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Humanisme et Entreprise

2009/4 (n° 294)


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Comment, lorsque la personne est amenée à modifier sa route professionnelle, les différentes formes de l’intelligence s’avèrent être des indicateurs fiables favorisant, autant une aide à la décision de la dite personne, qu’une explicitation de la nature même de la personne ? Cette question, au regard de notre expérience et de notre recherche-action pourrait se voir posée autrement, non comme une question philosophique, mais comme un nouveau paradigme différent de celui habituellement sous-jacent à la reconversion professionnelle. Ce dernier, semble entendre, souvent, les idées suivantes : la conjoncture économique, l’âge, la motivation de la personne, la crise, la compétence, le diplôme.

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Le paradigme auquel nous pensons pose l’hypothèse implicite que la personne entame une reconversion professionnelle parce que il y a dans sa nature, des modes opératoires qui « cherchent » à trouver leur aboutissement naturel. Cela revient à dire que la personne change de profession parce que quelque chose, un Je-ne-sais-quoi et un Presque-rien, pour reprendre la phrase de Jankelevitch (1980), en elle l’y pousse. Et la personne à un moment donné de son histoire décide de « l’écouter ».

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Notre article traite de ce « quelque chose », les formes de l’intelligence, mais aussi de son actualisation, c’est-à-dire le passage de la sensation à l’intention, puis à l’action, puis à l’actualisation. Pour traiter ce processus, nous nous appuierons en particulier sur les travaux d’Howard Gardner, à l’origine de la théorie des intelligences multiples. La théorie sur les formes de l’intelligence peut apparaître, de prime abord, infondée et inopérationalisable. Nous proposons, dans cet article d’en montrer la pertinence et l’applicabilité pour les chercheurs mais aussi pour les praticiens. Nous nous focaliserons sur l’une des huit formes de l’intelligence, l’intelligence kinesthésique dont la composante-cœur est l’aptitude naturelle à contrôler des mouvements corporels ainsi qu’à manier des objets avec dextérité. En effet, cette forme de l’intelligence joue un rôle majeur dans le cas de la reconversion traitée ici.

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Pour appréhender le processus d’émergence du cas développé, nous ferons référence au champ théorique des histoires de vie développées par Gaston Pineau et principalement à la notion d’agiographie, c’est-à-dire comment la personne « se raconte », se met « en intrigue ». C’est ici que les travaux de Pierre Vermersch relatifs à l’entretien d’explicitation, permettant de rendre visible l’implicite caché dans l’agir de la personne (professionnel et personnel), dans son propos ou dans un « simple » geste pris sur le vif. La notion de reconversion et d’actualisation professionnelle intègre de manière implicite l’idée de l’accompagnement, les travaux de Maela Paul sur l’accompagnement en tant que posture professionnelle spécifique nous permettront d’appréhender l’enchevêtrement de trois postures mobilisées dans cet accompagnement : le coaching, le mentoring, le conseil (tenir). L’actualisation des potentiels de la personne pose aussi la question des freins, des blocages, des problèmes que le processus d’actualisation rencontre chez la personne. Nous faisons le choix dans cet article d’aborder cette question par l’angle des trajectoires familiales développées par Vincent de Gaulejac.

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Le cas abordé, que nous nommons le cas Eline, s’inscrit dans une démarche de pratique-réflexive (Schön 1994), soit, produire une épistémologie de l’agir en acte et sur l’acte. Cette méthode s’organise en quatre points clés : analyser la situation questionnante, réfléchir en cours d’action, explorer ses propres « mondes virtuels », utiliser son répertoire d’expériences. C’est là la méthode principale utilisée dans notre pratique professionnelle. C’est aussi celle que nous avons utilisée pour accompagner Eline dans son odyssée personnelle.

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Le cas Eline est l’histoire d’une personne dont le métier, ingénieure urbaniste, semble ne pas lui donner satisfaction. L’investigation mettra en évidence très vite que les « mains » d’Eline ont « autre chose à faire ». Nous aborderons ainsi les étapes clés de ce processus échelonné dans une temporalité d’environ vingt quatre mois. Les résultats issus de notre recherche-action réalisée sur la question de l’émergence et de l’actualisation des potentiels humains nous serviront pour appréhender les principales questions théoriques.

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Notre article s’organise en un plan en quatre axes. Le premier présente la théorie des intelligences multiples et principalement la distinction entre la potentia comme mode opératoire naturelle et la persona, comme construction sociale d’un masque chez la personne. Ce point aborde en détail une forme d’intelligence particulière en lien avec notre cas, l’intelligence kinesthésique. Le second axe aborde l’étude de cas illustrant l’idée de l’article. Partant d’un accompagnement issu de notre pratique, nous analysons le processus d’actualisation sur une période d’environ quatre ans. Le troisième axe propose d’appréhender le protocole d’actualisation de l’intelligence kinesthésique (à l’état de potentiel) en compétences métier. L’idée de compétence métier nous conduit à notre quatrième axe, l’idée que la compétence enchevêtrée à une forme de l’intelligence donne lieu à ce que nous nommons une « compétence-cœur ». Enfin nous proposons une conclusion dont l’intention est d’appréhender les points clés qu’intègre le processus complexe de l’actualisation.

1 - Présentation de la théorie de Gardner

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La théorie des intelligences [1][1] En 1979 la fondation Bernard Van Leer souhaite connaître... multiples s’avère pertinente dans les postures d’accompagnement ayant pour visée l’actualisation des potentiels en capacités et en compétences chez la personne. Notre pratique nous a conduit à identifier chez une personne des modes opératoires naturels non conscients [2][2] Nous faisons le choix d’utiliser le terme non-conscient... existants, inutilisés ou mobilisés de manière implicite (non consciente) en lien avec une demande. Ces demandes s’inscrivent dans : l’atteinte d’objectifs, la transition professionnelle, l’accompagnement du changement, etc. Par implicite nous signifions l’idée de caché, autant dans l’agir personnel et/ou professionnel que dans la structure sémantique écrite ou orale. De plus, nous avons observé que la personne mobilise des boucles sémantiques en cours d’agir, différentes de celles qu’elle utilise lorsqu’elle ne fait « qu’en parler » [3][3] Cette observation a pu trouver un fondement théorique.... L’apport de Gardner a contribué à faire évoluer notre pratique en nous amenant à distinguer deux notions que le sens commun évoque fréquemment : la personnalité et la potentialité. Le concept de personnalité intègre la notion de persona qui, pour mieux se conformer aux normes sociales, entraine « un vrai sacrifice à soi-même » (Jung 1964, p. 155) ; la potentialité, quant à elle, regroupe une ou plusieurs formes de l’intelligence (potentiels biopsychologiques) indépendantes de la personnalité. Si la persona s’oblige et s’assigne aux impératifs que la société exige, elle peut se trouver renforcée par la trajectoire familiale (Gaulejac 1999). Les formes de l’intelligence, quant à elles, sont des modes opératoires naturels, c’est-à-dire « des processus et des aptitudes continus les uns par rapport aux autres » (Gardner 1997, p. 77).

