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Humanisme et Entreprise

2011/1 (n° 301)


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Après les crises de l’humain, et la barbarie de la deuxième guerre mondiale, une période de reconstruction morale et matérielle s’est déployée sur les bases éthiques des déclarations de Philadelphie de 1944 et des Droits de l’Homme de l’ONU de 1948, qui traçaient le concept de l’état providence. Ebranlé en 1973 par la crise pétrolière, ce modèle a glissé vers une économie néolibérale de marché mondialisée selon le Consensus dit de Washington, confortée par l’effondrement de l’URSS en 1991 et étendue à la Chine après sa reprise de Hong-Kong en 1997. Débridées, les forces politiques, économiques et financières contribuèrent alors par leur cupidité (Stiglitz J. 2010), la fraude, la corruption, le terrorisme religieux, à générer des « crises éthiques » dont la crise mondiale systémique de 2007/2008 en sera l’apogée.

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Alors obligés de reconsidérer leurs comportements, leurs institutions, le corps de leurs règles, les décideurs de la gouvernance mondiale réunis en assemblées de l’ONU, OIT, OCDE … et spécialement en G8, G20, poursuivirent la refondation, entamée dès 2001,de leur paradigme politique et sociétal, sur les bases d’une régulation responsable et éthique. Il est à noter qu’avec un regard semblable sur le thème de la « responsabilité sociétale » des organisations, 100 pays de l’ISO (International standard organization) et leurs 500 experts, après des travaux débutés en 2004, viennent de proposer une norme ISO 26000/2010 : « lignes directrices relatives à la responsabilité sociétale » offrant une esquisse pour une nouvelle économie de la conformité régulée.

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Ce nouveau paradigme qui s’appuie sur la création de soutiens institutionnalisés et qui annonce l’émergence de métiers, de fonctions, autour des trois préoccupations collatérales que sont des comportements éthiques, par des contrôles indépendants, et pour un management des risques de toute nature. L’ébauche de ce modèle pour une transition socio-économique pourrait être comprise comme la prise en compte incontournable d’une éthique de la gouvernance mondialisée pour la mitigation des crises éthiques passées, à partir de l’obtention d’une conformité éthique assumée par une sureté éthique, menant à une discipline novatrice, l’éthique managériale.

1 - Croisements sémantiques : crise, éthique, comportement

1.1 - Crise, de quoi est-elle le nom ?

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Le sème crise, au regard de la littérature actuelle semble recouvrir trois significations particulières qui souvent s’enchevêtrent, s’accumulent :

  • effondrement brusque, violent, brutal, collapsus, d’un organe, d’une entité, de la rupture d’un système, avec perte de maîtrise des décideurs, désarroi des acteurs, et dégradation d’homéostasie

    et/ou

  • symptôme d’une mauvaise inscription d’un modèle, d’une idéologie, d’une organisation dans un nouvel état du monde émergent et qui est en train de se faire, et expression de tensions conséquentes

    et/ou

  • difficulté de voir le monde qui se fait.

Toute crise, en général, impacte les communautés humaines et leurs acteurs, et entraîne un « état de choc [2][2] selon l’expression du philosophe Alain Badiou. suivi d’une recherche haineuse des coupables et d’une demande vigoureuse de mesures futures de vigilance, surtout lors de la destruction d’une géographie humaine (ex. Haïti 2010), qu’elle soit physique ou mentale (guerre, attentat, séisme …).

1.2 - Ethique, de quoi est-elle le nom ?

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Les mots naissent, vivent, meurent mais aussi s’adaptent, mutent, divergent, selon un « darwinisme culturel » permanent : seul leur usage en donne le sens réel, ils s’adaptent aux « lois morales » qui ne sont pas absolues, faites par les humains dans le but de réglementer leurs sociétés.

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Ces lois évoluent avec leurs connaissances, les mentalités et les situations nouvelles (Joras M. 2007). Pour évoquer le terme éthique, il est nécessaire de le distinguer du mot « morale », selon l’usage actuel qui apparaît dans les Sciences de Gestion (Igalens J. Joras M. 2010) et de s’approprier le terme comportement éthique, critère essentiel de la nouvelle norme ISO 26000.

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Trois termes interviennent : la morale, l’éthique, le comportement éthique.

