2006
Horizons stratégiques
Analyses critiques
Olivier de Broca
Marie-Cécile Milliat
Julien Winock
Trois leçons sur la société post-industrielle Daniel Cohen Paris, Seuil, septembre 2006, 90 p.
Professeur à l’École normale supérieure, membre du Conseil d’analyse économique et directeur du Centre pour la recherche économique et ses applications (CEPREMAP), Daniel Cohen rassemble ici les textes de trois conférences prononcées en octobre 2005 au Collège de France. Ce livre dense retrace les mutations qui ont eu raison de l’ancien capitalisme du XXème siècle, construit autour de la grande firme industrielle.
Le premier chapitre analyse les quatre grandes ruptures qui ont conduit à l’épuisement de la société industrielle.
La première réside dans la révolution technologique de l’informatique puis de l’internet.
La deuxième rupture est sociale : il existe une « complémentarité » entre le nouveau type d’organisation du travail et les technologies de l’information, qui permettent une adaptation plus souple à la demande. L’informatique induit aussi une plus grande délégation aux échelons inférieurs et une plus grande responsabilisation des travailleurs rendus « comptables de leurs performances ». Elle favorise la polyvalence et elle réduit la part d’emploi affectée au personnel d’encadrement. Simultanément, on assiste à une hausse de la valeur travail : en un siècle, le salaire ouvrier a été multiplié par sept. C’est donc sur le travail que l’on peut réaliser les économies les plus importantes et, contrairement aux espoirs de Jean Fourastié, qui voyait dans l’avènement des services le moyen de libérer l’homme de la fatigue, on constate l’augmentation du stress et des désordres physiques et mentaux.
La troisième révolution est culturelle : la société industrielle a subi le contrecoup de mai 68. Ce mouvement, considéré dans sa dimension internationale, a marqué une rupture avec le fonctionnement de ces trois institutions que sont la famille, l’usine et l’école. Sous la poussée de l’individualisme, leur légitimité autrefois innée doit désormais être acquise.
La quatrième rupture réside dans la prise du pouvoir, au cours des années 1980, de la bourse sur le management des entreprises. Par le biais des stock-options, les patrons ne sont plus salariés mais actionnaires, et ils se comportent comme tels. Les raiders qui attaquent une entreprise pour la revendre en tranches créent sans doute de la valeur, mais au prix d’une rupture de contrat : le capitalisme actionnarial trahit des engagements implicites en licenciant les anciens salariés ou en ne renouvelant pas les contrats des sous-traitants. Il exproprie les partenaires (stakeholders) au profit des actionnaires (shareholders).
L’auteur consacre son deuxième chapitre à une cinquième rupture qui n’est autre que la mondialisation. Il commence par relever le parallélisme entre la crise de la société industrielle et la conversion au capitalisme de l’ancien bloc soviétique, de la Chine et de l’Inde. Pourquoi la majorité des pays pauvres restaient-ils jusque dans les années 1970 attachés à la voie de l’économie planifiée ? Selon Daniel Cohen, c’est parce qu’ils avaient tiré les leçons de la première mondialisation de la fin du XIXème siècle, « incapable de diffuser la prospérité des plus riches vers les plus pauvres ». Les pays du Tiers Monde ont donc fait au XXème siècle le choix du protectionnisme. Il faudra attendre les années 1980 et surtout 1990 pour qu’ils retrouvent le chemin du commerce mondial. Dès lors, l’enjeu central, pour les pays du Sud, est de participer à la production immatérielle, de devenir créateurs de concepts et de design. Le Mexique n’a réussi qu’à être un sous-traitant des Etats-Unis, mais la Chine, sur le modèle du Japon d’hier, s’est lancée dans « l’accumulation primitive » des facteurs de croissance, de l’épargne à l’éducation. La leçon de la première mondialisation a bien été retenue.
Pour l’heure, la mondialisation, à défaut de diffuser la prospérité, en propage les images, et cet écart entre mondialisation virtuelle et mondialisation réelle est un défi majeur pour l’avenir. Malgré la transition démographique, la population mondiale devrait augmenter de moitié d’ici 2050 et les difficultés actuelles vont s’accentuer, en premier lieu la menace écologique. Comment ferons-nous émerger un consensus pour traiter ces questions ? Pour désarmer les conflits à venir, l’auteur plaide en faveur d’un monde multilatéral « juste », doté d’institutions légitimes.
Le troisième et dernier chapitre est consacré au « modèle social européen ». Comment réguler cette « société post-industrielle » dans une Europe qui, depuis la chute du mur de Berlin et l’élargissement, n’est plus une forteresse mais une « Europe-monde » ? Le paradoxe est qu’au moment où la mondialisation confronte de plus en plus les pays à des défis communs, les modèles sociaux continuent de diverger fortement au sein de l’Europe : modèle suédois avec son État-providence universaliste soucieux d’intégrer l’ensemble de la société ; modèle continental avec son compromis néo-corporatiste ; modèle libéral, héritier d’un débat ancien sur la charité, qui aboutit à « un dualisme durable entre les pauvres et le reste de la société ».
Ces différences s’illustrent en matière de chômage. Dans les pays intermédiaires, comme la France, le chômage est persistant, car le modèle continental vise en premier lieu « à protéger les populations sous statut ». La France, qui s’imagine volontiers proche du modèle scandinave, relève bien plutôt du néo-corporatisme allemand, à cette différence qu’elle « ne se donne pas les moyens d’intégrer ses jeunes », notamment par l’apprentissage. Il y a donc une « difficulté française à créer de la cohésion sociale », bien mise en évidence par les récentes émeutes dans les banlieues. Les jeunes des cités sont privés des solidarités familiales qui rendent le modèle français supportable aux autres jeunes. Daniel Cohen inverse ainsi la « question culturelle » : « Contrairement à l’image d’Epinal d’un communautarisme fort qui serait un facteur d’exclusion, l’existence sociale des jeunes dans les banlieues est fragile du fait d’un lien communautaire faible. » Le communautarisme serait une réponse à la ségrégation sociale, et non sa cause. Quant à l’école républicaine, attachée à la méritocratie, elle peine à reconnaître les inégalités de fait.
