Horizons stratégiques
La Doc. française

I.S.B.N.sans
310 pages

p. 176 à 195
doi: en cours

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n° 4 2007/2

2007 Horizons stratégiques

Les politiques familiales dans l’Union européenne et la Stratégie de Lisbonne : quelques enseignements de l’expérience française

Pierre Courtioux Pierre Courtioux est chercheur au pôle économie de l’EDHEC et chercheur associé au Centre d’économie de la Sorbonne (CNRS-Université Paris 1, Panthéon-Sorbonne). Il a principalement travaillé sur les questions d’emploi et de protection sociale, notamment à la Direction de la recherche des études économiques et des statistiques (ministère de la Santé et ministère de l’Emploi) et dans le cadre du réseau de recherche européen sur les marchés transitionnels financé par la Commission européenne TLM.net. Olivier Thévenon Olivier Thévenon est chargé de recherche à l’INED et chercheur associé à EconomiX (CNRS-Université Paris 10, Nanterre). Il a principalement travaillé sur l’activité féminine et les politiques familiales notamment à l’OCDE (où il a participé à la rédaction des rapports Bébés et employeurs) et sur la comparaison des systèmes de protection sociale à la Mission Recherche (MiRe) de la Direction de la recherche des études économiques et des statistiques (ministère de la Santé et ministère de l’Emploi).
Bien que la politique familiale ne soit pas un domaine d’intervention explicitement identifié au niveau européen, certains indicateurs de la Stratégie européenne pour l’emploi et des Méthodes ouvertes de coordination correspondent au champ « traditionnel » des politiques familiales. Au regard de ces objectifs, la France présente des résultats plutôt satisfaisants, exception faite de l’indicateur de taux d’emploi féminin. Le centrage d’un pilotage des politiques familiales françaises sur ce seul objectif est problématique, car il existe un risque de réduction des performances en termes d’inclusion et d’égalité entre les sexes. Or ces performances correspondent également à des objectifs européens. De ce point de vue, l’expérience française conduit à recommander une meilleure coordination des objectifs européens.Mots-clés : politique familiale, Union européenne, emploi, genre.
Depuis la fin des années 1990, les institutions européennes ont fait une place explicite aux questions d’emploi et de protection sociale, notamment à travers la formulation de la Stratégie européenne pour l’Emploi (SEE) et la mise en place des différentes Méthodes ouvertes de coordination (MOC) dans le champ de l’inclusion sociale, des retraites et plus récemment de la santé. Si la politique familiale n’est pas un domaine d’intervention explicitement identifié au niveau européen, le cadre européen formule des directives et énonce des objectifs qui relèvent du champ traditionnel des politiques familiales : directive sur les congés parentaux, objectif de couverture des modes de garde, impact de la parentalité sur l’emploi, etc. Cependant, on peut penser que la portée des recommandations européennes reste limitée dans la mesure où, du point de vue de la répartition des compétences, la définition des politiques sociales reste nationale. L’impact des recommandations européennes sur les politiques nationales est difficile à évaluer. Les recherches disponibles en la matière tendent à montrer que ces recommandations relèvent plutôt de la « boîte à idées » du décideur public, mais qu’elles peuvent être mobilisées et servir de levier pour faire passer des réformes (Erthel et Palier, 2005).
Par ailleurs, la politique familiale est une composante ancienne et importante des politiques sociales françaises, et plus récemment des politiques d’emploi (Strobel, 2004 ; Damon 2006). À ce titre, on peut s’interroger sur la réussite du cas français au regard des objectifs européens, et sur les conclusions qu’une analyse plus poussée de l’expérience française permet de formuler sur le processus de coordination des politiques de l’emploi et des politiques sociales au niveau européen.
Pour cela, nous commençons par analyser les recommandations de l’Union européenne dans le champ des politiques familiales, en montrant que malgré leur diversité, elles se structurent fortement autour de l’objectif d’emploi féminin. Dans un deuxième temps, nous montrons que malgré des performances plutôt bonnes dans l’ensemble, les objectifs d’emploi féminin ne sont pas encore atteints et que, paradoxalement, un pilotage à partir de ce seul indicateur peut conduire à réduire les performances françaises dans les autres dimensions. Enfin, nous revenons sur la dynamique de construction des objectifs européens en montrant qu’au regard de l’expérience française il conviendrait d’utiliser une batterie d’indicateurs plus large et de hiérarchiser plus clairement les objectifs dans le champ des politiques familiales.
 
Les recommandations européennes dans le champ des politiques familiales : la primauté de l’emploi féminin
 
