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Humanisme et Entreprise

2009/5 (n° 295)



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Introduction

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A l’aube du XXIème siècle, la question du handicap soulève un ensemble de problématiques qui ne sont pas seulement d’ordre théorique puisque leur non résolution génère des obstacles pour l’intégration des personnes handicapées. Malgré cela, la généalogie philosophique du concept de handicap permet de mettre en évidence de grandes avancées sociales en matière d’infirmité, notamment depuis deux cents ans (Cagnolo, 2006). Deux questions fondamentales sont posées. Que reste t-il donc à faire et à penser pour que les droits fondamentaux des personnes handicapées soient réellement respectés dans les faits, puisqu’en droit cela est admis ? Et que faire pour que le principe de justice sociale soit suffisamment ancré dans les mentalités afin de modifier des pratiques qui produisent l’exclusion ainsi qu’une certaine « stigmatisation » (Goffman, 1975) des personnes handicapées, à l’école, dans la sphère professionnelle ou dans les relations intersubjectives?

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Notre hypothèse est qu’il est possible de repérer les différents paliers expliquant notre rapport au handicap aujourd’hui tant au niveau institutionnel qu’au niveau des représentations collectives, en vue de mieux comprendre la question du handicap et les nouvelles problématiques qui lui sont liées, au XXI° siècle.

1 - Une évolution institutionnelle indéniable en faveur de l’infirmité au cours de l’histoire

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L’infirmité est inhérente à la dimension humaine, aussi, la généalogie permet-elle de mettre en évidence ce que nous appelons des « logiques », c’est-à-dire des comportements collectifs variés, déterminés par l’univers mental de chaque époque, en corrélation soit avec des préceptes religieux soit avec des volontés politiques, générateurs de comportements de masse. La remontée dans l’histoire nous permet de répertorier ces différentes logiques, parfois antagonistes, pouvant coexister dans une même époque et de les classer en trois grandes catégories.

1.1 - Les logiques séparatistes

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Les logiques séparatistes ont pour but d’établir une séparation entre le monde des infirmes et celui des valides. Dans cette perspective on trouve la logique d’élimination qui se retrouve par deux fois dans la généalogie (en Grèce antique avec la pratique de l’exposition et dans l’idéologie nazie avec l’extermination directe et systématique des malades mentaux dans les camps) ; la logique d’exclusion laisse l’infirme perdurer dans l’existence mais en dehors de la communauté. C’est le cas pour les démoniaques de Gérasa, retranchés dans des grottes à l’extérieur de la ville (Evangile de Marc (chapitre 5, versets 1 à 20) ou encore au Moyen-âge avec la formation de ghettos comme la cour des miracles. L’exclusion peut également n’être que partielle. L’exclusion logique d’enfermement peut aussi se comme radicaliser c’est et le se cas systématiser au XVIIème en siècle se superposant avec la création à une de l’Hôpital Général à Paris. (Foucault, 1972, p.60).

1.2 - Les logiques paternalistes

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Les logiques paternalistes représentent un palier décisif dans la prise en compte de l’infirme au sein de la communauté. On peut les définir comme un organisme dirigeant qui tend à aider, à assister. Sont de cet ordre, la logique caritative, jusqu’au XVIII° siècle, cette logique a été la seule source d’incitation à des actions personnelles ou collectives en faveur des pauvres. Elle a initié un certain nombre de dispositifs au Moyen-âge avec « un droit à l’aumône » (Stiker, 1982, p.93) pour les plus démunis. La logique d’assistance, est réellement mise en place avec les grands principes de la révolution française, notamment avec l’idée d’une bienfaisance qui se concrétise par une aide systématique de la part de l’Etat afin d’assurer la subsistance des plus démunis, de ceux qui ne peuvent pourvoir eux-mêmes à leur besoin. Elle représente un premier palier fondamental et essentiel dans la prise en compte de l’infirme par le politique et la collectivité.

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Ces logiques de type paternaliste tendent à être dépassées par la vision moderne du handicap, puisque l’idée d’assister par devoir de bienfaisance n’a pas comme projet de rendre le sujet autonome. La logique d’assistanat, en dépit de sa contribution fondamentale aux grandes avancées sociales, perpétue l’inégalité et l’exclusion et envisage davantage l’infirme comme une personne à aider, voire un objet de compassion, que comme un sujet de droit.

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La logique de réparation quant à elle, cherche à réparer un tort un dommage ayant eu pour conséquence une infirmité. Durant l’Antiquité et jusqu’au XVIII° siècle la logique de réparation ne s’adresse qu’à une seule catégorie d’infirme, les soldats. Cette logique ancienne a pris une tournure spécifique après les deux guerres mondiales (par la création de dispositifs concernant les mutilés). Elle s’est étendue progressivement à l’ensemble des infirmes, au nom d’une égalité de principe.

