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Humanisme et Entreprise

2011/3 (n° 303)


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«Il y a place pour des considérations qui ne se présentent pas comme le dernier mot en la matière»

(Nozic, 2008, p. 13)

1 - Prolégomènes

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Le choix éthique est devenu difficile à tous les niveaux où il se pose dans notre monde contemporain, pour des raisons que nous exposerons. Mais il est un domaine où le problème présente encore plus de difficultés, c’est celui de l’entreprise parce que le monde des affaires vise le profit qui est condition de pérennité dans un environnement soumis aux changements et à la compétition et que l’équilibre ne va pas de soi entre la performance et les moyens mis en œuvre pour la mener à bien. Ainsi, comment concilier valeur éthique et valeur économique ? Ne s’agit-il pas d’une antinomie ? Et pourtant il existe non seulement une éthique dans les affaires mais aussi une éthique des affaires (Anquetil, 2008). Celle-ci se présente sous différentes formes : parce que les motivations qui poussent à la mettre en œuvre sont de divers ordres : qu’il s’agisse de prévenir des risques, d’éviter les actions nuisibles à l’organisation, de ne pas donner en cas d’accident une mauvaise image ou une réputation douteuse dans l’opinion publique. De plus, l’entreprise a un rôle social, elle a des partenaires, elle a affaire à des hommes ; la théorie des parties prenantes (Freeman, 1984) montre la diversité des attentes envers elle : qu’il s’agisse de ses actionnaires, de ses salariés, de ses concurrents, de ses représentants syndicaux. Elle a aussi des responsabilités, citons par exemple l’engagement écologique et environnemental, la qualité de ses produits, la justesse de ses prix. Nous reviendrons sur tous ces aspects de l’engagement éthique ; mais au-delà de l’hétérogénéité des questions, notre réflexion philosophique sur l’éthique des affaires consistera essentiellement à se demander sur quelle téléologie et en fonction de quelle déontologie peuvent être fondés des principes de conduite et des chartes éthiques applicables au domaine des organisations comme au niveau individuel au sein de ces organisations. Nous ferons appel à des penseurs de la tradition des Lumières, comme Kant, ou à des penseurs plus actuels mais également héritiers de cette philosophie morale et pour qui les principes qui guident l’action sont purement rationnels. Nous montrerons ce que cet héritage philosophique a d’inadéquat pour penser l’éthique d’aujourd’hui, mais en quoi également, l’on peut extraire du passé des enseignements pour notre conduite actuelle. A ce propos, nous nous appuierons sur les travaux de MacIntyre (2006) et sur ceux d’Aristote et de Kant, réinterprétés par Paul Ricœur (1990).

