, mais qu’il n’avait pas osé en parler avec éloge, car le nom de Hus était alors en exécration [8]   Lettres de Jean Hus écrites durant son exil et dans... [8] . Luther publie également, en 1538, le De immensa Dei misericordia erga Germanos : ex collatione Sermonum Husi ad unum sermonem Martini Lutheri (Lipse, 1538). Le lien Luther-Hus est alors fait. Il est renforcé par d’autres éditions d’œuvres de Hus au XVIe siècle : les Historia et Monumenta sont par exemple publiés à Nuremberg en 1558 et 1583. Hus, à vrai dire, avait été publié auparavant, en 1480 à Lübeck, en 1520, sans doute dans le but de s’opposer à la papauté. À présent, cependant, Hus devient un précurseur de la Réforme. Luther s’en démarque néanmoins, affirmant, dès 1521 : « J’ai fait cinq fois plus que Hus. » [9]   Luthers Werke, édition de Weimar, 7, 431, 32 ; cité... [9] Il se soucie peu d’avoir des prédécesseurs, il souligne plutôt les différences pour mieux montrer son originalité : « Nous en sommes venus là sans guide et sans docteur de Bohême. » [10]   Cité dans Kuhn, Vie de Luther, lui-même repris par... [10]

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Hus est pourtant enrôlé dans le mouvement réformateur. C’est surtout dans l’entourage de Luther qu’on lui témoigne un intérêt particulier. Otto Brunfels dédie à Luther l’édition du De Anatomia Antichristi (1524) ; Agricola fait paraître en 1529 un récit sur la mort de Hus, puis d’autres textes en 1536-1537 [11]   Pontien Polman, L’élément historique dans la controverse... [11] . L’iconographie s’empare du thème dans les années 1540, afin de présenter la nouvelle religion comme une Église établie. On peut ainsi voir une représentation de Luther portant un crucifix et la Bible avec, derrière lui, un cygne représentant Hus lisant également la Bible. Une autre image représente « Wycliffe, Hus, Luther, Melanchthon comme réformateurs » tenant chacun une bougie de plus en plus grosse [12]   Robert W. Scribner, For the Sake of the Simple Folk.... [12] . Vers 1550, une gravure de l’École de Cranach montre « Luther et Hus distribuant la communion aux électeurs de Saxe » [13]   Franck Muller, Images eucharistiques dans l’art de... [13] .

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Luther avait cherché à assumer la rupture, affirmant que le meilleur signe que ses positions viennent de Dieu est qu’on le maudit. Mais il cherche aussi, et ses disciples plus encore, à l’atténuer. La discontinuité est en effet d’autant plus apparente que ce qui frappe n’est pas le fait religieux mais, comme le fait remarquer L. Febvre, le fait ecclésiastique de la naissance de nouvelles Églises, fait qui émerge très tôt, dès la dispute de Leipzig, à l’été 1519 [14]   Lucien Febvre, Une question mal posée : les origines... [14] . Ce caractère crucial de la rupture va être nié par l’examen de l’histoire, par la recherche d’une tradition autre, déjà chez Luther, heureux de découvrir que l’opposition à la papauté a existé dans le passé, puis chez Melanchthon ou chez Calvin. Luther est ainsi intéressé par l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée ; il s’était rendu compte que la pratique de la pénitence n’était plus celle de l’Église primitive, que la primauté du pape s’était affirmée dans les quatre derniers siècles, que la doctrine de la transsubstantiation avait été inconnue pendant douze cents ans. Mais il ne s’agit encore que de notations dispersées, davantage systématisées chez Calvin, dès l’Institution de la religion chrétienne de 1545. C’est dans un même mouvement qu’apparaissent des histoires des déformations subies par le christianisme sous la papauté – et d’abord sur des points particuliers : la communion sous les deux espèces, le célibat ecclésiastique, le purgatoire, etc., et les histoires des résistances à ces changements. Peu à peu le tout s’unifie dans des histoires universelles à vocation théologique [15]   L’évolution est bien retracée par Anna Minerbi-Belgrado,... [15] . Mais, avant d’examiner comment ce recours à l’histoire s’accompagnera de l’émergence de généalogies, insistons sur un thème important de la théologie réformée, la perpétuité de la foi.

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Pour Luther, l’indéfectibilité est une marque de la vérité. Il en est de même pour Calvin qui considère que, même aux moments de la plus forte dépravation, il n’y a jamais eu de solution de continuité. Pour Bèze également, l’Église s’est conservée substantiellement intacte au cours des siècles [16]   Pontien Polman, L’élément historique..., op. cit.,... [16] . Cette indéfectibilité se manifeste par une représentation permanente de la vérité. Chez Luther, elle est l’apanage des vrais fidèles, de l’ « Église invisible ». Calvin explique, de même : « Et pourtant combien que la désolation horrible qu’on voit par tout et de tous costez semble monstrer qu’il n’y a rien de résidu de l’Église, sachons que la mort de Christ est fructueuse, et que Dieu garde miraculeusement son Église comme en cachette (...). Il nous faut laisser à Dieu seul ce privilège de cognoistre son Église, de laquelle le fondement est son élection éternelle. » [17]   Calvin, Institution de la religion chrétienne, IV,... [17] Mais on tend progressivement à en rechercher des caractéristiques visibles, dans la mesure où les nouvelles Églises sont visibles. Sans doute, comme le note Minerbi-Belgrado, la Réforme s’approprie-t-elle l’argument classique de la « perpétuité de la foi » en combinant les thèmes de la faiblesse numérique, de la marginalité sociale et des persécutions, par opposition à l’institution ecclésiastique, dans la perspective anti-institutionnelle si forte dans le protestantisme [18]   Anna Minerbi-Belgrado, L’avènement du passé..., op. cit.,... [18] . Cela va l’amener à rechercher des précurseurs dans les mouvements condamnés par la papauté. En effet, la notion d’ « Église invisible », qui était sans doute plutôt spatiale, un rassemblement des cœurs, dans les premiers textes de Luther comme de Calvin, prend peu à peu une connotation temporelle [19]   Guy Bedouelle, Les Albigeois, témoins du véritable... [19] . C’est pourquoi les premiers réformateurs se représentent les précurseurs de la manière la plus simple : ce sont ceux qui se sont opposés à Rome. Ainsi, Luther et Calvin rappellent l’attitude de saint Irénée face au pape Victor, de saint Cyprien face aux papes Corneille et Étienne [20]   Pontien Polman, L’élément historique..., op. cit.,... [20] . Saint Cyprien est également interprété dans un sens calviniste par Simon Goulart, dans sa remarquable édition des œuvres de ce Père de l’Église [21]   D. Caecilii Cypriani (...) opera... ; cf. Pontien... [21] .

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Un tournant se produit à partir de 1556 : Flacius Illyricus publie cette année-là son Catalogus testium veritatis qui ante nostram aetatem Pontifici Romano ejusque erroribus reclamaverunt qui s’attache surtout aux protestations soulevées, dans les cinq derniers siècles, par les différentes Églises nationales contre les prétentions pontificales [22]   Analyse des Centuries dans Pontien Polman, L’élément... [22] . Dans les Centuries de Magdebourg (1559-1574), il montre comment, malgré la décadence croissante de l’Église, la vérité évangélique a pu se maintenir : à chaque siècle une opposition s’est manifestée contre la corruption doctrinale. Avec Flacius, les précurseurs de la Réforme ne sont donc plus seulement des adversaires de la papauté, ce sont aussi des défenseurs de la vérité [23]   Pontien Polman, L’élément historique..., op. cit.,... [23] . L’accusation de nouveauté, portée par les catholiques à l’encontre du protestantisme, tombe donc. Le Catalogus a été publié en France, dans un sens calviniste, par Simon Goulart, en 1597 ; la notion de témoin de la vérité y est modifiée dans le même esprit que dans les Centuries : les témoins ne s’opposent pas seulement au pape, ils gardent intacte la doctrine [24]   Ibid., p. 258-262. [24] . Une synthèse des différents thèmes observés jusqu’ici s’est donc réalisée.

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En France, un catalogue semblable de témoins de la vérité est publié par Jean Crespin (  1572) : c’est le Livre des Martyrs, dont la première édition est de 1554, qui a été édité au moins quatorze fois en français, deux fois en latin, une en hollandais, une en romanche, une en anglais, une en allemand, simplement pour la période 1554-1619 [25]   Jean-François Gilmont, Jean Crespin : un éditeur réformé... [25] . L’édition définitive, due à Simon Goulart, s’intitule : Histoire des Martyrs persecutez et mis a mort pour la verite de l’Évangile [26]   Genève, chez Pierre Aubert, 1619. [26] . Il s’agit en fait d’ « une belle histoire ecclesiastique », comme le dit la préface de 1582. La préface de 1570 a pour but de montrer « une conformité des persecutions, et des martyrs de ces derniers temps à ceux de la premiere Église ». On retrouve donc ce lien entre les témoins persécutés et l’identité de doctrine avec l’Église primitive, lien qui apparaît également dans les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné [27]   Commencé en 1577, mais publié seulement en 1616. Sur... [27] . Il est intéressant de constater qu’au fil des éditions du Livre des Martyrs, et particulièrement dans celles établies par Goulart, les martyrs antérieurs à la Réforme s’accroissent, au point de remplir un livre entier et le début du second dans l’édition de 1619. On trouve ainsi, après les persécutions exercées par les Romains, les Ariens, les Perses et « sous Mahomet », celles qui touchent les hérétiques du Moyen Âge, comme les Vaudois, les Cathares, Wyclif (qui n’a, en fait, jamais été martyr), Jean Hus, Jérôme de Prague et une foule de personnages peu connus du XVe siècle, trouvés principalement en Angleterre et en Europe centrale ; cela permet à l’auteur d’affirmer : « Depuis le commencement de la prédication de l’Évangile, il y a eu un ordre continuel de bons Docteurs et Ministres. » [28]   Livre 2, p. 40 (éd. de 1619). [28] Dans le même esprit, l’Histoire ecclésiastique des Églises réformées de France, en 1580, dresse, au début de chaque livre, une liste de martyrs. Des précurseurs de la Réforme apparaissent également dans les biographies des premiers réformateurs publiées à la même époque par Théodore de Bèze : on y trouve Wyclif, Hus, Jérôme de Prague, Savonarole, Reuchlin et Érasme [29]   [Théodore de Bèze], Les vrais pourtraits des hommes... [29] .

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On se situe là dans une culture du martyre particulièrement florissante : les premiers martyrologes apparaissent avec le Commentarii rerum de John Foxe (1554) et l’Historien der Heyligen ausserwölten Gottes Zeugen, Bekennern und Martyrern so zum theil in angehender ersten Kirchen Altes und Neuwes Testaments gewesen, zum theyl aber zu disen unsern letsten zeytten de Louis Rabus (1554), le De Gheschiedenisse ende den doodt der vromer Martelaren... d’Adrien van Haemstede (1559) et le Het Offer des Heeren (1562) des anabaptistes. Crespin commence ses martyrs aux victimes de l’Inquisition, mais Goulart, on l’a vu, se charge d’aller du Christ à l’époque contemporaine. Rabus commence à Abel, Van Haemstede aux apôtres, puis évoque saint Ignace, saint Polycarpe, Arnold de Brescia, les Vaudois, etc. [30]   Pontien Polman, L’élément historique..., op. cit.,... [30] . Toujours, persécution et maintien de la foi sont liés. Notons cependant que c’est un peu plus tardif en France qu’ailleurs, peut-être parce que la politique longtemps hésitante de la monarchie et l’espoir de voir le royaume tout entier basculer dans la Réforme ont retardé l’identification du pape à l’Antéchrist, ce qui n’est plus le cas après la Saint-Barthélemy et surtout vers la fin du XVIe siècle [31]   Luc Racaut, Religious polemic and Huguenot self-perception... [31] .

UNE HISTOIRE ALTERNATIVE

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Pour répondre à l’accusation catholique de nouveauté, les réformés ont donc mis au jour de nombreux éléments montrant une certaine continuité. Des personnages sont apparus, une chronologie commence à se dégager (pureté de l’Église des premiers siècles, collusion de l’Église et de l’État à partir de Constantin, développement de la papauté sous Grégoire Ier puis dans les quatre derniers siècles, apparition de la doctrine de la transsubstantiation au IXe ou au XIe siècle, etc.). Tout est en place pour l’élaboration d’une véritable histoire alternative, pour un envers réformé de l’histoire. Se développe alors l’idée d’une continuité visible et d’une transmission de la tradition réformée. Elle n’est d’ailleurs pas propre à la France : l’Angleterre aussi se cherche des martyrs médiévaux et une continuité qui se rapproche de la succession apostolique des catholiques ; ainsi, James Ussher, en 1613, peut montrer un lien ininterrompu des apôtres à Luther [32]   James Ussher, De Christianorum Ecclesiarum Successione... [32] .