 
Au niveau européen, les politiques familiales ne constituent pas un domaine de recommandation stricto sensu. Cependant, on peut identifier trois domaines principaux pour lesquels l’Union européenne formule des recommandations qui entrent dans le champ « traditionnel » des politiques familiales : la conciliation emploi/famille, l’inclusion sociale et la démographie. Ces trois axes n’ont pas la même importance en termes de précision des prescriptions et d’obligation d’atteindre les objectifs pour les pays membres. L’emploi des femmes apparaît être l’épine dorsale de cet ensemble de recommandations.
La conciliation emploi/famille : deux objectifs quantifiés
Actuellement, l’objectif européen qui vise à atteindre un taux d’emploi des femmes de 60% apparaît comme le premier qui implique le champ des politiques familiales. En effet, initiée à la conférence de Luxembourg (1997) la Stratégie européenne pour l’emploi (SEE) est centrée sur un objectif de plein emploi. Il est daté et chiffré : il consiste à arriver en 2010 à un taux d’emploi de 70% pour la population masculine et de 60% pour la population féminine. Pour atteindre cet objectif central, un certain nombre d’objectifs intermédiaires ont été énoncés au fil des années notamment lors des conférences de Lisbonne (2000) et de Barcelone (2002). Ces objectifs intermédiaires ne sont pas contraignants [1] : ils donnent lieu pour chaque Etat membre à la rédaction d’un rapport précisant dans quelle mesure il a atteint ces objectifs et quels types de moyen il a déployé à cette fin. Contrairement à la coordination des politiques budgétaires des États membres à travers le Pacte de stabilité, le non respect des objectifs ne donne lieu à aucune sanction de type financier par exemple. Cette coordination des politiques sociales européennes s’effectue selon des Méthodes ouvertes de coordination (MOC) qui complètent la SEE dans les domaines où le principe de subsidiarité s’applique. La SEE fut elle-même la première à expérimenter un tel processus de coordination, Le processus est qualifié d’ouvert car il est conçu pour être souple et adaptatif par rapport aux positions locales des États membres, mais également car divers acteurs de la société civile (partenaires sociaux, milieux d’affaires, ONG) doivent être associés aux différentes étapes du processus de coordination. Depuis la conférence de Lisbonne, la tendance est à une augmentation des domaines coordonnés au niveau européen à l’aide des processus « ouverts ». D’abord limités à l’emploi, ces domaines se sont étendus à l’inclusion sociale (2000), puis aux retraites (2001) et très récemment à la santé. Les interventions européennes dans le champ des politiques familiales relèvent en partie de la SEE et des MOC.
La stratégie de Lisbonne (2000) a introduit comme objectif intermédiaire la conciliation de la vie familiale et de la vie professionnelle. Cependant, ce dernier reste vague : le seul objectif chiffré se résume au taux d’emploi féminin. Il faut attendre la conférence de Barcelone (2002) pour que soient fixés différents objectifs qui relèvent plus directement de la politique familiale. On peut dès lors lister un certain nombre d’indicateurs clés retenus par le comité d’emploi de la Commission européenne qui doivent servir à la définition d’objectifs et la mise en Å“uvre de politiques nationales et qui, par ailleurs, relèvent plus directement des politiques familiales : l’impact de la parentalité sur l’emploi et l’indicateur de garde d’enfant.
L’impact de la parentalité sur l’emploi est défini comme la différence en points de pourcentage entre le taux d’emploi des 20-50 ans, selon qu’ils aient ou non un enfant âgé de moins de six ans. Ce taux doit être différencié selon le sexe. En terme de politique sociale, cet indicateur sert de référence à la comparaison entre pays européens dans la procédure de MOC et non à la fixation d’objectifs. De ce point de vue, cet indicateur aurait plutôt un rôle « heuristique » ou informatif pour la coordination des politiques de l’emploi et des politiques sociales au niveau européen.
L’indicateur de garde d’enfant est défini comme la proportion d’enfants gardés par d’autres personnes que la famille. Cet indicateur est décliné par groupe d’âge : selon que les enfants ne peuvent pas entrer dans un système préscolaire non-obligatoire (0 à 3 ans) ou obligatoire (0 à 6 ans), et qu’ils peuvent entrer dans un établissement primaire obligatoire (6-12 ans) [2]. Pour cet indicateur, les objectifs sont quantifiés : ce taux devrait atteindre 90% pour les enfants entre 3 ans et l’âge de la scolarité, et concerner au moins 33% des enfants de moins de 3 ans. Cet objectif concerne aussi bien les structures d’accueil publiques que les structures d’accueil privées.
L’organisation d’un benchmarking européen autour des risques de pauvreté des familles
On peut également considérer que les prestations familiales et les avantages des politiques sociales et fiscales dans un sens large répondent de manière indirecte à plusieurs objectifs européens, notamment ceux qui concernent la stratégie d’inclusion : en permettant d’augmenter le niveau de vie des familles, ces transferts contribuent à diminuer les risques de pauvreté. Pour le pilotage des politiques sociales, un ensemble d’indicateurs sont retenus au niveau européen dans la MOC inclusion.
Au niveau des indicateurs primaires, c'est-à-dire la liste restreinte des indicateurs considérés comme essentiels, quatre d’entre eux sont en partie liés aux transferts en direction des familles : le risque de pauvreté à 60%, la répartition des revenus avant et après transfert (rapport inter-quintile et rapport inter-décile), la persistance de bas revenus, et l’intensité de la pauvreté (avant et après transferts et selon la configuration du ménage). Par ailleurs, les risques de pauvreté sont déclinés par genre, âge, statut d’activité et type de ménage afin de faciliter la détection de groupe cibles les plus exposés.
Ces indicateurs primaires sont complétés par une liste d’indicateurs secondaires destinés à approfondir la première illustration fournie par les indicateurs primaires. Pour l’aspect qui nous intéresse, les indicateurs secondaires comprennent notamment : les risques de pauvreté au seuil de 50% , les risques de pauvreté avant et après transfert, les indices de Gini du revenu calculés avant et après transferts, ainsi qu’un indicateur de persistance de la pauvreté au seuil de 50%.
Ces indicateurs font explicitement référence aux objectifs européens de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, tels qu’ils ont été adoptés par le conseil de Nice (2000) autour de quatre piliers [3]. De ce point de vue, les objectifs mis en exergue ici relèvent uniquement des deux premiers piliers. Plus particulièrement, ils visent à promouvoir l’accès de tous aux ressources, aux droits, aux biens et aux services (objectif 1-2), notamment par l’organisation du système de protection sociale (objectif 1-2a), mais également à prévenir les risques d’exclusion en mettant en Å“uvre des actions visant à préserver les solidarités familiales sous toutes leurs formes (2c). La dimension familiale de ces indicateurs apparaît donc principalement à travers le ciblage « effectif » des politiques publiques sur les familles (notamment des prélèvements et des transferts) et le mode de calcul des indicateurs de risques de pauvreté monétaire.
Un horizon démographique « raisonnable » : satisfaire le désir d’enfant des familles
La relative timidité avec laquelle l’Union européenne s’empare du thème de la fécondité tient à la sensibilité du sujet. Elle tient aussi à la difficulté résidant dans la désignation d’objectifs à atteindre en matière de fécondité, du fait de la complexité des relations croisées entre fécondité, croissance et emploi des femmes, à propos desquelles aucun consensus politique ne semble pouvoir être clairement dégagé. Or la théorie économique ne fournit pas d’arguments décisifs pour déterminer le taux de fécondité optimal pour la croissance et le niveau de vie [4].
Les liens entre fécondité et croissance ne sont pas univoques. Jusqu’aux années 1980, les études concluent à l’absence de lien négatif entre les deux variables, voire à une liaison faiblement positive, sans pour autant proposer une interprétation claire du lien causal. Sur la période plus récente, un nombre croissant d’études fait ressortir des effets négatifs de la croissance démographique, mais cette liaison négative apparaît surtout le fait des pays moins développés. Cet effet coexiste avec un effet favorable à la croissance de la densité de population et de la taille de la population. En outre, l’accélération de la croissance démographique peut avoir des effets négatifs, à court terme, et positif à long terme lorsque la génération concernée devient active (et donc si elle n’éprouve aucune difficulté à s’insérer sur le marché du travail). Face à cette circonspection, il est difficile de quantifier un objectif optimal et la stabilisation de la fécondité au niveau de remplacement des générations apparaît alors comme un horizon, relativement « raisonnable ». Cet objectif est alors en général accompagné de l’idée qu’un effort de formation des jeunes générations est simultanément nécessaire.
Après ce constat et compte tenu du fait que le nombre d’enfant souhaité est, pour beaucoup de parents, inférieur à leur niveau de fécondité effectif [5], l’aide aux parents pour avoir leur nombre d’enfants désiré devient un objectif assez consensuel parmi les partenaires européens. Dans cette lignée, la Commission européenne (2004) formule l’un des « cinq messages principaux qui pourraient inspirer l’agenda social », qui souligne l’importance de créer un nouveau dynamisme démographique. Elle recommande alors l’utilisation de deux leviers d’intervention : l’un concerne l’immigration, mais l’autre rejoint en partie les objectifs traditionnels de la politique familiale. Il s’agit de permettre aux jeunes couples d’avoir le nombre d’enfants qu’ils désirent. Plus récemment, l’existence d’un lien entre politiques familiales et « performances » démographiques est reconnue au niveau européen, sans pour autant donner lieu à la formulation de recommandations plus précises. En effet, un des livres verts [6] de la Commission européenne paru en 2005 insiste sur les problèmes démographiques des pays européens, mais souligne que de nombreuses questions liées aux changements démographiques « relèvent exclusivement des États membres, ou de la compétence de leurs autorités régionales ou des partenaires sociaux ».
Au total, le degré de contrainte qui entoure l’ensemble des objectifs européens relevant du champ de la politique familiale et des indicateurs qui les accompagnent sont hétérogènes. Les seuls objectifs fixés comme cibles sont le taux d’emploi des femmes et le taux de couverture de garde. Ces objectifs font l’objet de recommandations devant aider à les atteindre mais ne sont toutefois pas véritablement contraignants puisque aucune sanction n’est prévue s’ils ne sont pas atteints. Les autres indicateurs, relatifs à l’impact de la parentalité sur l’emploi et à l’inclusion restent plutôt « indicatifs » dans la procédure de coordination. Les recommandations dans le champ de l’inclusion sociale ne comportent pas d’objectifs quantifiés, mais s’appuient sur une batterie d’indicateurs destinés à estimer la performance relative des différents pays (benchmarking) et identifier les politiques associées dont les pays les moins performants peuvent s’inspirer. Les objectifs démographiques sont plus limités et ne font l’objet d’aucune cible chiffrée puisque la fécondité est considérée comme une affaire privée, et que l’immigration dépend, quant à elle, d’accords bi et multi-latéraux. Par ailleurs, les recommandations européennes dans le champ traditionnel des politiques familiales sont à relier à l’importance « historique » des préoccupations de genre au niveau européen, puisque le manque de structure d’accueil des enfants et la plus faible participation à l’emploi des femmes qui en résulte comparativement à celle des hommes sont des facteurs d’inégalités entre les sexes. Pour cette raison, les objectifs concernant ces domaines relèvent tous deux de la même ligne directrice pour l’emploi : celle concernant l’égalité de genre.
 