2 - L’éthique et le monde contemporain

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On serait tenté de dire qu’il en va de l’éthique comme de l’esthétique. De même que nous sommes entrés dans un autre monde de l’art et de l’expérience esthétique, le monde où l’esthétique cherche à teinter tout objet, fût-il, le plus courant – tout doit être beau dans notre monde, les corps bodybuildés, les vêtements, les ustensiles de cuisine, la mort même doit être belle – l’art devient un parfum, une parure, c’est selon Yves Michaud « L’art à l’état gazeux » (tel est le titre de son ouvrage). Parallèlement l’éthique semble teinter tout aspect de l’activité humaine comme nous nous proposons de le montrer. Et pour éclairer le paradoxe suivant, Yves Michaud dit : « Le paradoxe qui va me retenir est que tant de beauté et, avec elle, un tel triomphe de l’esthétique se cultivent, se diffusent, se consomment et se célèbrent dans un monde vide d’œuvres d’art, si l’on entend par là ces objets précieux et rares, qui naguère étaient investis d’une aura, d’une auréole de la qualité magique d’être des foyers de production d’expériences esthétiques uniques, élevés et raffinés. C’est comme si, plus il y a de beauté, moins il y a d’œuvres d’art ou encore comme si moins il y a d’art, plus l’artistique se répand et colore tout, passant pour ainsi dire à l’état de gaz ou de vapeur et recouvrant toutes choses comme d’une buée » (Michaud, 2003, p. 15). Pourrait-on dire que dans le monde contemporain une certaine éthique à l’état gazeux colore de nombreux aspects de l’activité humaine ? Les principes éthiques sont devenus plus incertains que par le passé et pourtant l’éthique est invoquée à tout moment. Il n’est pas un groupe, quelle que soit son importance, qui ne mette en avant un engagement éthique diversement signifié : respect de l’environnement, valorisation du capital humain, développement durable, aide humanitaire, etc. et l’on peut se demander si dans de nombreux cas l’engagement n’est pas choisi pour augmenter la performance économique : il faut être éthique, c’est dans l’air du temps. L’exemple en est le nouveau Monsanto va sauver le monde : trois nouveaux slogans sont diffusés : nourriture, santé, espoir pour tous (Robin, 2008, p. 207). Le discours politique est émaillé de références à l’éthique et la vie courante de l’individu y est sans cesse confrontée. A l’instar de l’esthétique, plus la définition de l’éthique est floue, plus le discours ambiant s’en réclame. Le débat interminable et le désaccord prennent souvent le pas sur le consensus. Le problème est accru dans le monde de l’entreprise par le fait que le contexte mondialisé oblige à changer, à s’adapter vite et efficacement. L’homme du libéralisme a parfois l’air de rechercher l’accumulation des biens sans très bien savoir quel bien il poursuit. Notre monde à tous les niveaux a à s’interroger sur le sens. Beaucoup de choses restent à inventer pour rendre le monde et les affaires plus morales ; l’organisation du G 20 en est une expression. La tâche n’est pas si facile lorsqu’on a constaté le dépérissement des valeurs éthiques traditionnelles. Et pourtant, nous l’avons dit, il existe une éthique des affaires, les théories qui en rendent compte, sont-elles de l’ordre de l’aporie ? Une première difficulté se présente, à savoir que l’entreprise est une organisation où le choix éthique se pose au niveau individuel comme au niveau collectif. Or, nous savons que la situation est la suivante : il y a multiplication d’actions qui cherchent à se teinter d’éthique en même temps qu’une crise de l’éthique contemporaine est constatable ou du moins l’on peut dire que celle-ci est devenue incertaine parce que le monde change et qu’il y a émergence de questions éthiques nouvelles : celles qui se posent aux scientifiques confrontés à des découvertes dont les conséquences demandent réflexion et prudence, celles que se posent les acteurs sociaux à la recherche de repères pour fonder leur action et celles qui interpellent chacun dans sa vie privée. Il semble exister un besoin collectif d’éthique et parallèlement existe un obscurcissement sur le sens et la possibilité d’une éthique commune. Les contemporains sont désireux d’une éthique en même temps qu’ils la refusent, c’est-à-dire qu’ils en éprouvent le besoin face à des situations parfois dramatiques qui se présentent à eux tout en étant tentés de rejeter les règles parce que celles-ci en tant que lois intérieures augmentent encore ce qui est ressenti comme contraintes dues à la société environnante. C’est ce qu’expose Alain Thomasset (1996) dans son ouvrage Paul Ricœur une poétique de la morale. L’on parle aujourd’hui de retour à l’éthique, c’est-à-dire que les morales traditionnelles ne répondent plus au défi de notre époque : la fin des idéologies dominantes, la perte d’influence des religions et de l’autorité morale en général ont fait perdre aux règles issues du passé le consensus qui était le sien et avec lui la téléologie qui lui correspondait. Et face à cela, l’individualisme de l’homme moderne a contribué au dépérissement des morales du passé. C’est un peu dans certains domaines comme si chacun appliquait à sa propre conduite les règles dont il est l’inventeur et qui lui conviennent. S’il y a relativisme des valeurs au niveau individuel, cela ne peut que rejaillir au plan collectif, d’ou la nécessité de donner à ces deux niveaux un but ou telos à l’action, et faire en sorte que management et éthique s’allient en vue d’un accomplissement pour l’entreprise. Pour celle-ci, il pourrait s’agir d’un bien commun, apte à fédérer tous les membres concernés. Une téléologie doit s’appuyer sur une déontologie comme le montre la pensée de Paul Ricœur. Les principes de sa petite éthique dans Soi-même comme un autre alimenteront notre réflexion en conclusion de ce travail, mais elle doit être évoquée dès maintenant pour établir une distinction entre éthique et morale : l’éthique étant caractérisée par la visée téléologique et la morale par son caractère d’obligation, c’est-à-dire sa perspective déontologique. « C’est en effet dans des évaluations où estimations immédiatement appliquées à l’action que s’exprime le point de vue téléologique. En revanche, les prédicats déontiques relevant d’une morale du devoir paraissent s’imposer du dehors – ou de haut – à l’agent de l’action, sous les espèces d’une contrainte que l’on dit précisément morale » (Ricœur, 1990, p. 201). L’articulation de ces deux points de vue peut être un bon guide pour l’entreprise qui a une visée éthique. Le bien commun ou la perspective téléologique peut revêtir la forme de la recherche d’une harmonie où chaque salarié ressentira le changement, non comme un bouleversement angoissant mais comme le sentiment de participer à une activité créatrice. Le point de vue déontologique, pour sa part sera le respect des lois qui enjoignent de traiter la personne humaine d’une manière autre que purement manipulatrice. Là, nous retrouvons un point de vue déontologique. Une telle règle rappelle l’impératif kantien, il enjoint de faire ceci, de ne pas faire cela, mais se poser le problème de sa validité dans notre monde incertain de sa morale, consiste aussi à se demander sur quoi est fondé cet impératif. En quoi la tradition est-elle éclairante pour notre époque contemporaine ?

