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Humanisme et Entreprise

2008/3 (n° 288)


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1 - Introduction

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Dans de nombreux pays, l’âge médian de la population totale augmente. L’US Census Bureau [1][1] Le bureau américain du recensement prévoit qu’entre 2000 et 2040, le nombre d’Américains de 65 ans et plus va plus que doubler pour atteindre 77 millions en 2040 (Johnson, 2004 : 48). En 2030, on prévoit que le pourcentage de personnes de 65 ans et plus aux Etats-Unis sera de 20 % (Purcell, 2000), contre 13% actuellement.

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Alors que le nombre et la proportion de personnes âgées augmentent, la pratique consistant à prendre sa retraite définitive entre 62 et 65 ans change elle aussi. Certaines entreprises encouragent les pré-retraites en proposant des incitations qui poussent les salariés à arrêter leur carrière, alors même qu’ils auraient pu continuer à travailler normalement. S’ils sont actifs et en bonne santé, beaucoup d’américains commencent alors à travailler pour un autre employeur ou se mettent à leur compte (Quinn & Kozy, 1996; Singh & DeNoble, 2003). Ceci est particulièrement vrai pour les retraités qui estiment avoir besoin d’un revenu supplémentaire. Parce que les femmes vivent en moyenne plus longtemps que les hommes ou ne perçoivent pas d’allocations suffisantes, elles ont 70 % de chances supplémentaires de passer leur retraite dans la pauvreté (Hill, 2002). Dans la tranche d’âge des 50 ans et plus, les femmes composent 60 % du quartile des plus bas revenus (Hill, 2002 : 40). En conséquence, le problème d’un revenu suffisant pendant la retraite devrait concerner davantage les femmes. Ce problème peut être particulièrement aigu dans les zones rurales où l’offre de travail salarié est plus restreinte.

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Cet article étudie la localisation géographique des personnes âgées travaillant à leur compte aux USA. Un accent particulier est porté sur les groupes d’âge de plus de 50 ans. Dans une première partie, une analyse démographique sera effectuée sur les personnes âgées retraitées ou proches de la retraite, sur les désavantages / avantages associés au lancement et au développement d’une entreprise dans les zones rurales aux Etats-Unis. Dans une deuxième partie, une analyse sera réalisée sur la localisation géographique des personnes âgées travaillant à leur compte aux USA. Cette recherche est fondée sur les données de l’étude américaine, dénommée Current Population Survey [2][2] Etude 2004 sur la population actuelle. Cette source est d’une grande richesse car elle permet de segmenter les personnes travaillant à leur compte selon l’âge, le sexe et la localisation géographique.

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« On n’oublie souvent d’étudier la création d’entreprises chez les seniors, en particulier en fonction des sexes et de la différenciation secteur rural / urbain ».

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Il faut remarquer que les statistiques françaises n’ont pas la même finesse descriptive. Ainsi, le taux de création d’entreprises n’est pas disponible pour les zones rurales (de moins de 2000 habitants). De plus, le taux de création suivant le sexe de l’entrepreneur n’est pas toujours disponible. Enfin, des dispositifs réglementaires français limitent l’analyse du phénomène des travailleurs indépendants seniors. En effet, les retraités français ne doivent pas (en principe) obtenir un revenu supplémentaire trop important, sous peine de remettre en cause leur retraite. En pratique, les retraités français qui souhaitent augmenter leurs revenus en créant une entreprise, le font par le biais d’une société de portage ou la création d’une entreprise au nom d’un tiers, le plus souvent l’épouse pour les hommes. En France, le phénomène de création d’entreprise par les seniors est donc une réalité cachée. L’analyse du cas américain est donc d’autant plus stimulante que l’on ne dispose pas des données françaises. Notre analyse statistique du cas américain nous permettra donc en conclusion de suggérer quatre pistes de recherche à approfondir en France.

2 - L’activité des seniors aux USA

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De 2001 à 2004, le nombre d’hommes de plus de 55 ans en activité a augmenté de 20 % et le nombre de femmes en activité a augmenté de 26,3 % (Kirchhoff, 2005). En fait, la proportion de gens âgés de plus de 65 ans et qui ont un emploi sera au plus haut en 2040. La proportion de ceux dans la tranche d’âge 51-56 ans qui déclarent prévoir de travailler après 65 ans est passée de 26,3 % en 1992 à 39,8 % en 2004 (Kirchhoff, 2005).

