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Humanisme et Entreprise

2008/3 (n° 288)


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La recherche- intervention est née d’une double insatisfaction : d’une part, celle ressentie par les utilisateurs à l’égard des connaissances produites par les sciences de gestion [1][1] Dumez, H, De la pratique du chercheur-consultant, Gérer... et d’autre part, celle éprouvée par les chercheurs à l’égard des sciences de gestion [2][2] David, A, outils de gestion et dynamique du changement,....

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Les principales sources d’insatisfaction des utilisateurs à l’égard des connaissances produites par les sciences de gestion sont liées à leur caractère général et théorique, à l’absence d’interactivité entre les chercheurs et les utilisateurs dans le processus de production des connaissances et leur caractère peu ou pas utilisable sur le terrain afin de résoudre des problèmes concrets au sein des organisations.

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Du côté des chercheurs, les principales critiques portent sur l’éloignement des sciences de gestion par rapport aux problèmes concrets rencontrés par les acteurs de terrain, le caractère théorique et abstrait des modèles explicatifs proposés et le fait que ces connaissances ne soient pas “actionnables” sur le terrain. De ce fait, ces chercheurs déplorent le manque de connaissances contextualisées par rapport aux connaissances théoriques générales et à prétention universalisantes qui tendent à prédominer largement dans les sciences de gestion.

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Face à cette situation frustrante, un certain nombre de chercheurs se sont éloignés des voies traditionnelles de la recherche en gestion et ont frayé le chemin à de nouvelles approches fondées davantage sur l’interaction entre le chercheur et les acteurs de terrain et sur l’émergence progressive de l’objet de recherche à travers une négociation, un processus transactionnel entre les différents acteurs impliqués. Ces chercheurs s’inscrivent dans la perspective d’une production de connaissances qui soient utiles, à la fois, aux acteurs de terrain et intéressantes du point de vue des sciences de gestion.

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La recherche-intervention a connu un essor récent dans les sciences de gestion même s’il convient de souligner qu’elle s’inscrit dans un courant de pensée ancien et très actif et qui a été initié par F.W.Taylor [3][3] Kakar, S, Frédéric.W.Taylor : A Study in Personality..., par K.Lewin [4][4] Lewin, K,Psychologie dynamique : Les relations humaines,..., l’école socio-technique [5][5] Liu, M, Approche socio-technique de l’organisation,... et, ensuite, le développement des organisations [6][6] Bennis, W.G., Le développement des organisations, Paris,.... Ce courant de pensée a, plus particulièrement, mis l’accent sur le rôle des problèmes issus du terrain, comme source privilégiée de production des connaissances gestionnaires.

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Nous nous efforcerons, tout d’abord, de mettre en perspective, le mode de production des connaissances par la recherche-intervention avec les deux autres modes de production dominants dans le champ des sciences de gestion, à savoir, le mode positiviste et le mode interprétatif.

I - Les trois modes principaux de production des connaissances gestionnaires : le mode positiviste, le mode interprétatif et le mode constructiviste

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Il existe trois modes principaux de production des connaissances gestionnaires : le mode positiviste, le mode interprétatif et le mode constructiviste [7][7] Thiéart, Raymond-Alain, Méthodes de recherche en management,....

I.1 - Le mode positiviste

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Le chercheur positiviste s’inscrit dans un monde régi par une claire séparation entre le sujet et l’objet étudié. Le réel est connaissable et il s’interprète à travers des “lois”. Le rôle du chercheur consiste donc à élaborer un modèle explicatif des faits observés à partir d’une série d’hypothèses formulées à priori. La démarche méthodologique du chercheur positiviste est donc essentiellement du type hypothético-déductif. Elle s’apparente à une visée de découverte de la structure de la réalité.

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Le but de la recherche positiviste est l’interprétation objective des faits. Le processus de construction de l’objet de la recherche consiste, tout d’abord, à identifier des contradictions ou des incohérences entre les faits et les théories existantes. A partir de là, le chercheur d’orientation positiviste formulera une question qui servira de guide, de fil conducteur à la structuration de l’objet même de la recherche.

