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Humanisme et Entreprise

2010/4 (n° 299)


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Qui fut Sieyès (1748-1836) ? Voici ce qu’écrit à son sujet l’Encyclopédia Universalis : « En surface, il ne se manifeste que par des intrigues assez souvent réactionnaires, c’est qu’il met tous ses soins à proposer et laisser se répandre son propre mythe : celui d’un très profond penseur qui élabore en grand secret et en parfaite sagesse, la meilleure constitution imaginable ». Ce portrait peu flatteur n’est pas rare lorsqu’il s’agit de celui qui nous préoccupe. Les manuels de philosophie l’évoquent peu. Les textes de droit et d’histoire également. Pourtant, toujours son nom est cité. Mais qui était-il ? Jean-Denis Bredin, qui eut le mérite de proposer une des premières biographie impartiale de cet auteur/acteur majeur de l’état Républicain écrivit de lui qu’il fut la clef de la Révolution Française. En effet, ses deux pamphlets furent les détonateurs qui mirent le feu aux poudres en 1789. Qu’est ce que le tiers Etat ? Sa première brochure inspira la requête des élus du tiers Etat et fut à l’origine du serment du jeu de Paume. L’essai sur les privilèges inspira, quant à lui la fameuse nuit du 4 Aout 1789. Présenté comme homme du centre, Sieyès ne renia jamais cependant son attachement à la première révolution. Il ouvrit celle-ci en inspirant les premiers élans de celle-ci avec Mirabeau. Il la referma en effet, car consul avec Bonaparte, il fut celui qui mit en première ligne, celui qui allait enterrer les rêves des révolutionnaires. Robespierre le surnommait la « taupe de la Révolution ». Le surnom est resté chez ses détracteurs. Ceux-ci sont nombreux. Les révolutionnaires « enragés » lui reprochent en effet d’avoir favorisé le parti « réactionnaire ». Mais la « réaction » lui reproche d’avoir précisément permis la Révolution. L’homme fut pourtant un vrai penseur et un vrai politique, oscillant certainement entre ces deux eaux car rêvant d’une « éthocratie », c’est-à-dire d’un gouvernement gouverné suivant les règles de l’éthique. Son disciple et lui, Benjamin Constant, présentés souvent comme personnages falots de l’histoire (on se souvient des moqueries de Chateaubriand concernant le second cité) furent pourtant les inspirateurs essentiels de tout ce qui constitue aujourd’hui le corpus juridique qui assure les garanties républicaines de droit. Ils cherchèrent à « éthiciser » la politique par le truchement de l’action, de la pensée et du droit. S’ils sont peu compris aujourd’hui c’est qu’une connaissance de ces trois domaines peut-être est nécessaire pour saisir l’intelligence d’une action.

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La thèse que nous entendons ici soutenir est que Sieyès oscilla continuellement entre l’ombre et la lumière. Cette oscillation lui permit ainsi de préserver ce qui était l’essentiel pour lui : l’action publique et le bonheur privé d’un côté, la vie politique et l’éthique de l’autre, la pensée et l’action conjointement. Loin d’être une « taupe », il fut plutôt celui qui chercha à concilier action et délibération dans une époque pleine de vulgarité et de méprise, de propagande et de discours simplistes. La lumière c’est l’attachement aux principes des penseurs du XVIIIème, c’est la mise en avant et la vérité. Mais l’ombre, que faut-il entendre par ce terme ? Un retour aux pensées d’Ancien régime ? Peut-être par certains côtés chez ce penseur qui se refusait aux positions trop tranchées. Mais l’ombre s’entend en plusieurs sens : elle est repli et enfermement, confusion ou contrepoint à la luminosité. Elle est aussi dissimulation, discrétion, modestie….et mystère. Après avoir été célébré, Sieyès a été ignoré. Le détail de sa pensée est méconnu ou savamment exprimé dans l’ombre. Toutefois ces exils, ces silences et ce discours dissimulé furent parfois choisis et l’interprétation simplifiée de sa pensée ne fut pas toujours innocente. Ce sont ces deux problèmes, ces deux « choix » de l’ombre après les lumières, qu’il convient ici d’aborder en présentant dans un premier moment, l’ombre en actes « Sieyesienne » et le pourquoi de cette double mise à l’ombre de la part de Sieyès et de ses interprètes.