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Notre expérience, associée à notre recherche-action, nous a conduit à mettre en lumière deux points clés. Le premier est que plus la persona est présente, moins les formes de l’intelligence (la potentia) de la personne ont de chance de s’actualiser, que ce soit en partie ou en totalité, ce qui maintient ainsi une énergie potentielle de l’irréalisé [4][4] Cette idée peut trouver un écho chez Vygotski : « l’homme.... Le second est que l’émergence d’un ou plusieurs potentiels s’inscrit dans un processus d’efficience. Nous traiterons de ces deux notions après avoir abordé le cas Eline, comme base expérientielle de notre propos.

1.1 - Déterminer les composantes-cœur de chaque forme de l’intelligence

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  • Gardner précise trois utilisations distinctes du mot « intelligence » [5][5] Id. p. 12, Ref. à Gardner H. (2003), Three distinct...

  • C’est une propriété propre à chaque être humain, qui en possède huit ou neuf.

  • C’est un aspect différenciant chaque humain.

  • C’est la manière dont une action est réalisée par rapport à un objectif.

Il nous semble important de noter la mise en garde d’Howard Gardner sur le terme intelligence : « Nous l’utilisons si souvent que nous en sommes venus à croire à son existence. Nous pensons que c’est une entité authentiquement mesurable, tangible, et pas seulement un moyen commode de designer certains phénomènes […] Ces intelligences sont des fictions - du moins des fictions utiles - désignant des processus et aptitudes qui sont continus les uns par rapport aux autres. […] Je dois répéter qu’elles n’existent pas comme entité physiquement vérifiables, mais seulement comme des constructions scientifiques opératoires » (1997, p. 77).

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Gardner souligne que chaque intelligence possède une composante-cœur, c’est-à-dire une capacité computationnelle, un dispositif de traitement de l’information unique à chaque forme de l’intelligence (Gardner 1997, p. 290).

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Nous proposons un tableau simplifié permettant d’appréhender les huit formes de l’intelligence associées avec leur composante-cœur. Afin de rendre compréhensible les spécificités de chaque intelligence, nous complétons le terme traitement utilisé par Gardner par aptitude [6][6] Jusqu’en 2004, il était validé sept formes de l’intelligence.....

TABLEAU des composantes-cœur de chaque forme de l’intelligence

1.2 - Focus sur l’intelligence kinesthésique : une intelligence majeure (haut potentiel) dans le cas analysé

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« Reconquérir le temps et les rythmes du corps est certainement un des défis que la société post-industrielle doit relever, si elle veut survivre » (Rabouin 2003, p. 21)

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L’intelligence kinesthésique désigne « la capacité à résoudre des problèmes ou à produire des biens en utilisant tout ou partie de son corps » (Gardner 2004, p. 30). Gardner complète cette définition en précisant que cette forme de l’intelligence est : « l’aptitude à utiliser son corps de manière hautement différenciée et talentueuse à des fins d’expression ou bien sans but précis » (Gardner 1997, p. 218). Berthoz parlant de la kinesthésie précise l’idée de : « sens du mouvement » (1997, p.31), idée que nous retrouvons chez les grecs, kinêsis désignant, littéralement, le mouvement. Il nous faut attirer l’attention du lecteur familiarisé avec le terme kinesthésique utilisé en PNL (Programmation Neuro Linguistique) que les auteurs de la PNL ont traduit la kinesthésique par l’idée de sensations tactiles, viscérales ou émotionnelles [7][7] Dilts 1996 p. 361. La PNL considère la kinesthésique.... Il sera important de ne pas amalgamer les deux considérations lors du processus d’identification de cette forme de l’intelligence.

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L’intelligence kinesthésique réside dans l’aptitude à utiliser des objets de manière talentueuse, que ce soit avec les doigts, les mains, les jambes, les pieds, mais aussi tout ce qui requiert le corps dans son intégralité. L’intelligence kinesthésique, ou l’aptitude à appréhender son corps dans l’espace se nomme proprioception. La proprioception désigne à la fois le sens de la position et le sens de la vitesse (Berthoz 1997, p.32). L’intelligence kinesthésique s’appréhende en deux grandes aptitudes :

  • la première concerne le contrôle des mouvements corporels,

  • la seconde, celle de contrôler des objets petits ou grands avec talent.

Cette forme de l’intelligence intègre une dimension temporelle spécifique : le sens de la chronologie et le sens du rythme (entendu la temporalité), c’est-à-dire la capacité consciente à conduire une série de mouvements en respectant des phases précises. Gardner l’exprime de la manière suivante : « une famille de procédures destinées à traduire son intention en acte » (Gardner 1997, p.220), ce qui intègre une autre dimension : la destination. Celle-ci prend en compte chaque élément de l’environnement. Chaque mouvement réalisé de manière consciente exige une comparaison permanente entre les actions visées et les effets obtenus : « les actions visées et les effets réellement obtenus : il y a rétrocontrôle continu des signaux de l’exécution des mouvements, et ce rétrocontrôle est comparé à l’image visuelle ou linguistique qui dirige l’activité […] l’information concernant la position et l’état du corps est elle-même régulatrice de la manière dont la perception du monde suivante prend place. » (Gardner, 1997, p. 223).

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Il est intéressant de noter que les anciens Grecs semblaient avoir appréhendé cette forme de l’intelligence sous le nom de mètis (mêtis). La métis (intelligence pratique) s’identifie par trois caractéristiques : l’Euchéreia (la dextérité), l’Eustochia (la sûreté du coup d’œil), l’Agchinoia (la pénétration de l’esprit). Détienne et Vernant, parlant de la mètis précisent que ces trois caractéristiques « à l’œuvre dans les entreprises où la mètis s’efforce, en tâtonnant et par conjecture, d’atteindre le but visé, relèvent d’un mode de connaissance extérieur à l’épistémè, au savoir, étranger à la vérité [8][8] Détienne & Vernant 1974, p. 10. Il nous paraît important.... » La pensée chinoise, de son côté, évoque l’importance de cette forme de l’intelligence depuis des millénaires : « entre force et douceur, la main trouve, l’esprit répond » dit le Chouang-Tseu (Billeter 2006). « Par approximations successives, la main trouve le geste juste. L’esprit (sin) enregistre les résultats et en tire peu à peu le schème du geste efficace» [9][9] Rabouin, 2003, p. 29.. Cette remarque nous conduit à noter la présence de l’intelligence kinesthésique dans toute les cultures de l’espère humaine, ce que Gardner souligne lorsqu’il précise que le propre d’une forme de l’intelligence, c’est d’être exercée en tout ou partie dans son éventail de facultés par chaque membre d’une espèce (Gardner 1997).