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Tout au long du processus de recherche, le chercheur positiviste veillera à maintenir sa distance vis-à-vis de l’objet étudié. Cette distance est constitutive de l’élaboration de l’objet de la recherche lui-même. Et, en fin de compte, derrière cette posture de recherche, il y a l’idée ontologique selon laquelle, la réalité est quelque chose qui existe, indépendamment du regard du chercheur, comme quelque chose de déjà là, de donné.

I.2 - Le mode interprétatif

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Pour le chercheur interprétatif, le but est, dans le sillage de Max Weber [8][8] Weber, M, Essais sur la théorie de la science, Paris,... de comprendre la réalité sociale. Il s’agit donc d’interpréter les intentions et les motivations qui guident les actions des individus. Dans ce type de recherche, le sujet et l’objet n’existent plus indépendamment l’un de l’autre mais se trouvent placés dans une situation d’interactivité. La démarche du chercheur ne consiste plus à découvrir les lois qui sous-tendent la réalité sociale, mais à interpréter un phénomène social à partir des intentions et des motivations d’un individu ou d’un groupe d’individus [9][9] Schwandt, T.A., “Constructivist, Interpretivist Approaches.... Le chercheur interprétatif est donc conduit à s’immerger dans la réalité sociale et à y saisir, de l’intérieur, les problématiques des différents acteurs concernés.

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Le processus de production des connaissances s’apparente donc à un mécanisme de type phénoménologique où, l’intérêt du chercheur, va jouer un rôle moteur dans la compréhension de l’objet étudié, tout comme sa capacité d’empathie avec les acteurs de terrain. Celui-ci va donc, tout d’abord, dans un premier temps, s’immerger dans une réalité donnée, puis, dans un second temps, chercher à l’interpréter, à la comprendre.

I.3 - Le mode constructiviste

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Le chercheur constructiviste considère que la réalité n’est pas donnée mais qu’elle est construite par le chercheur lui-même à partir d’une situation, d’un contexte donné. Le processus de production des connaissances gestionnaires selon la perspective constructiviste s’inscrit donc dans une logique intentionnelle, un projet de changement d’une situation donnée [10][10] Le Moigne, J-L, “Epistémologies constructivistes et.... Elle s’apparente également à une dynamique interactive nouée entre le chercheur et les acteurs de terrain. L’objet de la recherche n’est donc pas défini au début comme dans une démarche de type positiviste. Il se modifie sans cesse, au gré des interactions entre les acteurs concernés. Seule demeure comme une boussole pour la poursuite de la recherche, la visée initiale du chercheur. C’est elle qui sert de référent, de point fixe aux différentes étapes du déroulement de la recherche. Cependant, le chercheur doit composer, sans cesse, entre ses propres préoccupations et celles des différents acteurs de terrain impliqués.

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En ce sens, il s’agit d’un processus de co-construction de l’objet de recherche et de la démarche de solution envisagée. Cette visée transformatrice est ce qui distingue fondamentalement le mode constructiviste de production des connaissances du mode interprétatif fondé essentiellement sur la compréhension de la situation donnée.

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Ce processus spécifique de production des connaissances à partir du terrain met en jeu trois aspects différents : la posture du chercheur, l’interaction avec le terrain et la négociation de l’objet de recherche.

I.3-1 - La posture du chercheur

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Dans une recherche-intervention de type constructiviste, le chercheur doit se positionner au plus près des acteurs de terrain et des problèmes qu’ils se posent dans la vie quotidienne. Pour cela, il doit délaisser la position de l’observateur neutre et détaché et s’impliquer au plus près de la vie de l’organisation. Il a besoin de s’immerger sur le terrain, aux cotés des acteurs concernés, afin d’accéder ainsi à la connaissance de leurs différentes rationalités propres, de leurs enjeux et de dégager progressivement les voies d’un changement raisonné et acceptable.

I.3-2 - L’interaction avec le terrain

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Dans ce type de pratique de la recherche, le chercheur ne réfléchit pas tout seul face à son objet. Il est plongé dans une relation interactive avec son terrain et les problèmes qu’y rencontrent les acteurs concernés. Jacques Girin [11][11] Girin, Jacques, L’objectivisation des données subjectives :... a décrit cette relation à l’aide des quatre éléments suivants :

  • les connaissances sont élaborées par les chercheurs à partir d’un travail de terrain,

  • le travail de terrain est susceptible de s’infléchir en fonction des faits et des situations,

  • les acteurs de terrain sont fortement impliqués dans le processus de déroulement de la recherche et cela à plusieurs niveaux : définition de la problématique de la recherche, interprétation des données, élaboration d’outils de gestion destinés à servir de support à de nouvelles pratiques au sein de l’organisation,

  • enfin, les chercheurs-intervenants conservent la responsabilité de l’analyse des constructions théoriques qui découlent des résultats obtenus dans le cadre de ce processus de recherche interactif.

