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2010/3 (n° 655)


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La fin du Moyen Âge et la première modernité représentent une période charnière dans l’histoire de la chevalerie. Traditionnellement, les historiens y constatent le déclin puis la disparition de la culture et de l’idéal chevaleresque. Pourtant, jamais la littérature courtoise n’a été autant diffusée qu’à partir de la fin du xve siècle. Il est néanmoins difficile de saisir les conditions de sa réception dans la société, et notamment dans la noblesse. Les prologues peuvent toutefois apporter de précieuses indications. Longtemps ignorés des historiens qui les ont considérés comme une forme littéraire stérile et figée, ils ont recemment été replacés au cœur des problématiques de l’histoire culturelle et sociale [1][1] Bernard Guenée, L’écho d’un prologue : de Guillaume de.... Nous savons aujourd’hui qu’ils sont une forme d’expression à part entière et qu’ils étaient lus avec attention par les médiévaux et les modernes qui les recopiaient ou s’en inspiraient. Le prologue cristallise les aspirations culturelles, politiques et sociales de l’auteur. Il y recherche la bienveillance de son lecteur, affirme la légitimité de la lecture et détermine la finalité de son travail [2][2] Voir l’introduction du colloque sur les prologues médiévaux.... Le prologue est le moment où se noue entre l’auteur et son lecteur un contrat tacite de lecture qui conditionne les modalités de la réception de l’œuvre. Ainsi, l’étude des prologues de romans de chevalerie permet de saisir les enjeux, les tensions politiques et sociales portées par la culture chevaleresque dans cette période de transition entre Moyen Âge et Modernité. Cette étude est d’autant plus nécessaire que bien souvent l’auteur du prologue reste anonyme [3][3] Dans le cas de notre étude, seuls deux auteurs sont.... Il faut alors s’attacher aux pratiques d’écriture et aux fonctions que les auteurs attribuent à leurs œuvres afin de comprendre en quoi la littérature chevaleresque participe à l’édification d’un système de représentations et de croyances sur lequel la noblesse s’appuie pour légitimer sa position de domination.

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La richesse de la littérature chevaleresque ne permet pas d’envisager une étude globale. Afin de disposer d’un socle de comparaison valide, nous proposons ici de travailler sur un corpus restreint aux romans imprimés issus des anciennes chansons de geste [4][4] Le terme chanson de geste est ici employé dans l’acception.... Ce choix repose sur un triple constat. L’ancienneté, la persistance et la présence importante des anciennes chansons parmi les premières œuvres imprimées témoignent de l’engouement de la noblesse. Les chansons de gestes attestent également d’une remarquable permanence idéologique malgré leurs remaniements, réécritures et traductions en prose à la fin du Moyen Âge. Enfin, la faveur dont a joui ce type de littérature offre un fond riche et varié [5][5] Ces arguments ont déjà été avancés et développés par....

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Ce choix sert également les exigences méthodologiques de l’analyse du discours telles qu’elles ont été définies par Antoine Prost [6][6] Antoine Prost définit trois caractères du corpus pour.... Le corpus est significatif puisqu’il réunit vingt prologues homogènes à la fois par le genre littéraire auquel ils sont rattachés et par la fonction de diffusion de la culture chevaleresque qu’ils partagent. Notons que certaines chansons ont connu plusieurs prologues. Ainsi, les gestes de Galien le Rhetoré, d’Ogier le Danois et l’histoire de la conquête de Trébisonde ont été illustrées chacune de deux prologues. Remarquons également que ces prologues sont des entités de sens autonome, dans la mesure où ils sont parfois réutilisés sans changements significatifs pour introduire différentes chansons [7][7] Ont donc été intégrés au corpus vingt prologues issus.... La chanson de Doolin de Mayence, par exemple, connaît deux prologues : un pour les éditions de 1501 et de 1600 et un autre pour l’édition de 1530 qui est identique à celui du roman de Fierabras. Le corpus est également contrastif par la diversité de ses auteurs et de leurs objectifs individuels. Enfin, le corpus est diachronique s’étendant de 1480 à 1640 et permettant de tester le paradigme temporel.

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L’étude des prologues par les historiens s’est jusqu’à présent essentiellement concentrée sur l’identification de formes archétypales par genre de littérature telles que les vies de saints, les chroniques ou encore les romans. L’objectif de cet article est autre. Il s’agit de considérer le prologue comme un instrument au service de la reproduction sociale de l’ordre nobiliaire et par conséquent porteur d’enjeux culturels, politiques et sociaux [8][8] La question des genres littéraires au Moyen Âge est.... Pour ce faire, les outils de la linguistique et de la philologie donnent à l’historien des moyens heuristiques tout à fait appropriés. Le traitement statistique du corpus, par la combinaison de la lexicométrie et de l’analyse factorielle des correspondances, permet d’orienter la réflexion et le travail d’interprétation du chercheur en rendant compte de la structure du texte. Ce traitement classe et hiérarchise les phénomènes observés et permet de confirmer ou d’infirmer les intuitions de la lecture linéaire. L’analyse factorielle des correspondances dégage ainsi une typologie des prologues établie non pas à partir de grilles de lecture contemporaines, mais des proximités et des oppositions de vocabulaire présentes dans notre corpus [9][9] L’analyse factorielle des correspondances est une méthode.... Elle représente des phénomènes qui parfois nous échappent et fait apparaître de nouveaux axes de recherche.

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Dans notre cas, émergent grâce à l’analyse factorielle des correspondances trois types de prologues qui se distinguent d’abord en fonction des stratégies d’écriture, de réécriture ou de traduction mises en œuvre par les acteurs afin de diffuser la culture chevaleresque. Pourtant, malgré cet objectif commun, des tendances plus fines trahissent la récupération politique de l’idéal chevaleresque et dévoilent les tensions dont il est porteur. Enfin, il est nécessaire de s’interroger sur la réception dont cette dernière est l’objet dans le second ordre afin de saisir son importance dans l’espace politique de la première modernité.

De la transmission à l’histoire : pratiques de réécriture et d’édition

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Bernard Guenée souligne que « [t]oute œuvre médiévale en général, et toute œuvre historique médiévale en particulier, se situe dans un genre, et ne peut être jugée et comprise que par rapport aux lois de ce genre […], en bonne méthode, […] pour bien comprendre une œuvre médiévale il faut d’abord savoir dans quel type d’œuvre l’auteur lui‑même entendait se situer » [10][10] Bernard Guenée, Histoire et Chronique. Nouvelles réflexions.... Il est intéressant de constater que le graphique factoriel permet de distinguer sur l’axe horizontal deux pratiques distinctes de transmission des anciennes chansons au public de la fin du Moyen Âge et de la première modernité. Les prologues, situés à l’ouest du graphique (premier groupe [11][11] Par la suite et compte tenu de leurs caractéristiques...), ne donnent aucune information sur les activités du traducteur ou sur les sources de son récit et place son travail dans une simple logique de transmission [12][12] La validité de la procédure est attestée par le test.... Les traducteurs de Guérin de Montglave, de Baudoin de Flandres et du second prologue d’Ogier le Danois n’abordent pas le sujet, et lorsque ceux de Beusves de Anthonne, d’Amille et Amys, ou encore de Jourdain de Blaves s’y attellent, à peine mentionnent‑ils l’ancienne histoire. Le translateur de Jourdain précise, tout de même, que le récit qu’il entame est « extricte de un vieil livre moult ancien qui estoit en rymmes et vieil Picard » [13][13]  Les Faits et prouesses du noble chevalier Jourdain de.... L’auteur du prologue se positionne ici comme un simple intermédiaire entre la chanson ancienne et l’édition mise à la disposition de ses contemporains. Il se contente de traduire, parfois de réorganiser en chapitre et de proposer une table des matières. La seule valeur ajoutée revendiquée, de manière tout à fait traditionnelle, est le passage en français vernaculaire.

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De l’autre côté de l’axe (second groupe) apparaît une pratique beaucoup plus élaborée de la chanson de geste. Les auteurs de ces prologues n’hésitent pas à dire le texte. Le terme le plus utilisé est celui de « livre », il est aussi le plus universel et ne permet pas de classer l’œuvre. Il définit sa dimension matérielle en la rattachant à celle des sources et autorités convoquées, donnant l’impression d’une filiation directe et presque sacrée [14][14] Sur les questions matérielles qui ne seront pas développées.... Plus rarement, la dimension romanesque est ouvertement affichée [15][15] À l’origine, le terme de roman est essentiellement.... Pour les auteurs de ce groupe de prologues, le passage de la chanson au « roman » n’est pas un simple dérimage. Il permet, tout en introduisant une distance formelle, de rétablir le récit en sa vérité. C’est dans cette perspective que le prologue de Galien le Rhetoré utilise et associe « roman » à « chronique » :

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je vous diray la royale verité, car autrefois en a esté fait un roman auquel n’avoit point le quart des faicts dudict galien. […] aussi quant on fait un roman, il faut etre fondé sur les vrayes chroniques ou autrement on est abusé [16][16]  Histoire des nobles prouesses et vaillances de Galien Restauré,....