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Nous proposons d’appréhender les principales caractéristiques de cette forme de l’intelligence:

  1. Varier sa vitesse, mais aussi l’intensité du geste selon l’objectif à atteindre,

  2. Diriger ou rediriger la direction en appréhendant la distance,

  3. Maîtriser la force utilisée durant le temps nécessaire à son but,

  4. Maîtriser son poids dans son déplacement, ses sauts ou toute action mobilisant le corps,

  5. Appréhender l’espace visible ou non,

  6. Mimer afin de créer la photographie du sujet ou de l’objet dans la mémoire,

  7. Coordonner le corps à la respiration,

  8. Assurer l’équilibre du corps dans des positions qui normalement entraînent la chute,

  9. Maîtriser et ou canaliser ses émotions selon l’objectif à atteindre : intelligence intrapersonnelle si l’on se réfère au mental du joueur, à l’interpersonnel si l’on se réfère à la synchronisation avec une équipe, quelle qu’elle soit,

  10. Ne mobiliser que le muscle ou la partie du corps nécessaire pour l’action,

  11. Posséder une conscience du rapport du mouvement à la vitesse,

  12. Appréhender le mouvement de l’autre (hétéro), des choses (éco),

  13. Occuper l’espace juste nécessaire pour chaque mouvement,

  14. Une maîtrise de la mobilité et de l’immobilité,

L’intelligence kinesthésique intègre une interconnexion constante entre le corps, l’esprit et l’environnement. Cette tripolarité favorise dans le cerveau une représentation à trois dimensions, à partir de l’anatomie du corps et des mouvements que ce dernier réalise dans son environnement : « les représentations fondamentales du corps en train d’agir constitueraient un cadre spatial et temporel sur lesquels les autres représentations pourraient s’appuyer » (Damasio 2001, p. 316). Cette observation entraîne l’idée que le corps est l’espace singulier où se construit la conscience de soi de la personne, ses sentiments et ses représentations. C’est aussi l’espace où se développent nos aspirations les plus personnelles, nos rêves, notre quête. Nous pourrons citer un exemple contemporain de sportif qu’il est possible de considérer comme un génie kinesthésique : Eldrick Woods, connu sous le pseudonyme de Tiger Woods (joueur de golf américain). Si l’intelligence kinesthésique d’Eline ne peut être élevée au rang de génie, il est possible de lui conférer le statut de « remarquable » (Thelot 2003). Cette classification, certes empirique, s’appuie sur : l’ensemble des caractéristiques présentes chez Eline, leur niveau d’actualisation ainsi que le niveau de facilité d’Eline à les déployer en compétences-cœur dans une temporalité rapide (moins d’un an), l’observation et la reconnaissance de ses réalisations par ses pairs, tel Olivier Manceau, Président du Comité des Meilleurs Ouvriers de France et ancien artisan talentueux d’Hermès. Il nous est possible de dire qu’Eline est un haut-potentiel, c’est-à-dire, que sa forme de l’intelligence est proche de la surface visible et consciente [10][10] Nous évoquons le terme conscience dans l’acception..., qu’il ne suffisait que ce quelque chose et le Presque rien (Jankékévitch) pour que cela devienne capacité consciente, puis compétence-cœur.

2 - Le cas d’une reconversion professionnelle actualisée

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Pour appréhender notre article, nous avons choisi un cas issu de notre expérience d’accompagnant. Cet accompagnement s’est déroulé sur une période d’environ vingt quatre mois répartis sur quatre ans, entre juin 2005 et juillet 2009. Depuis Eline à créer son activité de sellier-maroquinier après une période d’un an et demi dans une « couveuse pour jeunes entrepreneurs ». Elle a organisé son activité professionnelle en trois segments : la sellerie maroquinerie, la gainerie, la sellerie d’ameublement. Cette segmentation lui permet de collaborer avec des créateurs qui font appel à elle pour la qualité de ses réalisations (gabarit, prototype, création). Son site internet et ses premiers « billets » sur des blogs professionnels lui apportent des prospects correspondant à son segment de marché. Elle est aujourd’hui sollicitée par des artisans, tels qu’un ébéniste parisien (Prix Liliane Bettencourt pour « l’Intelligence de la Main », 2007) proposant à Eline des collaborations croisées pour la réalisation d’œuvres à vocation commerciale. Il est possible de dire qu’Eline a réussi son actualisation, mais pour cela, elle a du quitter les normes auxquelles elle s’était soumise durant ces années. Son paradigme a évolué, suffisamment pour nous amener à dire, qu’aujourd’hui Eline est une femme « autonome » au sens socratique du terme, créatrice de ses lois et de ses règles.

2.1 - La détection d’un mode opératoire spécifique

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Nous sommes en juin 2005 lorsque Eline nous sollicite dans le cadre d’un bilan professionnel. Cette jeune femme de 32 ans est ingénieure Urbaniste. Elle travaille dans un cabinet d’architecte reconnu à Paris. Eline est depuis l’école primaire et ce jusqu’à la fin de ses études supérieures, classée dans le « top 3 ». Cette jeune femme semble incarner l’idée de « haut potentiel » au sens classique du terme [11][11] « Pour détecter un potentiel, dans le cadre du travail.... Elle réalise son diplôme de mastère à l’Ecole Nationale Ponts & Chaussées. Elle trouve un poste dès la sortie de son mastère. En cela, elle incarne le parcours idéal et « sans faute ».

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Son questionnement concerne son évolution professionnelle au sein de son cabinet. Elle se sent « mal ». Elle pense, au regard des indicateurs internes, qu’elle n’aura pas l’opportunité d’occuper d’autres responsabilités. Elle se sent sous-utilisée. Elle dit : « mon travail relève plus du bon sens que des compétences acquises lors de mes études ». Eline souhaite mieux gagner sa vie, avec ses 1900 € net par mois, elle se questionne sur le fait d’avoir réalisé autant d’années d’études supérieures côuteuses pour un salaire si « faible ».

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A l’époque, nous avons sur notre bureau un « jardin zen ». Ce dernier fait environ 25 cm2. Il y est posé trois petites pierres grises et blanches. Nous y avons dessiné un sillon avec le râteau. Ce détail est important, car c’est de ce détail que tout va évoluer pour Eline. En utilisant la maïeutique comme méthode d’entretien, Eline arrive au constat, que sa question (pour ne pas dire sa problématique) n’est pas . La question est que son métier répond plus à des valeurs morales et philosophiques qu’à un intérêt professionnel de fond. Toutefois, ce métier comporte certaines dimensions, qui chez Eline mobilisent des formes de l’intelligence dont elle n’a pas conscience : l’intelligence interpersonnelle, l’intelligence linguistique, l’intelligence logico-mathématique (dimension logique). Eline donne le sentiment d’être à « faible régime ». Mais l’intuition, si elle semble bonne, ne peut suffire à orienter, donc à accompagner. Alors nous restons attentif aux détails.

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Alors qu’Eline réfléchit à une question posée, elle prend le râteau posé sur le jardin zen. Il serait tentant d’interpréter son geste comme un mouvement de sa psyché, une activité cognitive spécifique, une digression mentale, or, ce que nous observons, c’est un geste précis utilisant un petit objet, lorsque le râteau, guidé par la main, suit le sillon sans qu’aucun grain de sable ne bouge. Ce que nous observons c’est : râteau + sillon + grains de sable + mouvement maîtrisé (sens de la chronologie + sens du rythme + sens de la destination) = geste « parfait ». En restant focalisé sur le réel en acte (le sensible), nous évitons d’entrer dans une intellectualisation spéculative (l’intelligible) qui aurait pour conséquence de nous faire passer à côté de ce qui se passe, quand ça se passe. Il nous faut souligner un aspect qui nous semble important : le geste est réalisé d’un côté alors que l’esprit s’occupe de l’autre. Nous demandons alors à Eline de refaire le geste. Eline semble ne pas comprendre notre question. En fait Eline ne s’est pas vue faire le geste. Le geste s’est fait sans elle, c’est-à-dire à l’écart de son esprit, mais avec sa seule nature, une forme spécifique de l’intelligence. Lorsque Eline refait le geste, ce dernier est réalisé avec la même précision, ce qui nous conduit à déduire à ce moment, que de manière consciente ou non, Eline semble être en capacité de mobiliser un mode opératoire spécifique. Toutefois, à ce moment, il n’y a pas d’enjeu particulier, nous sommes seuls, le geste est sans destination « existentielle » et l’environnement est apaisé (sans stress).