Morale

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La morale répond au questionnement « que dois-je pouvoir faire ? » ; elle est impérative et absolue. Adossée à un code moral (religieux ou laïc), elle dit ce qui doit être, en distinguant le bien du mal ; elle est du domaine de la foi (fides), de la conviction intime, de l’émotion, de l’idéologie etc.. Quelles que soient les origines d’un individu, souvent on évoquera sa morale, son milieu, son cadre de vie. Selon une philosophie de la conscience, l’Homme doit respecter une morale minimaliste et universelle : « ne pas nuire à autrui, rien de plus » (Ogien R. 2007), et « résister à l’intolérable » (Julien F. 2006). Au regard de l’anthropologie, cette morale minimaliste peut se doter d’exigences usuelles supplémentaires imposées à l’individu par son appartenance, choisie ou non, à un milieu familial, social, culturel, religieux, politique … Ainsi tout individu guide sa vie privée et/ou citoyenne à partir d’un code moral reconnu et déclaré, et encadré par les droits civil et pénal dont il dépend selon son « identité nationale ».

Ethique

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L’éthique, objet de la « philosophie morale », répond au double questionnement « comment vivre une situation, un évènement, une action ? » et « quelle décision prendre face à une alternative, un dilemme ? ». Elle est du domaine de la raison (ratio). Appliquée à des situations qui peuvent être complexes, elle suppose un détour par le raisonnement. Dans les entreprises, certains emploient l’expression « d’éthique au quotidien », d’autres déclinent l’éthique des achats, des contrats, de la finance, de la GRH, des systèmes d’information, etc.. En ce sens il n’y a d’éthique que appliquée à, spécifique. Quel que soit son champ d’application, on évoquera le plus souvent l’éthique d’un groupe, d’un collectif, d’une organisation. Pour la représentation qu’il se fait du droit, et pour l’appréhension de la notion de morale et d’éthique, chaque individu, chaque groupe, chaque entreprise, chaque collectivité se fonde sur un ensemble d’exigences contingentes à son identité et sa culture.

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A l’examen des définitions reprises dans l’enseignement de la philosophie morale [3][3] Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale Pu... et de la littérature française contemporaine ou pourrait dessiner le contour d’une « éthique de pensée au quotidien » (Igalens J. et Joras M. 2010) qui est présente dans notre culture à partir de six approches philosophiques principales reconnues :

  • je fais mon devoir, je m’en remets à mes croyances, à mon idéal, à ma culture (Emmanuel Kant) : l’éthique de conviction

  • je dois répondre des conséquences de mes actes pour le présent et l’avenir ; la raison doit les dicter (Hans Jonas) : l’éthique de responsabilité

  • je prends en compte les intérêts d’Autrui (l’Homme, les hommes, la planète, l’économie) (Emmanuel Levinas) : l’éthique de l’altérité

  • j’ajoute à mes valeurs celles des autres pour agir selon des normes consensuelles, partagées et reconnues (Jürgen Habermas) : l’éthique de la discussion

  • je réponds aux dilemmes éthiques que l’on m’impose (Georg Hegel) : l’éthique de la dialectique

  • je me règle sur ma conscience, pour ne pas nuire (Ruwen Ogien) : l’éthique fondamentale

  • Cette éthique au quotidien, appliquée aux affaires a trouvé auprès d’un philosophe, RP. Droit, et d’un banquier F.Henrot (éd. Plon 2010) une « épaisseur » pratique : l’éthique appliquée aux affaires serait :

  • le respect de la loi – « toutes les règles édictées par les autorités publiques qu’elle qu’en soit la nature »

  • un ensemble de vertus :

    • rigueur dans l’analyse

    • détachement des passions (argent, pouvoir)

    • modestie et ténacité

  • une exigence absolue de comprendre le sens de ce que l’on fait

  • une utilité pratique – efficacité pour la prospérité collective.

Dans une approche similaire on retrouve chez les anglo-saxons le croisement des mots « compliance » et « éthics », exprimant l’observance du respect des règles et des engagements pris.

Comportement éthique

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Face à la floraison des significations données au terme éthique et la tendance à lui conférer un sens quasi-religieux, ou idéologique, les experts de l’ISO, dans un esprit consensuel de neutralité laïque, mais opérationnel, viennent de publier, à usage universel, les « lignes directrices relatives à la responsabilité sociétale » (ISO 26000/2010), qui énoncent les principes fondés sur des comportements éthiques et des prises de décisions, soutenant un développement durable mis en œuvre, obligé par les organisations humaines au nom de leur responsabilité sociétale, à savoir :

  • responsabilité d’une organisation vis-à-vis des impacts de ses décisions et activités sur la société et sur l’environnement, se traduisant par un comportement éthique et transparent qui :

    • contribue au développement durable, y compris à la santé et au bienêtre de la société

    • prend en compte les attentes des parties prenantes

    • respecte les lois en vigueur tout en étant en cohérence avec les normes internationales de comportement

    • est intégré dans l’ensemble de l’organisation et mis en œuvre dans ses relations (activités de l’organisation au sein de sa sphère d’influence).