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L’association de « roman » et de « vray » est redondante dans ces prologues ; celui de Doolin de Mayence, de 1501, utilise même « roman » et « chronique » comme des synonymes. Ces associations soulignent l’intention affichée de restaurer l’histoire dans son authenticité. Le roman est perçu comme vrai ; sa vérité se situe toutefois plus dans l’exemplarité des mœurs et des comportements que dans la réalité des faits [17][17] Sur cette question voir Jean Chapelain, De la lecture.... François Habert invite ses lecteurs à découvrir le sens caché et réel des aventures d’Ogier au royaume de Fairie [18][18] François Habert est poète à la cour de François Ier et.... François Arnoullet, qui édite les Quatre fils Aymon en 1573, introduit le premier prologue et affirme :

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selon l’opinion d’aucuns, les livres qu’on appelle romans, ayent plus de recreation que de verité : toutesfois qui les sait bien esplucher il ny trouvera point de faute d’artifice, et bon subject en tous […] [19][19]  Histoire des nobles & vaillans chevaliers, les quatre....

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Le dernier terme utilisé, pour dire l’œuvre, est celui d’« histoire ». Contrairement aux idées reçues, qui veulent que le roman se pare de légitimité, en s’appropriant les mots utilisés au Moyen Âge pour définir les genres historiques, les termes : « annales » et « chroniques », au pluriel, sont peu présents dans les prologues [20][20] Respectivement deux occurrences et six pour les formes.... D’ailleurs lorsqu’ils le sont, ils ne désignent jamais le travail du traducteur. L’introduction de ces termes, qui donnent effectivement une coloration historique aux traductions, n’est pourtant pas un simple fait de rhétorique. S’ils viennent renforcer la confusion des genres, entretenue par le dérimage qui confère au roman la forme de la Bible et des livres d’histoire [21][21] Michel Zink, Le Roman, dans La Littérature française..., ils s’attachent principalement à qualifier les activités des traducteurs.

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Ces derniers ne se contentent pas d’emprunter le vocabulaire, leurs méthodes sont celles du métier d’historien. La description du travail de l’auteur du prologue ainsi que la présentation des sources et autorités viennent compléter le souci de vérité. Ces invariants correspondent très précisément à ce qui fait la spécificité des prologues du genre historique à la fin du Moyen Âge [22][22] Pascale Bourgain, Les prologues de textes narratifs,....

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Près d’un tiers des formes verbales spécifiques de ce second groupe de prologues décrit l’activité de l’auteur. Si le verbe « translater » apparaît, il est pourtant très peu représentatif du travail fourni par ces individus. Se côtoient les formes telles que « rédiger », « écrire » ou encore « trouver ». En replongeant dans les textes eux‑mêmes, nous retrouvons les principales conclusions de Bernard Guenée concernant les pratiques du métier d’historien au Moyen Âge [23][23] Bernard Guenée, L’historien par les mots, introduction.... Il est inconcevable pour les auteurs de revendiquer l’originalité de leur œuvre, aussi veulent‑ils « remémorer », « restituer » ou encore « réciter » une œuvre ancienne. Pourtant, contrairement au premier groupe, ceux‑ci entreprennent, dans leur œuvre de transmission, un véritable travail de restauration. Ils cherchent à offrir à leurs lecteurs une œuvre dépourvue de l’altération du temps entrant pleinement dans le mouvement humaniste de retour aux sources qui traverse l’Europe depuis le milieu du xv e siècle. Ils décrivent leur pratique au travers de formes telles que « trouver », « concueillir », « ordonner », « repurger », « compiler », « composer » et « rédiger ». Ils font œuvre d’historien en se lançant à la recherche de documents dont ils extraient les informations pour les comparer avec les textes des anciennes chansons. Une fois expurgés de leurs fautes, ils les synthétisent puis les organisent selon les normes de langue et les goûts du temps.

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Cette histoire en gré, tant pour les raisons sus deduicte que pour autant aussi, que n’espargnant ma peine, l’ayant remise en tel estat que si tu la conferes à ces vieux et lourds exemplaires, qui ont eu leur cours jusques a present, tu la trouveras repurgée de tous erreurs restituées selon la verité des anciennes annales et autres fidelles historiens [24][24]  Histoire des nobles & vaillans chevaliers, les quatre....

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L’auteur du second prologue de Galien n’affirme‑t‑il pas : « J’ay tant fait que j’ay trouvé toutes les vrayes chroniques françoises » pour réduire à mémoire la véritable histoire, dont le titre est à lui seul un programme : de Galien le Rethoré (Restauré) [25][25]  Histoire des nobles prouesses et vaillances de Galien... ?

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Les prologues qui se rapprochent de cet archétype accordent une place importante à la présentation des autorités et des sources de leur réflexion et réécriture. Ce souci souligne, une nouvelle fois, l’adoption d’une méthode historique dans la réécriture du roman. Cela prouve, par ailleurs, que les romans qui sont mis à disposition du public du xvi e siècle ne sont pas seulement un héritage médiéval, mais un pan à part entière de la culture de la première modernité. La précision des références est parfois poussée à l’extrême et montre la connaissance fine d’ouvrages philosophiques, théologiques et historiques. Apparaissent alors les volumes, chapitres, parties et même parfois la page où l’information a été retrouvée. Le translateur des Quatre fils Aymon prouve l’existence de Renaud de Montauban et la réalité de ses aventures en renvoyant son lecteur « en la vraye chronique de Froisard, 3 vol., chap. 18, p. 67 sur la fin » [26][26]  Histoire des nobles & vaillans chevaliers, les quatre....

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Leur connaissance puise aux sources des Antiquités païennes, chrétiennes et médiévales [27][27] . À la volée, il est possible de citer Homère, Virgile, l’Ancien comme le Nouveau Testament, ou encore Boèce et Saint‑Augustin. Leur œuvre de restauration est garantie par la consultation de la Chronique de Jean Froissart, du Miroir historial de Vincent de Beauvais ou encore des chroniques tant nationales, les Chroniques de France du religieux de Saint‑Denis, que régionales, les Chroniques d’Aquitaine ou encore celles de Bretagne. L’appel aux autorités et la présentation des sources inscrivent le roman de chevalerie dans une généalogie littéraire mythique remontant à la plus haute antiquité. Les œuvres anciennes convoquées sont parmi les plus hautes autorités du genre épique. Tout comme Homère raconte les aventures d’Achille et Hector ; tout comme, le Pentateuque rapporte la geste de Moïse et l’épopée de l’Exode ; tout comme Froissart immortalise les grands faits de la seconde moitié du xiv e siècle, les traducteurs récitent les prouesses des hommes du temps de Charlemagne ou des croisades. Les personnages sont ainsi systématiquement replacés dans une perspective historique. Le roman de Fierabras est précédé d’un livre consacré au premier roi de France chrétien, et est suivi d’un récit de la bataille de Fornoue, du 6 juillet 1495. Ainsi, la geste rapportée trouve naturellement sa place dans la chronologie de l’histoire de France. Le roman peut apparaître comme un genre véridique, parce qu’il est l’héritier d’une tradition à la fois ancienne, sacrée et historique.

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Les traducteurs se distinguent les uns des autres en fonction de leur pratique de réécriture, ou du moins de la déclaration d’intention qui préside à cette pratique. Un premier groupe, peut‑être par humilité, se pose en simple vecteur du récit, instrument docile du passé. Un second revendique, au travers de leur usage, la qualité d’historien et entre de plain‑pied dans le mouvement humaniste. Entre leurs mains, l’adoption du genre romanesque marque une rupture qui fait d’eux des intercesseurs entre le lecteur et une culture chevaleresque épurée.

De la pédagogie à la politique : les objectifs de la réécriture

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Les chansons de geste réécrites et éditées sont de plus en plus systématiquement accompagnées de prologues. Ce phénomène marque un changement de la conception générale du rôle social de la chanson à la fin du xv e et au début du xvi e siècle. Ainsi, les traducteurs revendiquent‑ils, dans leur adresse au public, la fonction pédagogique de leur œuvre. Pour tous, sans exception, l’origine de leur travail réside dans la volonté de fournir une somme d’exemples de vie à la noblesse. Pourtant, derrière cet objectif affiché, des divergences naissent, signes des tensions qui parcourent l’idée même de noblesse dans cette première modernité [28][28] Ellery Schalk, L’Épée et le Sang, une histoire du concept....

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Les formes verbales utilisées révèlent la dimension didactique de ces écrits. Il s’agit d’« apprendre », d’« animer », de « conduire », de « corriger », de « diriger », d’« enseigner », d’« esmouvoir », de « stimuler », de « susciter », et d’« instruire » la noblesse à « ensuivre », « éviter », « imiter », « exalter », ou « s’exerciter à vivre droictement » selon les bonnes coutumes incarnées par leurs ancêtres supposés.

