Horizons stratégiques
La Doc. française

I.S.B.N.sans
192 pages

p. 98 à 111
doi: en cours

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n° 1 2006/1

2006 Horizons stratégiques

Regards ethnologiques sur les maisons de retraite

Sébastien Doutreligne Titulaire d’un DEA de sciences économiques (ENS Lettres et Sciences humaines) et d’un DEA de sociologie des organisations (IEP de Paris). Au Commissariat général du Plan, il a collaboré aux travaux d’évaluation des politiques publiques en qualité de rapporteur adjoint de l’instance « Fonds structurels et politiques régionales ». Lors des travaux de prospective sur le rôle de l’État menés par cette institution, il a lancé puis a co-animé avec Daniel Lenoir un groupe de projet sur la prise en compte de la fin de vie des personnes de grand âge, à l’origine, d’une part, des missions demandées successivement par Catherine Vautrin et Philippe Bas sur la prise en charge des personnes âgées dépendantes et, d’autre part, des études ethnologiques en maisons de retraite. Il est actuellement chargé de mission au Département « Questions sociales » du Centre d’analyse stratégique, en charge notamment des questions relatives aux relations entre les générations.
Les conséquences économiques et sociales du vieillissement de la population focalisent de manière croissante l'attention, notamment celle des chercheurs en sciences humaines et sociales. Ainsi, trois ethnologues se sont immergés durant six mois en établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) dans l'objectif d'approfondir les connaissances des situations ordinaires de travail et de fin de vie. Les travaux accomplis complètent les observations et recommandations formulées dans le cadre de la mission « Prospective des équipements et services pour les personnes âgées dépendantes ». La meilleure appréhension des contextes et stratégies d'actions, tant des personnels que des bénéficiaires, vise à constituer une aide efficace pour l'adaptation des politiques publiques de prise en charge du grand âge.Mots-clés : ethnologie, maison de retraite, dépendance, fin de vie, mortethnology, retired homes, disability, end of life, death.
Je ramène de la maison de long séjour un besoin de toucher,
ne serait-ce que furtivement, l’épaule de ceux que je rencontre,
et une méfiance accrue des beaux discours.
Christian Bobin, La présence pure
Le vieillissement de la population constitue l’une des tendances fondamentales des sociétés occidentales contemporaines. Les démographes prévoient une progression des classes d’âge les plus élevées, avec une indétermination quant au nombre de personnes qu’on nomme aujourd'hui dépendantes. Notion relativement nouvelle, la dépendance recouvre des dimensions à la fois psychiques et physiques. La société a reconnu récemment qu’il existait un « risque de dépendance » chez les personnes âgées, et a mis en œuvre des mesures préventives et des traitements spécifiques pour contrer ce risque et favoriser l’autonomie des personnes âgées. Cette prise en compte de la dépendance s’inscrit dans le cadre d’un dispositif national d’aide géré principalement par les départements. En raison des perspectives en matière d’espérance de vie et des évolutions majeures liées à l’avancée en âge, les pouvoirs publics sont amenés à évaluer les conséquences de ce phénomène, en termes de besoins sociaux et économiques. Les études ethnologiques en maisons de retraite apportent une contribution qualitative à ces réflexions [1].
Après une brève présentation du contexte général de la « dépendance des personnes âgées » et du contexte particulier dans lequel s’insèrent ces études ethnologiques, cet article [2] se propose de rappeler la double originalité de ces enquêtes qui prolongent et renouvellent les travaux de recherche passés : l’immersion simultanée de trois ethnologues dans des lieux de fin de vie d’une part, et le croisement des résultats obtenus avec ceux élaborés dans le cadre de la mission « Prospective des équipements et services pour personnes âgées dépendantes [3] » d’autre part. Il synthétise ensuite les principaux enseignements tirés de ces études et pour finir reprend une partie des recommandations formulées sur la base de ce croisement inédit de résultats.
 
1. La « dépendance des personnes âgées »
 
 
Aujourd'hui, la prise en charge de la dernière période de vie des personnes de grand âge s’opère à travers un vaste système d’action qui implique une multitude d’acteurs à différents échelons locaux et nationaux. Ces acteurs sont amenés à entretenir des relations complexes sur la base d’intérêts et d’objectifs parfois contradictoires (intérêts économiques, publics – en matière de développement local notamment –, sociaux et institutionnelsÂ…). Ce « marché » à géométries sociale et économique variables représente des sources d’activité pour l’ensemble des parties prenantes et des sources de profit pour certaines d’entre elles. Son poids économique augmente et cette tendance se poursuivra.
Le vieillissement de la population a ainsi engendré depuis quelques années des réflexions majeures qui se sont traduites par des recherches visant à mieux appréhender le phénomène de « dépendance des personnes âgées » et à concevoir des politiques ayant pour objectif principal d’aider et de soigner de manière efficace et économiquement équitable les personnes dépendantes, jusqu’à la fin de leur vie.
L’État et les collectivités territoriales participent directement à cette prise en compte sanitaire et sociale en impulsant, réglementant et finançant des dispositifs, des équipements et des prestations variés. Les récentes créations de l’allocation personnalisée d’autonomie (APA), permettant de rendre solvable la demande d’aide, et de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) en témoignent.
Des données quantitatives obtenues par agrégation, extrapolation et projection, modèlent aujourd'hui une image du phénomène de « dépendance », lequel concernerait plus de 900 000 personnes de 60 ans et plus [4]. Ces chiffres ont notamment alimenté les travaux de la mission « Prospective des équipements et services pour les personnes âgées dépendantes », confiée en février 2005 au Commissariat général du Plan puis réactualisée en août 2005 et suivie jusqu’à son terme par le Centre d’analyse stratégique. Cette mission visait indirectement à « donner aux personnes âgées une liberté de choix qui exige un développement simultané et complémentaire des offres de services de maintien à domicile et des capacités d’hébergement en maisons de retraite. [5] »
En lien étroit avec cette mission et pour la compléter, des études ethnologiques ont été conduites dans plusieurs maisons de retraite, ces établissements constituant une part importante de la gamme d’équipements et de services, même si, pour les personnes susceptibles d’y avoir le plus recours (les 75 ans et plus), ces institutions ne représentent jamais la meilleure solution comparée au domicile. Un récent sondage le confirme. Seules 2 % d’entre elles estiment que la « maison de retraite » constitue la meilleure solution quand il s’agit d’« avoir une vie agréable », tandis que le « domicile » est cité à 94 %.