Le comportement éthique, décrit et souligné comme base de la norme ISO 26000 est un « comportement conforme aux principes acceptés d’une conduite juste ou bonne dans le contexte d’une situation particulière, et en cohérence avec les normes internationales de comportement, », attentes vis-à-vis du comportement d’une organisation en matière de responsabilité sociétale, procédant du droit coutumier international, de principes généralement acceptés de droit international, ou d’accords intergouvernementaux universellement ou quasi universellement reconnus. Les accords intergouvernementaux comprennent les traités et les conventions. Bien que le droit coutumier international, les principes généralement acceptés de droit international et les accords intergouvernementaux s’adressent avant tout aux états, ils expriment des objectifs et des principes auxquels toutes les organisations peuvent aspirer. Les normes internationales de comportement évoluent dans le temps.

1.3 - Crise éthique, de quoi est-elle le nom ?

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Pour comprendre la crise systémique actuelle, qui s’est déclarée lors de la faillite de la banque Lehmann Brothers (septembre 2008) née des subprimes diffusées dans les circuits des banques et des assurances mondiales, nous pouvons énoncer qu’elle est la suite de crises éthiques, dues au non respect d’une « conformité éthique » occasionnée par le manque de « sureté éthique (Igalens J. et Joras M.) que toute organisation doit soutenir ». Crise éthique, conformité éthique, sureté éthique constituent une logique pour une éthique managériale qui s’impose à tout décideur, dans une société dorénavant régulée, sous le regard des puissances publiques et non plus sous le seul pouvoir des marchés.

a - Crise éthique

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Situation hors contrôle éthique des acteurs, suite à des comportements inéthiques, dangereux et menaçants, dommageables pour la conformité et la sureté éthique. Affaissement brusque des soutiens que sont les règles et les principes éthiques, dans un système de décision, de management, de gestion.

b - Conformité éthique

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Constat contrôlé du respect, par les acteurs de la sphère d’influence, du cadre réglementaire et des engagements souscrits selon des principes reconnus.

c - Sureté éthique

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Etat, sous contrôle, du maintien de la conformité éthique, grâce à un devoir de vigilance, et d’une protection contre une crise éthique éventuelle. La sureté éthique traduit un état obligé de protection et conservation tel qu’une « entité organisée » peut démontrer par une assurance raisonnable que ses valeurs, ses objectifs, son intégrité, son image, sa réputation ne sont pas affectés ou ne peuvent pas l’être par des menaces et dangers, matériels et immatériels, venant de pratiques et conduites non éthiques, individuelles ou collectives. La sureté éthique repose sur un devoir fondamental de vigilance (ISO 26000) : démarche globale, proactive d’identification visant à éviter et atténuer les impacts négatifs sociaux, environnementaux et économiques, réels et potentiels, qui résultent des décisions et activités d’une organisation sur tout le cycle de vie d’un de ses projets ou activités.

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La sureté éthique s’étend naturellement à la « sphère d’influence » (iso26000) de l’entité responsable : portée/ampleur des relations politiques, contractuelles, économiques ou autres à travers lesquelles une organisation a la capacité d’influer sur les décisions ou les activités de personnes ou d’autres organisations. La sureté éthique repose sur le concept juridique de sureté qui est à la fois garantie des libertés fondamentales données à un individu et traduction de mesures destinées à empêcher ce même individu de nuire. La sureté éthique repose sur la qualité du dispositif de contrôle interne de l’entité et suppose une prise de conscience de chacun. Le concept de sûreté éthique est récent (Igalens J. et Joras M.) car jusqu’ici les praticiens comme le monde académique évoquaient uniquement la nécessité de l’éthique ou de la morale des affaires. La différence essentielle entre les deux provient de l’obligation non seulement de promouvoir certains comportements ou certaines attitudes mais également d’être en capacité de garantir, avec un niveau de certitude raisonnable, qu’une organisation est « orientée » vers l’éthique.

