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Humanisme et Entreprise

2011/3 (n° 303)


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La question éthique de l’organisation est de plus en plus présente dans la littérature managériale académique. Rappelons que selon l’European Business Ethic Network (EBEN), l’éthique « n’est pas un ensemble de principes figés mais une ouverture d’esprit conduisant à la réflexion continue dans la recherche du bien (commun et individuel) ». Depuis la création en 1980 du Journal of Business Ethics, puis du Business and Professional Ethics Journal en 1981, jusqu’à la nouvelle revue Asian Journal of Business Ethics dont le premier numéro doit voir le jour au début de l’année 2012, nombre de revues ont été créées. Pour exemple, citons les journaux académiques internationaux les plus visibles, à savoir les suivants : Business Ethics Quaterly, Journal of Corporate Citizenship, Journal of Business Ethics Education, Business Ethics : A European Review, et Corporate Reputation Review. En parallèle l’association European Business Ethics Network (EBEN) fut créée en 1987 et les premières échelles de mesure sur le climat éthique en 1990 (Victor, Cullen, 1990). Quelques revues francophones ont également émergé, en particulier les revues Entreprise Ethique, la Revue Ethique et Economique, et la Revue de l’Organisation Responsable. L’objet de cette rubrique est de recenser les travaux francophones récents sur la question de l’éthique. Dans une première partie, nous recensons les publications récentes sur la question de l’éthique. Puis, dans une seconde partie, nous analysons la thèse de Marc Lenglet sur la fonction de déontologue de marché.

1 - Analyse des publications récentes

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Cette première partie a pour objet d’identifier les publications récentes relatives à la question de l’éthique, d’abord via les thèses de doctorat françaises en sciences sociales déjà soutenues mais aussi en cours de finalisation, puis ensuite via les publications dans trois revues académiques francophones des sciences de gestion. Pour ce faire, nous réalisons une recherche par mots clés se rapportant à l’éthique dans le titre des supports scientifiques analysés. Nous avons retenu les thèses ou articles contenant l’un des mots suivants dans leur titre : éthique, déontologie / déontologue, code de conduite, fraude, déviance, citoyenneté, responsabilité sociale de l’organisation, parties prenantes, performance sociale, bien-être et risque social. Ajoutons que les travaux recensés se veulent illustratifs de quelques productions, sans pour autant prétendre à une quelconque exhaustivité

1.1 - Thèses soutenues et en cours

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L’analyse des thèses soutenues et en cours porte sur les thèses récentes (entre 2000 et 2010) en lien avec l’éthique, dans leurs titres. Les thèses déjà soutenues ont fait l’objet d’une recherche via le système universitaire de documentation qu’est le SUDOC. Celles d’ores et déjà finalisées et qui contienne le mot «éthique’ dans leurs titres sont au nombre de 110 pour la décennie qui vient de s’écouler (voir tableau 1). 45% d’entre elles ont été soutenues en philosophie avec des pics en 2007 et 2008 puisque respectivement, c’est 9 thèses qui ont été finalisées en 2007 et 11 en 2008 dans le champ de la philosophie (mais ne se rapportant pas systématiquement à l’organisation). Parmi l’ensemble des thèses soutenues, 9% ont été réalisées en économie et 9% également en sciences de gestion. Pour cette dernière discipline, notons que les premières thèses contenant le mot «éthique’ dans leurs titres ont été soutenues en 2004. Les thèses soutenues en sciences de gestion pour la décennie 2000-2010 relèvent du marketing (Barthel, 2007; Senechal, 2006), de la finance (Charpateau, 2009; Salaber, 2008) et du management stratégique (Cory, 2004; François, 2004). Le secteur de la banque est privilégié par les doctorants (Senechal, 2006) pendant que d’autres s’intéresseront davantage à une fonction. Ainsi, Poutier (2010) mettra en exergue l’acheteur équitable, qu’elle définira comme un « acteur motivé, solidaire, engagé politiquement, et rationnel ». La thématique du commerce équitable constitue un champ d’intérêt aussi bien en économie (Tagbata Wenkpami, 2006) qu’en sciences de gestion (Poutier, 2010). Les sciences de l’information et de la communication s’intéressent naturellement davantage à la communication, notamment extra-financière (Mauléon, 2007), ou au discours l’éthique de l’entreprise. Ainsi, dans sa thèse de doctorat, Lassarade (2006) a souhaité comprendre finement le concept d’entreprise citoyenne et montrer que la nouvelle citoyenneté repose sur l’abandon d’une communication mythique pour aller vers une communication éthique, qui appelle un changement dans ses rapports à la responsabilité, au développement et à la Science. Pour ce faire, cet auteur a réalisé une approche transdisciplinaire en croisant les apports de la sociologie, de la linguistique, de la philosophie et de la communication.