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Avec Bèze, on est encore en amont de ce courant. Cet auteur formule, sans doute pour la première fois, en 1580, la thèse de l’origine apostolique des Vaudois et de l’identité de leur doctrine avec celle des apôtres, en précisant toutefois qu’elle s’est abâtardie au fil des siècles, sans jamais cependant tomber dans les superstitions ; c’est après s’être entretenus avec les Réformés allemands et suisses qu’ils sont revenus à la pureté de la foi [33]   [Théodore de Bèze], Histoire ecclésiastique des Églises... [33] . Il n’y a donc pas de lien généalogique entre les Vaudois et les protestants. Pour Bèze, la vérité a déjà été manifestée, « apportée et présentée au monde », et a été chassée « par le fer & le feu », sous Wyclif et Jean Hus. Elle est réapparue en Allemagne avec Reuchlin et ses disciples, en France et en Italie avec les humanistes, enfin en Saxe et en Suisse avec Luther et Zwingli. Mais il ne fait pas de lien direct entre les témoins de la vérité aux XIVe-XVe siècles et les suivants [34]   Ibid., p. 1-4. [34] .

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Philippe de Marnix, dès 1599, est lui aussi persuadé que la vérité s’est maintenue dans l’Église. Il brosse pour cela un tableau mondial du christianisme en rupture avec la papauté, en commençant par l’Église grecque, suivie par les Églises d’Arménie, de Russie, de Moscovie, de Ruthénie ; il passe ensuite aux innombrables Églises subsistant en pays musulmans (Chaldéens, Maronites, Jacobites, etc.), à celles qu’on trouve dans les Indes Orientales, avant d’en venir aux témoins de la vérité ayant vécu en Occident : il peut ainsi énumérer Jean Scot, Bertramne, l’évêque d’Augsbourg Ulrich, Bérenger, Pierre Valdo dont il fait le fondateur des Vaudois. Ceux-ci se seraient répandus dans toute la chrétienté, notamment en Picardie, puis en Allemagne, en Autriche et en Bohême, donnant naissance aux hussites, qui se sont maintenus jusqu’à Luther, « lors que les 42 mois, ou les 1 260 jours de leur tesmoignage ont esté accomplis ». À la même époque sont apparus les disciples d’Arnould, répandus ensuite près d’Albi et nommés de ce fait Albigeois. Avec les Vaudois, ils forment « les deux olives ou les deux lampes, desquelles parle saint Jean ». Suivent ensuite Pierre et Henri de Bruys. Ils ont été persécutés, comme le prédit l’Apocalypse, pendant un temps, trois jours et demi, ou quarante-deux mois, c’est-à-dire 350 ans, jusqu’en 1517. Là, leur doctrine est réapparue. Le lien entre tous ces réformateurs est, chez Marnix, à la fois mystique (le témoignage de l’Apocalypse) et charnel (de Valdo à Luther, il y a une véritable continuité).

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De telles histoires se développent nombreuses au XVIIe siècle. Dès 1601, Nicolas Vignier propose un Recueil de l’Histoire de l’Église [35]   À Leyden, aux despends de Christoffle de Raphelengien,... [35] . Il note à plusieurs reprises l’existence d’une continuité dans la résistance à la papauté : « Ainsi se peut tirer en observation, que depuis le Pape Hildebrand, qui dressa le chemin aux Papes de parvenir au degré de puissance ou ils sont encore, qu’il y a touiours eu gens qui se sont elevez contre eux, ne les voulans reconnoistre pour chefs de l’Église de Christ » [36]   P. 342 (à propos de Teuchelin, en 1121). [36]  ; « C’est une chose admirable & digne de perpetuelle memoire, qu’à mesure que les tenebres & la Tyrannie s’augmentoit sur l’Église de Dieu, Dieu suscitoit des saincts personnages les uns sur les autres, desquels il se servoit tant pour r’assembler la semence qu’il s’estoit reservee, que pour la confirmer et asseurer contre les assauts & tentations de ce monde par la restauration de sa doctrine. » [37]   P. 374 (à propos de Valdo). [37] Les Vaudois, persécutés, se sont répandus, d’après Vignier, en Provence, en Piémont, en Lombardie, puis en Pouille et Calabre, d’autres en Bohême, Pologne, Livonie, Sarmatie ; « Et ne la persecution ne les tourmens & supplices ne les peurent onques depuis empescher, ne faire qu’ils n’ayent tousjours retenu entre eux la doctrine qu’ils avoient apprise de leur maistre, la baillant de main à main à leurs successeurs jusques à nostre temps. » On les a aussi appelés Lollards, Turlupins, Chiennars, Dulcins, Insabathaires, Albigeois, Pauvres de Lyon, etc. [38]   Nicolas Vignier, Bibliothèque historiale, t. 3, Paris,... [38]  ; il y a donc une identité entre tous les mouvements contestataires du Moyen Âge, d’autant que les Vaudois ont repris la doctrine eucharistique de Béranger, elle-même reprise de Ratramne et Raban Maur, ce qui s’explique par des liens entre ces groupes. Rien d’étonnant, alors, à ce que Wyclif et ses disciples soient condamnés, « pour ce qu’ils renversoient comme les Waudois toutes les traditions & constitutions de l’Église Romaine ». Certains d’entre eux sont allés en Bohême, ce qui a incité Jean Hus à prêcher la même doctrine. Ce lien charnel entre tous les groupes se double, comme chez Marnix, d’un lien mystique, car Jean Hus, rapporte-t-il, « dist aux Évesques qui l’avoient condamné, Que cent ans revolus apres sa mort respondroient à Dieu & à luy : Declarant par esprit prophetique (comme disent ses disciples) ce qui debvoit aduenir par Martin Luther quand il commença de disputer contre les indulgences. Combien que d’autres l’ont voulu attribuer à Hierosme de Prague » [39]   Recueil de l’histoire de l’Église, p. 563 et 577 (pour... [39] . Vignier revient sur la mort de Jean Hus dans son Théâtre de l’Antéchrist [40]   Nicolas Vignier, Théâtre de l’Antéchrist, auquel est... [40] en indiquant, toujours comme Marnix (mais il s’appuie sur Bibliander et Foxe), que les deux témoins de l’Apocalypse (chap. 11) sont Jean Hus et Jérôme de Prague, ce qui rend plus fort le lien avec Luther. La Réforme n’est donc pas une doctrine nouvelle, elle ne fait que répéter ce qui a été dit depuis plus de cinq cents ans : « Ceux qui se sont separez de l’Église Romaine depuis quatre ou cinq cents ans, comme les Albigeois, les Povres de Lion ceux de Boëme, & autres ont mis en avant cette cause commune avec nous de leur secession : Assavoir, qu’ils ne vouloient avoir communié avec l’Antechrist, qui s’estoit fourré en icelle, ni avec la doctrine d’icelui. » [41]   Ibid., préface. [41]

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Du Plessis-Mornay se propose, dans son Mystère d’iniquité (1611), de suivre la piste de la vérité tout au long du Moyen Âge en donnant la liste des oppositions historiques à la papauté et il suit ainsi les communautés de Bohême, de Moravie, de Silésie. Il y a, pour lui, deux types de précurseurs de la Réforme : ceux qui ont été l’objet de persécutions romaines, et ceux qui se sont opposés à la doctrine pontificale, l’accent étant nettement mis sur le second groupe. Contrairement à Vignier qui se fonde avant tout sur la Bible et n’utilise l’histoire que comme une illustration, cet auteur élabore une véritable construction historique, avec une argumentation détachée de la Bible, ce qui lui permet de dégager une évolution de la papauté vers l’iniquité ; Luther et Calvin lui apparaissent bien dans la filiation de ceux qui ont voulu mettre l’Évangile au premier plan [42]   [Le] Mystère d’iniquité, c’est-à-dire l’histoire de... [42] . Peu après, Charles Dumoulin trouve une aïeule du protestantisme dans l’Église d’Éthiopie [43]   Alfred Rébelliau, Bossuet..., op. cit., p. 349. [43] .

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Cette enquête généalogique s’effectue ardemment au milieu du siècle. On enrôle principalement les Albigeois, les Vaudois, les wicléfites, les Lollards, les hussites, Jérôme de Prague. On pense qu’ils ont la même doctrine que les réformés, et qu’ils forment de véritables communautés constituées au grand jour : on ne veut pas d’aventuriers comme ancêtres. Comme le disait déjà Vignier, des peuples entiers ont suivi la doctrine de Hus, comme les Frères de Bohême et les Taborites. Wyclif aussi a eu de nombreux disciples [44]   Nicolas Vignier, Bibliothèque historiale, t. 3, Paris,... [44] . Ces idées se retrouvent, de manière plus ou moins détaillée, chez tous les grands théologiens réformés de l’époque : Aubertin, Daillé, Drelincourt, Eustache, Languet Du Fresnoy, Jurieu, Claude [45]   Alfred Rébelliau, Bossuet..., op. cit., p. 350-35... [45] . Prenons l’exemple de Claude Drelincourt. Pour lui, l’Église réformée a été enseignée par Jésus-Christ il y a mille six cents ans et a, depuis, rejeté toutes les nouveautés [46]   Charles Drelincourt, Dialogues familiers sur les principales... [46] . Zwingli et Œcolampade n’ont prêché que la doctrine de Jésus-Christ. Avec Luther, ils n’ont fait que prendre la suite de grands personnages qui ont prêché contre les erreurs et les abus de l’Église romaine : Thomas Wittembach à Bâle et à Tübingen en 1505, Jean de Vesalia, de Worms, en 1479, Jean Hus en 1415, Jérôme de Prague, John Wyclif, Pierre Valdo de Lyon, Arnold de Bresse, Pierre de Bruis et Henri de Toulouse son disciple, Bérenger ; même des personnes restées dans l’Église romaine ont protesté contre la tyrannie de Rome et les erreurs : Pierre de Blois, archevêque de Rouen au XIIe siècle ; Guillaume, évêque de Paris au XIIIe ; Nicolas de Clamanges, au XVe ; Jean Weselus ou Basile de Groningue (1400-1490 ?) [47]   Ibid., p. 74-89. [47] . On devine, en lisant ces textes, l’importance de la controverse anticatholique dans l’argumentation. Face à des adversaires qui les somment de dire où était l’Église du Christ avant Luther, les Réformés se voient obligés non seulement de montrer que leur doctrine n’est pas nouvelle, mais aussi qu’ils se rattachent très matériellement à l’Église ancienne. Ce sont ainsi deux Églises qui se dressent l’une face à l’autre ; le mouvement de Réforme tend de cette manière à s’institutionnaliser, à se transformer en protestantisme. Ce faisant, il se donne des ancêtres, une généalogie.

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Celle-ci n’est d’ailleurs pas réellement contestée par les catholiques, qui y voient une arme dans leur lutte contre l’hérésie. Florimond de Raemond, dans son Histoire de la naissance, progrès et décadence de l’hérésie de ce siècle (1605), montre tout ce qui rattache Luther aux hérésies anciennes. Jacques Gaultier établit en 1609 le rapport entre le protestantisme et toutes les opinions condamnées par l’Église dans sa Table chronographique de l’état du christianisme (...) Ensemble le rapport des vieilles hérésies aux modernes de la prétendue réformation. À la suite de ces auteurs, les controversistes catholiques s’intéressent aux « précurseurs » de la Réforme, mais pour les noircir et faire paraître la continuité comme une continuité d’erreurs [48]   Bernard Dompnier, Le venin de l’hérésie. Image du... [48] .

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Un aspect bien particulier de la recherche protestante de ses ancêtres est son caractère national. Au XVIIe siècle, les huguenots français sont bien calvinistes et ils revendiquent leur autonomie face à Luther et aux luthériens ; c’est alors Zwingli qui est privilégié, par Basnage comme par Jurieu [49]   Histoire du calvinisme et du papisme en parallèle,... [49] . Tous les ancêtres, cependant, ne se valent pas. L’inconvénient majeur de la généalogie de la Réforme, telle que nous l’avons décrite jusque-là, est qu’elle est bien peu française. Or les huguenots, même s’ils ont répudié les doctrines monarchomaques et adopté un absolutisme de droit divin rigoureux [50]   Élisabeth Labrousse, La doctrine politique des huguenots,... [50] , peuvent apparaître comme de mauvais Français, dans la mesure où ils ne communient pas à une monarchie de plus en plus mariale, où ils ne peuvent adhérer à un sentiment national qui se fonderait sur le culte à Marie, où ils refusent le légendaire miraculeux de la royauté et où ils ne croient pas aux pouvoirs thaumaturgiques du roi : ils semblent ainsi « hors d’une communauté nationale définie comme ceux qui bénéficient des miracles des rois de France » [51]   Bruno Maes, Le Roi, la Vierge et la Nation, Paris,... [51] . Les huguenots vont donc s’intéresser de près à des mouvements davantage nationaux, les Cathares et les Vaudois [52]   Sur les Cathares, la plupart des renseignements qui... [52] .