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De même que le management de la qualité ne se réduit pas à la traque des comportements de gaspillage et plus généralement de « non qualité », la sûreté éthique ne se limite pas à la chasse des comportements contraires à l’éthique. Il s’agit d’une réorientation globale de l’entreprise, de son système de management, dans une direction qui est celle de l’éthique. Face aux actes frauduleux, irresponsables, criminels de certains, pour répondre aux besoins et attentes de la puissance publique, des forces de marché, de la société civile, l’entreprise doit faire respecter par les personnes qu’elle mobilise (internes et externes) la conformité au droit et aux engagements pris. Cette exigence doit se traduire par l’offre de la conservation d’une « sûreté éthique » que l’on peut désigner comme un outil visant à rendre intelligible au sein d’un système homme, des dangers et menaces malgré l’incertitude par nature de celui-ci. Cette sureté éthique est le socle d’une éthique managériale, comme décrite dans le schéma 1.

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Tout projet, toute action repose sur le binôme sureté/sécurité, dont la finalité est la conformance/compliance et la performance, menant au résultat obligé qu’est la confiance, indispensable à l’harmonie du monde, étant entendu que cette éthique managériale ne peut se développer que sous des contrôles indépendants transparents.

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Si l’on considère que l’histoire est une suite d’évènements que la communauté humaine désigne et souligne, la crise éthique ultime de 2007/2008, qui semble mettre à bas l’économie néolibérale du tout marché, a été précédée depuis la crise pétrolière de 1973 et atomique de Tchernobyl de 1986 par une suite de crises aux causes inéthiques particulièrement significatrices :

  • crise pétrolière de 1973, embargo des pays arabes/Opep,

  • crise atomique de Tchernobyl 1986, laxisme technologique,

  • crise de la gouvernance, effondrement de l’URSS 1991,

  • crise de la fraude comptable, Enron USA 2001,

  • crise de l’intégrisme et terrorisme religieux, tours de New York 11 septembre 2001,

  • crises de la cupidité et fraude financière, subprimes USA 2007,

  • crise souveraine, mensonges statistiques Grèce 2010,

  • immoralité financière d’état, Irlande 2010.

Aussi l’ensemble des responsables de la gouvernance des états déjà déstabilisés par l’alerte des catastrophes de 2001 (Enron, tours de New York), ont pris conscience après la faillite de Lehmann Brothers d’un besoin de régulation sous le contrôle de la puissance publique, et ont institutionnalisé en conséquence des « soutiens » conventionnels, réglementaires, procéduraux..

Schéma 1 - Sûreté éthique et Ethique managérialeSchéma 1

2 - Des soutiens pour une éthique managériale

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La régulation pour ses théoriciens (Boyer R. 1986-2004) est « la manière dont se reproduit la structure déterminante d’une société dans ses lois générales ». C’est dans ce sens que l’on assiste de la part des décideurs de la gouvernance (mondiale, européenne, française), à l’institutionnalisation de soutiens pour adapter la structure, après la mise à mal du consensus de la sauvegarde nécessaire de certains éléments de la déclaration de Philadelphie.

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Cette voie vers une régulation éthique semble avoir dirigé les travaux menant à ISO 26000, qui apparait assimiler les comportements éthiques à une « règle du jeu » permettant de soutenir une responsabilité sociétale demandée à tous les niveaux décisionnels et opérationnels des organisations et collectivités humaines.

L’esprit de Philadelphie (1944 – 1991)

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[4][4] Source : OIT/ILO. Préjugeant de l’issue de la guerre au profit des démocraties, la Conférence internationale du travail, réunie à Philadelphie (Etats-Unis) a adopté une déclaration qui redéfinit les buts et objectifs de l’Organisation internationale du travail (OIT) en énonçant notamment les principes suivants :

  • le travail n’est pas une marchandise,

  • la liberté d’expression et d’association est une condition indispensable d’un progrès soutenu,

  • la pauvreté, où qu’elle existe, constitue un danger pour la prospérité de tous,

  • la lutte pour le progrès matériel de tous les êtres humains doit être menée avec une inlassable énergie au sein de chaque nation et par un effort international continu et concerté dans lequel les représentants des travailleurs et des employeurs, coopérant sur un pied d’égalité avec ceux des gouvernements, participent à de libres discussions et à des décisions de caractère démocratique en vue de promouvoir le bien commun.

