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Humanisme et Entreprise

2009/1 (n° 291)


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Introduction

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En Sciences de Gestion, la notion de conciliation est souvent évoquée : différents thèmes de recherche portent sur la conciliation de l’économique et du social, des vies au travail et hors travail, de l’intérêt privé et de l’intérêt général, de l’individu et du collectif, de l’innovation et des routines. Autant de thèmes qui cherchent à théoriser le comportement organisationnel de l’entreprise dans ses tentatives d’unification et d’intégration du différent, du contraire, du nouveau. Mais qu’entend-t-on exactement par cette notion ? Peut-on parler à son propos de « paradigme de la conciliation » ? Est-il alors un paradigme dominant en Sciences de Gestion ou, au contraire, un paradigme marginal ? Est-il constitutif de la démarche gestionnaire ou de celle du chercheur en gestion ? Autant donc d’interrogations qui suscitent et guident notre réflexion.

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Dans le cadre de cet article, nous nous centrons sur la démarche de conciliation dans les théorisations gestionnaires, en développant une double approche : une approche d’abord transdisciplinaire – en essayant de déceler les formes que prend la conciliation dans l’histoire des Idées – puis, une approche disciplinaire, centrée sur les Sciences de Gestion, pour voir, si elle prend dans cette discipline les mêmes formes qu’ailleurs, ou d’autres, plus spécifiques.

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La notion de conciliation emprunte son sens au verbe latin « conciliare » qui signifie unir, réunir, assembler, accorder. Elle s’emploie jusqu’au XVIe siècle en parlant de personnes brouillées qu’il s’agit de « remettre en accord » ; sens par la suite absorbé par le verbe « réconcilier ». A partir du XVIIe, la notion de conciliation s’applique au domaine des Idées avec le sens « d’accorder des choses qui paraissent incompatibles ». Nous l’utilisons donc dans son sens actuel, celui de « tenir ensemble » des entités séparées, contraires, voire antagonistes. Nous donnons à la notion de paradigme un sens proche de la définition qu’en donne Kuhn (Kuhn, 1982) : sorte de « matrice de référence » utilisée à la fois comme base de questionnement et cadre pour les réponses possibles.

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Les tentatives de conciliation jalonnent l’histoire des Idées mais, loin de viser l’exhaustivité, nous préférons nous centrer sur deux conciliations, incontestablement réussies, pour en déconstruire le procédé. Ainsi, dans la première partie de cet article, nous analysons dans le domaine de la Philosophie des Religions, le procédé qu’utilise Saul/Paul pour concilier l’ancienne et la nouvelle religion ; dans le domaine de la Science économique, celui utilisé par Adam Smith dans la Richesse des Nations pour concilier intérêt individuel et intérêt général. Cette première partie nous permet de saisir et de définir quelques modalités de déploiement du processus de conciliation.

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A la lumière de cet éclairage, nous analysons dans la seconde partie de l’article, comment le paradigme de la conciliation se déploie, avec plus ou moins de succès, dans le cadre des Sciences de Gestion, et ce, en déconstruisant le modèle de conciliation à l’œuvre dans deux domaines de recherches auxquels nous avons contribué. Le premier domaine concerne le champ de l’amélioration des conditions de travail (ACDT) dans une perspective de conciliation de l’économique et du social ; le second domaine est celui de la coordination managériale dans une perspective de conciliation de l’action individuelle et de la totalité sociale que représente l’organisation.

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Dans la conclusion, nous proposons une première définition de la conciliation et envisageons l’apport de cette définition à l’action.

