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Humanisme et Entreprise

2010/3 (n° 298)


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Le thème de ce numéro n’étonnera pas les lecteurs d’une revue intitulée Humanisme et Entreprise. Il est au cœur de sa ligne éditoriale depuis sa création en 1959. Et pourtant, il représente encore, toujours, un point de vue précurseur, novateur, ce qui dans la durée en arrive à être paradoxal. D’où vient cette découverte perpétuelle de l’importance d’un humanisme appliqué dans les organisations ? S’agit-il des mêmes constats revérifiés et des mêmes recommandations réitérées ? Mêmes résultats de recherche occultés et retrouvés dans une exploration en répétition continuelle ? Certes non, et l’orientation des premiers articles publiés en 1959 le met bien en évidence. Il s’agissait, lors du lancement de la revue, de souligner les difficultés d’intégration des étudiants de Lettres dans l’entreprise (Guillebeau, 1959). La notion d’humanisme renvoyait alors à une conception de l’homme et des rapports humains, tout en considérant, dans la tradition de la Renaissance, qu’en étaient porteurs ceux qui avaient une bonne connaissance des « humanités », c’est-à-dire qui avaient étudié les disciplines traitant des langues et de la littérature ancienne. Ainsi, le propos était à la fois de prôner une certaine approche des pratiques professionnelles centrées sur les personnes, tout en montrant la pertinence du recours aux formations littéraires pour occuper les fonctions de management dans l’entreprise (Guillebeau, 1961). La différence importante avec le questionnement actuel sur la pertinence d’une approche humaniste de la gestion, est qu’il ne s’agit plus de la penser comme un point de vue parmi d’autres, propre à un profil professionnel d’individus ou à certaines parties prenantes de l’organisation, mais comme une vision à partager : « l’idée de la possibilité pour l’homme d’atteindre avec l’aide des autres à une pleine réalisation de soi et d’agir dans le monde afin que naisse une communauté humaine harmonieuse » (Benjamin, 2004, p.1). Un humanisme appliqué prend donc plusieurs formes, varie en fonction des contextes et de leurs évolutions et, comme le soulignait le Professeur Jean Guillaume en 1965 dans une analyse critique des différentes formes d’humanisme et de leur transposition à notre société, « chacune des attitudes humanistes ... témoigne de l’homme, de ses besoins, de ses aspirations à tel ou tel moment de son histoire. Toutefois, ce qu’il s’agira de retenir ici consistera moins dans des manifestations marquées du sceau de leur époque, que dans la trame durable et intemporelle où peuvent se reconnaître les hommes de tous les temps et leurs permanentes exigences. Mais au-delà de cette préoccupation, nous ne devons pas perdre de vue les données actuelles dans leur impérieuse et pressante nécessité, qui interdit par avance l’édification d’un humanisme théoriquement adéquat, mais pratiquement inopérant ... Entre l’esprit et la matière, le sujet et l’objet, la tradition et l’actualité, l’individu et le collectif, l’humanisme doit chercher une voie, définir des rapports et des liens, assurer une coexistence harmonieuse. Car la primauté et la dignité de l’homme, qu’il lui faut assurer, ne sauraient s’enclore en elles-mêmes, ni, par réaction devant un univers trop longtemps défavorable, prendre à leur tour trop de distances ou manifester des exclusives : dignité n’est pas dédain, ni primauté totalité » (Guillaume, 1965, p. 72). Ainsi, l’humanisme ne peut se concevoir qu’en action et en question.

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Dans les organisations, l’humanisme est généralement abordé indirectement sous l’angle de la responsabilité sociale de l’entreprise, de la diversité ou du développement durable. Un groupe de recherche a toutefois été créé en janvier 1999 au sein de l’Association francophone de Gestion des Ressources Humaines, l’AGRH sur le thème de « Humanisme et Gestion » avec un projet scientifique de recherche-action appelant à un changement radical des orientations actuelles du management, voire de la société, et formulé dans ces termes : « L’entreprise moderne, dans sa course à la rentabilité à court terme, ne s’est pas construite sur un modèle humaniste mais sur une vision mécaniste qui fait de l’homme un rouage d’une sorte de gigantesque machine. Aujourd’hui, face à la mondialisation et à la complexité des marchés, l’entreprise est contrainte de changer en profondeur son mode d’organisation et de fonctionnement pour gagner en créativité. Dans ce contexte, nous constatons l’émergence d’un nouveau paradigme : ce n’est plus l’entreprise qui serait « affaire de société », c’est « la société qui serait affaire d’entreprise ». Pour faire de l’engagement sociétal des entreprises une réalité, il conviendrait alors de valoriser le système humain, complémentairement au système de gestion, afin que l’organisation et les procédures deviennent également servantes au lieu de se contenter d’être maîtresses ». Ce groupe de recherche thématique de l’AGRH organise tous les ans à Bordeaux Management School des journées visant à croiser les regards des chercheurs et des praticiens d’entreprise et donnant lieu à un appel à contributions. Deux communications présentées lors de la manifestation de 2010 sont publiées dans la rubrique « Point de vue » de ce numéro. Elles nous ont semblé apporter un éclairage inédit porteur de réflexions nouvelles : Christelle Chauzal-Larguier et Anne Murer-Duboisset présentent le rôle que les congés solidaires peuvent potentiellement jouer pour le développement d’un management responsable ; François Ecoto apporte sa triple expertise de docteur en sciences de gestion, en économie et en philosophie pour questionner les concepts de talent, de performance dans une perspective de justice sociale. Leurs contributions confirment l’importance de cette rubrique laissant ouverte la possibilité d’une expression moins conforme aux normes académiques, parfois partisane et donc discutable et même discutée au sein d’un même numéro, mais traçant le chemin de la recherche et du développement des pratiques. Soucieux de ne pas la brider tout en assurant la qualité de notre publication, nous avons décidé de constituer à partir du numéro d’octobre 2010 un comité de lecture spécifique différencié de celui réservé aux articles académiques.