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Une fois hébergées en institution, les personnes âgées regrettent souvent leur ancien domicile. C’est ce qu’illustre l’exemple suivant mentionné par l’un des ethnologues :
[Mme Malot [6] met une main sur mon épaule et me chuchote à l’oreille] : « Vous savez que j’ai encore rêvé de mes rideaux jaunes qui donnent sur la rueÂ… et que je passais mon temps à les nettoyer, vas-y que j’te brosse, vas-y que j’te frotteÂ… Et ça n’y faisait rien ! Oh, là, là [rire]Â…ça, la maison, c’est la deuxième chose en venant iciÂ… après mon mariÂ… c’est la deuxième chose qui m’a coûté le plus. Tous les matins, je me réveille et je mets un petit temps à me dire : « mais oui, je suis ici, je suis à la maison de retraite ».
L’accueil collectif de personnes de grand âge en institution est l’une des caractéristiques du déroulement de certaines trajectoires de fin de vie dans les sociétés occidentales. Représentant dans ces sociétés la solution de dernier recours permettant de « gérer » des situations problématiques, ces institutions sont de plus en plus marquées par la présence de personnes affectées par des maladies neuro-dégénératives.
On compte ainsi aujourd'hui en France plus de 10 000 établissements d’hébergement (accueillant environ 650 000 personnes [7]) qui offrent aux personnes âgées toute une palette de prestations sociales et médicales. Prolongeant l’« humanisation des hospices » dont il était déjà largement question dans les années 1980 et qui s’est concrétisé lors des premiers contrats de Plan État-région [8], ces structures bénéficient depuis peu d’un vaste programme de médicalisation qui, tenant compte de l’évolution globale de l’état de santé des personnes hébergées, vise à améliorer la qualité de l’aide et des soins prodigués.
Les recherches menées jusqu’à présent montrent qu’au fur et à mesure de l’avancée en âge, un certain nombre d’événements se conjuguent qui obligent à reconsidérer les bases sur lesquelles reposait la vie ordinaire des personnes. Souvent, c’est une hospitalisation, le décès d’un proche, ou l’annonce d’une maladie qui est à la source d’un changement de situation de santé physique et/ou psychologique. Ce changement qui fragilise la personne constitue un véritable tournant dans son existence puisque l’entrée en établissement d’hébergement est souvent définitive. Les circonstances de l’entrée dépendent ici du nombre d’enfants, des valeurs familiales, de la plus ou moins grande proximité géographique des enfants – ou plus généralement des descendants –, des modèles d’éducation et des ressources financières des familles.
 
2. L’ethnologie au service des politiques publiques : originalités d’une méthode
 
 
Les études conduites par les ethnologues offrent une vision sur le moyen terme de la vie quotidienne dans ces établissements de prise en charge. Elles s’inscrivent dans le cadre d’un protocole d’ethnologie des organisations géré par la Maison des sciences de l’Homme [9]. Comme précisé dans ce protocole, « il ne s’agit pas de dresser un tableau de la situation française de l’hébergement des personnes de grand âge mais de dégager des éléments de réflexions et d’actions à partir des études de cas précises et détaillées ». Au niveau de sa conception et de sa mise en œuvre, il se détache du format académique de certaines études en proposant deux innovations essentielles.
La première a trait à la conception même de ce programme de recherche : trois chercheurs [10] ont enquêté sur le terrain et ont été suivis par un comité scientifique pendant toute la durée de leur immersion (six mois). Deux d’entre eux ont vécu sur cette période nuit et jour dans les établissements. Au total, cinq établissements ont été investis. Ils ont été choisis notamment en fonction de leur degré plus ou moins élevé de médicalisation (maisons de retraite en milieux rural et urbain, hôpital local accueillant plusieurs maisons de retraite, unité de long séjour d’un hôpital).
Le souci de représentativité des différentes situations d’accueil a présidé dans le choix de ces établissements, même si, à certains égards, le champ de la recherche apparaît limité au vu de la diversité des modalités d’accueil actuelles. Certains types d’établissements ne sont de fait pas pris en compte, tels les établissements à but lucratif et les foyers-logements.
Au souci de représentativité s’est joint un principe méthodologique propre à la démarche ethnologique : le recueil d’informations a été réalisé à partir d’observations participantes, c'est-à-dire sur la base de l’implication volontaire des chercheurs dans diverses activités. Cette immersion longue a permis d’affiner la connaissance de ces milieux complexes. Tout en confirmant un certain nombre de tendances bien connues des acteurs impliqués dans l’aide et les soins apportés, cette recherche a concouru à un renouvellement des points de vue sur ces institutions. Ainsi, il ressort notamment que la relation de soin ne devait pas coloniser l’intégralité de la vie des personnes hébergées et que les animations n’avaient qu’une pertinence relative. Elles ont aussi manifestement besoin de présence et d’écoute, ce qui ne nécessite pas réellement une qualification pointue et n’est pas propre à ces institutions. Cette dimension essentielle devrait toutefois être prise en compte dans le recrutement des personnels, ce qui, au-delà des aspects matériels et financiers qui demeurent importants et structurants, peut passer par une sensibilisation aux problèmes afférents à la vie dans ces établissements et de la sorte, amener à une prise de conscience de l’utilité humaine de leur fonction.
Fruit de cette démarche d’investigation, les études aboutissent également à des recommandations « croisées ». Ceci constitue la seconde innovation. Les recommandations « croisées » sont des propositions d’action liées à celles envisagées dans le cadre de la mission de prospective d’ampleur nationale. Elles prennent à la fois en considération la dimension organisationnelle propre aux acteurs sur le terrain et la dimension nationale des dispositifs publics.
Même si les situations vécues restent à jamais locales et si des caractères jugés propres à certaines régions, voire à certaines personnalités, perdurent et évoluent, il demeure que la conjonction de l’ensemble de ces facteurs autorise une mise en perspective qui, d’une part, corrobore les tendances de fond s’exprimant au quotidien dans ces établissements tout en portant sur elles un nouveau regard et, d’autre part, prend en compte et dépasse les situations locales examinées en se concentrant sur ce qui relève de l’essentiel dans la prise en compte des personnes de grand âge. Les ethnologues proposent en effet des recommandations directement applicables à l’adresse des professionnels et des usagers des établissements d’hébergement [11], mais aussi à l’attention des décideurs politiques. Le chemin emprunté autorise ainsi une mise en perspective offrant un lien inédit entre ce type d’études et le processus de définition et d’adaptation de la stratégie publique.
Tous les éléments semblent donc être réunis pour lier de manière étroite la dimension ordinaire dans laquelle les chercheurs ont été plongés et la dimension sociale, ici dans le cadre d’un scénario équilibré visant le libre choix des citoyens quant à leur lieu de fin de vie.
 