I - L’émergence de la notion de conciliation : approche transdisciplinaire

I.1 - La conciliation dans la philosophie des religions : la conciliation paulinienne

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Selon Alain Michel dans Histoire de la Philosophie (Encyclopédie de la Pléiade, tome 2, pp. 831-834), Saul le Juif reçoit l’éducation philosophique dont bénéficie de son temps tout homme cultivé et réalise, quand il devient Paul de Tarse, l’essentiel de son apostolat en pays grec. On retrouve donc chez lui des notions philosophiques, notamment développées dans l’œuvre de Philon d’Alexandrie : critique des divinités païennes (influence du platonisme), métaphore de l’organisme (influence du stoïcisme), homme à l’image de Dieu (idée commune aux Juifs et aux gentils), importance de la loi naturelle (influences juives et grecques). C’est donc dans cette perspective philosophique que nous étudierons comment Paul, en charge du « Ministère de la Réconciliation », procède pour réaliser la conciliation du judaïsme et du christianisme. Le procédé mis en œuvre nous paraît consister en l’unification des religions dans une filiation commune puis dans le dépassement de cette problématique dans une nouvelle thématique, qui en l’englobant, la clôture.

L’unification des deux religions dans une filiation commune

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Après avoir fait d’Abraham le père de tous les croyants dans l’Epître aux Romains (Section 4, p.246), Paul recourt à l’allégorie dans son Epître aux Galates (Section 4) en lui donnant un sens historique. Ainsi, dit-il, à propos d’Agar et Sarah, femmes d’Abraham : « Il y a là une allégorie : ces femmes sont en effet les deux alliances. ( …) Et Agar correspond à la Jérusalem actuelle puisqu’elle est esclave avec ses enfants. Mais la Jérusalem d’en haut est libre, et c’est elle notre mère … ». La filiation est établie ; « l’ancienne alliance préfigure la nouvelle » (Michel, p. 832) à qui il revient désormais de réaliser les promesses contenues dans l’ancienne. Il n’y a pas deux religions mais une seule, l’une étant la continuation de l’autre. La conciliation des religions s’opère dans cette filiation commune.

Le dépassement dans une nouvelle thématique : de la Loi à l’Esprit de la Loi

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Pour consolider cet alignement des deux religions, Paul doit résoudre le problème de la Loi telle qu’elle a été donnée au peuple juif : comment la donner à tout le monde ? Il n’est pas utile d’appliquer la Loi à la lettre comme le font les Juifs, il est plus important, selon Paul, de respecter l’Esprit de la Loi ; nul n’est besoin alors de la détenir pour l’exercer correctement, il suffit de la connaître et de l’interpréter. Mais en fonction de quoi l’interpréter ? Seule la Foi garantit la juste interprétation de la Loi. Ce cheminement du raisonnement que Paul développe dans son effort de conciliation est explicite dans son Epître aux Romains (Section 1, p. 244-245) : « En effet, ce n’est pas ce qui se voit qui fait le Juif, ni la marque visible dans la chair qui fait la circoncision, mais c’est ce qui est caché qui fait le Juif, et la circoncision est celle du cœur, celle qui relève de l’Esprit et non de la lettre. » Et plus loin (Section 3, p. 246) : « Nous estimons en effet que l’homme est justifié par la foi, indépendamment des œuvres de la loi ». La discussion va progressivement se centrer sur l’importance de l’Esprit dans tous les domaines de l’existence de l’homme, en ne revenant plus sur la question de la filiation des deux religions.

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Ainsi, s’opère la conciliation paulinienne, dans un double processus intellectuel, à la fois allégorique et d’abstraction. Si les méthodes utilisées ne sont pas nouvelles - elles s’apparentent à celles utilisées par les rhéteurs de son temps (l’opposition entre l’esprit et la lettre notamment) et les interprètes juifs de la Bible (recours à l’allégorie) – elles réalisent une conciliation religieuse d’une incontestable efficacité, au plan historique.