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Les premiers étaient inconnus des premières grandes histoires protestantes françaises. Un des premiers à en parler est Jean de Hainaut, qui en donne d’abord une image négative : « Les Albigeois condamnoyent les nopces et de manger la chair et s’adonoyent à la volupté vilaine et masculine. Le pape fit crier la croisade contre eux... » [53]   [Jean de Hainaut], L’Estat de l’Esglise avec le discours... [53] Mais l’édition de 1582 du même ouvrage donne une appréciation très différente : « Les Albigeois ou Albiois, peuple qui avoit receu commencement de la lumiere de verité s’opposa à l’idolatrie de la transsubstantiation : laquelle leur donna premiere occasion de se retirer de l’eglise Romaine. Ils habiterent le pays à l’environ de Thoulouse & d’Albi. Sainct Dominique, autheur de cette secte nouvelle de ceux qui se nomment Prescheurs, vint d’Espagne, & les persecuta grandement & de faict & de parole. Le Pape envoya aussi vers eux son legat Nicolas evesque Tosculan, lequel y estant allé avec quatre chevaux & deux mulets, retourna en peu de temps avec cinquante, & avec grand pillage qu’il rapporta, ayant exercé cruelle tyrannie contre ces pouvres gens, lesquels on chargeoit de crimes enormes pour les rendre odieux à tout le monde. » [54]   Ibid., éd. chez Jean Bavent, 1582, p. 317. [54]

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C’est qu’entre ces deux éditions s’est passé un événement important. Le 8e synode national, tenu à Nîmes en mai 1572, envisage que les Cathares ont pu être les ancêtres des Réformés. Il est en effet demandé aux pasteurs de Montauban de retirer une Histoire des Albigeois écrite en languedocien pour la faire traduire en français ; on ne sait si ce travail a été réalisé. Dans le même temps, on s’interroge sur l’origine des Vaudois. La Popelinière, dans son Histoire de France parue en 1571, considère que les Vaudois, dont les Albigeois sont les successeurs (ce qu’affirmait déjà Flacius Illyricus), ont la même foi que les Réformés. Nicolas Vignier fait d’eux les descendants de Pierre de Bruys et du bénédictin Henri qui prêche en Languedoc et en Provence [55]   Bibliothèque historiale, 1588. [55] . Jean Chassanion, en 1595, fait des Vaudois et des Albigeois les restes de la primitive Église [56]   Histoire des Albigeois touchant leur doctrine et leur... [56] . Les Albigeois sont alors très mal connus, la plupart des sources aujourd’hui classiques sur le sujet étant alors ignorées. Ce n’est que dans le contexte des guerres de Religion en Languedoc que des controversistes catholiques publient des extraits de l’Historia Albigensis de Pierre des Vaux de Cernay, la traduction de l’intégralité de cette source fondamentale est publiée par Arnauld Sorbin en 1569 à Toulouse [57]   Marie-Humbert Vicaire, Les Albigeois ancêtres des... [57] . Le changement d’attitude des Réformés français, et particulièrement languedociens, à l’égard des Albigeois s’explique peut-être par cette redécouverte de l’histoire albigeoise.

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Jusque-là, en effet, les Albigeois avaient surtout été évoqués par des catholiques comme Jehan Gay, Jean Fornier ou Guillaume Pellicier dans un but polémique ; entre 1561 et 1590, près d’une douzaine d’histoires de la croisade contre les Albigeois sont ainsi publiées [58]   Luc Racaut, The polemical use of the Albigensian Crusade... [58] . On pouvait aussi les trouver dans des histoires protestantes, mais en Angleterre, par John Bale ou John Foxe, pour qui ils apparaissent comme des ennemis de la papauté et donc, d’une certaine manière, comme des précurseurs de la Réforme anglicane [59]   Luc Racaut, Religious polemic..., art. cité, p. 3... [59] . La récupération des Albigeois par les huguenots s’explique sans doute, comme le pense Luc Racaut, par le fait que la papauté est à présent vue comme l’adversaire principal, ce qui rapproche les réformés français des autres traditions protestantes [60]   Ibid., p. 38 et 41. [60]  ; mais il nous semble que l’élément essentiel est cette nationalisation de la Réforme française, l’approfondissement de sa particularité et donc de ses différences par rapport aux autres protestantismes.

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En juin 1602, le synode du Dauphiné demande de rassembler des documents sur les Albigeois et les Vaudois. Le 18e synode national de La Rochelle, en 1607, nous apprend que le pasteur de Nyons, Jean-Paul Perrin, a entrepris une histoire des Albigeois et des Vaudois. Il en avait reçu mandat du synode du Dauphiné de mars 1605. D’autres pasteurs avaient été pressentis pour ce travail de commande, mais avaient refusé. Pour aider l’auteur, le synode national de Saint-Maixent (1609) nomme une commission chargée de réunir la documentation. L’ouvrage est terminé en 1612 : une commission nommée par le synode national de Privas est chargée de l’examiner, et Perrin touche 300 livres pour son travail. Le livre est édité en 1618 à Genève. Il est très important, dans la mesure où il va fixer la vulgate en ce domaine. L’identification est totale entre Albigeois et Vaudois, dont les origines sont très anciennes : elles remontent au temps de Constantin, quand un certain Léon de Constantinople a protesté contre l’enrichissement de l’Église. Leur doctrine est pure de tout manichéisme et est un retour à la pureté de l’Église primitive, avec le rejet de la messe, du purgatoire, du crucifix, des prières pour les morts, de l’invocation des saints et de la transsubstantiation [61]   Histoire des Vaudois et Albigeois, Genève, chez Matthieu... [61] . Cette histoire a été reprise par Agrippa d’Aubigné, dans la deuxième édition de son Histoire universelle, ainsi que par Simon Goulart, dans l’édition de 1619 de l’Histoire des Martyrs. Elle a aussi été éditée en anglais à Londres en 1711. L’idée d’une continuité entre Vaudois, Albigeois et Réformés s’impose donc. L’orthodoxie des Albigeois est encore défendue par Cottière au synode national d’Alès de 1620 [62]   Jacques Solé, Le débat..., op. cit., p. 578. [62] , et celui de Charenton, en 1623, demande au sieur du Tilloit, pasteur de Sedan, de composer une nouvelle histoire des Albigeois.

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Drelincourt reprend ce mythe dans un livre de controverse destiné à un large public. Il explique que les Vaudois et les Albigeois se sont séparés de Rome il y a cinq cents ans ; et, de temps immémorial, il y a eu des fidèles dans les vallées du Piémont qui n’ont jamais reçu les traditions de Rome [63]   Charles Drelincourt, Dialogues familiers sur les principales... [63] . Or tous ces gens étaient de la religion réformée, ils avaient la même croyance [64]   Ibid., p. 96-98. [64] . Ils n’ont pas été totalement exterminés, malgré les persécutions. Des peuples entiers ont pu se maintenir jusqu’à la Réformation, comme en Provence les villes de Cabrières et de Mérindol, comme dans les vallées de Provence et de Piémont. Les Vaudois et les Albigeois se sont dispersés : ils sont allés en Provence, en Piémont, en Lombardie, en Calabre, en Sicile, en Picardie, d’où ils ont gagné l’Allemagne, la Bulgarie, la Bohême, l’Angleterre, où ils ont fait connaître la vérité à Wyclif [65]   Ibid., p. 100-102. [65] .

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Cette généalogie est reprise par de nombreux historiens des Vaudois du Piémont, dont aucun ne doute du lien avec la Réforme protestante, au point que l’un d’eux, Pierre Gilles, donne à son ouvrage le titre d’Histoire ecclésiastique des églises réformées recueillies en quelques vallées du Piémont et circonvoisines, autrefois appelées églises vaudoises [66]   À Lyon, chez J. de Tournes, 1648. [66] . Jean Léger préfère parler, en 1669, de l’Histoire générale des églises évangéliques de Piémont ou vaudoises [67]   À Leyde, chez Jean Le Carpentier, 1669. [67] , mais le sens est le même. En 1691, dans un petit livre destiné à attirer l’attention du roi d’Angleterre sur les Vaudois, le pasteur Pierre Boyer défend lui aussi la thèse de la très grande ancienneté des Vaudois. Il remonte jusqu’à saint Paul, qui a eu des disciples à Rome ; de là l’Évangile s’est propagé en Italie et en Piémont, où l’apôtre est peut-être lui-même passé en se rendant en Espagne. La pure doctrine chrétienne s’est maintenue dans ces vallées. Les Vaudois remontent donc directement aux apôtres et leur religion est semblable à celle des Réformés [68]   Pierre Boyer, Abrégé de l’Histoire des Vaudois...,... [68] . La généalogie de la Réforme est donc particulièrement simple et débute aux temps apostoliques.

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Cette histoire est encore précisée en 1796 : le pasteur Jacques Brez continue à affirmer que les Vaudois ont gardé la doctrine chrétienne sans altération depuis les origines du christianisme. Il pense que Calvin était d’origine vaudoise, qu’Olivetan était un barbe vaudois. L’Évangile aurait été apporté dans les vallées du Piémont soit par saint Paul lui-même, soit par des chrétiens fuyant la persécution de Néron. Il s’est maintenu depuis, comme le prouve, entre autres, la prédication de Claude de Turin. C’est la doctrine des Vaudois qu’ont proclamée Bérenger, Pierre et Henri de Bruys, Arnaud de Bresse, Pierre Valdo [69]   [Jacques Brez], Histoire des Vaudois..., à Paris,... [69] . On est ici à l’aboutissement d’une histoire vaudoise militante qui établit une généalogie fort simple, tous les mouvements réformateurs, dont les Albigeois puis les Réformés, remontant aux premiers chrétiens du Piémont.

DÉCONSTRUCTION ET RÉSURGENCES

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L’ouvrage de Brez est cependant parfaitement anachronique. En effet, cette reconstruction de l’histoire, cette généalogie imaginaire de la Réforme protestante subit de rudes assauts dès la fin du XVIIe siècle. Certains viennent des protestants eux-mêmes. En 1692, le pasteur hollandais Philippe Van Limborch publie une importante Histoire de l’Inquisition [70]   Historia Inquisitionis cui subjungitur Liber Sententiarum... [70] . La seconde partie de ce livre contient toutes les sentences rendues par l’inquisiteur Bernard Gui, ainsi que des sentences rendues par d’autres personnages. Au-delà du grand intérêt documentaire de cette publication, il s’agit de répondre à une question précise : « Si les Vaudois furent les mêmes que les Albigeois, comme c’est l’opinion commune des Protestants. » [71]   Historia Inquisitionis..., 2e partie, p. 30, cité... [71] Il démontre que ce n’est pas le cas : si leurs doctrines sont proches, on peut cependant facilement les distinguer. Bayle, qui avait vu le même manuscrit, est du même avis [72]   Pierre Bayle, Lettres choisies, t. 1, Rotterdam, 1714,... [72] . Van Limborch peut conclure : « Les Vaudois semblent avoir été des gens de vie et de jugement simples, rudes et non instruits. Si l’on examine bien leurs dogmes et leurs institutions, et sans idée préconçue, il semble que l’on doive dire que parmi toutes les sectes chrétiennes d’aujourd’hui aucune n’a plus d’affinité avec eux que celle des Mennonites. » [73]   Historia Inquisitionis..., 2e partie, p. 37, cité... [73] Or les Mennonites sont proches des remonstrants, dont fait partie Van Limborch [74]   Christiane Berkvens-Stevelinck, « Philippus van Limborch... [74] . Il répond donc à une quête d’identité, mais qui aboutit à une distinction entre Cathares et Vaudois, d’une part, à une ressemblance et non à une filiation entre Vaudois et Mennonites, d’autre part.