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« Le cas américain montre une forte progression de l’activité économique des seniors »

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Différentes raisons peuvent expliquer l’augmentation de la proportion des seniors en activité.

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D’une part, de nombreuses personnes continuent de travailler ou retrouvent une activité après une retraite initiale simplement pour le plaisir de travailler (Sautters, 2005).

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De plus, l’amélioration de la santé des personnes âgées leur permet de continuer à travailler. Cette capacité de travail est un phénomène apparu au 20e siècle. Il est reflété par l’évolution de l’espérance de vie à la naissance qui n’était, dans le monde occidental, que de 40 ans à la naissance au 18e siècle (Chaunu, 1971) et qui a dépassé les 75 ans dans les pays développés aux 20e siècle. Le phénomène de retraite est donc en lui-même une réalité relativement récente dans l’histoire de l’humanité, les personnes décédaient plus tôt et donc le plus souvent en activité.

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D’autre part, d’autres personnes s’investissent dans une activité professionnelle car elles ont besoin d’un revenu supplémentaire (Kirchhoff, 2005). Un facteur d’accroissement du taux d’activité des seniors découle de l’effet conjoint du renchérissement du coût de la vie et de la diminution possible des revenus, notamment financiers. En effet, une part non négligeable des revenus des ménages américains provient de leurs placements sur les marchés boursiers. Travailler après l’âge traditionnel de la retraite peut être nécessaire pour les travailleurs qui ne touchent pas d’indemnités de départ en retraite de leur employeur (Block, Waggoner & Fetterman, 2005). Ainsi, 80 % des Américains dans la génération « baby-boom » prévoient de continuer de travailler après la retraite, en premier lieu parce qu’ils ont besoin d’un revenu supplémentaire (Fetterman, 2005).

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Par ailleurs, une raison essentielle de l’augmentation du nombre des seniors en activité provient de l’évolution de la structure démographique américaine. Le nombre de personnes de plus de 60 ans a augmenté de manière très importante dans les dernières années. L’accélération du « volume » de seniors actifs vient donc d’un effet démographique quasi mécanique constitué par des cohortes importantes de personnes de la génération du baby-boom partant à la retraite. Ce groupe espère que son “âge d’or” lui apporte les opportunités de rester actifs et d’essayer de nouvelles expériences. Une nouvelle expérience souhaitée par les Américains est notamment de créer une entreprise commerciale à laquelle ils ont songé depuis longtemps. Dans le passé, les personnes d’une cinquantaine d’années et les personnes âgées connaissaient des taux de travail indépendant plus élevés (Duchesne, 2002; Haider & Loughran, 2001; Karoly & Zissimopoulos, 2004), rendant très probable la possibilité aux babyboomers retraités de se laisser tenter par le travail indépendant.

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De plus, le travail indépendant peut être une option particulièrement attractive pour les habitants des zones rurales où le choix de travail salarié est plus restreint. La quantité et la qualité des emplois dans les zones rurales ont été sérieusement affectées par des problèmes tels que l’appauvrissement de ces zones, l’accroissement de la compétition internationale et la diminution des industries situées en milieu rural (Lichter, 1989). Depuis longtemps déjà, le déclin économique des zones rurales a conduit de nombreux travailleurs ruraux à émigrer vers les zones urbaines, entraînant une baisse de la population et du pouvoir d’achat dans les zones rurales.

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De nombreuses études montrent que les zones rurales américaines souffrent d’un niveau plus faible de développement économique et d’opportunités limitées de travail (Fendley & Christenson, 1989; Kale, 1989; MacKenzie, 1992; Mueller, 1988; Osborne, 1987; Small Business Administration [SBA], 2001; Tigges & Green, 1994; Trucker & Lockhart, 1989). Les femmes en zones rurales en particulier “sont historiquement un groupe économiquement désavantagé” et font face à des possibilités d’emploi restreintes (Lichter, 1989 : 199).

