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Humanisme et Entreprise

2008/1 (n° 286)


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Introduction

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Le débat sur la globalisation est un sujet économique et politique important. Depuis au moins 20 ans, ce terme est un sujet de controverse et de vifs débats entre ses partisans et ses opposants. Le débat entre les critiques et les partisans de la globalisation semble conduit par des considérations plus idéologiques que scientifiques (Schirato, Webb, 2003)(Berger, 2005). Loin d’un discours nuancé, le terme est brandi par ses partisans et ses opposants pour expliquer tous nos malheurs ou tous nos succès. Les opposants utilisant des exemples comme celui du scandale Enron vont conclure que la globalisation conduit à des comportements malhonnêtes (Bakan, 2005). Au même moment, les supporteurs vont présenter des statistiques montrant que ce phénomène a conduit à une augmentation de la richesse des nations (Ohmae 1990)(Naisbitt 1994).

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Si le débat manque parfois de nuances, ceci n’est pas seulement le résultat de l’existence de deux écoles de pensée dirigées par les « pour » et les « contre », mais aussi d’un manque de précision du concept. En effet, la controverse est d’autant plus vive que le terme même de globalisation n’est pas toujours défini par les auteurs. Un autre exemple de simplification est de penser que ce phénomène a une influence homogène (bonne ou mauvaise) sur toute la planète et de la même façon. Une preuve de cette hypothèse implicite concerne le terme français de mondialisation qui véhicule l’idée simplificatrice d’un phénomène ayant un impact homogène sur l’ensemble de la planète (nous utiliserons donc dans cet article plutôt le mot de globalisation).

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Les malentendus sur la globalisation expliquent peut-être son rejet dans certains pays. En effet, dans seulement quatre pays de l’Union Européenne (Danemark, Suède, Pays-Bas, Estonie) sur vingt-cinq, la majorité de la population pense que la mondialisation constitue une opportunité pour les entreprises grâce à l’ouverture des marchés, la moyenne de l’Union Européenne étant de 37 % d’opinions favorables (Eurobaromètre, étude réalisée en mai 2006). De même, 47 % des européens pensent que la mondialisation constitue une menace pour l’emploi et les entreprises de leur pays.

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En dépit d’un débat intense et ancien, le terme de mondialisation est sujet à une certaine imprécision. Au travers d’une analyse des thèses des différentes écoles de pensée sur le sujet, notre propos consiste donc à souligner et éclaircir certains malentendus qui marquent le débat sur la globalisation.

Un débat stimulant sur la globalisation

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Un premier malentendu concernant la globalisation provient de sa définition. En dépit d’un intense débat international, on doit déjà remarquer que le concept est rarement défini ou compris en détail. Ce manque de clarté sémantique explique peut-être les autres malentendus que nous allons présenter par la suite.

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Les opinions personnelles sont le plus souvent plus importantes qu’une analyse critique et en profondeur. Il s’agit alors de prendre position pour ou contre la globalisation, sans une compréhension complète du concept. Si l’on demande à des individus de le définir, ils répondent le plus souvent avec imprécision, inconsistance et confusion (Scholte, 2000). La globalisation est en danger de devenir juste un mot utilisé abondamment dans les débats intellectuels, sans que son sens ne soit précisé tant qu’il permet de créer une impression de profondeur, suffisamment forte pour balayer toute objection sceptique (Osterhammel, Petersson, 2003). Scholte a ainsi souligné que le terme était utilisé comme synonyme de différents concepts : internationalisation, libéralisation, “universalisation” (ou la synthèse planétaire des cultures), occidentalisation ou “déterritorialisation” (l’espace social n’est plus limité par les frontières nationales) (Scholte, 2000 : 15).