1 - L’ombre en actes

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Sieyès paraît souvent avoir choisi l’ombre en actes. Ses biographes ont insisté sur ce point et je n’y reviendrai pas (replis multiples, exils de tous ordres, solitude, mutisme dans les périodes troubles, discours parfois opaque). Cette démarche a fréquemment suscité la méfiance à son égard. La gravure qui le représente le plus dans l’imaginaire collectif est celle de l’abbé qui se dissimule. Toutefois, ce qui est moins connu ce fut le choix de Sieyès pour un discours qui ne dévoile sa vérité que dans l’ombre et qui, mieux, cherche souvent la vérité en allant au cœur de ce que l’ombre peut nous dévoiler. Ce choix apparaît à plusieurs niveaux dans l’exposé de la doctrine. Ainsi, dans l’ombre, Sieyés croyait-il à l’idée de législateur d’exception mais il ne fit jamais étalage de cette croyance. Il se prenait même pour Tel. Ses écrits privés de jeunesse révèlent, en effet, un jeune homme ambitieux qui écrivait le 25 Juin 1773 « ou je me donnerai une existence ou je périrai » (Tessier, 1987, p. 8). Outre qu’il se plaisait en la compagnie des êtres d’élite, il reconnaissait à Lycurgue le mérite d’avoir été un législateur d’exception et il est fort probable qu‘il s‘était assigné cette mission (Sieyès, 1815). Cependant, choix pour l’ombre, la plupart de ses discours ou textes publiés montraient le plus souvent, un Sieyès égalitaire, partisan du travail parlementaire et collectif [2][2] Dires de l’abbé Sieyès sur la question du veto royal..... De même en apparence et pour la plupart des auteurs, Sieyès dédaignait l’histoire (Furet et Ozouf, 1992). Certains textes publics de notre auteur le confirment (Bastid, 1070). Pourtant, ses carnets secrets exprimaient l’idée que « tout fait qui arrive est… toujours le résultat d’une combinaison d’autres faits antérieurs ». L’histoire, dans l’ombre, n’était donc pas dédaignée. Le double discours n’était cependant pas nécessairement hypocrisie. En fait, le rejet apparent de celle-ci avait pour objet d’écarter « cette superstition qui demande toujours des faits et ne sait rien voir au-delà, cette paresse honteuse qui, à coté des bons matériaux, ne peut jamais se résoudre à rien combiner » (Sieyès, 1789, p.30-33). En clair, il s’agissait de lutter contre les « dogmatiques » de l’histoire, toutes ces pensées extrêmes (partisans de l’Ancien régime, défaitistes sociaux ou extrémistes religieux) qui faisaient d’elle une fatalité. D’ailleurs, lorsqu’il fut législateur, l’abbé n’ignora nullement les spécificités Françaises. Autre illustration de ce « choix pour l’ombre ». Dans la pleine lumière, Sieyès est souvent présenté comme le partisan de l’idée de peuple contrat et précurseur du positivisme juridique. Pourtant, lorsqu’il intervint devant L’assemblée Nationale il demanda de « reconnaître les droits… » de l’homme vivant en société et non pas d’établir ceux-ci. Ce qui doit être re-connu est donc un mé-connu laissé dans l’ombre et qu’il faut re-découvrir. Par ailleurs, il ne s’agit nullement d’une évolution de sa pensée sur ce point. En effet, en 1789, lors de ses premiers discours publics, il indiqua clairement qu’il fallait régénérer la constitution de l’Etat. « Régénérer », doit s’entendre dans le contexte au sens spinoziste d’une redécouverte d’un objet perdu (Strauss, 1980). Etre