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Humanisme et Entreprise

2011/2 (n° 302)


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Le temps est sans doute ce qui est le plus précieux pour les individus et pour les organisations, et le plus énigmatique. Il est directement relié à la notion de vie humaine par de multiples aspects. Ne serait-ce que parce que « la vie a une histoire », comme le soulignait dans Humanisme et Entreprise, Maurice Marois (p. 47). Le temps ne se pense que par ses limites, le début, la fin, les étapes, elles-mêmes limites de dynamiques spécifiques. Le développement durable s’interroge sur la possibilité d’une vie « après », d’un temps ouvert pour les générations futures. Or, cet éminent biologiste et professeur de médecine soulevait la question dès 1973 dans son article du caractère « profondément antibiologique » du monde.

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Ses constats étaient indissociables d’une époque post-taylorienne, marquée par les effets du progrès technique et encore ignorante de la crise économique toute proche. Ils portaient alors sur les dangers de « l’uniformisation », négation de l’homme et menace pour sa survie. Cela marquait la remise en question d’un modèle se référant à Henri Fayol pour considérer comme une vérité révélée que « la Prévision, la Coordination et le Contrôle ne peuvent s’exercer correctement que si l’on connaît, et de façon aussi précise que possible, les temps consacrés ou à consacrer aux travaux divers qui sont, directement ou indirectement, la raison d’être de l’entreprise » (Lubert, 1959, p.27).

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Même si l’auteur de cette phrase, polytechnicien et ingénieur au bureau des temps élémentaires, concluait son article en observant que « si des excès ont été commis … il en va de l’étude du travail comme de la langue d’Esope : elle vaut ce que vaut l’usage qu’on en fait » (p.36), la dérive était annoncée : non pas celle du recours à l’outil, mais celle d’une organisation en quête d’elle-même, focalisée exclusivement sur sa pérennité, et oublieuse de sa finalité première de nature sociétale.

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Aujourd’hui, ces temps sont révolus et nous nous situons dans une autre période et même un « nouvel espace-temps », comme le souligne Jean-Baptiste Obéniche (2011, p.3), directeur général de l’ANACT, l’agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail. C’est la notion de limite elle-même qui a évolué. Bousculées par les nouvelles technologies et l’émergence du travail ludique ou immatériel, les frontières entre vie privée et vie professionnelle sont devenues poreuses. Audrey Becuwe dans la rubrique « Recensement » après une analyse des publications récentes sur le temps et le travail, présente ainsi dans une deuxième partie, la thèse soutenue par Emilie Genin et centrée sur le concept de « porosité des temps ».

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Au final, l’interrogation sur « l’antibiologisme » du monde ne se pose t’elle pas toujours, certainement différemment, mais d’une façon tout autant préoccupante ? Ainsi, lors de la table ronde de ce numéro animée par Jean-Michel Morin, Nicolas Durand-Gasselin, Louis-Jérôme Texier et Marc-André Vilette sont tous trois arrivés à la conclusion avec des points de vue différents que la limite des évolutions constatées sur le temps de travail était non seulement celle des attentes de bien-être, mais plus encore celle de la préservation de la santé des personnes.

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Pour ce numéro consacré au thème du temps et du travail, quatre articles ont été sélectionnés après la relecture en double aveugle de notre comité scientifique, de lecture et d’évaluation. Ils abordent cette question sous l’angle d’une gestion des ressources humaines conjointement stratégique et anticipatrice : une GRH qui prend son temps. D’autres volets seraient à traiter que nous envisageons de proposer séparément dans les appels à contributions à venir, comme la rupture, l’insertion ou encore le stress.

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Au fil des articles, le temps de travail semble ne pouvoir s’aborder qu’au pluriel. Pluralité des trajectoires dans les organisations et pluralité des étapes de carrière marquant des temps et des rapports au travail différents. Dans ce numéro, Laurent Giraud et Alain Roger mettent en évidence l’existence de cycles dans des parcours professionnels de plus en plus individualisés et « nomades ». Pluralité des durées du travail et des modalités d’organisation du temps de travail. Sana Guerfel-Henda nous présente le cas de cinq entreprises françaises pour conclure que « la convergence de compromis stratégiques conduisant à un équilibre entre recherche d’efficacité … et d’acceptation des conditions de travail au profit d’une RTT » a sans doute contribué à forger « les représentations positives dominantes des salariés valorisant « un temps pour soi » dégagé par la RTT ». Le temps de vivre semble rester dans le hors travail.

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Pluralité des héritages avec la relecture du fonctionnement de la mémoire organisationnelle présentée par Afef Chouaieb comme associée aux mécanismes de pouvoir. Son analyse s’écarte de l’approche fréquemment utilisée par les chercheurs comme Christiane Beucher-Magnant en 1984 dans un article dont le titre clairement explicite : « le départ prématuré des cadres expérimentés : trésor et mémoire perdus pour l’entreprise et la collectivité », est typique d’une conception de la mémoire comme un ensemble de compétences en partie tacites. Le passé en ressort comme en refaçonnage permanent à travers les perceptions des membres de l’organisation et en fonction de leurs enjeux et de leurs objectifs.

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Nous sommes loin du temps scientifiquement mesuré, et sa déclinaison s’effectue entre temps comptés, temps perçus, temps vécus, … temps réinventés, construits pour atteindre un but. Cela conforte l’affirmation plusieurs fois répétée lors de la table ronde que la question posée aux managers est celle de la synchronisation des temps multiples dans les organisations.

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Cela nous ramène également à la question du bien-être avec l’article de Geneviève Coudin et Maria Luisa Lima pour qui la pluralité est celle de la perspective temporelle future, cette perception du temps restant à vivre, qui varie en fonction des âges de la vie et ressort de leur étude comme corrélée avec le niveau de bien-être. Cela nous amène à la réflexion sur l’éthique et la question du temps, conduite dans la rubrique « Point de vue » par Laurent Bibard, car « nous voilà au cœur de l’éthique, sommés, comme le dit Valéry, de tenter sans cesse de vivre, et d’en répondre, à nous-mêmes et aux autres ».

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Ces préoccupations, sur lesquelles ce numéro débouche, ne sont-elles pas de bon augure ? Par delà le message d’espoir annonçant le temps possible de la personne humaine, il y a le constat en forme d’alerte qu’une organisation - une société - qui s’en détourne n’a pas d’avenir.


Références

  • Beucher-Magnant C. (1984), Le départ prématuré des cadres expérimentés : trésor et mémoire perdus pour l’entreprise et la collectivité, Humanisme et Entreprise, N°148, p.1-8
  • Lubert G. (1959), La mesure des temps : sa nécessité, ses techniques, ses utilisations, Humanisme et Entreprise, N°2, p.27-36
  • Marois M. (1973), La valeur de la vie : témoignage d’un biologiste. Science et société : l’institut de la vie, Humanisme et Entreprise, N°82, p.45-62
  • Obéniche J.-B. (2011), Editorial, Travail et Changement, N°335, p. 3

Notes

[1]

Rédactrice en chef Humanisme et Entreprise, Professeure des Universités, Responsable du Master 2 Ethique et Entreprise, Chercheure au CEDAG (EA 1516), Université Paris Descartes - martine.brasseur@parisdescartes.fr

Pour citer cet article

Brasseur Martine, « Le temps et le travail », Humanisme et Entreprise, 2/2011 (n° 302), p. 1-4.

URL : http://www.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2011-2-page-1.htm
DOI : 10.3917/hume.302.0001


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