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Humanisme et Entreprise

2009/3 (n° 293)


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Cet article traite d’une part des relations entre savoir-faire d’entreprise et, d’autre part, de leur transmission et de leur conservation dans un contexte de stratégie d’oubli, intentionnelle ou non, dont font part un certain nombre d’entreprises nationales. Le nombre importe peu, c’est le mécanisme qui nous intéresse. Lorsque la réduction du nombre de salariés engendre celle des plus âgés, détenteurs de l’histoire technique et sociale de l’entreprise, cela implique des conséquences dont il faut prendre conscience. Ce phénomène étant proche des symptômes de la maladie d’Alzheimer, il nous paraît judicieux d’emprunter ce terme, afin de conforter notre proposition.

Description d’un phénomène pathologique

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La perte de mémoire est la conséquence d’un dysfonctionnement cérébral dû à de nombreux facteurs. Souvent, l’on a recours à Alzheimer, de manière plus ou moins sensible, voire sarcastique, pour évincer une angoisse qui potentiellement peut tous nous toucher. Ces troubles atteignent aujourd’hui des proportions alarmantes ; et, les dernières recherches sur le sujet laissent supposer une augmentation du nombre de malades d’Alzheimer, de moins de soixante ans, pour les années à venir. Dans sa lettre de mission adressée au professeur Joël Ménard, Nicolas Sarkozy [1][1] Source : Rapport au président de la République, remis... rappelle que la France compte aujourd’hui 860 000 personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Chaque année, près de 225 000 personnes nouvelles sont touchées. Au-delà de ces chiffres, il faut tenir compte du fait que 10 000 personnes ont moins de soixante ans. Les causes et les conséquences de ce « phénomène social » sont débattues au niveau national. Si l’on considère cette pathologie comme partie intégrante de la culture technique et politique de nos sociétés modernes, alors ne peut-on pas transposer les symptômes aux entreprises ? Une entreprise malade d’un Alzheimer « technico-social» se verrait privée d’une partie de sa mémoire et, à terme, en subirait les mêmes affres et les mêmes conséquences. L’entreprise, considérée comme un corps techno-organique et social, finirait-elle par disparaître ?

Retraite précoce et mémoire

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Si l’âge de la retraite administrative est aujourd’hui en recul, l’âge de la retraite sociale reste lui dans les limites de la cinquantaine. Les données statistiques montrent qu’une grande partie de la population active subit cette mise à l’écart aux alentours de 50 ans. Une étude de la DARES indique qu’en 1975, parmi les hommes de plus de 50 ans on comptait 79 310 chômeurs ; en 2005, ils sont 357 654, soit 4,5 fois plus nombreux [2][2] Source : Claude Minni et alii, « Emploi et chômage.... Pire, une enquête réalisée dans un cadre universitaire a montré qu’une entreprise de vente de vêtements de sport fixait à 40 ans l’âge limite de ses employés. Cela permettrait de conserver une attitude « jeune » qui, dans le cas du sport, renverrait à des valeurs centrées sur le dynamisme, qui constituerait, au demeurant, un atout commercial. Si les considérations mises en avant par les entreprises pour justifier cet acte de « mort sociale », vont de la baisse de la productivité au coût trop élevé, il reste qu’avec le départ d’une personne quinquagénaire, c’est tout un pan de l’histoire socio-technique de l’entreprise qui s’en va. L’accumulation lente et l’incorporation des schèmes socio-techniques des aînés disparaissent au profit de l’inexpérience, du défaut d’expertise et de la méconnaissance de l’histoire de l’entreprise, d’une population plus jeune.

