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Humanisme et Entreprise

2008/5 (n° 290)


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Dès 1980, Courchevel explose grâce au confort de son hôtellerie, à la qualité de vie et de l’accueil qui y règnent, au bouche à oreille qui attire les élites. L’hôtellerie n’est certes pas l’unique raison de son succès qui en fait aujourd’hui l’une des stations les plus renommées du monde mais elle y a largement contribué, ceci dès ses débuts autour de 1950.

Methodologie

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Les sources et la littérature sur Courchevel concernent principalement l’histoire de ses débuts ; ceux-ci sont relatés grâce aux interviews des pionniers réalisées pour les 50ème et 60ème anniversaires de sa création [1][1] L’épopée de Courchevel 1946-1996, Gildas Leprêtre,.... Ces ouvrages contiennent peu de choses sur l’hôtellerie elle-même sauf en liaison avec les pionniers qui ont participé à ses débuts.

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Nous avons donc mené, pour cette étude, des interviews qualitatives auprès de managers d’hôtels 3 étoiles, 4 étoiles et 4 étoiles luxe ainsi que de propriétaires de chalets (liste en annexe). Celles-ci ont été complétées par les interviews d’autres acteurs et décisionnaires tels que les maires successifs, les responsables des remontées mécaniques (S3V), les moniteurs de ski des habitués fortunés, des clients étrangers et français…

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Les difficultés à surmonter sont nombreuses dans ce type de travail ; l’accès aux clients des hôtels est difficile pour de nombreuses raisons : ceux-ci ne veulent pas être importunés et nombre de clients fortunés se cachent délibérément ; le rôle des hôteliers est donc de les protéger au maximum.

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La sécurité est un enjeu crucial, tant celle de l’hôtel (systèmes de vidéosurveillance…) que la leur (gardes du corps personnels …) et celle mise en place par la station (gendarmerie, police municipale, sociétés privées, Police Aux Frontières, douanes, Renseignements Généraux (RG), Service de Protection des Hautes Personnalités -SPHP-). La protection des directeurs ou des propriétaires par leurs gestionnaires d’hôtel est élevée (ex. Les Airelles, Le Cheval Blanc) ; l’absence de réponses, voire le refus de certaines demandes d’entretien est sans appel (Bernard Arnault, Eric Tournier…).

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Enfin, les limites sont évidentes quand on parle de la contribution de l’hôtellerie au succès d’une station de sports d’hiver comme Courchevel. Bien d’autres facteurs interviennent qui ne sont pas abordés ici [2][2] Ils le sont dans un autre article : « Courchevel ;... et qui, comme l’hôtellerie, font de Courchevel un cas d’école.

Etapes et panorama

- Les débuts

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Au fil des années, Courchevel devient l’un des rendez-vous les plus prestigieux de la planète, notamment grâce à son hôtellerie et à quelques grandes familles étroitement associées à son développement. Les livres de l’histoire de Courchevel racontent que dès la fin des années 50, de nouveaux hôteliers arrivent de Chamonix, d’Ardèche, d’Auvergne et créent des hôtels confortables auxquels les stations de sports d’hiver n’étaient pas accoutumées. L’hôtel « Les Grandes Alpes » de Madame Trêves ouvert en 1950 était l’un des tout premiers, avec le Lana, le Rond Point des Pistes et les Trois Vallées, entourés de modestes chalets. Raymonde Fenestraz et son mari André contribuent alors largement à la construction de la station. Leur bijou Les Airelles est un des plus beaux palaces des stations de montagne en Europe. Jo Tournier, lui, s’installe à Courchevel dès 1948 ; ce pionnier crée le St Joseph, l’hôtel Tournier puis le Lana en 1958.

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Les familles se rappellent des débuts difficiles avec émotion : lorsque Michel Rochedy achète le Chabichou en 1963, l’hôtel avait neuf chambres dont quatre mansardées et il n’avait pas un seul client à Noël ; Madame Trêves se souvient de l’époque où le ravitaillement et le matériel étaient acheminés à dos de mulet ; et lorsque Roger Toussaint transforme le Bellecôte en un luxueux chalet-hôtel à la fin des années 70, il se lève la nuit pour protéger les fondations de la pluie !

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Dès ses débuts, Courchevel est né grâce à ces « locomotives ». Depuis cette époque, l’ascension vers les sommets du standing n’a jamais cessé ; certes le Zénith à Courchevel 1650 a disparu mais alors que dans d’autres stations les appartements ont pris le relais, ce ne fut jamais vraiment le cas à Courchevel. Pendant la crise, l’hôtellerie de luxe a périclité à Méribel et aux Ménuires, stations qui partagent le domaine skiable des Trois Vallées ; d’autres stations comme La Plagne ont évolué vers le bas de gamme alors que Courchevel développait son hôtellerie de luxe à partir du haut de la vallée et non du bas comme ailleurs.