En conclusion, Daniel Cohen considère que « la sphère économique ne propage plus de modèle social ». L’usine, l’immeuble, le quartier, voire la ville ont cessé d’être des lieux de mixité sociale. On assiste au « regroupement endogame des classes sociales » (Éric Maurin). Les riches décident de rester entre eux et, en dessous, les classes moyennes se ferment à leur tour aux strates inférieures. Alain Touraine y voyait la mort du social, Daniel Cohen considère au contraire que « le social vit toujours, plus que jamais, mais mu désormais par ses propres forces ». Situation périlleuse car « le social laissé à lui-même étouffe. Il doit être alimenté en identités collectives ». Si l’on ne veut assister à une alliance nouvelle entre le social et le religieux (déjà à l’œuvre dans les banlieues abandonnées), il faut « réinventer des institutions laïques [Â…], repenser le syndicalisme, l’université » aussi bien que « pérenniser les fonctions classiques de l’État régalien ».
Olivier de Broca
L’Etrangeté française Philippe d'Iribarne Paris, Seuil, avril 2006, 289 p.
Chaque société possède un « univers mythique » qui fonde son organisation. Toutes les singularités françaises qui forgent notre « étrangeté », tour à tour vantées ou brocardées, trouvent leur origine, selon Philippe d’Iribarne (directeur de recherche au CNRS), dans une conception originale de la liberté qui privilégie l’honneur. C’est à la lumière de ce principe de base, déjà appliqué dans un ouvrage précédent (La Logique de l’honneur, 1989) à l’étude des entreprises, que l’auteur réexamine le fonctionnement et les blocages du « modèle social français ».
Toutes les sociétés modernes ont mis en avant la liberté comme droit fondamental de l’homme, mais la conception de cet idéal diffère d’une culture à l’autre. En Angleterre et aux États-Unis, l’idée de liberté est intimement liée à celle de propriété : est libre le propriétaire, protégé par la loi contre tout empiètement sur ses biens ou sa personne. En Allemagne, est considéré libre « celui qui, au sein d’une communauté, a voix au chapitre dans des décisions collectives auxquelles il est prêt à se soumettre ». En France, selon l’auteur, la conception de la liberté serait attachée à l’honneur et à la noblesse, héritage paradoxal de l’Ancien Régime. Ainsi Tocqueville redoutait-il la dérive de sociétés démocratiques tirées vers le bas par le vulgaire, le vile, au détriment des « facultés sublimes », de tout ce qui est « noble » et « grand ».
En France plus qu’ailleurs, le statut social est la source première de dignité. Cependant, à la différence des critères de l’argent ou du pouvoir, la notion de « noblesse » est ambiguëet sujette à contestation. Notre histoire voit ainsi s’affronter deux conceptions principales de la grandeur, une « vision aristocratique » et une « vision cléricale ». La première privilégie la gloire, l’appartenance à une lignée, la transmission de ce que l’on est : héritière de l’Ancien Régime, on la retrouve aussi bien dans l’élitisme républicain que dans l’existence d’un « honneur professionnel porteur de devoirs qu’on ne peut négliger sans déchoir ». Contre cette société de rangs, la « vision cléricale » célèbre une humanité indifférenciée, ayant aboli tous les particularismes et les distinctions (national/étranger, homme/femme, riche/pauvre) : la véritable noblesse consiste alors à accéder aux sphères de l’esprit, où règne l’idéal d’égalité et l’universalisme. Entre ces deux visions, l’opposition est irréductible. La France vit ainsi dans une sorte de « symbiose conflictuelle entre le désir de grandeur et l’idéal d’égalité ».
Comment s’exprime cette tension dans le monde du travail ? En France, les droits et les obligations d’un employé sont moins définis par un contrat que par les traditions du métier. L’appartenance à un corps de métier confère à la fois des responsabilités et une dignité à défendre contre les demandes excessives de l’employeur. Toutefois, cette « noblesse du métier » exclut par définition tous les chômeurs, les précaires, les « sans statuts ». En outre, les « lettres de noblesse » ne sont pas à l’abri d’une remise en cause : les cadres voient ainsi avec désarroi s’estomper la frontière qui les sépare des salariés ordinaires. Les rapports de travail échappent à une stricte logique contractuelle. L’opposition noble/bas affecte directement le rapport entre salariés et employeurs : accepter de se soumettre à autrui par simple intérêt est considéré comme dégradant. L’idéal de service noble trouve en France sa consécration dans le service public, d’abord parce qu’on y sert ici l’intérêt général, sans dépendance envers les « usagers », ensuite parce qu’on accède à un statut synonyme d’autonomie professionnelle et de privilèges. On comprend alors les résistances que suscitent les progrès d’une logique marchande dans les services publics français.
En ce qui concerne les conditions de travail, on retrouve la même singularité française. Ce n’est pas en tant qu’individu mais en tant que membre d’une catégorie sociale que l’on revendique des droits, comme sous l’Ancien Régime les privilèges du métier. Dans ce contexte, toute tentative libérale d’introduire de la « flexibilité » ne peut être considérée que comme un glissement vers la précarité et vers un « statut diminué ». En termes de salaires, les considérations de statut sont tout aussi primordiales : un « bon » employé ne coûtera pas plus cher à l’entreprise qu’un « mauvais » employé. Toute tentative de remettre en cause cette « rigidité » des salaires se heurte à une levée de boucliers des syndicats, qui voient se préfigurer une soumission à l’arbitraire du chef d’entreprise.
Face à la mondialisation, qui sape les fondements de l’univers mythique français, l’éradication des statuts et des droits acquis pourrait peut-être passer par « une nouvelle nuit du 4 août, une abolition renouvelée des privilèges ». Mais c’est oublier que nous sommes dans une situation de front renversé par rapport à 1789 : ce ne sont plus les dominants mais les dominés qui s’accrochent à leurs « avantages acquis » et qui se sentent menacés par l’avènement d’un monde ouvert. Il faut prendre conscience qu’« on ne changera pas la place que tiennent dans la culture française le désir de grandeur, la crainte de déchoir et l’attachement à la possession d’un état ».
La tension entre la logique d’une société de rangs et la poursuite d’un projet plus radical d’égalité est à l’œuvre dans d’autres dimensions de la vie collective. En termes de « noblesse scolaire » et d’égalité républicaine, alors qu’à l’étranger on se focalise sur la gestion d’un « capital humain », les Français portent leur attention sur les questions de « niveaux » de sortie de l’appareil éducatif et d’entrée dans le monde du travail. La possession d’un diplôme, véritable « titre de noblesse », reste un enjeu primordial puisque de lui dépendra la place occupée dans la hiérarchie sociale. Compromis entre mérite et égalité, l’élitisme républicain a longtemps fonctionné de manière satisfaisante car il reposait sur la reconnaissance d’une diversité naturelle des « talents » et des « aptitudes », légitimant une division hiérarchique entre filières de haut niveau intellectuel et filières manuelles. Dans la pratique, on combine égalité formelle (des lycées, des diplômes universitaires) et inégalités réelles, avec des hiérarchies officieuses que nul n’ignore et qui sont les rouages d’une société de rangs, où l’on déroge au principe démocratique en fondant une aristocratie des talents.