législateur impliquait permettre que le corps social agisse comme s’il n’avait qu’une seule « âme ».S’agissait-il d’une simple métaphore ? Comme nous l’avons indiqué, le passé avait valeur constituante pour ce penseur et il ne fallait dédaigner les faits anciens qui pouvaient révéler une vérité souvent enfouie dans les profondeurs [3][3] Comme l’écrivait Sieyès (Fauré, dir., p 141) : « chercher.... L’âme était donc plus pour lui qu’une image, elle symbolisait la spécificité historique d’une nation. Contrairement à Rousseau, Sieyès estimait que le contrat ne constituait pas la société. Selon lui, il fallait reconnaître avant toute loi faite par la simple majorité, une volonté unanime qui constituait la partie essentielle de l’acte d’association (Pasquino, 1998, p.178). Celle-ci originaire, et traduite en règles constantes, devaient borner l’œuvre législatrice. Sieyès, en effet, craignait les législateurs démagogues [4][4] Sieyès déclarait : « Toutes les démocraties sont tombées..., partisan d’une « éthocratie », il savait que le bonheur collectif impliquait parfois limitation des pouvoirs d’une majorité rarement éclairée. Il était partisan de l’« adunation », c’est-à-dire de l’harmonisation progressive de la nation dispersée par des siècles d’oppression et de bêtise politique. De plus, certains de ses manuscrits publiés ou non font référence à une volonté législatrice indépendante de celle du peuple. Ainsi pour lui, s’il appartenait au législateur de créer son objet, provoquer les hommes capables de le remplir, il considérait que ce n’était pas à ce dernier de « déterminer les méthodes… fixer les connaissances ou les vérités. Ce travail appartenait à ce qu’il y avait de plus libre sur la terre, à l’esprit humain dont les progrès étaient incalculables, dont la marche ne pouvait être réglée par aucune autorité, ni entravée sans danger pour la liberté et le perfectionnement des hommes. » [5][5] Exposé historique des écrits de Sieyès (écrit anonyme.... De quel esprit était-il question ici ? Etait-ce la Raison glorifiée par les Lumières ou une entité plus spirituelle ? Il semble que l’abbé voulait confusément mêler les deux, autre forme de l‘ombre, qu‘est la confusion. Certes, ses textes « officiels » plaident pour l’œuvre systématique et rationnelle. Toutefois, un texte des manuscrits compare les peuples à des espèces. Un document plus intéressant nous indique que, pour notre auteur, il était possible de « conjecturer d’après les portions des sciences et d’institutions qui restent héréditaires dans les nations les moins propres à cultiver la science ». Sieyès annonce-t-il ici Durkheim et la sociologie ? Certainement mais le propos n‘est pas aussi scientiste que celui du premier cité. Il laisse planer des zones d’ombre sur la nature exacte d’une hérédité qui ressemble, par certains points à celle de ces peuples « éternels » dont de Maistre et d’autres se firent les héros. La philosophie politique et juridique de Sieyès était donc beaucoup moins binaire qu’on ne nous l’a souvent indiqué. Il en est de même à l’égard de ce qui a fait la relative célébrité de notre auteur, son opposition aux privilèges. Certes, ses textes les plus apparents assimilent l’exception à l’abus. Ils considèrent indéniablement les privilèges « par la nature des choses injustes, odieux et contradictoires à la fin suprême de