Horizons stratégiques
La Doc. française

I.S.B.N.sans
192 pages

p. 194 à 207
doi: en cours

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n° 3 2007/1

 
Comment nous avons ruiné nos enfants Patrick Artus et Marie-Paule Virard Paris, La Découverte, septembre 2006, 165 p.
 
 


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Pour P. Artus et M.-P. Virard, non seulement les dirigeants français depuis trente ans n’ont pas anticipé l’avenir, mais ils l’ont « anti-préparé » en optant systématiquement pour des politiques économiques de soutien de la demande. Ignorant les questions structurelles (vieillissement, mondialisation), nos dirigeants se sont contentés de tirer des traites sur l’avenir. La dette publique est passée de 13% du PIB en 1974 à 65,6% en 2004, et la France détient le record de l’endettement pour la dernière décennie. Les ménages vont payer le prix de l’impéritie des gouvernements en matière de comptes publics. Et ceci au moment où le vieillissement va entraîner une forte augmentation des dépenses publiques de retraite et de santé.
Face à cette évolution bien connue, on s’enferme en France dans de faux débats comme le choix du système de retraite entre répartition et capitalisation. Dans les deux cas, soulignent les auteurs, il s’agit d’un prélèvement sur le revenu (du travail ou du capital) ; et cela n’ôte rien au fait qu’il y aura toujours moins de cotisants. Pour se préparer au vieillissement, on sait qu’il faudra augmenter le taux d’emploi et la durée de travail de chacun tout au long de la vie, bref « travailler plus et mieux ». Or en France, la retraite est encore utilisée comme un instrument de lutte contre le chômage, « on a installé patiemment une culture collective de la sortie précoce ». Notre taux d’emploi des 55-64 ans se situe à 37% contre 60% aux États-Unis et 63% au Japon. Comment les nouvelles générations « biberonnées à la qualité de vie et à la retraite précoce » vont-elles encaisser la nouvelle donne ?
La crise du CPE a révélé le malaise de la jeunesse. Au mythe de l’ascenseur social s’est substituée la peur du déclassement social. Certes, le nombre de bacheliers s’est accru, mais environ 160 000 élèves quittent chaque année l’école sans diplôme du second cycle (BEP, CAP, baccalauréat) ; parmi eux, un bon tiers, soit 8% d’une génération, n’ont aucune qualification. Plus grave, un étudiant sur deux quitte l’université sans aucun diplôme en poche, proportion inhabituelle dans les pays développés. En outre, les jeunes sans qualification ont en France moins de chances qu’ailleurs d’accéder à l’emploi. Quant aux diplômés, ils sont de plus en plus nombreux (un sur quatre) à devoir accepter un emploi inférieur à leur niveau de formation. Source d’amertume pour les jeunes, ce « gâchis individuel et collectif » se paie cher en termes de création de richesses et de cohésion sociale. Il est impératif pour la France d’investir davantage dans son enseignement supérieur, et particulièrement dans « le supérieur du supérieur », clé de la croissance.
La situation de la France est d’autant plus préoccupante qu’elle s’est aussi mal préparée à un autre choc, la montée en puissance des pays émergents. Certes, l’essor de la Chine tire la croissance mondiale, mais il risque à terme de fragiliser la prospérité des pays développés. Quelle stratégie adopter face à un tel « tsunami économique » ? Le protectionnisme est à exclure : non seulement il priverait nos consommateurs de produits importés à bas prix, mais il condamnerait à terme nos entreprises, privées de compétitivité. La seule solution consiste à « concevoir une politique de l’offre à long terme » et à cultiver l’innovation permanente et la flexibilité de nos entreprises.
Un autre danger nous menace, « l’implosion douce de la coopération européenne ». L’Europe, qui devrait être notre atout majeur face aux pays émergents, s’est transformée en handicap. Contrairement aux promesses de Maastricht, la zone euro est devenue structurellement une zone à croissance faible. En outre, loin de converger, les pays européens se ressemblent de moins en moins. Certes, l’union a fait la force sur le plan de la finance et de la monnaie, mais « l’Europe est un échec dans la plupart des autres domaines  ». Cependant l’élargissement n’est pas seul responsable. Les auteurs dénoncent avec vigueur le « comportement égoïste  » de l’Allemagne, qui « mène une stratégie de désinflation compétitive par les coûts pour conquérir des parts de marché » au détriment de ses partenaires européens. Pour la France se pose alors une alternative peu réjouissante : « Soit le déclin lent mais inexorable qui éclatera au grand jour dès que les artifices (déficits publics, crédits aux ménages) servant à soutenir la croissance à court terme auront jeté leurs derniers feux ; soit la mise en œuvre d’une politique comparable à celle de l’Allemagne (outsourcing, compression des salaires) avec les effets induits que l’on sait sur la croissance, l’emploi et le pouvoir d’achat. »
Les marges de manœuvre dont dispose la France sont réduites par la faiblesse de sa croissance potentielle, par une « maladie de langueur » qui touche l’ensemble des pays de la zone euro. La « rupture  » s’impose : il faut expliquer aux Français que, dans ce contexte, les politiques de soutien de la demande ne peuvent se substituer aux « politiques de réformes structurelles ». Les auteurs estiment qu’il faut réduire le déficit public de 2 points du PIB par rapport à son niveau de 2005 et accroître de 4 points du PIB les dépenses en faveur de l’université, de la recherche, de l’aide aux entreprises innovantes et des politiques actives sur le marché du travail. Il faut libérer le capital humain : accroître le niveau de formation, réduire les filiations universitaires sans débouchés, s’atteler au problème de « l’appariement ». Il faut aussi promouvoir la croissance de notre tissu de PME. Les auteurs appellent ainsi de leurs vœux un « Small business act » qui dirigerait une part des contrats publics vers les PME. Enfin, les politiques de redistribution doivent cibler plus précisément « les perdants de la mondialisation », c’est-à-dire les salariés des secteurs industriels en perte de vitesse ou touchés par l’outsourcing.
Olivier de Broca
 