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La logique de protection. En dehors de la protection familiale, les infirmes n’ont pas de protection juridique avant le XVIII° siècle. Même si la création de l’hôpital général (Foucault, 1972) est le signe d’un premier intérêt de la part de l’Etat pour ces populations et les répartit selon des critères de spécialisations,

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La logique de réadaptation n’apparaît pas semble t-il avant le XVIII° siècle dans la mesure où elle présuppose que l’infirme est aussi, au même titre que les valides, un être perfectible au sens rousseauiste, c’est-à- d ire qui a la faculté de progresser et de se perfectionner. Jusque-là en effet, il demeurait dans son état. La possibilité de réadapter implique d’affiner les catégories d’infirmité en distinguant celles qui peuvent être réadaptables de celle qui ne le sont pas.

1.3 - Les logiques sociétales

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Les logiques sociétales sont radicalement modernes. Elles se fondent sur une égalité de droit et assurent le lien social en cherchant à mettre les infirmes et les valides sur un même pied d’égalité. Sont de cet ordre, la logique de prévention, la logique de compensation, la logique d’intégration et enfin la logique de participation est une logique récente qui fait un pas de plus dans le renforcement du lien social puisqu’elle insiste sur l’égalité des chances dans la vie sociale et favorise les moyens pour y parvenir.

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La logique de compensation se situe dans le prolongement de la logique d’assistanat et de la logique de réparation mais les dépasse par sa spécificité et par le fait qu’elle est intrinsèquement liée au concept de handicap (Cagnolo, 2006). La spécificité du concept de handicap réside dans l’idée qu’il représente un rapport et non un individu. La gravité du handicap est relative au taux d’invalidité défini par un ensemble de paramètres. La logique de compensation est intrinsèquement liée à un rapport de compensation proportionnel au degré du handicap. Ainsi le contenu de la compensation est variable puisqu’il est défini en fonction du taux de handicap et des besoins de la personne handicapée.

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La logique de prévention est également une logique moderne. Elle consiste dans un premier temps à situer les facteurs favorisant les infirmités et dans un second temps à réfléchir sur les moyens d’éliminer les facteurs à risque. La haute fréquence du nombre d’infirmes au Moyen-âge par exemple s’explique par le manque d’hygiène et par la malnutrition. (Stiker, 1982) La pauvreté est productrice d’infirmités. D’un point de vue juridique, cette logique est précisée pour la première fois dans les objectifs de la loi n° 75-534 du 30 juin 1975 dans l’idée de prévenir et de dépister le handicap.

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Enfin, la logique de participation est la logique la plus récente et génère donc des problématiques encore jamais envisagées jusque-là. Il s’agit d’une perspective développée par la loi du loi n° 2005-102 du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées (J.O n° 36 du 12 février 2005).

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Si la compensation implique l’idée que l’on élève le niveau de vie des handicapés, la participation est un terme plus fort qui signifie qu’une partie de la compensation doit permettre la vie sociale. La compensation n’est plus une fin en soi mais seulement un moyen qui doit permettre aux personnes handicapées de viser plus loin que la simple intégration, il s’agit de viser à leur participation réelle, concrète à la vie de la cité. Elle va de pair avec le passage de l’idée de personne handicapée (termes utilisés jusque-là) à l’idée de « personne en situation de handicap. L’incapacité est ici décentrée. Elle réside moins dans l’incapacité de la personne due à son handicap que dans l’incapacité de la société à permettre aux personnes de participer pleinement à la vie sociale

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Or le paradoxe de la modernité réside dans l’idée que la logique d’intégration en faveur des personnes handicapées n’a pas réussi à éliminer pour autant la logique d’exclusion. Cette dernière, sous ses divers aspects semble manifestement bien cohabiter avec une logique d’intégration qui par principe fait l’unanimité.

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La logique d’intégration s’est surtout développée à l’issue de la première guerre mondiale avec la mise en place d’un dispositif de reclassement professionnel par des lois favorisant la réinsertion des mutilés de guerre. Une telle logique était donc facilitée par un sentiment de redevance collective à l’égard des infirmes de guerre. En revanche, la difficulté de toute logique d’intégration c’est qu’elle suppose en amont des mesures facilitant sa mise en œuvre et en aval, l’acceptation de ces mesures dans une société qui ne se sent pas nécessairement redevable à l’égard du sort de toutes les personnes handicapées. C’est sans doute à ces formes de résistance que s’est heurtée la loi de 1975 dont la logique de protection des handicapés a abouti la plupart du temps dans les faits à une logique d’assistance. Si la loi de 1975 se situe davantage dans une équation de type (protection = assistanat), l’objectif de la réforme de cette loi (par la loi de 2005) est de mettre en place les conditions de possibilité d’une équation de type (intégration = participation).