3 - La Raison comme fondement de la morale

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La raison a pris une place prépondérante dans le fondement de l’éthique au siècle des Lumières et c’est de principes rationnels qu’étaient déduits les comportements des individus. De là découlaient nécessité et universalité. N’est-ce pas le principe qu’il serait idéal d’appliquer aux décisions qui concernent l’entreprise pour éviter « l’émotivisme » au sens que lui donne MacIntyre. Par « émotivisme », l’auteur entend : « La doctrine que tous les jugements et plus spécifiquement tous les jugements moraux ne sont rien de plus que les expressions de préférences, expressions d’attitudes ou de sentiments pour autant qu’ils aient un caractère moral ou évaluatif. » (MacIntyre, 2006, p. 12). Il est difficile d’imaginer un processus de décisions qui ne serait pas guidé par des motifs qui se veulent rigoureux et rationnels. De plus, en poussant plus loin l’appel à la raison, certaines entreprises mettent en avant leur caractère éthique sous forme quantifiable. On parle alors d’indicateurs éthiques. Pour donner un exemple de quantification de l’éthique, citons le cas de certaines entreprises dont le niveau de philanthropie se mesure à l’aune des contributions financières volontaires à des organismes sociaux (DSJI), des dons aux œuvres caritatives (FTE4 Good / KLD), des dons en nature et du temps dédié par les employés à des actions de bénévolats. Tous ces critères expriment l’idée de don et de volontariat et sont censés permettre une évaluation quantitative du rôle des entreprises en tant qu’agent social. Ces entreprises dans leurs comportements rationnels et leur appel aux sciences de gestion pour penser ce qui est éthique, semblent être en résonance avec certains penseurs inspirés par la tradition des Lumières. Ainsi Husserl dans ses recherches sur l’éthique et l’axiologie s’inscrit dans la problématique de l’éthique fondée sur la raison. Il serait bien d’y revenir pour montrer ce que les préceptes mis en avant par les fondements ainsi définis peuvent apporter à un questionnement contemporain, en quoi ils peuvent encore nous inspirer et en quoi ils sont dépassés. Le projet husserlien est de faire de l’éthique une science. Dans l’esprit positiviste de notre temps, d’une science découle rigueur, justesse, vérité ; c’est tout ce qui semblerait correspondre au monde pragmatique, abstrait, calculateur de l’entreprise, la gestion des entreprises fait elle-même partie du domaine scientifique puisque l’on parle de sciences de gestion. Husserl veut établir un parallèle entre logique et éthique, c’est-à-dire un parallèle entre les genres de raisons et d’actes qui caractérisent les deux disciplines : il y a la raison jugeante et la raison pratique. Edmund Husserl a mené une impressionnante recherche sur l’éthique et l’axiologie comme sciences rigoureuses. Pour cela, il a dû établir qu’à l’existence d’une logique formelle doit correspondre une pratique formelle, et qu’elles ont l’une et l’autre un caractère apriorique. Mais la raison agissante pose aussi des valeurs, elle est une raison axiologique qui aurait aussi le caractère formel et apriorique si l’on veut donner un sens valide à toute action. Logique formelle, pratique formelle, axiologie formelle, après un long cheminement dans la pensée de Husserl, vont permettre de mettre en place le caractère scientifique de l’éthique. Cette logique formelle ou générale et qui est à l’œuvre dans la perspective éthique, est une science qui dépasse toutes les sciences particulières et qui met hors circuit tout élément psychologico-empirique. Les principes logiques, ceux de l’analytique d’Aristote : principe de contradiction et principe du tiers exclu et la démarche syllogistique tous les A sont B, tous les B sont C, il s’ensuit que tous les A sont C cela ne contient aucun élément psychologique. Les Recherches Logiques (Husserl, 1991) marquent la différence entre vécu psychique (qui est temporel, singulier) et idéalité logique (qui est intemporelle, générale). Cette différence sera au cœur de l’éthique husserlienne. Le projet est-il tenable de vouloir appliquer à l’éthique le même caractère formel apriori, de doter la raison pratique de principes purs apriori qui permettront à toute application matérielle de l’éthique d’atteindre