I.2 - La conciliation dans les théories économiques: la conciliation smithienne

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La plus durable est la conciliation opérée entre l’intérêt individuel et l’intérêt général par Adam Smith (1723-1790), fondateur de l’économie classique mais aussi, membre avec David Hume, du mouvement écossais des Lumières. Dans son ouvrage sur la Richesse des Nations, publié en 1776, cette conciliation s’exprime clairement dans le passage où il explique le fonctionnement de la société de marché (Livre IV, Chapitre VII, Section 3, p. 245) : « C’est ainsi que les intérêts privés et les passions des individus les portent naturellement à diriger leurs capitaux vers les emplois qui, dans les circonstances ordinaires, sont les plus avantageux à la société. Mais si, par une suite de cette préférence naturelle, ils venaient à diriger vers ces emplois une trop grande quantité de capital, alors la baisse des profits qui se ferait sentir dans ceux-ci, et la hausse qui aurait lieu dans tous les autres, les amèneraient sur-le-champ à réformer cette disposition vicieuse. Ainsi, sans aucune intervention de la loi, les intérêts privés et les passions des hommes les amènent à diviser et à répartir le capital d’une société entre tous les différents emplois qui y sont ouverts pour lui, dans la proportion qui approche le plus possible de celle que demande l’intérêt général de la société. »

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Par quel procédé Smith réalise-t-il cette conciliation des intérêts ? Le procédé utilisé s’apparente au précédent : on retrouve une démarche d’unification suivie d’un mouvement de dépassement dans une nouvelle thématique. En effet, Smith réalise la conciliation de l’intérêt privé et collectif en unifiant les notions de « passion » et d’« intérêt », puis en déplaçant le débat sur un autre débat qui les englobe, celui sur la « main invisible ».

L’alignement des intérêts et des passions

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Adam Smith, en alignant les notions de passion et d’intérêt, clôture un débat de deux siècles (XVIe et XVIIe) sur le thème du rôle des passions et des intérêts dans le développement harmonieux des Sociétés. Ce débat que reconstitue Alfred O. Hirschman dans son ouvrage Les passions et les Intérêts se manifeste d’abord par un mouvement de valorisation des passions selon lequel les passions des hommes se traduisent en activités bénéfiques pour la Société. Puis se développe le thème de la « passion compensatrice » selon lequel, si toutes les passions sont condamnables, certaines sont préférables à d’autres. Enfin, dans un troisième temps, la notion d’intérêt est mise en avant, sorte d’hybride entre une passion destructrice et une raison impuissante. C’est dans un tel contexte que se développe progressivement une argumentation en faveur du libre essor des activités lucratives privées, jugées préférables notamment aux activités guerrières et sexuelles. Mais ces tentatives parce qu’elles sont incomplètes (Vico, 2001) ou scandaleuses (Mandeville, 1998) ne sont pas « sélectionnées » par l’histoire. Elles préparent cependant le terreau intellectuel qui permet à Smith de clôturer les controverses sur le rôle des passions et des intérêts au service des sociétés, en conciliant passions et intérêts dans une même conception intellectuelle.

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Adam Smith réduit son argumentation à une seule passion - l’appât du gain- qu’il articule à un exercice de la raison – le calcul de l’intérêt ; c’est alors le couple « passion/intérêt » qui constitue le moteur de l’économie et du développement harmonieux de la société. Adam Smith substitue aux termes « passion » et « vice », les termes « avantage » ou « intérêt » pour qu’ainsi, « sous cette forme édulcorée et restreinte, l’idée de la mise en valeur des passions parviendra à survivre et à s’imposer » jusqu’à aujourd’hui (Hirschman, 1997, p. 22).

Le dépassement dans une nouvelle thématique : la « main invisible »

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Smith invente alors la « main invisible » par laquelle l’intérêt général émerge de la confrontation des intérêts particuliers sur le marché (Livre IV, chapitre II, paragraphe 9, tome 2, p. 42) : « A la vérité, son intention, en général, n’est pas en cela de servir l’intérêt public, et il ne sait même pas jusqu’à quel point il peut être utile à la société. ( ….), et en dirigeant cette industrie de manière à ce que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu’à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions ; et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société, que cette fin n’entre pour rien dans ses intentions. ». Depuis, le débat sur passion et intérêts se clôture et s’ouvre celui sur la « main invisible ».