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Nous identifions chez Eline une intelligence kinesthésique (I.K.) particulièrement développée. Nous confirmons les deux aptitudes de l’intelligence kinesthésique : 1/ le contrôle des mouvements corporels, 2/ le contrôle des objets petits ou grands avec talent. Nous notons sa dextérité (Euchéreia) et la sureté de son coup d’œil (Eustochia), deux des aptitudes clés de la mètis (Détienne & Vernant 1974). Nous pourrons affiner notre début d’analyse en notant cinq caractéristiques de l’I.K. chez Eline : 1/ Maîtrise de la force utilisée durant le temps nécessaire à son but. 2/ Ne mobilise que le muscle ou la partie du corps nécessaire pour l’action. 3/ Varie sa vitesse, mais aussi l’intensité du geste selon l’objectif à atteindre. 4/ Occupe l’espace juste nécessaire pour chaque mouvement. 5/ Une maîtrise de la mobilité et de l’immobilité.

2.2 - Questionnement et investigation autour du potentiel kinesthésique

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Nous posons à Eline une question spécifique dans le processus de détection des potentiels : « Qu’est-ce que vos mains savent faire de manière naturelle et spontanée sans effort et qui vous conduise à un résultat satisfaisant ou optimal. Ne négligez aucun détail, ni aucun moment de votre histoire personnelle et professionnelle. » Cette question a comme intention d’amener la personne à réfléchir à la manière dont elle mobilise ses modes opératoires naturels en acte et non sur la construction d’un savoir (explicare) posé sur un acte ou une situation, une réalisation. Cette question pose les bases d’un entretien d’explicitation. L’entretien d’explicitation nous permet de rendre visible le mode opératoire naturel caché dans l’agir. En complément, nous avons recours à la méthode des histoires de vie (Pineau 1998). Eline nous raconte que depuis son plus jeune âge, elle créé des objets de ses mains, elle réalise ses vêtements et pratique la tapisserie d’ameublement. Eline a surtout une passion : le cuir. Nous soulignons qu’Eline s’enflamme lorsqu’elle parle de ça. Elle nous montre, lors d’une séance, les photos, preuves de ses réalisations. Elle nous explique qu’elle visite les salons de créateurs, qu’elle a été en vacances à Florence, où, par hasard, elle découvre en face de son hôtel l’une des grandes écoles de maroquinerie italienne. Elle y reste une demi-journée, prend de multiples renseignements au cas où, auxquels elle ne donne pas suite. A la question « pourquoi ? », elle répond : « lorsque l’on a bac + 6 en urbanisme, que l’on paye un prêt étudiant pendant cinq ans, ce n’est pas pour changer de route. » L’accompagnement prend une tournure particulière. Le principe d’efficience ici, consiste à chercher non à la comprendre, mais à lui permettre de se raconter, de se mettre en forme, de s’argumenter. Au bout de la troisième rencontre, Eline ne nous parle plus de son poste, mais de ses mains. Ses dernières sont au cœur de son propos. Elle dira que ses « mains ont besoin de vivre. » Nous lui posons à la fin d’une séance cette question presque simpliste : « quel métier donnerait vie à vos mains », sans hésitation, Eline répond : « Sellier-Maroquinier ».

2.3 - Les entraves au processus d’actualisation du potentiel

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L’actualisation est un processus complexe s’inscrivant dans un processus d’efficience. Il est organique et non mécanique, il répond à un principe condition-conséquence et non cause-effet. Nous avons souligné l’idée que plus la persona est présente, voire omniprésente, moins les potentiels naturels ont de chance de s’actualiser dans leur intégralité. En se racontant, Eline, permet de mettre en forme son histoire (agiographie). C’est à partir de ce matériau que nous investiguons autant par un questionnement explicite, une maïeutique, que par un protocole d’échange de type « tenir conseil » (Lhotellier 2000). Ce dernier permet à Eline d’appréhender son projet par le principe de délibération, de mise à l’épreuve, d’ouverture des choix.

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Après l’enthousiasme des premiers instants liés à la prise de conscience de ça, les peurs et les représentations d’Eline s’expriment par les observations suivantes : « mais si tout cela n’était qu’une lubie ? » « On m’a dit qu’il n’y a aucun débouché ? » « Une professionnelle en bilan de compétence m’a dit que je commettais une erreur, que je ne serais qu’ouvrière pour une grande maison avec à peine plus que le smic », « et puis j’ai un emprunt immobilier que je dois rembourser encore plusieurs années », « certains hobbies doivent rester des hobbies… »

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Eline est confrontée à ses représentations personnelles. Dans sa famille, on ne s’encourage pas, on ne prend pas de risque, on ne parle pas d’argent, on encourage la culture générale et le savoir, on ironise. La notion de mémoire familiale est ici présente, cette dernière exprime l’idée que « chaque individu est dépositaire, de tout ou partie de la mémoire familiale à travers ce qu’il a vu, entendu, vécu et ce qui lui a été transmis, que ce soit par des objets, des témoignages ou des récits. C’est son identité même qui se nourrit de cette mémoire » (Gaulejac 1999, p. 148). Ce paradigme familial, complété par une faible capacité à se donner de la valeur[12][12] Cette aptitude est présente dans l’intelligence intrapersonnelle...., entraîne des questions sur la valeur même de son travail, la vente de celui-ci et par extension la détermination de la valeur de l’objet créé.

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Tant que cette mémoire familiale, cet héritage normatif enchevêtré avec la trajectoire scolaire et culturelle de la personne se posent en autorité de penser et dès lors que cette autorité s’établit en contradiction avec la nature de la personne, alors le conflit interne oppose le déterminisme (déterminant social) programmé par les autres à l’autonomie (autonomos) réclamée par la personne. Cet état génère chez Eline la question suivante : « comment est-il possible d’échapper à mon destin familial et culturel, sans renier ma famille, mais sans pour autant renier mon appel intérieur ? ». Un autre élément bloquant, illustrant la norme sociale, fut l’expérience de l’ANPE. La trajectoire et le choix d’Eline n’entrèrent ni dans le processus standard du chercheur d’emploi de l’ANPE, ni dans le système informatique, dont le programme n’est pas conçu pour gérer le « grand écart » professionnel d’Eline. Ce dernier, en conséquence, refusa techniquement la nouvelle orientation d’Eline. Cela se traduisit par un blocage du système. Le sentiment de frustration d’Eline à l’époque fut important. Elle le traduisit par une réflexion fataliste : « on n’a pas le droit en France de changer d’avis ! ». Il faudra faire preuve de mètis [13][13] La mètis est à l’origine une déesse grecque, reine... pour que le dossier de reconversion soit accepté : « La mètis préside à toutes les activités où l’homme doit apprendre à manœuvrer des forces hostiles, trop puissantes pour être directement contrôlées, mais qu’on peut utiliser en dépit d’elles, sans jamais les affronter de face, pour faire aboutir par un biais imprévus le projet qu’on a médité » (Détienne & Vernant 1974, p. 57).