au juste et au vrai ? Et à la limite extrême de la démonstration, Husserl dresse même une mathématique des valeurs. N’est-ce pas ce qui devrait séduire le monde des affaires : mettre les valeurs en équations, le bien en quantité mesurable ? Husserl, s’inspirant de Brentano, établit des formules mathématiques, qui permettent de comparer les valeurs, de les ajouter, de les soustraire comme s’il s’agissait de nombres. Peut-on appliquer ce traitement à des principes éthiques valables pour le monde des affaires ? Un bien seul est meilleur que le même bien par addition à un mal B > B +M et plus loin, on peut lire : « L’existence de deux biens quelconques réunis est meilleure que l’existence de l’un d’entre eux pris isolément. De plus l’existence d’un bien et d’un mal en même temps est meilleure que celle d’un mal isolé. Donc E ( B ) > E ( B + M ) ; E ( B + M ) > E ( M ) ; E ( B + B 1 ) > E ( B ) ; E ( B + B1) > E ( B1). » (Husserl, 1994 / 2011, p. 93 et p. 482). Ce qui vient d’être dit pourrait donner l’illusion que le bien est quantifiable, cela serait un triomphe dans tous les cas où la conduite éthique pose des problèmes, et pourtant, ce bien là que l’on peut opposer au mal et mettre en équations, est-il pour autant défini comme le serait un impératif catégorique ? La raison commune à tous les hommes devrait impliquer que toutes les personnes seraient en accord sur toutes les intuitions éthiques ; voyons si l’auto-évidence de ce paradigme s’impose ou bien si les désaccords fréquents entre les hommes ne marquent pas plutôt une part d’irrationalité ? Tout en restant un théoricien de la raison au sein du choix éthique, Husserl, critique pourtant l’impératif catégorique kantien, qu’il trouve vide de contenu et va donner à son impératif un caractère hypothétique. Voici les points importants de la critique que Husserl adresse à l’impératif selon Kant. L’impératif catégorique chez Kant se définit ainsi : « Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle » (Kant, 1985). Pour Kant, la condition de l’impératif catégorique est l’autonomie de la volonté, le principe de l’autonomie étant de choisir dans tous les cas de telle sorte que les maximes de ces choix puissent être comprises comme lois universelles dans ce même acte de vouloir. Husserl, par contre, dans sa phénoménologie de la volonté, montre que celle-ci relève de l’hétéronomie et non de l’autonomie. Et Husserl explicite ses divergences de vue avec Kant en disant : « Quand la volonté cherche la loi qui doit la déterminer autre part que dans l’aptitude de ses maximes à instituer une législation universelle qui vienne d’elle ; quand en conséquence, passant par-dessus elle-même, elle cherche cette loi dans la propriété de quelqu’un de ses objets, il en résulte une hétéronomie, ce n’est pas alors la volonté qui se donne à elle-même la loi, c’est l’objet qui la lui donne par rapport à elle. Ce rapport, qu’il s’appuie sur l’inclination ou sur les représentations de la raison, ne peut rendre possible que les impératifs hypothétiques ; je dois faire cette chose parce que je veux cette autre chose » (Husserl, 1994/2011, p. 80-81). Dans le cas de l’hétéronomie, les représentations de la raison se rapportent à des objets et par conséquent, celles-ci ne peuvent déterminer la volonté que par l’intermédiaire de la sensibilité. Husserl, dans son parcours de la rationalité en vient à montrer que la volonté est aussi soumise à la sensibilité et à l’affectivité et ne peut déterminer qu’un impératif hypothétique ; pour Kant, à l’opposé, la volonté bonne est la volonté conduite uniquement par la raison ; l’action ne tire pas sa valeur de son but mais de son principe. Même si Husserl s’est écarté du formalisme kantien et a fait un pas vers l’hétéronomie de la volonté, en introduisant le rôle de l’affectivité, son modèle rationnel est toutefois loin de prévaloir comme modèle axiologique, parce qu’il concerne un individu abstrait, isolé, désincarné et sans rôle social. L’interrogation a beau avoir lieu dans une conscience particulière, et au sein d’un groupe, l’individu peut être personnellement pris dans un conflit de valeurs, néanmoins, l’entreprise est avant tout une organisation qui a à œuvrer collectivement vers un but et si elle revendique un comportement éthique, c’est au niveau collectif que cela se manifeste.