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La tâche est donc beaucoup plus difficile et nécessite la mise en place d’outils susceptibles à défaut de favoriser, du moins d’imposer par des quotas (dans l’idée d’une discrimination positive), par des incitations et des sanctions en cas de non respect une telle logique.

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Mais la mise en place de quota peut générer des effets pervers et être productrice de stigmatisation. La tâche du politique est donc de concilier les antagonismes dans la mise en place d’une logique d’intégration tout en ayant conscience qu’elle n’est qu’une étape dans le processus qui réduit progressivement la distance entre l’ordre du fait et celui du devoir être jusqu’à la pleine participation des personnes handicapées.

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Ces différentes logiques mises en évidence par notre recherche généalogique s’intègrent dans un processus historique constitué de ruptures, de recompositions. Ces points de rupture dans la généalogie du concept révèlent des changements d’attitude majeurs dans le questionnement éthique et juridique suscité par l’infirmité qui peuvent être considérés comme des paliers dans la prise en compte progressive des infirmes au sein de la cité.

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Les conclusions que nous pouvons tirer de cette démarche généalogique s’appuient sur trois idées majeures :

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Première conclusion : Si les logiques de type paternaliste et séparatiste se retrouvent sous une forme ou sous une autre au cours de l’histoire, la majorité des logiques sociétales (intrinsèquement liées au concept de handicap) ne se trouvent qu’au XX° siècle. De ce point de vue, elles sont donc particulièrement innovantes même si dans les faits et dans les pratiques on trouve encore des résidus de logiques anciennes (comme des pratiques d’exclusion ou bien d’assistanat).

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Deuxième conclusion : Les logiques qui témoignent d’un réel progrès en faveur des infirmes ne se limitent pas à une seule catégorie d’infirmes mais s’étendent à l’ensemble des infirmes.

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L’extension de droits quelle que soit la cause ou la nature du handicap se situe donc toujours dans la perspective du principe de justice sociale (principe des idéaux des Lumières introduit dans l’action du politique au lendemain de la révolution française).

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Troisième conclusion : Notre recherche révèle que si la série de réformes institutionnelles (surtout à partir du XVIII° siècle) a permis de surmonter progressivement les limites de la gestion d’antan, en revanche on ne peut pour autant parler d’un progrès moral qui serait linéaire.

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Actuellement l’exclusion des personnes handicapées est l’une des raisons qui met en péril le respect de leurs droits fondamentaux ainsi que leur reconnaissance en tant que sujet de droit (Cagnolo, 2004). Ainsi, par les multiples formes qu’elle revêt, soit institutionnalisée, soit déguisée, la logique d’exclusion est à la fois l’une des logiques les plus anciennes et celle qui perdure tout au long de l’histoire jusqu’à aujourd’hui.

2 - Les problématiques historiques et contemporaines du concept de handicap

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Dans cette seconde partie, nous tentons de rendre raison de la contradiction que nous venons d’évoquer, entre d’une part un niveau d’exigence élevé en ce qui concerne la qualité de vie des personnes handicapées au XXI° siècle et les formes d’exclusion et de stigmatisation qui subsistent.

2.1 - Le niveau d’exigence au XXI° siècle : Comment articuler handicap, bonheur et égalité

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Les perspectives du handicap au XXI° siècle se posent désormais en termes de réalisation de soi, de bien-être et de participation à la vie sociale.

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Le leitmotiv de la loi de 2005 consiste précisément à améliorer l’immersion sociale des personnes handicapées en normalisant leur parcours scolaire et professionnel tant que cela est possible en fonction de leur handicap. Cette normalisation ne peut que contribuer à leur intégration en leur donnant la possibilité d’être acteur de leur vie en participant à la productivité.

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L’arrière fond des perspectives actuelles en matière de handicap (envisagées récemment par la loi de 2005) révèlent un plus haut niveau d’exigence par rapport aux problématiques d’antan et envisagées il n’y a pas si longtemps par la loi de 1975. Il s’agit désormais de ne plus se limiter à réfléchir sur leurs conditions de vie (dans la satisfaction de leurs besoins) mais bien d’envisager ces questions en terme de réalisation de soi, de projet personnel et de bien-être.

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Si la justice est indirectement un vecteur de bien-être puisqu’elle permet à chacun d’avoir la même reconnaissance face à la loi, le bien en revanche, à un contenu variable relatif aux préférences individuelles. Aristote insiste sur la nature à la fois incontournable et insaisissable du bien. Pour lui, même si tout individu tend au bonheur et que l’Etat doit y contribuer, la définition de celui-ci, est malgré tout, objet de controverses. « Puisque toute connaissance et toute décision librement prise vise quelque bien, quel est le but que nous assignons à la politique et quel est le souverain bien de notre activité ? Sur son nom du moins il y a assentiment presque général : c’est le bonheur… mais sur la nature même du bonheur, on ne s’entend plus et les explications des sages et de la foule sont en désaccord ». (Aristote, Ethique à Nicomaque, 2004, chap I, p. 24).