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Si la mise à l’écart des cinquantenaires peut être le fait de restructurations structurelles, elle peut également s’expliquer par des réorganisations conjoncturelles. La fermeture de grandes firmes s’accompagne de la mise en difficulté d’entreprises de sous-traitance, qui disposent d’ autant de savoir-faire spécifiques appelés à disparaître définitivement. Toutes les classes d’âge sont ici concernées. Et, le processus est identique lorsqu’il s’agit de bassins mono-industriels. Ce phénomène, que l’on pourrait appeler « le château de cartes », est irrémédiablement destructeur, car le choc vécu par le monde ouvrier laisse des traces psychologiques et physiques de grandes ampleurs. Alors que certains quittent la région – ce qui représente un véritable déracinement (publiquement qualifié de mobilité géographique) – pour un autre territoire plus favorable, d’autres, au contraire, se réfugient dans une attitude apathique et désoeuvrée. Nous pensons, par exemple, à l’expérience étudiée par Paul Lazarsfeld dans les années 1930 à propos des Chômeurs de Marienthal [3][3] Paul Lazarsfeld, Marie Jahoda, Hans Zeisel. Les chômeurs..., et plus près de nous, à l’épisode de Daewoo relaté, entre autre, par l’écrivain François Bon [4][4] François Bon. Daewoo, Paris, Fayard, 2004.. Dans les domaines les plus divers, des bassins d’emplois entiers se retrouvent fragilisés par une main-d’œuvre, en rupture sociale.

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Le temps joue également contre le maintien des savoir-faire. Parmi une quantité d’exemples à notre disposition, citons celui de cet entrepreneur Alti-ligérien démuni devant la commande de ballons en caoutchouc, fabriqués à partir d’un procédé breveté dont la mise en œuvre avait été oubliée. Ou encore, lors de la remise en route du chantier de l’église Saint-Pierre à Firminy, en 2006, les maîtres d’œuvre eurent beaucoup de peine à retrouver les ouvriers présents dans le chantier de 1970, afin de collecter les savoir-faire spécifiques, nécessaires à la réalisation de l’ouvrage d’art conçu par Le Corbusier. Bien entendu, les techniques évoluent, le progrès accélère la mise au rebus de procédés obsolètes, mais peut-on affirmer qu’aucun procédé ancien ne sera un jour à nouveau convoqué sur la place de l’humanité ?

Le savoir-faire : une acquisition lente pour une transmission hasardeuse

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L’acquisition d’un savoir-faire et, avec lui, celui d’une culture d’entreprise, nécessite du temps. Car, de même qu’un enfant n’apprend pas à écrire avant l’âge de cinq ou six ans, l’incorporation d’un savoir-faire ne s’acquiert que sur la durée, grâce aux expériences et à une somme d’erreurs, que l’on peut résumer par la formule populaire souvent entendue : « on en apprend tous les jours ». Cette formation quotidienne participe de l’élaboration d’une culture d’entreprise au même titre que l’histoire d’une famille ne se conçoit qu’avec le temps et les mises en situation réciproques. Ce sont les accumulations d’erreurs, de réussites, de tourments, de réflexions, d’anecdotes qui composent l’histoire indissociable d’une culture d’entreprise, elle-même étroitement liée à l’acquisition des savoir-faire. Leur transmission est d’autant plus problématique qu’il y a rupture.

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Lorsque les Arts et Métiers ont conçu leur conservatoire, c’était pour y entreposer la somme conséquente des connaissances et des savoir-faire acquis, à l’échelle de la nation. Il s’agissait non seulement de collecter les objets et de préserver leur maîtrise, mais aussi d’entretenir les savoir-faire. Ceux-ci constituaient un véritable enjeu, au niveau national, que l’on retrouve dans l’Encyclopédie. À cette époque, les maîtres artisans faisaient payer la transmission de leurs connaissances ; et, l’apprenti se formait durant de nombreuses années, avant d’entrevoir l’étincelle du savoir. Aujourd’hui, l’homme mûr, considéré comme le détenteur d’un grand savoir dans les sociétés orales d’Afrique, est perçu chez nous comme un inutile. On peut rapprocher cet état de la culture Inuit, au sein de laquelle l’homme inutile est exclu du groupe ; il est livré à une sorte de suicide socialement édicté. Ne perdons pas de vue que les sociétés dites « archaïques » ont encore à nous apprendre. Bref, s’il est probable qu’un savoir-faire peut se retrouver ou se réinventer, l’absence du contexte et, de la mise en histoire qui y a présidé, empêche cette acquisition et conduit à des impasses.