4 - À la recherche d’une téléologie perdue

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Pour MacIntyre comme pour Habermas en un sens différent, l’éthique des Lumières fondée sur la raison autonome d’un individu coupé des réalités sociales, a échoué ainsi que les théories qui en découlent et le libéralisme qui en est l’expression politique et culturelle. Il faut s’inspirer de l’éthique classique dont une des caractéristiques était la perspective téléologique, le « ce vers quoi » comme but et facteur de progrès. Il faut revenir à une éthique solidaire d’un contexte social et qui redonne un contenu à la morale. Habermas (1981) propose que nous fassions dépendre la rationalité de l’intersubjectivité plutôt que du sujet engageant ainsi la pensée dans une logique de décentrement de l’ego. Son éthique de la discussion ambitionne d’éclairer les conditions de l’intercompréhension mais a pour but aussi d’identifier les termes d’une fondation intersubjective et rationnelle des normes à travers des présupposés pragmatiques du langage. Un jugement authentiquement éthique ne peut être en dehors d’une communauté humaine particulière historiquement située ; en dehors d’elle, il n’est pas de morale universelle et de sens univoque des concepts juste et bon. Il faut des repères nouveaux et des régulations pour notre vivre ensemble, or l’entreprise est un des visages actuels de notre vivre ensemble : elle concentre une multitudes de responsabilités, envers ses salariés, en leur donnant du travail notamment, envers les citoyens dans la mesure où elle produit ou distribue de quoi les nourrir, les soigner, les transporter ou encore envers l’état dans la mesure où elle représente le tissu économique, enfin envers l’Europe et plus largement envers le monde. C’est ainsi que MacIntyre, en reconsidérant la morale aux divers âges de l’histoire va mettre en lumière la corrélation entre situation historique et jugement éthique. En voici un bref aperçu : dans la période présocratique, la structure morale de l’individu autonome n’a pas cours, être moral, c’est accomplir son rôle bien défini au sein de sa communauté ; être par exemple, un bon médecin, une bonne mère, un bon militaire etc. Ces comportements viennent d’un apprentissage assuré par les parents et par l’héritage culturel. Dans la période suivante, dite classique, le comportement a à être redéfini dans un cercle plus vaste, celui de la cité ou de la république avec l’objectif de devenir un bon citoyen. C’est l’époque d’Aristote qui théorise l’idée d’une finalité humaine naturelle ou « eudemonia », c’est-à-dire vie bonne accomplie, qui fait tendre l’action vers un bien et qui en même temps en assure la cohérence. Les vertus permettent de poursuivre ce bien et elles en sont partie intégrante. Les jugements d’un homme au caractère vertueux et prudent représentent la moralité. Le court détour par les différentes conceptions de la moralité et de son évolution jusqu’à l’âge classique permet de montrer les caractères qui font défaut à l’éthique rationaliste : pratiques vertueuses et recherche d’un bien commun. La moralité s’apprend avec un entraînement à des pratiques concrètes, avec un maître, mais sans contraintes venues de l’extérieur, ni par utilité, mais parce que les qualités internes à ces pratiques permettent de viser l’excellence. A ces pratiques, correspondent des vertus, elles ont pour but essentiel l’acquisition d’excellences humaines. Ces pratiques représentent l’apprentissage d’une collaboration sociale, elles obligent à respecter des règles et à partager avec les autres un art commun. Ce lien conduit à la définition de la vertu comme : « Une qualité humaine acquise, dont la possession et l’exercice nous rendent capables d’acquérir ces biens qui sont internes à certaines pratiques et dont le manque nous empêche effectivement d’atteindre aucun de ces biens. » (MacIntyre, 2006, p. 191). Pour MacIntyre, ces pratiques vertueuses ou étalons d’excellence doivent avoir pour horizon un telos unifiant et englobant ; celui de la vie bonne prise comme un tout. Cette téléologie due aux pratiques et leurs liens avec les vertus est fortement inspirée par l’aristotélisme, et a inspiré à son tour le monde de l’entreprise. L’apologie de la vertu, condamne-t-elle la raison à ne plus être législatrice dans le fondement de la morale ? Faut-il exclure la raison de tout débat précédant une décision ; l’entreprise est le milieu où le besoin de décider se pose à tous moments ; il est évident que pour peser le pour et le contre avant toute décision, il y a un arbitrage à caractère rationnel et que la poursuite d’une fin nécessite de mettre en œuvre les moyens appropriés ; de plus la raison est commune à chacun de nous, l’homme se définissant comme animal doué de raison. Tout manager dans le cadre de son entreprise est un décideur, il faut être clairvoyant sur la situation, évaluer ce qui relève de la conduite éthique, ce qui n’en relève pas puis agir tout en pesant les conséquences. Mais il ne faut pas oublier le rôle de l’imagination, parce que la vision à long terme n’est jamais assurée, et qu’il est nécessaire de prendre parfois des paris sur l’avenir. Par exemple dans le cas d’une fusion acquisition, comment savoir si deux cultures d’entreprise vont s’accorder, de quelle façon tous les salariés vont s’adapter ; enfin une part d’inconnu existe toujours avec le marché changeant et mondialisé. Le manager se doit d’être inventif et avoir la capacité d’interpréter les situations. La place faite à l’imagination créatrice limite la part de la rationalité mais enrichit la faculté de connaître en la projetant vers un possible. Et des penseurs actuels de l’herméneutique philosophique qu’il s’agisse de Gadamer (1996) mais surtout de Paul Ricœur (1990) dont la petite éthique sera l’objet ultime de notre recherche nous avons appris que le statut de la raison a changé, elle avait le rôle d’une faculté législatrice qui visait le nécessaire, l’universel, elle est devenue interprétative, nous sommes entrés dans l’âge herméneutique de la raison pour reprendre le titre de l’ouvrage de Jean Greisch (1985). Le renoncement à la spéculation et au savoir absolu hégélien ainsi que le passage par les philosophies dites du soupçon en particulier celle de Nietzsche ont changé le statut de la vérité non pas qu’il n’existe plus de vérité mais celle-ci ne s’approche que dans une certaine perspective. La raison placée devant une vérité plurielle et multiforme se doit d’être plus modeste et l’héritage du passé ne peut valoir que dans une réinterprétation adaptée à notre condition actuelle. Par exemple, l’Ethique à Nicomaque (Aristote, 1990/2004) a été largement réinterprétée par la philosophie analytique anglo-saxonne avec l’idée de sagesse pratique ou phronesis et par des penseurs de la philosophie continentale tels que Paul Ricœur (1990) et H.G. Gadamer (1996). Si l’on ne soumet plus l’éthique à la rationalité pure, qui tendrait à faire d’elle une démarche aussi évidente et rigoureuse que s’il s’agissait d’une science exacte, lui avons-nous nié pour autant toute existence autre qu’illusoire ? Nous voulons montrer à travers l’œuvre de Paul Ricœur en particulier : Soi-même comme un autre que comme toute œuvre de l’esprit, la réflexion sur ce qui est éthique dépend d’une interprétation dont la raison n’est pas exclue bien que n’ayant pas la place prépondérante. Dans toute la recherche sur l’herméneutique du soi le sujet parlant, agissant et souffrant qui est en même temps sujet d’imputation morale a à interpréter les signes et les symboles du monde dans lequel il est « jeté » (Heidegger, 1927). Nous sommes héritiers d’une tradition de pensée. Ainsi, nous avons en héritage celle que nous a laissée Aristote : la poursuite d’un but ou telos avec le développement des vertus qui aident à l’accomplir puis celle que nous a laissé Kant ou la soumission à une morale de l’obligation qui est une réinterprétation de l’impératif catégorique.