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Le manque de définition du concept n’est pas totalement anormal. En effet, la difficulté d’atteindre une définition claire est inhérente à un processus scientifique durant lequel les chercheurs vont essayer d’affiner leur compréhension en procédant par tâtonnements successifs. De plus, l’analyse de la globalisation est souvent ardue car elle mélange ses causes et ses conséquences (Rosenberg, 2000). Par exemple, l’internationalisation des activités économiques peut être vue comme une cause de la globalisation. Mais en même temps, l’accroissement du commerce international est devenu une partie importante de la globalisation et donc aussi une conséquence finale.

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Compte tenu des différences d’interprétation du concept, une deuxième erreur est souvent de penser que la globalisation est un phénomène unidimensionnel : les flux de biens et de services (Michalet, 2004). Au contraire, la globalisation doit être analysée comme un processus multidimensionnel qui n’est pas réductible à la seule logique économique (Held, McGrew 1999). En fait, elle devrait être analysée de différentes manières dans la mesure où ces composants intrinsèques concernent différentes activités sociales. Les composantes variées de la globalisation proviennent de sa complexité et aussi de la multiplicité des rattachements disciplinaires des chercheurs qui s’y intéressent, comme les sciences politiques, la sociologie, la gestion, la finance, l’économie ou la philosophie. L’existence de nombreuses dimensions rend le travail de compréhension théorique difficile. En particulier, l’existence de ses nombreuses facettes implique qu’il est malaisé de rendre compte de ses mécanismes de causalités (Held, McGrew, Goldblatt, Perraton, 1999). Quels sont les liens entre des phénomènes économiques, sociaux, politiques ou culturels qui sont complexes et divers ? Dans cet article, nous définirons la globalisation comme « un phénomène social multidimensionnel qui crée, multiplie et intensifie les interdépendances et les échanges sociaux au niveau mondial, tout en développant chez les individus une sensibilisation croissante à l’approfondissement des liens entre le local et le distant » (Steger 2004).

Un phénomène ancien

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Une troisième idée fausse consiste à considérer la globalisation comme un nouveau phénomène. Une vue simpliste classique est de considérer un « avant » et un « après » la globalisation. Mais, il ne s’agit pas d’une tendance récente. Evidemment, la profondeur de ses racines historiques est liée à la définition que l’on donne du phénomène. Si elle est définie comme les flux de biens, d’informations, de capitaux et de personnes, elle existe depuis des siècles, pour ne pas dire des millénaires, notamment depuis les civilisations égyptiennes ou chinoises. De même, au temps de la civilisation grecque, des marchands suivaient la flotte grecque et influençaient même ex-post la stratégie guerrière. Par exemple, des grecs ont créé 600 ans avant JC la ville de Marseille pour des motifs économiques. L’idée était de faciliter le commerce grec dans la partie ouest de la Méditerranée. Ainsi, il y a 2500 ans, le projet stratégique de la Grèce antique était de créer un réseau de villes et de ports autour de la Méditerranée pour renforcer sa domination politique et économique. Pendant des siècles, les Italiens, les Portugais, les Espagnols, les Britanniques ou les Français ont créé des colonies pour renforcer leurs économies nationales avec l’idée d’avoir une emprise géographique plus importante. Non seulement les gouvernements ont mis en place des stratégies de conquête des territoires à l’étranger, mais les entreprises ont aussi depuis longtemps développé des politiques d’internationalisation. Par exemple, au 16ème siècle, les banquiers italiens ont créé un réseau bancaire européen pour augmenter leur volume d’activités (Braudel, Labrousse, 1993, tome 1 : 287). Robertson a parlé d’une phase de germination de la globalisation entre le 15e et le milieu du 18e siècle et un décollage rapide à partir du milieu du 19e siècle (1992 : 58-59). Comme le souligne Berger, commerce international, migrations et mouvements de capitaux sont anciens et en fait, les sociétés closes sur elles-mêmes, ne laissant entrer et sortir ni les choses, ni les personnes, sont de très rares exceptions historiques (2003 : 19). Ainsi, on peut en conclure que la globalisation est un phénomène ancien.