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La balance est alors en déséquilibre. Considérer que le gain ou le profit immédiat compense la perte en termes de savoir-faire et d’efficacité technique n’est qu’un leurre. À long terme, c’est l’histoire sociale et technique de l’entreprise qui disparaît. Avec elle la logique et le sens même de l’entreprise s’évanouissent. C’est une rupture qui ne se compense pas. C’est cette boussole, pour paraphraser Jean-Pierre Warnier [5][5] Jean-Pierre Warnier. La mondialisation de la culture,..., qui dirige notre civilisation et contribue à donner un sens aux activités humaines. Privée de sens, l’entreprise part à vau-l’eau de manière insidieuse, sans possibilité de retour. Car, l’histoire de l’entreprise appartient à celle du monde qui l’entoure et, cet environnement l’influence irrémédiablement.

La mémoire façonne notre représentation du monde

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L’humanité a besoin de consacrer des rites d’agrégation aux différents cycles de vie. À l’image des sociétés sans écriture, qui consacrent un temps important à la ritualisation et aux cérémonies, l’homme moderne a besoin de dispositifs similaires pour façonner le monde dans lequel il vit, pour jalonner son histoire et celle des siens, pour entrevoir un but dans son existence. La transmission de la culture d’entreprise participe de ces rites, car cette organisation n’est pas un objet économique dénué de symboles : elle est au cœur de notre fonctionnement social, au moins depuis le milieu du XIXe siècle. C’est une institution régulée par des mécanismes politiques, économiques et sociaux. Au cœur de cette organisation se trouve le travail comme valeur fondamentale, lien intergénérationnel et culturel. La mise au rebut de cette valeur, notamment à cause de l’introduction d’innovations techniques, suppose l’absence du besoin de transmission de valeurs et de savoir-faire.

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Dans les années 1960, l’innovation dans le domaine textile avait consisté à introduire de nouvelles machines, plus simples d’utilisation ; ces dernières disposaient d’une chaîne opératoire qui nécessitait moins d’étapes. Le besoin en main-d’œuvre qualifiée était moindre et, la main-d’œuvre originaire des anciens ateliers n’était plus nécessaire. Les entreprises qui s’étaient dotées de ces machines se trouvèrent rapidement confrontées à des revendications de la part des ouvriers qualifiés, car leur salaire était moindre puisque les exigences professionnelles avaient été revues à la baisse. La décision fut prise de diviser les corporations en deux et d’attribuer un nouveau statut à cette nouvelle catégorie. Le recrutement ne se faisait plus dans les familles ni parmi les détenteurs d’un savoir-faire efficace, mais dans d’autres couches de la population. Avec le temps, ces deux corporations ont connu des histoires parallèles, mais non similaires. Alors que les uns vécurent en entretenant la mémoire de l’entreprise, les autres traversèrent le temps avec patience, mais sans entrain [6][6] Noël Jouenne. « Force et fragilité de l’industrie dentellière »,....

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Or, manager de la sorte, c’est oublier qu’à l’intérieur de l’enveloppe technicienne du savoir-faire se trouvent des valeurs fondamentales comme l’amour du travail bien fait ou, la rigueur de l’exercice. Sans ces valeurs, l’entreprise fait progresser son taux d’absentéisme, ou le nombre de suicides. Nous savons, d’après l’agence européenne pour la sécurité et la santé au travail [7][7] European Agency for Safety and Health at Work, htt..., que le stress affecte 22% des travailleurs de l’Europe des 27, en 2005. En 2002, son coût est évalué à plus de 20 milliards d’euros pour l’Europe des 15. Or, entre le stress et la démotivation qui conduit vers la « perte » de la mémoire, il n’y a qu’un pas. L’amour du métier, qui s’accompagne de la responsabilisation au travail, reste une valeur fondamentale que l’on rencontre assez fréquemment chez les individus. Chez certaines personnes, cette valeur est prépondérante et passe avant le revenu économique [8][8] Noël Jouenne. « Figure du travailleur pauvre : entre.... Cela est vrai pour une partie des travailleurs pauvres qui ont choisi leur activité, au détriment d’un revenu plus confortable en entreprise. Lorsque le travail ne paie plus et qu’il produit cette nouvelle catégorie que les économistes appellent les travailleurs pauvres, alors il reste à certains cette capacité à s’attacher à l’amour du travail bien fait. C’est le cas dans les petites entreprises artisanales qui illustrent au mieux le rapport entre l’essence de la valeur du travail et l’absence de pressions, du type harcèlement moral, qui conduisent à l’ absentéisme, au turnover, etc. Dans le monde artistique du théâtre de rue, par exemple, nous trouvons des personnes capables de travailler sous une somme importantes de contraintes physiques, climatiques, d’horaires et de salaire. Or, tout ceci serait refusé dans une entreprise dite « normale ». Le pire est anéanti par la passion.