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Plusieurs études ont souligné que le développement économique est souvent limité dans les zones rurales par rapport aux zones urbaines pour différentes raisons : un manque de dynamisme démographique (i.e. avec une population en diminution), une faiblesse du pouvoir d’achat, une plus grande rareté des capitaux disponibles, un manque d’innovation, des infrastructures de transport inadéquates, une faiblesse des services d’aide (MacKenzie, 1992; Mueller, 1988 ; SBA, 2001). Par exemple, les services d’aide aux entreprises comme les cabinets d’expertise comptable, les services bancaires, les agences de publicité et les conseils juridiques peuvent être à la fois en faible nombre et aussi difficiles à localiser, entraînant des coûts fixes plus élevés (Osborne, 1987; Trucker & Lockhart, 1989; Fendley & Christenson, 1989; SBA, 2001). De même, l’accès à des financements externes pour la création d’entreprises n’existe pas ou peu dans les zones rurales américaines. Le paysage bancaire américain est caractérisé depuis les années 50 par une accélération des acquisitions des petites banques rurales par des grands réseaux régionaux ou nationaux qui ont tendance à diminuer le nombre de leurs agences et sont parfois moins disposé à prêter des fonds à de petites entreprises (SBA, 2001).

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Mac Kenzie a résumé la situation des zones rurales américaines en parlant de marginalité par rapport au courant dominant de la société américaine, notamment dans ses dimensions économiques (MacKenzie, 1992 : 92). Une étude de la SBA a montré qu’entre 1990 et 1995, toutes les industries ont fait mieux dans les zones non rurales que dans les zones rurales (1999). Une explication à ce phénomène tient dans le fait que les entreprises rurales ont tendance à être plus petites et ont moins de capacité d’autofinancement que celles situées dans les zones métropolitaines (Henderson, 2002).

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« La création d’entreprises est parfois une nécessité pour les seniors américains »

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Cependant, la faible taille des entreprises dans le secteur rural ne peut pas être seulement expliquée par des considérations d’avantages comparatifs inférieurs des zones rurales par rapport aux zones urbaines. En effet, il peut s’agir de choix délibéré des entrepreneurs des zones rurales. Ainsi, Glancey a montré que les propriétaires de petits commerces dans les zones urbaines sont plus intéressés par la croissance alors que les propriétaires dans les zones rurales sont davantage préoccupés par leur style de vie (1998). De même, Kilkenny, Nalbarte et Besser affirment que le propriétaire d’une entreprise en milieu rural peut se satisfaire de résultats financiers faibles si sa qualité de vie est élevée (1999).

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D’ailleurs, la création d’entreprise offre la possibilité aux résidents ruraux d’améliorer leur situation financière et leur indépendance, sans pour autant qu’ils aient à abandonner leur façon de vivre (Tosterud & Habbershon, 1992). En s’appuyant sur des données de la General Social Survey [3][3] Etude sociale générale, Hout and Rosen ont montré que les enfants d’agriculteurs (qui habitent naturellement en zone rurale) mais aussi les enfants d’hommes d’affaires et de professions libérales étaient plus souvent à leur compte que les enfants de personnels du clergé, de vendeurs au détail et de travailleurs manuels (2000). Clark et James ont montré que le taux de propriété d’un commerce est plus élevé dans les zones non urbaines faiblement peuplées (1992). Certains propriétaires de petits commerces ruraux ne considèrent pas nécessairement leur situation géographique comme un obstacle, mais plutôt comme un avantage (Jack & Anderson, 2002; Robinson, 2001; Tosterud & Habbershon, 1992). Une étude comparant les taux de cessation d’activité des entreprises dans les régions urbaines et les autres montre que, bien que les taux d’ouverture soient plus bas en zone rurale, les taux de fermeture sont plus faibles dans les mêmes régions (Robinson, 2002).

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Enfin, il faut souligner l’attractivité pour les femmes rurales de créer leur propre entreprise. En effet, les femmes avec des enfants se tournent souvent vers l’entrepreneuriat dans le but de travailler avec des horaires fixes et ainsi de mieux organiser leur vie (Arai, 2000; Birley, 1989; Clark & James, 1992; Lombard, 2001; NFWBO, 1998a). Ceci peut être particulièrement vrai en zone rurale où il y a probablement moins d’options pour la prise en charge des enfants (Jack & Anderson, 2002; Tigges & Greene, 1994). Lichter a montré qu’en 1985 un tiers des femmes rurales étaient sous employées, c’est-à-dire qu’elles ne parvenaient pas à trouver un travail à plein temps ou un emploi avec un revenu adapté à leurs besoins (1989). Les femmes rurales sont à un niveau de sous-emploi 38 % plus élevé que celui les femmes urbaines et 42 % plus important que celui des hommes ruraux. Quand elles sont qualifiées, les femmes rurales devraient pouvoir théoriquement gagner plus d’argent en travaillant à des positions salariées de management (en rapport avec leur niveau de qualification). Cependant, ces emplois sont peu disponibles et difficilement accessibles dans les zones rurales. Par conséquent, les femmes qualifiées en milieu rural sont motivées pour créer et développer leur propre entreprise (Clark & James, 1992; Tigges & Greene, 1994).