toute société politique ». Toutefois, Sieyès n’était pas Marx. La loi n’avait, pour lui, aucune vocation à égaliser les situations économiques, elle devait simplement limiter les outrances des égoïstes (Pasquino, 1998, p.107). Il ne fut pas plus anarchiste car, non seulement il admettait une gradation des pouvoirs dans la société mieux, il distingua (très tôt on l’oublie souvent) les citoyens passifs des citoyens actifs et, en juillet 1789, il proposa même d’exclure du vote « les femmes, les enfants, les étrangers et ceux encore - les mendiants notamment - qui ne contribueront en rien à soutenir l’établissement public ». Dans un projet de constitution élaboré dans l‘ombre de ses carnets intimes, il proposait même une société de classes mettant au dessus « les hommes éclairés…gens de lettres, artistes, tous les citoyens à génie ou à talent, propriétaires ou non…choisis par les Etats eux-mêmes ». L’habile et lumineux pamphlétaire de l’Essai sur les privilèges se plaisait donc aux distinctions que certains de ses discours mettent en évidence. Il n’y a nulle incohérence dans cette démarche ni dans le fait d’avoir ensuite accepté l’anoblissement. En fait, ce discours apparemment double s’explique surtout par le fait que Sieyès, nullement partisan d’un égalitarisme outrancier, craignait les fausses distinctions qui disloquent le lien social et qui, en figeant les emplois, interdisent la libre circulation des hommes et des moyens sans toujours choisir les plus compétents. Il distinguait d’ailleurs les privilèges des récompenses. Il acceptait ainsi de favoriser les carrières de ceux qui œuvraient pour le bonheur de l’ensemble mais il abhorrait la politique de l’acquis, craignait qu’un état d’esprit paresseux ne s’installe et que les meilleurs soient dissuadés de vouloir rendre gracieusement « service… à la patrie…et à l’humanité ». Il estimait donc qu’il fallait tout faire pour mettre en valeur la véritable noblesse, celles des hommes de vertu qu’il tenait pour les plus « honnêtes, les plus éclairés, les plus disponibles ». Comme Constant son disciple sur ce point, Sieyès rejetait essentiellement les distinctions héréditaires car elles « soumettent également les divers degrés du mérite à l’empire du hasard ; elles créent une inégalité mais factice et qui peut être sans cesse en contraste avec l’inégalité naturelle ; elles mettent dans une opposition forcée et par cela même désavantageuse le rang social de l’homme et sa valeur intrinsèque » (Constant, 1991, p.116). En conséquence, il ne détestait pas les élus, il rejetait ceux qui se revendiquaient de l’élection pour légitimer leur paresse. Mais il n’était pas dupe de la simplification outrancière que les esprits vulgaires veulent parfois nous imposer. Le Sieyès qui nous a été souvent présenté n’était donc pas le Sieyès réel sur ce sujet essentiel. A l’ombre des manuscrits non publiés, dans le détail des discours, une pensée plus complexe que celle qui nous est ordinairement présentée s’affirme. Cette dualité entre ombre et lumière, dans le discours et l’action, ainsi ébauchée, deux questions se posent alors à l’herméneute : comment expliquer ce choix d’une mise à l’écart de l’essentiel d‘une pensée, d’une action et d’une vie ? Pourquoi relier ce discours en demi-teinte à la personnalité de Sieyés et évoquer un choix de l’ombre le concernant ?