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La «responsabilité sociale» de l’organisation a fait l’objet de 17 thèses finalisées, dont 53% en sciences de gestion. Les thèses finalisées contenant le mot «déontologie / déontologue» dans leurs titres sont au nombre de 10. Excepté la thèse de Marc Lenglet que nous analysons dans la deuxième partie de ce recensement et qui est positionnée en sciences de gestion, toutes les autres thèses soutenues entre 2000 et 2010 relèvent du droit. En revanche, lorsque le mot clé est celui de «stakeholders / parties prenantes», 80% des thèses finalisées le sont en sciences de gestion (2 en 2004 et 2 en 2010).

Tableau 1 - Recensement des thèses soutenues entre 2000 et 2010 (Source : SUDOC)Tableau 1
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Après avoir analysé les thèses soutenues sur l’éthique, nous pouvons observer les tendances à venir en termes de problématiques privilégiées via les titres des «nouvelles» thèses des étudiants doctoraux en sciences sociales et présents dans le Fichier Central des Thèses. Sur la décennie 2000-2010, on a recensé 95 inscriptions en thèses de doctorat en sciences sociales contenant le mot «éthique» (voir tableau 2) dans leur titre dont 49% en sciences de gestion et 24 % en économie. Les disciplines des sciences de gestion et des sciences de l’information et de la communication ont connues un pic d’inscriptions en thèse en 2008 (respectivement 10 nouvelles inscriptions en sciences de gestion et 7 en sciences de l’information et de la communication). Les premières inscriptions en thèses sur l’éthique en sciences de gestion ont démarrées en 2001 et en faisaient encore l’objet en 2009 (4 inscriptions) et en 2010 (3 inscriptions), notamment en marketing et en finance.

Tableau 2 - Recensement des inscriptions en thèses entre 2000 et 2010Tableau 2
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64 thèses sur la «responsabilité sociale» ont fait l’objet d’inscription en thèse, dont 71% en sciences de gestion. Le «bien-être» est également un thème émergent, notamment en économie. Enfin, 21 inscriptions en thèses ont été réalisées sur la question des «stakeholders / parties prenantes» en sciences de gestion depuis l’année 2000 avec un pic en 2009 (7 inscriptions en thèse).

1.2 - Revue de trois revues francophones

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Le repérage des articles académiques récents a été effectué sur les trois revues suivantes : Management et Avenir, la Revue Française de Gestion et la Revue de Gestion des Ressources Humaines. Pour les deux premières, la recherche a été réalisée sur la base de données CAIRN et pour la troisième sur la base ProQuest. Les articles recensés dans ces trois revues scientifiques mettent en exergue le poids croissant des travaux scientifiques sur l’éthique en France (voir tableau 3). Ainsi, la revue Management et Avenir a publiée 33% de papiers sur l’éthique en 2010 et 29% en 2009.

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Les thématiques relatives à l’éthique telles que la déviance ou la fraude émergent dans la littérature francophone. Ainsi, la revue Management et Avenir a publié un papier sur la déviance ainsi qu’un papier sur la fraude en 2010, et la Revue Française de Gestion a fait paraître deux articles sur la déviance en 2008. Si le concept de citoyenneté corporative est apparu dans le milieu des années 1990 aux Etats-Unis et a donné lieu à un numéro spécial intitulé « Corporate Citizenship in the New Millenium » dès les années 2000 dans la revue Business and Society Review, la question de la citoyenneté n’a donné lieu qu’à deux articles parmi les trois revues analysées, l’un publié en 2006 et l’autre en 2009 (dans la Revue de Gestion des Ressources Humaines).

Tableau 3 - Recensement des articles publiés entre 2000 et 2010 dans trois revuesTableau 3
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Force est de constater que si le thème de l’éthique a déjà fait l’objet de numéros spéciaux (pour exemple, dans la Revue Internationale de Gestion - 2007/1, vol. 32, numéro 1 - Dossier L’éthique en gestion : au-delà de la réglementation), il fait aujourd’hui l’objet d’un nombre croissant de colloques et journées de recherche, mais aussi d’appels à papiers pour des numéros spéciaux de revues académiques internationales (cf. tableau 4).

Tableau 4 - Appels à papiers sur l’éthique pour des numéros spéciaux dans des revues scientifiques (soumission pour le second semestre 2011)Tableau 4

2 - La fonction de déontologue de marché : la thèse de Marc Lenglet

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La thèse de Marc Lenglet intitulée « Déontologue de marché. De la pratique des institutions à l’institutionnalisation des pratiques », et soutenue en 2008, a pour objet la déontologie des pratiques financières, soit le corps de règles applicables aux acteurs intervenant sur les marchés financiers. Une telle notion s’incarne aujourd’hui à travers la personne ou les équipes qui, depuis 1996 chez les prestataires de services d’investissement français, sont « en charge de la déontologie ».