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Ne vous endormez dont nobles lecteurs sur les nobles faictz anciens lesquels pourront veoir les yeux de voz bons desirs : qui vous ouvriront le courage d’ensuivir ceux qui ainsi ont louablement vescu : par l’exemple desquelz vos vertus acroistront du tout car comme dit le philosophe crescit laudata virtus[29][29]  Histoire singuliere et fort recreative Contenant....

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Le roman revendique une fonction morale dans la transmission des coutumes et des mœurs ancestrales. En proposant des modèles de vie et de comportement, il marche sur les terres des miroirs aux princes médiévaux. Le titre du troisième livre du roman d’Ogier au royaume de Fairie est symptomatique : « Le troysiesme livre des visions d’Oger le dannoys au royaulme de Fairie, avecques l’institution de son filz Hector, & de Morgue s’amy » [30][30] François Habert, Oger le Dannoys au royaulme de Fairie,.... Cette pédagogie est destinée aux princes et, par capillarité, à l’ensemble de la noblesse. François Habert propose une éducation fondée sur les traités militaires antiques, dont les éditions se multiplient au début du xvi e siècle, et dont l’influence est flagrante dans les traités inédits de Berault Stuart à Wallhausen [31][31] Benjamin Deruelle, Représentation et investissement....

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La littérature chevaleresque participe ainsi de manière consciente à l’édification d’un système de représentations et de croyances garantissant la cohésion du groupe nobiliaire [32][32] En termes anthropologiques, le groupe se définit comme.... Elle fixe les idéaux et édifie la mémoire collective. La forme « mémoire » est utilisée en association avec des formes verbales édifiantes : « célebrer », « porter à congnoissance », « décorer », « extoller » [33][33] Extoller signifie s’élever, louer ou exalter quelqu’un..... Les adjectifs et segments répétés qui s’agrègent à ce groupe ne laissent, quant à eux, aucun doute sur la volonté d’ancrer profondément et de manière définitive l’exemple des héros dans la mémoire collective du groupe : « hauts faicts et gestes des anciens roys » [34][34]  Cy est contenu les deux tresplaisantes hystoires..., « belles prouesses et merveilleux faicts d’armes » [35][35] Prologue de Galien, op. cit. (n. 16), 1500., « a perpetuel florira en continuelle memoire » [36][36] Prologue de Mabrien, op. cit. (n. 28), 1525., « perpetuellement escrit au livre de vie » [37][37]  La Genealogie avecques les gestes et nobles faictz.... Le souvenir des héros anciens détermine les cadres d’une mémoire dans laquelle les nobles peuvent puiser des modèles de comportements. À la généalogie prestigieuse des auteurs, répond la non moins illustre lignée des héros dans laquelle l’auteur invite son lecteur. Dans le deuxième livre d’Ogier au Royaume de Fairie, la fée Morgue fait découvrir au héros le cimetière des chevaliers de la table ronde [38][38] François Habert, op. cit. (n. 29), livre 2, fos. 5.... En décidant de l’ornementation des stèles, Ogier assume l’héritage arthurien. En se faisant réceptacle de cette culture, le lecteur est propulsé dans une filiation idéologique et symbolique où se côtoient Achille et Hector, César et Hannibal, Arthur et Perceval, ainsi que Charlemagne et les douze pairs de France.

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Construire cette mémoire participe aussi de la pédagogie du salut. La transmission de la culture ancienne participe de la connaissance de Dieu et de la perfection humaine :

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Néantmoins, les choses passées diversement à mémoire réduites nous engendrent correction de vie illicite, car les ouvrages anciens sont pour nous rendre à vivre en operation digne de salut en suyvant les bons et en evitant les mauvais [39][39]  Fierabras le geant, Genève, A. Steinschaber, 1478,....

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Il est symptomatique de remarquer que la méthode adoptée par les traducteurs est une méthode éprouvée depuis le xi e siècle par l’Église [40][40] Jean Gobi définit ainsi l’importance de l’usage de.... Tout comme cette dernière fondait la prédication sur des recueils d’exempla, la culture chevaleresque s’est dotée d’une imagerie métaphorique de ses valeurs plus aptes à marquer les esprits et la mémoire que les discours théoriques et moralistes [41][41] La différence réside ici dans le fait que, tout comme.... Les translateurs affichent leur volonté d’endosser une responsabilité sociale en adoptant la démarche historique et en attribuant à leur œuvre une fonction ministérielle. La Bible invite à l’imitatio christi, les recueils d’exempla fournissent les modèles de vie chrétienne, le roman propose une mosaïque d’« œuvres contemplatives à bien vivre » [42][42] Prologue de Fierabras, op. cit. (n. 38), 1478, p. ....

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Malgré la dimension pédagogique partagée, l’analyse factorielle permet de préciser des orientations qui ne sont pas anodines. L’axe vertical oppose les prologues en fonction des objectifs recherchés par le traducteur. Au sud, apparaît un champ lexical lié à l’exaltation de la noblesse ; alors que, au nord, se développe un discours du service monarchique.

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Ces données doivent être envisagées avec les corrections apportées par l’axe horizontal déjà commenté. Ainsi, la distinction première entre des prologues dits « de transmission » et ceux « historiques‑ humanistes » doit‑elle être conservée ? En effet, s’ils mettent en scène une pédagogie de l’exaltation de la noblesse, ils ne le font pas selon les mêmes modalités. Les prologues de « transmission » offrent une exaltation focalisée sur les valeurs traditionnelles : la lignée, la terre et la guerre. L’importance du lignage transparaît de l’association redondante des formes « dame », « enfant », « père », « femme » ; des verbes « naître » et « épouser » ; ainsi que de la forte présence des noms propres qui individualisent les personnages [43][43] Cette corrélation entre les formes et les prologues.... Le prologue est particulièrement axé sur le récit des origines du héros et développe une vision très individualiste du noble. L’auteur présente son personnage systématiquement au travers de son lignage. Sa personnalité et ses qualités ne sont qu’une manifestation de cette glorieuse appartenance. Ogier est le fruit de l’amour entre Geofroye de Danemarche – fils de Doolin de Mayence proche de Charlemagne et frère de Girard d’Euphrate héros des chansons éponymes – et de Danemonde, fille d’un « grand roy sarrasin laquelle il fist baptiser puis l’espousa » [44][44]  Ogier le Dannoys Duc de Dannemarche. Qui fut l’un.... Les liens familiaux sont accompagnés d’une série de vocables décrivant les sources traditionnelles du pouvoir nobiliaire. La « terre » et le « pays », associés dans les textes à « seigneurie » et « région », décrivent son assise territoriale, alors que « beau », « meilleur », « gracieux » insistent sur ses traits physiques et moraux que se transmettent les nobles de génération en génération. La guerre contre les ennemis de la foi complète le tableau des éléments traditionnels de distinction sociale du second ordre [45][45] Les vocables « terre » et « pays » présentent respectivement....

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Les prologues de type « historique‑humaniste » montrent la même volonté de glorification de la noblesse, mais épousent une forme différente. Ils font reposer les bases de la domination sociale essentiellement sur les vertus chevaleresques. Il est symptomatique de constater l’usage spécifique du terme « chevalier » dans ce groupe de prologues. Il se positionne sur le graphique factoriel au centre du groupe, ce qui montre sa proximité partagée avec tous les autres termes. Le « noble » y apparaît avant tout comme un chevalier ; noblesse et chevalerie semblent s’y superposer. Ce qui fait la noblesse, c’est le « sang » et le « cueur ». L’auteur du prologue de la chanson de Doolin, s’appuyant sur le troisième chapitre de l’Éthique d’Aristote, reconnaît en 1501 l’existence de « deux manieres de noblesse […] l’une est qui descent par charnelle generation et notable lignee cogneu […] la seconde noblesse qui est vertu de bonnes mœurs […] ont acquis et acquierent plusieurs par leur vaillance et prouesses, car on dit communement que noblesse vient de noble courage » [46][46]  La Fleur des batailles, Doolin de Maïence, chevalier.... Toutes les vertus chevaleresques ne sont pourtant pas énumérées. Si l’on retrouve la loyauté, le courage, la vaillance, la justice et la fidélité, la noblesse de cœur, ainsi que la foi ; sont absentes l’audace, la bravoure, ainsi que la largesse. Ce qui est mis en scène, c’est l’équilibre parfait entre valeurs guerrières, religieuses et morales qui ne peut se réaliser qu’en la personne du noble. Cette vision est baignée de christianisme. Ces prologues se placent ainsi sous les auspices de « Dieu » ou du « benoist Saint‑Esprit », et en leur sein la guerre devient une « juste querelle » [47][47] Suit la liste des spécificités pour les prologues « historiques-humanistes » :....