2 - Explications de ce choix pour l’ombre et de cette mise à l’ombre

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Le choix pour l’ombre fut un. Il n’y a aucune raison de séparer Sieyès. Ses attitudes, sa démarche et son œuvre (son silence fréquent, sa solitude, ses replis, etc) ne doivent donc pas être dissociés de ces discours subtils, dissimulés ou confidentiels qui mettaient une bonne partie de sa pensée à l’écart. Mais comment expliquer ce choix et lui donner sens ? Pourquoi les interprètes ont-ils ( à de rares et contemporaines exceptions) si peu mis en évidence ces points ? Ce sont ces deux questions qu’il convient à présent de traiter. Quatre types de raisons expliquent peut-être ce choix ombré. Les trois premières sont liées au triple état de Sieyès (politique, philosophe et abbé). La dernière (qui sera première pour nous dans l’exposé) peut s’expliquer par le caractère de l’homme. Tout d’abord, l’homme était réputé méfiant. L‘ombre préserve des opportuns, de même que les discours abscons. Elle évite ainsi que les imbéciles ne viennent inutilement vous chercher querelle. Or Sieyès avait peu de sympathie pour ses semblables. N’écrivait-il pas dans le silence de ses cahiers intimes ? « Les hommes ne croient ni à la probité ni à la bonté morales. Tout esprit public leur est étranger, ils se partagent en coteries d’intrigants, complices de quelque lâcheté ou d’une suite de lâchetés distinctives de chaque société… (ils ne se sont) jamais approchés de (moi) qu’avec l’intention de (me) tromper ». L’homme méfiant est parfois déprimé. Or comme le rappelle Hegel, il est un empire des ombres où les esprits qui « apparaissent sont morts à la vie réelle, détachés des besoins de l’existence naturelle, délivrés des liens où nous retient la dépendance des choses extérieures, de tous les revers, de tous les déchirements inséparables du développement de la sphère infinie » (Hegel, 1959, p.214). L’ombre fut donc certainement et souvent un refuge pour cet homme dépressif. Celle-ci apaise et dissimule les souffrances en évitant de les voir de face. Elle est également auto-condamnation pour celui qui a une haute opinion de lui-même, ne veut se pardonner ses échecs et qui s’emprisonne ainsi volontairement. L’ombre est marque de la souffrance elle-même. On dit d’ailleurs souvent que ceux qui ont connu la guerre sont colériques donc ombrageux. Mais elle préserve également celui qui, meurtri et dont les plaies ne sont pas refermées, craint de se voir infliger de nouveaux désagréments. Le choix Sieyèsien pour l’ombre ne peut se comprendre sans connaissance de ces points. Toutefois, la psychologie n’explique pas tout, loin de là. En deuxième point, Sieyès fut également un politique. Or le choix du discours eut également deux utilités pour la carrière de notre homme. D’une part, elle permettait de dire tout bas ce que la prudence incitait à ne pas dire tout haut et ainsi permettait de se concilier des camps qui se déchiraient. D’autre part, elle évitait de se fâcher avec les partis en présence et permettait de dire la vérité sous ses multiples aspects sans se laisser enfermer dans le dogmatisme outrancier. La prudence et la stratégie politique ne sont cependant pas les seules explications de ce choix de l’ombre. En effet, et c’est le troisième point, Sieyès fut également un philosophe. Or, être de l’étrange par définition, et plus encore durant les périodes troublées, Socrate en sut quelque chose, le philosophe qui trouble est souvent « mis à l’ombre », écarté, ignoré. Le choix Sieyésien ne fut donc souvent qu’un choix contraint. D’autant qu’il était d’autant plus étranger au pouvoir qu’il approcha, homme du sud dans un monde que le nord commençait à dominer, petit bourgeois dans un monde que la grande bourgeoisie et la noblesse avaient façonné à leurs images respectives. Mais, philosophe, il fut inspiré par les Lumières. Il se plaisait à la clarté. Cependant, chacun sait que plus celle-ci est grande plus l’ombre qu’elle installe l’est également. C’est ainsi. En conséquence, en penseur intelligent, Sieyès savait que la pensée des Lumières ne nous disait pas tout, qu’elle était parfois trop limpide pour