2.4 - L’actualisation du potentiel dans cette reconversion, un processus en trois temps

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L’accompagnement d’Eline s’est déroulé en trois temps : un premier temps avant la formation de sellerie-maroquinerie [14][14] Réalisée à l’école Gregoire Ferrandi, l’Ecole des Selliers... où Eline réalise un travail sur le soi de son histoire de vie (environ cinq mois). Ce travail lui a permis de décider là où elle voulait aller, sans pour autant ni régler ni oublier là d’où elle vient. Cette première temporalité est un espace de transition où une part de sa nature (l’intelligence kinesthésique) est conscientisée comme par un travail historique d’elle-même par elle-même. Nous avons, pour cela, aidé Eline à expliciter cette forme de l’intelligence particulièrement présente, mais aussi, les autres (intelligence interpersonnelle, intelligence linguistique, intelligence spatiale). Eline, en se réappropriant son histoire personnelle, a pu conscientiser dans le même temps la différence entre « croyances » et « réalité ». La croyance qu’elle a d’elle n’est pas la réalité d’elle en acte. Dès lors où Eline accepte ce constat, le second temps est « aisé » : entrer en formation durant huit mois. Au cours de cette période, Eline progresse de manière très rapide : « les choses sont évidentes, naturelles » nous dit-elle. Son intelligence kinesthésique élevée lui permet de réaliser des pièces complexes avec un niveau de précision supérieur à la moyenne des autres élèves. Nous pouvons dire qu’à ce moment l’actualisation est terminée. Eline entre dans l’acquisition des compétences propres au métier.

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Le troisième temps est celui où Eline quitte l’Ecole des Selliers pour entrer dans l’univers qu’elle a choisi, sans pour cela en appréhender toute la dimension. Eline décide de partir trois mois (de septembre à décembre 2007) en Suisse chez une créatrice en maroquinerie du nom de Christiane Murner. Il est possible de parler de relation de mentoring (Houde 1996) entre Eline et cette dernière. En mai 2008, Eline entre dans un groupement d’entrepreneurs destiné aux candidats à la création d’entreprise qui souhaitent tester leur activité avant de se lancer. Elle s’y trouve confrontée à une période test mais réelle, où elle expérimente la faisabilité de son projet professionnel autant qu’existentiel. L’enjeu de cette période : que le passage à l’acte soit pour elle un succès. Néanmoins, la transformation silencieuse[15][15] L’idée de transformation silencieuse abordée par Jullien... (Jullien 1999) dans le cadre de son nouveau métier, de ses nouvelles compétences, est frottée aux paradigmes familiaux et culturels, ce qui se traduit par des questions problématiques sur la valeur financière de ses créations, la capacité à se présenter, la capacité à demander de l’argent en échange d’un travail, la capacité à être visible sur le « net », la capacité à travailler douze heures par jour sans promesse de salaire immédiat. Cette période d’environ huit mois fait l’objet d’une stratégie alliant les principes d’efficience et les principes d’efficacité (Jullien 1996). En août 2008, Eline est prise d’une forte peur, une peur paradoxale : celle d’avoir des commandes et celle de ne pas avoir de commandes. Dans le premier cas, ne pas avoir de commande signifiait « incertitude concernant mon avenir, remise en cause du choix de mon orientation, envie de sécurité non remplie, pas d’énergie pour la suite ». Dans le second cas, avoir des commandes posait l’idée de « ne pas pouvoir faire ce qu’on me demande, donc de ne pas être à la hauteur ».

3 - Quel protocole d’actualisation pour les huit formes de l’intelligence ?

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Ce travail s’appui sur la méthode de la recherche-action [16][16] Réalisée dans le cadre du Master 2, Fonction d’accompagnement... visant à identifier le processus à l’œuvre dans l’émergence puis l’actualisation d’un ou plusieurs potentiels chez la personne. Nous soulignons que nous opérons en tant que praticien réflexif (Schön 1994), nous conduisons systématiquement une réflexion sur notre agir. Cela comprend une prise de note attentive des entretiens, un retour d’analyse sur ces derniers, un travail de théorisation, de modélisation, une analyse critique, une recherche documentaire approfondie. Il est fréquent que nos clients nous demandent de leur scanériser nos notes afin de préserver la « mémoire » de leur travail. Nous précisons enfin, que dans le cadre de cet article, nous avons présenté à « Eline », le contenu de cet article afin qu’elle puisse valider, ajuster, la réalité de son histoire aux points développés.

3.1 - Une observation attentive de l’acte

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Le protocole visant à identifier une ou plusieurs formes de l’intelligence commence par une observation attentive des modes opératoires en acte. Nous signifions par là : regarder ce que nous regardons pour ce qui est et non pour ce que nous interprétons[17][17] Nous faisons référence aux différents niveaux d’inférences... de ce qui est. Notre expérience d’accompagnant nous amène à dire que la quasi totalité des personnes ou groupe de personnes accompagnées lors de nos missions n’ont pas la conscience effective de leur manière d’être et de faire naturelle [18][18] Nous nuançons cette observation par le fait que nombre.... Il nous paraît important de poser comme condition préalable au processus d’accompagnement de l’actualisation des potentiels, le principe d’observation en acte (en cours d’agir) des composantes-cœur des formes de l’intelligence. Nous sommes conscients que les caractéristiques de chaque intelligence sont multiples, parfois enchevêtrées à d’autres, spécifiques ou ressemblant à d’autres intelligences. Le discernement, la lucidité et la sureté du coup d’œil nous semblent être les maîtres mots de cette typologie d’accompagnement. En effet, il est tentant de croire voir quelque chose, parce que l’on cherche quelque chose. C’est pourquoi le recoupement d’une observation par la méthode de l’entretien d’explicitation (Vermersch 1994), mais aussi par la mise en acte (par l’expérience) nous semble fondamentale. Dans notre processus de vigilance, nous précisons que le potentiel n’est ni une idée, ni une substance, mais une force. Toute force est portée à se déployer par la création d’une tension entre deux états. Le processus d’émergence et d’actualisation du potentiel est cette mise en tension entre, par exemple, le potentiel de la personne (avant) et la réalité demandée par la personne (après). Gardons à l’esprit que le terme tension est entendu dans le sens d’énergie (energia). Le risque encouru serait de tromper involontairement la personne sur un potentiel qu’elle n’a pas (ou pas dans le niveau de présence spéculé), ou de s’induire soi-même en erreur vis à vis d’une potentialité qui relève, par exemple, d’un apprentissage, c’est-à-dire d’une aptitude acquise par la formation ou l’expérience (Pineau 1998).

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Chez « Eline », c’est un geste réalisé avec le petit râteau posé sur notre « jardin zen » situé sur le coin de notre bureau, mouvement en apparence anodin lors d’une séance de coaching, qui nous a permis d’identifier une forme spécifique de l’intelligence : l’intelligence kinesthésique. Ce détail en apparence anecdotique entrainera, par propension des choses (Jullien 1992), une transformation importante de son parcours professionnel, mais aussi de sa personnalité (persona).