I.3-3 - La negociation de l’objet de la recherche

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Elle se trouve au cœur du processus d’élaboration de l’objet de recherche à travers une série d’interactions successives. Dans le cadre de ce processus, les chercheurs doivent tenir compte des problèmes et des difficultés des acteurs de terrain, des pistes de solutions qu’ils privilégient et de la recherche d’un outil de gestion qui peut être apporté par les chercheurs (ou bien co-construit avec les acteurs de terrain) et susceptible de fédérer les énergies des acteurs concernés [12][12] Hatchuel, A, Molet, H, Outils de gestion et logiques....

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Cette négociation peut également s’analyser en termes de transferts et de contre-transferts, au sens psychanalytique du terme comme le note J-M Plane [13][13] Plane, J-M, Considérations sur l’approche ethnométhodologique... : “Il apparait utile, en ce sens, de détecter et de traiter les projections faites par les membres du terrain sur l’intervenant-chercheur (analyse en termes de transfert) ainsi que les projections faites par le chercheur sur les membres du terrain (analyse en termes de contre-transfert). Il semble que les processus d’interaction produits provoquent des réactions d’acteurs qui peuvent constituer des enseignements suffisamment signifiants et solides pour le chercheur”.

II - Les différentes formes d’intervention des chercheurs au sein des organisations et la modélisation des connaissances à partir du terrain qui en résulte

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Parmi les principales formes spécifiques d’intervention dans les organisations susceptibles d’être utilisées par les chercheurs figurent l’observation participante, l’introspection organisationnelle, la démarche conceptive, la formation-action ainsi que la pratique réfléchie du conseil.

II.1 - Les principales formes d’intervention des chercheurs au sein des organisations

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Les formes d’intervention peuvent être utilisées de façon spécifique ou de manière combinée.

II.1-1 - L’observation participante

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Elle est en apparence la plus simple. Elle a été utilisée par de nombreux chercheurs, comme par exemple, M. Villette [14][14] Villette, M, Sociologie du conseil en management, Paris,... lorsqu’il a décrit, de l’intérieur, le fonctionnement et les us et coutumes d’un grand cabinet conseil au sein duquel il travaillait. Cependant, cette pratique souffre d’une double limitation : la première est qu’il est difficile à un observateur de garder sa distance par rapport aux personnes qu’il observe et que celles-ci finissent toujours par lui attribuer un rôle et une place spécifiques au sein du système étudié ; la seconde est que l’observation participante relève d’une approche purement contemplative de la recherche et que, de ce fait, elle ne permet pas d’agir pour transformer une situation donnée.

II.1-2 - L’introspection organisationnelle

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L’introspection organisationnelle est une pratique neuve et encore peu utilisée de recherche-intervention. Comme l’a montré JM. Plane, elle repose sur l’idée selon laquelle “les actes introspectifs sont des actions conduisant à s’interroger sur les actes qu’ils produisent et sur leurs effets sur la performance économique et sociale de l’entreprise” [15][15] Plane, JM, Management des organisation : théories,.... Cette approche des actes de gestion introspectifs s’appuie sur le fait que le chercheur agit comme un facilitateur et comme un catalyseur afin d’aider les acteurs de terrain à résoudre plus efficacement leurs problèmes.

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Cette démarche repose sur les principes suivants :

  • En premier lieu, il s’agit d’identifier les actes de gestion qui se répètent et qui renvoient à des pratiques de gestion,

  • En second lieu, elle consiste à amener les acteurs qui ont été à l’origine de ces actes à s’interroger sur la façon dont ils les ont produits,

  • En troisième lieu, elle passe par la création d’un dispositif d’analyse et d’amélioration des pratiques de management en s’appuyant sur des instruments de gestion destinés à favoriser la réflexivité des acteurs (tableaux de bord, arbres de compétences, etc),

  • Enfin, et en dernier lieu, les chercheurs-intervenants et les acteurs de terrain contribuent à modifier et à améliorer les pratiques de management de l’entreprise en créant de nouvelles boucles d’apprentissage [16][16] PEREZ, YA, Jalons pour une théorie gestionnaire de....