l’être réellement. Il reconnaissait donc le bien fondé de certaines des critiques que les penseurs réactionnaires (de Burke à Joseph de Maistre) adressèrent aux auteurs du XVIIIème. Cependant, s’il fut soucieux de nuancer les options trop rationalistes des Modernes (d’où les atténuations dans l‘ombre de certaines de ses prises de position), Sieyès n’osa jamais reprendre certains des développements des Romantiques craignant le retour d’un Ancien Régime qu’il rejetait par-dessus tout. De plus, comme le débat houleux qui opposa Kant et Constant devait le montrer, les Lumières eurent de grandes difficultés avec la sincérité. Sieyès fut comme eux sur ce point, voulant « ouvrir » la pensée philosophique, il était bien conscient du risque d’une telle ouverture. Les jeux d’ombre et de lumière permettaient ainsi de dire sans dire. Enfin et surtout Sieyès avait été abbé. Or, dans la Bible hébraïque, l’ombre est parfois décrite comme le refuge de Dieu. Comme en témoigne ce passage des Psaumes invoquant l’Eternel : « Les fils de l’humain s’abritent à l’ombre de tes ailes ». L’ombre de Dieu protège l’homme faible ou opprimé. Elle est également ce qui fait peur, ce qui isole et préserve d’une masse orgueilleuse et lâche. Elle est aussi, le lieu de repli d’une vérité qui se sait fragile, complexe et qui craint de s’exposer à tout vent de peur d’être galvaudée. Cette vision religieuse de l’ombre est ainsi confirmée par un texte intéressant de l’Exode qui nous rappelle que lorsque Dieu apparut aux Hébreux, le peuple se tint à distance et seul « Moise s’approcha de la nuée obscure où était Dieu ». L’ombre est donc souvent le royaume de Dieu et seul le Prophète, vertueux par son courage, clair dans ses intentions ose aller à sa rencontre ne craignant pas l’être par excellence, le vrai, le juste. Dans les Evangiles chrétiens, l’ombre est plus ambivalente. Elle est ce qui ne peut être secret et que Dieu voit. Ainsi « Pour toi, lorsque tu pries, entre dans ta resserre, ferme ta porte et prie ton père qui est présent dans ce qui est secret et ton père qui voit ce qui est secret, te le rendra ». Toutefois, elle est également le lieu où Dieu s’exprime comme l’atteste cet autre passage où il est dit « Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites le en pleine lumière et ce que vous entendez à l’oreille, proclamez le sur les terrasses ». Craintes et tremblements d’un côté, sauvegarde de l’autre. L’ombre fascinait donc certainement cet ancien prêtre. En la recherchant, Siéyès se rechercha sans doute lui-même pressentant combien il lui arrivait de s’égarer dans ses multiples apparitions publiques. Reste alors une dernière question, pourquoi cet aspect de la pensée Sieyesienne a-t-il été relativement peu exploré ? Trois troubles expliquent sans doute cette occultation majeure. Ces questions troublent les Modernes que nous sommes encore. Elles supposent, pour être saisies dans leur totalité, une étude de la pensée et de l’action sieyèsienne sous l’angle conjoint de la métaphysique, la religion, la psychologie et la stratégie politique. Or nous nous plaisons peu aux études transversales. Nous aimons la séparation heuristique et intellectuelle. De plus, la métaphysique nous effraie car nous craignons, à juste titre, la tartufferie, l’intégrisme et l‘enthousiasme religieux. Toutefois, ce rejet ressemble aussi parfois à cette crainte que le peuple de la Bible a pu ressentir à l’égard de l’ombre ; crainte que Sieyès, en homme intelligent et courageux ne paraît guère avoir totalement eue. Egalement, l’ambivalence Sieyèsienne est ignorée car elle trouble également nos juristes. En effet ce double discours sur les sujets évoqués marque notre droit positif, notre société et notre relation au politique. Depuis Sieyès et Durkheim notamment, en effet, nous savons que le droit laïc est plus marqué par le religieux qu’il n’y paraît. Depuis Machiavel, il est bienséant de tenir deux discours politiques : l’un dans la clarté pour le peuple, l’autre, dans l’ombre, pour les initiés. Or nous préférons taire cette dualité plutôt que de la vaincre, pensant en effet qu’elle affaiblirait le droit si elle était révélée ou abandonnée.