3. Enseignements principaux : dégager des possibilités de mieux-être en institution
 
 
Les travaux des ethnologues confirment d’abord des constats déjà bien connus des acteurs impliqués dans cette prise en charge des aînés : les structures les plus médicalisées accueillent les personnes les plus dépendantes ; les personnes se résignent à finir leur vie dans de telles structures (généralement les personnes hébergées en institution désirent rentrer chez elles ou mourir) ; les personnels soignants sont en sous-effectif.
Attentifs aux aspects les moins visibles de la vie quotidienne, ces travaux permettent de mettre au jour des informations relatives à l’entrée en institution, d’aborder la complexité des relations entre les différentes catégories d’acteurs impliqués dans ce type de prise en charge (entre les résidents et les personnels, entre co-résidents, entre familles et personnels) mais aussi d’envisager le rapport à la mort, banal dans ces institutions et souvent passé sous silence.
3.1. L’entrée irréversible en institution
La décision d’entrée et l’entrée effective en institution restent souvent brutales et imprévues. Le rôle des familles est ici déterminant. Souvent considérée comme solution de dernier recours, la sollicitation des établissements d’hébergement intervient dans un contexte où l’aîné estime qu’il représente un « poids » pour sa famille qui, elle-même, le considère comme un « fardeau ». Même quand l’aîné est à même d’exercer son libre arbitre, les membres de la famille décident souvent à sa place, en lien plus ou moins étroit avec le corps médical et les responsables de l’établissement, comme l’illustre l’extrait d’entretien suivant :
« J’aurais pu rester chez moi, mais ma fille a eu peur, et depuis six ans, je suis là. C’est une idiotie, de ma part. Je prenais un bain chez moi et quand j’ai voulu me relever pour sortir de la baignoire, je me suis retrouvée coincée. Pendant trois quarts d’heure, une heure environ, je suis restée coincée comme ça. J’avais rendez-vous avec mon médecin, il fallait que je le prévienne que je serai en retard. Ma petite aide ménagère n’était pas là. Elle devait venir mais elle n’avait pas prévenu qu’elle ne viendrait pas. Alors, je me suis énervée et le résultat, c’est que je ne pouvais plus faire un mouvement. Quand je me suis calmée, ça s’est arrêté [Â…] J’ai vu par la suite le médecin et il m’a rassurée en me disant que ça pouvait arriver. Mais j’ai eu l’idiotie de dire ça à ma fille. Elle a pris peur, et elle a fait toutes les démarches pour contacter une maison de retraite près de chez elle, parce qu’elle pensait que ma petite jeune de compagnie ne suffisait pas. »
[Mme Palisse, 79 ans, ayant quitté la banlieue parisienne pour emménager à Bel Air, dans l’Ouest de la France]
Cet extrait d’entretien illustre une entrée en institution qui résulte de l’appréhension à distance, par un membre de la famille, de risques liés à la solitude d’un parent âgé. Il traduit une volonté de sécurisation de l’espace autour de la personne [12], souvent mise en avant pour justifier cette entrée. Mais cet exemple ne doit ni occulter l’importance dorénavant bien connue du travail des familles – et en premier lieu de celui des femmes – au cours duquel sont envisagées de nombreuses solutions formelles et informelles pour faciliter la vie d’un aîné à domicile, ni masquer les processus complexes de décision amenant les membres des familles à envisager un tel choix. Souvent, en effet, les familles ne sont pas en situation de faire face aux troubles physiques et psychiques de leur parent.
D’un autre côté, l’entrée en institution dépend également des ajustements réalisés par les responsables d’établissement sur la base d’impératifs gestionnaires complexes. Ainsi, les responsables peuvent par exemple être amenés à maintenir un niveau de « dépendance moyenne » de leur institution, niveau défini par les tutelles dans le cadre de politiques publiques nationales. En pratique, comme l’analyse l’un des ethnologues, le remplacement d’une personne décédée par une autre moins dépendante risque de faire baisser la dotation globale allouée à l’établissement au titre de la dépendance (si un contrôle est effectué). De la même façon, l’entrée de personnes relativement plus dépendantes aura toutes les chances d’alourdir la charge quotidienne sans pour autant se traduire par des allocations humaines ou financières de renfort. Ces situations peuvent être la source de tensions, tant du côté des familles (avec le sentiment que prédomine une logique discrétionnaire) que de celui des personnels soignants (à cause d’une charge supplémentaire sans contrepartie) :
[Début octobre 2005] Monsieur Guérin [directeur des Genêts] m’explique qu’en remplacement de M. Canto, décédé, il a choisi d’intégrer Mme Laronde. Cette entrée n’est pourtant « pas forcément une affaire du point de vue du GMP [13] de l’établissement ». Mme Laronde, qui a contacté l’établissement il y a deux mois, est en effet selon lui « très autonome » [catégorisée en « GIR 5/6 »] alors que M. Canto était grabataire [catégorisé en « GIR 1 »]. Avec cette nouvelle entrée, l’établissement est en théorie « moins lourd » qu’avant, alors qu’il se situait déjà au-dessous de la norme autorisée. Cependant, le directeur m’explique que Mme Laronde est un « oiseau rare ». « Elle a décidé de venir, elle était là dès l’entretien de pré-admission et elle m’a convaincu qu’elle était prête à entrer ». De plus, M. Guérin m’explique que s’il prend le risque d’une telle entrée, c’est qu’il sait qu’avec l’hiver il y a généralement une « dégringolade » des résidents et que cette « dégringolade » rééquilibrera la situation moyenne au regard des organismes de tutelle qui contrôlent son activité.
3.2. Des relations complexes d’interdépendance
Les ethnologues soulignent que la gestion de la dépendance par les personnels est un élément central de la vie des établissements. Dans ce cadre, les personnes hébergées dépendent totalement du travail des personnels, de leur engagement et de leur bonne volonté. À eux seuls, un certain nombre d’actes liés à la vie ordinaire des personnes hébergées (les faire manger, faire leur toilette, les faire marcher) peuvent faire l’objet de programmes de soins spécifiques comprenant, pour certains, des gestes plus techniques (en particulier le soin des escarres). Dans certains cas, ces programmes constituent l’essentiel de la vie collective. Du point de vue des ethnologues, la mission d’hébergement de ces institutions gériatriques est concurrencée par leur mission soignante. À titre d’exemple, les repas restent du côté du soin et non de l’hôtellerie. La prédominance de la dimension soignante ne favorise guère les relations où s’exprime une certaine réciprocité (dans le sens d’une logique de don/contre don). Elle peut même aller jusqu’à étouffer toute expression ou initiative touchant à la vie sociale.