3.2 - L’actualisation d’un potentiel est incompatible avec le paradigme de l’Occident : la division

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Afin de comprendre le processus d’actualisation des potentiels, il nous semble important d’appréhender la nuance entre deux termes aux incidences majeures dans le processus : l’efficacité (l’effet) et l’efficience (l’effect). Si l’effet s’apparente à une visée, à un objectif précis, ce qui entend une notion de causalité, l’effect relève d’un processus opératoire « l’effet habité de vide et porté à se déployer » (Jullien 1996, p. 150).

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Pour appréhender la notion de l’efficience contenue dans l’actualisation, il nous faut situer de manière succincte son opposé (l’en face) : l’efficacité. L’efficacité est à l’origine un héroïsme de l’action qui se voit. Elle a un point de départ et un point d’arrivée. L’efficacité est donc pensée en terme de fin-moyen qui se fonde sur la finalité, autrement nommée : fin visée (telos). Ce paradigme de l’action sous-tend un mode de penser particulier : la division. Edgar Morin précise cette idée : « le paradigme de l’Occident règne en divisant ! Il est diabolique, c’est-à-dire séparateur » (1991, p. 227). Ce qui se sépare peut donc se mesurer, s’outiller et se comparer. La technique (technê) de Platon prend ses racines dans ce concept séparateur. Platon opère une négociation sémantique avec l’idée fondatrice de la technê. En effet, cette notion désigne initialement l’idée de métier [19][19] Le terme de technique (technè) fait partie de ces mots... entendue en terme de connaissances, non au regard d’une science ou d’un savoir fixe et droit, mais plutôt d’une habileté et d’une dextérité (Compte 1993, p. 145). En cela la notion de technè est indivisible de la mêtis. L’efficacité dans son aspect séparateur, maitrisé, mesurable a donné lieu à une science, la kairologie : la science de l’occasion qu’évoque Aristote « ce moment minimal en même temps qu’optimal - entre le pas encore et déjà plus - sur lequel compte l’homme d’action pour réussir » (Jullien 2005). Si l’efficacité est synonyme de visible, d’agir direct, de mesure, de division, l’efficience, elle, est synonyme de non-visible, d’agir indirect, d’évaluation, d’intégration.

4 - De l’actualisation à la compétence-cœur

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La compétence-cœur est, comme évolution conceptuelle, la compétence construite à partir et autour d’une forme de l’intelligence. Lorsqu’une personne construit, développe, apprend de nouveaux savoirs, de nouvelles compétences qu’elle intègre à une ou plusieurs de ses formes de l’intelligence, elle accède très vite à des niveaux de performances supérieurs à une personne contrainte d’apprendre un savoir, ou une compétence sans qu’elle ne possède la forme de l’intelligence la plus proche de la dite compétence. La compétence-cœur, comme hypothèse de définition, désigne la construction d’un ensemble de compétences enchevêtrées à une forme de l’intelligence considérée clé dans l’activité professionnelle de la personne. Lorsqu’Eline apprend, expérimente, structure, grâce à l’accompagnement du Meilleur Ouvrier de France, les techniques, les méthodes, les compétences du métier de sellier, elle élabore autour de son intelligence kinesthésique, un ensemble de compétences-cœur, cœur désignant ici « centre, noyau ».

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La compétence-cœur s’inscrit donc dans le mode opératoire (la composante-cœur) naturel de la personne. Cet état favorise à terme un état de fluidité [20][20] « La caractéristique essentielle de la fluidité, c’est... (Goleman 1997, p. 505). Nous pourrons reprendre à notre compte l’idée de Goleman exprimée dans son ouvrage « intelligence émotionnelle » (1997) : une compétence-cœur est opérante lorsque l’attention (agchinoia) et la conscience chez la personne, se confondent avec son agir, que le talent s’exprime sans qu’aucune gêne intérieure ne vienne obstruer la nature même de la personne. Le concept de compétence-cœur, tel que nous l’avons élaboré, s’intègre dans le cadre des travaux conduits par Guy le Boterf dans ce domaine [21][21] N « la compétence n’est pas une addition : considérer.... Nous pouvons dire qu’à ce jour Eline possède un ensemble de compétences-cœur. C’est ce qui contribue aujourd’hui à la rendre performante. La performance d’Eline est donc plurielle, c’est à dire :

  • Avoir réussi à quitter son métier historique,

  • Avoir réussi à appréhender par l’agiographie, sa mémoire familiale, son histoire de vie

  • Avoir réussi à actualiser son intelligence kinesthésique, en se défaisant de sa persona

  • Avoir réussi à intégrer les principes d’efficience (effect) et d’efficacité (effet) dans son nouveau métier, dans sa nouvelle profession,

  • Avoir réussi les principales étapes d’un développement d’une activité économique.

  • Avoir intégré et acté les principes de son autonomie.

Après huit ans en tant qu’ingénieur urbaniste, Eline change de métier. Avant elle mettait les savoirs acquis en formation au service de l’Urbanisme des villes, aujourd’hui, Eline met son talent au service des personnes désireuses d’accéder à la sellerie-maroquinerie, à la gainerie et à la sellerie d’ameublement sur mesure.

5 - Conclusion

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Tout au long de cet article, nous avons développé l’idée que l’actualisation d’un potentiel s’inscrit dans un principe d’efficience. L’efficience de l’accompagnement signifie ne pas agir directement, mais créer les conditions favorables pour que le potentiel s’actualise sans être gêné par l’autre (l’accompagnant, l’environnement personnel, professionnel). Nous avons souligné en quoi la personnalité (persona) inhibait la potentialité (potentia), d’où l’importance d’aider la personne à conscientiser son histoire de vie. Nous avons souligné l’importance, chez l’accompagnant, d’une observation attentive aux détails, c’est-à-dire : regarder les aptitudes propres aux formes de l’intelligence en acte. Nous pourrions synthétiser ces idées de la manière suivante :

  • Moins les potentiels sont bloquées par la personnalité, plus la potentialité devient un possible réalisable, donc actualisable.

  • Plus l’accompagnement est efficient (effect), donc non efficace (effet), plus le potentiel de la personne peut entamer son processus d’actualisation. L’accompagnant veille pour cela à ce que tout soit fait, mais de sorte que rien ne soit pas fait, pour que les choses se fassent.

  • Plus le potentiel est en frottement avec les choses, plus les modes opératoires naturels sous-jacent sont intégrés consciemment par la personne. Il y a expérience. Plus Eline est en contact direct avec la matière (le cuir, le fil, le bois de la pince-sellier, le métal des griffes etc.) plus son intelligence kinesthésique s’actualise, entrainant la construction d’une compétence-cœur favorable à un état de fluidité.

Le processus d’actualisation d’Eline s’est opéré au cours de cette période en deux temps (contradictoire, polémique, séparation, puis, murissement, relier, progresser, réaliste, calme) trois mouvements (avant, pendant, après) (Pineau 2000). Que ce soit par propension des choses, par transformation silencieuse, par réappropriation de soi par soi, par la formation tripolaire (hétéroformation, autoformation, écoformation [22][22] Hétéroformation : comment les autres mettent Eline...), Eline est passée de l’état de potentiel irréalisé en possible réalisé, traduisant ainsi ses possibilités non réalisées en réalité incontestable (Vygotski 2003).