Les classes moyennes à la dérive Louis Chauvel Paris, Seuil, octobre 2006, 108 p.
 
 


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Ce livre dense et éclairant du sociologue Louis Chauvel, connu pour ses travaux sur la fracture générationnelle, entend dépasser le simple constat d’une fragilisation de la situation matérielle des classes moyennes. Loin d’être strictement catégoriel, le problème apparaît « central pour la société française, car l’efficacité économique, la stabilité sociale et la dynamique démocratique dépendent étroitement de la participation de ce groupe intermédiaire à la construction de l’avenir ».
Contrairement aux élites et aux couches populaires, dont les conditions de vie sont généralement bien identifiées, les classes moyennes « ne sont pas une appellation d’origine contrôlée ». À défaut d’une définition parfaite, au moins peut-on retenir les critères les plus pertinents pour les cerner : elles regroupent les salariés dont le revenu est proche du salaire moyen (1 850 euros par mois) ; elles se situent dans le milieu de la hiérarchie sociale (instituteurs, commerçants, agents de maîtrise, une grande partie des cadres et des professions intellectuelles supérieures) ; elles se définissent par un sentiment positif d’appartenance à cette catégorie.
L’examen de ces critères révèle pourtant de nombreux paradoxes. Ainsi le salaire moyen ne donne pas une réelle indication de ce que touchent chaque mois la plupart des Français. De plus, les classes moyennes se caractérisent par une hétérogénéité, une divergence de conditions d’existence « voire d’intérêts objectifs  » entre les différentes professions et groupes sociaux qui la composent.
Soucieux de « mieux situer ses diversités », Louis Chauvel en vient à isoler quatre catégories de classes moyennes en croisant la variable classique de niveau (inférieure/supérieure) à la variable d’ancienneté qui oppose « anciennes » et « nouvelles » classes moyennes. Autant la première s’appuie sur une accumulation de capital, autant la seconde doit surtout sa place à la compétition scolaire et aux diplômes. L’ancienne classe moyenne est donc pour l’essentiel le fruit de la petite entreprise et de l’entrepreneuriat tandis que la nouvelle doit largement son essor à l’expansion des prérogatives de l’État (entreprises publiques, services collectifs, grandes administrations).
L’évolution du contexte socio-économique s’apparente selon Louis Chauvel à la perte d’une forme de « modèle français de croissance économique et de compromis social » qui permit de croire au mythe d’« une démocratie française égalitaire et unie ». Le ralentissement des gains de pouvoir d’achat (+ 3,5% par an en moyenne avant 1975 contre 0,5% aujourd’hui) a privé les salariés de « l’assurance d’une promotion sociale au long de la carrière ». Durant les dix dernières années, l’augmentation des prix de l’immobilier est venue entamer un peu plus le pouvoir d’achat des jeunes actifs.
Pareille situation économique alimente les incertitudes : aux minces espoirs de promotion sociale s’ajoute la perspective d’une retraite dont le financement est hypothétique. D’où la tentation d’« un repli sur des stratégies d’adaptation personnelle et immédiate, sans considération pour l’avenir ni pour les autres  » (école privée ou filière d’élite, fonds de pension, résidences fermées, assurance santé, etc.). Jadis déterminés par un niveau de diplôme et d’ancienneté bien défini, par des procédures d’avancement négociées, le revenu comme la perspective de carrière obéissent désormais à une part croissante d’aléas et d’arbitraire.
La stagnation des inégalités, observable depuis une vingtaine d’années, cache en réalité une recomposition des écarts de conditions de vie. Les revenus les plus modestes ne concernent plus en priorité les personnes âgées mais les jeunes, enfants des classes moyennes pour beaucoup. Or, cette dynamique est propre à la France et l’auteur n’hésite pas ici à convoquer la génération du baby boom au banc des accusés. La politique de déficit, les retraites non budgétées et les investissements publics hasardeux sont autant d’éléments de ce fardeau que doivent aujourd’hui assumer « les orphelins de 1968 ».
Plutôt que d’incriminer la mondialisation et le capitalisme néo-libéral, Louis Chauvel pointe du doigt les responsabilités propres de notre société. Faute d’avoir réduit la création d’emplois publics, de ne pas avoir mené une politique de logements à bon marché et d’avoir privilégié la lutte contre l’inflation, la France se révèle aujourd’hui incapable de transmettre aux jeunes générations les progrès passés tout en lui faisant payer le prix d’un « État providence obèse » qui ne leur bénéficie guère. Sans les formes privées et informelles de la solidarité intergénérationnelle, la situation serait « intenable ». Mais cette solidarité bénéficie avant tout aux enfants des classes moyennes supérieures, accédant eux-mêmes aux meilleures positions sociales.
Après avoir constaté que « la vigoureuse dynamique de moyennisation repérable entre 1965 et 1985 est clairement suspendue depuis vingt ans », Louis Chauvel en vient à s’interroger sur l’évolution de notre modèle social. L’appartenance aux classes moyennes a longtemps relevé d’abord « d’un espoir d’avenir ou d’une aspiration optimiste de la société » dans laquelle les inégalités étaient amenées à se réduire progressivement. Désormais, l’accroissement des inégalités, la perte de cette classe moyenne comme référent font qu’« il ne peut plus exister une vision partagée de la réalité, sauf à monter d’un cran en généralité ».
Quelles sont donc les perspectives d’évolution des classes moyennes françaises ? Il suffirait de peu de choses « pour que les différentes composantes des classes moyennes subissent une marginalisation générale par rapport à d’autres groupes sociaux, comme la nouvelle aristocratie patrimoniale qui semble émerger  ». Si nous voulons échapper à une forme d’argentinisation du système actuel il nous reste, selon Louis Chauvel, à reconstruire « un projet social de long terme favorable à tous ».
Julien Winock
 