Cette prise de position prenait en compte l’analyse des causes de la seconde guerre mondiale : « pour éviter les fureurs identitaires et favoriser la paix, il fallait affirmer la dignité humaine, se préoccuper des conditions de vie et donc de justice sociale ». La déclaration de Philadelphie est contemporaine du programme du Conseil national de la résistance, en France, qui a abouti au « modèle social français », dont l’essentiel demeure aujourd’hui.

Le consensus de Washington (1990 – 2007)

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Sous la poussée dogmatique ultralibérale et au fur et à mesure de la mondialisation, à l’issue de l’effondrement de l’URSS en 1991 et l’entrée de la Chine dans le jeu mondial après la reprise de Hong-Kong en 1997, les grandes organisations multinationales ont par leurs décisions, leurs actions sur le marché, construit un modèle géo-économique qui a été formalisé par John Williamson en 1989 et qui est intitulé « consensus de Washington », recommandant le retrait des Etats dans l’activité commerciale par des dénationalisations et confiant la régulation du commerce à la seule concurrence libre et non freinée, respectant cependant les droits civiques et luttant contre la corruption (convention de Merida 2003).

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Il est à noter que si l’Union Européenne, par le traité de Lisbonne, applicable le 1er décembre 2009, suite au traité de Maastricht, se réfère au modèle du marché total, elle se recommande néanmoins du modèle dit « économie sociale de marché » ou « ordo-libéralisme » [5][5] Selon les thèses de Wilhem Röpke (1899 – 1966). en précisant que le marché assure un « ordre spontané si l’Etat se cantonne à sa fonction de producteur de la norme juridique » (Daniel J. 2009).

Schéma 2 - Ethique managériale et ConformitéSchéma 2
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Sous la pression des crises éthiques depuis 2001 se développe mondialement un ensemble de soutiens structurant cette nouvelle économie régulée :

  • conférences, conventions : ex. Rio de Janeiro 1992, Développement durable 1992, Johanesbourg 2002, Copenhague 2009, Cancun 2010, changements climatiques, Nogoya 2010, biodiversité, G7, G8, 36e réunion des finances Ontario 2010, G20 Séoul actuellement en cours 2010 2011, novembre 2010 Commission européenne accord fonds pour sauvegarde souveraine

  • des directives européennes, dont la plus importante en matière d’éthique est celle sur le blanchiment (novembre 2006) et le Livre Blanc de 2001 sur la RSE

  • en France, depuis 2001 un ensemble de textes contribuent à moderniser l’état face aux défis soulignés par la Cour des comptes dans son rapport Seguin de 2007

    • exigence de régularité (légalité, légitimité)

    • bon emploi des ressources

    • performance des objectifs, des missions

Cet ensemble régulateur est traduit dans une suite de lois :

  • NRE 2001 – Nouvelles régulations économiques

    obligation de publier un rapport sociétal pour les entreprises cotées

  • Lolf 2001 – Loi organique relative aux lois de finances

    qui propulse la gestion publique d’une culture de moyens à une culture de résultats, sur le modèle de l’entreprise privée

  • RGPP 2007 – Révision générale des politiques publiques

    selon des dispositions d’économie et d’efficience de l’action publique

  • SNDD 2007 – Stratégie nationale de développement durable

    qui à la suite du Grenelle de l’environnement vise à imprégner toutes les activités des préoccupations du développement durable et de la responsabilité sociétale des entreprises

  • Grenelle II 2010

    En particulier obligation pour toutes les entreprises de plus de 500 personnes de réaliser un « bilan sociétal »

  • LME 2010 – Loi de modernisation de l’économie

    Obligation de déclaration de soupçon à Tracfin, pour toute anomalie financière présumant blanchiment

Dans cette mouvance de responsabilité sociétale les grandes entreprises proclament leurs valeurs, selon des chartes éthiques, les professions leurs codes déontologiques. Des ONG, telle le Cercle d’éthique des affaires, propose une labellisation QualEthique autour de cinq thèmes :

  • le respect de la personne humaine,

  • la sauvegarde de l’environnement, des ressources et du milieu naturel,

  • les questions autour de l’argent,

  • la prise en compte des valeurs culturelles et intellectuelles,

  • la qualité de l’information et de la communication.