Les politiques familiales françaises au regard des objectifs européens
 
 
Au regard des trois domaines de recommandations européens mis à jour dans la section précédente, les performances françaises apparaissent relativement « bonnes » au regard des autres pays européens [7]. Néanmoins, l’objectif de taux d’emploi féminin n’est pas encore atteint. On montre alors les limites d’un centrage du pilotage des réformes françaises dans le champ des politiques familiales sur ce seul indicateur.
La France affiche plutôt de bonnes « performances »
Au regard des objectifs européens dans le champ des politiques familiales, la France fait plutôt figure de « bon élève » : elle remplit les objectifs quantifiés de la stratégie européenne concernant le taux de couverture des modes de garde, occupe une position satisfaisante en ce qui concerne les objectifs non quantifiés, notamment pour les indicateurs de risque de pauvreté, et ne connaît pas de problème démographique particulier comparée à ses partenaires européens. Cependant elle n’a pas encore atteint l’objectif central de taux d’emploi féminin prévu pour 2010. Même, si le taux d’emploi des femmes a fortement progressé depuis le début des années 1980, il n’atteint que 56,7% en 2003 soit environ trois points en deçà des objectifs européens (tableau nËš 1).


Tableau nËš 1
Taux d’emploi et effet de la parentalité sur l’emploi en Europe
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Le développement des modes de garde assure depuis le milieu des années 1980 une couverture qui donne à la France une position relativement performante vis-à-vis des autres pays européens. Les dépenses relatives aux modes de garde, structures d’accueil et d’éducation préscolaires (tableau nËš 2) sont relativement élevées pour l’Europe, se situant désormais au niveau de la Suède et de la Finlande (ces dépenses ayant été récemment réduites dans ces pays), qui avec le Danemark ont une tradition d’accueil ancienne et précoce puisque la plupart des enfants ont accès à une structure d’accueil dès l’âge de 1 an (OCDE, 2001-2004). La couverture apparaît, de ce fait, relativement étendue, surtout pour les enfants de plus de 3 ans, qui sont, dès leur deuxième année révolue accueillis dans des écoles maternelle à près de 99%.