Ainsi, la définition puis la mise en œuvre d’un projet de vie [14] individualisé reste difficile en institution. Dans les faits, ces projets de vie s’entendent davantage comme des projets de fin de vie. Or, la fin de vie est perçue par les personnels comme un ensemble de registres d’actions spécifiques, destinés à répondre aux besoins effectifs des personnes mourantes. D’un autre côté, rares sont les responsables d’établissements qui, lors de l’accueil de nouveaux « résidents », osent aborder avec eux et avec leur entourage proche les questions concernant l’adaptation à ce qui constitue leur dernier lieu de vie (ce qui inclut les questions relatives aux dernières volontés).
Selon les ethnologues, pour les personnes hébergées qui ont encore « toute leur tête » et/ou qui ont encore l’usage de leurs jambes [15], donc disposant encore d’une relative autonomie, une certaine réciprocité avec les personnels soignants peut néanmoins s’exprimer. Cela passe par des petits présents offerts aux personnels par les résidents et leurs familles, par une certaine entraide entre résidents valides et invalides. Un ensemble d’actions apparemment banales mais qui peuvent se révéler hautement significatives en termes de préservation de leur autonomie. Cette préservation peut également passer par une participation à la mise du couvert (alors que les repas se situent en majorité du côté du soin), à l’entretien des plantes, aux animations au sein de l’établissement, etc.
Par ailleurs, les personnes valides développent un certain nombre de stratégies pour établir un rapprochement avec le personnel et se démarquer ainsi des personnes dépendantes, l’objectif étant de se rassurer par rapport à ses propres possibilités d’autonomie. Des formes d’assistance existent donc bel et bien entre personnes valides et personnes invalides, comme par exemple le fait d’aider une personne à se diriger vers la salle de restauration, véritable espace d’observations, de rencontres et de discussions. L’entraide entre valides et moins valides est d’ailleurs l’objet de petites rivalités entre « ceux qui ont encore toute leur tête et toutes leurs jambes », comme en témoigne l’extrait suivant :
[Les Genêts, août 2005]
Mme Aigleton fait ce qu’elle appelle « la circulation » au bas des deux seuls ascenseurs de l’établissement. À ce sujet, il y a entre elle et M. Ferme, autre résident, de nombreux conflits. M. Ferme prétend en effet mieux savoir se servir des ascenseurs que Mme Aigleton. M. Ferme reproche à Mme Aigleton de ne pas bien maîtriser le placement des fauteuils dans l’ascenseur en fonction de la montée ou de la descente des résidents aux étages après les repas. De ce fait, elle « retarde le mouvement », alors que certains sont pressés, par exemple, d’aller aux toilettes et que les aides-soignantes se servent des mêmes ascenseurs pour monter et descendre « leurs » résidents.
Les chercheurs précisent toutefois que l’attention portée à autrui se lit davantage comme une stratégie de préservation de l’autonomie et de la vie privée. L’espoir est d’être aidé quand on n’aura plus « toute sa tête » ou « toutes ses jambes », ce qui conduit à masquer l’occurrence de certains événements (chutesÂ…) auprès des personnels.
Cette attention portée à autrui est moins présente quand il s’agit de participer à des animations. Les chercheurs relèvent que les activités proposées, parfois imposées, ne correspondent pas toujours aux aspirations des personnes hébergées. Ils appellent d’ailleurs à repenser l’animation pour qu’elle devienne le moteur d’une vie sociale dans ces établissements. Même si la participation aux animations peut constituer pour les personnes valides une possibilité de se différencier des personnes invalides, ils notent en effet que les intérêts des responsables et des personnels à travers ces activités ne sont pas nécessairement les leurs et qu’elles manifestent souvent une certaine réticence à l’égard des activités proposées, comme le souligne l’exemple suivant :
[Â…]
M. Tino : Nooon, qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Le loto ça me dit rien, qu’est-ce que tu fais après le loto là-bas, tu parles avec qui ? Y’a pas d’homme c’est tout. Avec le Jean tu peux pas parler, avec le / la / Chose ! tu peux pas parler ; Lucien il a sa table, il a sa table Lucien / c’est un copain à moi, on a travaillé ensemble / alors après qu’est-ce qu’il y a ? tout un tas de monde que je connais, moi je suis de Laprade n’oublie pas, je connais ! alors !?... Chacun a ses peines chacun a sesÂ…/ tu vas là-bas tu entends quoi. La mouline ! C’est la maladie, le mal, où on a mal, alors écoute moi hein ! C’est pas un passe-temps, moi j’appelle pasÂ… nonÂ…
[Â…]
Les personnes encore relativement valides sont peu nombreuses dans les unités de soins de longue durée (USLD), structures accueillant les plus dépendants. Du fait de la diminution de leurs capacités de déplacement et de communication, il n’est pas rare que leur univers de fin de vie soit restreint à la chambre, voire au lit. Il s’agit alors davantage d’un univers de passage – des soignants, de l’entourage – que d’un univers d’intimité, encore présent dans les structures moins médicalisées et de taille modeste.
À titre d’exemple, voici quelques scènes mises en exergue par l’un des ethnologues :
  • Mme Ramey répète à l’infini, dans le silence de sa chambre : « À quoi bon mamanÂ… à quoi bon, mamanÂ… à quoi bon papaÂ… le marin, le marin, le marinÂ… » Ou encore « Avec papa Â… avec papa Â… » sur un air chanté à la dernière messe. Pendant des toilettes, lorsqu’une aide soignante lui adresse la parole, elle arrête sa litanie et participe à la conversation. Toujours douce et gracieuse, malgré son état grabataire, elle formule des réponses simples habituellement sur un ton enjoué et positif. On doit l’aider à prendre ses repas qu’elle consomme avec plaisir.
  • Mme Swarowsky répète dès qu’elle sent ma présence « Meine Mutter, mein VaterÂ… » Elle est polonaise et me prend pour un Allemand. Systématiquement elle me montre l’horloge et me donne l’heure exacte. Elle parle souvent avec les personnages de la télévision. Parfois agressive, elle jette son plateau repas et fait souvent obstruction aux aides-soignantes lors de sa toilette. Il faut alors être deux pour la préparer.