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Mais, avant Van Limborch, des catholiques ont mis en doute l’identification entre Vaudois et Albigeois. C’est d’abord le cas de Bossuet, dans ses Variations des Églises protestantes (1688). Puis vient l’Histoire des Révolutions arrivées en Europe en matière de religion, de Varillas [75]   Parue de 1686 à 1690, en six volumes. [75] . On sait que le livre de Bossuet a provoqué de nombreuses controverses, avec Jurieu, Basnage, Allix, Aymon, Renoult, etc., ce qui a amené l’évêque de Meaux à publier en 1691 une Défense de l’Histoire des Variations [76]   Toute cette controverse est étudiée par Alfred Rébelliau,... [76] . En insistant sur la diversité des doctrines, contrairement aux controversistes précédents qui amalgamaient pour mieux condamner, Bossuet rend impossible l’enracinement de la Réforme dans un temps long et fait mieux apparaître sa nouveauté, qui n’est cependant qu’un ultime avatar de l’hérésie éternelle. Il s’inscrit dans un courant plus vaste visant à nier l’existence d’une Église parallèle et illustré notamment par Nicole, dans ses Préjugés légitimes contre les calvinistes (1671) : « Je ne m’arrête pas à remarquer en détail toutes les fautes historiques que les ministres commettent sur le sujet des Vaudois et des Albigeois, de Wiclef et de Jean Hus, ni la témérité avec laquelle, pour trouver des calvinistes en leurs personnes, ils les justifient de quantité d’erreurs qu’ils tenaient effectivement et que les calvinistes ne tiennent point, et les chargent de quantité d’opinions auxquelles Wiclef et Jean Hus n’ont jamais songé. » [77]   Cité par Bernard Dompnier, Le venin de l’hérésie...,... [77] Cette analyse est évidemment irrecevable pour les Réformés, mais il est difficile de négliger totalement les arguments de Bossuet. Aussi la plupart des auteurs protestants sont-ils plus prudents quand ils parlent des Albigeois et des Vaudois. Pierre Allix prend leur défense en 1690 et en 1692, mais n’identifie plus leur cause avec celle de la Réforme, admettant même le manichéisme éventuel des Albigeois ; ce ne sont que des ennemis persécutés de l’Église romaine [78]   Alfred Rébelliau, Bossuet..., op. cit., p. 531. [78] . Lenfant va jusqu’à imputer à Bossuet l’idée que les Vaudois seraient les aïeuls des Réformés [79]   Préservatif contre la réunion avec le Siège de Rome,... [79]  ; pour lui, la Réforme n’a pas besoin de se chercher des origines, elle a ses archives dans l’Évangile. C’est pourquoi il n’a pas de difficulté à accepter que les Vaudois tirent leur origine de Pierre Valdo et qu’ils sont, d’une certaine manière, les ancêtres des hussites [80]   Jacques Lenfant, Histoire de la Guerre des Hussites... [80] . Lenfant détruit un autre mythe réformé, en réfutant l’idée que Jean Hus, à sa mort, aurait prédit la Réforme de Luther [81]   Jacques Lenfant, Histoire du Concile de Constance,... [81] . Il n’y a plus, pour lui, de véritable filiation entre les groupes contestataires du Moyen Âge et les Réformés, en dehors d’une solidarité dans les attaques contre la papauté et dans la persécution. Lenfant peut ainsi conclure, à propos de Hus : « De sorte que si les Protestans n’ont pas été en droit de le regarder comme un Martyr des mêmes Vérités qu’ils font profession de croire, ils ont pu au moins le regarder comme un excellent Précurseur de la Réformation. » Cette opinion va s’imposer dans le monde savant. On la retrouve, par exemple, dans le Nouveau Dictionnaire historique et critique de Chauffepié (1750-1756) [82]   Art. « Hus ». [82] . Pour Isaac de Beausobre, l’ami de Lenfant, il n’y a eu avant la Réforme que des essais de réformation : « Je ne cherchais point des ancêtres aux Réformés : les Albigeois ne sauraient l’être. » [83]   Bibliothèque germanique, 1737, p. 37 ; cité par Alfred... [83] Il a cependant envisagé d’écrire un ouvrage sur les « préliminaires de la Réformation », parmi lesquels se seraient trouvés les Frères Unis de Bohême [84]   « Dissertation de M. de Beausobre sur les Adamites »,... [84] . Il aurait également écrit une histoire des Vaudois et une autre des Albigeois, restées manuscrites [85]   Jean Carbonnier, De l’idée que le protestantisme...,... [85] .

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L’Histoire de Varillas provoque les mêmes déplacements. En 1687, Matthieu de Larroque publie ses Nouvelles accusations contre M. Varillas, ou Critique du premier livre de son Histoire des Hérésies [86]   À Amsterdam, chez Pierre Savouret, et à Rotterdam,... [86] . Il y affirme que Hus est un martyr de la vérité, quoique mort dans les erreurs de la religion catholique, comme on le voit dans ses écrits.

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On en revient ainsi à la situation des débuts de la Réforme, où l’on peut trouver des similitudes dans les attaques contre la papauté, une solidarité dans la persécution, mais où les liens ne sont plus aussi forts. Cela avait, en réalité, commencé avant les remises en cause que nous venons d’indiquer. Les attaques des catholiques contre les doctrines des Albigeois en avaient fait d’encombrants ancêtres, et certains voulaient s’en débarrasser. Jean Claude, par exemple, ne se soucie pas de trouver des prédécesseurs à l’Église réformée : « Il n’est plus question de savoir où elle estoit, ni quelle elle estoit, car la promesse de Jesus Christ nous assure qu’il y en avoit une, son Écriture, la raison, les Peres nous déclarent qu’elle consistoit uniquement dans les vrays fidèles. » [87]   [Jean Claude], La Défense de la Reformation contre... [87] La doctrine de l’Église invisible, celle des élus, dispense ainsi Claude de trouver des communautés constituées à l’origine de la Réforme. Pierre Jurieu, pour sa part, semble ne pas soutenir l’idée de continuité visible de l’Église. Pour lui, l’Église romaine était déjà aussi corrompue du temps de Bérenger qu’à son époque et, s’il y avait encore des membres de la vraie Église, ils ne formaient plus une Église visible [88]   Pierre Jurieu, Traité de la Puissance de l’Église,... [88] .

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Certains résistent cependant. À un niveau plutôt populaire, on peut signaler un manifeste camisard de 1703, « Les Raisons véritables des Habitans des Sévennes sur leur prise d’arme », qui explique que le pays a été autrefois rempli de Vaudois et d’Albigeois ayant la même religion que les Réformés d’aujourd’hui, qu’ils ont été persécutés mais sont restés fermes dans leur foi ; les camisards ne veulent donc pas introduire une nouvelle religion, ils désirent simplement maintenir l’ancienne, qu’ils ont depuis longtemps en leur possession. Notons au passage, dans cette argumentation, la présence d’un élément « régionaliste », que nous retrouverons par la suite.

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À un niveau bien plus savant, la défense de la généalogie imaginaire de la Réforme est assurée par le pasteur Basnage, qui fournit le tableau le plus accompli de cette reconstruction historique. Pour cet auteur, la vérité s’est maintenue jusqu’au XIe siècle. Ensuite, « nous allons trouver de nouvelles Societez, qui l’on fait passer jusqu’à nous sans interruption. Claude de Turin, qu’on appelle le premier ministre des Reformez, avoit commencé de se separer dès le neuvième siecle, en purifiant son culte (...) Les Albigeois parurent en divers lieux & sous divers noms dans l’onzième siecle, & c’est leur Histoire que nous allons commencer. Nous passerons ensuite aux Reformateurs, qui sortant de la communion de Rome ont retablie la verité oprimée, ou qui n’étoit plus conuë que dans l’enceinte de quelques montagnes » [89]   Jacques Basnage, Histoire de l’Église. Depuis Jésus-Christ... [89] . Claude, évêque de Turin, est loué pour sa doctrine, et considéré comme formant « une des branches de succession pour l’Église Reformée » [90]   Ibid., p. 1306. [90] . Basnage envisage ensuite l’archevêque de Sens du début du XIe siècle, Leutheric, et la société des chanoines d’Orléans, ainsi que des hérétiques condamnés à Arras et qui auraient pu tenir leur doctrine des disciples de Claude [91]   Ibid., p. 1387-1390. [91] . Avec beaucoup de prudence, car, reconnaît-il lui-même, il ne peut émettre que des conjectures, Basnage suppose la possibilité d’une filiation entre ces divers courants. Un long chapitre est évidemment consacré à Bérenger, dont la doctrine eucharistique s’inspirerait des écrits du IXe siècle et se serait répandue en Italie, en Allemagne et en France [92]   Ibid., p. 1391-1399. [92] . De là, elle aurait gagné la Flandre et les provinces voisines. Les disciples de Bérenger seraient donc peut-être les ancêtres des Albigeois ; là encore, Basnage reste prudent, mais peut affirmer qu’une des nombreuses sociétés qui se sont séparées de l’Église romaine au XIe siècle l’est sûrement. Pour lui, en effet (il suit là l’opinion de Dom Luc Dachery), les Albigeois ne sont devenus manichéens qu’au XIIIe siècle ; or des Albigeois sont condamnés à Toulouse dès 1110. Leurs chefs sont Pierre et Henri de Brueys, qui propagent leur doctrine dans les diocèses d’Arles, de Lyon, du Mans et en Gascogne [93]   Ibid., p. 1400-1402. [93] .

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Cela amène Basnage à contester l’opinion de Van Limborch, selon qui les Albigeois, qui sont manichéens, se distinguent des Vaudois ; pour lui, au contraire, tous les Albigeois ne sont pas manichéens et seule la pauvreté peut éventuellement différencier les deux sectes [94]   Ibid., p. 1411-1412. [94] . Cela est essentiel pour lui, car cela lui permet d’assurer la continuité généalogique des précurseurs de la Réforme. Contre Bossuet également, il assure que Vaudois et Albigeois ne forment qu’une même société, une même religion, que les Vaudois existaient bien avant Valdo de Lyon, leur nom viendrait des vallées alpines où se seraient réfugiés des disciples de Claude de Turin, ou d’un certain Valdo ami de Bérenger [95]   Ibid., p. 1421 et 1434. [95] . Un examen attentif de la doctrine des Vaudois amène Basnage à montrer qu’elle est identique à celle des Réformés [96]   Ibid., p. 1433-1448. [96] .

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Une autre source de la vérité est fournie par Wyclif. Elle n’est peut-être pas sans lien avec la précédente : « Les Albigeois & les Vaudois avoient penetré jusqu’en Angleterre, puis que le Roi Jean en fit brûler un grand nombre, & que le Concile d’Oxford en condamna d’autres qui perirent par le froid & par la faim. Je ne sai s’ils y avoient laissé quelque étincelle qui alluma ce grand feu sous Wiclef, ou s’il decouvrit lui-même les erreurs de l’Église Romaine. » [97]   Ibid., p. 1449. [97] Basnage ne tranche pas, mais on sent qu’il tient à compléter sa généalogie.

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L’origine des Frères de Bohême est plus complexe et permet de rattacher, à présent sans contestation possible, Wyclif aux ancêtres du protestantisme. En effet, Basnage part des Vaudois réfugiés en Allemagne, en Autriche, en Moravie et en Bohême. Ce sont eux qui ont accueilli favorablement la doctrine de Wyclif, quand elle a pénétré dans le pays. Jean Hus est donc le fils à la fois des Vaudois et de Wyclif [98]   Ibid., p. 1457-1459. [98] . Basnage peut ainsi conclure sur l’Antiquité des Églises de Bohême, qui ont la même religion que les Réformateurs. La succession est parfaitement établie.

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Sur ce plan, Basnage est cependant un esprit attardé. Alors que, au début du XVIIe siècle, « les auteurs réformés s’intéressent moins à l’histoire de la Réforme elle-même qu’à celle des précurseurs de la Réforme » [99]   Bernard Dompnier, in Philippe Joutard, Historiographie... [99] , cette question est presque totalement délaissée au siècle suivant, sans doute parce qu’elle est devenue trop complexe et qu’affirmer un lien entre les mouvements médiévaux et la Réforme ne peut plus être accepté dans le monde savant. Il reste néanmoins, en 1785, un baron de Seckendorf pour noter une nouvelle fois la continuité entre les contestataires du IXe siècle, les Albigeois et les Réformés [100]   Baron de Seckendorf, Histoire de la Réformation, t. V,... [100] .