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Si dans l’idéal, il est effectivement souhaitable d’aider les personnes handicapées à vivre conformément à leurs projets individuels, à leurs attentes et aspirations, en revanche, jusqu’où l’institution, par le biais de l’Etat, peutelle et doit-elle aller ? Dans quelle mesure, ces choix sont-ils compatibles avec les contraintes économiques ?

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C’est dans la perspective de résoudre une telle difficulté, que le concept défini par Amartya Sen « la capabilité » a retenu notre attention. Pour Sen les libertés de choix sont constitutives du bien-être. « La capabilité traduit la liberté qu’à une personne de choisir entre différentes vies possibles » (Sen, 2001, p. 224-225). Le concept de capabilité est, selon nous, la meilleure façon d’articuler les possibilités effectives et réelles de la personne (en tenant compte des incapacités fonctionnelles inhérentes à son handicap) avec les réponses sociales susceptibles de s’ajuster à ces possibilités.

2.2 - Amartya Sen : le bien-être est lié à la maximisation de la « capabilité. »

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Les personnes handicapées occupent une place importante dans le système de Sen c’est dans la mesure où cet économiste revisite la problématique sociale à travers l’articulation de la liberté et du bien-être. Dans cette optique ce n’est pas la liberté définie a priori qui a un impact sur les conditions de vie de l’individu mais bien plutôt la marge de liberté effective, réelle dont dispose l’individu et aussi l’individu handicapé. Cette liberté effective dépend d’une part de la prise en compte de ses préférences individuelles dans ses choix de vie et d’autre part de sa capabilité. « Une personne souffrant d’un handicap peut disposer d’une quantité de biens premiers supérieurs (sous forme de liberté de revenu, de richesses) mais d’une capabilité inférieure à celle d’une autre personne en raison de son handicap. » La capabilité part donc de la liberté réelle et effective de l’individu. Dans une telle perspective, la meilleure institution est celle qui donne le maximum de capacité aux individus même si la personne handicapée doit ajuster ses préférences afin de faire preuve de réalisme par rapport à ses capacités effectives.

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Pour Sen, le principe de l’utilité moyenne présupposé par l’utilitarisme ou l’indice des biens premiers envisagés par Rawls (1997, p. 29-30) sont des instruments inadaptés à la variété des individus et à la diversité de leur besoin. Ces deux perspectives sont dans l’impossibilité de fournir une mesure satisfaisante du bien social. Rawls envisage les biens premiers comme « une représentation de l’avantage au lieu de considérer l’avantage comme une relation entre les personnes et les biens ». (Sen, 1993, p. 189-213)

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C’est ce qui conduit Rawls à refuser de prendre en compte, dans un premier temps dans l’élaboration de sa théorie « ces cas difficiles qui éveillent pitié et inquiétude ». (Rawls, 1972, p.128) Pour Sen au contraire, malgré la difficulté de ces cas spéciaux, c’est la diversité des individus qui doit être pris en compte dans l’élaboration de la structure sociale.

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Il opère donc un déplacement. Il substitue à la distribution des ressources, un concept de justice plus large basé sur l’évaluation des « opportunités réelles des individus. » La liberté en terme positif (la liberté à…) doit tenir compte de ce qu’un individu est capable ou incapable d’accomplir.

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La société la plus juste possible est donc celle qui procure le maximum de capacités aux individus qui la composent. La capacité reflète, dans l’espace des fonctionnements, la liberté de la personne de choisir entre divers modes de vie possibles. Parmi les fonctionnements possibles l’on trouve le fait « d’être suffisamment nourri… d’être en bonne santé… d’éviter une mort prématurée… » et d’autres réalisations plus complexes comme « participer à la vie en communauté…être heureux » ou « avoir le respect de soi-même (inspiré de Rawls) ou encore éprouver du plaisir (issu de la théorie utilitariste).

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Le bien-être en terme d’accomplissement dépend lui-même de la capacité (ou « capabilité »), car les choix que peut faire un individu en toute liberté contribuent à rendre sa vie plus riche.

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Cette prise en compte du bien-être et de la liberté individuelle dans l’économie montre que le rapport de l’individu à la norme sociale se fait en termes de relation et d’interaction et qu’une conception de la liberté qui en resterait à une conception unique, absolue et indivisible (comme le sont les biens premiers chez Rawls) ne permet pas de réellement envisager le sort des personnes handicapées en les incluant dans la société. La liberté chez Sen s’entend en terme de capabilité parce que la dimension individuelle lui donne une traduction sociale indispensable.