- La tentation éphémère d’un tourisme social

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Pendant la seconde guerre mondiale, le gouvernement implanta un chantier de jeunesse sur la commune de Saint Bon et en 1947, le Conseil Général de la Savoie y entreprit des aménagements pour créer une station de sports d’hiver destinée à la clientèle des comités d’entreprise. C’est Pierre Cot, homme politique majeur de la période encadrant la deuxième guerre mondiale mais également avocat international, député de la Savoie, qui avait lancé l’idée au Conseil Général de « Courchevel, station sociale », votée à l’unanimité (1945). Si la dimension sociale des débuts du projet a été abandonnée dès 1954 faute de financements provenant de collectivités territoriales ou nationales, le tourisme social est quand même présent en Savoie grâce à Courchevel, par le biais de fonds de péréquation.

- Autres palaces…

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En harmonie avec l’hôtellerie de luxe, la location de chalets à service hôtelier et les résidences de tourisme de grand standing sont en forte demande mais la rareté des terrains limite ce type de prestation. Le Kilimandjaro pour les chalets, le Padisha construit par MGM pour les appartements [3][3] Le Padisha commercialise 42 appartements à 24 000 euros... ouvert pour Noël 2009 en sont des exemples.

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Il n’y a plus aujourd’hui que trois ou quatre gros chalets possédés par des Français à Courchevel [4][4] A la location : entre 20 000 et 90 000 euros par semaine... tellement ceux-ci reviennent chers et pénalisent leurs propriétaires au plan de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF). De plus, les possibilités d’en construire sont rares car la volonté de la municipalité est de développer le secteur hôtelier plutôt que d’autoriser la construction de chalets occupés très peu de temps dans l’année.

- Quelques chiffres

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A Courchevel 1850, on comptera sur une cinquantaine d’hôtels [5][5] Représentent plus de 4 000 lits hôteliers sur une offre..., bientôt dix huit palaces dans un contexte très particulier de 45 % d’offre hôtelière là où la moyenne est en général de 20 % ailleurs. Autant dire que les hôteliers sont une force vive des lieux. Ils ont rapidement donné à la station ses caractéristiques et ont ainsi largement participé à forger son image qualitative et élitiste.

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En 2008, leur chiffre d’affaires croissait de 20 % en moyenne et comme ailleurs, les palaces n’ont été touchés à cette époque là ni par la crise, ni par l’euro fort tant leur rayonnement est international.

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Les lits hôteliers apparaissent comme la principale catégorie de logements touristiques contribuant à dynamiser durablement l’économie de la station. Bien que minoritaires avec 12,8 % du parc immobilier touristique, les lits hôteliers engendrent plus du tiers (35 %) du revenu touristique de la station, un peu moins de 30 % du chiffre d’affaires encaissé par la Société des Trois Vallées à Courchevel, environ les 2/3 des emplois saisonniers de la commune. Un lit hôtelier produit un revenu touristique moyen de 30 000 euros par an, soit de 1,7 à 2,3 fois le produit des autres lits marchands et 7,5 fois le produit d’un lit non marchand. En outre, la clientèle de l’hôtellerie dynamise indiscutablement l’activité des commerces et des services de la station [6][6] A titre de comparaison, il y a en 2008 sept palaces....

La clientele

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Dans la clientèle des quatre étoiles luxe, les Français représentent de 15 à 20 % généralement. Parmi les étrangers, les Britanniques sont majoritaires (de 20 à 35 %), puis viennent les Russes et Pays de l’Est (de 15 à 35 %). Français, Anglais et Russes constituent généralement à eux trois autour de 60 % de la clientèle. Les autres sont Européens (Belges, Néerlandais, Grecs, Espagnols, Portugais) ou Moyens Orientaux. Parmi les Européens, seuls les Allemands et les Italiens sont rares. Les Sud-Américains (Brésiliens de retour, Vénézuéliens), les Indiens et les Asiatiques font partie, avec les Russes, des nouveaux clients. L’hôtel Les Airelles a, à certains moments, compté trente cinq nationalités différentes dans une même période ; par contre, pendant le Noël russe, la première semaine de janvier, il peut y avoir jusque 90 % de Russes dans les palaces. Mais s’ils ont le choix, beaucoup d’hôteliers préfèrent équilibrer les nationalités présentes dans leurs hôtels. Les Américains et les Canadiens sont devenus plus rares ces dernières années, tandis que les Anglais sont de plus en plus nombreux.