D’où viennent les néo-conservateurs ? Francis Fukuyama Paris, Grasset, 2006, 91 p.
 
 


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Professeur d’économie politique à la Johns Hopkins University, Francis Fukuyama est l’auteur de l’une des théories les plus discutées des années 1990. Dans un article publié en juin 1989 dans la revue National Interest, il annonçait en effet ni plus ni moins que la « fin de l’Histoire ». À la manière du jeune Hegel décelant dans la victoire de Napoléon à Iéna les signes de l’universalisation des idéaux de la Révolution française, l’intellectuel américain avait cru percevoir dans la fin de la guerre froide le « point final de l’évolution idéologique de l’Humanité » : l’affirmation de la démocratie libérale comme aboutissement ultime du gouvernement des hommes. Rapidement campé par ses détracteurs en théoricien d’un « nouvel impérialisme américain », Fukuyama s’est surtout vu, ces dernières années, promu porteur de flamme d’un « néo-conservatisme » de plus en plus puissant au sein des sphères intellectuelles puis administratives de Washington. Pour autant, le néo-conservatisme a peut-être, jusqu’à présent, été plus fantasmé que réellement défini par ses nombreux observateurs, opposants et partisans. Et c’est justement à cet exercice de clarification qu’entend ici se livrer Francis Fukuyama.
Court et incisif, cet essai revient sur la genèse et le bilan d’une pensée dont l’auteur estime que, si elle ne constitue pas un « ensemble monolithique », elle n’en est pas pour autant dénuée d’un « noyau d’idées cohérentes » ; des idées devant être appréciées et évaluées sur le temps long de l’histoire politique contemporaine et non sur la seule période de l’administration Bush.
L’auteur s’attarde tout d’abord sur les « racines du néo-conservatisme » (chapitre 1). La démarche n’est pas sans précédents [1], mais elle revêt un intérêt particulier dès lors qu’elle est entreprise par l’un des principaux acteurs de cette aventure politico-intellectuelle. Fukuyama rappelle ainsi qu’il n’est que l’un des héritiers d’une tradition philosophique remontant au milieu du XXe siècle. Le point de départ du néo-conservatisme est en effet à rechercher du côté de la constitution, dans les années 1940, d’un groupe d’étudiants du City College de New York. Issus de familles immigrées et modestes, ces étudiants se retrouvaient autour d’un engagement au sein d’une gauche antisoviétique principalement fédérée par le trotskisme. Rassemblés dans les années 1960 autour de revues influentes (Commentary, Public Interest, etc.), ces « pères fondateurs » – de Irving Kristol à Nathan Glazer, en passant par Daniel Bell ou Seymour Martin Lipset – basculèrent pourtant du côté d’un conservatisme façonné par leur opposition à la Nouvelle Gauche américaine, accusée de faire le jeu de l’Union soviétique en s’opposant à la guerre du Vietnam et d’encourager un État social « laxiste ». Cette conversion éclaire notamment l’enrôlement de nombre d’entre eux dans la « contre-révolution » menée par l’administration Reagan dans les années 1980.
Le néo-conservatisme a cependant été « reconfiguré » au début des années 1990, sous l’influence de personnages comme Robert Kagan ou William Kristol, et dans un monde sans URSS. C’est à la théorisation d’une « hégémonie bienveillante » et quasi messianique des États-Unis sur le monde que travaillèrent alors ces nouveaux hérauts néo-conservateurs, se détachant ainsi des positions moins interventionnistes défendues par certains de leur coreligionnaires (Charles Krauthammer ou Jeane Kirkpatrick en tête). Cette politique étrangère empreinte de « morale », d’unilatéralisme, d’« idéalisme démocratique » et de défiance vis-à-vis des institutions internationales, sera par la suite captée par la seconde administration Bush, et mise en pratique en Irak. Fukuyama suggère d’ailleurs que s’il a semblé incarner le néo-conservatisme, c’est pourtant sur le tard que l’actuel Président des États-Unis s’est rallié à cette idéologie, son premier mandat ne s’étant pas particulièrement signalé par le désir d’affirmer « l’universalité des valeurs démocratiques » dans le monde.
Quel bilan peut-on finalement tirer, en 2007, d’une pensée politique née au sortir du second conflit mondial et ayant pu se confronter, à différents moments et sous différentes formes, à la réalité du pouvoir ? La réponse apportée à cette question par Francis Fukuyama est relativement limpide. À l’en croire, le temps serait désormais venu de se pencher sur « l’après » néo-conservatisme (chapitre 4). L’auteur rappelle ainsi, dans les derniers pages de son essai, la posture critique qu’il a adoptée depuis quelques mois vis-à-vis des orientations de l’administration Bush. Le principal reproche qu’il adresse à cette dernière est d’avoir par trop réinterprété les « principes essentiels » du néo-conservatisme, en abandonnant leur dimension « éthique » pour la seule recherche - parfois fébrile - de la puissance militaire.
Jérôme Tournadre-Plancq
 