Tableau nËš 2
Dépenses et couverture des structures d’accueil des enfants de moins de 6 ans
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Pour les enfants de moins de 3 ans, la prise en charge par un mode de garde alternatif aux parents est beaucoup moins large, mais reste très proche des objectifs européens. Le degré d’éloignement exact vis-à-vis des objectifs de Lisbonne est néanmoins un peu incertain, puisque l’estimation des taux de couverture est variable selon le mode de garde inclus, et selon la fréquence d’utilisation à partir de laquelle l’accueil est comptabilisé. Cette variété montre l’extrême difficulté de comparer la situation des pays dans ce domaine, et le danger de réduire toute l’information autour d’un indicateur unique qui ne peut rendre compte de la diversité des pratiques.
Toutefois, quelle que soit la définition retenue, l’objectif européen d’un accueil pourvu pour au moins un tiers des enfants de moins de 3 ans à l’horizon 2010 est atteint ou en passe de l’être. La réalisation de cet objectif apparaît d’ores et déjà d’autant plus certaine qu’une enquête récente sur l’utilisation des modes de garde montre a contrario que seuls 36% des enfants de moins de 3 ans ne bénéficient jamais d’une structure d’accueil comme mode de garde. Lorsque l’on s’intéresse au mode de garde principal, il apparaît que 28% des enfants sont gardés principalement soit par une assistante maternelle, soit au sein d’une crèche ou encore via un autre mode de garde individuel (Ruault et Daniel, 2003).
Ce score peut être mis en relation avec les niveaux des taux d’emploi des mères qui, pour la France, ont fortement progressé au cours des années 1990 (Thévenon, 2007a). La France occupe, à cet égard, une position médiane, les taux d’emploi sont nettement inférieurs à ceux observés dans l’ensemble des pays nordiques ou même au Royaume-Uni et aux Pays-Bas (tableau nËš 1). La présence d’enfants est un facteur qui affecte négativement ce taux d’emploi, à partir d’un deuxième enfant ou plus, et surtout en présence d’au moins un enfant de moins de 3 ans [8]. Par ailleurs, on notera que pour certains pays (dont la France), le taux d’emploi des femmes sans enfant est inférieur à celui des femmes avec un enfant. Ceci peut s’expliquer par des différences de degré d’avancement dans le cycle de vie selon la catégorie retenue. En effet, la catégorie des femmes sans enfant comprend un certain nombre de femmes qui sont encore dans le système éducatif après 25 ans, ce qui contribue d’autant à réduire le taux d’emploi de cette catégorie.
Dans le champ de l’inclusion sociale et au regard de la principale convention de mesure au niveau européen, le risque de pauvreté [9] français est de 12% tandis que la moyenne des pays européens (EU25) se fixe à 16% (Guio, 2005). De ce point de vue, elle est très proche du Danemark et des Pays-Bas ; elle fait un peu moins bien que la Suède et la Finlande, et un peu mieux que l’Autriche. Dans cette perspective, la France se différencie des pays du Sud (Grèce, Portugal, Italie, Espagne) et du Royaume-Uni, qui ont des risques de pauvreté supérieurs à la moyenne européenne, mais elle se différencie également de l’Allemagne qui est proche de la moyenne européenne. Les autres indices d’inégalité utilisés dans les comparaisons européennes indiquent également des performances françaises plutôt supérieures à la moyenne (Guio, 2005).
Ces « bonnes performances » française en matière de pauvreté monétaire sont fortement liées à la protection sociale. La différence entre le niveau de pauvreté antérieur à la redistribution réalisée par le régime de protection sociale et son niveau postérieur permet d’appréhender la contribution de la protection sociale à la prise en charge du risque de pauvreté. Le risque ex ante est de 44% en France, tandis qu’il n’est que de 40% en moyenne dans l’Union européenne (UE-25). Cette position plutôt mauvaise de la France, avant prise en compte de la protection sociale, s’atténue lorsque l’on exclut de la protection sociale les pensions de vieillesse (dont l’objectif redistributif peut être discuté). Le risque de pauvreté français (26%) est plus proche du risque de pauvreté européen (25%).
Pour des niveaux de pauvreté relativement similaires, la protection sociale peut avoir un rôle plus ou moins important selon les pays. Au sein du groupe de pays qui ont des risques de pauvreté « final » relativement proches de la France, cette dernière a une position médiane concernant l’importance du rôle joué par la protection sociale dans la réduction des risques de pauvreté. En effet, les Pays-Bas et le Danemark, contrairement à la France, ont des risques de pauvreté sans prise en compte de la protection sociale moins élevés que la moyenne européenne [10]. Cependant, certains des pays qui ont un risque de pauvreté « final » légèrement meilleurs que la France (de l’ordre de 11%), comme par exemple la Suède et la Finlande, ont également des risques de pauvreté avant prise en compte de la protection sociale supérieurs à la moyenne européenne, voire plus élevés que la France.
La situation française se distingue nettement par sa réussite en matière de fécondité. En effet, la France affiche des taux conjoncturels de fécondité parmi les plus élevés au niveau européen (Toulemon, 2003 ; Richet-Mastain, 2006). Ce taux n’assure pas tout à fait le renouvellement complet des générations, mais apparaît très proche du nombre d’enfants désiré : en moyenne, la fécondité des couples est très proche de la taille présentée comme idéale. De plus, les situations de projet familial moins ambitieux que l’idéal sont souvent corrélées avec le fait que la famille a connu un épisode de chômage ou d’autres difficultés économiques. Aussi, la chute des taux de fécondité observée depuis les années 1980 est-elle très fortement due à un recul de l’âge à la maternité.
Les facteurs qui expliquent cette situation relativement favorable sont multiples. Les politiques familiales jouent un rôle direct certain, mais sans doute assez modeste. En premier lieu, à travers l’ensemble des prestations monétaires et des mesures fiscales accordées aux ménages avec enfants. Ces politiques contribuent tout d’abord à réduire le coût de l’enfant : Ekert (1986) estime un effet positif de la réduction du coût de l’enfant, mais faible : une prise en charge complète de ce coût induirait une hausse de 0,3 enfant par femme. Plus récemment, Landais (2003) estime l’effet du quotient familial sur la fécondité, à partir de l’instauration d’une part entière pour le troisième enfant et le plafonnement du quotient introduits en 1981. L’auteur met en évidence un effet positif, mais très faible : une variation de 1% de l’incitation relative en faveur des foyers de trois enfants produit une hausse relative de leur proportion de moins de 0,05% [11]. La faiblesse de l’effet est aussi attestée par Laroque et Salanié (2005) qui estiment une élasticité de la « demande » d’enfant à son coût égale à 0,2 : une variation de ce coût de 25% produirait une variation de 5% du niveau de fécondité.
Des effets indirects sont aussi identifiés, en raison de l’interaction existant avec l’emploi. Les aides à la conciliation emploi-famille semblent ainsi exercer un effet positif sur la fécondité. Néanmoins, les effets des politiques favorables à la famille (mode de garde, congé maternité, organisation du travail) sont hétérogènes. Globalement, une corrélation très positive est observée entre les niveaux de fécondité et les possibilités de garde des enfants, tandis que les congés de maternité et parentaux ont des effets moins certains (Sleebos, 2003 ; D’Addio et Mira d’Ercole, 2005). L’accès au travail à temps partiel semble aussi avoir un impact favorable à la fécondité (D’Addio et Mira d’Ercole, 2005).
En France, Cette, Dromel et Meda (2005) soulignent que l’organisation de la vie professionnelle semble influencer le nombre d’enfants souhaité, d’autant plus fréquemment que la catégorie socioprofessionnelle est élevée, mais d’autant moins que le revenu mensuel est élevé. Le manque de temps, de prévisibilité des horaires de travail semble aussi influencer le calendrier du désir d’enfants.
Les taux d’emploi féminin : faut-il redoubler d’effort ?
Au regard des indicateurs agrégés qui fixent les cibles de Lisbonne, les objectifs apparaissent en voie d’être réalisés si l’emploi des femmes continue sur la progression connue au cours des années 1990. Néanmoins, le fait de considérer le taux d’emploi des femmes comme seul indicateur peut donner une représentation biaisée des différences entre pays et de la spécificité de la situation des Françaises au regard de l’emploi. Tout d’abord, les faibles taux d’emploi français s’expliquent en partie par des entrées relativement tardives sur le marché du travail en début du cycle de vie et des retraits assez précoces pour les seniors [12]. Atteindre les objectifs de Lisbonne en termes d’emploi des femmes peut donc être favorisé par des actions sur d’autres publics cibles [13]. Ensuite, il faut rappeler que contrairement à d’autres pays européens, jusqu’à la fin des années 1990, l’intégration des femmes sur le marché du travail s’est opérée principalement par le temps plein. Le tableau nËš 3 permet de montrer ces particularités françaises : la part de temps partiels féminin est, par exemple, nettement supérieure au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, qui pourtant remplissent les objectifs de taux d’emploi féminin fixés au niveau européen pour 2010. La « performance » de la France n’apparaît pas moins bonne que celle du Royaume-Uni dès lors que l’on considère les taux d’emploi équivalent temps plein. Se pose alors, par ce biais, la question de la place que le temps partiel doit avoir dans le développement des niveaux d’emploi des femmes, puisque s’il peut être facteur d’insertion dans l’emploi, il peut aussi être facteur d’accroissement des inégalités entre hommes et femmes en matière d’emploi occupé ou de salaire (OCDE, 2002).