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Les hôtels fidélisent autour de 50 % de leurs clients et leur taux de remplissage tourne généralement autour de 85 %. Dans certains palaces comme Les Airelles, une suite pendant la période de Noël peut s’attendre huit ans [7][7] Pour un séjour minimum de deux semaines consécutives... ! Cependant, la clientèle étrangère reste fragile : Américains (nord et sud) et Libanais ont tour à tour déserté Courchevel et les Russes pourraient faire de même si les circonstances les y invitaient [8][8] Des « scandales » touchant Russes et Taïwanais ces....

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Le comportement des nouvelles clientèles s’est aujourd’hui normalisé et beaucoup viennent à Courchevel en famille ; le temps d’adaptation est plus court. 30 % des clients ne skient pas et accordent donc une grande importance à leur bien-être ; ceux qui skient skient moins longtemps au cours d’une journée ; les centres de détente et de remise en forme sont donc la norme. Chaque hôtel a ses habitués, certains connus de milieux très différents comme Mikhaïl Prokhorov [9][9] Milliardaire russe, PDG d’Onexim (un fonds d’investissement..., le milliardaire russe au Palace des Neiges (ancien Byblos des Neiges), Jean d’Ormesson, académicien, à la Sivolière puis à l’Hôtel des Neiges ou Martin Bouygues au Mélezin. On ne compte plus, en effet, les fidèles de Courchevel et parmi eux, de nombreux capitaines d’industrie, vedettes du show-biz, grands noms du sport, de la finance et des médias.

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La clientèle actuelle a de nouvelles exigences : les espaces doivent être plus grands (trois chambres sont souvent rénovées pour n’en faire plus que deux) [10][10] La surface des chambres est passée à 36-40 m2 en moyenne... ; les chambres doivent aussi être plus design, plus fonctionnelles, plus confortables. Des espaces de remise en forme offrent piscine, hammam, sauna, jacuzzi, cardio-training, etc… Les spas se généralisent.

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Le « sur-mesure », la personnalisation du service, l’adaptation au client, l’art de vivre à la française caractérisent ces hôtels et les distinguent des hôtels de chaîne, même luxueux, même bien gérés. Les approches se veulent tout à la fois sportives, fun, rêve, liberté… et la convivialité ambiante est le maître mot à travers ce qui se dégage, la présence des hôteliers, ce qu’ils font et prouvent. D’autres styles viendront peut-être -sur le modèle du Royal Monceau à Paris- faire table rase du passé pour s’adapter aux nouvelles clientèles du luxe et se donner des airs de rendez-vous d’artistes [11][11] Clotilde Briard, « Révolution de palace au Royal Monceau »,.... Déjà le Manali se veut un hôtel différent, à l’esprit venu d’ailleurs, à l’architecture sobre et zen évoquant l’Himalaya.

La gestion

- La quasi absence des chaînes hôtelières

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La plupart des palaces appartiennent à de riches familles étrangères et à des groupes hôteliers spécialistes du luxe. Courchevel n’échappe pas à cette règle surtout avec le facteur saisonnier (mi-décembre à mi-avril) aggravant. Le profil de risque d’une activité trop volatile ne correspond généralement pas aux stratégies des investisseurs traditionnels qui recherchent un retour sur investissement assuré.

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On comprend mieux l’absence quasi-totale -hormis le Mercure, cas unique et non duplicable- du groupe Accor dont le retour sur capitaux investis des hôtels ne serait pas compatible avec l’exigence de ses actionnaires. La saisonnalité est également mal gérée par l’hôtellerie de chaîne. Certes, le Mercure comme le Chabichou [12][12] Le Chabichou ambitionne une ouverture à l’année sauf... sont ouverts l’été, mais ce sont les seules exceptions. La plupart des hôteliers individuels font deux saisons (mer et montagne) ou doivent faire la saison en quatre mois à des tarifs très élevés [13][13] Selon des règles classiques dans l’hôtellerie, une.... Ceci rend difficile l’existence d’une hôtellerie de moyenne gamme qui serait mal positionnée. Quant à ouvrir l’été, voire à l’année, cela leur semble impensable compte tenu des effectifs importants en rapport avec leur standing et du faible taux de remplissage en dehors des sports d’hiver.

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Par ailleurs, trouver de bons directeurs d’hôtel pour Courchevel est difficile ; les plus jeunes manquent de charisme, d’assurance et d’aisance ; les plus mûrs ont des familles qui supportent mal les intersaisons et les problèmes scolaires que la saisonnalité entraîne. Ceux-ci peuvent donc manquer de compétence ou ne pas rester très longtemps. La mutation des propriétaires entrepreneurs vers les directeurs d’exploitation entraîne aussi avec elle un changement d’état d’esprit redouté par certains.