Le Courage du bon sens Michel Godet Paris, Odile Jacob, janvier 2006, 414 p.
 
 


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Michel Godet, professeur au CNAM, reprend ici sous la forme pédagogique de questions-réponses les thèses développées dans Le Choc de 2006 et dans le rapport La famille, une affaire publique (avec Evelyne Sullerot). Celui qui se revendique comme un « franc-tireur libéral social  » est très en colère contre l’inertie française – « Les Français entrent dans l’avenir à reculons » – et invoque le « courage » et le « bon sens » : « Quand tout un pays marche sur la tête, le chemin du bons sens devient révolutionnaire  ».
L’auteur s’appuie sur un certain nombre d’idées-forces. Il aborde ainsi la mondialisation, « perfectible » mais « pas coupable », qui ne doit pas masquer « la réalité de nos responsabilités et de nos gaspillages ». Il évoque aussi le lien entre croissance et démographie, pour s’inquiéter du vieillissement de la population européenne qui contraindra à augmenter le taux d’emploi des seniors et exposera à une pénurie de main-d’œuvre non qualifiée. Selon lui, la France ne tire pas profit de sa bonne santé démographique, étant handicapée par un nombre d’heures travaillées par habitant et un taux d’emploi trop faibles : or, il ne faut pas oublier que « c’est l’activité qui crée la richesse  ». M. Godet met aussi en garde contre l’illusion de la haute technologie : la priorité donnée aux métiers de l’intelligence et de la nouvelle économie pourrait provoquer une surabondance de surdiplômés alors que la pénurie menace dans les secteurs de la restauration et de l’hôtellerie, du bâtiment et des services à la personne.
L’auteur formule des « idées d’action » dans plusieurs domaines. Pour les générations futures et la citoyenneté, il invite à inscrire dans la Constitution un « droit des générations futures » afin d’interdire la création d’obligations qui ne soient financées par des ressources existantes. Il propose aussi d’accorder une réduction d’impôt ou une « prime de citoyenneté » à tous ceux qui votent, ou bien d’abaisser l’âge de la majorité électorale à 16 ans afin de contrebalancer le poids grandissant de l’électorat senior. Pour créer des richesses et de l’activité, il invite à rendre les heures supplémentaires non imposables et à « réveiller les projets dormants  » dans les petites entreprises afin de créer des emplois à un coût souvent plus faible que les dispositifs des politiques publiques. Selon lui, plusieurs stratégies pourraient réduire les inégalités en matière de statut et de retraite : favoriser le temps partiel et le cumul emploi-retraite ; tenir compte du temps de travail réel effectué au cours de la vie pour fixer les droits à la retraite et aligner progressivement les régimes spéciaux et ceux des fonctionnaires sur le régime commun ; créer « un statut du travailleur pluriactif et à employeurs multiples » ; etc.
L’amélioration de l’efficacité de l’État pourrait passer, entre autres, par une obligation de trois ans d’expérience dans le secteur privé pour pouvoir se présenter à un concours dans la fonction publique, par l’instauration d’un système de quotas de 50% d’éligibles issus du privé dans les listes de candidats aux élections, par la démission automatique de la fonction publique pour les fonctionnaires entamant un deuxième mandat électif, et par l’indexation de la rémunération des parlementaires sur leur présence dans l’hémicycle comme au Parlement européen.
Au nombre des mesures de soutien en direction des jeunes, on trouve la fermeture des établissements scolaires en perdition pour réaffecter leurs moyens à ceux qui fonctionnent normalement et souhaitent accueillir plus d’élèves ; une plus grande efficacité par le biais d’un droit de veto des chefs d’établissement sur les affectations et la possibilité de « payer mieux ceux qui s’investissent plus » ; une expérience professionnelle de trois ans à l’extérieur de l’Éducation nationale pour s’assurer que les professeurs « prennent en compte les réalités du monde du travail » ; ou encore la création de trois voies de formation (classique, moderne, professionnelle) au sein du collège unique, la voie professionnelle étant placée sous la co-responsabilité de l’Éducation nationale et des entreprises.
De son côté, la politique familiale pourrait prévoir l’instauration d’un « quotient familial dans le calcul de la CSG  » pour éviter que les familles avec enfants ne paient deux fois plus de CSG que d’impôts sur le revenu ; la reconnaissance du statut de mère ou père actif au foyer quand il y a au moins trois enfants à charge ; la prise en compte des années consacrées par les parents au foyer à l’éducation des enfants comme « actives du point de vue de la retraite » ; ou encore un prix des péages d’autoroutes proportionnel à la consommation des véhicules et inversement proportionnel au nombre de personnes par véhicule.
Enfin, pour faciliter l’intégration des populations immigrées, l’auteur n’hésite pas à recommander l’instauration de quotas régionaux d’immigrés par origine géographique et par compétences « avec obligation de rester dans la région d’accueil pendant une période minimum à définir » ; et l’application du « vieux principe diplomatique de réciprocité : ne pas accorder à des étrangers des droits qui ne seraient pas accordés aux citoyens français dans leur pays d’origine ».
Olivier de Broca
 