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Quatrièmement, une autre erreur est de penser que l’on peut arrêter la globalisation. En effet, certains de ses éléments moteurs peuvent sembler réversibles. En particulier au niveau des flux de marchandises et de services, des mesures protectionnistes pourraient se développer dans certains pays et limiter la croissance du commerce international. Cependant, l’accélération du mouvement de globalisation trouve son origine dans une cause exogène essentielle : le progrès technologique (Berger, 2002, 2005). En effet, l’intégration des pays et des populations a été rendu possible par la réduction considérable des coûts de transport et de communication (Stiglitz, 2002 : 9). Entre 1994 et 1999, le coût réel de mémorisation, transmission et de traitement de l’information a diminué de 95 % (Hoos, 2000 : 63). La compression de l’espace-temps pour reprendre l’expression d’Harvey (1989) a créé un sentiment partagé d’immédiateté et de communauté virtuelle (Osterhammel, Petersson, 2003). Dans la mesure où on ne peut pas arrêter les processus d’innovation, on ne peut pas stopper cette tendance de long terme qu’est la globalisation.

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Il faut aussi relativiser la tendance fréquente à penser que cette évolution technologique est très récente, notamment grâce à internet. Le débat est au contraire très ancien. Par exemple, en 1904, Adams a diagnostiqué la loi de l’accélération comme le changement rapide des contours spatiaux et temporels de l’activité humaine (Adams, 1904). Au milieu du XXe siècle, le thème est toujours d’actualité : « Toutes les distances de temps et d’espace disparaissent. L’homme peut toucher en l’espace d’une nuit des lieux qui ne pouvaient être atteints auparavant qu’après des semaines ou des mois de voyage » (Heidegger, 1950 : 1965). De plus, la globalisation comprise comme l’échange de biens et de services au niveau mondial est depuis longtemps au cœur du capitalisme. Des marchés libres conduisent à l’ouverture des frontières nationales pour faciliter les flux de biens et de services. La globalisation a maintenant une vitesse, une force irrésistible qu’elle n’a jamais eu auparavant (Giddens, 1990). Même si on peut ralentir certaines de ses causes (Berger, 2003), il est impossible d’arrêter la globalisation.

Hétérogénéité ou homogénéité des cultures ?

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Cinquièmement, une vision erronée est de penser que la globalisation aboutit obligatoirement à une homogénéisation de la culture mondiale. Les opposants mettent en exergue la perte de la diversité culturelle, la disparition des langues régionales et des coutumes nationales. Les partisans soulignent aussi que partout toute chose devient comme toutes les autres dans la mesure où le monde s’homogénéise. Dans les années 60, Marshall McLuhan avait ainsi prédit que le monde allait devenir un “village global” (1962). Par la suite, certains gourous du marketing ont ainsi pensé que les besoins allaient devenir similaires sur la planète (Levitt, 1983 : 93). Cependant, des sceptiques ont souligné que l’érosion de la culture a été exagérée (Appadurai, 1990), et que les cultures locales ont toujours force et vigueur. Dans nos sociétés, les populations ont accès à plus d’information au sujet des différentes régions de la planète. Comme cela a été montré par les critiques, les populations sont alertées sur les dangers de la globalisation et y répondent en la remettant en question (Watson, 2002: 21). Mais si les populations sont informées des dangers, on peut aussi en déduire qu’elles peuvent réagir à l’isomorphisme culturel. En effet, la globalisation aboutit à une meilleure information des hommes et des femmes. Grâce à ces flux d’information sur différentes cultures, les populations ont l’opportunité de créer de nouvelles cultures, hybridation entre différentes autres cultures. Le phénomène « new age » des années 80 était par exemple un phénomène de métissage culturel influencé par différentes cultures et modes. La globalisation peut donc créer de nouvelles opportunités de différenciation entre les peuples et pas forcément d’homogénéisation. Held et McGrew ont ainsi souligné le décalage entre le discours largement répandu sur la tendance à l’homogénéisation résultant de la globalisation et la réalité des routines de la vie quotidienne des peuples dominées par des coutumes locales et nationales (2000). En conséquence, la globalisation n’implique pas obligatoirement une homogénéisation des cultures, mais peut aboutir à une hétérogénéité des cultures.