- La solidarité

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La solidarité régnait dans le Courchevel des débuts et se perpétue aujourd’hui, notamment entre hôteliers. Loin d’être en concurrence frontale, tous s’accordent à dire que plus il y a d’hôtels, meilleure est la situation. C’est donc d’abord la destination que l’on vend.

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Au départ, les pionniers se sont « sentis tout de suite impliqués dans une collectivité où l’on bâtissait, on construisait. On le faisait ensemble et on était solidaire » [14][14] Michel Ziegler, L’épopée de Courchevel 1946-1996, Gildas.... Cette solidarité, cette entraide qui durera, constituera par la suite une des forces de la station. Elle est confirmée par les pionniers d’alors que furent Henri Benoist, Roger Toussaint, Henri Debernard [15][15] Henri Benoist et Henri Debernard, L’épopée de Courchevel....

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C’est ainsi que lorsque deux hôteliers et chefs de renom ont déposé le bilan, ce sont deux autres hôteliers qui leur sont venus en aide [16][16] Michel Rochedy au Chabichou et Jean-Pierre Jacob à..., ce que n’auraient pas fait des financiers. C’est la station même de Courchevel qui aurait été perdante dans le cas contraire. L’une des grandes forces de la station est que, malgré d’inévitables rivalités, les acteurs se soient toujours rejoints sur l’essentiel.

- Le rôle des hôteliers dans la promotion de la station

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Attirer de nouvelles clientèles étrangères représente souvent un travail de dix ans sur ces marchés. Ce sont souvent les hôteliers -Raymonde Fenestraz notamment- qui vont chercher chez eux leurs nouveaux clients. Chaque année, la saison à peine terminée, ils parcourent le monde [17][17] Parmi les pays visités : Koweit, Grèce, USA, Russie,... organisant cocktails et déjeuners de presse pour vanter les charmes de Courchevel aux habitués des stations concurrentes suisses, autrichiennes ou américaines. Ils y vont avec ou sans l’Office du Tourisme et peuvent se faire aider de structures telles que les « Leading Hotels of the World » pour les Airelles notamment.

- Les saisonniers de l’hôtellerie

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Il est difficile de recruter des saisonniers pour les quatre mois d’hiver. Le recrutement commence dès juillet et les locaux sont peu nombreux [18][18] Par exemple au Lana : un ou deux Français sur 95 employés.... Beaucoup sont bretons, corses, du Sud-Est ou de Paris. Tous doivent parler l’anglais. Lorsqu’ils démissionnent en cours de saison, ils ne peuvent être remplacés. Les hôteliers prévoient donc d’employer environ 25 % de personnel supplémentaire par rapport à leurs besoins en début de saison.

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Les problèmes à gérer sont nombreux : formation, comportement, logement… Parmi eux : apprendre à dire bonjour est la règle de base, désamorcer les crises propres à la fragilité des serveurs, ceci à l’insu de la clientèle [19][19] Parmi les crises fréquentes : le mimétisme du serveur..., loger son personnel [20][20] 52 appartements supplémentaires seront livrés pour..., favoriser l’accès à l’antenne saisonnière de la crèche communale, tenter de le fidéliser [21][21] En principe autour de 50 % ; aux Airelles, taux de..., etc… ne sont pas des moindres.

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Par ailleurs, les pourboires exorbitants laissés par les très riches clients étrangers ne sont pas sans poser de questions ; ceux-ci sont disproportionnés par rapport aux salaires et déséquilibrent les relations avec les autres populations locales ou de vacanciers.

L’avenir

- Les changements de mains

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Toute une génération de pionniers est aujourd’hui sur le départ. Certains passent la main à leurs enfants, d’autres vendent, de nouveaux entrants apparaissent.

Les successions

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Tous les grands hôteliers qui ont créé la station au départ étaient des familles le plus souvent venues de l’extérieur [22][22] Raymonde Fenestraz (ex. Les Airelles) était pratiquement... et qui n’ont pas toujours su ou pu transmettre le patrimoine. De grandes familles sont restées comme les Pinturault, les Tournier, les Rochedy, les Jacob, les Trêves ; certains enfants au Saint Roch ou à la Potinière ont déjà revendu. Mais beaucoup apprécient que dans la transmission patrimoniale, l’argent soit surtout une contrainte et non le seul objectif. L’exigence de continuité du sens qui caractérise l’entreprise familiale est pour eux source de création de valeur.