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Si le potentiel peut s’actualiser rapidement, la personnalité, elle, ne laisse pas la place comme ça. L’une des principales conditions pour une actualisation réussie, est que l’autre soit le moins gênant possible pour favoriser chez la personne une interaction autant qu’une relation directe avec les choses. Par moins gênant nous entendons deux idées, la première est de préserver une indifférence[23][23] En ne rentrant pas dans le jeu d’Eline « je suis »,... (Jullien 2004) aux peurs, aux croyances, aux propos, aux choix d’Eline. La seconde est de favoriser un agir indirect, ce qui désigne ici le travail sur l’amont plus que sur l’action directe d’Eline au quotidien : « dès lors qu’il est amorcé, un processus est porté de lui-même à se déployer ; quelque chose est engagé qui ne demande qu’à advenir. De lui-même signifie que l’essor en question est contenu dans l’état présent des choses » (Jullien 1996, p. 115). La métaphore du jardinier nous semble ici parlante, après avoir fait ce qu’il faut en amont de la plante, le jardinier laisse se faire. Son agir n’est plus direct (une fois la graine plantée en terre), mais indirect. En effet, le jardinier bine, sarcle, arrose, mais jamais il ne tire directement dessus. Dans le cas de l’accompagnement de l’émergence, on ne tire pas sur le potentiel pour qu’il pousse plus vite, on crée les dispositions pour que le potentiel tende de lui-même à son actualisation. La plante doit pouvoir grandir sans agir direct.

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L’accompagnement de l’émergence d’un potentiel peut s’organiser en trois postures distinctes (Paul 2004) :

  • Une posture de coach : identifier les potentiels, conduire la personne à les conscientiser, accompagner l’actualisation. Laisser se faire. Préserver le contact au réel. Laisser le temps. Développer le sens de la stratégie.

  • Une posture de mentor : expliciter le rêve, le projet de la personne, lui enseigner les règles de l’art, veiller sur elle, lui donner les « trucs » liés à l’expérience.

  • Une posture de conseil (tenir) : prendre en compte les idées, les questionner, les expliciter, les « frotter », ouvrir le champ des possibles, définir un choix.


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Notes

[1]

En 1979 la fondation Bernard Van Leer souhaite connaître l’état des connaissances scientifiques en ce qui concerne la notion de l’intelligence. Elle propose à un groupe de chercheurs de la Harvard Graduate of Education de réaliser un travail de recherche relatif à la nature du potentiel humain et à la manière dont celui-ci peut être catalysé. Cette recherche se nomme : Projet Potentiel Humain. L’objectif final de ce travail étant d’aider les enfants défavorisés à réaliser leur potentiel. Le travail de recherche, dirigé par Howard Gardner, s’est fondé sur plusieurs référentiels tels que : la neurologie, l’histoire, l’anthropologie, l’éducation, les sciences naturelles et sociales dans plusieurs traditions culturelles (étude des populations spécifiques), le développement, la psychométrie. Gardner fonde la théorie des intelligences multiples sur des preuves neurologiques, évolutionnistes et transculturelles.

[2]

Nous faisons le choix d’utiliser le terme non-conscient pour éviter tout amalgame avec l’inconscient psychanalytique freudien.

[3]

Cette observation a pu trouver un fondement théorique auprès des travaux de Vilayanur Ramachandran, directeur du Center For Brain and Cognition et professeur en psychologie et neurosciences à l’Université de Californie à San Diego (UCSD). Dans le cerveau, les aires de la main et ceux de la bouche sont l’un à côté de l’autre. Le nom donné à cette influence du geste sur la parole a été nommé : la syncinésie. Ce travail montre en quoi les premiers mots de l’humanité aurait pris forme, ils se nomment les protomots : « Il est donc possible que ce qui à l’origine s’est développé dans l’aire de la main soit maintenant modélisé et assimilé dans l’aire de Broca pour être utilisé dans certains aspects de la syntaxe » (Ramancharan 2005, p. 95-98)

[4]

Cette idée peut trouver un écho chez Vygotski : « l’homme est plein à chaque minute de possibilités non réalisées » (Clot 2003, p. 73). C’est là le cheminement le plus difficile pour Eline entre juin 2005 et août 2009, se défaire de sa persona, pour réaliser sa potentia.

[5]

Id. p. 12, Ref. à Gardner H. (2003), Three distinct meanings of intelligence, in R.J. Sternberg, J. Lautrey et T. Lubart (éd.), Models of intelligence for the new millenium, Washington D.C. : Américan Psychological Association, p. 43-45.

[6]

Jusqu’en 2004, il était validé sept formes de l’intelligence. En 2004, l’intelligence naturaliste, répondant aux huit critères de validation d’une forme de l’intelligence devenait la huitième. Une hypothèse de neuvième, intelligence existentielle est proposée, mais non validée.

[7]

Dilts 1996 p. 361. La PNL considère la kinesthésique comme une prédominance sensorielle (Cudicio 2004, p. 55), Gardner quant à lui a précise « qu’aucun système sensoriel ne peut être élevé au rang d’intelligence » (1997, p. 75).

[8]

Détienne & Vernant 1974, p. 10. Il nous paraît important de souligner les efforts de Platon pour eradiquer cette forme de l’intelligence. En effet, cette dernière s’oppose à la philosophie que ce Platon défend : « le savoir droit et fixe » en dénonçant « la misère, l’impuissance et surtout la nuisance des procédures obliques, des cheminements détournés et des ruses d’approximations. Et au nom d’une seule et même vérité, cette intelligence pratique, tous ces savoir-faire, vont être relégués dans l’ombre à partir du Vème siècle » (Denoyel 1991, p. 166). Pour Platon le technicien (le parfait géomêtre) doit maîtriser sa technique par la possession d’un certain savoir, d’une certaine science.

[9]

Rabouin, 2003, p. 29.

[10]

Nous évoquons le terme conscience dans l’acception de Vygotski : l’expérience vécue de l’expérience vécue (2003 p. 15)

[11]

« Pour détecter un potentiel, dans le cadre du travail quotidien, l’évaluateur considère généralement le respect des valeurs, la mobilité, et pour les français, le diplôme, prestigieux de préférence » (Fesser, Pellissier-Tanon 2007, p. 12)

[12]

Cette aptitude est présente dans l’intelligence intrapersonnelle. Eline prend conscience qu’elle en « manque ». Au cours de l’accompagnement, nous mettons en œuvre un protocole d’autoformation (tremblay 2003) permettant de travailler ce qu’elle considère comme important, pour réussir.

[13]

La mètis est à l’origine une déesse grecque, reine de la ruse et de l’intelligence des situations. Devenu nom commun, la mètis est synonyme d’astuce, de ruse, de biais. Elle désigne : l’attention aux détails, la vigilance aux potentiels cachées dans les situations, à saisir l’opportunité :

[14]

Réalisée à l’école Gregoire Ferrandi, l’Ecole des Selliers d’Hermès, formation conduite par Laurent Convertino, Meilleur Ouvrier de France et ancien sellier d’Hermès.