Pour ce qui est de la place des immigrés, Philippe d’Iribarne répond que la France vise un idéal de « mixité sociale » et d’« humanité indifférenciée » mais, dans le même temps, « les rapports sociaux restent fortement marqués par la disparité des statuts ». Longtemps la « pression assimilatrice » n’a pas été jugée exorbitante dans la mesure où elle devait permettre, par l’abandon des préjugés et des particularismes, l’accès à « ce qui est grand », autrement dit à l’universel. Abandonnée dans le discours officiel, cette pression n’en subsiste pas moins « dans la profondeur du corps social ». Cet antagonisme aboutit à des mesures anti-discriminatoires proclamées mais peu appliquées, une situation où la population se trouve tenaillée entre son éthique antiraciste et les difficultés de la cohabitation au quotidien. Pour l’auteur, on ne sortira pas de la crise actuelle avec « quelques pincées de politique de la ville et quelques mesures anti-discriminatoires ».
Philippe d’Iribarne appelle finalement à respecter « une manière créative d’être différents ». À une époque qui voudrait bannir toute frontière, la France détonne par « la persistance d’un attachement à une société de rangs, éprise de noblesse et de grandeur ». Il répond cependant que nous n’avons nul intérêt à renverser le modèle français qui n’est pas un vestige du passé mais bien un capital d’avenir. Certes, les Français doivent oublier toute prétention à montrer la voie au monde, et reconnaître modestement que la « France n’est que la France ». Mais il faut aussi admettre avec réalisme qu’une société ne saurait faire abstraction de la dimension mythique dans laquelle elle baigne.
Olivier de Broca
La crise européenne, et après ? Dossier de la revue Le Débat, nËš 140, mai-août 2006
La revue Le Débat présente dans sa livraison de mai-août 2006 un dossier intitulé « La crise européenne, et après ? ». Cinq regards s’y croisent : Paul Thibaud fait des propositions pour refonder l’Europe, puis Paul Magnette, Philippe Moreau Defarges et Hubert Védrine réagissent à ses propositions. Krzysztof Pomian revient quant à lui sur la confrontation récente de la construction européenne à l'exigence démocratique, et examine les conditions d'un nouveau départ. Un an après le déclenchement de la crise européenne, aux lendemains des référendums négatifs en France et aux Pays-Bas sur le projet de traité à portée constitutionnelle, ces différents contributeurs cherchent tous, à leur manière, à tracer une voie d’avenir pour l’Europe. Ils s’appliquent à présenter un certain nombre de suggestions, voire une méthode, plus que des solutions.
Ouvrant le bal, Paul Thibaud, ancien directeur de la revue Esprit, développe l’analyse qui est la sienne depuis longtemps et que les événements du printemps 2005 n’ont fait que conforter. Selon lui, le sur-place actuel, et peut-être définitif, du projet européen, vient de ce que l’Europe a depuis le début tourné délibérément le dos à son histoire. De ce fait, elle met au pilori les nations et la délibération politique, pour privilégier la construction d’un marché unique assorti d’un arsenal juridique tendant moins à l’union qu’à l’uniformisation, pour le bénéfice du consommateur. Souhaitant un autre « style de pouvoir » politique, Paul Thibaud présente une alternative, basée sur la « concurrence équitable ». Il remet au premier plan la confiance (et donc le réseau) entre nations, et l’implication des communautés politiques nationales. Cependant, il précise que les nations, dans cette nouvelle configuration, auront changé de nature, en étant davantage des « médiums » que des espaces clos. Toujours dans cette optique, il plaide pour que l’Union européenne dégage une visée historique en élaborant une vraie doctrine de la mondialisation.
Deux chercheurs spécialistes des questions européennes répondent à cette vision, qui a pour elle sa clarté et sa cohérence, et est somme toute assez « classiquement » française. Paul Magnette est directeur de l’Institut d’études européennes de l’université libre de Bruxelles, et Philippe Moreau Defarges est professeur à l’IEP de Paris. Ils s’attachent à montrer que les mécanismes et tensions internes à la construction européenne continuent à laisser une place importante aux nations, et à la « politique entre les nations ». Mais les conclusions qu’ils en tirent sont un peu différentes. Philippe Moreau Defarges privilégie une architecture de type fédéral, seule capable selon lui de donner de la force à une Europe des nations trop démunie. À cela doivent s’ajouter la recherche de la croissance économique et l’ouverture vers les régions périphériques qui permettront à l’Union européenne de dégager une doctrine de la mondialisation qui en est aujourd’hui à ses balbutiements. Paul Magnette adopte lui une perspective plus ouverte. Récusant la volonté d’uniformisation, il souligne que l’Europe plus souple, réclamée par beaucoup, existe déjà via la Stratégie de Lisbonne – mais il en interroge les résultats. Il se garde dès lors de trancher entre des alternatives, au nom d’une incertitude qu’il faut savoir apprivoiser.
Cette position ne peut pleinement satisfaire ceux qui sont soucieux de sortir rapidement de l’impasse actuelle, à savoir les acteurs politiques eux-mêmes, tels Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères. Dans sa contribution, il se montre avant tout soucieux du fossé entre l’Union européenne et les citoyens mis au jour par les référendums du printemps 2005. Et c’est lui qui présente les propositions les plus ramassées. Prônant de renoncer à l’idée d’« intégration » qui fait peur aux peuples, il entend s’appuyer sur le concept de « fédération d’États-nations ». Ceci suppose de retravailler le concept de subsidiarité, de stabiliser la répartition des compétences, en donnant plus de poids aux parlements nationaux, de fixer les contours de l’Union européenne, de relancer les grands projets ne rencontrant pas l’hostilité des citoyens (énergie, recherche, Erasmus, etc.). Il affirme cependant que la constitution d’une doctrine de la mondialisation prendra plusieurs années et ne se fera qu’au terme d’un débat européen d’envergure.
Dans la contribution qui clôt le dossier, l’historien Krzysztof Pomian rouvre la réflexion en direction des citoyens européens. Son idée maîtresse est que les grandes décisions européennes, de « type constitutionnel », doivent être soumises à référendum le même jour et dans tous les Etats membres de l’Union. Ce dispositif devrait permettre un nouveau départ grâce à la réappropriation de la substance européenne par les électeurs. À l’inverse de la période d’élaboration du Marché Unique qui s’est terminée avec le Traité de Maastricht, la construction communautaire ne peut plus, désormais, se décider d’en haut. Krzysztof Pomian assortit cette proposition d’un développement sur le patriotisme européen, préférant parier sur un sentiment spontané d’attachement à l’Europe, plutôt que sur le seul « patriotisme constitutionnel », aujourd’hui très invoqué.