Europe, terre d’immigration. Flux migratoires et intégration Jacques Barou Presses Universitaires de Grenoble, septembre 2006 (2e édition)
 
 


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Chercheur au CNRS, Jacques Barou est l’auteur de nombreux travaux sur l’immigration. Bien que peu connu du grand public, il a publié en 2001 une synthèse fouillée qui se distingue par une mise en perspective historique du problème de l’immigration et par un souci comparatiste au niveau des différents États européens. Dans la nouvelle édition, l’auteur s’interroge sur les effets de l’élargissement de l’Europe en matière de migration.
Un constat préalable s’impose : au sein de l’Union européenne, la question migratoire demeure avant tout une affaire nationale. Si la citoyenneté européenne a renforcé l’écart entre la situation des étrangers communautaires et celle de ceux n’appartenant pas à l’Union, la fragilisation des appartenances nationales renforce l’acuité de la question de l’intégration des étrangers. Le processus d’intégration des immigrés dépend essentiellement des caractéristiques historiques et culturelles des pays d’accueil.
Historiquement, il est possible de distinguer deux mouvements de migration opposés en Europe : l’importation de population dans un but d’exploitation économique et l’exportation de population en surnombre. De l’émergence de la notion d’étranger au XVIIIe siècle à l’émigration vers le Nouveau Monde jusqu’au XIXe siècle, les migrations n’incarnent pas de volonté politique, jusqu’à ce que l’État-nation se soit affirmé. Avant l’industrialisation, on observe surtout un mouvement d’émigration lié à la découverte de nouveaux continents (par exemple l’Angleterre se débarrassant des indésirables et l’Espagne sélectionnant ses futurs colons).
Au tournant du XXe siècle, l’émigration européenne devient un facteur de régulation. Poussées par les mutations sociales engendrées par la révolution industrielle, les migrations deviennent un facteur de cohésion sociale : les Amériques représentent pour beaucoup une alternative à la paupérisation dans les pays en voie d’industrialisation. Parmi ces derniers, la France devient une destination pour les paysans pauvres du sud de l’Europe et les colonies offrent à tous de nouvelles perspectives. Pendant l’après-guerre, dans les pays industrialisés, le caractère temporaire de l’accueil de la main-d’œuvre immigrée, qui doit contribuer à la reconstruction, disparaît progressivement sous la pression migratoire. Cette vision initiale perdurera en Allemagne au-delà des mutations qui suivirent. Les dispositions restrictives, introduites successivement par la Grande-Bretagne, la Suède et la France au début des années 1970, provoquent une transformation de l’immigration qui devient, pour une grande part, définitive.
Aujourd’hui, les pays du sud et de l’est de l’Europe sont devenus la nouvelle porte d’entrée du continent. L’Espagne, pays pauvre pour les immigrés des pays riches et pays riche pour les immigrés des pays pauvres, exerce un double attrait. La Grèce, confrontée au retour des expatriés et à l’accueil des étrangers en provenance des Balkans, oscille, comme l’Italie, entre une politique répressive et des régularisations. Le Portugal, qui a basculé de statut de pays d’émigration à celui de pays d’immigration, fait exception avec une politique d’intégration mieux maîtrisée. Depuis la chute du Rideau de fer, les pays d’Europe centrale et orientale sont à la fois des réservoirs de main-d’œuvre pour les pays occidentaux et des terres d’accueil pour les ressortissants de pays situés plus à l’est.
Dans les pays d’ancienne immigration, les flux migratoires évoluent aussi. Le Royaume-Uni a, du fait de son insularité, une plus grande capacité de contrôle et défend son autonomie au sein de l’UE. À partir de 1992, l’Allemagne a adopté une politique restrictive des entrées de ressortissants de souche allemande et des demandeurs d’asile. Si, en France, le nombre d’étrangers reste stable, la population d’origine immigrée croît. Le devenir des immigrés dans ces deux pays a longtemps été conditionné par la différence entre appartenance par filiation et par adhésion. L’évolution de leurs politiques d’intégration respectives découle du constat de l’accumulation d’obstacles à l’insertion des immigrés et de leurs descendants. La France, réticente à prendre en compte les différences ethniques, met en place des politiques sociales sur une base territoriale comme à travers les ZEP et la politique de la ville. En Allemagne, où la politique d’intégration a évolué avec l’abandon du droit du sang, tout en restant toujours plus ciblée, les résultats sont semblables.
En Grande-Bretagne et dans les pays nordiques, l’idée de minorité joue un rôle central. Aux Pays-Bas, la politique des minorités est une politique d’intégration reposant sur les corps intermédiaires et les institutions provinciales, pour assurer la cohésion sociale. Dans les pays nordiques, la diversité est plus illusoire qu’effective et a donné lieu à des stratégies d’évitement conduisant à un abandon partiel du multiculturalisme ; dans le même temps, l’accès à la culture nationale a été promu.
En conclusion, si la gestion des flux semble de plus en plus efficace, au niveau européen notamment dans le cadre des accords de Schengen, les politiques d’intégration relèvent avant tout de modèles nationaux. Le modèle français insiste sur l’assimilation individuelle, tandis que le modèle britannique privilégie la constitution de minorités conservant leur identité. Seul un cadre relativement souple, s’adaptant aux traditions des États membres, permettrait une harmonisation des politiques d’intégration, en s’articulant autour de deux axes : la protection des individus par rapport à leur communauté d’appartenance et la lutte contre les discriminations.
Frédéric Lazorthes
 