3.3. Le sens des relations : à la recherche d’écoute et d’attention dans des lieux que l’on fuit
L’intérêt porté par les ethnologues aux relations entre les différents acteurs de la vie quotidienne en établissements permet de confirmer certaines tendances de fond en termes de prise en compte du grand âge en institution en mettant l’accent sur deux concepts clefs. Des analyses de la vie quotidienne ont ainsi été conduites à partir des notions demandes et des plaintes exprimées par les résidents.
La demande et la plainte se doivent d’être décodées par les personnels qui sont poussés à établir des priorités en raison de leur fréquence souvent très importante. L’expression du mécontentement de l’une des personnes hébergées est très représentative de cette vie quotidienne en institution :
 [Â…]
Moi : Vous vous plaisez ici ? (plus fort) Vous vous plaisez ici ?
M. Raymond : Non, y a que des morts à table. Y’a personne qui parle, pas une blague, pas un sourire, rien (il fait mine de serrer les dents en grognant) Grrrr. Y a même des filles quand elles viennent dans la chambre à peine elles disent bonjour (même mimique) Grrrr alors vous voyez un peu l’ambiance qu’y a !! Vous avez pas fini de manger que « Ben déshabillez-vous on vous met au lit ». Ben ici on est pas bien, non ! Ah ça je suis pas content !
Moi : Ah oui ?
M. Raymond : Mme Odette qui est contre la fenêtre là-bas / (devant mon absence de réaction) elle s’appelle Odette ? Mme Odette. Eh ben elle dit pareil, qu’elle est pas contente !
Moi : Pourquoi ?
M. Raymond : Parce qu’il y a pas d’animation, il y a pas d’ambiance : aller à la salle ? (à l’animation) non c’est pas pareil. On est cinq malheureux hommes et il y a vingt pucelles. Alors vous voyez un peu l’ambiance. Tout le monde est là (il bouge les yeux) à se regarder. Les gens comme Dominique, Marielle (des agents de service d’expérience), elles, elles blaguent ! Elles racontent une blague quoi ! Un sourire, mais les autres ils veulent partir Grrrr, les jeunes làÂ…
Moi : Ah ouais elles sont pas gentilles ?
M. Raymond : Ah elles sont pas gentilles, non ! Et si on leur fait une remontrance elles vous disent « Je suis pas votre bonne ! » Elles sont là pour travailler non ? Alors nous qu’on est handicapé, on a besoin de quelque chose Grrrr « On est pas votre bonne », voilà c’qu’elles nous répondent.
[Â…]
Les plaintes peuvent également provenir des familles qui les formulent en fonction de la représentation qu’elles ont de la dignité et du bien-être de leur parent. Ces plaintes peuvent être efficaces lorsque les membres d’une famille collaborent avec les personnels soignants, par exemple à l’heure des repas. En revanche, quand elles émanent des personnes hébergées, elles ont souvent moins d’impact. Les plaintes courantes des hébergés portent surtout sur le linge, la nourriture ou l’état de santé. Elles peuvent se retourner facilement contre leur énonciateur qui sera alors perçu comme quelqu’un ne sachant pas s’adapter à la vie en collectivitéÂ… dont le moteur est la gestion de la dépendance.
La demande de soins de la part des personnes hébergées s’avère souvent être une demande de présence, au cours de laquelle les contacts physiques, le toucher se révèlent essentiels, en particulier à l’adresse de personnes affectées par des pathologies neuro-dégénératives. Or, mis à part les temps consacrés aux soins d’hygiène corporelle, les rythmes qu’impose l’organisation du travail en fonction du nombre de résidents et du nombre des personnels, rendent difficile l’apport de réponses concrètes à ces demandes de temps et d’attention. Il semble même que ces rythmes favorisent une « chosification » [16] des personnes hébergées.
Quand des demandes sont adressées, elles le sont en premier lieu aux personnels les moins qualifiés, lesquels se trouvent le plus en contact avec les personnes hébergées. Les médecins sont les moins bien placés y pour répondre. Ces deux catégories d’acteurs, au même titre que les familles, ont une influence décisive sur les évolutions des « carrières » des personnes âgées alors même qu’elles sont peu présentes dans ces institutions. L’activité de l’ensemble des personnels dépend pourtant de nombre de leurs décisions. Les ethnologues relèvent également que l’entrée en établissement d’hébergement représente pour les médecins une solution socialement acceptable et professionnellement avantageuse qui leur évite de poser un diagnostic sur des pathologies complexes.
3.4. La mort, omniprésente en institution [17]
La prise en compte de la mort concerne pourtant très directement l’État : il reste l’un des financeurs de ces établissements. Il participe aussi à la définition, à la régulation et au financement des formations de professionnels en délivrant des diplômes d’État. C’est notamment le cas pour les infirmières ou les aides-soignantes. [18] Le thème du rapport à la mort relève donc bien de l’action publique.
À un niveau sociétal, en raison du baby boom, la population sera confrontée à une augmentation constante du nombre des décès. En effet, les projections démographiques de long terme font part de deux évolutions majeures [19] : 1/ une augmentation de la proportion des décès aux âges élevés, phénomène très récent dû essentiellement aux progrès médicaux et à l’amélioration des conditions de vie. Aujourd’hui, la plupart des décès sont des décès de personnes de grand âge : 80 % des décès ont lieu après 60 ans et 50 % après 80 ans ; 2/ une augmentation du nombre absolu de décès. En France, le nombre de décès annuel oscille entre 520 000 et 540 000. En 2040, le nombre de décès des personnes de 60 ans et plus se situera environ à 700 000, dont 600 000 de plus de 80 ans.
En établissement, tout ce qui a trait au décès est souvent voire toujours occulté. Que cela soit à l’entrée en institution ou à un stade ultérieur, il semble que les questions relatives aux dernières volontés, pourtant cruciales, ne sont quasiment jamais posées. Pourtant, l’accueil de personnes de plus en plus fragiles et le recours moins systématique aux services d’urgence des hôpitaux lors de fins de vie délicates auront certainement pour conséquence d’accueillir les personnes jusqu’à la fin. Dans cette perspective, il semble nécessaire d’inciter à l’application de traitements palliatifs adaptés, avec le souci de sensibiliser tant les personnes hébergées que les familles et les médecins, en particulier par le biais d’une réflexion sur la notion d’« acharnement déraisonnable » [20].