Tableau nËš 3
Taux et composition de l’emploi en Europe
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Du point de vue des taux d’emploi équivalent temps plein, le France se situe dans une position relativement médiane. Toutefois, de fortes disparités subsistent en matière de comportement d’activité des femmes. Ces disparités résultent notamment de l’hétérogénéité des aides accordées en matière de prise en charge des enfants. Cette hétérogénéité est double. D’une part, l’accès aux structures d’accueil collectives, telles que les crèches, demeure encore assez hétérogène sur le territoire. D’autre part, un système dual est en effet mis en place en matière d’aides depuis le milieu des années 1980, puisque des aides sont accordées tant aux parents qui décident de garder leurs enfants, qu’à ceux qui externalisent cette garde en ayant recours à un mode de garde collectif ou individuel. L’interruption d’activité lors de la naissance d’un enfant pour assurer sa prise en charge durant ses trois premières années est aidée par l’allocation parentale d’éducation (APE), intégrée à la prestation d’accueil du jeune enfant (PAJE) en 2004. Seules les mères d’au moins deux enfants pouvaient bénéficier de l’APE, ce qui correspondait à une situation de compromis assez particulière en Europe pour combiner cette aide avec un soutien important à la conciliation d’un emploi à temps plein avec l’arrivée du premier enfant (Thévenon, 2006). La réforme de 2004 cherche à promouvoir le « libre choix d’activité », et fusionne pour cela un ensemble de prestations d’aides à la garde des jeunes enfants [14]. Surtout, elle introduit la possibilité d’interrompre son activité dès l’arrivée du premier enfant, pour une période de six mois, qui peut éventuellement être prolongée ou répétée avec l’arrivée d’un deuxième enfant.
Cette stratégie n’est pas sans ambiguïtés. D’abord, parce que le taux d’emploi des mères avec un seul enfant risque d’en être négativement affecté, avec des conséquences incertaines aux stades ultérieurs de la formation de la famille. Ensuite, la dualité du système est maintenue bien qu’elle crée des incitations opposées pour les femmes en fonction de leur niveau de revenu, de leur histoire professionnelle et des conditions d’emploi. Ainsi, les aides aux modes de garde individuels n’intéressent que les ménages disposant d’un revenu suffisant. Inversement, le retrait temporaire d’activité, financièrement aidé, est très souvent motivé par des contraintes financières, ou des conditions d’emploi difficilement conciliables avec la vie familiale. Les femmes qui se retirent du marché du travail sont plus souvent celles dont l’histoire professionnelle a connu une longue période de chômage ou dont l’insertion professionnelle n’est pas tout à fait stabilisée (Périvier, 2004).
Dans ce contexte, le comportement d’offre de travail des femmes dépend fortement de la décision prise en matière de mode de garde et de l’accessibilité des différents dispositifs. Le taux d’emploi des femmes demeure alors assez sensible à la composition des ménage, et à la présence de jeunes enfants, même si globalement, le modèle de ménage à deux actifs à temps plein est dominant en France comme il l’est au Portugal, en Finlande ou dans les nouveaux États Membres (Aliaga, 2005). Toutefois, en présence d’enfant(s), le taux d’emploi des mères varie fortement selon l’âge du plus jeune enfant, la présence d’un conjoint et sa situation professionnelle (tableau nËš 3) [15]. Quelle que soit la configuration familiale, le taux d’emploi est, sans surprise, plus faible avec un enfant de moins de trois ans au regard de la présence d’un enfant plus âgé. Le taux d’emploi des femmes est en outre plus faible lorsqu’elles vivent avec un conjoint et que ce dernier a un emploi, ce qui paraît refléter une certaine persistance de la répartition des rôles entre hommes et femmes. Mais surtout, le taux d’emploi des mères vivant seules avec un enfant de moins de trois ans est, en France, à 31,8%, c’est-à-dire aussi faible que celui des femmes ayant un conjoint sans emploi. Ce taux est particulièrement faible au regard des autres pays européens. Le taux d’emploi croît néanmoins en présence d’un enfant plus âgé, ce qui montre la contrainte particulière que subissent les mères isolées pour accéder à l’emploi en présence d’un très jeune enfant. Elles se retrouvent aussi plus souvent et plus longtemps au chômage. La plupart de ces femmes bénéficient de l’allocation pour parents isolés (API), pour elles les contraintes familiales sont une raison fréquente – et plus fréquente que pour les bénéficiaires des autres minima sociaux – du non-emploi et de la persistance du chômage (Pla, 2004).
Enfin, la refonte récente des prestations [16] à destination des parents d’enfants de moins de trois ans consécutive à la mise en place de la prestation d’accueil du jeune enfant (PAJE) n’est pas sans ambiguïtés quant à l’effet sur la baisse du risque de pauvreté des familles de cette mesure d’abord destinée à favoriser la conciliation vie familiale/vie professionnelle. En effet, les simulations des avantages associés à cette réforme tendent à montrer que le coût impliqué ne bénéficie pas aux revenus les plus modestes [17]. Par exemple, concernant la mise en place du complément libre choix du mode de garde (CMG), une simulation [18] du coût supplémentaire à comportement de recours à la garde inchangé [19] donne un résultat de l’ordre de 0,3 milliard d’euros, soit une augmentation de 15% des crédits alloués par rapport aux coûts potentiels des deux dispositifs que la PAJE remplace – l’AGED et l’AFEAMA. Sur ces 0,3 milliard d’euros supplémentaires, 1/3 relèverait de la garde à domicile (cette dernière concerne 0,6% des familles) et 2/3 de la garde par une assistante maternelle (qui concerne 7,7% des familles). À comportement de garde inchangé, les familles recourant à la garde à domicile qui sont aussi des familles relativement aisées [20] apparaissent comme les principaux bénéficiaires de l’effort des pouvoirs publics concernant cet aspect des aides à la garde : 7% des bénéficiaires perçoivent environ 33% de l’effort supplémentaire consenti. De plus, les ménages pauvres (au seuil de 50% du niveau de vie médian [21]) apparaissent particulièrement défavorisés par le durcissement des conditions d’éligibilité du complément de libre choix d’activité (CLCA) par rapport à l’ancien dispositif d’allocation parentale d’éducation (APE). On peut estimer qu’ils représentent 8% des ménages potentiellement bénéficiaires de l’APE, alors qu’ils ne représentent plus que 5% des bénéficiaires du CLCA : notamment du fait d’une perte de 39% des bénéficiaires potentiels de l’ancien dispositif APE consécutif au durcissement des conditions d’activité.
Ceci peut conduire à réduire les performances de la France sur les indicateurs d’inclusion sociale au niveau européen. Ensuite, la décision de mieux rémunérer les retraits à temps partiels du marché du travail pour élever un enfant, de même que l’extension de la possibilité de retrait pour élever un enfant dès la naissance du premier enfant, risquent dans les faits de se traduire par une fragilisation de la position des femmes sur le marché du travail. En effet, ceci pourrait augmenter la part d’emplois féminins atypiques (CDD, etc.) et de réduire les perspectives de carrière des femmes. L’égalité entre les sexes prônée au niveau européen risque d’être d’autant plus malmenée que les hommes ne participeront pas à ce retrait partiel du marché du travail pour élever leurs enfants. Se concentrer sur l’augmentation des taux d’emploi n’apparaît donc pas comme un objectif suffisant. Au-delà du débat difficile à trancher sur le « libre choix d’activité » et de la diversité des normes d’emploi, ceci souligne la présence d’une différence persistante entre les sexes que ne saisit pas le taux d’emploi comme indicateur statistique. A cet égard, le taux d’emploi en équivalent temps plein et les variations de taux d’emploi en fonction de la composition des ménages, considérés pour les hommes et les femmes, devraient très explicitement compléter l’évaluation des situations nationales, mais aussi davantage intervenir dans la définition des objectifs concertés.
 