Paul Thibaud stigmatise dans sa seconde contribution le conservatisme européen et l’engrenage qu’il engage, faisant de l’Union européenne une fatalité condamnée à répéter les mêmes erreurs. Les objections des autres contributeurs montrent au contraire combien le processus est réversible. Ce qui a été « tricoté » peut être « détricoté », ce qui a été acquis peut se perdre, ce qui s’espérait rassemblé peut se réveiller désuni. C’est en cela que la crise européenne du printemps 2005 diffère de celles qui l’ont précédée.
Dans l’ensemble, les contributeurs de ce dossier ne se sont pas tant prononcés sur le Traité à portée constitutionnelle que sur l’Europe politique, Paul Thibaud allant jusqu’à dire que l’« Europe n’a pas besoin d’une constitution ». Ils s’accordent cependant tous pour souligner que le processus à mettre en place est de « longue haleine », au-delà des échéances évoquées lors du Conseil européen de juin 2006.
Marie-Cécile MILLIAT
Éloge de la mobilité - Essai sur le capital temps libre et la valeur travail Jean Viard Paris, Éditions de l’Aube, mai 2006, 205 p.
La réduction du temps du travail et l’allongement de l’espérance de vie nous ont fait passer, presque insensiblement, d’une société dominée par la valeur travail à une société des loisirs et de la mobilité. Cette « nouvelle culture légitime » bouleverse nos modes de vie, les normes et codes anciens, les liens sociaux et politiques, les appartenances comme les territoires. Cette mobilité, bien qu’encore inégalement répartie, est d’abord source de liberté, estime Jean Viard, directeur de recherche au CEVIPOF. Cependant, ce changement d’imaginaire et de pratiques pose aux pouvoirs publics d’importants défis, aussi bien en termes d’aménagement du territoire que de « vivre ensemble ».
Le « nouvel ordre du temps » est marqué par deux faits majeurs : l’allongement de l’espérance de vie et la diminution du temps de travail. Au XIXe siècle, un ouvrier ou un paysan avait une espérance de vie de 500 000 heures, il travaillait 200 000 heures, soit 40 % de son existence et 70 % de son temps de vie hors sommeil. Il lui restait 100 000 heures pour le temps libre (« les loisirs, l’amour, la cuisine, le jardinage, les croyances et les luttes sociales »). Aujourd’hui, nous vivons 700 000 heures et travaillons seulement 67 000 heures (42 annuités de cotisations retraite à 35 heures par semaine), soit 9 % de notre existence et 16 % de notre temps de vie éveillé. Le temps libre a été multiplié par quatre, passant de 100 000 à 400 000 heures, dont 100 000 consacrées à la seule télévision. Une telle augmentation implique un « quasi changement de la nature des enjeux sociaux et existentiels » et la loi sur les 35 heures n’a fait que rendre plus visible une transformation progressive mais radicale de la place du travail dans notre société. Il ne s’agit pas, contrairement à ce que certains ont pu écrire, de la « fin du travail », mais d’une « prise de pouvoir » sur notre emploi du temps : le travail a cessé d’être un « donné » pour devenir un « construit ».
De leur côté, les activités de loisirs ne sont plus de simples « passe-temps » ; elles rythment nos vies « comme hier les cloches des églises ou les sirènes des usines ». Depuis les années 1960, les pratiques culturelles et sportives connaissent une forte tendance à la hausse et le départ en vacances a cessé dans les années 1970 d’être un privilège pour devenir la règle commune. Nous sommes entrés dans une « société d’absence ritualisée » : au terme d’« un processus civilisationnel profondément humaniste », les hommes s’approprient leur temps. Dans cette nouvelle société de trajet, où l’aventure et la discontinuité l’emportent sur le plan de vie tracé, « la bataille centrale devient celle du pouvoir de choix des changements de direction ».
L’auteur étudie ensuite les conséquences spatiales de la « mise en loisir du territoire » qui entraîne une mobilité en hausse constante des hommes mais aussi des résidences. De plus en plus, le choix l’emporte sur la contrainte : depuis la fin des années 1980, les déplacements de loisirs ont dépassé ceux liés au travail. L’auteur voit là une inversion historique, car « ces mobilités sont devenues la trame même de nos existences et des liens sociaux ». En 1950, chacun parcourait en moyenne 5 km par jour. Cinq kilomètres, « c’est la vie de quartier, l’ouvrier dans son coron, le bourgeois dans sa paroisse, le paysan dans son village [Â…] C’est un monde du voisinage, de l’interconnaissance, du contrôle social de chacun ». Aujourd’hui, nous parcourons 45 km par jour. Chaque membre de la famille a ses trajets, le logement n’est plus relié à l’entour direct mais articulé à la société par de multiples réseaux. Certes, il subsiste des pans de population paysanne attachés à la terre de leur enfance ou qui se trouvent « astreints à résidence » par la pauvreté, l’âge ou la maladie. Mais l’imaginaire de la société mobile est devenu largement dominant, et il redéfinit nos modes de vie comme nos valeurs. L’individu y a gagné en autonomie, il jongle avec ses appartenances multiples, jouit de l’anonymat et prend ses distances avec les codes sociaux, au grand désarroi des politiques qui « semblent avoir égaré la société », transformée en une insaisissable « société d’archipels ». Les politiques ont beau redessiner la carte territoriale, ils n’obtiennent en résultat qu’un « empilement peu lisible, coûteux, non productif d’appartenances neuves, qui masque encore un peu plus l’action publique ». Pour autant, cette société de l’individu mobile « a besoin d’un horizon et de processus de régulation et de démocratisation – qui restent d’évidence à inventer ».