Les ethnologues notent que les décès en établissements sont à la fois banals et imprévisibles, davantage encore dans les unités de soins de longue durée. Les occupations des chambres sont rythmées par le nombre des décès, relativement moins fréquents dans des structures moins médicalisées et de taille modeste. Pourtant, la mort n’est pas inscrite dans l’ordinaire institutionnel. Elle est vécue comme un non-événement. La plupart du temps, c’est le silence qui entoure la disparition. La mort est non-dite pour préserver censément le « bien-être » des personnes hébergées. Ces dernières ne verront donc le corps inanimé que tout à fait exceptionnellement. Si on continue dans certaines structures à veiller le corps, ce moment reste le plus souvent solitaire. La mort demeure quasi clandestine et avant tout technique. Les ethnologues soulignent que les institutions gériatriques ne parviennent pas à prendre en charge le « mourir », tout comme elles ne parviennent pas à offrir un projet au « vivre ».
La situation qu’ils analysent au sein des structures semble en effet très paradoxale : même si les personnels disent vouloir être présents durant ce temps qui peut être marqué par l’agonie, personne ne souhaite être en fonction lorsque ces situations surviennent. On peut dire que, dans un certain sens, les personnels ne connaissent pas la mort et s’épargnent les difficultés potentielles à gérer ces moments de rupture. Leur désengagement au quotidien est très marqué.
Concrètement, la toilette mortuaire se réduit à des actes techniques de conservation, visant la limitation des effets visibles de la putréfaction, et l’habillement du corps pour la présentation aux proches. Selon les chercheurs, cette toilette ne pourrait d’ailleurs constituer un support rituel, à la différence de la mise en bière pour laquelle intervient l’officiant des pompes funèbres. La messe fait encore parfois office de rituel [21]. Un service religieux a éventuellement lieu à la morgue ou dans les salons des pompes funèbres, ou dans un lieu de culte. Mais généralement, on assiste à une absence de ritualisation de ce moment, caractérisée par une mise en bière souvent rapide et une absence de célébration de la personne décédée, en tant que moment essentiel de vie [22].
Selon les chercheurs, la mort d’un proche est rarement, de surcroît, l’occasion d’une prise de décision des familles. Ses membres – que ce soit les aînés ou les descendants – ont tendance à s’appuyer sur les contrats obsèques prenant en charge l’ensemble de l’organisation, ce qui réduit d’autant les possibilités d’échanges à ce moment.
L’encadré suivant donne une illustration concrète de ce temps particulier observé par les chercheurs.
La mise en bière de Mme Cassandre
Aujourd'hui la mise en bière est expéditive, moins d’une demi-heure entre l’arrivée des proches et le départ pour l’office funèbre. Seules trois personnes, sa fille adoptive, son fils et l’ethnologue sont venues lui rendre hommage. Je serai le seul à assister à sa mise en bière. Je remarque qu’il y a une erreur sur la plaque mortuaire de ce simple cercueil de chêne qu’elle avait choisi avec son mari. Le prénom Lucienne y est gravé alors que son prénom est Julienne. La plaque sera changée. Le corps est présenté dans un salon funéraire. « De son vivant, elle avait tout organisé », « elle est bien, elle dort », constate sa fille avant de demander la fermeture de son cercueil. Sa mère est habillée d’une chasuble, qu’elle a choisie et placée avec d’autres affaires dans une valise et confiée à sa fille depuis plus de vingt ans. Le mouchoir blanc est jauni.
On transfert le corps dans les espaces techniques. On le dépose dans le cercueil. On referme la housse d’ensevelissement couvrant aux trois quarts le corps que l’on recouvre de boules de papier de soie pour « créer du volume » afin de soigner la dernière présentation. On drape l’ensemble de satin brodé, beige comme le capitonnage du cercueil, pour ne laisser que le visage visible. Un chapelet de Lourdes et des photos de son mari ont été déposés. Puis retour au salon funéraire pour une ultime présentation du corps dans le cercueil. La famille fait un signe qui autorise la fermeture du cercueil. Un officiant des pompes funèbres tente discrètement de dégonfler le coussin maintenant le port de tête. Le couvercle est finalement fermé à l’aide de vis et scellé par la police [23]. On annonce son transfert dans l’église où aura lieu la messe.
Les observations des ethnologues viennent là aussi confirmer les tendances de fond, désormais caractéristiques de l’entrée des sociétés occidentales dans ce nouveau siècle : après le décès, l’effritement observé des rituels restreint l’acceptation individuelle et sociétale de la mort. Leur fonction principale d’apaisement des « malaises » psychiques et physiques n’opèrerait plus. En partie sous l’influence de la montée en puissance de la crémation, les obsèques se simplifient, leur temps est abrégé. Les modifications des espaces temporels réservés au deuil et mettant en scène les opérateurs funéraires, tendent à enfermer les endeuillés dans des limites étouffantes, sans perspective d’accompagnement. Ces rites restent toutefois de l’ordre de la convention, d’une convention dénuée de sens particulier. Le deuil serait aujourd'hui davantage individuel que collectif.
Ces questions perdurent depuis le début des années 1960 lorsque le sociologue E.C. Hughes a montré que la mise en œuvre de rituels permet de remplir des fonctions humaines fondamentales :
« Nous craignons tellement de porter le deuil que nous nous rongeons les sangs en un chagrin qui, faute de commencement véritable, ne peut décemment prendre fin. Certains de mes plus chers amis ont vécu cette situation, de même que toute cette génération bien intentionnée qui a cru que la science permettrait d’obtenir tout ce qui est bon, et qu’en s’affranchissant des vieilles formules et en se libérant des préjugés on éviterait ce qui est mauvais. Cette génération est persuadée que tout ce qui est ritualisé est froid, et elle n’a pas compris que le cérémonial peut être le manteau qui réchauffe un cœur glacé, qu’une formule peut être une canne sur laquelle appuyer un bras tremblant, que le rituel peut être un refuge pour s’abriter dignement jusqu’à ce que l’on ait retrouvé la force et le courage d’affronter le monde ».
E.C. Hughes, Le regard sociologique, Paris, Éd. EHESS, 1996, p. 169
(édition originale 1960)
 