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Ainsi se réalise la conciliation smithienne de l’intérêt individuel et de l’intérêt collectif qui prend rang parmi les dogmes fondamentaux du libéralisme du XIXe siècle. Les travaux des économistes au XXe siècle tendent à préciser les conditions de validité de cette intuition d’Adam Smith, enseignée aujourd’hui sous la forme du « premier théorème fondamental du bien-être ».

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En conclusion de cette première partie, nous pouvons esquisser une première ébauche de la manière dont se déploie le processus de conciliation cognitive. Au travers des deux cas étudiés, le processus de conciliation semble se déployer en quatre opérations de pensée : opérations de réduction et de centrage de la thématique ; unification des contraires contenus dans la thématique ; mise en conformité sémantique par rapport à la culture ambiante, dépassement de la problématique dans une nouvelle thématique. Qu’en est-il du mode de déploiement du processus de conciliation dans les théories gestionnaires ?

II - La notion de conciliation en Sciences de Gestion

II. 1 - La conciliation de l’économique et du social : les conditions de travail

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Dans les années 80, se développe en France le mouvement dit « Amélioration des Conditions de Travail » (ACDT) selon lequel la dégradation de certains indicateurs sociaux (Delors, 1971) - absentéisme, accidents du travail, rotation du personnel, qualité du travail - témoigne d’un rejet par les salariés des formes traditionnelles d’organisation, issues de l’organisation scientifique du travail (OST). Cette dégradation manifeste l’urgence à implanter dans les entreprises des nouvelles formes d’organisation du travail (NFOT), plus adaptées aux revendications des travailleurs à moins de monotonie et à plus d’autonomie. Cette hypothèse est partagée par l’ensemble des disciplines qui travaillent sur le thème des conditions de travail et des formes nouvelles d’organisation de ce travail : psychologues, sociologues, économistes et gestionnaires. Elle mobilise un grand nombre d’acteurs institutionnels dont notamment, la DGRST (Délégation générale à la recherche scientifique et technique), l’ANACT (Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail) et la FNEGE (Fondation nationale pour l’enseignement et la gestion des entreprises).

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Dans ce contexte, le Groupe de Recherches en Conditions de Travail (GRCT) dans lequel nous effectuons nos travaux de recherches, a pour programme explicite de concilier l’économique et le social dans l’appréhension de la condition de l’homme au travail en élaborant une méthode d’analyse véritablement socioéconomique des conditions de travail. Henri Savall, directeur du GRCT, précise le projet de conciliation en ces termes (Savall, 1979, p. 49) : « Nous nous efforçons de mettre en lumière avec quelque rigueur scientifique tout ce qui est compatible entre l’économique et le social et surtout quelles sont les conditions (limites) de cette compatibilité. ( …) Il s’agit ( …) de montrer par des investigations aussi scientifiques que possible que la dissociation de l’économique et du social est dommageable au plan de la théorie comme au plan de la pratique.»

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Le processus de conciliation à l’œuvre dans l’analyse socioéconomique des conditions de travail se déploie selon le même mode que celui que nous avons mis en évidence dans la première partie, dans les domaines philosophique et économique : il y réduction des domaines – ici sur les zones compatibles – puis unification des domaines – ici par l’utilisation d’un langage commun, celui de l’argent - puis déplacement de la controverse dans un nouveau débat qui englobe le précédent – ici sur les « coûts cachés ».