Vers l’idée d’un patrimoine immatériel

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La mémoire au cœur de l’entreprise ressurgit avec l’histoire d’un passé, l’histoire d’un monde en reformulation constante. De la Révolution Industrielle à la fin des Trente Glorieuses, ces grands thèmes de prédilection pour l’historien et l’économiste n’engendrent-ils pas un refoulement, une censure ou un déni ? En effet, lorsque l’entreprise, vécue comme organe social, se sera perdue dans une décomposition de son patrimoine culturel et historique, que restera-t-il alors à mettre en valeur ?

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Certes, il existe à travers l’hexagone des tentatives plus ou moins réussies de musées d’entreprise. À l’exemple du musée des émaux à Briard, qui exhume quelques attraits historiques à propos de la fabrication des émaux, aujourd’hui révolus, différentes entreprises conçoivent de raconter l’origine de leurs activités à travers une mise en scène particulière. Cette scénographie n’est évidemment pas soumise à l’objectivité scientifique, ou tout du moins, le discours est plus ou moins fondé sur une base scientifique. Lorsque l’objectivité est mise sur la touche, le visiteur s’en aperçoit rapidement et finit par boycotter le lieu. Car, à travers le désir d’une connaissance du passé, c’est également la recherche d’une vérité que souhaite le visiteur. Dans le cas le plus réussi, le musée d’entreprise est livré au tourisme industriel. Autre exemple, celui du musée de l’épée en Haute-Loire, aujourd’hui disparu, abritant sous une architecture outrancière, une muséographie sommaire basée sur une vidéo, une séquence de platinage, une collection sobre de quelques épées et la promotion commerciale des sabres à champagne… Parfois, au moment des « journées du patrimoine », certaines industries ouvrent leurs portes ; elles recueillent un vif succès. Il s’agit le plus souvent d’écomusées. On entrevoit alors un moment de l’existence des hommes et des femmes qui font l’entreprise. Les savoir-faire sont exposés, mis en valeur, partagés. Cette expérience a été conduite dans les usines textiles de Calais à partir de l’automne 1997, pendant plusieurs années ; ceci, conjointement à la mise en place du projet de création d’un musée de la Dentelle. Pour se faire, les entreprises furent mises à contribution et un travail ethnologique, centré autour du « monde de la dentelle », a permis le développement d’un accompagnement plus proche des visiteurs. Nous pensons, par exemple, à une plaquette montrant la chaîne opératoire qui avait été diffusée largement ; les ouvriers des usines se l’approprièrent ensuite.

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D’autres exemples sont moins élogieux. Ainsi, cette entreprise stéphanoise de chocolat édite un petit ouvrage luxueux vantant les mérites du chocolat en faisant table rase des conditions humaines et sociales de sa fabrication. Une fois le livre édité, les responsables s’estimeront satisfaits pour une génération. Peut-on se contenter d’une telle action de communication, certes de qualité graphique indéniable, mais si pauvre en essence humaine ? Le sens et les enjeux de la mémoire collective sont-ils à prendre au sérieux ou recouvrent-ils un trop grand risque ?