Les conséquences de la mobilité sont en train de restructurer le territoire français. Tout d’abord, le « trajet résidentiel sur la vie » entraîne le risque d’une « segmentation générationnelle du territoire » : les jeunes s’installent en ville pour leurs études, puis le « siège de la famille » varie en fonction de l’emploi et du marché immobilier, enfin les retraités repartent dans une région aimée (chaque année 50 000 retraités quittent l’Île-de-France). Deuxième conséquence, le tourisme de masse a entraîné une forte attraction des régions du Sud et de la campagne : c’est « le triomphe de la culture du paysage sur celle de l’agora ». Cette « mise en loisir du territoire » réorganise en profondeur le tissu régional et bouleverse la hiérarchie des régions, autrefois fondée sur la qualité des sols (ou des sous-sols) ou la fonction politique. Troisièmement, à l’heure de l’urbanité généralisée, la distinction ville/campagne perd de sa pertinence : 71% des Français déclarent vouloir vivre à la campagneÂ… mais à côté de la ville. La ville perd des habitants mais gagne des « usagers » : travailleurs, étudiants, consommateurs, touristes. Enfin, le logement a lui aussi changé d’usage et de forme. Lieu familial, il est aussi celui de notre temps libre (les 100 000 heures de télévision et 50 % de nos vacances). La maison individuelle avec jardin est en demande croissante : elle représente 61 % des logements neufs, contre seulement 25 % au début des années 1960, l’imaginaire dominant étant celui d’une « maison de vacances à l’année ».
Alors que la mobilité est au cœur de notre culture, les bouleversements sociaux et spatiaux qu’elle induit ne font guère l’objet de politiques publiques : outre le fait que les déplacements affectifs se prêtent peu aux rationalisations administratives, la mobilité est une source de nombreux problèmes à résoudre : infrastructures de transport, consommation des sols, pollution sonore et visuelle, etc. Pour Jean Viard, il n’est plus temps de s’interroger sur ses vertus et ses dangers : il faut mettre en place une politique de « mobilité raisonnée », susceptible de lier « démocratisation et réduction des nuisances ». Il faudrait ainsi s’efforcer de limiter les mobilités subies, par exemple en développant les crèches en entreprises ou les boulangeries dans les gares ; il faudrait aussi arbitrer les « légitimités spatiales » entre le monde paysan et les besoins croissants de la société des loisirs. Mais le défi principal reste bien celui posé par la privatisation du lien social. La difficulté apparaît double : comment rassembler les individus autonomisés dans des projets et des appartenances collectives ? Comment relier la partie mobile de la société à ses pans restés sédentaires par la pauvreté ? Pointant ces enjeux fondamentaux, Jean Viard déçoit quand il se borne à évoquer avec un grand flou « des événements et des marqueurs temporels partagés » et une « forme nouvelle de citoyenneté à inventer, en particulier une culture politique plus participative, celle d’une société d’autonomie des individus et d’éducation de masse ».
Olivier de Broca
Émeutes urbaines et protestations. Une singularité française Hugues Lagrange et Marco Oberti (dirs.) Les Presses de Sciences Po Coll. Nouveaux débats, mai 2006, 224 p.
L'étude suggérée par le titre et la quatrième de couverture − un parallèle entre les émeutes de novembre et les manifestations anti-CPE − tourne court : au-delà d'une angoisse commune face à la précarité, et d'une demande adressée dans les deux cas à l'Etat, les auteurs de cet ouvrage collectif reconnaissent qu'il est difficile de rapprocher davantage des couches de la jeunesse que tout sépare, les situations vécues, le niveau de diplôme et le rapport à l'emploi. Si des convergences se sont fait jour ici ou là, notamment parmi les lycéens, on ne peut en définitive souscrire aux formules d'un Alain Touraine, pour qui « il n'y a pas de différence de nature entre le mouvement de novembre et celui de mars », ou d'un François Dubet qui voyait dans les manifestations anti-CPE la « réplique » des émeutes dans les banlieues. Avec un regret à peine voilé, Marco Oberti (chercheur à l'OSC, Observatoire sociologique du changement, CNRS-Sciences Po) conclut sur ce point que « rassembler ceux qui veulent le retrait du CPE et les émeutiers de novembre [...] apparaît comme un défi politique majeur, difficile à tenir ». L'essentiel de cet ouvrage collectif est donc consacré aux événements de novembre.
Le sociologue Hugues Lagrange (également chercheur à l'OSC) signe les deux articles les plus consistants. Dans « La structure et l'accident », il s'efforce de dégager les facteurs, circonstanciels ou durables, permettant d'expliquer la survenue des émeutes : quartiers d'habitat social et plus particulièrement ZUS (à 85 %), proportion très élevée des moins de vingt ans, concentration de grandes familles (six personnes et plus), chômage, zones franches urbaines actives créatrices d'emplois, et enfin existence de conventions avec l'ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine). Aucune de ces « conditions » n'est déterminante, c'est leur accumulation qui a rendu la situation explosive.
Ce que les auteurs soulignent à plusieurs reprises, c'est bien l'imbrication entre les facteurs sociaux et « ethnoraciaux ». Certes, le modèle français d'intégration républicaine a conduit à un déni de la dimension ethnique, mais il ne faudrait pas que « par un basculement qui ne serait que la forme inversée du déni, on en vienne à ethniciser à l'excès ces questions ». Certes la reconnaissance de la pluralité des cultures et leur prise en charge politique sont un enjeu important, mais qui ne doit pas gommer l'objectif premier de mixité sociale : « Nous ne sommes pas face à un processus de repli communautaire [...] Nous devons faire face à une accentuation de la polarisation sociale et ethnique à l'extrémité inférieure du spectre social ».
Plus que le problème de la reconnaissance politique, les émeutes placent donc au centre du débat la question de la ségrégation urbaine, les quartiers impliqués se caractérisant par une forte « homogénéisation sociale par le bas ». Cette ségrégation a des coûts considérables (scolarisation moins efficace, stigmatisation des populations et donc risque de chômage accru, délinquance, mais aussi une charge de transport plus élevée dans les budgets des ménages) et des effets de spirale (la moindre attractivité de ces quartiers dissuade les entreprises de s'y installer et chasse les habitants les plus mobiles). Au fond, les événements de novembre valident les politiques urbaines actuelles en faveur de la mixité sociale, et plaident en faveur d'un renforcement de leurs moyens. Il reste à définir les objectifs réels de cette mixité et à se prémunir contre les effets pervers des politiques engagées, notamment en ce qui concerne les deux piliers de la mixité, l'école et le logement.