Le rôle des multinationales

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Sixièmement, un autre malentendu est de présenter négativement toutes les multinationales, espèces « d’ogres profiteurs » de la globalisation. En effet, les opposants à la globalisation dénoncent le leadership mondial des multinationales (et aussi des marchés). Pour eux, les multinationales sont parées de tous les griefs. Parmi les critiques qui leur sont reprochées, on peut citer : l’influence croissante des multinationales aux dépens des Etats Nations, la non-prise en compte des réalités locales, la destruction de l’emploi national.

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D’une part, l’analyse la plus commune est de penser que la globalisation détruit le pouvoir des nations (Baker, Epstein, Pollin, 1999). Le pouvoir des nations d’influencer les activités économiques est présenté comme s’érodant à mesure que les économies sont plus imbriquées (Baker, Epstein, Pollin, 1999). Les multinationales sont stigmatisées comme ayant une soif immense de diriger le monde (Barnet, Cavanagh 1994). Symboliques de ces critiques, les années 90 ont connu des manifestations parfois violentes contre les réunions des organisations internationales et les multinationales, notamment lors de la conférence de l’OMC, Organisation Mondiale du Commerce en 1999 à Seattle. Les arguments des manifestants portaient sur le libéralisme sauvage, le pouvoir des multinationales, la fin de l’Etat-Nation,… Pour le courant critique, les organisations supranationales comme l’OMC ou la Banque Mondiale usurpent le pouvoir des Etats et des gouvernements locaux (George, Sabelli 1994) (Greider, 1997) (Scholte, 2000). Il est vrai que l’OMC a été créée en 1995 pour promouvoir la libéralisation des marchés, reprenant les objectifs du GATT, General Agreement on Tariffs and Trade. Cependant, l’OMC est une arène où les Etats (et pas les multinationales) négocient entre eux et ont organisé un minimum de régulation internationale. Il existe par exemple au sein de l’OMC un mécanisme de règlement des conflits. L’OMC a pour vocation d’institutionnaliser les négociations multilatérales sur la libération du commerce, et non de mettre en place une jungle économique sans aucune règle (il ne faut pas être naïf pour autant, l’OMC ayant aussi des lacunes, comme sa non-prise en compte des problèmes d’environnement ou de santé publique). De manière générale, la globalisation s’accompagne de tentatives d’organismes supranationaux d’établir des règles communes partagées par une grande partie des pays. Cette convergence des cadres institutionnels peut être aussi vue dans des parties plus restreintes de la planète, par exemple en Europe. Les Directives de l’Union Européenne s’appliquent à ses 25 pays membres. Il existe donc une harmonisation progressive des règles imposées par les Etats, au moins dans certaines régions.

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D’autre part, les multinationales peuvent sembler se soucier uniquement de leur emprise mondiale et moins des réalités locales. La critique sous-jacente est d’envisager une multinationale comme uniquement préoccupée par sa dynamique mondiale, sans véritablement tenir compte des réalités du terrain. En effet, pour garder leurs avantages concurrentiels, elles doivent diffuser des pratiques identiques dans toutes leurs filiales. Les entreprises transnationales élaborent des stratégies communes à divers pays et créent des directions fonctionnelles pour des macros régions (Barlett, Goshal, 2002) (Seignour, Palpacuer, 2005). La recherche de standardisation des pratiques au niveau planétaire pourrait pousser les multinationales à nier l’importance des particularités locales. Cependant, les multinationales sont contraintes par un contexte local qui ne leur permet pas complètement d’uniformiser le travail. C’est plutôt un tiraillement qui existe entre des tentatives de standardisation au niveau mondial et des nécessités d’adaptation au niveau local. Par exemple, le cadre réglementaire du droit du travail impose des pratiques nationales de gestion des ressources humaines (GRH), indépendamment de la volonté d’avoir une GRH globale. De manière plus générale, les filiales sont influencées par le cadre institutionnel de chaque pays d’accueil (Kostova, Roth, 2002). Une pression à la prise en compte du local est aussi exercée par les salariés locaux qui ont des routines d’actions, en partie tributaires de leur culture nationale (Zucker, 1988). Ainsi l’idée selon laquelle la mondialisation imposerait un type de stratégie déterminé ou une course aux plus bas salaires, aux plus mauvaises conditions de travail et au désastre écologique, n’a plus rien d’évident (Berger, 2005).