Dynamique européenne et politique familiale : comment améliorer la coordination des politiques nationales
 
 
L’expérience française présentée dans la section précédente a permis de pointer les incertitudes de la Stratégie européenne pour l’emploi (SEE) malgré la simplicité des indicateurs servant à la définition des objectifs. Dans le cas français, ces objectifs ne répondent pas à l’incertitude concernant les inégalités de sexe qui peuvent se développer. Cette incertitude s’accroît lorsque l’on considère les inflexions récentes de la Stratégie de Lisbonne. On y décèle une perte de vitesse du thème de l’égalité entre les sexes, qui fut pourtant fondateur en matière d’action communautaire en faveur de l’emploi des femmes, au bénéfice d’un recentrage de la Stratégie autour d’objectifs proprement économiques de compétitivité, et d’une action intégrée qui vise les enfants. Un effet positif de cette incertitude est qu’elle met en évidence la nécessité de concilier des objectifs traditionnellement portés par les politiques familiales mais qui peuvent entrer en conflit [22]. Une amélioration des indicateurs en découlant pourrait alors contribuer à un meilleur pilotage des politiques nationales respectant les objectifs européens.
Promotion de l’égalité entre les sexes et recentrage « économique »
L’action communautaire dans le champ des politiques familiales est ancienne, et est très antérieure à la signature du traité d’Amsterdam qui scelle l’inclusion de « dispositions sociales » dans l’agenda d’action européenne (De Schutter, 2006). L’égalité entre les sexes, portée notamment par la lutte contre les discriminations, et la conciliation des vies professionnelle et familiale sont ainsi des thèmes sur lesquels l’Union européenne a pris un certain nombre d’initiatives depuis l’élaboration même du traité de Rome (Lewis, 2006). Le traité d’Amsterdam (1997) marque toutefois une transformation forte de l’action communautaire avec le lancement de la SEE qui met en avant le modèle familial organisé autour du concept d’adulte actif. L’objectif principal est d’atteindre le plein emploi. Dans ce cadre, l’intervention européenne dans le champ des politiques familiales se fait principalement par la lutte contre les inégalités de genre. La lutte contre ces inégalités devient rapidement un objectif central de la SEE. En effet, à partir du sommet de Vienne (1998), la SEE recommande aux États d’adopter une approche intégrée (mainstreaming) de la question de genre. L’idée de l’approche intégrée est de ne pas limiter la promotion de l’égalité de genre à des mesures visant les femmes de manière spécifique, mais à « mobiliser explicitement, en vue de l’égalité, l’ensemble des actions de politique générale ». Toutefois, dans ce contexte, l’égalité tend davantage à devenir un instrument qu’une finalité de l’action européenne, au service de la compétitivité et de la croissance. La mise en place de la SEE s’est traduite par un changement d’orientation vis-à-vis de l’emploi des femmes au niveau européen (Thévenon, 2004). En effet, jusqu’alors l’emploi des femmes était plutôt considéré comme une source d’accroissement du chômage et une menace pour la fécondité. Désormais, un ensemble d’effets positifs sont associés à l’emploi féminin : c’est un moyen (i) de répondre au besoin de main-d’Å“uvre qualifiée ; (ii) de préserver le ratio d’actifs pour le financement de la protection sociale, (iii) de réduire les risques de pauvreté. Les préoccupations se déplacent alors de l’antagonisme entre emploi des femmes et fécondité à celui entre vie familiale et vie professionnelle. En cohérence avec les objectifs de la SEE, les interventions européennes dans le champ des politiques familiales sont dès lors articulées autour de l’emploi et des politiques favorables à la conciliation vie professionnelle/vie familiale. Par ailleurs, les objectifs européens en matière d’emploi sont fortement connectés aux autres objectifs de la stratégie européenne, notamment celui du pacte de stabilité et de croissance. En effet, l’objectif de maîtrise des déficits publics semble cohérent, au moins à première vue, avec l’idée de réduire les dépenses sociales : en élevant les taux d’emploi des femmes, on réduit le risque d’avoir un ménage à faible revenu et donc bénéficiaire d’un ensemble de prestations sous conditions de ressources.
Après un développement important des outils de la coordination européenne (création des différentes Méthodes ouvertes de coordination : MOC inclusion, retraite, puis santé), on assiste en 2006 à une relativisation des objectifs sociaux, avec le recentrage de la Stratégie de Lisbonne sur la problématique de la croissance. En effet, au niveau européen est réaffirmée l’importance primordiale accordée aux politiques macroéconomiques visant à une croissance génératrice d’emploi à travers le respect de l’orthodoxie budgétaire [23]. De ce point de vue, cette stratégie des politiques macroéconomiques impose une contrainte budgétaire limitant le développement des politiques en faveur de la conciliation vie familiale/vie professionnelle.
Le Children mainstreaming : un instrument pour la croissance de long terme ?
De plus, dans ce recentrage de la Stratégie de Lisbonne, l’objectif de lutte contre les inégalités de sexe change de nature : il n’apparaît plus comme une « finalité » mais comme un « instrument » pour relancer la croissance par l’augmentation de l’emploi féminin. Deux conséquences notables en découlent. Tout d’abord, l’objectif d’égalité de genre qui apparaissait au départ plutôt comme une valeur politique, devient un des leviers recommandés pour maintenir la croissance et l’emploi en Europe. Ensuite, puisque les politiques familiales s’apprécient ici uniquement par leurs effets sur la croissance, les choix budgétaires qui les accompagnent peuvent être directement mis en concurrence avec d’autres politiques économiques structurelles relevant d’un autre champ (notamment les politiques industrielles), Ces effets sont, à court terme, principalement ceux qui dérivent du développement de l’emploi des femmes les plus qualifiées. Ce lien entre l’emploi des femmes et la croissance est néanmoins ténu puisqu’il faut tenir compte de ses effets sur la fécondité, et donc de la croissance de plus long terme.