L'école a perdu de sa crédibilité comme outil d'ascension sociale pour apparaître de plus en plus comme un rouage de la relégation − relégation d'autant plus impitoyable que ceux qui jouent le jeu n'en tirent pas les bénéfices attendus en termes d'intégration. Les deux principaux dispositifs mis en place pour remédier à cette situation ont des effets contradictoires. Les ZEP, tout d'abord, constituent une « forme de discrimination positive modeste » visant à accorder des ressources supplémentaires aux établissements accueillant une forte proportion d'enfants de milieux défavorisés. Dans la perspective qui intéresse les auteurs, « le dispositif ZEP n'a pas vocation à lutter en tant que telle contre la ségrégation scolaire mais entend au contraire en prendre acte et aider les établissements à forte concentration d'élèves défavorisés ». Il ne peut donc s'agir d'« un maillon d'une politique plus large de déségrégation ». La carte scolaire, en second lieu, visait explicitement à maintenir la mixité sociale, mais elle ne fait en définitive que « valider la différenciation et les hiérarchies sociales inscrites dans l'espace urbain », accentuant donc la relégation des plus défavorisés. L'offre scolaire, en termes d'options, de choix de langues, de filières internationales, se raréfie dans les quartiers défavorisés, qui se « spécialisent » de plus en plus dans l'accueil d'un public « difficile » − une évolution qui ne contribue pas à motiver les élèves. Dans ce contexte, comment juger les axes d'intervention proposés à la suite des émeutes ? Favoriser l'accès des meilleurs élèves de ZEP aux lycées prestigieux, ou bien créer des établissements d'excellence en banlieue relève certes de l'idéal méritocratique républicain. Mais dans les deux cas, « c'est une logique de concentration de l'offre scolaire d'excellence qui l'emporte sur une logique de diffusion ». Marco Oberti plaide donc pour une véritable « homogénéisation des conditions d'études ». À rebours de la logique de spécialisation, il faut donc que les collèges des quartiers défavorisés soient en mesure de « maintenir les options les plus attractives », un effort particulier devant être porté sur les classes préparatoires aux grandes écoles. Quant à la carte scolaire, elle doit s'affranchir des frontières municipales et « recomposer des secteurs à l'échelle de bassins scolaires qui peuvent rapprocher des communes contrastées mais proches ». Il faut en outre, pour que le système soit efficace, soumettre les établissements privés conventionnés à la carte scolaire.
En matière de logement, les dispositifs visant à la mixité résidentielle comportent les mêmes enjeux et les mêmes risques d'effet pervers. L'article 55 de la loi SRU a instauré un taux minimum de 20 % de logements sociaux dans les villes. Pour François Meunier, cette loi présente deux défauts : la dissymétrie créée entre les communes qui satisfont au quota et celles qui sont en dessous (les premières n'étant pas rétribuées pour le service social rendu, les secondes ne sont pas incitées à les imiter) ; et le manque de souplesse du quota (les communes sans espace urbain disponibles se trouvent pénalisées). Pour pallier ces inconvénients, François Meunier propose d'instaurer un « bonus/malus », un « système de droits aux logements sociaux », sur le modèle des droits à polluer : il s'agit idéalement de mesurer « le prix social attribué à la non-mixité » ou, de façon plus pragmatique, de « mettre en place une péréquation entre les communes à crédit et les communes à débit ». Les communes à fort taux de HLM verront leurs efforts rémunérés, tandis que les communes riches devront faire le choix : appliquer le seuil ou « payer le prix de l'exclusion des populations défavorisées ». De son côté, l'ANRU prévoit de créer une offre de 250 000 logements locatifs sociaux, de réhabiliter 400 000 logements et d'en démolir 250 000 entre 2004 et 2011. Il s'agit à la fois de diversifier l'offre de logements (pour le rapprocher de l'habitat privé d'une ville « classique ») et de disperser les habitants des tours démolies dans les communes avoisinantes, afin de rééquilibrer l'accueil des populations à revenus modestes. Cet objectif ambitieux de production de mixité se heurte à plusieurs écueils. Dans une première phase, le relogement des familles expulsées pose problème : les logements disponibles, et notamment les grands logements à loyer réduit, sont rares ; partent en premiers les ménages jeunes, ayant des revenus, présentant peu de risques pour les bailleurs... Plus grave, la rénovation urbaine risque à terme de réduire le logement très social : sous prétexte de diversifier l'habitat, les communes sont tentées de favoriser les classes moyennes, qui constituent un électorat bien plus attractif pour les maires que les classes populaires et immigrées.
Les émeutes de novembre ont conduit à une remise en cause des politiques de la ville. La pertinence de l'approche par les territoires plutôt que par les personnes a fait l'objet de vives critiques. Plutôt que de chercher à requalifier les quartiers, on a parlé de favoriser la mobilité individuelle des personnes. La mixité est apparue « comme un leurre, voire comme un horizon contre-productif pour les classes populaires ». Certains ont même avancé qu'une ségrégation urbaine « pacifiée » des populations issues de l'immigration pouvait jouer en faveur de la représentation et de la défense de leurs intérêts. Hugues Lagrange et Marco Oberti s'inscrivent en faux contre une telle vision. Ils défendent une conception de la ville comme espace d'intégration et de mixité sociale, définie comme un « bien précieux » : « On ne pense pas naïvement que l'accent mis sur le mélange résidentiel induira des relations sociales interclasses (...) On peut en attendre plus modestement un effet de réduction d'une logique globale d'homogénéisation sociale des espaces ».
Olivier de Broca
Le nouveau pouvoir des internautes François-Xavier Hussherr, Cécile Hussherr, Marie-Estelle Carrasco Timée-Editions, avril 2006, 320 p.
L’ouvrage tente de cerner les évolutions sociopolitiques induites par l’essor considérable de l’usage d’Internet. Observateurs professionnels des multiples pratiques auxquelles donnent lieu la fréquentation du web, les auteurs entendent prendre la mesure des changements qui interviennent dans les relations sociales, les formes de consommation comme les modes d’engagement politique. Sans être cet eldorado annoncé par certains, Internet créerait les conditions d’un renouveau de nos pratiques sociales et politiques.
Internet est d’abord, de toute évidence, l’instrument d’une nouvelle sociabilité. Amorcée dans les années 1980, l’extension des nouveaux modes de communication (téléphone mobile, Internet, messageries instantanées, etc.) a très vite donné aux plus jeunes les moyens de devenir autonomes. La « génération TIC »
[1] a grandi dans une atmosphère de fort individualisme et d’effacement de la notion de norme. Le succès des blogs tire profit d’un culte du moi observable au travers des innombrables sites consacrés au « développement personnel », à la modification de son apparence ou à la santé. Ce narcissisme n’équivaut pas pour autant à un repli sur soi : avec les messageries instantanées et les forums de discussion, Internet apporte aux jeunes, comme aux adultes, un nouveau mode de socialisation. Les raisons d’échanger des informations, des avis, de partager des émotions, en somme de nouer des liens sur le réseau sont devenues innombrables. Si l’on doit y voir une fuite du réel dans les cas pathologiques de cyberdépendance, la pratique d’Internet peut aussi aider à affronter le réel, à le domestiquer. Le jeu de rôles permet ainsi d’apparaître devant les autres sous la forme d’un personnage virtuel, un « avatar », que l’on crée selon ses goûts et sa personnalité. La confiance et la capacité de partage sont au cœur de cette sociabilité numérique, ce qu’illustrent des réalisations collectives comme l’encyclopédie en ligne Wikipédia.