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À cette exaltation de la noblesse répond un dernier groupe de textes, dont l’objet central est de rappeler le modèle monarchique du noble. Cette fonction rejaillit de plusieurs caractères. L’autorité y est, d’abord, omniprésente au travers des formes « empire », « roy », « couronne », ou encore « lys ». Elles sont employées avec toute une série de mots qui rappellent la hiérarchie nobiliaire – « duc », « marquis » et « prince » – et la nécessaire soumission du second ordre à l’autorité : « subjects », « souverain », « obéissance », « révérence » ou encore le verbe « craindre » [48][48] Suit la liste des spécificités pour les prologues dits.... Le traducteur de Gérard d’Euphrate affiche clairement son intention de produire une œuvre utile à :

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mettre la justice au premier rang des vertuz approuver la clemence et liberalité des princes, louer l’obéissance des subjects, soutenir la correction des abuz, proposer l’amendement des vices, et reduire tous les corps politiques en bon ordre et sympathie [49][49]  L’Histoire et ancienne cronicque de gerard d’Euphrate,....

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Contrairement aux prologues précédents qui proposaient une formation individuelle où chacun avait le devoir de s’emparer des modèles pour devenir meilleur, ceux‑ci emploient les termes de « nobles » et de « noblesse » pour définir et véhiculer une vision unifiée du second ordre. L’histoire des chansons qui constituent ce groupe confirme cette image. La traduction de la chronique de Turpin est dédicacée à François Ier, alors que la chanson de Trébisonde, imprimée pour la première fois en 1501, semble faire écho à des épisodes des expéditions d’Italie, notamment à l’entrée de Charles VIII à Rome en 1494 [50][50]  Dictionnaire des lettres françaises. Le xvie siècle,.... Leur contexte de production met en lumière la récupération des anciens modèles par la monarchie dans son entreprise de domestication de la noblesse.

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Ces prologues sont porteurs des tensions qui s’expriment autour de cette volonté de mise au pas. Ainsi la chevalerie y est‑elle présentée comme une « science », une « sapience » au cœur de laquelle se trouve l’obéissance ? L’État moderne en construction ne peut cependant pas imposer les comportements et les modèles. Le consensus est une condition sine qua none des bonnes relations entre monarchie et noblesse [51][51] Arlette Jouanna, Les controverses sur l’utilité de.... Ainsi, le contrat tacite et originel liant le roi à sa noblesse est‑il rappelé. L’adhésion à la monarchie est conditionnelle des vertus et comportements exemplaires du souverain. Ce sont la « sagesse », la « clémence » et l’« excellence » de Charlemagne qui lui permettent d’obtenir l’adhésion des douze pairs de France à l’idée de service et d’être présenté par la mémoire collective comme un modèle. Cette nécessité de composer avec la noblesse transparaît, également, dans le caractère consensuel de ce type de prologue. Sa position médiane entre les prologues de « transmission » et « historique » montre que ces prologues partagent leur vocabulaire avec les deux autres types [52][52] La forme en parabole du graphique factoriel est significative.... Les vocables « Charlemagne », « royaulme », et dans une moindre mesure les notions de « bien » et de « meilleur » font le lien entre la vision traditionnelle de la noblesse, et celle de service promeut par l’État. À l’inverse, l’insistance sur le groupe nobiliaire, la reconnaissance de ses vertus et de sa mission contre les « ennemys » assurent la passerelle vers les miroirs de noblesse. La position intermédiaire de la chanson de Godefroy est éclairante. Pierre Desrey dédicace La généalogie et gestes de Godefroy de Boulion à la fois à Louis XII et au seigneur Angilbert de Cleves, comte de Nevers [53][53]  Prologue de Godefroy, op. cit. (n. 3), 1504. Voir....

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Ainsi, la dimension pédagogique endossée par la chanson de geste à la fin du xv e et au début du xvi e siècle présente des finesses non négligeables. Ces dernières mettent en lumière les jeux de tension et d’interaction entre les différents acteurs de la diffusion et de la réception de la culture chevaleresque.

De la transmission à la réception : quelques réflexions sur la réception des œuvres

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Afin de retrouver la place accordée à l’œuvre par la société, Hans Robert Jauss invitait à comprendre l’œuvre dans son effet sur le public et la société, à saisir sa réception, son influence, ainsi que la valeur que lui reconnaît la postérité [54][54] Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception,.... L’essence de l’œuvre résiderait dans sa capacité à créer le réel, à orienter les comportements. Il est délicat de tenter de discerner si les romans de chevalerie engendrent la culture chevaleresque ou s’ils en sont les produits. Jean Flori a montré que, au moment de la naissance de cette littérature, les auteurs s’étaient inspirés de la chevalerie réelle pour produire, dans les fictions, un idéal typique de comportement humain. La relation semble être inverse à la fin du Moyen Âge et au début de la période moderne [55][55] Jean Flori, La Chevalerie, Paris, Gisserot histoire,.... Après une période de recul aux xiii e et xiv e siècles, la chanson de geste rejaillit en proposant ce qui est devenu une idéologie. La redécouverte de la culture chevaleresque semble dépasser le simple cadre d’une réappropriation littéraire.

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La réémergence des chansons de geste au xv e siècle et la place qu’elles tiennent, parmi les incunables, ne peuvent être comprises que comme l’expression d’un simple besoin de divertissement de la noblesse. Elles sont les témoins de l’existence d’un public, ainsi que l’expression d’une demande sociale. Mais surtout, « c’est toujours […] un intérêt issu de la situation présente […] qui décide qu’une question ancienne ou prétendument intemporelle nous concerne encore ou de nouveau, tandis que d’innombrables autres questions nous laissent indifférents » [56][56] Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception,.... Au‑delà du simple récit épique, le roman de chevalerie pose la question de la nature et de l’utilité de la noblesse. Les faits d’armes manifestent physiquement la nature des héros. Le renouveau de cette littérature pourrait être l’expression des difficultés rencontrées par la noblesse d’épée pour légitimer sa domination sociale. Il permettrait, en adéquation avec le mouvement de retour ad fontes opéré par la Renaissance, de répondre aux remises en causes multiples de cet ordre. La société française sort douloureusement de deux siècles de crises politiques, agraires et démographiques. La peste et la guerre de Cent Ans ont laissé des séquelles profondes dans toutes les strates de la société et la noblesse en particulier connaît de graves difficultés. Sur le plan économique, l’inflation et la baisse générale des revenus seigneuriaux favorisent l’endettement. Sur le plan social, les débats sur l’utilité guerrière de la noblesse se multiplient au gré des transformations de l’art de la guerre et de la croissance de la concurrence de la noblesse de robe, notamment depuis l’institutionnalisation de l’anoblissement de certains officiers administratifs, en 1484 [57][57] François Billacois, La crise de la noblesse européenne....

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Cette crise est souvent interprétée, comme le début d’un long déclin, menant inéluctablement à la disparition de la noblesse, en 1789. Pourtant, la fermeture symbolique et le raidissement autour de ses valeurs traditionnelles marquent sa capacité à se repenser en tant que groupe. En renouant avec l’esprit chevaleresque, la noblesse militaire détermine elle‑même ses limites. En s’emparant, des modèles qui lui sont proposés, elle affiche sa volonté de défendre sa position dominante. La fonction pédagogique énoncée dans les prologues répond à cette situation particulière que traverse le second ordre. Chacun de ses membres est investi de la responsabilité de la reproduction sociale et de la conservation de ce « capital symbolique » [58][58] Pierre Bourdieu, Le capital social, dans Actes de la.... L’adhésion à ce renouveau chevaleresque lui permet de se doter de « l’outillage mental » et des « matériaux sociaux » qui lui permettent de se maintenir tout au long du xvi e siècle [59][59] L’investissement du discours chevaleresque par la monarchie....

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La réécriture des chansons de geste répond, en partie, à des nécessités d’ordre social qui produisent les conditions de la réception. Mais quelles sont ces modalités ? C’est au travers de la praxis que nous pouvons l’évaluer, car c’est dans la réception, les réappropriations ou les réfutations que se mesure l’action de l’œuvre [60][60] Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception,.... Les romans issus des chansons de geste sont, en effet, nombreux parmi les premiers ouvrages imprimés dans les villes où s’installe l’imprimerie. Baudoin de Flandres est édité dès 1478 à Lyon et en 1484 à Chambéry. Fierabras l’est dès 1478 à Genève. Ces romans sont également parmi les œuvres les plus éditées. Cent soixante‑sept éditions ont été recensées au cours de cette étude, entre 1478 et 1640 [61][61] Le nombre d’éditions est souvent pris comme référence.... Le nombre de rééditions est aussi un indicateur du succès de certains romans : Fierabras est ainsi imprimé trente-cinq fois et les quatre fils Aymon trente fois. De nombreux auteurs ont déjà souligné les traces d’intertextualité qui apparaissent dans la littérature du xvi e siècle et qui prouvent l’existence de ces héros dans la culture collective : Ogier le Danois est présent chez Rabelais, Montaigne, et Noël du Fail [62][62] Isabelle Poulain‑Gautret, La Tradition littéraire d’Ogier le... ; de la même manière, Maugis et Godefroy apparaissent dans l’Éperon de discipline d’Antoine du Saix [63][63] Michel Simonin, La réputation des romans de chevalerie....