En finir avec les inégalités Jean Gadrey Mango Littérature, octobre 2006, 205 p.
 
 


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Cet essai, particulièrement documenté et d’une grande clarté, a pour objectif de montrer qu’il est possible de réduire les inégalités sans entraver le dynamisme économique ni aller contre le « mérite concurrentiel ».
Selon Jean Gadrey, il ne fait aucun doute que, sur longue période, les inégalités telles que mesurées par les indicateurs consacrés, ont reculé. Certaines demeurent cependant à un niveau élevé et beaucoup ont recommencé à se creuser au tournant des années 1980. En 2000, le revenu après impôts des 10% les plus riches est neuf fois plus élevé que celui des 10% les plus pauvres, et le rapport est de 1 à 200 si l’on compare les 0,01% de plus bas revenus aux 0,01% des plus hauts revenus. Toujours en 2000, la moitié la plus riche de la population détient 91% du patrimoine brut français et 1% des ménages possèdent la moitié du stock d’actions. Les inégalités entre hommes et femmes sont persistantes : l’ensemble des revenus perçus par les femmes représente à peine plus du tiers de la masse salariale distribuée aujourd’hui en France. Les inégalités intergénérationnelles sont croissantes : en 1970, les salariés de 50 à 59 ans gagnaient 15% de plus que les 26-30 ans. À la fin des années 1990, cet écart est passé à 60%. Les inégalités face au logement sont flagrantes : il y avait 700 000 demandeurs de HLM en 1988, il y en a 1,3 million aujourd’hui et 14% de la population française sont mal logée. L’accès aux soins ou aux congés est également restreint (en 2004, presque 30% des Français ne peuvent pas se payer une semaine de vacances par an). Quant à l’accès à l’éducation, il s’est évidemment démocratisé sur longue période mais de manière « ségrégative », puisque l’école n’est pas parvenue à réduire l’inégalité des chances en termes de savoirs scolaires acquis et d’insertion professionnelle.
Comme le rappelle l’auteur, il est fréquemment avancé que la lutte contre les inégalités serait vouée à l’échec au motif qu’elles seraient immuables ou qu’il n’y aurait pas de marge de manœuvre pour les réduire, en économie ouverte. Les inégalités seraient en quelque sorte des dommages collatéraux de la mondialisation. Le premier argument ne résiste pourtant pas à l’évocation d’exceptions historiques (la période 1910-1940 ou celle des Trente Glorieuses) ou d’exemples géographiques (les pays nordiques) qui prouvent que croissance économique et progrès sociaux peuvent aller de pair. Le second argument ne résiste pas davantage à la comparaison internationale qui montre qu’il existe plusieurs manières de s’insérer dans la mondialisation et qu’en l’occurrence, le revirement inégalitaire des années 1980 a été le plus fort dans les pays où cette insertion n’a pas été régulée (politique du « laisser-faire »). Les risques d’isolement ou de pénalisation dans un contexte de forte concurrence fiscale, souvent invoqués, sont également des arguments qui ne résistent pas à l’examen de la réalité.