En effet, et en règle générale, les acteurs de terrain se situent au niveau de ce que A. Giddens [17][17] Giddens, A, La constitution de la société : éléments... appelle la “conscience pratique”. Autrement dit, cela signifie qu’ils sont des acteurs compétents qui savent ce qu’ils font mais ils ne savent pas dire pourquoi ils le font. Ils savent encore moins expliquer aux autres ce qu’ils font. Etre en mesure de le faire suppose de s’élever au niveau de la conscience discursive qui vise à restituer aux autres de façon cohérente pourquoi je fais quelque chose et d’expliciter ainsi ma démarche et les motivations de mes actions.

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En ce sens, seuls les chercheurs-intervenants et les “praticiens réfléchis” (au sens de D.A. Schön) se situent véritablement au niveau de la “conscience discursive”, permettant ainsi aux acteurs de terrain de réaliser des apprentissages plus approfondis, allant jusqu’à la remise en cause des principes directeurs de leurs modes d’organisation ou de stratégie.

II.1-3 - La demarche conceptive

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Elle est étroitement liée à la pratique de l’introspection organisationnelle. Elle consiste à créer des études de cas ou des outils de gestion spécifiques afin de favoriser la capacité réflexive des acteurs de terrain en leur permettant de disposer d’indicateurs et de critères d’aide à la décision plus précis. L’utilisation et, plus particulièrement, la conception d’outils de gestion ad hoc, constitue un moyen privilégié de développement de la pratique d’investigation réflexive [18][18] David, A, Models of Implementation : A State of the....

II.1-4 - La formation-action

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Les interventions des chercheurs en gestion dans les organisations font apparaître du côté des acteurs de terrain de nouveaux besoins en formation. Le montage d’actions de formation est de nature à faciliter le caractère pédagogique de l’action menée par des chercheurs-intervenants. Il permet également le renforcement des compétences des acteurs de l’entreprise et de leur capacité à s’adapter plus efficacement aux processus de changement.

II.1-5 - La pratique réfléchie du conseil

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Elle peut s’avérer fructueuse afin de mesurer les effets produits par la mise en œuvre d’une pratique de management ou d’un instrument de gestion particulier. Elle est susceptible de faire apparaître de nouveaux échanges sur les mécanismes d’adaptation et de changement des organisations.

II.2 - La modélisation des connaissances gestionnaires à partir du terrain

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Elle s’effectue à partir de la pratique de l’investigation réflexive et de la conception d’outils de gestion ad hoc adaptés aux besoins des acteurs de terrain.

II.2-1 - La pratique de l’investigation réflexive

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La modélisation des solutions pour les entreprises s’effectue à partir de l’investigation réflexive et de la conception d’outils de gestion ad hoc.

• L’investigation réflexive

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Elle correspond à une forme particulière de modélisation qui consiste à réexaminer les actes de gestion dans une perspective critique. Le chercheur en gestion joue dans ce cas de figure le rôle de facilitateur plutôt que celui d’expert technique. Il aide les acteurs de terrain à prendre de la distance par rapport à leurs pratiques de gestion et à les envisager sous de nouveaux angles de vue. Cette pratique repose sur une synergie collaborative forte entre les chercheurs-intervenants et les acteurs de terrain concernés. Il s’agit d’aider les acteurs de terrain à définir et à mettre en œuvre les solutions appropriées à la résolution concrète de leurs problèmes.

• La conception d’outils de gestion ad hoc

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La recherche et la mise en œuvre de solutions passent, en règle générale, par la conception d’outils de gestion adaptés aux besoins concrets de l’entreprise. Les actes conceptifs constituent des temps forts dans le cadre d’un processus de recherche-intervention car ils contribuent à matérialiser l’apport des chercheurs à l’amélioration de la situation de l’entreprise. En s’engageant dans cette voie, le chercheur devient un agent du changement dont le rôle est, à la fois, de stimuler la prise de conscience des acteurs de l’entreprise (phase d’introspection) et d’appliquer les outils de gestion pertinents à la résolution des problèmes de l’entreprise (tableaux de bord de pilotage, gestion des compétences, dispositifs de formation-action, etc).