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Les modalités de la réception peuvent également être cherchées dans les catégories littéraires établies au xvi e siècle. Les inventaires de bibliothèques donnent une vision de la place qui était accordée aux romans de chevalerie [64][64] Donatella Nebbiai‑Dalla Guarda, Classification et classement,.... Georges Doutrepont nous transmet la liste des catégories opératoires dans l’inventaire de la librairie des ducs de Bourgogne en 1467 : « Bonne mœurs, Étiques et Politiques – Chapelle – Librairie meslée – Livres de gestes – Livres de Ballades et d’Amours – Croniques de France – Oultre mer, Medecine astrologie – Livres non parfaits » [65][65] Georges Doutrepont, Inventaire de la « librairie ».... Les romans se répartissent entre les catégories éthique, politique, bonnes mœurs et chronique, et un Lancelot est placé parmi les ouvrages de Chapelle. En 1539, Gilles Corrozet propose, dans ses Blasons domestiques, de réunir dans une catégorie « Hystoriens, traictantz du faict des armes » histoire et faits d’armes [66][66]  Histoire des bibliothèques françaises, Paris, Promodis,.... Il était alors d’usage, dans les bibliothèques privées, de voir la catégorie historique regrouper des œuvres d’érudition médiévale, des vies de saints et des textes antiques. Il n’est donc pas surprenant de constater que les romans de chevalerie qui relatent la vie d’hommes illustres trouvent leur place parmi les œuvres classiques de Tite Live et les chroniques médiévales.

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Le roman de chevalerie ne se contente pas de déterminer l’identité du groupe, il est également le véhicule des stratégies de distinction. Il l’est d’abord dans son contenu socle de cette « hypertrophie de l’honneur » qui est souvent présentée comme la seule survivance chevaleresque du xvi e siècle. Capital symbolique hérité et transmissible, l’honneur garantit la seule forme d’éternité à laquelle peuvent aspirer les nobles : l’éternité littéraire. La littérature chevaleresque est à ce titre non seulement vecteur, mais aussi garante de la survie mémorielle. Elle assure l’intégration définitive dans la généalogie des héros historiques. La littérature épique inspire tout le mouvement de littérature militaire du xvi e siècle. Les prises de plumes de Jacques de Mailles, Jean Bouchet, Montluc ou Brantôme ne cherchent rien de moins que de transmettre à la postérité les vies exemplaires des grands capitaines de leurs époques.

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Véhicule des stratégies de distinction, le roman l’est encore par sa simple existence. Élisabeth Gaucher a montré comment les biographies chevaleresques avaient été utilisées par les rois et les princes pour légitimer leur aspiration territoriale et inciter la noblesse à adhérer à leur projet dynastique [67][67] Élisabeth Gaucher, La Biographie chevaleresque, op. cit..... Les nobles aussi ont participé à l’écriture du roman, en témoignent les rares mentions, exclusivement relevées dans les prologues « historiques », de l’identité du traducteur et du dédicataire. Ces indications éparses permettent néanmoins de saisir quelques implications du mécénat lié aux traductions. Étienne d’Aygremont fait ainsi traduire Maugis « a celle fin que plus a son aise et plus entendiblement il puisse congnoistre et entendre les faictz et proesses de ceste dicte presente hystoire et de ses tresnobles & dignes de memoire devanciers et progeniteurs » [68][68]  Cy est contenu les deux tresplaisantes hystoires.... Pratique déjà attestée pour de nombreux autres genres – les généalogies à l’antique et les biographies chevaleresques par exemple – le roman issu des anciennes chansons de geste est utilisé dans l’objectif non plus seulement de légitimer le groupe, mais de glorifier la lignée. Il s’agit de souligner l’ancienneté de la noblesse, en signalant les qualités et vertus des ancêtres incarnées par Étienne, réceptacle de l’ensemble du capital symbolique de la maison d’Aygremont [69][69] Donald Francis McKenzie, La Bibliographie et la sociologie.... Le phénomène semble être identique dans le prologue de la chanson de Mabrien traduite par un licencié en droit et lieutenant du bailli de Chatelroux, Gui de Bournay et Jean le Cœur seigneur de Mailly pour René d’Anjou, seigneur de Mézières.

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La croyance en l’efficacité et la convocation des vertus ancestrales attestent de la présence de ces héros dans la culture nobiliaire. Elle explique de même des pratiques moralistes ou religieuses de la traduction. Henri Bolomier, chanoine de Lausanne, demande ainsi à Jean Baignon, citoyen de la même ville, de traduire pour son plaisir et l’exaltation de la foi chrétienne la geste de Charlemagne en Espagne [70][70] Conclusion de Fierabras le Géant, Rouen, François Regnault,.... Le prologue laisse supposer que Jean Baignon n’en est pas à sa première traduction pour le chanoine. De là à imaginer que certains hommes d’Église s’emparent de la culture chevaleresque afin d’illustrer leurs sermons, il n’y a qu’un pas. Cette hypothèse n’est pas « exotique ». Dans un « recueil de mémoires, dissertations, lettres, et autres ouvrages critiques historiques et littéraires. Pour servir de supplément aux mémoires de l’Académie royale des sciences, & de celle des Inscriptions & Belles‑Lettres », se trouve dans la catégorie « vie des hommes illustres », un petit discours moral qui pourrait être un sermon mais dont la signature fait défaut, portant un titre évocateur : « la vie et les mœurs d’Ogier le Danois » [71][71]  La Vie, mœurs, gestes et faicts d’Ogier le Danois,.... Ses vertus et gestes sont loués et donnés en exemple au lecteur. À l’imitation du Christ, Ogier se sacrifie corps et âme quittant le siècle pour entrer à Saint‑Faron de Meaux après avoir passé sa vie à combattre contre les ennemis de la foi. Sa renommée et sa crédibilité sont suffisamment importantes pour qu’il serve d’exemple à tous, et que Michel de Montaigne fasse un détour par Meaux pour contempler ce qui passe pour être son tombeau à l’occasion de son voyage en Italie [72][72] Michel de Montaigne, Journal de voyage, François Rigolot.... De la même manière, Fierabras est le personnage central de l’oraison dédiée à Raoul Poisson, en 1609 [73][73]  Histoire de Fierabras, apokolokyntose, Dédié à la.... L’ambiguïté qui entoure encore les héros de chanson de geste leur permet encore d’apparaître parfois comme des personnages historiques. En 1637, Jean Chapelain affirme explicitement l’historicité des héros des « vieux romans » et de leurs mœurs, même s’il souligne, mais les prologues le faisaient déjà, la fantaisie de leurs aventures [74][74] Jean Chapelain, De la lecture des vieux romans, op. cit.....

Conclusion

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Au moment de leur impression, les anciennes chansons de geste portent trois types de prologues : un modèle de simple « transmission » où les autorités sont absentes et les fondements traditionnels de la domination nobiliaire – guerre, terre et lignage – exaltés ; un type « historique » marqué par la volonté de restaurer la chevalerie dans sa pureté originelle selon un idéal humaniste chrétien et où la chevalerie apparaît d’abord comme un ensemble de vertus susceptibles de réactiver la légitimité nobiliaire ; enfin un prologue marqué par l’idéal de service monarchique et public participant à la construction de l’État moderne et à une domestication prudente de la noblesse.

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Ces trois modèles, qui vivent et survivent sans qu’aucun ne s’impose jamais, sont révélateurs de tensions qui traversent le xvi e siècle. Contrairement aux attentes, le modèle monarchique ne s’impose pas avec le temps. Il se pare d’un aspect consensuel et réinvestit les modèles nobiliaires tout en les infléchissant. Cela explique en partie l’investissement dont il est l’objet par le second ordre qui y trouve des réponses à ses attentes en terme de légitimation et de distinction en adéquation avec le retour aux sources initié par la Renaissance. Les prologues « historiques » engagent, en effet, une relecture chrétienne humaniste de la chevalerie sensible aux vertus de l’idéal chevaleresque et cherchant à rétablir une vérité fondée sur les autorités médiévales. Ils témoignent de l’infléchissement que les lettrés tentent d’imposer à l’éducation nobiliaire. L’ensemble de cette littérature fournit, ainsi, à la noblesse des modèles de comportements évoluant entre tradition chevaleresque médiévale et relecture humaniste de la société.


Annexe

Tableau récapitulatif des éditions des romans issus des anciennes chansons de geste entre 1478 et 1640

Graphique factoriel
L’analyse factorielle a été produite à partir du frontend, analyse développée par le Pôle informatique de recherche et d’enseignement en histoire (pireh) de l’ufr d’histoire de l’Université de Paris‑I (lamop , umr 8589), disponible sur le Web [http://pireh‑dev.univ‑paris1.fr/analyse/].

Notes

[1]

Bernard Guenée, L’écho d’un prologue : de Guillaume de Tyr à Michel Pintoin, dans Les Prologues médiévaux, Actes du Colloque international organisé par l’Academia Belgica et l’École française de Rome avec le concours de la fidem (Rome, 26‑28 mars 1998) édités par Jacqueline Hamesse (Textes et études du Moyen Âge, 15), Turnhout, Brepols, 2000, p. 229‑245.