4. Les recommandations des ethnologues au service de la décision politique
 
 
Deux recommandations de cette mission sont particulièrement appuyées par l’ensemble des membres du protocole d’ethnologie des organisations : « Mieux articuler les politiques d’aménagement local et la planification gérontologique » et « développer les formules innovantes notamment en matière de rapprochement intergénérationnel ». Ils soulignent dans ce cadre la nécessaire promotion de l’inscription locale des institutions gériatriques en mettant en avant le changement nécessaire dans la dynamique à l’œuvre pour ces établissements, aujourd'hui centrifuge et fermée. Ce changement pourrait entre autres venir d’une extension de leur domaine d’action, avec notamment :
  • 1/ La promotion d’un réseau d’accompagnement et de transport travaillant en collaboration étroite avec elles et les services d’aide à domicile.
  • 2/ Le soutien aux recours alternatifs aux établissements d’hébergement en développant de façon plus systématique l’hébergement temporaire. Même si leur mise en place est difficile dans la dynamique actuelle – la demande étant supérieure à l’offre – ce type d’hébergement présente de nombreux avantages, notamment pour préparer l’entrée des personnes de grand âge en institution et pour soutenir les aidants. Cela permettrait entre autres de limiter les implications du recul de l’âge à l’entrée en institution, y compris pour les pathologies lourdes et les démences de type Alzheimer, et la médicalisation trop importante des relations de service. Pour les professionnels, ce type d’hébergement peut servir de passerelle entre les services de maintien à domicile et les diverses institutions.
  • 3/ La systématisation et la coordination d’une série de rencontres – avec un(e) aide-soignant(e), un(e) psychologue, un médecin gériatre ou un(e) ergothérapeute – au domicile de la personne âgée avant l’entrée en institution semblent également primordiales si l’on se place dans l’optique de différents scénarios d’hébergement.
  • 4/ Le dépistage, le diagnostic et le soin des démences de type Alzheimer en tant que cause nationale constituent une recommandation forte des membres du protocole d’ethnologie des organisations. Ils rejoignent ainsi des souhaits récemment exprimés, tant par les pouvoirs publics que par le monde associatif. Dans ce cadre, il leur apparaît essentiel de porter une attention soutenue au rôle du médecin qui doit être véritablement assisté.
  • 5/ L’accompagnement par les équipes soignantes de « leurs » résidents jusqu’à la mort est jugé essentiel. Dans le but de favoriser de telles initiatives, même si cela paraît aujourd'hui difficile, il apparaît nécessaire de soulager les services en augmentant sensiblement les effectifs quand des soins de type palliatif sont mis en place. Ménager aussi des temps de commémoration et d’échanges, notamment après les décès, permettrait de rompre le rythme amnésique des soignants.
  • 6/ Une réflexion globale portant sur les modalités d’augmentation des effectifs dans les établissements d’hébergement a été préconisée. Il s’agit d’aborder cette réflexion davantage dans une perspective de consolidation du « vieillir ensemble » pour lequel, selon les chercheurs, la mobilité et l’innovation devraient constituer les armes des soignants et non celles des soignés.
À la mission « Prospective des équipements et services pour personnes âgées dépendantes », qui met en évidence ce problème généralisé d’effectifs ainsi que les difficultés de recrutement des personnels qualifiés, les ethnologues répondent par une série de mesures susceptibles de promouvoir l’attractivité des métiers du grand âge. Ces mesures portent toutes sur :
  • 7/ La valorisation de la spécificité du travail des soignants en gériatrie par la reconnaissance de leur rôle d’accompagnateur, de leur position par rapport aux familles et de leur relation particulière à la mort.
Pour ce faire, il s’agit de :
  • soutenir la formation interne en insistant sur la dimension qualifiante et apporter une reconnaissance substantielle à l’expérience de terrain des personnels ;
  • soutenir le retour vers l’emploi et, surtout, la formation des personnes de 45 ans et plus ;
  • concevoir l’animation en tant que travail sur les rapports unissant les individus, leur histoire et leur rencontre dans la collectivité d’accueil, en intégrant le plus possible la famille ;
  • proposer un statut permettant aux familles de s’impliquer et d’assumer des responsabilités dans la vie quotidienne des institutions ;
  • apporter des garanties aux prises d’initiative et de responsabilité des personnels et offrir une protection particulière aux innovations sociales réalisées au cœur des institutions ;
  • permettre aux directions de ne pas appliquer certaines normes lorsqu’elles mettent en péril la vie sociale de leur établissement.
  • 8/ La mise en place de groupes de recherche au niveau régional et l’implication de la recherche en sciences sociales et humaines dans une mission de veille territoriale. Ceci peut, le cas échéant, être envisagé dans le cadre de la mission d’expertise, d’information et d’animation de la nouvelle Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie, prévue dans le cadre de la convention d’objectifs et de gestion conclue avec l’État.
 