Pour cette raison, la réflexion sur les enjeux de croissance de long terme est accompagnée par l’émergence d’une nouvelle recommandation centrale concernant les réformes de la protection sociale : celle de l’approche intégrée autour des enfants (children mainstreaming). Cette perspective, développée dans plusieurs rapports (Esping-Andersen et al., 2001 ; Atkinson et al., 2005), insiste sur l’importance de l’investissement dans le capital humain des jeunes enfants et sur la nécessité d’éradiquer la pauvreté infantile, qui joue négativement sur le développement des enfants, donc à terme leur productivité une fois devenus adultes et finalement sur les potentialités de croissance d’un pays. En outre, cette perspective sert de levier supplémentaire à la promotion de l’emploi des parents qui est vue ici comme la meilleure protection possible des enfants face au risque de pauvreté. Ces thématiques restent donc cohérentes avec l’objectif européen défini à Lisbonne qui vise à développer une économie compétitive basée sur la connaissance. Cependant, comme pour l’objectif de conciliation vie familiale/vie professionnelle, une tension existe entre le développement des moyens accordés à la réalisation de cet objectif et le respect de l’orthodoxie budgétaire. De plus, tout conflit possible entre le développement des enfants, le temps parental qui peut y être nécessaire et l’emploi des parents est ignoré ici, au risque d’instrumentaliser le sort des enfants pour promouvoir l’emploi des parents dans toutes les conditions. On comprend, de ce fait, la prudence avec laquelle l’Union européenne avance dans la définition d’objectif plus ciblé. Un préalable est en effet de faire coïncider l’emploi des parents avec le développement des enfants, sans négliger le temps que les premiers peuvent vouloir y investir et le mode de garde qu’ils souhaitent privilégier, comme ce que cherchent à faire, nous l’avons vu, les politiques françaises.
Une meilleure coordination des objectifs et des indicateurs complémentaires est nécessaire
L’épine dorsale de la coordination européenne dans le champ des politiques familiale passe par les objectifs de taux d’emploi féminin et les taux de couverture des modes de garde qui relèvent de la conciliation emploi/famille et in fine de la promotion de l’égalité entre les sexes. D’autres éléments moins précis servent théoriquement à la coordination : les indicateurs de risque de pauvreté des familles, l’impact de la parentalité sur l’emploi, la promotion de l’aide au nombre d’enfant désiré par les familles, etc. L’expérience française montre qu‘une position relativement bonne par rapport à l’ensemble de ces indicateurs peut s’accompagner d’une relative faiblesse quant à l’objectif central qu’est le taux d’emploi féminin. Ceci tient en partie au mode d’insertion particulier des femmes sur le marché du travail français via l’emploi à temps plein, et révèle l’existence d’une tension dans les objectifs de coordination européens : se focaliser sur le taux d’emploi des femmes ne garantit en aucun cas une réduction des inégalités entre hommes et femmes – et peut même s’accompagner, à travers le développement du travail à temps partiel, d’un accroissement des inégalités entre les sexes, d’une part, et au sein de la population féminine, d’autre part (Milewski et al., 2005). De plus, l’accroissement des taux d’emploi peut entrer en contradiction avec les aides à l’interruption d’activité en présence de jeunes enfants qui sont souvent motivées par des objectifs liés au développement de l’enfant ou au libre choix des parents en matière de garde. Pour autant, ce type de dispositif peut conduire à un éloignement durable de l’emploi, et à un renforcement de certaines précarités dans l’emploi puisque les femmes les moins qualifiées, employées de façon temporaire, connaissant des difficultés d’insertion ou des conditions de travail difficilement compatibles avec leur vie familiale ont plus souvent recours à ces dispositifs, dans des pays aussi différents que la France (Milewski et. al, 2005) que la Finlande (OCDE, 2005).
Autrement dit, l’action de l’Union en faveur de l’emploi, la croissance ou l’inclusion sociale se fait en maintenant une série d’ambiguïtés sur l’égalité entre les sexes qui peut être effectivement atteinte et sur la façon dont cette action peut ou devrait s’articuler aux autres objectifs traditionnellement dévolus aux politiques familiales concernant le développement de l’enfant et/ou le choix des modes de garde et d’éducation. Ces ambiguïtés laissent, et c’est sans doute leur point positif, libre cours à une diversité de pratiques à travers les pays en matière de développement du temps partiel, d’aides aux interruptions d’activité ou aux choix de modes de garde. Néanmoins, la convergence des objectifs définis au niveau européen avec l’ensemble généralement plus diversifié de ceux qui soutiennent les politiques nationales, et par conséquent la réalisation des objectifs européens, ne pourra être plus complète sans considérer explicitement les différentes dimensions directement impliquées par ces politiques. Ces dimensions, et les objectifs qui peuvent leur être associées ne sont certainement pas inconciliables, si tant est que l’Union considère explicitement leur coordination et désigne des indicateurs leur correspondant pour parvenir à un pilotage plus ‘efficace’ en direction d’un équilibre qui reste néanmoins à définir.
Cet équilibre peut en partie prendre appui sur la réaffirmation de l’objectif d’égalité entre les sexes, central dans l’histoire de la dynamique européenne, mais dont le taux d’emploi n’est qu’un des nombreux éléments de mesure. Dans cette perspective, l’objectif de taux d’emploi pour 2010 devrait être complété par d’autres objectifs notamment en termes de réduction du différentiel de taux d’emploi en équivalent temps plein entre les sexes. Par ailleurs, la réaffirmation de l’égalité entre les sexes pourrait servir d’argument pour « rééquilibrer » certaines politiques – notamment celles liées au libre-choix de mode de garde – dont les effets sur l’égalité entre hommes et femmes peuvent être négatifs. Dans ce cas, la conciliation des différentes dimensions devrait conduire à définir des indicateurs et objectifs plus ciblés. Ainsi, par exemple, tout en tenant compte des interruptions d’activité liées à la prise en charge d’enfants, l’attention des indicateurs pourrait être portée sur les retours à l’emploi qui suivent ces interruptions. C’est donc sans doute à ces seules conditions que l’Union européenne peut servir de levier pour parvenir à un équilibre qui ne néglige aucune des dimensions traversant traditionnellement les politiques familiales (et notamment celle liée à l’égalité entre les sexes). 
 