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Enfin, étudier la multiplicité Sieyésienne implique accepter la complexité des sujets et plongée dans l’ombre, sa signification et ses profondeurs. Or celle-ci a toujours effrayé le peuple, nous l’avons vu. Faisant une histoire pour ce dernier, nous pensons ainsi lui plaire en évitant de l’y plonger et de nous y plonger avec lui.

Conclusion

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En commençant ce travail nous nous posions deux questions : les raisons du choix sieyèsien et celles de l’ignorance de ce choix. Pour résumer notre idée sur la première, terminons pour nous faire comprendre avec Heidegger qui écrivait dans l’Origine de l’œuvre d’art : « La vérité ne déploie son être que comme combat entre éclaircie et réserve » (Heidegger, 1962). Les Occidentaux croient généralement que la vérité est dé-voilement ou clarification et Sieyès le pensait avec eux. Toutefois, il parait avoir également saisi. D’une part que l’éclairci suppose une partie auparavant laissée dans l’ombre et qu’il faut mettre en lumière pour dévoiler le vrai, donc une plongée dans l’ombre préalable pour saisir ce qui est à dé-couvrir, donc une étude approfondie de l’ombre. D’autre part, de manière plus confuse, Siéyès avait également compris que la vérité a parfois besoin de l’ombre, qu’elle la réclame tout simplement pour se préserver de tout…et notamment de la vulgarité des vulgarisateurs. En effet qui dit dé-voilement dit aussi souvent représentation et qui dit représentation dit fréquemment mise en scène. Enfin, homme politique mais ancien abbé, Siéyès n’ignorait pas l’ambivalence du discours éclairé et oral que ses collègues, anciens juristes pour la plupart, ignoraient et dont ils furent parfois les victimes inconscientes. Il connaissait les autres dimensions de l’ombre. Mais s’il en est ainsi pourquoi avoir ignoré cet aspect de la pensée Sieyesienne ? Deux raisons expliquent finalement peut-être cette relative ignorance : la première est positive. Nous savons, en effet qu’il y a deux types d’ombre. La « bonne » qui est celle de la modestie, du recul volontaire, du silence pensé, du repli et de l’approfondissement du vrai et la « mauvaise » qui est celle de la confusion, de l’enfermement et de la dissimulation. Sieyès a certainement oscillé entre l’une et l’autre et nous l’ignorons un peu pour le punir de cette ambiguïté. Toutefois notre méconnaissance est moins glorieuse par un autre côté, elle dissimule également une peur : celle de ce qui est autre voire autrement autre. Celle-ci fait que nous n’aimons guère les hommes en demi-teinte car, soucieux de donner des leçons plus que d‘écouter, nous préférons les êtres clairement identifiables; ceux que l’on peut subsumer (casser ou caser) sous une règle. Ceux-là nous rassurent alors que ceux qui savent se replier dans l’ombre nous inquiètent : ils sont trop libres pour nous. Sieyès fut de ces hommes. Il mérite aujourd’hui toute notre attention pour la volonté qui fut la sienne de réellement transformer l’action publique et la pensée de l’Etat. Il ne se contenta pas de penser. Il voulut mettre en œuvre. Le premier, il proposa une éthocratie ou gouvernement éthique de la Nation. Certaines de ses propositions pourraient aujourd’hui résoudre certaines de nos difficultés et de nos préoccupations (sur l’équité, sa place, sur les liens à nouer entre politique et philosophie). Il importe donc de réhabiliter un homme qui ne pensait pas la philosophie indépendamment des moyens de la mettre en œuvre concrètement.