[2]

Voir l’introduction du colloque sur les prologues médiévaux de Jacqueline Hamesse, Ibid., p. 9‑13.

[3]

Dans le cas de notre étude, seuls deux auteurs sont clairement identifiés. Il s’agit de Jean Bagnyon notaire impérial et juge ecclésiastique à la cour épiscopale de Lausanne qui traduit la chanson de Fierabras pour Henri Bolomier, chanoine de la même ville. André de Mandach, Naissance et développement de la chanson de geste en Europe, V : La geste de Fierabras. Le jeu du réel et de l’invraisemblable, Genève, Droz, 1987, p. 150. Le second est Pierre Desrey dont la personnalité n’est connue qu’au travers de ses ouvrages. Lorsqu’il travaille à la traduction de la chanson de Godefroy de Bouillon en 1499, il est au service du comte de Nevers, Angilbert de Clèves. Jean‑Chrétien‑Ferdinand Hoefer, Nouvelle Biographie générale : depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, avec les renseignements bibliographiques et l’indication des sources à consulter, Paris, Firmin Didot, 1852, t. 46, p. 342‑343. Georges Grente, Dictionnaire des lettres françaises. Le xvie siècle, Édition revue et mise à jour par Michel Simonin, Paris, Fayard, 2001 (1re éd. 1951), p. 350. François Suard, L’épopée, dans La Littérature française aux xive et xve siècles, t. 1 (partie historique), Daniel Poirion dir., Heidelberg, Carl Winter Universitätsverlag, 1988, p. 172. Sur sa traduction voir Colette Beaune, La légende de Jean Tristan fils de saint Louis, dans Mélanges de l’école française de Rome. Moyen Âge, Temps modernes, 1986, vol. 98‑1, p. 143‑160. Il est également possible de supposer que l’auteur du prologue de la chanson d’Ogier le Danois offerte à Louis XII en 1498, n’est autre que son éditeur, Antoine Vérard. Ce dernier est connu pour ces talents d’écrivain et est représenté sur le frontispice offrant le livre au roi. Sur Antoine Vérard, voir notamment Anatole Claudin, Histoire de l’imprimerie en France aux xve et xvie siècles, Paris, 1900‑1914, vol. II, p. 385 sq. et Philippe Renouard, Documents sur les imprimeurs, libraires, cartiers, graveurs, fondeurs de lettres, relieurs, doreurs de livres, faiseurs de fermoirs, enlumineurs, parcheminiers et papetiers ayant exercé à Paris de 1450 à 1600, recueillis aux Archives Nationales et au Département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale, Paris, H. Champion, 1901, p. 29, 274‑275.

[4]

Le terme chanson de geste est ici employé dans l’acception entendue par Geneviève Hashenohr et Michel Zink dans Dictionnaire des lettres françaises, Paris, Fayard, éd. 1994, p. 238 : « long poème épique chantant les exploits de héros qu’une légende plus ou moins fondée en vérité, associe à l’histoire de France royale et féodale ». Toutes les définitions s’accordent pour lui reconnaître son caractère guerrier, son orientation politique et féodale et son lien affirmé avec l’histoire et le réel. À partir de la fin du xv e siècle, de nombreuses chansons en prose sont imprimées. Ce faisant, elles sont parfois remaniées, mises en conformité avec les goûts du public de la première modernité. Certaines, probablement les plus populaires, connaissent des suites. Ainsi, la Conquête de Trébisonde composée à la fin du xv e siècle est‑elle la continuation de la chanson des Quatre fils Aymon.

[5]

Ces arguments ont déjà été avancés et développés par François Suard, L’épopée, op. cit. (n. 3), Daniel Poirion dir., Heidelberg, Carl Winter Universitätsverlag, 1988, p. 161‑177 ; par Emmanuelle Poulain‑Gautret, La Tradition littéraire d’Ogier le Danois après le xiiie siècle, Permanence et renouvellement du genre épique médiéval, Paris, Honoré Champion, 2005, 412 p. ; et par Élisabeth Gaucher dans La Biographie chevaleresque : Typologie d’un genre (xiiie xve siècle), Paris, Honoré Champion, 1994, 695 p.

[6]

Antoine Prost définit trois caractères du corpus pour garantir la légitimité de l’analyse de discours. Les textes constitutifs du corpus doivent être contrastifs – c’est‑à‑dire suffisamment différents les uns des autres pour que l’analyse statistique puisse dégager des différences et des spécificités –, diachroniques – afin de tester le paradigme temporel inhérent à l’analyse historique –, significatifs – c’est‑à‑dire présenter une homogénéité thématique, du genre, du sujet traité… afin que l’analyse fasse sens. Antoine Prost, Les mots, dans René Rémond éd., Pour une histoire politique, Paris, seuil, 1988, p. 255‑287.

[7]

Ont donc été intégrés au corpus vingt prologues issus de 18 romans différents ayant connu au total 176 éditions du xv e au début du xvii e siècle. Voir le tableau récapitulatif en annexe 1.

[8]

La question des genres littéraires au Moyen Âge est encore très discutée, nous utilisons ici le terme genre par commodité. Sur ces questions voir Élisabeth Gaucher, La Biographie chevaleresque, op. cit. (n. 5), p. 37‑47. Et Bernard Guenée, Histoire, annales, chroniques. Essai sur les genres historiques au Moyen Âge, Annales Économies, Sociétés, Civilisations, 1973, p. 997‑1016. Réédité dans Politique et histoire au Moyen Âge. Recueil d’articles sur l’histoire politique et l’historiographie médiévale (1956‑1981), Paris, Publication de la Sorbonne, 1981, p. 279‑298.

[9]

L’analyse factorielle des correspondances est une méthode statistique mise au point, dans les années soixante, par Jean‑Paul Benzécri. Elle permet, à partir de tableau de contingence, ou de tableau dit de « Burt », de visualiser les corrélations existantes entre les éléments‑lignes et les éléments‑colonnes. Dans notre cas, en lexicométrie, on parle de tableaux lexicaux présentant en ligne les vocables, et en colonne les prologues. Chaque cellule du tableau porte l’effectif correspondant à la fois à la forme lexicale et au prologue dans lequel elle est utilisée. Philippe Cibois, L’Analyse factorielle : analyse en composantes principales et analyses des correspondances, Paris, puf, 1983, 127 p.

[10]

Bernard Guenée, Histoire et Chronique. Nouvelles réflexions sur les genres historiques au Moyen Âge, dans La Chronique et l’Histoire, colloque des 24 et 25 mai 1982, Daniel Poirion éd., Paris, Presses de l’Université de Paris‑Sorbonne, 1984, p. 3.

[11]

Par la suite et compte tenu de leurs caractéristiques propres, ce type de prologues sera aussi dit de « transmission ».

[12]

La validité de la procédure est attestée par le test de Khi2 donnant un intervalle de confiance bien supérieur à 95 %, et montrant l’existence de corrélations suffisamment importantes pour écarter l’hypothèse d’indépendance du vocabulaire par rapport aux prologues. La décroissance des facteurs confirme la dépendance des variables. Nous ne considérerons ici que les deux premiers facteurs représentant respectivement 10,62 et 8,51 % de la variance. Ne sont représentés sur le graphique que les éléments du tableau lexical ayant une contribution supérieure à la contribution moyenne et considérés comme significatifs (soit en ligne 4,76 %, et en colonne 0,28 %). Il est important de noter que seuls les oppositions et rapprochements majeurs sont soulignés, et qu’ils permettent au mieux de comprendre près de 20 % des phénomènes de corrélations, voir le graphique factoriel en annexe 2. Soulignons que la méthode utilisée ici est essentiellement fondée sur une approche sémantique. D’autres approches sont possibles, notamment syntaxiques. Stéphane Lamassé, Les traités d’arithmétiques médiévale et la constitution d’une langue de spécialité, à paraître.

[13]

Les Faits et prouesses du noble chevalier Jourdain de Blaves, Paris, Michel Le Noir, 1520, 148 fos.

[14]

Sur les questions matérielles qui ne seront pas développées ici, voir Roger Chartier dir., Les Usages de l’imprimé : xve xixe siècle, Paris, Fayard, 1987, 446 p. voir aussi Donald Francis McKenzie, La Bibliographie et la sociologie des textes, Éditions du Cercle de la Librairie, Paris, 1991 (1re éd. 1986), trad. Marc Amfreville, 119 p.

[15]

À l’origine, le terme de roman est essentiellement réservé aux textes rédigés en langues « françoyse » par opposition aux textes narratifs latins. Mais rapidement il acquiert une véritable identité littéraire. À la fin du xv e et au xvi e siècle, période traditionnellement reconnue pour être celle de la naissance du roman moderne, le terme est utilisé pour définir une œuvre narrative en prose caractérisée par l’importance et l’étendue dans le temps et l’espace des aventures du héros.