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Enfin, les décisions des multinationales expliquent pour les sceptiques les pertes d’emplois de leur pays. Mais, il existe un paradoxe dans la présentation de l’évolution en sens inverse du pouvoir des multinationales et des Etats. D’une part, les opposants à la globalisation critiquent les investissements à l’étranger des multinationales qui délocalisent à l’étranger et licencient du personnel dans leurs pays d’origine. D’autre part, il est bien évident que chaque pays se réjouit de l’arrivée sur son territoire d’une nouvelle multinationale. Chacun se satisfait des investissements directs étrangers dans son pays et des emplois qui en découlent. Ainsi en 2003, les multinationales contrôlaient une part importante de l’emploi de l’industrie manufacturière : 26,8 % en France, 25,63 % en Grande-Bretagne ou même 42,39 % en Hongrie (OCDE, 2006). Les investissements directs étrangers sont donc à la fois perçus comme de bonnes et mauvaises tendances de l’économie actuelle. Un paradoxe est donc de critiquer le capitalisme international qui délocalise des emplois à partir de son pays et d’encenser le capitalisme créateur d’emplois dans son pays, en pensant qu’il est possible de séparer les deux.

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Ainsi loin d’une critique sans nuance des multinationales, il est important de souligner que les multinationales ne dominent pas le monde dans la mesure où les Etats ont toujours du pouvoir comme d’imposer des règles institutionnelles, que les multinationales adoptent des stratégies mondiales tout en ayant des ancrages locaux importants et que leurs actions sont aussi bien porteuses de destruction et de création d’emplois.

Une ampleur économique marginale mais grandissante

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Septièmement, une autre erreur est de donner au phénomène de globalisation une ampleur économique qu’il n’a pas pour l’instant. Ses supporteurs ont tendance à voir la globalisation comme le plus important phénomène de l’histoire contemporaine (Scholte, 2000). Ainsi, le commerce international est souvent dépeint comme un conflit militaire dans lequel le résultat est une question de survie ou de mort. Un argument est alors de montrer que l’importance croissante du commerce mondial a plus que doublé entre 1950 et 2000 en % du Produit National Brut, PNB (Cohen, 2004). Pourtant, le commerce international a un impact très limité sur le PNB des nations (Krugman, 1996) (Frankel, 2002). Ainsi en 2004, le commerce international représente une part relativement faible du Produit Intérieur Brut, PIB dans les deux plus riches pays de la planète : les USA avec 12,7 % et le Japon avec 12,5 % (OCDE, 2006). Cependant en 2004 la moyenne des pays de l’OCDE est beaucoup plus élevée avec 43,9 % dont 35,6 % pour l’Allemagne, 36,5 % pour le Canada, 25,8 % pour la France, 26,7 % pour la Grande-Bretagne (OCDE, 2006). La réalité économique de la globalisation (évaluée par l’importance du commerce international en regard du PIB) est moins importante que l’image donnée par certains auteurs.