III - Validité des connaissances produites par la recherche-intervention

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La validité des connaissances produites par les chercheurs engagés dans des processus de recherche-intervention soulève plusieurs types de problèmes d’ordre méthodologique, théorique et épistémologique.

III.1 - Les problèmes d’ordre méthodologique et théorique

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La recherche-intervention repose sur la création de dispositifs de recherche spécifiques. L’une des principales conséquences théoriques de cette position est qu’il n’est guère possible de séparer la production de connaissances de sa validation.

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En effet, dans ce cas de figure, il n’y a plus les chercheurs qui collectent des données de terrain et qui ensuite les analysent mais deux types d’acteurs impliqués dans ce que A. Hatchuel, a appelé une “rationalité interactive” [19][19] Hatchuel,A, Les savoirs de l’intervention en entreprise,....

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Cette rationalité interactive est une des données constitutives de la pratique de la recherche-intervention. Elle s’articule autour de cinq éléments clés [20][20] Hatchuel,A op cit. :

  • Le principe de rationalité accrue : il ne s’agit plus, par ce biais, de rechercher la rationalité universelle, applicable en tous lieux, mais de promouvoir une rationalité contextualisée, enracinée dans un terrain spécifique. En même temps, le développement de cette rationalité locale contribue à générer une démarche de rationalisation accrue.

  • Le principe d’inachèvement : les résultats de ce type de recherche ne peuvent être conçus à l’avance. Ils apparaissent au fur et à mesure de son déroulement. Grâce à ces connaissances nouvelles, les acteurs de terrain vont, à leur tour, faire évoluer le dispositif existant de l’organisation.

  • Le principe de scientificité : le chercheur se positionne de façon critique par rapport aux faits. Tout le temps, il est amené à s’interroger sur les formes de validation des savoirs qu’il utilise.

  • Le principe d’isonomie : il correspond à la recherche d’un idéal humaniste et doit bénéficier à tous les membres d’une organisation donnée.

  • Le principe des deux niveaux d’interaction : cette recherche repose sur un dispositif d’intervention et une démarche de connaissance. Elle se développe à partir de la confrontation entre deux types de savoirs : ceux des chercheurs-intervenants et ceux des acteurs de terrain.

La recherche-intervention repose sur la création de dispositifs organisationnels spécifiques ad hoc afin de procéder au repérage des actes de gestion significatifs, à l’analyse de leurs effets et à l’exploration des voies et moyens de solutions possibles [21][21] Torbert,W.R., Creating a Community of Inquiry : Conflict,.... En effet, dans ce cas de figure, il n’y a plus les chercheurs qui collectent des données de terrain et qui ensuite les analysent, mais deux types d’acteurs impliqués dans une démarche de rationalité interactive. Cette démarche est une des données constitutives de la pratique effective de la recherche-intervention [22][22] David, A, La recherche-intervention, cadre général....

III.2 - Problèmes d’ordre épistémologique

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La validation des connaissances issues de la pratique de la recherche-intervention ne relève pas comme dans la démarche positiviste de la réfutation au sens de Karl Popper, mais plutôt de ce qu’il est convenu d’appeler des normes de validation “chemin faisant”. Autrement dit, la communauté formée, à un moment donné, par les chercheurs-intervenants et les acteurs de terrain vont s’entendre et négocier la validation des connaissances ainsi produites. Toutefois, ce processus de validation “chemin faisant” s’effectue à un double niveau :

  • d’une part, une validation avec les acteurs de terrain de l’utilité des connaissances produites,

  • d’autre part, une validation avec les chercheurs-intervenants, de l’intérêt pour les sciences de gestion, des connaissances élaborées à partir du terrain. Cette forme particulière de validation passe nécessairement par la publication dans les revues académiques des résultats obtenus au cours du processus de recherche.