3 - De nouveaux métiers et des fonctions autour du contrôle de la conformité, accompagnent le nouveau paradigme régulateur

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Pour alimenter les organismes de contrôle étatiques, les grands corps de l’inspection, les agences de contrôle et de lutte contre la fraude, selon des appellations diverses s’estompe un métier de responsabilité de la conformité en charge des fonctions « check » et « act » de la roue de Deming, cadre de la norme ISO 9000/2000

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Se distingue actuellement :

  • le métier de la conformité, chargé du contrôle permanent des lois, règlements, directives

  • ex. responsable de la conformité et du contrôle interne( RCCI/AMF), compliance officer, contrôleur interne

  • le métier de déontologue, qui a un rôle d’alerte sur le risque éthique

  • le métier de contrôle du risque, risk manager, du risque financier au risque technique il doit assumer le management du risque et sa prévention, son éradication

  • le métier de l’inspection, qui évalue les dispositifs de contrôle interne ou intervient lors de déviances, catastrophes éthiques et propose des poursuites éventuelles par l’ordre judiciaire

  • le métier d’audit, qui assure des missions de contrôle périodique, soit du contrôle, soit des dispositifs et procédures de l’audit interne et/ou externe

Conclusion

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Au cours des siècles se sont créées et institutionnalisées les grandes professions du droit et du chiffre pour assister, contrôler la finance, le commerce et l’industrie et donner à la puissance publique l’outil de son pouvoir judiciaire.

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Au moment de la refondation de l’économie post crise, basée sur des comportements éthiques de tous les acteurs, de la plus haute autorité à l’opérationnel de terrain, se dessine un métier pour des professions et des fonctions autour de la conformité, de la maîtrise du risque, du contrôle du contrôle, que l’on pourrait rassembler sous l’intitulé « responsable de conformité et de contrôle du risque éthique », et qui certainement sera bientôt appelé à s’activer dans les cyberespaces, en se gardant de l’arnaque et de la criminalité numérique sources de crises éthiques, incommensurables, imminentes.


Références

  • Dictionnaire de l’éthique et de la philosophie morale, Puf
  • Droit JP. et Enrot F. 2010 – Le philosophe et le banquier, Plon
  • IBM, enquête DRH 2000
  • Igalens J. et Joras M. 2010 – La sureté éthique, du concept à l’audit opérationnel, EMS
  • Igalens J. et Gond JP. 2009 – La responsabilité sociale de l’entreprise, Que sais-je ? PUF
  • Igalens J. et Joras M. 2002 – Responsabilité sociale des entreprises, éd. d’Organisation
  • Institut de l’entreprise/FNGE 2010 – Repenser la formation des managers
  • ISO 26000/Afnor 2010 - Lignes directrices
  • Joras M. et Lepage J. 2005 – La responsabilité sociétale de l’acheteur, éd. d’Organisation
  • Loosdregt HL. 2004 – Prévenir les risques éthiques, INSEP
  • Observatoire des métiers, Banque 2009
  • Ogien R. 2007 – L’éthique d’aujourd’hui, Gallen
  • Pons N. et Berche V. 2009 – Arnaques, CNRS éditions
  • Rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi 2009, Documentation française
  • Supiot A. 2010 – L’esprit de Philadelphie, Seuil
  • Stiglitz J. 2010 – Le triomphe de la cupidité, LLL
  • Collectif EMS 2010 – Ethique et responsabilité sociale, 78 experts en l’honneur de Michel Joras

Notes

[1]

Enseignant-chercheur.hdr ESCE Paris - Administrateur du Cercle d’Ethique des Affaires (CEA) joras.m@noos.fr.

[2]

selon l’expression du philosophe Alain Badiou.

[3]

Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale Puf.

[4]

Source : OIT/ILO.

[5]

Selon les thèses de Wilhem Röpke (1899 – 1966).

Plan de l'article

  1. 1 - Croisements sémantiques : crise, éthique, comportement
    1. 1.1 - Crise, de quoi est-elle le nom ?
    2. 1.2 - Ethique, de quoi est-elle le nom ?
      1. Morale
      2. Ethique
      3. Comportement éthique
    3. 1.3 - Crise éthique, de quoi est-elle le nom ?
      1. a - Crise éthique
      2. b - Conformité éthique
      3. c - Sureté éthique
  2. 2 - Des soutiens pour une éthique managériale
      1. L’esprit de Philadelphie (1944 – 1991)
      2. Le consensus de Washington (1990 – 2007)
  3. 3 - De nouveaux métiers et des fonctions autour du contrôle de la conformité, accompagnent le nouveau paradigme régulateur
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Joras Michel, « Ethique et crises. Genèse d'une économie de la conformité éthique ? », Humanisme et Entreprise, 1/2011 (n° 301), p. 49-60.

URL : http://www.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2011-1-page-49.htm
DOI : 10.3917/hume.301.0049


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