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Plus encourageant est le rapport de la commission sur l’économie de l’immatériel, rendu public en novembre 2006. Maurice Lévy et Jean-Pierre Jouyet perçoivent comme « une richesse inépuisable source de croissance et de prospérité » cette part immatérielle qui consiste en « la capacité à innover, à créer des concepts et à produire des idées [9][9] Maurice Lévy, Jean-Pierre Jouyet. L’économie de l’immatériel.... ». Ce que les auteurs nomment le « capital humain » ne se retrouve-t-il pas dans la notion de patrimoine immatériel, témoin des activités sociétales ? Pour que ces notions n’en restent pas à l’état de concept, il est primordial que les entrepreneurs s’en saisissent et élaborent un programme de collecte à l’échelle nationale. La prise de conscience pose alors la délicate question de la construction objective de ces savoirs. Dans la mesure où l’objet même du développement de ce capital humain est intéressé, puisque source d’intérêt et de profit, nous pouvons suggérer le une certaine vigilance.

Le déni est précieusement entretenu

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L’instrumentalisation des savoir-faire et cette instrumentalisation du passé que décrit Régine Robin [10][10] Régine Robin, « Un passé d’où l’expérience s’est retirée »,... sont intimement liées entre elles. Effectivement, dans le cas qui nous occupe, nous sommes conduits à nous poser la question de l’absence d’une conservation des savoir-faire actuels d’entreprises, et « de la stratégie collective et individuelle pour se faire oublier [11][11] Régine Robin, Ibidem, p. 395. ». Rappelons simplement que chaque année des milliers d’entreprises ferment sans laisser ni traces tangibles ni archives. Dans une étude de l’Insee, Sandra Deprez et Nathalie Wach ont suivi l’évolution des entreprises créées en 2002. Cinq ans après, 52% de cette cohorte de nouveaux établissements, qui représentent 215 000 entreprises, sont encore en activité. Pour autant, c’est près de 112 000 entreprises qui ont mis la clef sous la porte, laissant derrière elles leur histoire [12][12] Sandra Deprez, Nathalie Wach. « Créations et créateurs.... À cela, il faut ajouter que la plupart des entreprises n’emploient aucun employé. Dans le même sens, Sergine Tellier note que « la hausse des créations d’entreprises, observée depuis 2003, concerne majoritairement des entreprises ne générant qu’un seul emploi, celui de l’entrepreneur [13][13] Sergine Tellier, « Croissance plus faible des créations... ». Or, le premier souci d’un entrepreneur n’est pas de penser à la postérité ni à constituer l’histoire de son entreprise. Il cherche d’abord à pérenniser son activité. Si cela est vrai pour les créations d’entreprise, cela se vérifié également pour les histoires plus anciennes. Au fil du temps, au gré des restructurations et des déménagements successifs, la mémoire se perd et les traces du passé s’évanouissent.

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Lors d’une enquête sur l’arrivée des premières calculatrices électroniques en France, j’ai pu m’entretenir avec Jacob Skopicki, le directeur de Sanyo France. À l’approche de la retraite, cet homme possédait la mémoire de son entreprise, fleuron de l’électronique nipponne des années 1970. L’évolution de la technologie et des techniques avait permis, grâce à la vente massive de calculatrices, la construction de superbes locaux. Au cours d’un salon en 1971, Sanyo avait même offert à la princesse Grace de Monaco son modèle de poche à écran lumineux. Le temps a passé et l’âge d’or de cette révolution technique est derrière l’entreprise. Aujourd’hui, le grand hall d’accueil est vide et le personnel clairsemé. Pour toute mémoire, quelques classeurs dans lesquels sont collés des articles de presse de la grande époque, découpés à la sauvette et, surtout la mémoire de cet homme qui allait bientôt quitter le monde industriel. Dans un coin de son bureau, une ancienne calculatrice dormait dans sa boîte en bois garnie de velours rouge. En 2004, son fils s’apprêtait à reprendre les rênes, mais qu’avait-il à faire de ces vieux souvenirs, alors qu’il consacrait son temps à chercher de nouveaux contrats. Ces produits étaient devenus obsolètes et l’industriel n’a que faire du passé. D’ailleurs n’est-ce pas là une interprétation possible du concept de Joseph Aloysius Schumpeter de la destruction créatrice ? Dans ce cas, nous pouvons dire que non seulement le déni de mémoire est précieusement entretenu, mais qu’il est édicté par les lois de la gestion d’entreprise.