L’unification dans un langage commun : celui de l’argent

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Pour réduire l’incommensurabilité du social et de l’économique, l’idée est de construire un modèle d’analyse des conditions de travail dans un langage unifié : celui de l’argent. Sur la base de recherches empiriques, un manuel de procédure est élaboré (Savall, Uzan, 1979), permettant de traduire en termes financiers, des indicateurs sociaux (absentéisme, rotation du personnel, qualité au travail, etc.) jusque-là saisis par l’entreprise en termes uniquement qualitatifs et quantitatifs. Il devient alors possible d’associer à un indicateur social, un coût économique : ainsi, dans un atelier de production d’appareils électroménagers, il apparaît que le coût économique annuel d’un absentéisme de 17,6% d’une chaîne de montage de 70 personnes, est de 910 000 francs par an, soit 10 000 francs par ouvrier et par an (Uzan, 1978 ; Lopez, Uzan, 1978). Ainsi exprimés, les enjeux liés à la problématique de l’ACDT deviennent perceptibles par tous les acteurs (direction, syndicats, salariés). Ces coûts liés aux comportements sociaux des salariés, non comptabilisés en tant que tels, dans l’outillage gestionnaire classique (comptabilité générale, analytique et budgétaire notamment) sont baptisés « coûts cachés ».

Le dépassement dans une nouvelle thématique : les « coûts cachés »

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Le débat se déplace alors moins sur la contribution réalisée en matière de conciliation de l’économique et du social que sur la validité de la méthode de calcul utilisée, prenant quelquefois une tonalité irrationnelle : faut-il croire ou ne pas croire aux « coûts cachés » ? Revenons à la définition qu’en donne François Perroux, dans sa préface à l’ouvrage Recontruire l’entreprise (Savall, 1979, p. XI) : « Outre les coûts manifestes inscrits dans les comptabilités courantes, pèsent sur les résultats de l’entreprise vivante les « coûts cachés ». Ils pourraient être signalés sommairement comme ceux qu’imposent à l’entrepreneur la résistance des agents dont il emploie les services. » Cette définition, rappelle, si nécessaire, que les « coûts cachés » sont moins, selon nous, une méthode de calcul, qu’une manière de « pointer » dans l’entreprise les lieux et les moments où l’économique tend à se dissocier du social, d’exprimer cette dissociation dans un « langage unifié », de « mobiliser » les acteurs dans la recherche continue de nouveaux modes de conciliation de l’économique et du social dans l’entreprise.

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Ainsi, cette conciliation gestionnaire du social et de l’économique n’est pas sans rappeler les deux précédentes du point de vue du processus mis en œuvre ; notons que la proximité avec la conciliation smithienne se double d’une proximité sémantique des deux expressions « main invisible » et « coût caché » qui donne à réfléchir sur la manière dont une dynamique conceptuelle se développe, avec bonheur et errements.

II. 2 - La conciliation de l’acteur et du système : la coordination managériale

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Le clivage entre l’action individuelle et la totalité sociale, ancien en sciences sociales, sous-tend la plupart des théories de l’entreprise. Nos travaux, centrés sur l’analyse de l’activité de coordination managériale, montrent que ce clivage se manifeste également dans les théorisations qui en sont proposées (Uzan, Accard, 2004). Ainsi, les principaux auteurs en management abordent la coordination selon les conceptions qu’ils ont de l’organisation, plus précisément selon l’importance qu’ils accordent à la totalité sociale que constitue l’organisation (Fayol, Barnard, Lawrence, Mintzberg) ou aux acteurs qui y évoluent (Taylor, Simon). Si quatre notions sont en jeu dans leurs conceptions de la coordination - les notions d’autorité, rationalité, normativité et temporalité - leur articulation et leur pondération varient sensiblement selon que le primat est accordé aux structures sociales ou à l’action individuelle.

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Comment réaliser la conciliation de ces deux approches de l’organisation ? Notre démarche, comme dans les cas précédemment étudiés, consiste d’abord en une tentative d’unification des différences entre les deux conceptions dominantes.

L’unification dans une conceptualisation « complexe »

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Nous avons cherché à dépasser ce clivage en intégrant ces quatre composantes de la coordination dans un nouveau cadre théorique, celui élaboré par Anthony Giddens dans ses travaux consacrés à la structuration des systèmes sociaux tenant compte de la complexité qu’elle véhicule.