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C’est à l’issue d’un stage d’une durée de six mois que l’idée d’un travail autonome sur la fonction de déontologue qu’il venait alors de découvrir a peu à peu pris forme dans l’esprit de Marc Lenglet. Les ouvertures offertes par la fonction, non encore étudiée par l’université, laissaient poindre la possibilité d’une étude sur un sujet neuf, situé aux confluents de questionnements proprement philosophiques, sociologiques, organisationnels et financiers, autant de domaines articulés autour d’une pratique d’un langage spécifique en cours de constitution. L’étude présentée par ce chercheur constitue ainsi une première approche de cette fonction, et propose une construction des modalités de diffusion de la déontologie financière dans les pratiques en vigueur sur les marchés de capitaux. La genèse théorique de son sujet s’exprime au croisement de deux orientations : les études sociales de la finance et la dimension institutionnelle. Dans ce cadre-là, la question de recherche telle que posée par Marc Lenglet est la suivante : comment s’opère le passage des paroles aux actes institutionnalisant les pratiques acceptées dans une salle de marché ? Cette question constitue en quelque sorte le pendant théorique du questionnement pratique formulé par l’opérateur de marché (« Et maintenant, qu’est-ce que je fais ? ») : de la réponse qui y est donnée dépendent en effet plus ou moins directement les représentations qui ne manqueront pas d’être générées par les pratiques « mises en actes » par l’opérateur.

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Pour répondre à cette question, le travail et la méthode de recherche mis en place par ce chercheur s’est déroulé en deux temps : d’abord dans le cadre d’une Convention Industrielle de Formation par la Recherche (CIFRE) d’octobre 2004 à septembre 2006, une période au cours de laquelle il a pu côtoyer des déontologues de la maison-mère (Mutual Bank S.A.) ; puis dans un poste de déontologue au sein de la salle de marché du courtier du Groupe (MB Brokerage) entre octobre 2006 et avril 2008. La posture méthodologique retenue, mettant en œuvre une épistémologie de type social constructionniste, lui a permis de restituer ce quotidien partagé aux côtés de ceux qui forment la pratique de marché (les déontologues), mais également aux côtés de ceux qui la font littéralement par leurs actes (les opérateurs) ou y participent (les dispositifs techniques et organisationnels que sont les outils et procédures peuplant la salle). L’approche socio-ethnographique de son travail vise à restituer dans leur contexte les logiques structurant le quotidien de la fonction déontologique au sein d’une salle de marché en interrogeant la nouvelle normativité qui semble prendre place aujourd’hui, dans les métiers financiers, en France. Plus précisément, c’est notamment à travers l’exposé de dix-huit situations déontologiques précises que Marc Lenglet met à l’épreuve des faits la question posée à l’issue de la problématique.

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A l’issue de l’analyse de ces situations, Marc Lenglet constate un passage de la profération de paroles à la constatation d’actes, un passage d’une situation où les institutions étaient en mesure de mettre en place des structures très diverses à une homogénéisation des processus de conformité réglementaire, donc le passage d’une certaine pratique des institutions à une institutionnalisation des pratiques. Il restitue alors le basculement qui fait passer d’une conformité marquée dans des textes et des dispositifs, à une déontologie assumée, appropriée par les opérateurs de marché. C’est ainsi qu’apparaissent les quatre éléments concourant à la diffusion puis à l’institutionnalisation de la déontologie financière : la performativité, la signification, la traduction et la représentation.

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Ainsi, la fonction déontologie prend en charge, dans ses différentes dimensions, les interrogations des opérateurs : « Et maintenant, qu’est-ce que je fais ? ». Lorsqu’il formule une réponse possible à ce questionnement, le déontologue fait émerger une signification pour une situation donnée, en traduisant les textes dans le contexte. Il performe le texte dans cette adaptation, et joue sur les représentations. La réponse formulée matérialise le passage des paroles aux actes, ce passage institutionnalisant les pratiques acceptées dans la salle de marché. C’est alors que Marc Lenglet définit la fonction déontologie comme suit : c’est une « fonction médiatrice de l’organisation qui, agissant au travers de modalités spécifiques (performativité, donation du sens et traductions) (i) légitime l’action de l’organisation dans laquelle elle s’inscrit et (ii) légitime le marché aux yeux de la société. Cette double légitimation s’effectue dans le silence d’une performativité qui lui est propre et qui oriente les actes et pratiques des collaborateurs ; l’effectuation de cette performativité joue sur l’investiture de la déontologie comme fonction autorisée, c’est-à-dire une fonction légitime dans son exercice » (pages 171-172 de sa thèse). La fonction se fait vecteur d’institutionnalisation des pratiques par l’intermédiaire de ses conseils, ses sanctions, ses interprétations, qui sont autant de modalités visant à orienter et corseter les pratiques de marché. Au terme de cette thèse, Marc Lenglet a bien montré que la finance reste avant tout un système d’écriture et d’échange qui demande aussi à être appréhendé dans la matérialité de ses langages, surtout lorsque ceux-ci sont par essence normatifs.