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NOTES
 
[(1)]Voir sur ce point Caillot, Lelièvre et Petour (2002), Lelièvre et Petour (2004), Erhel et Palier (2005).
[(2)]Pour la Commission européenne, le découpage d’âge est indicatif et peut changer selon la réglementation en vigueur dans les États membres.
[(3)]Pour une présentation des objectifs : Caillot et al. (2002), p. 50-51.
[(4)]Pour une synthèse, voir Blanchet (2002), mais également Hotz et al. (1997), Lee (1997), Nerlove et Raut (1997).
[(5)]Voir par exemple D’Addio et Mira d’Ercole (2004) pour les pays de l’OCDE et Brin (2005) pour la France.
[(6)]Les livres verts publiés par la Commission européenne ont pour objectif de lancer des consultations au niveau européen sur un thème précis ; tandis que les livres blancs contiennent un ensemble de proposition argumentées dont l’objectif est de susciter des décisions politiques et une politique européenne concertée.
[(7)]Pour des éléments complémentaires sur les évolutions des politiques familiales en Europe, voir par exemple : Hobson et Olah (2006), Cooke (2006).
[(8)]Le taux remonte à 59,3% lorsque le plus jeune est âgé de trois à six ans.
[(9)]Le risque de pauvreté retenu concerne l’année 2003 et mesure la part des personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté défini comme 60% de la médiane des niveaux de vie (Guio 2005).
[(10)]Ce résultat est vérifié, que l’on considère le risque de pauvreté avant l’ensemble de la protection sociale (36% pour les Pays-Bas, 38% pour le Danemark), ou en tenant compte des pensions de vieillesse (22% pour les Pays-Bas, 21% pour le Danemark). Cf. Guio (2005).
[(11)]En outre les effets sont très lents à se diffuser, et variables selon le rang de naissance et le niveau de revenu, puisque la sensibilité aux incitations financières croît avec le revenu. La sensibilité du niveau de fécondité aux incitations financières est de surcroît plus importante pour les naissances de rang élevé.
[(12)]Thévenon (2007a), Courtioux (2007).
[(13)]De ce point de vue, rappelons que la Stratégie européenne pour l’emploi fixe également des objectifs de taux d’emploi des seniors – Courtioux (2007).
[(14)]Sur ce point voir Caussat et al. (2003).
[(15)]Voir Thévenon (2007a) pour une analyse plus détaillée des effets de la composition des ménages sur le taux d’emploi des femmes et leur volume hebdomadaire de travail.
[(16)]Pour une synthèse de l’ensemble des prestations familiales : Bechtel et al (2005), p. 415-416.
[(17)]Cette dimension ne constitue qu’un des éléments pour apprécier la mise en place de la PAJE – rappelons que certaines prestations peuvent conduire à inciter les mères au retrait d’activité (Piketty, 2005). Pour des évaluations complémentaires sur la PAJE, voir notamment Chauffaut et al (2006).
[(18)]Ces simulations s’appuient sur le modèle INES (DREES-INSEE). Voir notamment Bechtel et al (2005) et Courtioux et Thévenon (2006).
[(19)]Une simulation à comportement de garde inchangé permet de préciser « l’effet d’aubaine » lié à la mise en place d’une politique destinée à modifier les comportements dans le sens d’une augmentation du recours aux modes de garde autres que la famille. On parle « d’effet d’aubaine » quand l’action publique ayant pour objectif d’inciter à un certain comportement induit des transferts pour des personnes qui auraient de toute façon eu le comportement que l’action publique cherche à promouvoir, ces dépenses publiques ne sont pas efficaces.
[(20)]Sur ce point, voir notamment Bechtel et al. (2005).
[(21)]Ce seuil de 50% constitue la mesure « officielle » du seuil de pauvreté en France. Ce dernier est plus proche du seuil des minima sociaux français que le seuil « officiel » le plus usité au niveau européen (60%).
[(22)]Sur la diversité des objectifs liés aux politiques familiales, dans une perspective comparative, voir Thévenon (2007b).
[(23)]Les processus de coordination au niveau européen jusqu’alors de plus en plus nombreux doivent se rationaliser et se recentrer (streamlining) autour des grandes orientations des politiques économiques (GOPE) et de la SEE.
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[(1)]
Voir sur ce point Caillot, Lelièvre et Petour (2002), Leliè...
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[(2)]
Pour la Commission européenne, le découpage d’âge est indic...
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[(3)]
Pour une présentation des objectifs : Caillot et al. (2002)...
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[(4)]
Pour une synthèse, voir Blanchet (2002), mais également Hot...
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[(5)]
Voir par exemple D’Addio et Mira d’Ercole (2004) pour les p...
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[(6)]
Les livres verts publiés par la Commission européenne ont p...
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[(7)]
Pour des éléments complémentaires sur les évolutions des po...
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[(8)]
Le taux remonte à 59,3% lorsque le plus jeune est âgé de tr...
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[(9)]
Le risque de pauvreté retenu concerne l’année 2003 et mesur...
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[(10)]
Ce résultat est vérifié, que l’on considère le risque de pa...
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[(11)]
En outre les effets sont très lents à se diffuser, et varia...
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[(12)]
Thévenon (2007a), Courtioux (2007). Suite de la note...
[(13)]
De ce point de vue, rappelons que la Stratégie européenne p...
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[(14)]
Sur ce point voir Caussat et al. (2003). Suite de la note...
[(15)]
Voir Thévenon (2007a) pour une analyse plus détaillée des e...
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[(16)]
Pour une synthèse de l’ensemble des prestations familiales ...
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[(17)]
Cette dimension ne constitue qu’un des éléments pour appréc...
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[(18)]
Ces simulations s’appuient sur le modèle INES (DREES-INSEE)...
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[(19)]
Une simulation à comportement de garde inchangé permet de p...
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[(20)]
Sur ce point, voir notamment Bechtel et al. (2005). Suite de la note...
[(21)]
Ce seuil de 50% constitue la mesure « officielle » du seuil...
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[(22)]
Sur la diversité des objectifs liés aux politiques familial...
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[(23)]
Les processus de coordination au niveau européen jusqu’alor...
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