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Ces derniers n’en représentent pas moins le cœur de notre revue. La sélection des soumissions rend hommage à la qualité scientifique de l’équipe de recherche des enseignants-chercheurs d’Audencia, l’école de management de Nantes, tout en confirmant la pertinence et la richesse d’une approche interdisciplinaire entre la gestion et le droit. Dans le premier article, Emmanuel Dion et Sandrine Frémeaux présentent les résultats d’une étude menée auprès de 100 étudiants et de 168 professionnels sur le rôle des profils sociodémographiques dans l’adhésion aux discours stratégiques intégrant les principes de la responsabilité sociale. Il sera intéressant de reproduire cette enquête dans quelques dizaines d’années pour répondre à la question d’un phénomène d’une évolution des mentalités générationnelles ou propre à toute confrontation à l’expérience professionnelle : Humanisme et Entreprise vous donne rendez-vous en 2020. Le deuxième article de Christine Noël Lemaître et Etienne Redor aborde la problématique de l’éthique et éclaire cette notion sous l’angle financier et juridique en s’appuyant sur deux approches : le déontologisme et le conséquentialisme. Par-delà cet apport, l’analyse d’une pratique, les parachutes dorés, peut ressortir comme une forme de légitimation de son recours par le choix du positionnement dans ce cadre théorique. Si le texte conclut sur une interprétation propres aux auteurs, elle n’est pas posée comme une vérité indiscutable seule la rigueur du contenu est indéniable bien au contraire elle débouche sur de nouvelles pistes d’investigation. Ce texte va peut-être toutefois interpeller des certitudes ou renforcer des convictions : la recherche en la matière peut-elle être neutre ? Elle progresse également dans le champ du management par la confrontation, la réfutation des résultats, la production de nouvelles théories rendant obsolètes les précédentes. Le besoin est fort dans notre domaine, tant les modélisations d’un management intégrant les formes possibles d’un humanisme professionnel restent à élaborer par les chercheurs. Enfin, le troisième article académique, coécrit par deux psychosociologues, Bernard Gangloff et Coralie Duchon, apporte un recul supplémentaire sur la notion de justice sociale : celle-ci est non seulement traitée comme une croyance, mais étudiée sous l’angle de sa valorisation sociale.

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Si s’interroger sur le phénomène de désirabilité sociale de l’humanisme reste nécessaire, est-ce la seule question posée, et la plus fondamentale ? Pour la CGPME lors de sa 9ème convention de la région Rhône-Alpes qui se tiendra à Saint-Etienne le 25 juin 2010, l’interrogation principale est : L’entreprise peut-elle être Humaniste ?. A cette question là, les intervenants de la table ronde organisée sur le thème de ce numéro ont répondu. Jean-François Chanlat a ainsi répété à plusieurs reprises lors des échanges qu’il « n’y a pas d’opposition entre humanisme et management ». L’affirmation est essentielle à l’heure où le mal-être au travail a dû devenir tragique pour être pris en compte dans les organisations et appréhender comme un dysfonctionnement. L’humanisme est-il alors un nouveau modèle de management ? Les propos d’Alain Anquetil et Louis-Jérôme Texier lors de la table ronde ne peuvent-ils pas le laisser supposer, le premier définissant l’humanisme notamment comme « une hygiène de vie sociale au quotidien », quand le second évoquait « un nouveau savoir-faire de gestion des ressources humaines basé sur la notion d’autodétermination des salariés » ? Alors, puisque déshumaniser le travail est même devenu un risque financier, comment concevoir encore le management hors de l’humanisme ? N’est-il pas temps de renoncer à nos anciens modèles de gestion pour en rechercher de nouveaux ?


Références

  • Benjamin R. (2004), L’humanisme d’hier à aujourd’hui, Humanisme et Entreprise, n° 268, p. 1 - 9
  • Guillaume J. (1965), À la recherche d’un humanisme moderne, Humanisme et Entreprise, n° 33, p.57 - 77
  • Guillebeau C.P. (1959), Le problème de l’intégration des étudiants de Lettres dans l’Entreprise. Analyse des résultats de stage effectués en 1958 par les étudiants de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Paris, Humanisme et Entreprise, n° 1, p. 1-12
  • Guillebeau C.P. (1961), Perspectives d’application de la formation littéraire aux fonctions de l’Entreprise, Humanisme et Entreprise, N° spécial, septembre, p.9-38

Pour citer cet article

Brasseur Martine, Yanat Zahir, « Humanisme et management », Humanisme et Entreprise, 3/2010 (n° 298), p. 1-4.

URL : http://www.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2010-3-page-1.htm
DOI : 10.3917/hume.298.0001


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