Les reventes

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Les Français sont peu nombreux mais deux d’entre eux très visibles dans l’hôtellerie de luxe récemment rachetée : Stéphane Courbit aux Airelles, Bernard Arnault avec le Cheval Blanc [23][23] Les Airelles rachetées 85 millions d’euros à R. Fenestraz ;.... Les Anglais et les Russes sont les plus nombreux racheteurs. Ces rachats sont l’occasion de rénovations complètes et indispensables. Les décisionnaires locaux apprécient aussi la bonne gestion des Anglais, la promotion de la station qu’ils encouragent et le facteur de progrès qu’ils représentent plus généralement, là où l’évolution est lente aux yeux de certains. Il faut toutefois rassurer beaucoup de clients habitués de ces hôtels et leur garder l’âme que les prédécesseurs avaient réussi à leur donner.

La jeune génération

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Les enfants des hôteliers pionniers ont vu leurs parents réussir à la sueur de leur front. La peur au ventre, ils saisissaient des opportunités et s’engouffraient dedans ; ils furent une génération de bâtisseurs venus comme des aventuriers ambitieux qui ont cru à leurs projets, ont investi pour les réaliser. Leurs enfants, qui ont repris le flambeau, vivent avec leur temps et privilégient leur qualité de vie.

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S’ils ne font plus la même hôtellerie, certains héritiers ont su faire prospérer et développer. Ils sont moins enracinés que ne l’est la génération précédente et leurs envies sont celles des nouvelles élites [24][24] Stéphane Fouks, Les nouvelles élites, Plon, août 2....

- Politique actuelle

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Parmi les derniers hôtels, Le Manali a ouvert en décembre 2007, contribuant à l’évolution de Courchevel 1650 vers le luxe ; l’année précédente, Bernard Arnault ouvrait le Cheval Blanc à Courchevel 1850, un palace.

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Si la station a été confrontée à une érosion de son parc hôtelier [25][25] En trente ans, le nombre d’hôtels a diminué de 35 %..., la vocation communale est de le préserver, toutes gammes confondues. Pour faciliter le développement du parc hôtelier, la commune a mis en place, dans le cadre du Plan Local d’Urbanisme fin 2006, des zones urbaines et à urbaniser spécifiquement destinées à l’hôtellerie [26][26] Journal d’Informations Municipales, St Bon-Courchevel,.... Cette orientation se traduit par des incitations immobilières à la rénovation ou à la construction de nouveaux hôtels ; par ailleurs, la commune dispose d’un droit de préemption simple et renforcé lui permettant de se substituer à l’acquéreur d’un hôtel si celui-ci ne présente pas toutes les garanties au maintien de cette activité.

Conclusion : quelques ombres à ce tableau idyllique

- La logique du compte d’exploitation

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La plus grosse mutation est d’ordre financier : crainte des concentrations, prépondérance de la logique financière comme facteur de décision, course après le chiffre d’affaires, développement à travers des moyens financiers puissants. Lors des élections municipales de 2008, des critiques s’adressaient même aussi à la commune accusée de « créer un surnombre de chambres d’hôtel de luxe » et de « maintenir une image sulfureuse du ‘Courchevel tout fric’ éloignant la clientèle traditionnelle » [27][27] Michel Ziegler, ancien maire, « Pour un développement.... Cette même logique pourrait aussi mettre en péril le projet de développer la saison d’été qui nécessite que l’hôtellerie « joue le jeu ».

- Conserver l’âme de Courchevel

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La valeur sentimentale de Courchevel est-elle en train de disparaître ? Les anciens craignent les gens de passage sans attache ni investissement personnel. Ils veulent conserver ce tissu qui fait la trame de Courchevel : les familles qui restent et y sont viscéralement attachées ; continuer à considérer les hommes et la montagne comme priorités avec des professionnels qui croient à leur région et ont plaisir à être là, y conservent convivialité et esprit de famille, maintiennent l’enracinement des aînés et ne subissent pas le tourisme comme certains aujourd’hui.

- La nouvelle crise financière (automne 2008)

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La crise économique succède à la crise financière mondiale et peut impacter la saison 2008-2009 et au-delà, une stratégie globale en pleine redéfinition [28][28] Maud Tixier, Courchevel : une station d’exception à....

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On constate une forme de grande attente à Courchevel où l’impact sera difficile à mesurer. Les études menées par le cabinet d’audit et de conseil Deloitte et par le cabinet MKG fin 2008 attestent une dégradation de la situation de l’hôtellerie préoccupante et généralisée notamment sur le segment du luxe [29][29] « Le tourisme français frappé par la crise », Challenges,... : recul de plus de 10 % des revenus par chambre disponible, baisse de près de sept points du taux d’occupation, repli très sensible de la fréquentation (20 % en moyenne au niveau mondial). L’Angleterre et les Etats-Unis sont particulièrement touchés et l’on estime que la croissance sur le marché du luxe sera globalement nulle en 2009 aux USA et en Europe. Les tours opérateurs constatent déjà une baisse sérieuse des réservations par la clientèle britannique à Courchevel.