5 - Éthique et morale chez Paul Ricœur

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Pour conclure ce questionnement sur la façon d’être éthique dans un domaine où cela ne va pas de soi, nous ferons appel à la petite éthique de Paul Ricœur exposée dans son ouvrage : Soi-même comme un autre. Ainsi que nous l’avons déjà dit éthique et morale renvoient l’une et l’autre à la notion de mœurs. Ricœur les distingue en attachant l’idée d’éthique à ce qui est considéré comme bon et l’idée de morale à ce qui se présente comme obligatoire, mais l’une et l’autre ne sont pas séparées. Si l’éthique prime sur la morale elle passe nécessairement par le chemin de la norme et celle-ci aura recours à la visée éthique lorsque cette norme conduit à des impasses pratiques. Entre les deux héritages, l’un renvoyant au point de vue téléologique hérité d’Aristote et l’autre hérité de Kant renvoyant au point de vue déontologique, s’établirait un rapport de subordination et de complémentarité. L’éthique est définie comme la visée de la vie bonne avec autrui dans des institutions justes, mais cette vie bonne englobe une morale de l’obligation, une morale qui prescrit, qui interdit. Une telle morale est inspirée de l’impératif catégorique de Kant mais l’interprétation qui en est donnée dans Soi-même comme un autre est faite pour lui redonner un contenu. Tous les critiques de la morale kantienne n’ont vu l’impératif que sous l’angle formel de la prescription du devoir mais n’ont pas tenu compte de l’aspect pluriel de l’impératif qui comporte aussi la maxime : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen. » Pour Ricœur en disant, examine la possibilité d’universalisation de ta maxime, le formalisme laisse ouvert le champ entier des actions capables de satisfaire ce critère. Il n’aurait pas fallu ériger en fondement ce qui n’est qu’un critère. Ici se situe en creux le rôle de l’interprétation et de la raison herméneutique. L’éthique renverrait donc à l’idée d’une vie bonne dont l’accomplissement serait la fin ultime de l’action sans pour autant donner de limite à cette idée de vie bonne. Toute l’éthique suppose cet usage non saturable du prédicat « bon » (Ricœur, 1990, p. 203). Cette vie bonne n’est pas seulement la marque d’un solipsisme, d’un individu isolé mais étant ancrée dans l’action de la vie courante, la praxis, elle a aussi un aspect collectif. Pour MacIntyre, la notion de praxis avait sa traduction contemporaine dans celle d’étalons d’excellence. Ceux-ci représentent la téléologie interne à l’action. La vie bonne représente pour chacun de nous des idéaux et des rêves d’accomplissement dont l’aboutissement ou non détermine une vie plus ou moins réussie. Cet idéal de la vie bonne ainsi définie est transposable à la vie de l’entreprise c’est-à-dire un idéal posé comme téléologie interne à l’action et qui tendrait à aller autant que possible dans le sens de la réalisation de cet objectif éthique. La véritable conduite éthique au sein d’une organisation peut se concrétiser dans la poursuite d’un bien commun choisi comme idéal à accomplir. La sagesse pratique qui permet d’envisager ce qui est bon est aussi la vertu de l’homme sage ou prudent capable de délibérer sur ce qui est bon et avantageux en corrélation avec le but posé. Cette délibération a aussi sa place au sein d’une organisation. Par exemple, un conseil d’administration délibère afin de prendre les décisions les plus conformes au but posé, c’est ici que s’exerce collectivement les vertus de sagesse et de prudence. Jean-Jacques Nillès dans son article Comment promouvoir et opérationnaliser l’éthique ? (Nillès, 2010, p. 83) nous propose une matrice des vertus lesquelles vont contribuer à orienter la prise de décision efficace et légitime dans le respect des intérêts fondamentaux des parties prenantes, les vertus concernées étant la pondération, la justice, le respect, la responsabilité et le courage. Ce passage de l’idéal de la vie bonne du niveau privé au niveau collectif nous amène au deuxième caractère de l’aspect téléologique de l’éthique selon Ricœur, il s’agit du « avec autrui ». La vie bonne appelle une deuxième composante de l’éthique que l’on peut désigner du nom de sollicitude et elle est inspirée de la notion d’amitié ou philia encore empruntée à Aristote. Elle fait la transition entre la visée de la vie bonne qui se réfléchit dans l’estime de soi, vertu solitaire en apparence et la justice, vertu d’une pluralité humaine de caractère politique. « L’homme heureux a besoin d’amis. » (Éthique à Nicomaque, IX, 9). Amitié-égalité veut dire que chacun rend à l’autre ce qu’il reçoit, ce corollaire de la mutualité ou égalité met sur le chemin de la justice où le partage de vie entre un petit nombre de personnes cèdent la place à une distribution de parts dans une pluralité à l’échelle d’une communauté. La justice semble être la vertu première dans une collectivité telle que l’entreprise. Par exemple, si le salaire des dirigeants est trop disproportionné par rapport au salaire moyen des salariés qui contribuent eux aussi à la performance de l’entreprise, il y a lieu de penser qu’un progrès social en termes de justice s’imposerait si l’on se veut éthique. Le vivre bien enfin ne se limite pas aux relations interpersonnelles, à l’altérité mais s’étend à la vie des institutions. C’est par des mœurs communes et non par des règles contraignantes que l’idée d’institutions se caractérise. Hannah Arendt (2002) parle de l’écart qui sépare le pouvoir en commun de la domination. Donc c’est l’idée de justice qui va assurer l’idée de passage du plan téléologique au plan déontologique. Car la justice a deux aspects : celui du bon lorsqu’il marque selon Aristote le passage des relations interpersonnelles aux institutions et celui du légal lorsque le système législatif est à l’origine d’une loi qui implique cohérence et contrainte. Les analyses de Paul Ricœur sur la réinterprétation de l’impératif kantien sont complexes et poursuivent le but final de l’herméneutique du soi sous la forme de l’identité narrative. Ces analyses n’entrant pas directement dans la thématique traitée ici, nous nous tournerons vers l’interprétation du deuxième impératif kantien par lequel Ricœur redonne un contenu à la morale « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen. » Cette manière de formuler l’impératif vise aussi l’universalisation de la maxime c’est alors dans ce caractère d’universalisation qu’il faut voir une légitimité. Ce trajet dans la pensée de Paul Ricœur qui redéfinit une téléologie appuyée sur une déontologie et la réinterprétation de la maxime kantienne nous placent au cœur de l’altérité, or c’est bien au sein de l’entreprise que se manifeste l’altérité et qu’il y a un impératif de respect. Le manager dont la conduite peut être qualifiée d’éthique anime une équipe et son action consiste plus à valoriser et à faire en sorte que chacun donne le meilleur de lui-même plutôt que de manipuler et de considérer celle-ci comme un simple moyen. Le respect et l’équité sont générateurs de performance. La méthode de bonne gestion d’une équipe n’est pas toujours évidente, elle demande une grande faculté d’adaptation parce que le marché est complexe, changeant et que la rationalité fait intervenir le processus interprétatif qui est l’essence de la pensée. Le dernier exemple susceptible d’éclairer ce caractère herméneutique de la raison à l’œuvre serait celui de l’éthique environnementale parce qu’il est un domaine où si l’on veut prendre en considération tous ses aspects, les priorités ne sont pas évidentes. En effet, la démarche concerne de très nombreuses parts de l’action à savoir la pollution, l’exploitation abusive des ressources non renouvelables, la déforestation, une certaine forme d’agriculture voire d’élevage. Par conséquent, la constatation des faits et les solutions éthiques qu’on peut leur apporter ont affaire à de nombreux intervenants qu’il s’agisse des politiques, des économistes, des sociologues et de toute une catégorie d’intervenants d’autres champs interdisciplinaires. De plus, comment quantifier le rapport action-bénéfice dans ce domaine ? Il existe par ailleurs des choix difficiles parce qu’un investissement trop important dans cette nouvelle prise de conscience qu’est l’écologie obligera peut-être les entreprises ou l’état à réduire d’autres postes budgétaires : la santé ou l’éducation par exemple pour l’état ou pour l’entreprise l’optimisation de ses ressources.