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La traduction sociale des biens premiers en capabilité ou liberté effective, réelle a le mérite de poser la question de la conversion des biens premiers (les droits fondamentaux mais aussi les aides financières, techniques, les incitations à la participation technico-sociale) en capabilité de se déplacer, de prendre part à la vie en collectivité. Il est nécessaire de réfléchir cependant aux conditions de possibilités de ces projets individualisés. Comment procéder à l’évaluation des besoins réels des personnes handicapées en étant à même de distinguer entre leur capacité idéale et effective ? Le projet doit en effet être cohérent tout en tenant compte des souhaits de la personne, de ses capacités réelles et en restant dans les limites du raisonnable d’un point de vue économique. En revanche la question est de savoir jusqu’où la société est prête à aller pour mener à bien ces projets de vie ?

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Par le simple fait d’être posées, la nature même de ces questions représente un réel progrès en faveur du handicap.

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En effet, la gestion du handicap se pose au XXI° siècle en termes de projet individuel, de réalisation de soi. Une nouvelle ère s’ouvre pour le handicap.

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En revanche, si l’idée que les plus démunis doivent être pris en charge par la société est moralement acceptable et produit un consensus, les faits montrent que le foyer de résistance auquel se heurte le dynamisme social concerne donc les contraintes économiques et la problématique de la répartition des ressources.

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Mais ce serait trop simpliste, voire hypocrite de réduire la problématique du handicap à une simple question financière.

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Outre les problèmes économiques, le retour dans l’histoire permet de saisir des foyers de résistances au niveau des représentations collectives liées au handicap et qui sont tout autant d’obstacles à une intégration effective des personnes handicapées. Notre recherche à mis en évidence un certains nombres de foyers de résistances en matière de handicap dans la société actuelle qui fait que les avancées institutionnelles se heurtent à ce que nous avons appelé une sorte « d’immobilisme des univers mentaux ». Cela est mis en évidence à travers trois constats : Une image dépréciative du handicap liée à des peurs ancestrales (religieuses, culturelles,) perdure dans la représentation collective ; des préjugés fondés sur une méconnaissance des compétences acquises malgré l’apparence que donnent certains handicaps persistent. Enfin, un rapport inversement proportionnel entre l’élévation des performances et le handicap même qui est perçu comme une contre performance, une perte de rentabilité (notamment dans le domaine professionnel).

3 - La nécessité d’une éducation à l’empathie

3.1 - Les difficultés d’ajustement dans les relations inter subjectives entre personnes valides et personnes handicapées

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L’intersubjectivité est considérée comme l’expérience qui se construit à deux lorsque deux ou plusieurs personnes se rencontrent. Dans la relation entre deux sujets, une série d’ajustements se met en œuvre pour qu’ils puissent communiquer et se répondre l’un à l’autre. L’on définit alors l’empathie comme l’une des voies permettant d’entrer en communication avec l’autre, de partager avec lui son propre vécu et de faciliter ainsi une communication inter subjective. L’intersubjectivité peut donc être considérée comme l’ensemble des expériences qui se co-construisent lorsque deux ou plusieurs personnes se rencontrent. Or les cadres d’ajustement et les horizons de compréhension comportent des limites notamment dans l’expérience du handicap. La relation aux personnes handicapées souffre d’une trop grande importance donnée à l’image. Cette prépondérance de l’image peut être un obstacle relationnel générateur de préjugés et d’images stigmatisantes.

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La plupart des relations entre les personnes handicapées et les personnes valides sont parasitées par un embarras intellectuel fondé en réalité sur un déficit cognitif. La série d’ajustements (conscients ou inconscients) qui se mettent habituellement en place pour garantir le contact et permettre à deux sujets de se situer sur la même longueur d’onde afin de communiquer ne parvient pas à se faire.

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Ce défaut d’ajustement pose un problème de communication et d’éthique : comment se comporter face à l’autre qui est atteint d’un handicap ? Le regarder ou bien éviter son regard ? Les personnes valides se plaignent parfois de ne pas posséder suffisamment d’outils cognitifs pour appréhender la relation de la façon la plus normale possible.

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Lors d’une expérience intersubjective, l’examen éthique consistant à définir l’attitude adéquate à avoir vis-à-vis d’une personne handicapée pourrait trouver une ligne de conduite avec l’impératif kantien « Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse devenir universelle » (Kant, 1993) Il s’agit bien d’un impératif, d’un commandement qui s’adresse à la raison car l’attitude morale n’est pas spontanée. Je dois agir en tenant compte d’autrui, de la même manière que j’aimerais que l’on agisse vis-à-vis de moi. Or, une telle ligne de conduite, n’est pas déclenchée spontanément par la voie des affects (à travers les émotions et les sentiments). L’empathie est fondée sur notre capacité à reconnaître qu’autrui, malgré sa ou ses différences est semblable à soi, mais sans confusion entre soi-même et l’autre. Un sujet a la possibilité donc de faire preuve d’empathie lorsqu’il sort de lui-même pour comprendre l’autre sans éprouver pour autant les mêmes émotions que lui.