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Malgré les difficultés économiques des zones rurales, le travail indépendant reste donc une option intéressante pour les ruraux. Ceci peut l’être encore davantage pour les gens qui ont atteint “l’âge d’or” et ne souhaitent plus travailler à plein temps pour un employeur, mais souhaitent encore rester actifs et gagner un revenu supplémentaire.

3 - L’entrepreneuriat des seniors en milieu rural

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Les données concernant le nombre de personnes à leur compte en âge de travailler ont été obtenues par Data Ferret, une section particulière de l’étude Current Population Survey [4][4] Etude 2004 sur la population actuelle. Les données ont été analysées grâce à l’utilisation du logiciel SPSS. Soulignons que les statistiques américaines font la différence entre :

  • la zone urbaine qui est une zone avec plus de 50 000 habitants,

  • la zone suburbaine qui est une zone avec plus de 10 000 habitants mais moins de 50 000 habitants,

  • la zone rurale qui est une zone avec moins de 10 000 habitants.

    « Les ruraux ont plus de chance d’être à leurs comptes que les urbains »

Le tableau 1 représente le pourcentage total de personnes en âge de travailler dans les zones urbaines, suburbaines et rurales. L’analyse du chi-deux montre que, à la fois chez les hommes et chez les femmes, les différences de proportions dans chaque zone géographique sont statistiquement significatives et il est en conséquence peu probable qu’elles soient dues au hasard. De manière générale (en confondant les hommes et les femmes), les résidents ruraux ont plus de chances d’être à leur compte, avec 45 % de chances supplémentaires que les urbains et suburbains pour les hommes ruraux et 40 % pour les femmes rurales. Les proportions d’hommes urbains et suburbains étaient égales, alors que les femmes suburbaines avaient légèrement plus de chances d’être à leur compte que les femmes urbaines.

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Les personnes âgées de 50 ans ont été inclues dans notre analyse car des personnes relativement jeunes peuvent prendre leur retraite aux USA (par exemple, des retraités de l’armée). Dans le tableau 2, le nombre et le pourcentage de gens en âge de travailler ont été scindés selon l’âge et le sexe et les résultats de l’analyse du chi-deux pour un groupe d’âge entier sont représentés sur la ligne appelée “Total”. A cela s’ajoute une analyse du chi-deux examinant les proportions de travailleurs à leur compte selon le sexe et l’emplacement géographique. Les résultats sont présentés dans la ligne montrant les données pour hommes.

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L’examen des proportions totales de personnes à leur compte dans les zones urbaines, suburbaines et rurales, montre que, dans 4 des 7 groupes d’âge, les zones rurales avaient des pourcentages de personnes à leur compte significativement plus élevés. Cette tendance est évidente de 50 à 64 ans, à l’exception des 60-61 ans où le pourcentage d’habitants ruraux à leur compte apparaît plus élevé mais la différence est peu significative. A l’âge de 65 ans, les pourcentages deviennent plus similaires sur l’ensemble, avec des différences plus fortes parmi les hommes. Dans le groupe des 70-74 ans, les zones rurales obtiennent la proportion la plus basse de personnes à leur compte. Cependant, dans le groupe des 75 ans et plus, les zones rurales ont de nouveau un pourcentage plus élevé. Il existe donc des différences significatives dans les proportions de personnes qui travaillent à leur compte selon les zones urbaines, suburbaines et rurales.

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A tous les âges (sauf 70-74), les femmes rurales ont le taux de travail indépendant le plus élevé chez les femmes. On peut remarquer que dans les différents groupes d’âge de 50 à 64 ans, les hommes aux USA ont une proportion de travailleurs à leur compte plus importante en milieu rural. Ceci est vrai aussi à 75 ans et plus avec un taux presque deux fois supérieur en zone rurale par rapport aux zones urbaines.

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Etant donné ces résultats, il est intéressant de “travailler à rebours” en commençant avec le groupe d’âge le plus vieux et en élargissant le champ d’étude pour inclure au fur et à mesure des groupes plus jeunes de personnes travaillant à leur compte. Par exemple, alors que le groupe des 75 ans et plus n’inclut que les personnes à leur compte de ce groupe d’âge, le groupe des 70 ans et plus inclut à la fois le groupe des 75 ans et plus et celui des 70-74 ans. Comme on peut le voir sur le tableau 3, le pourcentage de personnes travaillant à leur compte est donné pour chaque situation géographique, avec les femmes rurales comparées aux femmes urbaines et suburbaines et les hommes ruraux comparés aux hommes urbains et suburbains.