Les relations sociales favorisées par Internet mettent à mal le principe de verticalité et elles sont à l’origine de nouvelles formes de pouvoir. L’internaute s’informe des dernières avancées de la recherche scientifique et médicale sans nécessairement passer par des spécialistes. Le consommateur a d’autre part les moyens de faire partager son expérience d’un produit ou d’une marque, de manifester son mécontentement voire d’inciter les autres à une action de boycott. En contrepartie, les marques tiennent compte des commentaires exprimés pour améliorer leur marketing et leur service. Cette fonction de veille critique de la communauté des citoyens-internautes intervient également par rapport au traitement de l’information. Un contre-pouvoir s’est mis en place face aux médias, tout particulièrement grâce aux blogs qui seraient devenus, selon Paul Grabowicz
[2], «
les nouveaux censeurs du journalisme ».
Du côté politique, le web est apparu ces dernières années comme un instrument capable de canaliser puis relayer des contestations de masse. La défaite de José Maria Aznar aux élections générales tiendrait pour une part à la manifestation « pour la vérité » du 13 mars 2004 organisée par l’entremise de SMS et de sites Internet. Cette même technique a été utilisée aux Philippines lors des manifestations contre le président Estrada et en Ukraine pour la révolution orange. D’autres formes d’action témoignent de ce poids de la « société civile », telles les Riot.tones qui utilisent des sonneries particulières de téléphones mobiles. Ainsi les Philippins ont-ils répandu diverses sonneries comprenant des extraits d’une conversation téléphonique entre le président Arroyo et son commissaire aux élections qui conspiraient pour truquer un vote. Dans un autre registre, les flash mob ou mobilisations éclairs, organisées par le biais d’Internet, mais aussi les pétitions en ligne renouvellent les formes d’engagement civique soit pour contester un pouvoir jugé illégitime, soit pour soutenir une bonne cause. Malgré les moyens mobilisés par certains États pour surveiller les fréquentations des internautes, l’utilisation croissante des NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication) pourrait finir par déjouer les contrôles gouvernementaux et abattre des régimes autoritaires.
Les auteurs ne cachent pas leur engagement : la fracture numérique doit être comblée au sein même des pays riches. Si la France a accompli des avancées incontestables en la matière, d’importants efforts restent à fournir. L’enjeu n’est pas seulement d’élargir l’accès au réseau, il vise également à développer la maîtrise de cet outil tant pour la simple collecte d’informations que par la participation à l’élaboration de contenus. Au niveau mondial, la fracture s’apparente toujours à un gouffre comme l’indique un rapport de la CNUCED de 2004 : 5 milliards d’humains n’ont pas accès à un ordinateur, 80% des internautes représentent 20% de la population mondiale, et 50% de cette même population mondiale n’a jamais parlé dans un téléphone. Les projets lancés dans le cadre du Sommet Mondial sur la Société de l’Information (SMSI), notamment le fonds de solidarité numérique ou l’ordinateur portable à 100 dollars, vont sans aucun doute dans le bon sens. S’agissant de la formation aux NTIC, la maîtrise de leur utilisation ne se limite pas à l’aspect technique. Une bonne formation doit permettre aux élèves de faire le tri parmi la masse d’informations en exerçant leur sens critique. Les auteurs suggèrent à ce titre de mettre en place des sites certifiés pour un public donné.
N’en déplaise aux déclinologues, l’essor d’Internet en France fait partie des signaux très positifs pour notre pays. C’est pourquoi l’ouvrage soutient l’idée d’un renouveau du débat démocratique par l’intermédiaire du web. Des propositions de lois envoyées aux députés, relayées par les médias, en seraient alors le meilleur aboutissement. Cette nouvelle forme d’agora du futur serait un des moyens de « refonder notre pacte social ».
Julien Winock
Noir et français ! Géraldine Faes et Stephen Smith Panama, 2006, 445 p.
Si rien ne rapproche a priori les victimes des incendies de squat parisiens, les fondateurs du CRAN et les jeunes émeutiers de l’automne 2005, une identité noire est pourtant en train de s’affirmer, portée par une mouvance militante composite en quête de justice et de reconnaissance. Ce livre s’efforce de cerner les diverses facettes de cette « galaxie » noire et de saisir la spécificité de la question noire en France par rapport aux autres démocraties.
Les auteurs examinent les différentes facettes de la présence noire en France, entre 1877 et 1998, et ils concluent à un sort très inégal entre métropole et colonies. De l’exhibition de « sauvages » au Jardin d’Acclimatation en 1877 au Paris des « Années folles » louant la bravoure des tirailleurs sénégalais, le jazz et l’art nègre, l’image des « indigènes » des colonies dans la France du début du XXe siècle est profondément ambivalente. Le sort des tirailleurs sénégalais l’illustre encore au milieu du siècle : les soldats noirs américains sont sidérés par la découverte d’« un paradis de mixité et de tolérance raciale », mais la démobilisation n’entraîne ni l’émancipation promise ni l’égalité politique dans les colonies. Cette situation incite les étudiants noirs à Paris, notamment Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, à poser les jalons de la négritude. Selon un recensement de 1926 réalisé par le ministère des Colonies, les Noirs sont toutefois peu nombreux en métropole (entre 2 500 et 5 000), ce qui contraste avec la centaine de milliers de Nord-africains vivant en France, et les 20 000 Africains recensés au même moment en Grande-Bretagne.