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Cependant, l’empathie n’implique pas seulement une réponse affective déclenchée par l’état émotionnel d’autrui. Elle nécessite également une compréhension minimale des états mentaux de cette personne, ce qui n’est pas toujours possible dans le face à face avec les personnes handicapées.

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L’idée que chaque acteur dans une relation, comme une monade, est susceptible d’être enfermé dans ses propres états mentaux rend la communication particulièrement difficile dans la relation entre une personne valide et une personne handicapée.

3.2 - Les conditions de possibilité d’une conversion du regard

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Le processus d’empathie n’est en effet pas spontané, il est complexe et son caractère intentionnel suppose des paramètres à la fois physiologiques, cognitifs (ces paramètres cognitifs étant la condition de l’ajustement de la relation entre deux sujets), volontaires (dans la mesure où l’ajustement à une dimension intentionnelle) et involontaires (car les ajustements ont aussi une dimension spontanée, voire inconsciente. Tous ces paramètres font que certains valides cherchent à entrer en empathie sans parvenir à le faire ou bien en étant maladroits. Dans certains cas, l’ajustement demande même un effort théorique difficile, sans doute plus difficile vis-à-vis du handicap mais qui est nécessaire pour donner force aux tendances institutionnelles dans leurs applications concrètes. En effet, s’il est possible d’activer les mécanismes d’empathie au niveau individuel, la question est donc de saisir les conditions favorables pour les activer à plus grande échelle, de manière à modifier le regard social vis-à-vis du handicap. L’idée même d’une stratégie relationnelle est dès lors envisageable. Plusieurs outils peuvent être utilisés.

3.3 - Les outils pour « éduquer à l’empathie »

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Selon Peter Goldie (2002) pour favoriser l’ajustement de la rencontre entre personnes valides et personnes handicapées, il est nécessaire d’élaborer une stratégie assurant la compréhension d’états mentaux distincts. En effet pour Goldie, pour pouvoir expliquer l’émotion et la relier à sa cause, il faut comprendre l’objet de l’émotion et la replacer dans une structure narrative. Or il y a parfois des problèmes transculturels de la traduction de l’émotion. La difficulté à traduire une émotion et à la partager se retrouve dans la relation au handicap dans la mesure où il est difficile de se projeter dans un état mental et dans une situation aussi radicalement autre et étrangère à la sienne. Aussi, pour comprendre ce qu’une personne handicapée peut éprouver lorsque par exemple un monte charge l’installe dans le train, plusieurs opérations mentales sont nécessaires selon Goldie. Il faut en premier lieu identifier l’émotion que la personne éprouve (de la colère, de la peine, de la honte). En second lieu, identifier les causes qui suscitent cette émotion (une différence dans la qualité de traitement par rapport aux valides, la stigmatisation que peut véhiculer ce traitement exceptionnel dans la gare). Enfin, expliquer pourquoi elle éprouve telle émotion dans telle situation donnée.

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L’empathie n’est pas une attitude spontanée. Le basculement de points de vue qu’elle suppose requiert les deux opérations mentales que sont la simulation et la théorisation.

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La question même de la nature des mécanismes qui sous-tendent notre capacité à comprendre les états mentaux d’autrui a fait l’objet de controverses entre les partisans de la « théorie de la théorisation » et les partisans de la « théorie de la simulation ». Les premiers (Carruthers, 1996; Gopnik et Wellman, 1995 ; Stich et Ravenscroft, 1994) soutiennent que notre capacité à expliquer et à prédire notre comportement ainsi que celui d’autrui est fondé sur l’utilisation d’une théorie, innée ou acquise, de la structure et du fonctionnement de l’esprit. Les seconds (Gordon, 1995, Goldman, 1995, Harris, 1995) pensent qu’elle est fondée sur un processus de simulation. Nous nous plaçons en imagination dans la situation d’un autre et utilisons nos propres mécanismes de raisonnement pour décider ce que nous ferions ou bien penserions dans cette situation et lui attribuons sur cette base des intentions et croyances. L’empathie par simulation consiste à utiliser l’imagination pour prévoir et comprendre les réactions d’autrui. Par un effort d’imagination, je me transporte moi-même dans la situation de l’autre. Je ne me mets pas dans la peau de l’autre étant donné que je ne fais pas abstraction de ma propre subjectivité et de mes états mentaux. En revanche, par un effort d’imagination, je peux comprendre la cause des émotions d’autrui.

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Cependant, la simulation comporte des limites face au handicap. En effet, lorsqu’un gouffre infranchissable, une différence radicale me sépare de l’autre, (comme dans le cas de l’autisme par exemple où l’autre utilise des codes de communication qui se caractérisent par leur étrangeté et leur singularité par rapport à la norme commune de compréhension) il devient difficile, voire impossible d’imaginer ou de simuler par imitation.