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Parmi les hommes, on observe aucune différence statistique significative dans les catégories qui comprenaient les 62 ans et plus. Cela semble suggérer, qu’alors que les hommes vieillissent et prennent leur retraite fictive, les différences géographiques se réduisent plus tard dans la vie.

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« Les femmes rurales américaines sont plus souvent créateurs d’entreprises que les femmes urbaines »

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Les différences parmi les femmes dans tous les groupes d’âge sont évidentes, avec les femmes rurales qui ont toujours le pourcentage le plus élevé de personnes indépendantes. Les femmes rurales continuent à travailler à leur compte à des taux plus élevés que leurs homologues urbaines et suburbaines. En fait, les différences les plus flagrantes sont évidentes dans les groupes les plus âgés et les différences se réduisent au fur et à mesure que des gens plus jeunes sont inclus dans le champ d’étude. Etant donnés les pourcentages très élevés de femmes rurales qui sont à leur compte à des âges plus avancés, il est possible que ces femmes commencent, ou du moins maintiennent, leur activité aussi longtemps que possible.

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Un autre problème concernant les données ci-dessus est qu’il n’est pas possible de déterminer quelles personnes sont retraitées et à quel âge elles ont quitté leur travail. Le tableau 4 montre les résultats de l’analyse du chi-deux conduite sur un ensemble de données correspondant aux personnes à qui une sécurité sociale est garantie puisqu’elles sont retraitées, et qui perçoivent également un revenu de leur travail en indépendant. Cela peut correspondre au cas d’une personne retraitée car elle a atteint l’âge de percevoir des indemnités de la sécurité sociale quand bien même elle continue à travailler à son compte.

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La différence de taux des travailleurs à leur compte n’est pas significative entre les hommes des zones rurales et ceux des autres zones. Par contre, la différence est fortement significative pour les femmes. Les femmes rurales ont 43 % plus de chances que leurs homologues urbaines et 77 % que leurs homologues suburbaines de toucher un revenu de leur travail indépendant, en plus d’une sécurité sociale.

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Comme il n’était pas possible de décomposer ces données en fonction de l’âge, ces nombres peuvent inclure tout aussi bien ceux qui ont choisi de toucher une aide sociale à 62 ans que ceux qui n’ont fait ce choix qu’à 65 ans. Selon les lois en vigueur actuellement aux USA, les personnes qui attendent jusqu’à leurs 65 ans et demi avant de prendre leur retraite ne verront pas leurs allocations retraite réduites si elles ont une activité économique indépendante (et ceci donc quels que soient les revenus concernés), alors que ceux qui prennent leurs allocations à 62 ans voient leurs indemnités réduites de 1$ pour tous les 2$ gagnés à partir de 12 000$ (Block et al., 2005). Les américains qui attendent jusqu’à l’âge de 70 ans pour réclamer une aide sociale en recevront une plus importante que ceux qui la prennent à 65 ans. En retour, les allocations de retraite des gens qui la prennent à 62 ans sont réduites d’autant plus. Les gens nés après 1959 doivent attendre 67 ans pour recevoir des allocations complètes (Block et al., 2005). Ce système encourage les gens à continuer à travailler (à moins qu’ils n’aient pris leur retraite avant 65 ans). Alors que l’âge minimum pour percevoir des allocations de retraite complètes augmente, le nombre de personnes susceptibles de travailler durant la soixantaine augmente.

4 - Conclusion

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En 2008, la première vague des 79 millions d’Américains de la génération baby-boom attendra l’âge de 62 ans. 62 ans est l’âge à partir duquel ils peuvent être candidats à la retraite et toucher des aides sociales (Fetterman, 2005). Comme le nombre et la proportion de personnes âgées dans la population américaine vont augmenter considérablement dans les années à venir, leur activité économique post-retraite va devenir de plus en plus importante dans la société. L’augmentation du coût de la vie, l’érosion des revenus disponibles et la durée de vie après la retraite impliquent des besoins financiers plus importants pour les nouvelles générations de retraités que pour les précédentes. Le travail indépendant peut représenter une façon importante pour les seniors de gagner un revenu supplémentaire sans travailler pour autant à plein temps pour un employeur.