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Dans une telle perspective, en nous fondant sur une recherche empirique, nous tentons alors une définition complexe de la coordination managériale (Uzan, Accard, 2004) : elle est une activité des managers qui institue des structures – règles, schèmes d’interprétation, ressources d’autorité ou de pouvoir, ressources sociales et économiques – qui, en traduisant leurs intérêts et leurs valeurs, habilitent et contraignent les activités des autres agents de l’organisation ; ce qui, en retour, contraint et habilite, dans le temps et l’espace, leur propre activité de coordination.

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Cette définition revisite les dimensions de rationalité, d’autorité, de normativité et de temporalité. Elle considère ainsi que les acteurs sont dotés de la capacité de nouer des relations à partir de ressources d’autorité, dans une temporalité donnée d’action et de façon réflexive, mais souligne également que l’exercice de cette capacité aboutit à la constitution de structures d’organisation qui, une fois instituées, vont influencer en retour la capacité des acteurs à se coordonner. Elle concilie donc, en partie, les conceptions opposées de la coordination managériale entretenues par les perspectives organiciste et individualiste.

Quel déplacement du débat ?

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Malgré cette effort d’unification, le débat n’arrive pas, comme dans les cas précédents de conciliation étudiés, à se déplacer dans un nouveau débat : le clivage reste dominant, la conciliation ne s’opère pas. Pourquoi ? Peut-être parce que le débat s’enlise entre deux paradigmes, celui de la structuration et celui de la complexité, qui n’arrivent plus pour l’un (la structuration), ou pas encore pour l’autre (la complexité) à « enchanter » le chercheur en gestion et à le mettre en mouvement de manière fructueuse.

Conclusion : le paradigme de la conciliation

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Cet article ne cherche pas à conclure mais, au contraire, à ouvrir le débat sur la définition de la conciliation, son caractère paradigmatique et son positionnement en Sciences de Gestion. Nous l’ouvrons par l’analyse de quatre tentatives de conciliation dans trois disciplines : en Philosophie des Religions (conciliation paulinienne), en Science économique (conciliation smithienne) et en Sciences de Gestion (conciliation du social et de l’économique ; conciliation de l’acteur et du système).

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Cette analyse nous permet de proposer une première définition de la conciliation. Elle est un processus qui se déploie selon quatre phases : phases de réduction et de centrage de la thématique ; unification des contraires contenus dans la thématique ; mise en conformité sémantique par rapport à la culture ambiante, dépassement de la problématique dans une nouvelle dynamique intellectuelle.

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Cette analyse nous amène aussi à penser qu’il existe bien un « modèle paradigmatique » de la conciliation qui semble valoir quelle que soit la discipline : la méthode à suivre pour concilier des contraires est la même quand il s’agit de concilier l’économique et le social dans l’entreprise, de concilier les religions, ou de concilier les « passions » et les « intérêts » dans l’économie politique.

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Enfin, en ce qui concerne spécifiquement le domaine de la Gestion, l’élaboration d’une modélisation de la conciliation nous paraît indispensable pour éclairer l’action. Dans l’ignorance du processus de conciliation, tout projet annoncé de conciliation se réduit à une belle déclaration d’intention sans possibilité de réalisation concrète. Ainsi, vouloir concilier l’économique et le social dans l’entreprise suppose, comme nous l’avons vu, d’adopter une méthode qui unifie effectivement les logiques à l’œuvre et les dépasse dans de nouvelles dynamiques. En ce qui concerne la conciliation de l’acteur et du système dans une conception adéquate du fonctionnement des organisations, il y a urgence, nous semble-t-il, à mobiliser sur le dépassement de ce clivage : cette conciliation permettrait notamment dans le contexte actuel de « crise » de mieux comprendre les logiques et les responsabilités à l’œuvre.

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Mais il va de soi, que cette première analyse de la conciliation appelle, par ses limites, d’autres analyses, tant pour être validée et précisée que pour être invalidée par d’autres façons d’appréhender et de définir la conciliation.