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De la même manière, comment imaginer ce que peut être la vie d’une personne tétraplégique qui n’a aucune sensation corporelle ? Les expériences de vie étant extrêmes et uniques, la communication avec des individus aux contenus mentaux si particuliers risque d’être compromise. Pour déjouer un tel obstacle, on peut s’appuyer sur un autre mode d’activation des processus d’empathie. La stratégie visant à favoriser l’empathie s’inscrit ici dans une dimension d’ordre épistémologique. Il est possible de comprendre les états mentaux d’autrui, par delà ses différences par le biais de connaissances acquises par exemple par la psychiatrie, la psychologie et la médecine en général. La connaissance rationnelle se substitue à l’imagination (requise dans la simulation) par une suite d’inférences reposant sur des postulats de départ.

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Ainsi, selon nous, ces deux mécanismes (la théorisation et la simulation) ne sont pas incompatibles et l’idée d’une éducation à l’empathie est envisageable à partir de ces deux opérations mentales. La question est, dans cette perspective, de réfléchir sur la façon dont on peut la concrétiser à grande échelle.

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Pour lutter contre l’exclusion, une pédagogie situationnelle est à même d’activer l’empathie par simulation à grande échelle. Une telle possibilité peut se concrétiser selon nous de diverses façons : sensibiliser les valides sur le quotidien des infirmes en leur proposant de faire des parcours en chaise roulante ou encore de sillonner un musée dans l’obscurité totale, à l’aide de nonvoyants) ; Travailler sur l’image en rendant plus médiatiques les compétences des personnes handicapées (à travers les jeux paralympiques et le développement de l’handisport par exemple). Enfin, Favoriser des partenariats inhabituels et des expériences nouvelles qui peuvent permettre d’appréhender la relation au handicap sous un angle original, créatif et nouveau.

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Concernant l’activation des moteurs empathiques par théorisation, elle peut être initiée, à grande échelle de diverses façons : Rappeler les valeurs sur lesquelles repose l’institution, à savoir « Liberté, Egalité, Fraternité » ; Passer par la contrainte de la loi (l’obligation de redistribuer les richesses par les impôts, les sanctions financières à l’encontre des entreprises qui ne respectent pas les mesures en faveur de la discrimination positive) ; Travailler sur les mots. La nouvelle loi de 2005 par exemple n’emploie plus le terme de « personne handicapée mais de « personne en situation de handicap ». L’incapacité est ici décentrée. Elle n’est plus inhérente à la personne mais relative à l’institution qui est incapable de fournir les moyens à la personne de concourir aux mêmes chances que les autres. Enfin, choisir des concepts opératoires susceptibles d’aiguiser l’unification sociale (comme le concept de « solidarité » par exemple) (Cagnolo, 2006)

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Ces deux processus que sont la théorisation et la simulation, peuvent devenir intentionnels par un effort volontaire et un apprentissage cognitif des codes de fonctionnement des états mentaux spécifiques aux différents types de handicap. Ils sont ainsi susceptibles de favoriser les ajustements relationnels et de lutter contre les embarras cognitifs entre les personnes valides et les personnes en situation de handicap.

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La lutte contre l’exclusion est une problématique radicalement moderne qui est concevable à partir du moment où il est question d’intégrer la personne handicapée au sein de la société. Si la lutte contre l’exclusion spatiale n’est qu’une question de moyens et d’instruments juridiques favorisant l’inclusion des personnes handicapées, l’exclusion provoquée par la tendance collective à produire des jugements dépréciatifs à l’égard de l’ensemble des personnes handicapées est sans doute la forme la plus insidieuse et la plus ancrée dans les comportements. Elle consiste à établir une nette séparation entre le monde des valides et celui des handicapés au point de générer de l’incompréhension, de la discrimination. C’est ici qu’intervient sans doute la nécessité d’une éducation à l’empathie qui invite à envisager l’autre comme un alter ego plutôt que comme un handicapé.

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Il ne s’agit pas d’une démarche optimiste, voire utopique, mais d’un postulat en la possibilité d’un changement progressif des mentalités. Ce qui demandait un effort peut devenir une habitude, une seconde nature. Pour Aristote, rien de ce qui est naturel ne peut être changé par une habitude. En revanche, il y a une certaine flexibilité de la nature humaine et l’éducation permet d’acquérir de bonnes dispositions. La vertu est en ce sens « une bonne disposition acquise ». Ainsi éduquer à l’empathie pourrait-être selon nous une solution possible au problème de l’exclusion.