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Toutefois, les études indiquent que les sports d’hiver résistent à la crise malgré le recul du tourisme de luxe [30][30] Mie Kohiyama, Le Point, 4-12-2008, dont les produits les plus exclusifs devraient traverser cette crise sans trop de mal, celle-ci n’ayant qu’une incidence relative sur le pouvoir d’achat des populations ultra-riches. Les hôteliers estiment qu’il faudra séduire en priorité le bon public en renforçant le marketing là où cela rapporte directement. Ceci est vérifié par le fait que les écoles de ski (ESF) enregistrent toujours autant de cours à la journée à Courchevel mais beaucoup moins de collectifs pour la prochaine saison.

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Les oligarques russes sont fragilisés et font profil bas mais leurs empires ne s’écroulent certes pas. Leur fortune a été divisée par près de quatre en cinq mois, vu l’effondrement de la Bourse de Moscou [31][31] La Bourse a perdu 65 % de sa valeur en six mois. et ils souffrent de l’assèchement du crédit [32][32] Yves Bourdillon, Les Echos, novembre 2008.. Les intrigues politiques liées à la redistribution des cartes qui va se produire peut les inquiéter davantage. Mais Mikhaïl Prokhorov, bien connu à Courchevel [33][33] Successivement PDG de Norilsk Nickel, leader mondial... et moins touché que d’autres se montre optimiste, estimant que « les temps de crise sont un pic d’opportunités » et se dit même « festoyer pendant des temps de peste noire » ! Cependant la clientèle russe de Courchevel réserve souvent un an à l’avance son séjour, peut abandonner les arrhes versées à tout moment et décider de ne pas y venir.

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Une thèse intéressante est aujourd’hui avancée par les hôteliers gérant ces palaces [34][34] J.J. Mayer, Directeur de l’hôtel Beau-Rivage de Genève..., celle d’un « recentrage du luxe sur des valeurs d’élégance et de quête de l’essentiel sur ce qui constitue l’essence du luxe, c’est-à-dire l’atmosphère, l’ambiance, l’âme des lieux… des offres mieux réfléchies caractérisées par l’originalité et la retenue ».

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Cette résultante possible de la crise confortera sans doute les grandes familles d’hôteliers qui ont donné à Courchevel, depuis ses débuts, son élitisme mais aussi son âme.


Annexe

Annexe

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Nous avons mené, pour cette étude, des interviews qualitatives auprès de managers d’hôtels 3 étoiles, 4 étoiles et 4 étoiles luxe ainsi que de propriétaires de chalets. Celles-ci ont été complétées par les interviews d’autres acteurs et décisionnaires tels que les maires successifs, les responsables des remontées mécaniques (S3V), les moniteurs de ski des habitués fortunés, des clients étrangers et français, etc…

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Bertrand Jean Jack, Blanc-Tailleur Gilbert, Bottelin Dominique, Collet René, Debernard Henri, Dumont Nicolas, Durand Terrasson Roland Claude, Durandard André, Faure Claude, Faure Patrick, Gormier Christophe, Guimbaud Jérome, Laverge Elizabeth, Mugnier Fernand, Mugnier Philippe, Ojjeh Azziz, Pachod Noël, Pachod Patrick, Parveaux Albert, Pelisson Gérard, Pinturault Claude, Rochedy Michel, Rochedy Nicolas, Ruffier Jacky, Saxe Yvette, Vidoni Jean-Christophe, Zanon Denis, Ziegler Michel

Hôtels interviewés et/ou cités :

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Les Airelles, L’Annapurna, Le Palace des Neiges, Le Carlina, Le Cheval Blanc, Le Kilimandjaro, Le Lana, Le Melezin, Le Saint Joseph, Le Saint Roch, Le Chabichou, Les Neiges, La Sivolière, Le Mercure, La Pomme de Pin, Le Manali.

Notes

[1]

L’épopée de Courchevel 1946-1996, Gildas Leprêtre, Edition La Fontaine de Siloé, 1996 - Courchevel – Savoie France, le livre du soixantième anniversaire, 1946-2006.

[2]

Ils le sont dans un autre article : « Courchevel ; une station d’exception à un tournant de son histoire », Maud Tixier, 2009.

[3]

Le Padisha commercialise 42 appartements à 24 000 euros le m2 avec des services très haut de gamme : spas, sauna, hammam, jacuzzi, piscine, salle de remise en forme, soins de bien-être, salle de cinéma.