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Cela est cependant exceptionnel. Pour donner un exemple, Antoine Court de Gébelin, en 1763, n’insiste plus sur la filiation entre les Albigeois, qu’il confond avec les Vaudois bien qu’il cite Van Limborch, et les Réformés. L’essentiel, pour lui, est que tous deux ont été persécutés par le « fanatisme de Toulouse ». Il note cependant que, malgré les efforts de l’Inquisition, « l’an 1494 la France étoit encore remplie de gens qui pensoient comme les Albigeois : qu’il y en avoit multitude dans le Vivarais, en Auvergne, dans le Forest, le Beaujolois, la Bourgogne, à Lion même où s’assembloient leurs ministres, dans tout le Dauphiné & dans la Provence, sans parler de l’Italie (...). C’étoit 24 ans avant Luther : nous voici donc, aux tems de la Réformation » [101]   [Antoine Court de Gébelin], Les Toulousaines, Édimbourg,... [101] . Sans insister, Court de Gébelin suggère ainsi une continuité entre Albigeois et Réforme protestante, « cette nouvelle hérésie, qui s’élevoit sur les débris des Albigeois » [102]   Ibid., p. 91. [102] . Il n’a donc pas entièrement renoncé au mythe généalogique, mais celui-ci a clairement bien moins d’importance que la solidarité dans la persécution, dans une histoire régionale où l’essentiel est d’émouvoir le lecteur plus que de le convaincre de la justesse théologique de la cause.

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Autre continuité encore affirmée, la contestation de la corruption de l’Église. Le pasteur huguenot Étienne Gibert, fortement marqué par le piétisme et réfugié en Angleterre, commentant l’Apocalypse, identifie six des sept tonnerres, sceaux, trompettes et fioles à Claude de Turin, Bérenger, Valdo, Wyclif, Jean Hus et Luther. Ils préfigurent six réveils, Gibert appelant un septième réveil de ses vœux [103]   Étienne Gibert, Réflections [sic] sur l’Apocalypse,... [103] . Là encore, il n’y a plus de lien généalogique à proprement parler.

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On aurait pu penser que la quête des ancêtres était close à l’âge des Lumières. Or elle réapparaît curieusement au XIXe siècle [104]   Lucien Febvre, Une question mal posée..., art. cité,... [104] . Les études historiques protestantes sont, dans un premier temps, assez pauvres, et c’est plutôt Luther qui intéresse, à la suite de l’engouement romantique pour l’Allemagne dont l’ouvrage de Madame de Staël, De l’Allemagne (1810), peut apparaître comme le précurseur ; la religion allemande, marquée par le luthéranisme, apparaît comme empreinte de mysticisme et d’un sentiment de l’infini. Ce n’est que peu à peu que la question d’une Réforme proprement française, ne devant rien à l’Allemagne, se pose. Ce sont les études sur Lefèvre d’Étaples, entreprises dans ce poste avancé de la France qu’est la Faculté de théologie de Strasbourg, qui suscitent une nouvelle interprétation. L’ouvrage majeur est celui d’Henri Graf [105]   Essai sur la vie et les écrits de Jacques Lefèvre... [105] , très nuancé mais qui sera à l’origine de la thèse de l’avance française dans la Réforme [106]   Sur ce sujet, cf. André Encrevé, Image de la Réforme... [106] . Elle est particulièrement développée dans le tome III de l’Histoire de la Réformation de Merle d’Aubigné [107]   Jean-Henri Merle d’Aubigné, Histoire de la Réformation... [107] . La Réforme aurait débuté en 1512 avec Lefèvre, alors que Luther était encore complètement inconnu. Ainsi, « ce n’est ni à la Suisse, ni à l’Allemagne qu’appartient la gloire d’avoir commencé cette œuvre, bien que seules jusqu’à présent ces deux contrées se la soient disputée. Cette gloire revient à la France. » [108]   Ibid., t. III, p. 493-494. [108] On retrouve la même opinion chez de Félice, Baux-Laporte, Naef [109]   Guillaume de Félice, Histoire des Protestants de France... [109]  ; mais elle avait déjà été exprimée, en 1841, par l’historien de la littérature André Sayous [110]   André Sayous, Étude littéraire sur les écrivains français... [110] . De là, on peut très vite aboutir à l’idée que la Réformation s’inscrit profondément dans l’histoire de France.

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En 1886 est publiée l’Histoire de l’établissement du protestantisme [111]   Laurent Aguesse, Histoire de l’établissement du protestantisme... [111] de Laurent Aguesse, ouvrage posthume puisque son auteur est mort en 1862. Un chapitre conte l’histoire des Vaudois. Aguesse doute de l’origine apostolique de la foi des habitants de certaines vallées alpines et pense plutôt qu’ils ont été convertis au VIIIe siècle par Claude de Turin ; ils seraient restés en paix jusqu’au XVe siècle, moment où ils commencent à être persécutés. Apprenant ce qui se passe en Allemagne avec Luther, ils se joignent à la Réforme dans les années 1530. Pour Aguesse, les Vaudois n’apparaissent donc pas, en apparence, comme les ancêtres de la Réforme ; notre auteur n’en reprend pas moins de nombreuses hypothèses révoquées en doute depuis déjà bien longtemps. Il avance ainsi l’idée d’une religion vaudoise conforme à la doctrine apostolique qui se serait ensuite répandue dans toute l’Europe. Pierre de Bruys aurait prêché la religion des Vaudois en Provence, Languedoc et Gascogne, puis son disciple Henri aurait fait de même à Albi, ce qui a donné naissance à la « secte des Albigeois ». Un peu plus tard, à Lyon, Pierre Valdo, qu’Aguesse imagine être né dans les vallées vaudoises, se serait converti en se rappelant l’enseignement qu’il avait reçu des barbes dans son enfance ; ainsi serait née la secte des Vaudois ou pauvres de Lyon. L’Inquisition, les croisades contre les Albigeois obligent les hérétiques à trouver refuge en Piémont, auprès des anciens Vaudois. Ils profitent de la guerre de Cent Ans, pendant laquelle on les laisse tranquilles, pour former une population nombreuse en Dauphiné. À Cabrières, Mérindol et dans les environs, ils rallient ensuite le luthéranisme, alors que leurs frères des vallées alpines se reconnaissent zwingliens.

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C’est ainsi qu’une certaine filiation peut apparaître : Aguesse suppose en effet, à propos des Albigeois, que Luther et Calvin connaissaient l’histoire ecclésiastique [112]   Ibid., t. 1, p. 200. [112] . Il n’en dit pas plus et son récit peut faire penser que Luther s’est d’abord révolté contre la corruption de l’Église romaine ; mais, nous dit-on, il a voulu ensuite remonter aux sources de la religion ; on peut supposer que la connaissance des idées restées pures des Vaudois a pu l’influencer. La Réforme serait ainsi française et non allemande. Ce même esprit nationaliste anime le pasteur de Triqueti, auteur en 1859 d’une histoire des débuts du protestantisme [113]   H. de Triqueti, Les premiers jours du protestantisme... [113] . Il y explique que la Réforme est née en Allemagne avec Luther en 1517 mais qu’elle a commencé bien plus tôt en France. Il accorde une attention toute particulière aux Vaudois qui auraient gardé l’Évangile depuis les temps apostoliques. Mais le véritable père de la Réforme en France serait, d’après lui, Lefèvre d’Étaples ; il insiste également sur le rôle de Farel à Meaux et peut ainsi conclure : « La Réformation prenait possession du sol de France, et la lutte y était déjà engagée avant que Luther et Zwingle eussent animé de leur ferveur l’Allemagne et la Suisse. » [114]   Ibid., p. 59. [114] L’arrière-pensée de l’auteur est claire. En élaborant cette généalogie qui fait fi de tous les travaux érudits des XVIIe et XVIIIe siècles, Triqueti présente les protestants comme de bons Français et la Réforme comme une entreprise nationale qui ne doit rien à l’étranger, en un temps où l’antiprotestantisme est virulent et où des mesures discriminatoires sont envisagées [115]   Michèle Sacquin, Entre Bossuet et Maurras. L’antiprotestantisme... [115] .

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Il existe une variante régionaliste à cette historiographie protestante. Mary-Lafon publie, de 1842 à 1845, les quatre volumes de son Histoire politique, religieuse et littéraire du midi de la France [116]   Jean-Bernard Lafon, dit Mary-Lafon, Histoire politique,... [116] . Les Cathares y ont naturellement leur place, au nom d’un certain esprit méridional : « De tout temps l’hérésie avait germé dans le sol méridional ; les semences réformatrices d’Arius, de Priscillien, de Claudius, loin de s’envoler au vent des siècles, poussaient de toutes parts au milieu de la moisson catholique. Des novateurs qu’on appelait tantôt Vaudois, tantôt Albigeois, avaient entrepris de ramener le christianisme à sa simplicité primitive. » [117]   T. 3, p. 391 ; cité par Charles-Olivier Carbonell,... [117] Ils préfigurent évidemment les huguenots aux yeux de l’auteur, protestant libéral.

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Rien d’étonnant à ce qu’on retrouve une histoire protestante nationaliste lorsque l’opposition à l’Allemagne est au plus haut [118]   Daniel Robert, Patriotisme et image de la Réforme... [118] . Ainsi, pour Jules Bonnet, secrétaire de la Société de l’histoire du protestantisme français, les Albigeois sont les ancêtres du protestantisme [119]   Cité par Napoléon Peyrat, Histoire des Albigeois,... [119] . Orentin Douen peut poser la question : « La Réforme française a-t-elle été la fille de la Réforme allemande ? » et répondre négativement [120]   Orentin Douen, La Réforme française a-t-elle été la... [120] . Émile Doumergue, dans son grand livre sur Calvin [121]   Émile Doumergue, Jean Calvin, les hommes et les choses... [121] , fait commencer la Réforme en 1512 et nie tout rapport de dépendance entre les Réformes française et allemande. Et, comme avant la guerre franco-prussienne, certains remontent bien plus haut que Lefèvre d’Étaples.

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Pour Camille Rabaud, en 1873, il n’y a pas de lien de filiation entre Albigeois et protestants, même s’il affirme que la Réforme « apparaissait, aux yeux des anciennes familles, comme une sorte de renaissance de l’albigéisme » [122]   Camille Rabaud, Histoire du protestantisme dans l’Albigeois... [122] . Il l’explique par l’attrait des méridionaux pour les nouveautés, par une tradition de liberté, par l’auréole du martyre des Albigeois, par certaines ressemblances entre les deux courants religieux. « Il [n’]existe entre eux aucun rapport de cause à conséquence, mais (...) une certaine parenté d’esprit général. » [123]   Ibid., p. 5. [123] Pourtant, si le système religieux des Albigeois n’est pas chrétien, leur protestation contre les désordres de l’Église a permis l’éclosion d’un mouvement religieux et moral qui a pu passer d’âge en âge et auquel la Réforme doit quelque chose [124]   Ibid., p. 12-13. [124] . S’il n’y a pas filiation à proprement parler, subsiste un lien entre Albigeois et Réformés, d’une part grâce à l’âme méridionale, d’autre part grâce à une tradition ténue.

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En 1880 paraît un des monuments de l’histoire romantique et régionaliste : l’Histoire des Albigeois de Napoléon Peyrat, qui n’est présentée que comme la lutte entre les Cathares et la « théocratie romaine », assimilée, de manière très protestante, à Babylone. L’auteur, pasteur de l’Église réformée, a déjà écrit une histoire des pasteurs du Désert [125]   Napoléon Peyrat, Histoire des pasteurs du Désert depuis... [125] et une histoire des réformateurs du XIIe siècle [126]   Napoléon Peyrat, Les Réformateurs de la France et... [126] . Dès la préface, adressée au baron de Schickler, président de la Société de l’histoire du protestantisme français, Peyrat dévoile ses présupposés : « L’Église johannite d’Aquitaine [c’est-à-dire les Cathares] implore aujourd’hui l’hospitalité de l’Église réformée de France (...). Une série de révolutions étouffées dans le sang précède la Réformation triomphante, comme une longue avenue de sphinx ensevelis sous les sables conduit aux temples de Memphis. » [127]   Napoléon Peyrat, Histoire des Albigeois, op. cit.,... [127] Plus loin, il explique que l’Aquitaine a légué à l’Europe la Réformation et la Révolution [128]   Ibid, p. XXI. [128] . Il esquisse même une généalogie plus vaste. La Réformation du XVIe siècle a deux sources, dit-il. « L’une vient de Pathmos, elle se développe avec Priscillien qui l’a implantée en Aquitaine, puis Lisois brûlé à Orléans en 1008, enfin Nicétas. La seconde, originaire de Jérusalem, est portée par Vigilance, qui a eu des rapports avec saint Exupère de Toulouse et a prêché sa réforme dans les Pyrénées, Gandolfe, Valdo. Bien avant la Réformation, l’albigéisme est donc déjà au confluent de ces deux mouvements » [129]   Ibid., p. X-XII. [129] , ce que symbolise la rencontre, possible selon Peyrat, entre Nicétas, « l’épiscope des Balkans », et Valdo, « le barde des Alpes » [130]   Ibid., p. 140. [130] . Si les Cathares, qui préfigurent l’Église anglicane, ont préféré Nicétas et ont finalement été vaincus, Valdo, réfugié en Bohême, gagnera à ses idées les Carpathes et triomphera avec Ziska et Luther [131]   Ibid., p. 147. [131] . C’est donc à proprement parler le valdéisme qui est la mère de la Réformation, l’albigéisme en étant plutôt la sœur [132]   Ibid., p. II. [132] . Celui-ci a eu une très large postérité, comprenant sainte Thérèse et Fénelon, indique l’auteur dans un bel esprit œcuménique [133]   Ibid., t. 2, p. 5-17. [133] . Ne soyons pas trop sévères pour les approximations et les raccourcis historiques de Peyrat. Retenons plutôt cette généalogie et l’assimilation qu’il fait, dans son œuvre, entre les Cathares et les martyrs huguenots : sa troisième partie s’intitule « Le Martyrologue ».