Bibliographie

  • Aristote, 2004 « Ethique à Nicomaque », Paris, Flammarion.
  • Bachelard, 2000 la formation de l’esprit scientifique. Broche.
  • Cagnolo, M-C, (2006), L’évolution du concept de handicap. De la généalogie philosophique de l’infirmité à l’émergence institutionnelle du principe de justice sociale. Thèse de doctorat, Université de Provence, Aix-Marseille 1.
  • Cagnolo, C., (2004), Les droits fondamentaux de la personne handicapée : approche philosophique. In Le handicap : Droit, histoire, médecine. Colloque organisé par le Centre de Droit de la Santé de la Faculté de Droit d’Aix-Marseille III et le Centre Européen d’Etudes et de Recherche en Droit de la Santé de l’Université de Montpellier I. Presses Universitaires d’Aix- Marseille-PUAM. Faculté de Droit et de Sciences Politiques.
  • Foucault, M., (1972), L’histoire de la folie à l’âge classique », Paris, Gallimard.
  • Goffman E., (1975), Stigmate, les usages sociaux des handicaps, Paris. Editions de Minuit
  • Goldie Peter, 2002, The emotions, Oxford university press, new ed.
  • Kant E; 1993, Métaphysique des mœurs. Poche.
  • Pascal, B, 2006 Trois discours sur la condition des grands, Gallimard.
  • Platon, (1990), La République, Paris, la Pléiade.
  • Platon, (1990), Les lois, Paris, la Pléiade.
  • Rawls J., (1997), Théorie de la justice, Paris, Seuil.
  • Sen, A., (1993), Quelle égalité ?, Ethique économie et autres essais, Paris, PUF
  • Sen, A., (2001), Éthique et économie, Paris, PUF.
  • Stiker, H-J., (1982), Corps infirmes et sociétés, Paris, Aubier Montaigne.
  • Articles de loi.

    • Loi n°75-534 du 30 juin 1975 d’orientation en faveur des personnes handicapées.
    • Loi n° 2005-102 du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées) J.O n° 36 du 12 février 2005

Résumé

Français

Si une généalogie du concept de handicap montre que le respect des droits au nom de l’égalité et de la solidarité est plus marqué que jadis et que la lutte contre l’exclusion est un fait établi dans la société actuelle, en revanche il n’existe pas de réelle synchronisation entre ces avancées institutionnelles et la mentalité commune qui semble cristallisée dans une perception archaïque du handicap. Ce retard, qui freine l’intégration et la participation des personnes handicapées à la vie de la cité pourrait s’expliquer par des difficultés d’ajustement dans les relations intersubjectives. La possibilité d’élaborer une stratégie de rencontre entre les personnes handicapées et les personnes valides implique de la part des citoyens qu’ils parviennent à améliorer leurs stratégies relationnelles pour arriver à modifier leur capacité à rencontrer l’autre et à le reconnaître. La question est donc de savoir comment les accompagner dans une telle démarche ? Comment éduquer au processus d’empathie pour faciliter les relations entre personnes valides et personnes handicapées et ainsi déjouer les phénomènes d’exclusion ?

Mots-clés

  • handicap
  • infirmité
  • justice sociale
  • prévention
  • stigmatisation
  • empathie

English

The genealogy of the concept of handicap shows that the respect of rights in the name of equality and solidarity is more pronounced than in the past and that the struggle against exclusion is an ongoing one in society today. However, there is no real synchronization between institutional progress and the common mindset which seems rigidly set in an archaic perception of handicap. This delay which prevents the total integration and participation of handicapped people in the life of the city could be explained by the adjustment difficulties in intersubjective relations. To make it possible for handicapped and able-bodies people to meet implies that all citizens manage to improve their relational strategies so as to change their capacity to meet and recognize the other. The question is thus to know how to begin the procedure. How is it possible to educate people in the process of empathy in order to facilitate relations between able-bodied and handicapped people and in that way thwart the phenomenon of exclusion?

Keywords

  • handicap
  • disability
  • social justice
  • prevention
  • stigmatization

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Une évolution institutionnelle indéniable en faveur de l’infirmité au cours de l’histoire
    1. Les logiques séparatistes
    2. Les logiques paternalistes
    3. Les logiques sociétales
  3. Les problématiques historiques et contemporaines du concept de handicap
    1. Le niveau d’exigence au XXI° siècle : Comment articuler handicap, bonheur et égalité
    2. Amartya Sen : le bien-être est lié à la maximisation de la « capabilité. »
  4. La nécessité d’une éducation à l’empathie
    1. Les difficultés d’ajustement dans les relations inter subjectives entre personnes valides et personnes handicapées
    2. Les conditions de possibilité d’une conversion du regard
    3. Les outils pour « éduquer à l’empathie »

Pour citer cet article

Cagnolo Marie-Claire, « Le handicap dans la société : problématiques historiques et contemporaines », Humanisme et Entreprise 5/ 2009 (n° 295), p. 57-71
URL : www.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2009-5-page-57.htm.


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