[4]

A la location : entre 20 000 et 90 000 euros par semaine (10 personnes) ; à l’achat : entre 4 millions et 16 millions d’euros. Un quart d’entre eux appartient à des Belges. Prix du m2 dans l’ancien : 10 000 à 15 000 euros ; 20 000 euros dans le neuf, source : Courchevel Prestige, p. 19 d’après l’Observatoire Economique (créé en 2005) et Eté 2007, St Bon – Courchevel, Journal d’Informations Municipales.

[5]

Représentent plus de 4 000 lits hôteliers sur une offre d’environ 32 000 lits de capacité d’hébergement. Les lits commerciaux sont au nombre de 14 022, soit 44 % du total, répartis de quatre façons : 4259 sont des lits hôteliers, 3619 sont dans le parc des agences immobilières, 3441 auprès des clubs et villages de vacances et les hébergements gérés par des tours opérateurs et enfin 2 703 sont aux grands hébergeurs type Pierre & Vacances ou Maeva, source : Courchevel Prestige, p. 19 d’après l’Observatoire Economique (créé en 2005) et Eté 2007, St Bon – Courchevel, Journal d’Informations Municipales.

[6]

A titre de comparaison, il y a en 2008 sept palaces à Paris et trois nouveaux sont en construction, P. Kalfon, H. Boyd, Le touriste de demain, Reflets, mai-juin 2008, p. 53.

[7]

Pour un séjour minimum de deux semaines consécutives imposées.

[8]

Des « scandales » touchant Russes et Taïwanais ces dernières années à Courchevel, par exemple.

[9]

Milliardaire russe, PDG d’Onexim (un fonds d’investissement spécialisé dans les nouvelles technologies), cofondateur et actionnaire important de Norilsk Nickel, le plus grand producteur mondial de nickel

[10]

La surface des chambres est passée à 36-40 m2 en moyenne aujourd’hui, 70 m2 pour les suites.

[11]

Clotilde Briard, « Révolution de palace au Royal Monceau », Les Echos, 27-28 juin 2008, p. 11.

[12]

Le Chabichou ambitionne une ouverture à l’année sauf deux mois.

[13]

Selon des règles classiques dans l’hôtellerie, une chambre à Courchevel devra être vendue environ trois fois plus chère que la normale avec un taux d’occupation de 65 à 70 %.

[14]

Michel Ziegler, L’épopée de Courchevel 1946-1996, Gildas Leprêtre, Edition La Fontaine de Siloé, 1996, p. 194.

[15]

Henri Benoist et Henri Debernard, L’épopée de Courchevel 1946-1996, Gildas Leprêtre, Edition La Fontaine de Siloé, 1996, p. 141 ; Roger Toussaint, L’épopée de Courchevel 1946-1996, Gildas Leprêtre, Edition La Fontaine de Siloé, 1996, p. 142 : « on s’entendait très bien et ça a duré très longtemps… Je crois que c’est la seule station où l’on s’entend aussi bien, surtout entre hôteliers ».

[16]

Michel Rochedy au Chabichou et Jean-Pierre Jacob à La Pomme de Pin (tous deux, deux étoiles au Michelin) aidés par Raymonde Fenestraz et Claude Pinturault (hôtels Les Airelles et Annapurna) qui les ont rachetés mais qu’ils ont pu ensuite reprendre.

[17]

Parmi les pays visités : Koweit, Grèce, USA, Russie, Brésil, Pologne, Italie, Allemagne, Belgique, Turquie, Espagne, Pays Baltes, Portugal, Israël, Emirats Arabes Unis (Dubaï…)

[18]

Par exemple au Lana : un ou deux Français sur 95 employés en 2007.

[19]

Parmi les crises fréquentes : le mimétisme du serveur qui se prend pour le riche client et dilapide sa paie mensuelle en une soirée.

[20]

52 appartements supplémentaires seront livrés pour la saison 2008-09 ainsi qu’un sixième foyer logement à Courchevel 1550.

[21]

En principe autour de 50 % ; aux Airelles, taux de 60 %.

[22]

Raymonde Fenestraz (ex. Les Airelles) était pratiquement la seule avec Yvette Saxe (Le Chalet de Pierre) à venir de la vallée.

[23]

Les Airelles rachetées 85 millions d’euros à R. Fenestraz ; le Cheval Blanc a été construit à partir de l’ancien Caravelle par la holding personnelle de B. Arnault.

[24]

Stéphane Fouks, Les nouvelles élites, Plon, août 2007

  • « la réussite comme le pouvoir ne fascinent plus », Nouvel Economiste, n° 1398, 6 au 12 sept. 2007.

  • « Une génération lucide », Challenges, n° 93, 27 septembre 2007.