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Ceci est particulièrement vrai pour les femmes, qui ont en général des perspectives de vie plus longue. Un pourcentage important de femmes américaines finit sa vie dans la pauvreté. Les résultats de cette étude empirique indiquent que les femmes rurales ont plus de chances que les femmes urbaines et suburbaines d’être créatrices d’entreprises et donc de travailler à leur compte. Les femmes rurales américaines qui connaissent des niveaux de travail indépendant plus élevés que les autres femmes à presque tous les âges font face à une raréfaction de l’offre d’emplois salariés et à un besoin important de revenus. Il est aussi possible qu’elles apprécient leur travail indépendant et souhaitent donc continuer à travailler aussi longtemps que possible.

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Cette recherche suggère un certain nombre de pistes de réflexions pour le cas français. D’une part, on peut se poser la question de la pertinence des limitations de revenus des retraités dans la mesure où ceux-ci peuvent détourner les dispositifs réglementaires (avec des sociétés de portage). L’augmentation de l’espérance de vie pose le problème de la baisse du taux d’activité en France.

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« Une voie de dynamisation de la création d’entreprises en France pourrait passer par les femmes, les seniors et le secteur rural »

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D’autre part, le dynamisme entrepreneurial rural est rarement mis en avant en France. La faiblesse de l’appareillage statistique explique le silence sur ce phénomène. Il serait intéressant d’analyser en profondeur cette réalité. Si cette dynamique existe, il se pose la question de l’infrastructure de support à la création d’entreprises qui est essentiellement disponible en milieu urbain, même si des aides spécifiques publiques ont été mises en place dans les dernières années.

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Par ailleurs, le champ des études sexuées est encore peu important en général, et en particulier dans le domaine de la création d’entreprises. Il semble pourtant important de mieux comprendre la réalité de la création d’entreprises féminines en France.

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Enfin, à notre connaissance, le sujet de la création d’entreprises par les seniors est un oubli dans l’analyse de l’entrepreneuriat en France. L’importance démographique qui va être prise par la population des plus de 60 ans en France va impliquer de facto une augmentation des activités sociales et économiques les concernant. Un sujet d’étude stimulant pourrait donc être l’entrepreneuriat des seniors.


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Notes

[1]

Le bureau américain du recensement

[2]

Etude 2004 sur la population actuelle

[3]

Etude sociale générale

[4]

Etude 2004 sur la population actuelle

Résumé

Français

Dans tous les pays développés, le nombre de seniors, personnes âgées de plus de 60 ans s’accroît rapidement. Même après avoir quitté leurs emplois salariés, de nombreux retraités veulent rester actifs et sont souvent désireux de s’assurer un revenu supplémentaire, sans pour autant chercher un nouvel emploi à plein temps. Ils trouvent une solution en optant pour un travail indépendant. Ceci est particulièrement vrai dans les zones rurales où il est plus difficile de trouver des emplois qui correspondent aux besoins des retraités. Cet article analyse le phénomène de création d’entreprises par les seniors aux USA, en se focalisant sur les femmes seniors travailleuses indépendantes en milieu rural. Les données américaines montrent la propension plus forte des femmes seniors américaines à créer leur propre activité en milieu rural qu’en milieu urbain.

Mots-clés

  • USA
  • travailleurs indépendants
  • seniors
  • femmes

English

In many developed countries, the number of senior workers over 60 is increasing rapidly. Even after retiring, new retirees want to remain active as well as earn supplemental income through part-time jobs. One solution is self-employment. This could be especially popular in rural areas where it is more difficult to obtain jobs that suit retirees’ needs. This article analyzes the phenomena of business creations by senior citizens in the United States, with a focus on self-employed women in rural areas. The US data show that rural women are more likely to create their own business than are those in urban areas.

Keywords

  • USA
  • self-employment
  • senior
  • women

Plan de l'article

  1. 1 - Introduction
  2. 2 - L’activité des seniors aux USA
  3. 3 - L’entrepreneuriat des seniors en milieu rural
  4. 4 - Conclusion

Pour citer cet article

Venard Bertrand, Robinson Sherry, « Un âge d'or actif : une analyse de la localisation aux USA des personnes âgées travaillant à leur compte », Humanisme et Entreprise, 3/2008 (n° 288), p. 117-131.

URL : http://www.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2008-3-page-117.htm
DOI : 10.3917/hume.288.0117


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