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Le malentendu concernant l’importance de la globalisation peut être aussi repéré par l’erreur concernant son emprise géographique mondiale. En français, le mot globalisation est traduit “mondialisation”, ce qui suggère implicitement que le phénomène est répandu sur toute surface de la planète. Mais contrairement à cette conception, la globalisation est très concentrée sur un faible nombre de pays. Peu de pays participent activement au phénomène. Ainsi, 30 pays représentent 95 % des investissements directs étrangers (UNCTAD, 2005). Quand on évalue la globalisation à partir des investissements directs étrangers, elle est très concentrée sur quelques nations. Par exemple, le développement de marchés financiers mondiaux dématérialisés n’a pas eu d’effet sur la quasi-totalité des pays d’Afrique, mais est devenu une réalité dans les pays développés (Litan, 2001). Les changements consécutifs à la globalisation sont complexes et suivent des processus variés qui ne sont pas toujours linéaires en allant d’un point A à un point Z pour tous les pays, mais connaissent des interruptions et des variations d’orientation (Schaeffer, 2003 : 15). Plus qu’un phénomène également et mondialement réparti, la globalisation est focalisée sur seulement quelques pays.

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Huitièmement, un malentendu est d’évaluer le phénomène comme absolument positif ou négatif. Comme nous l’avons vu, les débats sur la globalisation sont le plus souvent plus idéologiques que scientifiques. Le phénomène est vu par certains comme une menace économique, et par d’autres comme une opportunité (Bauman, 2000, Watson 2002). Il est intéressant de noter que pour les critiques, le mot de « globalisation » a un pouvoir polémique comme pour d’autres les mots de « capitalisme » ou « d’impérialisme » (Osterhammel, Petersson 2003). De même que les opposants à la globalisation ont un discours idéologique assez imperméable à une argumentation contraire, les supporteurs (ou globalistes) de la globalisation font aussi preuve d’une certaine naïveté. Pour ces derniers, la globalisation génère un bien-être économique sans pareil (Held, et al. 1999) (Schirato, Webb 2003), un impressionnant développement économique dans un monde sans frontière (Ohmae 1990) (Naisbitt 1994). Pourtant, il est difficile d’affirmer de manière catégorique que la globalisation a des conséquences uniquement bonnes ou mauvaises. La mondialisation ne peut pas se résumer (et heureusement) à un salut économique imposant réduction massive des effectifs salariés, la précarité, l’accroissement des inégalités, ou la réduction de la protection sociale (Fligstein, 1997). En fait, la globalisation affecte les uns de manière positive et les autres de manière négative (Schaeffer, 2003 : 11). Entre une présentation négative ou positive et une analyse mettant en exergue des gagnants et des perdants, il existe plus qu’une nuance sémantique. Une conception bonne / mauvaise de la globalisation implique que l’on admette un effet uniforme du phénomène et que l’on sélectionne implicitement un niveau d’analyse macro-économique. La critique (ou l’apologie) de la globalisation sera du type « cela a un effet obligatoirement négatif sur… ». Mettre en avant l’existence de perdants et de gagnants suppose d’avoir un regard plus contextué de la globalisation avec un niveau d’analyse individuel (d’un être humain, d’une organisation ou d’un pays). Dans ce cas, le discours nuancé sera du type « Certaines personnes… » ou « Dans ce contexte, les effets sur l’emploi peuvent être… ». Ainsi, certaines multinationales ont profité de la libéralisation des marchés pour étendre leur activité et améliorer leur performance. De nombreux consommateurs profitent de la réduction des prix des biens. Par exemple dans les pays développés, les clients achètent souvent des jouets “Made in China” sans se soucier de leur provenance et en se félicitant d’une offre plus abordable. L’augmentation de la concurrence augmente l’offre et diminue les prix pour la satisfaction des consommateurs. A l’inverse, la globalisation fragilise considérablement certaines industries qui étaient protégées auparavant et aussi certains travailleurs sous-qualifiés, peu préparés à un monde où l’innovation est devenue nécessaire et incessante. Ainsi, la globalisation peut avoir des effets positifs ou négatifs en fonction du contexte et du niveau d’analyse sélectionné (Schaeffer, 2003 : 11). Une raison de l’existence de conséquences positives et négatives de la globalisation est la grande hétérogénéité dans le degré de la globalisation en fonction des pays, des régions ou des secteurs économiques (Beneria, 2004). Une autre explication est que les individus ont des atouts et des intérêts différents. Ceux qui ont des facteurs de production (notamment un capital financier et un capital humain) adaptés à des économies libérales ouvertes sur le monde, sont des partisans de la globalisation. Ainsi dans l’étude eurobaromètre de 2006, les européens les moins diplômés ont pour un quart d’entre eux (26 %) une appréciation négative du processus de mondialisation. Par contre les plus diplômés (qui ont donc un capital humain plus important) ont une opinion plus positive puisque 46 % d’entre eux voient dans la mondialisation une opportunité pour leur pays (Lecerf, 2006). Les réactions politiques face à la globalisation sont donc fonction des atouts individuels pour l’affronter (Berger, 2002).