[16]

Histoire des nobles prouesses et vaillances de Galien Restauré, fils du noble Olivier le marquis, & de la belle Jacqueline fille du roy Hugon, Empereur de Constantinople, Lyon, Benoist Rigaud, 1575, n. p.

[17]

Sur cette question voir Jean Chapelain, De la lecture des vieux romans, Paris, Zanzibar, 1999, 88 p. ou encore Michel Zink, Le Roman, dans La Littérature française aux xive et xve siècles, op. cit. (n. 3), 1988, p. 197‑218.

[18]

François Habert est poète à la cour de François Ier et d’Henri II. Il est spécialiste de la traduction d’œuvres antiques et s’empare, ici, de la légende d’Ogier le Danois en sélectionnant un épisode précis (le séjour à Avalon). Ce récit se présente comme un miroir au prince de la Renaissance.

[19]

Histoire des nobles & vaillans chevaliers, les quatre fils Aymon. Reveuë et corrigée de nouveau, et remise en bon langage François, selon les anciennes cronicques, Lyon, François Arnoullet, 1573, 150 p.

[20]

Respectivement deux occurrences et six pour les formes au singulier et au pluriel. Traditionnellement, ce phénomène est analysé comme un moyen pour les auteurs de romans de légitimer à la fois leur écriture et la lecture de leur œuvre. Il s’agirait de minimiser la fonction récréative des œuvres en la masquant derrière une façade historique de complaisance dont personne, auteurs, comme lecteurs, n’auraient été dupes. Au sujet des termes usités pour dire l’histoire au Moyen Âge, voir Bernard Guenée, L’historien par les mots, introduction au Métier d’historien au Moyen Âge. Études sur l’historiographie médiévale, sous la direction de Bernard Guenée, Paris, Publication de la Sorbonne, 1977, p. 1‑17. Ainsi qu’Histoire, annales, chroniques. Essai sur les genres historiques au Moyen Âge, op. cit. (n. 8).

[21]

Michel Zink, Le Roman, dans La Littérature française aux xive et xve siècles, op. cit. p. 197‑218.

[22]

Pascale Bourgain, Les prologues de textes narratifs, dans Les Prologues médiévaux, op. cit., p. 245‑275.

[23]

Bernard Guenée, L’historien par les mots, introduction au Métier d’historien au Moyen Âge, op. cit. (n. 20).

[24]

Histoire des nobles & vaillans chevaliers, les quatre fils aymon. op. cit. (n. 19), prologue.

[25]

Histoire des nobles prouesses et vaillances de Galien Restauré…, op. cit. (n. 16), prologue.

[26]

Histoire des nobles & vaillans chevaliers, les quatre fils aymon. op. cit., prologue. Renaud de Montauban est mentionné avec ses frères et leur cousin Maugis à l’occasion du récit de la chevauchée du sire de Passac au pays de Rabastein en 1385. Œuvres de Froissart, Joseph Marie Kervyn de Lettenhove éd., Bruxelles, Victor Devaux et Cie, 1867-1877, t. xi, p. 216-217.

[28]

Ellery Schalk, L’Épée et le Sang, une histoire du concept de noblesse (vers 1500-vers 1650), Seyssel, Champ Vallon, 1996, 189 p. Arlette Jouanna, L’Idée de race en France au xvie siècle et au début du xviie siècle, 1498‑1614, 3 vol., Paris, Champion, 1975, 1488 p.

[29]

Histoire singuliere et fort recreative Contenant la reste des faitz et Gestes des quatre filz Aymon, Regnault, Allard, Guichard, et le petit Richard. Et de leur cousin le subtil Maugis (lequel fut pape de Rome) Semblablement La cronicque et hystoire du chevaleureux preux et redoubte prince Mabrian, Paris, Jacques Nyverd pour Galliot du Pré, 1525, f. 3.

[30]

François Habert, Oger le Dannoys au royaulme de Fairie, Paris, Denis Janot pour Ponce Roffet, dit le Faulcheur, 1542, n. p.

[31]

Benjamin Deruelle, Représentation et investissement du paysage dans les pratiques et la réflexion militaire du xvi e siècle, dans Géographie et géographie historique, Actes de la journée d’études du Centre d’études d’histoire de la Défense : Géographie et Histoire militaire tenue en février 2007 à l’École militaire de Paris, Cahier du cehd no 36, 2008, p. 35‑52.

[32]

En termes anthropologiques, le groupe se définit comme un élément créateur de lien social, proposant un système de protection, de reproduction et d’intercession entre la société et l’individu. Voir René Kaës, Les Théories psychanalytiques du groupe, Paris, Presses universitaires de France, 1999, p. 6‑8.

[33]

Extoller signifie s’élever, louer ou exalter quelqu’un. Dictionnaire du moyen français (1300‑1500), laboratoire d’Analyse et traitement informatique de la langue française, Université de Nancy/cnrs, disponible sur le web [http:// www.atilf.fr/dmf], consulté le 14 juin 2009.

[34]

Cy est contenu les deux tresplaisantes hystoires de Guerin et montglave, et de Maugis daigremont, qui furent en leurs temps tres nobles et vaillans chevalliers en armes…, Paris, Michel Le Noir, 1518, 59 fos.

[35]

Prologue de Galien, op. cit. (n. 16), 1500.

[36]

Prologue de Mabrien, op. cit. (n. 28), 1525.

[37]

La Genealogie avecques les gestes et nobles faictz d’armes du trepreux et renommé prince Goddeffroy de Boulion…, Paris, Michel Lenoir, 1504, n. p.

[38]

François Habert, op. cit. (n. 29), livre 2, fos. 54.

[39]

Fierabras le geant, Genève, A. Steinschaber, 1478, n. p.

[40]

Jean Gobi définit ainsi l’importance de l’usage de l’exemplum : « Pour que le Verbe unique né de Dieu élève vers le monde céleste ceux qui sont dans les ténèbres et l’ombre de la mort, il s’exprimera donc par des exemples et des paraboles, car ils émeuvent plus fortement et sont retenus avec plus d’intérêt et de façon plus durable, et élèvent le plus facilement l’esprit des soucis terrestres vers la vie éternelle, comme l’atteste Augustin ». Voir à ce sujet la mise au point de Jacques Berlioz et Anne‑Marie Polo de Beaulieu, Les prologues des recueils d’exempla, dans Les Prologues médiévaux, op. cit. (n. 1), p. 293 sq.

[41]

La différence réside ici dans le fait que, tout comme les vies de saints, la totalité du texte est élevée au rang d’exemple.

[42]

Prologue de Fierabras, op. cit. (n. 38), 1478, p. 1.

[43]

Cette corrélation entre les formes et les prologues de « transmission » peut être estimée grâce aux spécificités. Il s’agit d’un indicateur probabiliste qui permet de mesurer les sur et les sous‑représentations d’un vocable dans un texte ou un groupe de textes. André Salem et Ludovic Lebart, Statistique textuelle, Paris, Dunod, 1994, 342 p. Les spécificités respectives des différentes formes présentées ici sont « dame » +10, « enfant » +9, « père » +3, « femme » +2, « naître » +3, « épouser » +2 pour un intervalle de confiance à 95 %.

[44]

Ogier le Dannoys Duc de Dannemarche. Qui fut l’un des douze pers de France lequel avec le secours et ayde du Roy Charlemaigne chassa les Payens hors de Rome…, Paris, Alain Lotrian et Denis Janot, [1535], 133 fos.

[45]

Les vocables « terre » et « pays » présentent respectivement des spécificités de +3 et +2, ceux de « beau », « meilleur » et « gracieux » de +3, +3 et +2, celui de « guerre » de +3 et ceux de « payen » et « sarrasin » de +2 et +3.

[46]

La Fleur des batailles, Doolin de Maïence, chevalier preux et hardy, filz du noble et chevalereux Gui comte de Maïence, Paris, pour Antoine Vérard, 1501, 56 ff.

[47]

Suit la liste des spécificités pour les prologues « historiques-humanistes » : chevalier +3, « noble » +4, « noblesse » +4, « loyauté » +5, « courage » « preux » +4, et « vaillance », « fidélité », « cœur », « foi » +3, « Dieu » +7, « saint esprit » +3, « juste » et « querelle » +4.

[48]

Suit la liste des spécificités pour les prologues dits de « service monarchique » : « empire » +5, « roy », « couronne » et « lys » +3, « duc » +4, « marquis » +2, « prince » +5, « subjet » +3, « craindre » +3, « science » + 5, « clemence » +3.

[49]

L’Histoire et ancienne cronicque de gerard d’Euphrate, duc de Bourgogne…, Lyon, Benoist Rigaud, 1580, 570 p.

[50]

Dictionnaire des lettres françaises. Le xvie siècle, op. cit. (n. 3), p. 292.

[51]

Arlette Jouanna, Les controverses sur l’utilité de la noblesse dans la seconde moitié du xvi e siècle en France, dans Théorie et pratiques politiques à la Renaissance, colloque international de Tour, 1974, Paris, 1977, p. 287‑299.