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En 1904, Gaston Bonet-Maury publie une importante histoire des précurseurs de la Réforme [134]   Les précurseurs de la Réforme et de la liberté de... [134] . Il considère que l’Église a vu son niveau intellectuel et moral baisser à partir du VIIe siècle, à cause des luttes qu’elle a dû mener pour sa survie, mais que la conscience chrétienne s’est réveillée chez certains hommes à partir du XIIe siècle. Délaissant Jean Hus, Wyclif, Gerd de Groote, Wessel Gansefort, déjà bien étudiés selon lui, il décide de se consacrer aux Français, aux Italiens et aux Espagnols. Il entreprend alors une série de monographies : saint Bernard, Pierre le Vénérable, Pierre de Bruys, Henri de Lausanne, Arnauld de Brescia, Pierre Valdo, Joachim de Flore, François d’Assise représentent le XIIe siècle. La période 1200-1350 est illustrée par des exégètes comme Comestor, Hugues de Saint-Cher, Nicolas de Lyre, le roi de France Louis IX, les légistes qui entourent Philippe le Bel, Guillaume d’Occam, Marsile de Padoue, Dante ; tous ceux-là sont qualifiés de réformateurs modérés. Les radicaux, ne reculant pas devant un schisme, sont représentés par l’empereur Frédéric II, le roi de Sicile Frédéric d’Aragon, Arnauld de Villeneuve, les Fraticelli, Fra Dolcino et les Apostolici. Un troisième groupe, enfin, cherche à régénérer pacifiquement l’Église : il s’agit des Franciscains spirituels et des Vaudois. Bonet-Maury envisage enfin une dernière époque, couvrant la seconde moitié du XIVe et le XVe siècle. Parmi les modérés, il cite Pétrarque, Catherine de Sienne, Pedro Lopez de Ayala, Vincent et Boniface Ferrier, le cardinal Ximenez, Pierre d’Ailly. Au centre, il place Gerson et Clamanges. Il aborde enfin les réformateurs radicaux : les Vaudois à nouveau, Pedro Martinez de Osma, Antonio Lebrija, Laurent Valla, Savonarole.

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Bonet-Maury établit une suite de monographies sans se soucier d’établir des généalogies précises. Il indique des rapprochements intellectuels entre les idées des personnages qu’il évoque et celles de Luther ou de Calvin, mais sans jamais indiquer comment elles ont pu se diffuser des uns aux autres. Le seul véritable lien entre eux est, nous dit l’auteur, « le Saint-Esprit témoignant à leur conscience de la vérité des Saintes Écritures » [135]   Ibid., p. 235. [135] . Il n’y a pas réellement de filiations, mais une intemporalité des idées vraies. La Réforme du XVIe siècle n’est qu’un nouvel avatar du surgissement continuel de la vérité face aux erreurs et aux fraudes de la tradition ecclésiastique. Mais le projet de Bonet-Maury est également à comprendre dans un sens nationaliste : il veut montrer que « le protestantisme, ou plutôt l’esprit protestant (...) n’est pas, comme on l’a dit, sorti des brumes du Nord, ni le produit exclusif des races germaniques ; il s’est révélé aussi bien chez les nations latines, au sud de l’Europe » [136]   Ibid., p. 236. [136] .

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La thèse d’une origine française de la Réforme ne résiste cependant pas à la critique. De même qu’un rapport direct entre « pré-réformateurs » et Luther ou Calvin avait été nié dès la fin du XVIIe siècle, l’idée d’un Lefèvre « luthérien » avant même Luther avait été réfutée dès 1842 par les travaux de Graf, puis par ceux de Vollet, Dardier, Vulliemin, au point qu’il n’en restait plus rien en 1870 [137]   André Encrevé, Image de la Réforme..., art. cité,... [137] . Elle n’a ressurgi qu’à la faveur de la confrontation à la Prusse, pour être critiquée par d’autres historiens protestants comme Samuel Berger, Nathanaël Weiss ou John Viénot [138]   Daniel Robert, Patriotisme et image de la Réforme...,... [138] . Quant à Peyrat, il est sévèrement jugé aussi bien pour son style que pour son occitanisme militant et pour son assimilation religieuse entre Cathares et protestants par Réville, professeur à l’École pratique des hautes études ; pour lui, le catharisme n’est que la dernière des hérésies médiévales [139]   Albert Réville, Les Albigeois. Origines, développement... [139] . Il s’appuie pour cela sur l’œuvre pionnière d’un autre protestant, Charles Schmidt, dont l’Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois (1849) avait montré combien les croyances cathares étaient éloignées du christianisme [140]   Yves Dossat, Un initiateur : Charles Schmidt, Cahiers... [140] . Cela n’empêche cependant pas la recherche d’un enracinement de la Réforme dans la longue durée.

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Ainsi, en 1893, Félix Rocquain commence une série de trois volumes, La Cour de Rome et l’esprit de réforme avant Luther [141]   Paris, Thorin et fils, A. Fontemoing, 1893-1897. [141] . Sa thèse est que le mouvement issu de Luther « eut cela de particulier qu’il fut dirigé moins contre des doctrines que contre un pouvoir, contre le pouvoir pontifical et les abus de ce pouvoir » [142]   Félix Rocquain, La Cour de Rome et l’esprit de réforme... [142] . Il rédige donc une histoire des critiques de la papauté, de Grégoire VII à la naissance de Luther. L’accumulation de ces critiques a provoqué, selon lui, une fermentation des esprits, un levain de révolte, un rôle tout particulier ayant été joué par les hérésies de Wyclif et de Jean Hus. Luther, dont le nom constitue le dernier mot du troisième et dernier volume, se situe ainsi dans une continuité et non dans la rupture. Et le lien Cathares-Réformés, bien que dépourvu désormais de tout fondement historique, continue à trouver des défenseurs : le Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français fait la promotion du livre de Peyrat [143]   Charles-Olivier Carbonell, Les historiens protestants... [143]  ; Charles Molinier, qui avait pourtant consacré en 1880 une thèse nuancée à L’Inquisition dans le midi de la France aux XIIIe et XIVe siècles. Étude sur les sources de son histoire [144]   Paris, Sandoz, 1880. [144] , affirme en 1907 que le catharisme préfigure la réforme protestante par l’exemple qu’il a donné, par la tactique employée et par sa phraséologie [145]   Charles-Olivier Carbonell, Les historiens protestants... [145] .

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Même dégagée de son esprit nationaliste, la thèse d’une continuité de la Réforme face aux erreurs et aux abus de la papauté garde de l’importance sur le plan théologique : il faut toujours refuser l’idée de la nouveauté. On peut ainsi comprendre pourquoi, alors que les historiens ont depuis longtemps rejeté la catégorie des précurseurs de la Réforme et refusé la généalogie du protestantisme, l’idée d’une chaîne entre tous les mouvements dissidents se retrouve au milieu du siècle chez un auteur anglais traduit en France, Broadbent [146]   E. H. Broadbent, Le pèlerinage douloureux de l’Église... [146] . C’est pourquoi le grand historien du protestantisme, Émile G. Léonard, éprouve encore le besoin, en 1961, de réfuter cette thèse, en précisant qu’elle est très en faveur chez les protestants [147]   Émile G. Léonard, Histoire générale du protestantisme,... [147] . Depuis, plus aucun historien sérieux ne l’a reprise. Une bonne illustration en est fournie par la récente et monumentale Encyclopédie du protestantisme [148]   Paris-Genève, Le Cerf -L abor et Fides, 1995. [148] qui, sur le plan historique, est plutôt dans le registre de la vulgarisation. De Wyclif, en effet, il est dit qu’il n’a exercé qu’une « influence indirecte et ténue » et qu’il a été peu mentionné par les Réformateurs ; Hus aurait préparé le terrain pour la Réforme du XVIe siècle, mais « le hussisme a été, plus qu’un prélude à la Réforme, la première Réformation » ; les disciples de Valdo, enfin, se sont ralliés à nombre de positions nouvelles pour se joindre au courant protestant [149]   Respectivement, art. « Wyclif », par M. Grandjean... [149] . Sans nier l’importance de ces mouvements, la différence avec la Réformation est bien marquée. H. Bost peut ainsi écrire, dans ce même ouvrage, que la notion de préréforme est anachronique et peu satisfaisante [150]   Art. « Réforme (pré-) », p. 1289. [150] .

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Est-ce à dire qu’elle a disparu ? Dans l’imaginaire protestant actuel, Vaudois et Cathares sont toujours des ancêtres : en 1980, Jean-Pierre Richardot n’hésite pas à intituler un paragraphe de son livre destiné à caractériser le protestantisme actuel « Cathares-protestants, même combat » ; et il explique : « Il y a une relation indéniable entre la dissidence cathare et la dissidence de la Réforme. La carte le prouve. Non pas que l’une ait engendré l’autre. Simplement une partie de l’aire territoriale cathare a été par la suite recouverte par les Églises protestantes. Les purs ont, par endroits, labouré la terre où semèrent Calvin et Luther. » [151]   Jean-Pierre Richardot, Le peuple protestant français... [151] Le chapitre consacré à Lyon dans l’avant-dernière édition de La France protestante [152]   La France protestante, Montpellier, Max Chaleil, 1992,... [152] explique qu’il n’y a plus de Vaudois dans la ville au moment de la Réforme, ce qui montre implicitement qu’un lien existerait entre les deux. Dans ces deux exemples, et surtout le premier, le rôle de la filiation n’est plus étroitement théologique. Il s’agit sans doute plutôt de montrer l’esprit rebelle, résistant, du protestantisme, esprit intemporel et qui a pu s’incarner dans d’autres mouvements. Et peu importe que la carte du catharisme ne recoupe que très imparfaitement celle du protestantisme. Le Musée virtuel du protestantisme [153]   Http:// wwwww. museeprotestant. org. [153] , qui émane de la très confessionnelle Société de l’histoire du protestantisme français, connaît la catégorie des « préréformateurs ». On y trouve Jean Hus, les Lollards, les Vaudois. Les commentaires, il est vrai, s’efforcent de tenir compte des révisions historiographiques. Ainsi, pour les Vaudois, le ralliement à la Réforme est noté, mais les différences avec la théologie réformée sont bien marquées. Jean Hus apparaît comme le précurseur, avec un siècle d’avance, des grands réformateurs du XVIe siècle, de Luther en particulier qui, dit-on, préfacera la publication de ses œuvres en Allemagne. Le mouvement lollard, enfin, est présenté comme annonçant certaines idées de la Réforme et disposant favorablement l’opinion à accueillir la séparation de l’Église d’Angleterre d’avec Rome, décidée par Henri VIII en 1534. Les filiations sont ténues et restent dans le domaine des idées. Mais le plus significatif est cette incapacité à abandonner la catégorie de préréforme.

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La fonction des généalogies peut donc être multiple. Montrer la continuité dans la persécution, dans la vérité, dans la contestation, appuyer une revendication nationaliste... Il semble que, même aujourd’hui, la nouveauté absolue ne puisse être assumée.

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La généalogie imaginaire du protestantisme a donc peut-être encore de beaux jours devant elle, car elle joue désormais le rôle de mythe. Mais la frontière entre mythe et vulgarisation historique est ténue : dans un manuel paru en 2004, on peut lire que les Vaudois ont été, au XIIe siècle, des précurseurs de la Réforme, et que leurs thèses ont été reprises au XVe par Wyclif [154]   Michel Malherbe, Les religions, Paris, Nathan, 2004,... [154] ... Faut-il vraiment s’en étonner ? La classification Dewey, utilisée dans de très nombreuses bibliothèques, comporte une subdivision « Albigeois, Cathares, Vaudois », dans la rubrique 284, « Protestantisme ».