6 - Le caractère interprétatif de la raison dans les sciences sociales

6

Les chartes et labels éthiques ne sont pas donnés une fois pour toute et la notion de bien commun telle que nous l’avons mise en lumière en s’inspirant du travail de Paul Ricœur n’est pas un concept fixe mais au contraire son application est sans cesse en devenir. Les chartes sont mises en œuvre dans les entreprises dont les enjeux sont sans cesse différents et évoluent en fonction du marché et des événements extérieurs. De plus, les chartes varient selon la taille et la culture des entreprises par exemple les codes de conduite attendus ne seraient pas les mêmes dans un groupe international et une petite ou moyenne entreprise. L’entreprise est avant tout orientée par le marché. Les sciences sociales traitant de l’éthique sont donc confrontées à un réel en devenir qui nécessite des interprétations et des réadaptations constantes des paradigmes. De la même façon selon Kuhn et Feyerabend les sciences dites expérimentales sont falsifiables et les hypothèses ou axiomes sont souvent remis en question. De ce qui vient d’être dit découle l’idée que toute saisie du réel et de la vérité ne vaut que dans une certaine perspective. La vérité est aussi fonction de celui qui énonce, le locuteur, or l’on connaît la nature polysémique du langage. Ainsi est mise au jour le statut interprétatif de la raison. Si la saisie du réel est fonction d’une interprétation cela consiste à montrer la nature herméneutique de la raison. Face à un réel toujours à interpréter et sur lequel agir, se trouve un mode de connaissance que l’on peut définir comme raison herméneutique. Parler de raison herméneutique se justifie d’abord sur le plan anthropologique, le sujet au cours de l’histoire s’est vu infliger quelques remises en cause : la révolution copernicienne, le darwinisme, la théorie freudienne ainsi que les philosophies dites du soupçon (Nietzsche, Marx, Freud). La raison, les idées claires et distinctes selon Descartes ne sont plus les principes directeurs absolus de la pensée, il faut compter avec l’inconscient et l’imagination ; cette dernière était maîtresse d’erreur et de fausseté, elle doit être considérée comme un élément important de la faculté de connaître. Ceci nous amène au changement de statut de la raison, elle contraint à une plus grande humilité parce que la saisie de la vérité est une démarche incessante qui naît d’un dialogue avec autrui et au cœur des décisions managériales il est essentiel de confronter ses idées avec celles des autres. Gadamer (1996) fait du dialogue le passage obligé pour l’élargissement de nos horizons et l’ouverture aux autres qui est chemin, comme chez Aristote, vers la sagesse pratique ou phronesis. Le dialogue permet d’imaginer que l’autre peut avoir raison dans la mesure où il ouvre à l’esprit critique et à la remise en cause de soi-même. Esprit critique et dialogue sont donc les corrélats du processus interprétatif dû à la raison herméneutique. Puisse au cœur de l’action être introduit ce dialogue que nous sommes (Gadamer, 1996).

Conclusion

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La conduite éthique n’est pas un chemin tout tracé même si de nombreuses tentatives cherchent à en faire des règles générales adaptables et formalisées en relation avec les différents types d’activités des entreprises. Comme nous l’avons montré, les choix ne relèvent pas de jugements purement rationnels mais avec les difficultés et la diversité des situations dans le monde économique et entrepreneurial souvent mondialisé, ils font entrer une part de délibérations mettant en jeu l’inventivité et l’imagination et font appel à ce que nous avons cerné sous le nom de raison herméneutique ou raison interprétative. La vérité n’est pas univoque, elle apparaît sous différents visages. Il y a des manières diverses d’être éthique selon la nature du bien commun qui a été placé comme horizon. De nombreux exemples nous donnent à penser que quelle que soit la nature de cet idéal à atteindre, l’attitude éthique qui y mène ne nuit pas à la performance. L’esprit de système d’inspiration hégélienne et qui inclut l’idée de progrès n’a plus cours dans les méthodes de pensée de la philosophie contemporaine, l’éthique ne suit pas une progression constante, elle est une des figures de l’aventure humaine avec des avancées mais aussi des reculs.