Pour se relever de la Seconde Guerre mondiale, la France a besoin de main-d’œuvre étrangère et pratique une politique d’immigration de masse jusqu’en 1960 ; la décolonisation entraîne cependant un durcissement du régime : « Après avoir été des sujets, avec l’avènement des indépendances, ils vont soudain se transformer en étrangers, en immigrés ». Après l’arrêt de l’immigration de travail en 1974, les pouvoirs publics adoptent des réponses contradictoires : à l’instauration du regroupement familial en 1975 succède la tentative « d’acheter le retour chez eux des immigrés jugés de “trop” » par le biais d’une prime de 10 000 francs (le « million Stoléru », du nom du secrétaire d’État au travail d’alors). Par la suite, le gouvernement socialiste régularise 126 096 Noirs en situation illégale sur un total de près de 150 000 demandes, mais ne remet pas en cause la politique africaine de bienveillance à l’égard des dictateurs africains. Durant les années 1980, les figures-type de l’africain éboueur ou du balayeur laissent la place à celle du « black » adepte des musiques de Mory Kante, Touré Kunda ou Alpha Blondy – mais aussi soumis à l’obligation de visa à partir de 1996 et parfois aux reconduites par avion charter. Les immigrés issus de l’Afrique sub-saharienne passent de 200 000 à 400 000 dans les années 1990, et sont marqués par « un désespoir grandissant : comprenant qu’ils ne retourneront plus chez eux, où tout va si mal, ils ne se sentent plus d’attaches nulle part ». En France, leur sort semble plutôt favorable si l’on en juge par les naturalisations (depuis 1990, la proportion d’immigrés ayant acquis la nationalité française a doublé) ; pourtant, la proportion de chômage est deux fois plus importante chez les Noirs que chez les Français « de souche ».
Stephen Smith et Géraldine Faes considèrent que la période 1998-2006 est marquée par un « Big bang » de la galaxie noire. Le mouvement identitaire naît dans la révolte des descendants d’esclaves : une marche rassemble 40 000 Noirs le 23 mai 1998 à Paris pour célébrer le 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage, et entraîne la création d’une association, le Comité Marche du 23 mai ou CM98. Cette marche se répète chaque année, et aboutit à la loi du 10 mai 2001 reconnaissant la traite esclavagiste comme un crime contre l’humanité.
Pour les militants de la cause noire, la faible place des Noirs dans la société d’aujourd’hui est liée à leur trop grande absence de la sphère médiatique et politique. En 2001, la romancière franco-camerounaise Calixthe Belaya qui mène le Collectif Égalité interrompt la cérémonie des Césars pour dénoncer la discrimination que subissent les Noirs à la télévision ; un décret modifiant le cahier des charges des chaînes publiques les oblige le 14 février 2001 à « prendre dorénavant en compte dans la représentation à l’antenne la diversité des origines et des cultures de la communauté nationale » : plusieurs présentateurs noirs font alors leur apparition à la télévision. Le consultant en communication Dogad Dogoui et son club Africagora créé en mars 1999 promeuvent quant à eux la présence des Noirs dans les cercles de la « France d’en haut » par le biais d’Assises nationales annuelles de la communauté noire depuis 2002.
Pour d’autres, la cause noire passe par une réappropriation identitaire et culturelle, fondée sur l’afro-centrisme. Plusieurs associations telles « Khepera », « Kwanzaa », « Africamaat » puisent aux sources valorisantes de l’Egypte pharaonique, l’origine de l’histoire « kémite », celle des noirs « authentiques ». Diffusée par le biais de cours de civilisation et par l’apprentissage de l’écriture hiéroglyphique, cette vision « revisitée » de l’histoire du peuple africain est relayée par des revues (AAfrik@ raïbesmag,Revue africaine d’histoire et de sciences), des sites Internet et plusieurs maisons d’édition. La mouvance afro-centriste peut toutefois prendre une tournure beaucoup plus agressive à l’exemple de la Tribu KA (kémite atonien) qui revendique, sous la direction de Kemi Séba, un rejet des Blancs appelés « leucodermes » et fait montre d’un antisémitisme sans fard. Ces extrémistes dénoncent les Noirs attachés au principe d’universalité : ce seraient des « Bounty », noirs de peau mais blancs au fond d’eux-mêmes. L’insulte fait florès, notamment sur Internet, en réaction au succès du livre du bourguignon noir Gaston Kelman, Je suis noir mais je n’aime pas le manioc, vendu à près de 200 000 exemplaires. Autre cible des communautaristes, les promoteurs d’une meilleure représentativité des Noirs dans les institutions de la République, tels Gaspard-Hubert Lonsi Koko, qui déplorent la faible représentation noire sur les bancs du parlement.
Divisée dans ses objectifs et ses modalités, la cause noire revêt enfin des formes d’action différentes : elle oppose les tenants du combat pour la mémoire, guyano-antillais pour la plupart, aux promoteurs de la diversité, dont le CRAN (Conseil représentatif des Associations noires). Le combat pour la tête de la cause noire est cependant inégal si l’on en juge par les 5 000 associations afro-françaises et les 8 000 associations guyano-antillaises. Ouvertement dénoncé par le collectif DOM qui lui reproche d’être tout à la fois un « lobby racial, une structure pour l’élite parisienne, un instrument légitime pour négocier une place avec les partis », le CRAN peine à rassembler les troupes en masse.
Les auteurs dénoncent la manipulation « victimaire » sur laquelle s’appuient les communautaristes, comme le montrent les polémiques autour des travaux d’Olivier Pétré-Grenouilleau ou d’Olivier La Cour Grandmaison. Face aux visions déréalisées du passé, Géraldine Faes et Stephen Smith en appellent à une vérité historique sans laquelle une vie commune est inenvisageable. Pour calmer la frénésie mémorielle, l’histoire doit retrouver son autorité en disposant de davantage de moyens pour la recherche et en renouvelant aussi son approche. Selon les auteurs, « en se bornant à pointer le doigt sur la “fracture coloniale”, on s’inscrit dans la seule négativité plutôt que de considérer la post-colonialité comme un ensemble de contradictions ». Stephen Smith et Géraldine Faes terminent en replaçant le débat sur l’immigration africaine dans le cadre de la mondialisation et soutiennent que la France ne fait pas preuve d’une politique d’immigration plus stricte qu’ailleurs − elle serait en revanche en retard dans le domaine de la lutte contre les discriminations, et les auteurs identifient plusieurs mesures de discrimination positive empruntées à des pays étrangers comme compatibles avec nos principes républicains (notamment le « 10 percenter » américain qui réserve des places dans le système universitaire à 10 % des élèves de chaque lycée).
Pour Stephen Smith et Géraldine Faes, l’enfermement identitaire est la plus mauvaise réponse à la condition des Noirs en France. La solution passe certes par une réelle ouverture de la « société blanche » et notamment des élites dont la « mixophobie » augmente à « mesure que l’on s’élève dans l’échelle du pouvoir quel qu’il soit ». Mais le décloisonnement des esprits doit également jouer dans l’autre sens : « Il faudrait aussi que la France noire replace ses problèmes à l’intérieur du monde tel qu’il est. »
Julien Winock
[1]
TIC : technologies de l’information et de la communication.
[2]
Paul Grabowicz est professeur à la Graduate School of Journalism de l’université de Berkeley.