Notes

[1]

Ce texte est la version remaniée et considérablement amplifiée d’une communication faite le 11 mai 2005 à la journée d’études organisée par le GRHIS à l’Université de Rouen sur le thème « Les généalogies imaginaires. Ancêtres, lignages et communautés idéales (XVIe-XXe siècle) ».

[2]

Les partisans de Luther sont considérés comme des « protestants » depuis la Diète de Spire (1529). Le mot « protestant » (en français) est attesté comme adjectif et comme substantif en 1542 ; il est beaucoup moins utilisé que « huguenot » ou « réformé ». Le mot « protestantisme » apparaît en français en 1623, mais il est très rare jusqu’à l’extrême fin du XVIIe siècle. On peut considérer que le protestantisme, en tant que système religieux, n’est qu’un prolongement de la Réforme apparu autour de 1700. Sur ces questions, cf. Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, art. « Protestant », Le Robert, 1992, et Hubert Bost, Protestantisme : une naissance sans faire-part, Études théologiques et religieuses, 1992, p. 359-373.

[3]

Sur ces controverses, cf. Jacques Solé, Le débat entre protestants et catholiques français de 1598 à 1685, Paris, Aux Amateurs de livres, 1985.

[4]

Un aperçu rapide de cette histoire, mais limité au XVIIe siècle, a été proposé par Élisabeth Labrousse, Mythes huguenots au XVIIe siècle, dans Conscience et conviction. Études sur le XVIIe siècle, Paris-Oxford, Universitas-Voltaire Foundation, 1996, p. 71-80.

[5]

De abroganda missa privata... Sententia (1521), cité dans Anna Minerbi-Belgrado, L’avènement du passé. La Réforme et l’histoire, Paris, Champion, 2004, p. 17.

[6]

Luthers Werke, édition de Weimar, 26, 530, 5 s. ; cité par Marc Lienhard, in Marc Venard (dir.), Histoire du christianisme, t. 7, Paris, Desclée, 1994, p. 716.

[7]

Ibid., p. 247-249. Il s’agit des Vier Briefe aus dem Gefängnisse an die Böhmen geschrieben, s.l., 1536.

[8]

Lettres de Jean Hus écrites durant son exil et dans sa prison avec une préface de Martin Luther, par Émile de Bonnechose, Paris, L.-R. Delay, 1846. Il s’agit de la traduction des Etliche Brieve Johaniis Hu des Heiligen Merterers aus dem Gefengnis zu Costanz an die Behemen geschrieben (...) mit einer Vorr. D. M. Luthers, Wittemberg, 1537, qui existent également en latin.

[9]

Luthers Werke, édition de Weimar, 7, 431, 32 ; cité par Marc Lienhard, in Marc Venard (dir.), Histoire du christianisme, op. cit., p. 716.

[10]

Cité dans Kuhn, Vie de Luther, lui-même repris par Alfred Rébelliau, Bossuet, historien du protestantisme, Paris, Hachette, 1892, p. 346.

[11]

Pontien Polman, L’élément historique dans la controverse religieuse du XVIe siècle, Gembloux, J. Duculot, 1932, p. 196.

[12]

Robert W. Scribner, For the Sake of the Simple Folk. Popular Propaganda for the German Reformation, Cambridge, Cambridge University Press, 1981, p. 221.

[13]

Franck Muller, Images eucharistiques dans l’art de la Réforme, in Danièle Alexandre-Bidon, Le pressoir mystique, Paris, Le Cerf, 1990, p. 181.

[14]

Lucien Febvre, Une question mal posée : les origines de la réforme française et le problème des causes de la réforme, in Au cœur religieux du XVIe siècle, Paris, SEVPEN, 1957, p. 8.

[15]

L’évolution est bien retracée par Anna Minerbi-Belgrado, L’avènement du passé..., op. cit., p. 15-33.

[16]

Pontien Polman, L’élément historique..., op. cit., p. 178-179.

[17]

Calvin, Institution de la religion chrétienne, IV, chap. 1, 2, éd. J.-Daniel Benoît, Paris, Vrin, 1961.

[18]

Anna Minerbi-Belgrado, L’avènement du passé..., op. cit., p. 25-26.

[19]

Guy Bedouelle, Les Albigeois, témoins du véritable Évangile : l’historiographie protestante du XVIe et du début du XVIIe siècle, Cahiers de Fanjeaux, 14, 1979, p. 48-49.

[20]

Pontien Polman, L’élément historique..., op. cit., p. 180-182.

[21]

D. Caecilii Cypriani (...) opera... ; cf. Pontien Polman, L’élément historique..., op. cit., p. 255-256.

[22]

Analyse des Centuries dans Pontien Polman, L’élément historique..., op. cit., p. 213-234.

[23]

Pontien Polman, L’élément historique..., op. cit., p. 178-179.

[24]

Ibid., p. 258-262.

[25]

Jean-François Gilmont, Jean Crespin : un éditeur réformé du XVIe siècle, Genève, Droz, 1981.

[26]

Genève, chez Pierre Aubert, 1619.

[27]

Commencé en 1577, mais publié seulement en 1616. Sur la culture protestante du martyre, cf. Franck Lestringant, Lumière des martyrs. Essai sur le martyre au siècle des Réformes, Paris, Champion, 2004.

[28]

Livre 2, p. 40 (éd. de 1619).

[29]

[Théodore de Bèze], Les vrais pourtraits des hommes illustres en piété et doctrine, du travail desquels Dieu s’est servi en ces derniers temps, pour remettre sus la vraye religion en divers pays de la chrestienté, avec les descriptions de leur vie et de leurs faits plus mémorables, plus, quarante quatre emblêmes chrestiens, traduicts du latin de Théodore de Besze [par S. Goulart], s.l. [Genève], chez Iean de Laon, 1581.

[30]

Pontien Polman, L’élément historique..., op. cit., p. 197-199.

[31]

Luc Racaut, Religious polemic and Huguenot self-perception and identity, 1554-1619, in Raymond A. Mentzer, Andrew Spicer (ed.), Society and Culture in the Huguenot World, 1559-1685, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, p. 36-41.

[32]

James Ussher, De Christianorum Ecclesiarum Successione et Statu Historica Explicatio, Londres, 1613 ; cité par Luc Racaut, Religious polemic and Huguenot identity..., art. cité, p. 42.

[33]

[Théodore de Bèze], Histoire ecclésiastique des Églises réformées au royaume de France, à Anvers, chez Jean Remy, 1580, p. 36-41.

[34]

Ibid., p. 1-4.

[35]

À Leyden, aux despends de Christoffle de Raphelengien, 1601.

[36]

P. 342 (à propos de Teuchelin, en 1121).

[37]

P. 374 (à propos de Valdo).

[38]

Nicolas Vignier, Bibliothèque historiale, t. 3, Paris, chez Abel l’Angelier, 1587, p. 130-131.

[39]

Recueil de l’histoire de l’Église, p. 563 et 577 (pour les citations).

[40]

Nicolas Vignier, Théâtre de l’Antéchrist, auquel est respondu au cardinal Bellarmin..., Saumur, chez Thomas Portau, 1610.

[41]

Ibid., préface.

[42]

[Le] Mystère d’iniquité, c’est-à-dire l’histoire de la Papauté... où sont aussi defendus les droicts des Empereurs, Rois et Princes chrestiens contre les assertions des cardinaux Bellarmin & Baronius, par Philippes de Mornay... seigneur du Plessis Marly, Saumur, T. Portau, 1611. Cf. aussi Bernard Dompnier, L’histoire religieuse chez les controversistes réformés du début du XVIIe siècle. L’apport de Du Plessis Mornay et Rivet, in Philippe Joutard (dir.), Historiographie de la Réforme, Neuchâtel-Paris, Delachaux & Niestlé, 1977, p. 16-36.

[43]

Alfred Rébelliau, Bossuet..., op. cit., p. 349.

[44]

Nicolas Vignier, Bibliothèque historiale, t. 3, Paris, chez Abel l’Angelier, 1587, p. 555-556. Ce livre, conçu sous forme d’annales, ne fait pas apparaître de continuités. Vignier ne manque cependant pas de rappeler que Hus a déclaré à ses juges qu’ils en répondraient à Dieu cent ans après sa mort (t. 3, p. 633).

[45]

Alfred Rébelliau, Bossuet..., op. cit., p. 350-351.

[46]

Charles Drelincourt, Dialogues familiers sur les principales objections des missionnaires, Genève, chez Pierre Chouët, 1660, p. 38-39.

[47]

Ibid., p. 74-89.

[48]

Bernard Dompnier, Le venin de l’hérésie. Image du protestantisme et combat catholique au XVIIe siècle, Paris, Centurion, 1985, p. 34-52.

[49]

Histoire du calvinisme et du papisme en parallèle, 1re partie, chap. 1, p. 50, 53.

[50]

Élisabeth Labrousse, La doctrine politique des huguenots, 1630-1685, in Conscience et conviction. Études sur le XVIIe siècle, Paris-Oxford, Universitas-Voltaire Foundation, 1996, p. 81-88.

[51]

Bruno Maes, Le Roi, la Vierge et la Nation, Paris, Publisud, 2002, p. 304. Le roi thaumaturge comme séparation entre catholiques et protestants apparaît bien dans l’ouvrage du protestant converti Josué Barbier, Les miraculeux effets de la sacrée main des rois de France très-chrestiens, pour la guerison des malades et la conversion des hérétiques, Lyon, 1618. Je remercie B. Maes d’avoir attiré mon attention sur ce livre.

[52]

Sur les Cathares, la plupart des renseignements qui suivent proviennent de Jean Carbonnier, De l’idée que le protestantisme s’est faite de ses rapports avec le catharisme, ou des adoptions d’ancêtres en histoire, Bulletin de la Société d’histoire du protestantisme français, 1955, p. 72-87, et de Guy Bedouelle, Les Albigeois..., art. cité, p. 47-70.

[53]

[Jean de Hainaut], L’Estat de l’Esglise avec le discours des temps depuis les apostres jusques au present, Genève, 1557, sous « Innocent III », cité par Guy Bedouelle, Les Albigeois..., art. cité, p. 51.

[54]

Ibid., éd. chez Jean Bavent, 1582, p. 317.

[55]

Bibliothèque historiale, 1588.

[56]

Histoire des Albigeois touchant leur doctrine et leur religion contre les faux bruits qui ont été semés d’eux sur les écrits dont on les a à tort diffamés, Genève, 1595. Luc Racaut pense que ce livre est celui qui a été commandé par le synode de 1572, qu’il situe à tort à Montauban ; cela paraît peu probable, les deux dates étant très éloignées (Religious polemic and Huguenot identity..., art. cité, p. 41).

[57]

Marie-Humbert Vicaire, Les Albigeois ancêtres des protestants. Assimilations catholiques, Cahiers de Fanjeaux, 14, 1979, p. 31-38.

[58]

Luc Racaut, The polemical use of the Albigensian Crusade during the French wars of religion, French History, 1999, p. 261-279, et Marie-Humbert Vicaire, Les Albigeois..., art. cité, p. 23-46.

[59]

Luc Racaut, Religious polemic..., art. cité, p. 37-38.

[60]

Ibid., p. 38 et 41.

[61]

Histoire des Vaudois et Albigeois, Genève, chez Matthieu Berjot, 1618 (la deuxième partie est intitulée « Histoire des Vaudois appelés Albigeois »).

[62]

Jacques Solé, Le débat..., op. cit., p. 578.

[63]

Charles Drelincourt, Dialogues familiers sur les principales objections des missionnaires, Genève, chez Pierre Chouët, 1660, p. 89-92.

[64]

Ibid., p. 96-98.

[65]

Ibid., p. 100-102.

[66]

À Lyon, chez J. de Tournes, 1648.

[67]

À Leyde, chez Jean Le Carpentier, 1669.

[68]

Pierre Boyer, Abrégé de l’Histoire des Vaudois..., à La Haye, chez Meindert Uitwerf, 1691.

[69]

[Jacques Brez], Histoire des Vaudois..., à Paris, chez Leclerc, 1796.

[70]

Historia Inquisitionis cui subjungitur Liber Sententiarum Inquisitionis Tholosanae, Amsterdam, chez Henri Wettstein.

[71]

Historia Inquisitionis..., 2e partie, p. 30, cité par Jean Duvernoy, « L’édition par Philippe de Limborch des Sentences de l’Inquisition de Toulouse », Heresis, no 12, 1989, p. 5.