La recherche-intervention constitue ainsi une forme spécifique de recherche en sciences de gestion. Elle vise à produire des connaissances qui seront à la fois utiles aux acteurs de terrain pour les aider à résoudre leurs problèmes concrets et intéressantes du point de vue des sciences de gestion. En ce sens la recherche-intervention s’apparente à ce que Glaser [23][23] Glaser,B,G,Strauss,AL, The Discovery of Grounded Theory :... et Strauss ont appelé des théories intermédiaires fondées (“Grounded Theories”) c’est-à-dire, des théories qui reposent sur un va-et-vient, un dialogue permanent à un double niveau :

  • d’une part, avec les problèmes nés du terrain,

  • et d’autre part, avec les théories générales en vigueur dans les sciences de gestion.

Elle se distingue donc, à la fois, de la démarche positiviste, focalisée principalement sur l’approche hypothético-déductive, et de la démarche interprétative, fondée sur la construction mentale de la réalité à partir de l’observation.

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Ce type de recherche qui consiste à partir du terrain pour produire des connaissances à la fois opératoires (outils, méthodes) et théoriques (élaboration de grilles de lecture et de modèles interactifs) tend à valoriser une vision renouvelée des sciences de gestion comme relevant d’une ingénierie spécifique dans la lignée des travaux de J-L Lemoigne [24][24] Lemoigne, J-L, L’incongruité épistémologique des sciences... ou de C.A. Martinet [25][25] Chanal, V, Lesca, H, Martinet, C.A., Ingénierie de....

Notes

[1]

Dumez, H, De la pratique du chercheur-consultant, Gérer et Comprendre, Annales des Mines, juin 1988, p 61 à 69.

[2]

David, A, outils de gestion et dynamique du changement, Revue Française de Gestion, n° 137, janvier-mars 1992, p 101 à 118.

[3]

Kakar, S, Frédéric.W.Taylor : A Study in Personality and Innovation, Cambridge, M.A., MIT Press, 1970. Sur ce point voir aussi Hatchuel, A, Les savoirs de l’interaction en entreprise, Entreprise et histoire, n° 4, 1994, p 59 à 75.

[4]

Lewin, K,Psychologie dynamique : Les relations humaines, Paris, PUF, 1959, 3ème edition, 1967, 296 pages.

[5]

Liu, M, Approche socio-technique de l’organisation, Paris, Editions d’organisation, 1983, 200 pages.

[6]

Bennis, W.G., Le développement des organisations, Paris, Dalloz, 1975, 100 pages.

[7]

Thiéart, Raymond-Alain, Méthodes de recherche en management, Paris, Dunod, 2ème édition, 2003, p 40

[8]

Weber, M, Essais sur la théorie de la science, Paris, Plon, 1965.

[9]

Schwandt, T.A., “Constructivist, Interpretivist Approaches to Human Inquiry”, in Denzin, N.K., Lincoln, Y.S., (eds), Handbook of Qualitative Research, London, Sage, 1994, p 118-137.

[10]

Le Moigne, J-L, “Epistémologies constructivistes et sciences de l’organisation” in Martinet, C.A, (Ed), épistémologies et sciences de gestion, Paris, Economica, 1990, p 81-140.

[11]

Girin, Jacques, L’objectivisation des données subjectives : éléments pour une théorie du dispositif dans la recherche interactive, Paris, Actes du colloque FNEGE/ISEOR, 18-19 novembre 1986.

[12]

Hatchuel, A, Molet, H, Outils de gestion et logiques de production, Paris, Centre de gestion scientifique, Ecole des Mines, 1983.

[13]

Plane, J-M, Considérations sur l’approche ethnométhodologique des organisations, Revue française des sciences de gestion, mars-avril-mai 1999, p 44 à 53, op cit p 49.

[14]

Villette, M, Sociologie du conseil en management, Paris, La Découverte, 2003.

[15]

Plane, JM, Management des organisation : théories, concepts, cas, Paris, Dunod, 2003, 257 pages, op cit p239.

[16]

PEREZ, YA, Jalons pour une théorie gestionnaire de l’intervention dans les organisations : un point de vue constructiviste, Rapport de HDR en sciences de gestion, Université de Paris Dauphine, février 2008. 155 pages.

[17]

Giddens, A, La constitution de la société : éléments de théorie de la structuration, Paris, Puf, 1987.