[25]

En trente ans, le nombre d’hôtels a diminué de 35 % et de 17 % en dix ans.

[26]

Journal d’Informations Municipales, St Bon-Courchevel, été 2007.

[27]

Michel Ziegler, ancien maire, « Pour un développement dynamique et équilibré», lettre ouverte à G. Blanc- Tailleur, maire actuel, 24-02-08, à l’occasion des élections municipales de 2008.

[28]

Maud Tixier, Courchevel : une station d’exception à un tournant de son histoire, à paraître, 2009.

[29]

« Le tourisme français frappé par la crise », Challenges, 28-11-2008,

  • « L’hôtellerie 4 étoiles sous le choc de la crise », L’Echo Touristique, 4-12-2008

  • « Les hôteliers soldent leurs prix sur Internet », Le Figaro, 10-11-2008.

[30]

Mie Kohiyama, Le Point, 4-12-2008,

  • Etude du cabinet Protourisme, décembre 2008.

[31]

La Bourse a perdu 65 % de sa valeur en six mois.

[32]

Yves Bourdillon, Les Echos, novembre 2008.

[33]

Successivement PDG de Norilsk Nickel, leader mondial du nickel, première compagnie minière russe, le plus grand producteur mondial de nickel, aujourd’hui il dirige Onexim, un fonds d’investissement spécialisé dans les nouvelles technologies. Le Figaro, 12 janvier 2007, « Un oligarque russe soupçonné de proxénétisme à Courchevel », par Serge Pueyo.

[34]

J.J. Mayer, Directeur de l’hôtel Beau-Rivage de Genève dans le supplément luxe du magazine suisse Bilan, décembre 2008.

Résumé

Français

Courchevel, dans les Trois Vallées est aujourd’hui un domaine d’exception grâce à ses dimensions -celles d’un des plus grands domaines skiables du monde- et grâce aux hommes qui ont fait son histoire ; son site a des atouts naturels et géographiques extraordinaires ; l’esprit inventif des pionniers qui l’ont imaginée perdure encore aujourd’hui. Dès 1980, Courchevel explose grâce au confort de son hôtellerie, à la qualité de vie et de l’accueil qui y règnent, au bouche à oreille qui attire les élites.
L’hôtellerie n’est certes pas l’unique raison de son succès qui en fait aujourd’hui l’une des stations les plus renommées du monde mais elle y a largement contribué, ceci dès ses débuts autour de 1950. Cet article a pour objectif d’évaluer le rôle joué par l’hôtellerie de luxe dans le développement et le succès d’une station de sports d’hiver qui concentre probablement le plus grand nombre de palaces au monde et continue aujourd’hui à en construire.

Mots-clés

  • hôtellerie de luxe
  • station de sports d’hiver
  • Alpes
  • Courchevel

English

Courchevel, in the Three Valleys is today an exceptional ski resort through its sheer size – it is the largest ski resort in the world – and through the men that were involved in its history; its site boasts incredible natural and geographical assets; the inventiveness of the pioneers who conceived it still lives on today. As early as 1980, Courchevel experienced a boom thanks to the comfort of its hotels, to the quality of life and of the hospitality that prevail, to word of mouth, which attracts the elites.
The hospitality business is not admittedly the sole reason for its success as one of today’s most exclusive skiing destinations in the world but it has to a great extent contributed to it, and has done so since the outset in 1950. This article aims at assessing the role played by the luxury hospitality business in the development and the success of a ski resort that probably numbers the greatest quantity of palaces in the world and continues erecting them today.

Keywords

  • luxury hospitality business
  • skiing resorts
  • Alps
  • Courchevel

Plan de l'article

  1. Methodologie
  2. Etapes et panorama
    1. - Les débuts
    2. - La tentation éphémère d’un tourisme social
    3. - Autres palaces…
    4. - Quelques chiffres
  3. La clientele
  4. La gestion
    1. - La quasi absence des chaînes hôtelières
    2. - La solidarité
    3. - Le rôle des hôteliers dans la promotion de la station
    4. - Les saisonniers de l’hôtellerie
  5. L’avenir
    1. - Les changements de mains
      1. Les successions
      2. Les reventes
    2. La jeune génération
    3. - Politique actuelle
  6. Conclusion : quelques ombres à ce tableau idyllique
    1. - La logique du compte d’exploitation
    2. - Conserver l’âme de Courchevel
    3. - La nouvelle crise financière (automne 2008)

Pour citer cet article

Tixier Maud, « La contribution de l'hôtellerie haut de gamme à la renommée internationale de Courchevel », Humanisme et Entreprise, 5/2008 (n° 290), p. 61-73.

URL : http://www.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2008-5-page-61.htm
DOI : 10.3917/hume.290.0061


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