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Les domaines où l’on n’accorde qu’une toute petite place à la mémoire sont pléthoriques, sans doute parce qu’ils participent à cette idée que le passé n’est pas une bonne chose. Prenons un autre exemple qui est celui de la fabrication de la dentelle à Calais. Sur 152 entreprises présentes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il n’en reste aujourd’hui que cinq. L’activité employait alors 5 000 ouvriers et ouvrières, contre à peine 500 aujourd’hui. Hormis des traces livrées dans quelques almanachs ou bien versées au compte d’une collecte ethnographique (50 entretiens sur la campagne 1997-2000), et quelques mètres linéaires d’archives papier, les « preuves » de cette existence tiennent davantage de la persuasion collective que d’une objectivité historique basée sur des documents. Bien entendu, tout n’est pas intéressant ou pertinent et, nous ne pouvons pas stocker la mémoire de l’humanité dans son ensemble. Mais qui sommes-nous pour en décider ainsi aujourd’hui ? Dans un rapport de domination sociale, les tenants et les aboutissants des actions mémorielles sont aux mains des ceux qui possèdent le pouvoir de conserver et d’entretenir cette mémoire. Lorsqu’ils savent jouer le jeu, en acceptant de part et d’autres les aspects négatifs de leur histoire, le contrat social qui unit tous les protagonistes fait apparaître un sentiment de vérité qui rend leurs actions plus honorables. On le perçoit aisément, l’histoire est changeante et le contexte dans lequel elle s’est constituée dérange parfois. Or, plus généralement, les enjeux ne sont pas purement historiques et politiques comme, par exemple, ceux liés à la Seconde Guerre mondiale. Ils concernent l’existence et la pérennité de l’entreprise, c’est-à-dire le devenir du monde ouvrier et patronal. Qui détient la mémoire ou son incapacité à être révélée, détient son existence et par conséquent les clefs de l’avenir.

Vers la sauvegarde de la mémoire d’entreprise

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Car il y a bien un lien entre la mémoire et le savoir-faire, puisque de la première dépend le second. C’est à travers la mémorisation des gestes et des actes, des odeurs et des sensations, des histoires de vie et des histoires d’entreprises, que s’inscrivent au plus profond de l’homme les suites d’actions concourrant à maîtriser le faire. Le savoir qui en découle est le fruit d’une incorporation dans le temps d’une suite d’expériences heureuses et malheureuses. Le savoir-faire s’acquiert et se transmet par les mêmes voies. Inutile d’espérer le saisir dans l’instant, tant les micro-événements dont il est constitué sont insaisissables. Le seul travail de collecte de l’ethnologue ne peut qu’accompagner et soutenir son existence. Après un long travail d’enquête, des clefs de lecture peuvent être découvertes. Leurs transmissions répondent à une tout autre problématique. Mais avant de pouvoir les transmettre encore faut-il se donner les moyens de les conserver.

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Il n’est pas question de vouloir muséifier à tout prix les entreprises moribondes de nos provinces, mais de suggérer l’établissement d’une conscience collective capable de rehausser l’intérêt pour un présent et un avenir industriels. Le savoir-faire est l’affaire de tous ; il dépend non seulement des détenteurs du capital des entreprises, mais également des possesseurs de savoir-faire et des individus qui retrouvent un sentiment identitaire à travers des valeurs partagées. Lorsque l’entreprise n’existe plus, le passage par la voie du musée ou de l’écomusée peut-être un moyen de redonner un semblant de dignité aux hommes et aux femmes qui ont participé à l’histoire de l’entreprise. Lorsque l’industrie est encore sur pied, et cela concerne aussi bien EDF, la SNCF ou les milliers d’entreprises de petites tailles, la question de la collecte de la transmission des savoir-faire et de leur conservation doit être posée. Elle ne peut être niée ou oubliée, car la mémoire est une composante nécessaire à la vie sociale d’une nation. Faire sombrer l’entreprise sous les symptômes de la maladie d’Alzheimer revient à porter atteinte à la collectivité tout entière.