L’auteur réfute par ailleurs l’idée selon laquelle la croissance serait la condition nécessaire, voire suffisante, à la réduction des inégalités, postulat fondé sur une confusion entre création et répartition de la richesse, deux problèmes pourtant distincts comme l’illustre le cas américain. Aux États-Unis, champion de la croissance parmi les pays industrialisés, le surplus de revenu créé de 1979 à 2000 est allé pour 1,4% seulement aux 20% les plus pauvres tandis que les 1% les plus riches en ont perçu plus du tiers. S’en remettre à la libre concurrence pour aller vers une croissance « équitable », c'est-à-dire juste parce que rétribuant les plus méritants, c’est oublier que cette concurrence n’est pas loyale mais biaisée par le poids des positions sociales héritées et par une distribution déséquilibrée des pouvoirs économiques et sociaux. L’idée s’est aussi développée que « trop d’État tue l’égalité », c'est-à-dire que les prélèvements obligatoires auraient perdu de leur pouvoir redistributif et entraveraient la croissance. Pourtant, les comparaisons internationales montrent que les pays où les inégalités sont les plus faibles sont ceux où les dépenses sociales sont les plus élevées. La question semble donc moins de réduire le périmètre d’intervention de l’action publique que d’accroître son efficacité. Ainsi la fiscalité n’est-elle un outil de redistribution efficace que si elle est progressive, de même que les dépenses de protection sociale ne sont effectivement redistributives que si elles profitent proportionnellement plus aux pauvres. L’auteur montre enfin qu’un faible taux de chômage ne garantit pas que la pauvreté recule. L’existence attestée de travailleurs pauvres en témoigne.
Aujourd’hui, constate Jean Gadrey, le terme d’égalité fait peur parce qu’il est assimilé à un risque de restriction des libertés individuelles, voire de nivellement par le bas. Il est donc nécessaire de rétablir l’égalité dans son sens d’égale capacité de chacun à vivre dignement et à choisir sa vie, en évitant que le pouvoir et les richesses ne soient accaparés par certains au détriment du plus grand nombre. L’auteur estime en outre qu’il est essentiel de répondre à l’attente des Français sur la réduction des écarts de revenus. Il propose donc d’augmenter fortement le pouvoir d'achat du SMIC et les minima sociaux pour que personne ne perçoive moins que 70% du SMIC réévalué. Sachant que les pauvres consomment l’intégralité de leur supplément de revenus, ces mesures pourraient accessoirement dynamiser la croissance et l’emploi et réduire les pénuries de main-d'œuvre dans les secteurs dépréciés comme l’hôtellerie-restauration. Il faudrait aussi lutter contre le temps partiel contraint qui paupérise le salariat et tend à créer un marché du travail dual avec d’un côté des femmes précarisées en horaires courts et de l’autre des hommes en « très longs horaires » (10% des salariés à temps complet travaillent plus de 48h/semaine). Jean Gadrey propose de nombreuses autres pistes : élargissement de l’assiette des revenus soumis à progressivité de l’impôt, augmentation du taux d’imposition des 10% les plus riches, détermination d’un taux marginal d’imposition élevé pour les hauts revenus (à partir de 10 SMIC), lutte contre les discriminations à l’emploi, établissement d’une vraie préférence de moyens pour les ZEP, professionnalisation et revalorisation du secteur des services à la personne, etc. Pour financer l’ensemble de ces mesures, l’auteur suggère de revenir sur les allègements de charges et d’impôts consentis depuis 1993, qui, dans leur ensemble, ont bénéficié pour 70% aux 10% les plus riches et représentent un manque à gagner pour l’État de 53 milliards d’euros par an. C’est à ce prix, pour l’auteur, que les inégalités reculeront.
Céline Mareuge
 
L’Extrême gauche plurielle. Entre démocratie radicale et révolution Philippe Raynaud Paris, Autrement, septembre 2006, 199 p.
 
 