Références

  • Bastid P (1970), Sieyés et sa pensée, Hachette
  • Constant B. (1991), Fragments d’un ouvrage abandonné sur la possibilité d’une constitution républicaine dans un grand pays, Aubier
  • Fauré C., dir., (2007), Des manuscrits de Sieyès.,T II. 1770. 1815, Ed. H. Champion
  • Furet F et Ozouf M (1992), Dictionnaire critique de la révolution française. Acteurs, Flammarion
  • Hegel G. W. (1959), Esthétique. Textes choisis, PUF
  • Heidegger M (1962), L’origine de l’œuvre d’art, Chemins qui ne mènent nulle part, Gallimard
  • Pasquino P. (1998), Sieyès et l’invention de la constitution en France, Odile Jacob
  • Sieyès E (1815), Constitution hypothétique. In, Des manuscrits de Sieyès, T II. 1770
  • Sieyès E., Vues sur les moyens d’exécution dont les représentants de la France pourront disposer en 1789, BNF
  • Strauss L (1980), La critique de la religion chez Spinoza, Ed. du Cerf
  • Tessier. O (1897), La jeunesse de l’abbé Sieyès, Marseille.

Notes

[1]

Professeur de philosophie - ancien avocat à la Cour de Paris - jean-jacques.sarfati@wanadoo.fr

[2]

Dires de l’abbé Sieyès sur la question du veto royal. A la séance du 7 septembre 1789, Versailles. p 10

[3]

Comme l’écrivait Sieyès (Fauré, dir., p 141) : « chercher toujours des faits, observer leurs liaisons avec ceux que l’on connaît déjà et former la science des causes et des effets. Mais pour cela ne se point égarer dans cette recherche importante, connaître d’avance les lois de l’observation et pour cela suivre attentivement l’observateur, ses progrès et les bonnes méthodes. »

[4]

Sieyès déclarait : « Toutes les démocraties sont tombées par l’ambition, l’hypocrisie à des démagogues, et l’entrainement forcé de la multitude. Or une institution anéantit les démagogues et rend toute liberté aux citoyens… » (Fauré, dir., 2007, p.501)

[5]

Exposé historique des écrits de Sieyès (écrit anonyme de l’an VIII tiré à 25 exemplaires)

Résumé

Français

Réflexion et présentation d’Emmanuel Sieyès, penseur de l’éthocratie, ou gouvernement éthique de l’Etat. Il fut méprisé par les uns car trop révolutionnaire et vilipendé par les autres car trop réactionnaire. En fait, cet article tente de montrer qu’il fut surtout un homme libre et soucieux de sa liberté, cherchant en oscillant entre l’ombre et la lumière à préserver sa vie privée et son action publique, une démarche d’action et une pensée à l’œuvre. En un sens, il marque le tournant d’une pensée moderne qui curieusement prendra fin avec la Révolution qui prétendra l’incarner. Emmanuel Sieyès, penseur de notre pos-modernité en ce qu’il incarne à la fois la transversalité (juriste, philosophe, acteur et penseur) l’éthique et la politique cherchant à se conjoindre sans se combiner.

Mots-clés

  • philosophie et droit
  • Révolution française

English

Reflection and presentation of Emmanuel Sieyès, who conceived ethocraty, i.e.an ethical way of governing. He was despised by some as too revolutionary and reviled by others because too reactionary. In fact, this article attempts to show he was above all a free man and attentive of remaining so, seeking by oscillating between shadow and light to preserve his privacy and public action, a step towards action and a thinker at work. In a sense, it marks the turning point of modern thinking that curiously will somehow end with the revolution that will contend to embody it. Emmanuel Sieyès, a thinker of our post modernity in so far as it embodies both transversality (jurist, philosopher, actor and thinker), ethics and policy seeking to combine without melting.

Keywords

  • philosophy and law
  • French Revolution

Plan de l'article

  1. 1 - L’ombre en actes
  2. 2 - Explications de ce choix pour l’ombre et de cette mise à l’ombre
  3. Conclusion

Pour citer cet article

Sarfati Jean-Jacques, « Sieyès, administrateur et penseur de l'Etat », Humanisme et Entreprise, 4/2010 (n° 299), p. 81-88.

URL : http://www.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2010-4-page-81.htm
DOI : 10.3917/hume.299.0081


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