Références

  • Anquetil A. (2008), Qu’est-ce l’éthique des affaires ?, Paris, Vrin
  • Arendt H. (2002), Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard
  • Aristote (2004), Éthique à Nicomaque, Traducteur Richard Bodéüs, Paris, G.F.
  • Aristote (1990), L’éthique à Nicomaque, Traducteur J. Tricot, Paris, Vrin
  • Daval R. (1989), « Kant et les morales du sentiment », in Actes du colloque sur la Critique de la raison pratique, Célébration du deuxième centenaire de la raison pratique, Université de Reims, 27 et 28 avril 1988, Presses Universitaires de Reims
  • Feyerabend P. (1988), Contre la méthode, Paris, Editions du Seuil
  • Freeman R.E. (1983/1984), Strategic Management: A Stakeholder Approach, Edition Pitman
  • Gadamer, H. G. (1996), Vérité et méthode, Paris, Editions du Seuil
  • Greisch J. (1985), L’âge herméneutique de la raison, Paris, Cerf
  • Habermas J. (1981), Théorie de l’agir communicationnel, Paris, Fayard
  • Heidegger M. (1986), Etre et temps, Paris, Gallimard
  • Heitz J.-M. (2011), L’éthique entre raison et sentiment, Editions Universitaires Européennes
  • Husserl E. (1991), Recherches logiques (1900 / 1913), Prolégomènes à la logique pure, Tome 1, Traducteurs H. Elie & Arion L. Kelkel & R. Schérer, Paris, PUF
  • Kant E. (1985), Critique de la Raison pratique, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard
  • Kuhn T.S. (1999), La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, Champs MacIntyre A. (2006), Après la vertu, Paris, PUF, Quadrige
  • Michaud Y. (2003), L’art à l’état gazeux. Essai sur le triomphe de l’esthétique, Paris, Stock
  • Nillès J.-J. (2010), « Comment promouvoir et opérationnaliser l’éthique », in Éthique de l’entreprise. Réalité ou illusion ?, Paris, L’Harmattan
  • Nozick R. (2008), Anarchie, Etat et Utopie, Paris, PUF, Quadrige
  • Robin M.-M. (2008), Le monde selon Monsanto, Paris, La Découverte/ARTE Editions
  • Ricœur P. (1990), Soi-même comme un autre, Paris, Editions du Seuil
  • Thomasset, A. (1996), Paul Ricœur : une poétique de la morale, Leuven University Press

Notes

[1]

Professeur de Management - ESSCA Ecole de Management, LUNAM Université

Jean-michel.heitz@essca.fr

Résumé

Français

La crise de l’éthique contemporaine rend plus incertaine encore la conjonction éthique- business. Pourtant de nombreuses entreprises la revendiquent et la pratiquent. Il convient de s’interroger sur la nature et le fondement d’une telle attitude éthique. Sur quoi repose-t-elle ? Est-elle une science comme cherche à le montrer Edmund Husserl ? A son propos, peut-on évoquer la Raison universelle au sens des Lumières ? Il s’agit d’explorer la tradition pour voir en elle ce qui peut répondre à notre questionnement actuel, d’analyser le concept de raison pour déterminer sa place dans la visée éthique et enfin d’expliciter son nouveau statut : celui de raison herméneutique à la lumière de la petite éthique de Paul Ricœur réinterprétant en particulier l’éthique d’Aristote et la morale kantienne. Dans le même temps, il faut reconsidérer la notion de vérité qui lui est liée : le réel est changeant dans tous les domaines ; dans les sciences sociales appliquées aux entreprises, les chartes et les codes de conduite ne sont pas donnés une fois pour toute. Ils résultent d’une interprétation du réel et d’un dialogue entre les parties prenantes.

Mots-clés

  • éthique des affaires
  • déontologie
  • raison herméneutique

English

The connection between ethics and business has become more and more uncertain because of a crisis that today regards ethics. However most companies claim for it and use it. Therefore the question will be focused on the nature and the bases of this kind of ethical attitude. What is it founded upon? Is it a science according to Edmund Husserl? Could we link ethics with the concept of universal reason developed in the Age of the Enlightenment? The objective of the paper is to develop an in-depth analysis of the main concept of reason in order to better determine the scope in an ethical way and finally explicit its new status namely hermeneutical reason in connection with / through the ?petite ?thique? of Paul Ricœur who interprets especially the ethics of Aristotle and Kant’s moral philosophy. In the same time the notion of truth which is closely linked to reason has to be taken into account because of the continuously changing status of the concept of reality in different fields; the ethics charters and codes of conduct are not given for ever in the social sciences applied to business and organisations. Both arise from the interpretation of reality and in a dialogue between the stakeholders.

Keywords

  • business ethics
  • deontology
  • hermeneutical reason

Plan de l'article

  1. 1 - Prolégomènes
  2. 2 - L’éthique et le monde contemporain
  3. 3 - La Raison comme fondement de la morale
  4. 4 - À la recherche d’une téléologie perdue
  5. 5 - Éthique et morale chez Paul Ricœur
  6. 6 - Le caractère interprétatif de la raison dans les sciences sociales
  7. Conclusion

Pour citer cet article

Heitz Jean-Michel, « Éthique et business : la raison dans tous ses états », Humanisme et Entreprise, 3/2011 (n° 303), p. 73-88.

URL : http://www.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2011-3-page-73.htm
DOI : 10.3917/hume.303.0073


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