[15]

L’idée de transformation silencieuse abordée par Jullien au regard de la Chine, désigne l’idée que le processus de transformation est discret ? visible, continu ? momentané et global ? cloisonné, c’est-à-dire efficient : « dès lors qu’il est amorcé, un processus est porté de lui-même à se déployer ; quelque chose est engagé qui ne demande qu’à advenir. De lui-même signifie que l’essor en question est contenu dans l’état présent des choses » (Jullien 1996, p. 115)

[16]

Réalisée dans le cadre du Master 2, Fonction d’accompagnement en formation, Université de Tours, 2006

[17]

Nous faisons référence aux différents niveaux d’inférences (sémiose) de Pierce, renforcés par Denoyel, soit : Transduction (pas de contact avec une règle instituée), Abduction (inventer une nouvelle règle, formaliser une règle implicite), Déduction (retrouver une règle déjà instituée), Induction (partir d’une règle instituée) (Denoyel 1998, p.204).

[18]

Nous nuançons cette observation par le fait que nombre des personnes savent des « choses » sur elles, mais ce sont la majorité du temps des explications posées sur elles. Ces explications sont la plupart du temps issus de tests, or le test ne peut en aucun cas montrer la réalité en acte de la personne (Gardner 2004). Aussi, il est parfois nécessaire que la personne désaprenne ce qu’elle croit d’elle pour s’appréhender de manière réelle, c’est-à-dire, réduire l’écart entre sa vérité et sa réalité.

[19]

Le terme de technique (technè) fait partie de ces mots anciens pratiquement intraduisibles dans notre langage moderne. Par commodité, Platon a transformé l’idée initiale par savoir fixe et droit alors qu’en définitive, la technè désigne « une habileté ou un talent excercé par celui qui la possède. » (Comte 1993, p. 145)

[20]

« La caractéristique essentielle de la fluidité, c’est qu’elle n’apparaît que lorsque les aptitudes individuelles sont poussées à la limite dans ces domaines où l’on possède une expérience confirmée et où les circuits neuronaux sont les plus efficaces. […] La zone de fluidité et de performance optimale est une sorte d’oasis d’efficacité corticale, avec une dépense minimale d’énergie mentale. » (Goleman 1997, p. 143, 145).

[21]

N « la compétence n’est pas une addition : considérer la compétence comme une somme ou une simple addition de ressources, c’est raisonner en terme d’assemblage et non de combinatoire» (le Boterf 2008, p.17)

[22]

Hétéroformation : comment les autres mettent Eline « en forme » de manière directe ou indirecte. Ecoformation : comment les choses par l’immersion expérientielle mettent en forme Eline sans aucun intermédiaire (l’autre) entre elle et les choses. Autoformation, comment Eline apprend à apprendre d’elle-même par elle-même (Pineau 1998, Tremblay 2003).

[23]

En ne rentrant pas dans le jeu d’Eline « je suis », « j’ai », « je dois », en sortant du jeu de reconnaissance, (ce que le psychologue, ou le psychanaliste pourrait nommer projection, transfert), ainsi en le renvoyant à son indifférence, nous permettons à la personne, dans sa motivation, dans son intention, dans son imaginaire de soutenir son processus de transformation. En sachant ni discuter, ni polémiquer, ni interpréter les propos de la personne, nous les laissons à leur propre solitude en ne mettant « rien en face » qui l’alimente. Toutefois nous ne sommes pas indifférent aux actes d’Eline, car ce sont ses actes qui montrent sa différence, son mouvement. C’est donc l’acte que nous accompagnons, que nous polémiquons, que nous mettons à l’épreuve.

Résumé

Français

L’article aborde un cas de reconversion professionnelle dont l’origine trouve sa source dans une forme de l’intelligence chez la personne accompagnée. Cette intelligence est l’intelligence kinesthésique. Le point traité en particulier est celui de l’actualisation, c’est-à-dire le passage d’un état à un autre. En partant d’un cas réel issu de notre pratique professionnelle, nous proposons d’appréhender, en nous référent à la théorie des intelligences multiples de Gardner, le protocole mobilisé pour conduire la personne d’une situation professionnelle dans laquelle elle est en sécurité vers une autre situation dans laquelle elle est en risque. Ce risque s’inscrit bien plus dans son paradigme familial que dans la réalité de sa transition. Nous serons en mesure en nous appuyant sur les travaux de Gardner, ceux de Jullien concernant l’efficacité et l’efficience, mais aussi ceux de Gaulejac concernant la trajectoire familiale de proposer les bases d’un protocole d’accompagnement allant de la détection d’une forme de l’intelligence (potentiel) jusqu’à son intégration consciente dans un projet professionnel. Notre conclusion, après avoir présenté les axes principaux de ce protocole, posera la question implicite contenue dans la question de l’actualisation, qu’est-ce que l’émergence ? L’apport et l’approche proposés ici s’inscrivent dans une démarche que nous qualifions de praticien-réflexif.

Mots-clés

  • accompagnement
  • formes de l’intelligence
  • actualisation
  • efficience
  • compétence-cœur

English

The article deals with a case of professional transition that originated in the identification of kinesthetic intelligence, one of the forms of intelligence recognized in the person being accompanied (coached). The particular issue dealt with is that of realization, the passage from one state to another. Using a real case from my professional practice, I will explain what protocol was used to lead the person from a professional situation in which she was secure to one in which she was at risk, applying Gardner’s theory of multiple intelligences. The risk is inherent more to her family paradigm than to the reality of her transition. Basing our work on the works of Gardner, those of Jullien concerning efficacy and efficiency and also those of Gaulejac concerning family trajectory, we will demonstrate the basis of a coaching (accompaniment) protocol that goes from the detection of a form of intelligence (potential) until its conscious integration in a professional blueprint. Our conclusion after having presented the principal bases of our protocol, will ask the implicit question of realization, what is emergence? The approach described here is in keeping with the techniques of the reflective-practitioner.

Keywords

  • support services
  • multiple intelligences
  • realization
  • efficiency
  • core operations

Plan de l'article

  1. 1 - Présentation de la théorie de Gardner
    1. 1.1 - Déterminer les composantes-cœur de chaque forme de l’intelligence
    2. 1.2 - Focus sur l’intelligence kinesthésique : une intelligence majeure (haut potentiel) dans le cas analysé
  2. 2 - Le cas d’une reconversion professionnelle actualisée
    1. 2.1 - La détection d’un mode opératoire spécifique
    2. 2.2 - Questionnement et investigation autour du potentiel kinesthésique
    3. 2.3 - Les entraves au processus d’actualisation du potentiel
    4. 2.4 - L’actualisation du potentiel dans cette reconversion, un processus en trois temps
  3. 3 - Quel protocole d’actualisation pour les huit formes de l’intelligence ?
    1. 3.1 - Une observation attentive de l’acte
    2. 3.2 - L’actualisation d’un potentiel est incompatible avec le paradigme de l’Occident : la division
  4. 4 - De l’actualisation à la compétence-cœur
  5. 5 - Conclusion

Pour citer cet article

Richez Yves, « L'accompagnement du changement professionnel, l'apport de la théorie des intelligences multiples de Gardner », Humanisme et Entreprise, 4/2009 (n° 294), p. 77-96.

URL : http://www.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2009-4-page-77.htm
DOI : 10.3917/hume.294.0077


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