[18]

David, A, Models of Implementation : A State of the Art, Actes de Euroconférence, Bruxelles, 12-16 juillet 1998.

[19]

Hatchuel,A, Les savoirs de l’intervention en entreprise, entreprise et histoire, n° 7, p 59 à 75.

[20]

Hatchuel,A op cit.

[21]

Torbert,W.R., Creating a Community of Inquiry : Conflict, Collaboration, Transformation, New-York, John Wiley, 1976.

[22]

David, A, La recherche-intervention, cadre général pour la recherche en management ? in David, A, Hatchuel, A et Laufer, R, Les nouvelles fondations des sciences de gestion, Paris, Vuibert/FNEGE, 2000, p 193 à 202.

[23]

Glaser,B,G,Strauss,AL, The Discovery of Grounded Theory : Strategies for Qualitative Research, Chicago, Adline, 1967.

[24]

Lemoigne, J-L, L’incongruité épistémologique des sciences de gestion, Revue Française de Gestion, n° 96, septembre-octobre 1993, p 123 à 135.

[25]

Chanal, V, Lesca, H, Martinet, C.A., Ingénierie de la recherche en gestion, Revue Française de Gestion, novembre-décembre 1997.

Résumé

Français

Le but de cette recherche est d’éclairer la signification de la notion de recherche-intervention comme mode spécifique de production des connaissances gestionnaires à partir du terrain. Il comporte : 1) une analyse des trois modes principaux de construction de l’objet de recherche : le mode positiviste, le mode interprétatif et le mode constructiviste 2) l’étude des différentes formes d’intervention des chercheurs au sein des organisations et la nature des modélisations des connaissances ainsi produites à partir du terrain 3) un examen épistémologique spécifique des modes de validation des connaissances ainsi créées.

Mots-clés

  • recherche intervention
  • modes de production des connaissances
  • mode positiviste
  • mode interprétatif
  • mode constructiviste
  • types d’intervention dans les organisations
  • modes de validation des connaissances

English

The purpose of this article is to better understand the meaning of the concept of Intervention Research as a specific way of producing management knowledge from the field. 1) It involves an analysis of the three main ways of defining the topic of the research : the positivist, the interpretativist and the constructivist ways 2) It studies the different types of intervention developed by researchers among organizations and also try to modelize knowledge from the field 3) Last, it examines the specific epistemological character of the various ways of validation of the new knowledge thus created.

Keywords

  • intervention research
  • ways of knowledge production
  • the positivist way
  • the interpretativist way
  • the constructivist way
  • types of intervention among organizations
  • ways of validation of knowledge

Plan de l'article

  1. I - Les trois modes principaux de production des connaissances gestionnaires : le mode positiviste, le mode interprétatif et le mode constructiviste
    1. I.1 - Le mode positiviste
    2. I.2 - Le mode interprétatif
    3. I.3 - Le mode constructiviste
      1. I.3-1 - La posture du chercheur
      2. I.3-2 - L’interaction avec le terrain
      3. I.3-3 - La negociation de l’objet de la recherche
  2. II - Les différentes formes d’intervention des chercheurs au sein des organisations et la modélisation des connaissances à partir du terrain qui en résulte
    1. II.1 - Les principales formes d’intervention des chercheurs au sein des organisations
      1. II.1-1 - L’observation participante
      2. II.1-2 - L’introspection organisationnelle
      3. II.1-3 - La demarche conceptive
      4. II.1-4 - La formation-action
      5. II.1-5 - La pratique réfléchie du conseil
    2. II.2 - La modélisation des connaissances gestionnaires à partir du terrain
      1. II.2-1 - La pratique de l’investigation réflexive
        1. • L’investigation réflexive
        2. • La conception d’outils de gestion ad hoc
  3. III - Validité des connaissances produites par la recherche-intervention
    1. III.1 - Les problèmes d’ordre méthodologique et théorique
    2. III.2 - Problèmes d’ordre épistémologique

Pour citer cet article

Perez Par Yves-André, « La pratique de la recherche-intervention dans les organisations : retour sur les modes de production des connaissances gestionnaires à partir du terrain », Humanisme et Entreprise 3/2008 (n° 288) , p. 101-113
URL : www.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2008-3-page-101.htm.
DOI : 10.3917/hume.288.0101.


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