Notes

[1]

Source : Rapport au président de la République, remis le 8 novembre 2007, par le professeur Joël Ménard. Pour le malade et ses proches. Chercher, soigner et prendre soin. Commission nationale chargée de l’élaboration de propositions pour un plan national concernant la maladie d’Alzheimer et les maladies apparentées.

[2]

Source : Claude Minni et alii, « Emploi et chômage des 50-64 ans en 2005 », Premières informations.

[3]

Paul Lazarsfeld, Marie Jahoda, Hans Zeisel. Les chômeurs de Marienthal, Préface de Pierre Bourdieu, Paris, Ed. de Minuit, 1981.

[4]

François Bon. Daewoo, Paris, Fayard, 2004.

[5]

Jean-Pierre Warnier. La mondialisation de la culture, Paris, La Découverte, 2008.

[6]

Noël Jouenne. « Force et fragilité de l’industrie dentellière », Et la dentelle ? Histoire d’une ville : Calais, Paris, Marval, 2002.

[7]

European Agency for Safety and Health at Work, http://osha.europa.eu

[8]

Noël Jouenne. « Figure du travailleur pauvre : entre servage moderne et prix de la liberté », Rapport annuel, MRIE, 2005, pp. 93-107.

[9]

Maurice Lévy, Jean-Pierre Jouyet. L’économie de l’immatériel. La croissance de demain, Rapport de la commission sur l’économie de l’immatériel, Ministère de l’Economie et des Finances, 2006.

[10]

Régine Robin, « Un passé d’où l’expérience s’est retirée », Ethnologie française, XXXVII, 2007, 3, pp. 395-400.

[11]

Régine Robin, Ibidem, p. 395.

[12]

Sandra Deprez, Nathalie Wach. « Créations et créateurs d’entreprises. Enquête de 2007 : la génération 2002 cinq ans après », Insee résultats, n° 39, Economie, janvier 2009.

[13]

Sergine Tellier, « Croissance plus faible des créations d’entreprises en 2008 », Insee première, n° 1221, janvier 2009.

Résumé

Français

Comme pour les êtres humains, l’entreprise naît, vit et meurt. Au cœur de cette institution se forge une mémoire collectivement partagée qui se transmet d’homme à homme à travers son histoire et la vie de ses acteurs. Cette mémoire d’entreprise concentre la culture d’entreprise et les savoir-faire qui lui sont spécifiques. Sa transmission est fondamentale pour assurer sa pérennité. Privée de cette possibilité de transmission, l’entreprise révèle des symptômes proches de la maladie d’Alzheimer que la métaphore nous autorise à utiliser.

Mots-clés

  • Alzheimer
  • mémoire d’entreprise
  • savoir-faire
  • culture d’entreprise
  • écomusée
  • patrimoine immatériel

English

Like any human being, a firm is born, lives and dies. At the heart of this institution, a collective memory develops which is passed on from man to man through its history and the lives of its actors. This memory gathers both corporate culture and its specific know-how. Its transmission is essential to its survival. Deprived of this possibility of transmission, the firm shows symptoms which can be compared to those of Alzheimer’s disease; thus, we will feel free to use that metaphor.

Keywords

  • Alzheimer
  • firm memory
  • know-how
  • firm culture
  • ecomuseum
  • intagible heritage

Plan de l'article

  1. Description d’un phénomène pathologique
    1. Retraite précoce et mémoire
    2. Le savoir-faire : une acquisition lente pour une transmission hasardeuse
    3. La mémoire façonne notre représentation du monde
    4. Vers l’idée d’un patrimoine immatériel
    5. Le déni est précieusement entretenu
    6. Vers la sauvegarde de la mémoire d’entreprise

Pour citer cet article

Jouenne Noël, « La mémoire défaillante de l'entreprise ou le syndrome d'alzheimer à l'œuvre », Humanisme et Entreprise, 3/2009 (n° 293), p. 25-34.

URL : http://www.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2009-3-page-25.htm
DOI : 10.3917/hume.293.0025


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