Conclusion

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Le présent recensement sur l’éthique met en exergue la progression de ce thème de recherche, en particulier en termes d’inscriptions en doctorat en sciences de gestion, et dans les trois revues francophones académiques analysées. Les disciplines du marketing et de la finance, mais aussi du management stratégique font l’objet de travaux sur l’éthique, souvent dans le secteur de la banque. Le thème de la déontologie n’a donné lieu quant à lui, qu’à peu d’investigations empiriques dans le domaine des sciences de gestion, à l’exception du travail de thèse de Marc Lenglet sur la fonction de déontologue.


Références

  • Barthel P., 2007, Principales dimensions d’une stratégie marketing orientée éthique- développement durable : essai de modélisation d’un marketing responsable, Thèse de doctorat en sciences de gestion, Université de Metz.
  • Charpateau O., 2009, Les auditeurs face à l’éthique - Messages éthiques explicites et implicites : quelles perceptions et réactions des auditeurs de certification légale ?, Thèse de doctorat en sciences de gestion, Paris 1.
  • Cory J., 2004, L’éthique des affaires et les actionnaires minoritaires, Thèse de doctorat en sciences de gestion, CNAM.
  • El Beyrouthy M., 2008, Management vert : stratégies, nouvelles normes comptables et éthique marketing, Thèse de doctorat en sciences de gestion, Aix-Marseille 3.
  • François L., 2004, La déstabilisation de l’entreprise au nom de l’éthique : approche par l’auto-alimentation des crises, Thèse de doctorat en sciences de gestion, Université Paris 2.
  • Lassarade C., 2005, Le discours éthique de l’entreprise : vers une éthique de la communication en entreprise, Thèse de doctorat en sciences de l’information et de la communication, Université Bordeaux 3.
  • Lenglet M., 2008, Déontologue de marché. De la pratique des institutions à l’institutionnalisation des pratiques, Thèse en sciences de gestion, Université Paris- Dauphine.
  • Mauléon F. 2007, La communication extra-financière comme nouvelle forme de l’éthique de l’entreprise, Thèse de doctorat en sciences de l’information et de la communication, Université de Toulon.
  • Poutier E., 2010, La Fonction achat équitable : une éthique de la relation Nord-Sud au sein des filières en commerce équitable, Thèse de doctorat en sciences de gestion, CNAM, Paris
  • Salaber J., 2008, L’éthique dans la gestion de portefeuille : comportement des investisseurs et rentabilité de l’investissement politiquement incorrect, Thèse de doctorat en sciences de gestion, Université Paris-Dauphine.
  • Senechal S., 2006, La fidélisation des clients grâce à une éthique pragmatique du marketing relationnel : application au secteur bancaire français, Thèse de doctorat en sciences de gestion, Université de Toulouse 1.
  • Tagbata Wenkpami D., 2006, Valorisation par le consommateur de la dimension éthique des produits : cas des produits issus de l’agriculture biologique et du commerce équitable, Thèse en économie, Université de Montpellier.
  • Victor, B., & Cullen, J. B., 1990, « A theory and measure of ethical climate in organizations ». In W. C. Frederick & L. E. Preston (Eds.), Business ethics: Research issues and empirical studies (77-97). Greenwich, CT: JAI Press Inc.

Notes

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Maître de conférences IAE de Limoges - CREOP EA-4332 - audrey.becuwe@unilim.fr

Plan de l'article

  1. 1 - Analyse des publications récentes
    1. 1.1 - Thèses soutenues et en cours
    2. 1.2 - Revue de trois revues francophones
    3. 2 - La fonction de déontologue de marché : la thèse de Marc Lenglet
  2. Conclusion

Pour citer cet article

Becuwe Audrey, « Analyse des travaux récents sur l'Ethique », Humanisme et Entreprise 3/2011 (n° 303) , p. 109-116
URL : www.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2011-3-page-109.htm.
DOI : 10.3917/hume.303.0109.


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