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Une première limite est que nous avons centré notre article sur la conciliation des Idées dans une perspective d’analyse de son positionnement dans les théories gestionnaires. Il nous semble tout aussi important de l’analyser dans une perspective de ré-conciliation des Acteurs. S’ouvre alors et en premier lieu, nous semble-t-il, l’observation de la conciliation au travers des MARC (Méthodes alternatives de résolution des conflits), dans une articulation intéressante : celle entre activité gestionnaire et juridique au sein de l’entreprise.

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Une deuxième limite est que nous avons privilégié dans cet article une approche épistémologique de la conciliation, en réduisant notre analyse à la « démarche » mise en œuvre plutôt qu’au « projet » lui-même de conciliation. Il va de soi que si cette prudence est volontaire dans cette première analyse, elle escamote la question des enjeux liés au projet de conciliation et de leur impact sur le processus mis en œuvre. Ce travail est donc à faire.

Malgré ses limites, cet article engage à réfléchir sur ce qui nous apparaît désormais comme une question en soi : le concept de conciliation dans les théories et les pratiques de l’entreprise.


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Résumé

Français

En gestion, la notion de conciliation est souvent évoquée sans jamais être bien définie. Cet article en esquisse une première modélisation en analysant deux cas historiques de conciliation : la conciliation paulinienne en Philosophie et la conciliation smithienne en Economie. La conciliation émerge de ces cas comme un processus se développant selon quatre phases : réduction du domaine ; unification des contraires contenus dans ce domaine ; utilisation d’un langage adéquat ; puis dépassement du domaine par un nouveau. Ce processus se retrouve en Gestion dans deux cas de conciliation dans l’entreprise : celle de l’économique et du social d’une part, celle de l’acteur et du système, d’autre part. Il semble donc bien exister un « modèle paradigmatique de la conciliation » qu’il semble urgent d’approfondir pour mieux éclairer les intentions, les logiques et les responsabilités à l’œuvre dans le fonctionnement des entreprises.

Mots clés

  • conciliation
  • entreprise
  • économique
  • social
  • acteur
  • système
  • définition
  • modélisation
  • paradigme

English

In Management, the notion of conciliation is used in various ways without operational definition. In this article one model is designed from the analysis of two historic conciliations: the one operated by Paul, the second by Adam Smith. So, conciliation appears like a four phases process: the first one consists in reducing the field, the second in finding a way to unify what is opposite in this field, the third in using appropriate words, the fourth in exceeding the field by creating a new one. This same process appears in Management about social and economic conciliation on the one hand, about actor and system conciliation on the other hand. So, a paradigm of conciliation really seems to exist; it is urgent to better know it in order to clear up the complex running of enterprises.

Keywords

  • conciliation
  • enterprise
  • economic
  • social
  • actor
  • system
  • definition
  • modelling
  • paradigm

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. I - L’émergence de la notion de conciliation : approche transdisciplinaire
    1. I.1 - La conciliation dans la philosophie des religions : la conciliation paulinienne
      1. L’unification des deux religions dans une filiation commune
      2. Le dépassement dans une nouvelle thématique : de la Loi à l’Esprit de la Loi
    2. I.2 - La conciliation dans les théories économiques: la conciliation smithienne
      1. L’alignement des intérêts et des passions
      2. Le dépassement dans une nouvelle thématique : la « main invisible »
  3. II - La notion de conciliation en Sciences de Gestion
    1. II. 1 - La conciliation de l’économique et du social : les conditions de travail
      1. L’unification dans un langage commun : celui de l’argent
      2. Le dépassement dans une nouvelle thématique : les « coûts cachés »
    2. II. 2 - La conciliation de l’acteur et du système : la coordination managériale
      1. L’unification dans une conceptualisation « complexe »
      2. Quel déplacement du débat ?
  4. Conclusion : le paradigme de la conciliation

Pour citer cet article

Uzan Odile, « La conciliation en gestion : une notion urgente à définir pour éclairer l'action », Humanisme et Entreprise, 1/2009 (n° 291), p. 63-76.

URL : http://www.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2009-1-page-63.htm
DOI : 10.3917/hume.291.0063


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