Conclusion

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Un certain nombre de malentendus résulte des débats parfois superficiels entre les opposants et les partisans de la globalisation. L’objectif de cet article était de clarifier certaines imprécisions sur ce phénomène. Cet effort de précision est d’autant plus important que beaucoup d’entreprises ont mis en œuvre des stratégies ambitieuses de développement international.

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Une difficulté du débat est le manque de clarté sur ce qu’est la mondialisation. Il est vrai que ce phénomène complexe est multidimensionnel avec des composantes très diverses politiques, économiques, sociales ou culturelles. Pour certains, la globalisation entraîne une relative homogénéisation entre les nations qui semblent avoir certaines similarités comme la dérégulation, l’intensification de la concurrence, l’importance de l’innovation, l’augmentation des flux de produits, services, informations et personnes. Mais loin d’une homogénéité tant décriée, nous vivons dans un monde varié où le local a toujours son importance. Par exemple, de nombreuses lois sont spécifiques et nationales. Des cultures nationales subsistent et s’agrémentent de l’importance donnée par les populations au respect des spécificités régionales. Sans vouloir faire l’apologie naïve de la globalisation, il faut pour prendre sa défense signaler différents malentendus, à commencer par son caractère non pas récent et réversible, mais au contraire, ancien et irréversible. Le rejet monolithique de cette tendance transparaît dans le discours parfois sans nuance concernant certains acteurs de la mondialisation. Par exemple, les multinationales sont affublées de tous les griefs, de même que les organismes internationaux comme l’OMC. A en croire les partisans et les opposants, la globalisation est le plus grand phénomène de tous les temps, mais les données macroéconomiques contredisent pour l’instant cette importance. Elle est de plus concentrée sur un nombre restreint de nations. Evidemment dans des débats plus idéologiques que scientifiques, les positions sont souvent diamétralement opposées, notamment sur les effets du phénomène.

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Plus que des conséquences positives ou négatives sur l’ensemble des systèmes sociaux et économiques, il est important de signaler l’existence de perdants et de gagnants, en fonction de leur capacité à profiter personnellement de la globalisation ou à la subir. Afin que les entreprises puissent mieux affronter la globalisation et en profiter, il était donc important de mieux en cerner les contours.


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Résumé

Français

L’objet de l’article est de faire le point des différents malentendus qui existent sur le sujet de la mondialisation. Il est fondé sur l’analyse de la littérature académique permettant de mettre en exergue et de synthétiser les différentes théories existantes sur le sujet.

Mots-clés

  • mondialisation
  • développement international
  • multinationales

English

The purpose of the article is to present the various misconceptions existing regarding the globalisation phenomenon. This work is based on an academic literature review allowing to describe and give a synthesis of the various existing theories.

Keywords

  • globalisation
  • international development
  • multinationals

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Un débat stimulant sur la globalisation
  3. Un phénomène ancien
  4. Hétérogénéité ou homogénéité des cultures ?
  5. Le rôle des multinationales
  6. Une ampleur économique marginale mais grandissante
  7. Conclusion

Pour citer cet article

Venard Bertrand, « Les malentendus de la mondialisation », Humanisme et Entreprise 1/2008 (n° 286) , p. 61-74
URL : www.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2008-1-page-61.htm.
DOI : 10.3917/hume.286.0061.


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