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NOTES
 
[1]Ces études ont été reprises dans le rapport L’EHPAD pour finir de vieillir. Ethnologie comparée de la vie quotidienne en institution gériatrique, Conseil d’analyse stratégique / Maison des sciences de l’Homme, juin 2006, consultable sur le site www. strategie. gouv. fr.
[2]Cet article s’appuie sur certains résultats de ces études ethnologiques. Son auteur a contribué à l’élaboration et à la mise en œuvre de ces études en participant à l’ensemble des réunions de travail avec les chercheurs et avec les personnels des établissements. Il remercie Monique Jeudy-Ballini, Julien Damon, Bruno Hérault, Nicolas Jaujou et Laurent Riot de leurs conseils et suggestions pour la rédaction de cet article.
[3]En raison de la relance en 2003 au Commissariat général du Plan des travaux portant sur la prise en charge des personnes âgées, cette institution s’est vu confier une mission de prospective globale. L’objectif final était de proposer un scénario d’adaptation de l’offre d’équipements et de services aux besoins des personnes.
[4]Voir notamment à ce propos le numéro 477 de la publication Études et Résultats de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES), « L’allocation personnalisée d’autonomie au 31 décembre 2005 », mars 2006.
[5]Selon la lettre de mission adressée au Commissaire au Plan par Philippe Bas, ministre délégué à la Sécurité sociale, aux Personnes âgées, aux Personnes handicapées et à la Famille (24 août 2005).
[6]Pour des raisons de confidentialité, les noms des personnes citées dans les extraits d’entretiens sont fictifs.
[7] « La clientèle des établissements d’hébergement pour personnes âgées - Situation au 31 décembre 2003 », Études et Résultats, nËš 485, Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, avril 2006.
[8]Isabelle Mallon, Vivre en maison de retraite. Le dernier chez soi, Rennes, PUR, 2004, p. 30-32.
[9]Le protocole d’ethnologie des organisations a été mis en place en avril 2005. Les travaux ont été encadrés par un comité scientifique composé de six membres : Alain d’Iribarne (CNRS – MSH, Paris), Sébastien Doutreligne (Centre d’analyse stratégique, secrétaire du comité scientifique), Maurice Godelier (EHESS, Paris, président du Comité scientifique), Monique Jeudy-Ballini (CNRS – Laboratoire d’anthropologie sociale, Paris), Pierre Lemonnier (CNRS – CREDO, Marseille), Jean-Luc Lory (CNRS-MSH, Paris, coordinateur du protocole). Il a eu notamment pour tâche de sélectionner les terrains et les chercheurs puis de suivre, d’encadrer et d’évaluer le travail des ethnologues.
[10]Nicolas Jaujou, rédacteur du rapport final, Eric Minnaërt et Laurent Riot.
[11]Ces recommandations directement applicables ne sont pas abordées dans cet article. Il reste que, de manière complémentaire aux mesures d’ordre plus général, leur examen attentif et organisé par les institutions impliquées dans la prise en charge du grand âge constitue un élément crucial dans l’apport d’améliorations pratiques et réalistes aux conditions de vie des aînés et de leurs familles.
[12]Une fois dans l’institution, cette volonté est par ailleurs invoquée pour des placements en fauteuils roulants qui, comme le relève l’un des ethnologues, sont plus souvent « occupés » qu’« utilisés ».
[13]Le GMP permet d’apprécier la « dépendance moyenne » de l’établissement.
[14]Dans le cadre de la réforme des établissements visant une meilleure prise en compte de l’état de santé global des personnes hébergées, nombre d’entre eux ont passé avec le Conseil général et l’État une convention pluriannuelle fixant plusieurs objectifs. Dans ce cadre, le projet institutionnel de l’établissement se doit d’inclure des projets de vie, à côté des projets d’animation et de soins.
[15]Ceci est loin d’être anodin. Continuer à marcher est véritablement important pour une personne de grand âge. Cela indique, selon les ethnologues, le temps qu’il leur reste à vivre. Ils soulignent notamment que « garder ses jambes » est presque aussi important que de « garder sa tête ».
[16]D’après le Petit Robert, « chosification » est un terme signifiant « le fait de rendre semblable aux choses, de réduire l’homme à l’état d’objet ». L’emploi de ce terme par les ethnologues peut traduire le manque d’attention et de bonne volonté de la part des personnels. Ce manque peut constituer un trait de caractère propre aux personnes travaillant en EHPAD. Il n’est pas a priori une conséquence du rythme de travail. Toutefois, un rythme de travail trop lourd ne tend pas à favoriser les capacités d’écoute et d’attention des personnels.
[17]Cette partie repose également sur des travaux exploratoires conduits par Valérie Colombel et Sébastien Doutreligne.
[18] À titre d’exemple, le ministre délégué aux Personnes âgées a signé le 27 juillet 2005 un accord-cadre avec l’Association nationale pour la Formation du personnel hospitalier (ANFH) prévoyant d’ici 2007 le financement d’environ 4 000 aides-soignantes dans les établissements publics d’hébergement pour personnes âgées dépendantes.
[19]Les chiffres et propos avancés dans les paragraphes suivants pour expliciter ces évolutions proviennent de la communication d’Alain Monnier et Sophie Pennec de l’Institut national d’études démographiques de Paris au colloque international « Des vivants et des morts » (Brest, 21-23 novembre 2002, faculté des Lettres et Sciences sociales Victor Segalen).
[20]Sous l’égide de la Direction générale de la santé (DGS) et de la Société française de gériatrie et de gérontologie (SFGG), et avec le concours de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (SFAP), une expérimentation a été conduite en région Picardie dans l’optique de sensibiliser l’ensemble des personnels des établissements d’hébergement aux soins palliatifs. Terminée au premier trimestre 2006, son évaluation est en cours.
[21]Par rituel, les ethnologues entendent une pratique répétée par un groupe qui par sa transmission organise un moment charnière de la vie d’un individu et de son groupe d’appartenance. C’est un moment où un ensemble de symboles peuvent être interprétés par tous, comme autant d’éléments inaliénables.
[22]Suivant les croyances (paradis, enfer, vie après la mort, réincarnationÂ…) dont les individus peuvent être porteurs, ce moment peut être essentiel tant pour les « personnes qui restent » ou que pour la « personne qui est partie ».
[23]Il est ici important de relever l’intervention obligatoire d’un représentant de l’État qui appose les scellés sur le cercueil. 
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