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Plus de quinze ans après la chute du mur de Berlin, le score réalisé par l’extrême gauche française à l’élection présidentielle de 2002 a toutes les apparences d’une énigme. Dans cet ouvrage, Philippe Raynaud poursuit son travail sur Les nouvelles radicalités (Fondation Saint-Simon, 1999) à la lumière des évolutions récentes du phénomène. Loin d’être un courant politique marginal qui tiendrait lieu de survivance folklorique, la gauche radicale française participe d’une culture de l’anti-capitalisme aujourd’hui convertie en rejet du libéralisme.
Philippe Raynaud examine la façon dont la gauche considère l’altermondialisme, entretenant « à l’égard du capitalisme mondialisé une rivalité du même ordre que celle du mouvement ouvrier avec le monde bourgeois », par ailleurs fondée sur un paradoxe : contempteurs du modèle républicain, jugé archaïque et non respectueux des différences culturelles, les altermondialistes sont en même temps farouchement attachés au « modèle social français » tenu pour un rempart contre le capitalisme mondialisé. Derrière cette position de fond, l’extrême gauche altermondialiste est composée d’au moins cinq tendances. 1) La mouvance réformiste souhaite voir une extension de la social-démocratie à l’échelle globale. Elle prône moins une redistribution des richesses qu’une réforme des institutions du libre-échange, un commerce équitable entre les pays riches et les pays en développement. 2) Les partisans de la régulation sont en revanche plus attachés à une redistribution des richesses au moyen d’un nouveau pouvoir de régulation de type keynésien. 3) Les partisans de la déglobalisation sont eux ouvertement opposés à la mondialisation. 4) Les « alternatifs » envisagent de créer des espaces affranchis des règles capitalistes en s’inspirant de l’expérience des zapatistes du Chiapas. 5) Enfin, les anti-impérialistes, issus du tiers-mondisme, sont les plus proches des courants classiques de l’extrême gauche.
Philippe Raynaud met aussi en lumière la façon dont l’extrême gauche s’appuie sur la fracture coloniale pour faire éclater le « consensus sur lequel vit tant bien que mal la société française ». Née au sein de l’extrême gauche, la politique de défense des minorités ethniques a contribué à discréditer le modèle républicain et la tradition de l’assimilation. L’habileté de François Mitterrand fut d’utiliser cet anti-racisme en vogue dans les années 1980 pour redonner à la gauche une légitimité morale perdue après l’abandon de la politique de « rupture avec le capitalisme », et permettre l’expérience du gouvernement de « gauche plurielle ». Pourtant, la mise en place de mesures emblématiques, comme le PACS et la parité, a révélé le clivage entre l’électorat « bobo », très attaché aux avancées « sociétales », et la fragilité des classes populaires exposées au chômage et à l’insécurité sous toutes ses formes. Autre division notable : à côté d’un courant prompt à défendre la cause des populations issues des anciennes colonies, les féministes ou les militants de la cause homosexuelle n’hésitent pas au contraire à dénoncer l’essor de l’islam rigoriste.
La vitalité du mouvement trotskiste contraste avec le déclin du Parti communiste ; selon l’auteur, sa longévité tient à la solidité de son organisation, à une orthodoxie politique conjuguée à une culture faite de mémoire révolutionnaire et d’étude des textes classiques. La chance du trotskisme a été la chute du communisme « qui a finalement donné l’occasion à des militants de dissocier l’idée communiste immaculée de l’image fâcheuse qu’en donnait le monde soviétique ». L’auteur revient cependant sur la fragmentation des héritiers de Trotski. La Ligue communiste révolutionnaire est en cours de modernisation, sous le visage avenant et branché d’Olivier Besancenot, et par le biais de revendications nouvelles : liberté des homosexuels, libéralisation de l’avortement, droits des minorités, etc. Les « lambertistes » restent très attachés aux valeurs les plus traditionnelles de l’école républicaine et méfiants à l’égard des revendications altermondialistes. Lutte Ouvrière reste caractérisée par un goût « hyperbolique du secret » et une vieille tradition d’animation de luttes ancrées dans une légitimité exclusivement ouvrière. En définitive, seule la LCR est à l’aise avec les nouvelles radicalités car elle entend bien faire entrer « dans les schémas inchangés de la révolution communiste » les mouvements sociaux qui l’entourent. 
La deuxième partie de l’ouvrage se présente sous la forme d’une analyse de la pensée des principaux théoriciens français actuels de l’extrême gauche, signalés par leur rupture avec le marxisme classique : seul le marxisme critique tire son épingle du jeu car il permet de dénoncer la trahison du projet révolutionnaire par Staline et la dérive bureaucratique qui a suivi. À défaut de nourrir désormais un projet de prise de pouvoir révolutionnaire, la gauche radicale ne s’appuie pas moins sur la conviction qu’un changement en profondeur est envisageable hors de la voie léniniste. Pour Daniel Bensaïd, tête pensante de la LCR, il reste possible de parier sur une nouvelle figure de la révolution « émancipée de l’ancien modèle communiste historique  ». Le marxisme jouit encore de son influence dans les sciences sociales, considérées comme « un instrument de dévoilement des ressorts cachés de la domination  », comme le signale le succès pérenne de l’œuvre de Pierre Bourdieu qui se présentait comme « une synthèse entre la science et les luttes sociales ». Les œuvres de Toni Negri, Michael Hardt, Alain Badiou et Étienne Balibar font à cet égard l’objet d’une analyse fouillée.
En conclusion, il semble que l’extrême gauche française travaille à un dépassement de la démocratie et du projet communiste, bénéficiant à la fois de la plasticité intellectuelle du marxisme et de l’absence de critique radicale du communisme dans la gauche socialiste pour renouveler « un imaginaire social et politique qui devait beaucoup à cette passion française » que fut le communisme. L’extrême gauche profite sans doute aussi d’un rejet du libéralisme partagé par une large part du champ politique français, rejet que l’auteur attribue notamment à une certaine lâcheté des élites qui, à partir de 1984, ont justifié les changements par la contrainte extérieure et l’Europe.
 
Julien Winock
 
NOTES
 
[(1)]On renverra notamment à l’ouvrage de deux journalistes du Monde, Alain Frachon et Daniel Vernet, L’Amérique messianique, Paris, Le Seuil, 2004.
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