[72]

Pierre Bayle, Lettres choisies, t. 1, Rotterdam, 1714, p. 308 ; cf. Duvernoy, art. cité.

[73]

Historia Inquisitionis..., 2e partie, p. 37, cité par Jean Duvernoy, « L’édition par Philippe de Limborch des Sentences de l’Inquisition de Toulouse », Heresis, no 12, 1989, p. 5-7.

[74]

Christiane Berkvens-Stevelinck, « Philippus van Limborch et son Histoire de l’Inquisition », Heresis, no 27, 2004, p. 155-165.

[75]

Parue de 1686 à 1690, en six volumes.

[76]

Toute cette controverse est étudiée par Alfred Rébelliau, Bossuet..., op. cit. Voir aussi Raymond Darricau, De l’histoire théologienne à la grande érudition. Bossuet (XVIe-XVIIIe siècle), Cahiers de Fanjeaux, 14, 1979, p. 85-117.

[77]

Cité par Bernard Dompnier, Le venin de l’hérésie..., op. cit., p. 50.

[78]

Alfred Rébelliau, Bossuet..., op. cit., p. 531.

[79]

Préservatif contre la réunion avec le Siège de Rome, à Amsterdam, chez P. Humbert, 1723, t. 1, p. 7.

[80]

Jacques Lenfant, Histoire de la Guerre des Hussites et du Concile de Basle, t. 1, à Amsterdam, chez Pierre Humbert, 1731, p. 10-11.

[81]

Jacques Lenfant, Histoire du Concile de Constance, t. 1, à Amsterdam, chez Pierre Humbert, 1714, p. 428.

[82]

Art. « Hus ».

[83]

Bibliothèque germanique, 1737, p. 37 ; cité par Alfred Rébelliau, Bossuet..., op. cit., p. 532-533.

[84]

« Dissertation de M. de Beausobre sur les Adamites », in Jacques Lenfant, Histoire de la Guerre des Hussites et du Concile de Basle, à Amsterdam, chez Pierre Humbert, 1731, t. 2, p. 305.

[85]

Jean Carbonnier, De l’idée que le protestantisme..., art. cité, p. 82-83.

[86]

À Amsterdam, chez Pierre Savouret, et à Rotterdam, chez Abraham Acher.

[87]

[Jean Claude], La Défense de la Reformation contre le livre intitulé « Préjugez légitimes contre les calvinistes », à Quevilly, chez Jean Lucas, 1673, p. 330.

[88]

Pierre Jurieu, Traité de la Puissance de l’Église, à Quevilly, chez Jean Lucas, 1677, p. 338.339.

[89]

Jacques Basnage, Histoire de l’Église. Depuis Jésus-Christ jusqu’à present..., à Rotterdam, chez Reinier Leers, 1699, t. 2, p. 1387.

[90]

Ibid., p. 1306.

[91]

Ibid., p. 1387-1390.

[92]

Ibid., p. 1391-1399.

[93]

Ibid., p. 1400-1402.

[94]

Ibid., p. 1411-1412.

[95]

Ibid., p. 1421 et 1434.

[96]

Ibid., p. 1433-1448.

[97]

Ibid., p. 1449.

[98]

Ibid., p. 1457-1459.

[99]

Bernard Dompnier, in Philippe Joutard, Historiographie de la Réforme, op. cit., p. 113.

[100]

Baron de Seckendorf, Histoire de la Réformation, t. V, Bâle, 1785.

[101]

[Antoine Court de Gébelin], Les Toulousaines, Édimbourg, 1763, p. 87-88.

[102]

Ibid., p. 91.

[103]

Étienne Gibert, Réflections [sic] sur l’Apocalypse, Guernesey, imprimerie de Pierre de Carteret, 1796 ; analysé par Daniel Benoît, Les Frères Gibert Pasteurs du « Désert » puis du « Refuge », Paris, Le Croît Vif, 2005 (1re éd., 1889), p. 268.

[104]

Lucien Febvre, Une question mal posée..., art. cité, p. 14-15.

[105]

Essai sur la vie et les écrits de Jacques Lefèvre d’Étaples, Strasbourg, 1842.

[106]

Sur ce sujet, cf. André Encrevé, Image de la Réforme chez les protestants français de 1830 à 1870, in Philippe Joutard (dir.), Historiographie de la Réforme, op. cit., p. 182-204.

[107]

Jean-Henri Merle d’Aubigné, Histoire de la Réformation du XVIe siècle, Paris, Ducloux, 1853.

[108]

Ibid., t. III, p. 493-494.

[109]

Guillaume de Félice, Histoire des Protestants de France depuis les origines de la Réformation jusqu’au temps présent, Paris, 1850 ; Baux-Laporte, Histoire populaire du protestantisme, Paris, 1858 ; F. Naef, Histoire de la Réformation, Paris-Genève, 1856.

[110]

André Sayous, Étude littéraire sur les écrivains français de la Réformation, Paris, 1841.

[111]

Laurent Aguesse, Histoire de l’établissement du protestantisme en France contenant l’histoire politique et religieuse de la nation depuis François Ier jusqu’à l’édit de Nantes, Paris, Fischbacher, 1886, 4 t.

[112]

Ibid., t. 1, p. 200.

[113]

H. de Triqueti, Les premiers jours du protestantisme en France depuis son origine jusqu’au Premier Synode national de 1559, Paris, Librairie protestante, 1859.

[114]

Ibid., p. 59.

[115]

Michèle Sacquin, Entre Bossuet et Maurras. L’antiprotestantisme en France, Paris, Champion- Droz, 1998 ; en 1852, le concours de l’École normale supérieure, section Lettres, est interdit aux protestants et aux Juifs.

[116]

Jean-Bernard Lafon, dit Mary-Lafon, Histoire politique, religieuse et littéraire du midi de la France, Paris, Maffre-Capin, 1842-1845.

[117]

T. 3, p. 391 ; cité par Charles-Olivier Carbonell, D’Augustin Thierry à Napoléon Peyrat : un demi-siècle d’occultation (1820-1870), Cahiers de Fanjeaux, 14, 1979, p. 157.

[118]

Daniel Robert, Patriotisme et image de la Réforme chez les historiens protestants français après 1870, in Philippe Joutard, Historiographie de la Réforme, op. cit., p. 205-215.

[119]

Cité par Napoléon Peyrat, Histoire des Albigeois, t. 1, Paris, Fischbacher, 1870, p. XXII.

[120]

Orentin Douen, La Réforme française a-t-elle été la fille de la Réforme allemande ?, BSHPF, 1892, p. 57-92 et 122-130.

[121]

Émile Doumergue, Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps, t. 1, Paris, 1899.

[122]

Camille Rabaud, Histoire du protestantisme dans l’Albigeois et le Lauragais, Paris, Sandoz-Fischbacher, 1873, p. 16.

[123]

Ibid., p. 5.

[124]

Ibid., p. 12-13.

[125]

Napoléon Peyrat, Histoire des pasteurs du Désert depuis la révocation de l’édit de Nantes jusqu’à la Révolution française, 1685-1789, 2 t., Paris, 1842.

[126]

Napoléon Peyrat, Les Réformateurs de la France et de l’Italie au XIIe siècle, Paris, 1860.

[127]

Napoléon Peyrat, Histoire des Albigeois, op. cit., p. II et V.

[128]

Ibid, p. XXI.

[129]

Ibid., p. X-XII.

[130]

Ibid., p. 140.

[131]

Ibid., p. 147.

[132]

Ibid., p. II.

[133]

Ibid., t. 2, p. 5-17.

[134]

Les précurseurs de la Réforme et de la liberté de conscience dans les pays latins du XIIe au XVe siècle, Paris, Fischbacher, 1904.

[135]

Ibid., p. 235.

[136]

Ibid., p. 236.

[137]

André Encrevé, Image de la Réforme..., art. cité, p. 193-195.

[138]

Daniel Robert, Patriotisme et image de la Réforme..., art. cité, p. 214.

[139]

Albert Réville, Les Albigeois. Origines, développement et disparition du catharisme dans la France méridionale, Revue des Deux Mondes, 1er mai 1874 ; analysé par Charles-Olivier Carbonell, Les historiens protestants libéraux ou les illusions d’une histoire scientifique (1870-1914), Cahiers de Fanjeaux, 14, 1979, p. 189-193.

[140]

Yves Dossat, Un initiateur : Charles Schmidt, Cahiers de Fanjeaux, 14, 1979, p. 163-184.

[141]

Paris, Thorin et fils, A. Fontemoing, 1893-1897.

[142]

Félix Rocquain, La Cour de Rome et l’esprit de réforme avant Luther, t. 1, p. V-VI.

[143]

Charles-Olivier Carbonell, Les historiens protestants libéraux..., art. cité, p. 193.

[144]

Paris, Sandoz, 1880.

[145]

Charles-Olivier Carbonell, Les historiens protestants libéraux..., art. cité, p. 200-202 ; l’article de Molinier est dans la Revue historique.

[146]

E. H. Broadbent, Le pèlerinage douloureux de l’Église fidèle à travers les âges, Yverdon, 1938 ; une seconde édition est parue en 1955 sous le titre L’Église ignorée.

[147]

Émile G. Léonard, Histoire générale du protestantisme, t. 1, Paris, PUF, 1961, p. 17-18.

[148]

Paris-Genève, Le Cerf -L abor et Fides, 1995.

[149]

Respectivement, art. « Wyclif », par M. Grandjean (p. 1672), « Hus », par M. Opocensky (p. 708), « Hussisme », par Fr. Muller (p. 709), et « Valdo », par M. Chevallier (p. 1600).

[150]

Art. « Réforme (pré-) », p. 1289.

[151]

Jean-Pierre Richardot, Le peuple protestant français aujourd’hui, Paris, Robert Laffont, 1980, p. 90.

[152]

La France protestante, Montpellier, Max Chaleil, 1992, p. 287.

[153]

Http:// wwwww. museeprotestant. org.

[154]

Michel Malherbe, Les religions, Paris, Nathan, 2004, p. 64.

Résumé

Français

La naissance du protestantisme est apparue aux chrétiens fidèles à Rome comme une nouveauté et donc une erreur. C’est pourquoi les Réformateurs ont voulu montrer qu’ils avaient des prédécesseurs. Luther s’est intéressé à Hus. Flacius Illyricus, puis Crespin et Goulard ont dressé des listes de « témoins de la vérité » persécutés par Rome. On a ensuite imaginé une continuité de la vraie tradition chrétienne, en donnant une place importante aux Cathares et aux Vaudois. C’est ce qu’on trouve dans les histoires protestantes françaises de l’Église au XVIIe siècle. Ce type d’histoire est en déclin au XVIIIe, sauf chez Basnage, à cause des progrès de la connaissance historique. Mais il réapparaît au siècle suivant, dans un contexte nationaliste : faire des Vaudois des protestants permet de donner une origine française à la Réforme. Cette histoire prend aussi une couleur régionaliste, quand on commence à lier l’ « esprit méridional » à la défense de la liberté, notamment religieuse. C’est pourquoi elle a pu se maintenir jusqu’à nos jours.

Mots cles

  • XVIe-XXe siècle
  • France
  • protestantisme
  • mémoire
  • Vaudois

English

The advent of Protestantism appeared to the Christians who were faithful in Rome like an innovation and thus an error. This is why the Reformers wanted to show that they had predecessors. Luther was interested in Hus. Flacius Illyricus, then Crespin and Goulard drew up lists of « witnesses of the truth » persecuted by Rome. One then imagined a continuity of the true Christian tradition, by giving a significant place to Cathares and Waldensians : one can find that in the French Protestant histories of the Church at the XVIIth century. This type of history is declining with XVIIIth, except at Basnage, because of the progress of historical knowledge. But it reappears at the next century, in a nationalist context : if Waldensians are Protestants, it is possible to give a French origin to the Reformation. This history takes also a regionalistic color, when one starts to bind the « southern spirit » to the defense of freedom, specially religious freedom. This is why it could be maintained until nowadays.

Key Words

  • XVIth-XXth Century
  • France
  • Protestantism
  • Memory
  • Waldensians

Plan de l'article

  1. LES ORIGINES D’UNE GÉNÉALOGIE IMAGINAIRE
  2. UNE HISTOIRE ALTERNATIVE
  3. DÉCONSTRUCTION ET RÉSURGENCES

Pour citer cet article

Krumenacker Yves, « La généalogie imaginaire de la Réforme protestante », Revue historique 2/ 2006 (n° 638), p. 259-289
URL : www.cairn.info/revue-historique-2006-2-page-259.htm.
DOI : 10.3917/rhis.062.0259

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