[52]

La forme en parabole du graphique factoriel est significative d’un « effet Guttman ». Il se produit lorsque certains vocables ont des liens avec deux types très différents de textes. L’étirement des formes spécifiques des prologues de type « monarchique » entre les prologues « historique » et de « transmission » témoigne ici d’un partage de vocabulaire significatif. Philippe Cibois, Les Méthodes d’analyse d’enquêtes, Paris, puf, 2007, p. 66.

[53]

Prologue de Godefroy, op. cit. (n. 3), 1504. Voir aussi sur cet ouvrage Colette Beaune, La légende de Jean Tristan fils de saint Louis, dans Mélanges de l’école française de Rome. Moyen Âge, Temps modernes, 1986, vol. 98‑1, p. 143‑160.

[54]

Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1978 (1re éd. en allemand de 1972), p. 74.

[55]

Jean Flori, La Chevalerie, Paris, Gisserot histoire, 1998, 103 sq.

[56]

Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception, op. cit. (n. 53), p. 107.

[57]

François Billacois, La crise de la noblesse européenne (1560‑1650), une mise au point, Revue d’histoire moderne et contemporaine, t. xxiii, avril‑juin 1976, p. 258‑278. Voir aussi Jean‑Marie Constant, Noblesse et élite au xvi e siècle : les problèmes de l’identité noble, dans L’Identité noble, dix siècles de métamorphoses (ixe xixe siècles), Le Mans, 1998, p. 45‑61.

[58]

Pierre Bourdieu, Le capital social, dans Actes de la recherche en sciences sociales, 31, 1980, p. 2‑3. Voir aussi Robert Descimon, Chercher de nouvelles voies pour interpréter les phénomènes nobiliaires dans la France moderne. La noblesse, « essence » ou rapport social, Revue d’histoire moderne et contemporaine, no 46, janvier‑mars 1999, p. 5‑21.

[59]

L’investissement du discours chevaleresque par la monarchie permet de mettre en place un espace d’« euphémisation » de la distance sociale au travers l’affirmation d’une proximité symbolique. Parallèlement, la culture chevaleresque permet à la noblesse de conserver une certaine autonomie vis‑à‑vis du pouvoir monarchique. Voir Joseph Morsel, L’Aristocratie médiévale ve xve siècle, Paris, Armand Colin, 2004, 335 p.

[60]

Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception, op. cit. (n. 53), p. 48.

[61]

Le nombre d’éditions est souvent pris comme référence pour estimer la diffusion et la réception d’un ouvrage. Les limites de ce genre d’estimation ont souvent été relevées. Il est clair que l’édition in-folio en vélin paru chez Antoine Vérard en 1498 et offert à Louis XII n’a pas été tirée au même nombre d’exemplaires que la même version d’Ogier parue en 1583 in 4°chez Nicolas Bonfons. Cependant, cela donne une estimation sinon quantitative, du moins qualitative des goûts du public.

[62]

Isabelle Poulain‑Gautret, La Tradition littéraire d’Ogier le Danois après le xiiie siècle…, op. cit. (n. 5) et Knud Togeby, Ogier le Danois dans les littératures européennes, Copenhague, Munksgaard, 1969, p. 241‑243.

[63]

Michel Simonin, La réputation des romans de chevalerie selon quelques listes de livres, xvi exvii e siècle, dans Mélanges de langue et de littérature française offerts à Charles Foulon, Rennes, Institut de français de l’université de Haute‑Bretagne, 1980, p. 363‑369.

[64]

Donatella Nebbiai‑Dalla Guarda, Classification et classement, dans Histoire des bibliothèques françaises, Paris, Promodis, 1989, vol. 1 : Les bibliothèques médiévales. Du vi e siècle à 1530, André Vernet (dir.), p. 373. Il faut souligner les limites de l’étude des bibliothèques qui témoignent autant d’une volonté de paraître que du goût de leurs propriétaires. Néanmoins, leur place dans l’éducation nobiliaire et la diffusion de la culture écrite dans les provinces laissent supposer que la lecture des romans était ordinaire. Sur ces sujets voir Philippe Contamine, La Noblesse au Royaume de France. De Philippe le Bel à Louis XII, Paris, Presses Universitaires de France, 1998 (1re éd. 1997), p. 163‑188. et Roger Chartier, Lectures et Lecteurs dans la France d’Ancien Régime, Paris, Seuil, 1987, 369 p. ainsi que Histoire de l’édition française, Roger Chartier et Henri Jean Martin (dir.), t. 1 : Le Livre conquérant du Moyen Âge au milieu du xviie siècle, Paris, 1989 (1re éd. 1982), Fayard, 793 p.

[65]

Georges Doutrepont, Inventaire de la « librairie » de Philippe le Bon 1420, Genève, Slatkine Reprints, 1977, p. 26.

[66]

Histoire des bibliothèques françaises, Paris, Promodis, 1988, vol. 2 : Les bibliothèques sous l’Ancien Régime. 1530‑1589, Claude Jolly dir., p. 92.

[67]

Élisabeth Gaucher, La Biographie chevaleresque, op. cit. (n. 5), p. 598 sq.

[68]

Cy est contenu les deux tresplaisantes hystoires de Guerin et montglave, et de Maugis daigremont…, Paris, Michel Le Noir, 1518, 59 fos.

[69]

Donald Francis McKenzie, La Bibliographie et la sociologie des textes, op. cit. (n. 14), 119 p. Ce dernier explique notamment comment le passage du manuscrit à l’imprimé se traduit parallèlement par un passage du domaine domestique au domaine public, accroissant la dimension politique et sociale de la dédicace.

[70]

Conclusion de Fierabras le Géant, Rouen, François Regnault, [1515], 88 fos. n. p.

[71]

La Vie, mœurs, gestes et faicts d’Ogier le Danois, Duc de Dannemarc & Pair de France. Extraicte des Chartres de l’Abbaye de Sainct Pharon en son Église à Meaux, Paris, Pierre Face, 1613, 15 p.

[72]

Michel de Montaigne, Journal de voyage, François Rigolot éd., Paris, puf, (1re éd. 1992), p. 4.

[73]

Histoire de Fierabras, apokolokyntose, Dédié à la mémoire de M. Raoul Poisson, sieur de la Chapelle, s. l, s.n, 1609, n. p.

[74]

Jean Chapelain, De la lecture des vieux romans, op. cit. (n. 17).

Résumé

Français

Alors que la première modernité est traditionnellement présentée comme le « crépuscule de la chevalerie », le nombre et la diffusion des romans de chevalerie n’ont jamais été aussi importants. Paradoxalement, alors que les liens entre histoire et politique ont été l’objet de l’intérêt des historiens ; celui entre littérature et politique demeure peu étudié. Pourtant, les littéraires, telles qu’Emmanuelle Poulain Gautret et Élisabeth Gaucher, ont récemment démontré la dimension politique de la littérature chevaleresque de la fin du Moyen Âge. Cette littérature connaît depuis ses origines des mouvements de réécritures incessants qui lui permettent de survivre tout en s’adaptant aux évolutions de la société. Les traductions en prose et le passage du manuscrit à l’imprimé sont l’occasion, au cours du xv e siècle et de la première moitié du xvi e siècle, d’une redécouverte de la culture chevaleresque avec les yeux de la Renaissance. L’étude des prologues des romans issus des anciennes chansons de geste permet de saisir quels sont les pratiques, les fonctions et les enjeux de la transmission de la culture chevaleresque dans une noblesse confrontée à la genèse de l’État moderne, à la concurrence de la Robe et de la bourgeoisie, et aux critiques de plus en plus acerbes de sa position de domination.

Mots-clés

  • xv e‑xvi e siècle
  • France
  • noblesse
  • culture
  • chevalerie
  • guerre
  • représentation sociale

English

While Renaissance is traditionally described as the twilight of chivalry, the number and circulation of chivalric novels have never been so great. It is a paradox that, while the links between politics and history have always been a central concern to historians, those between literature and politics have not. And yet, literary scholars, such as Emmanuelle Poulain Gautret and Elisabeth Gaucher, have recently proven that chivalric literature already had an important political significance by the late Middle Ages. From its beginnings, this literature has suffered ceaseless revisions in order to adapt to the society’s evolutions and survive. The translations into prose and the transition from manuscript to printed book were, between the end of the xv th century and the beginning of the xvi th century, the occasion for a rediscovery of the chivalric culture through the eyes of the Renaissance. The study of the prologues of novels derived from former chanson de geste makes it possible to understand the practice, functions, and stakes in the chivalric culture’s transmission for a nobility confronted with the « the construction of the modern State », the competition of the legal profession and the upper middle class, and with the critics of it social domination.

Keywords

  • xv th‑xvi th century
  • France
  • nobility
  • culture
  • chivalry
  • war
  • social representation

Plan de l'article

  1. De la transmission à l’histoire : pratiques de réécriture et d’édition
  2. De la pédagogie à la politique : les objectifs de la réécriture
  3. De la transmission à la réception : quelques réflexions sur la réception des œuvres
  4. Conclusion

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