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Humanisme et Entreprise

2011/3 (n° 303)


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« Le social s’est cassé en morceaux...penchez-vous sur les réalités vécues qui véhiculent l’émotion en même temps que les connaissances. Vous y trouverez énormément de choses. »

Alain Touraine
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J’éprouve actuellement la certitude que la solidarité est le plus fort de nos besoins et le plus battu en brèche ! C’est dire que nous livrons le bon combat quand nous l’abordons. Il est vrai que cet « abordage », auquel m’encourage une ancienne condisciple, n’attire guère les volontaires. Ils en sont dissuadés par un discours médiatisé à dominante affairiste, qui leur fait croire que l’espace de la solidarité n’est peuplé que d’obligations utilitaristes à sens unique. Fort heureusement, j’ai pu découvrir le visage réel de la solidarité au cours de mes travaux sur l’éthique du don et mes rencontres avec les artisans de paix désintéressés, qui en sont les meilleurs témoins. Ceux-ci m’ont révélé que l’authentique esprit de solidarité demande à ses acteurs de se montrer réceptifs au don d’autrui, s’ils veulent lui faire accepter leurs propres dons.

La crise des liens de solidarité

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Jusqu’aux années 1780, observe l’historienne Arlette Farge, prédominait la vision selon laquelle « le corps humain était en échange poreux avec le cosmos comme avec le sacré....ce qui nourrissait l‘idée que l’on était réuni dans un corps unique... D’où le sentiment, longtemps présent dans notre mémoire collective de « l’échange avec », du « bonheur d’être et à être ensemble »... pour le pire et pour le meilleur » (Farge, 2005, p.125 et 126) Ce sentiment peut-il ressusciter de nos jours, et sous quelles représentations ? Tel est le débat que je vais tenter d’éclairer.

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A première vue, la conjoncture sociale contemporaine est éloignée de cette perspective. Les individus, noyés au sein de foules anonymes, ne se retrouvent plus que fugitivement dans les lieux publics tandis que leurs réseaux familiaux, éclatés, ont perdu de leur portée conviviale. Pour le militant associatif Germain Buffeteau « il en résulte que l’homme, privé de sa nature spirituelle ne trouve plus sa place dans la construction sociale….et doit mener une vie sans âme, sans liberté, sans réelle responsabilité, au profit d’une concurrence sans frein qui alimente les égoïsmes. » (Buffeteau, correspondance avec l’auteur 2 010). Pour rompre ce cercle vicieux, Alain Caillé, fondateur du Mouvement et de la Revue du Mauss, Mouvement anti- utilitariste dans les sciences sociales, préconise un sursaut créatif de notre part: « La modernité a substitué à une solidarité d’homme à homme, personnalisée, une solidarité impersonnelle, publique et statistique (assurancielle). Sa forme dominante est assurée par un système public de redistribution qui est entré en crise profonde. Il nous faut réinventer des formes nouvelles de solidarité. » (Caillé, 2007)

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Il est clair que l’appauvrissement croissant de la population mondiale donne aux formes traditionnelles de la solidarité le caractère d’une nécessité. Mais si nous nous contentons de gérer la misère, au lieu d’en éradiquer résolument les causes, la simple compassion ne suffira pas à faire régner l’équité sur notre Planète. Comme le soutient Pierre Rabhi, fondateur du Mouvement pour la Terre et pour l’Humanisme, « la solidarité compassionnelle ne peut contenter les êtres spoliés de leur droit légitime à l’existence…en lieux et place de la responsabilité de soi-même, que la société doit impérativement permettre à chacun » (Rabhi, 2010, p. 96). En d’autres termes, et comme le pratiquent déjà les partenaires de cette nouvelle approche de la solidarité, l’objectif n’est pas que les riches s’occupent des pauvres, mais qu’ensemble ils arrivent à une conscience commune de la situation et décident des actions à mener d’un commun accord.

Reconsidérer la nature de la richesse

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Comment relever ce défi ? La sociologue Dominique Méda, dès 1999 et peu après le philosophe Patrick Viveret (2002), ont été parmi les premiers à nous conseiller de reconsidérer la nature de nos richesses. Les accompagnent depuis lors dans cette démarche, notamment aux Etats-Unis et en Europe, plusieurs économistes de renom, ainsi que de nombreux militants associatifs. Selon ces précurseurs, nous devons apprécier et cultiver comme elles le méritent les ressources non marchandes de notre patrimoine, comme celles du cœur et de l’esprit. Ignorées dans les indicateurs du PIB. Ces dernières sont néanmoins plus précieuses pour notre bien-être individuel et collectif que ne l’est le fruit de nos activités économiques traditionnelles.

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Placé sous le signe de la gratuité, le partage de ces « vraies richesses » ne prive pas leurs donateurs de leur bien, ce qui favorise leur accroissement et conduit la société civile à une autre vision du progrès. Cette tâche de longue haleine est d’ores et déjà à notre portée, ainsi qu’en témoigne, pour nous limiter à ce seul exemple, la création, en 1971, des réseaux gratuits « d’échanges réciproques des savoirs », à l’initiative de Claire et Marc Héber- Suffrin. Cette forme de pédagogie coopérative connaît un grand succès depuis lors, tant il est vrai que le souci de « construire des solidarités nécessaires pour vivre ensemble favorise l’efficacité des apprentissages individuels » (Héber-Suffrin et Héber-Suffrin, 2009). Si l’on adhère à cette approche, l’archétype de l’individu « solidaire », aujourd’hui mécène ou bénévole, deviendra bientôt celui du citoyen coopératif, pour des projets ou des entreprises d’utilité sociale sans but lucratif.

Un questionnement existentiel

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Pour élucider ces préoccupations communes à plusieurs classes d’âge, j’ai soumis à un questionnement en 2010, une quinzaine d’amis et collègues d’horizons variés, qui ont bien voulu me faire part de leur expérience et de leur vision de la solidarité par courrier. Sur le fond, leur consensus est mitigé de peur et d’espoir. « Nous avons la chance de vivre un changement d’époque, j’ai un peu peur mais je suis prêt à m’y investir » nous déclare le formateur consultant Philippe Castang. « Oui, je suis prêt à m’investir avec passion et plaisir dans ces nouvelles perspectives, même s’il va falloir affronter des conflits très, très complexes » souligne le metteur en scène et comédien Philippe Piau, tandis que Germain Buffeteau nous fait part de son inquiétude sur « l’issue du processus initiatique en forme de confrontation violente avec le mal où s’est engagée l’humanité en prenant conscience de sa nature spirituelle ». Dans toutes les hypothèses, comme nous le résume avec conviction Françoise Deroy-Pineau, socio-historienne, « La solidarité, comme la compassion et l’amour du prochain, se moque des systèmes, des politiques et des époques ». Conviction que les Sages et les grandes spiritualités d’Orient et d’Occident, tant religieuses que philosophiques, ont encouragée, comme nous le savons, depuis la plus haute Antiquité. La vitalité de leur message de paix et de fraternité est encore perceptible aujourd’hui, avec des priorités diversifiées, selon les sensibilités et les cultures. Ecoutons à ce propos Aline Peignault, éducatrice, dans des propos qu’elle nous a livrés en 2010 : « Je ne donne jamais un centime aux diverses quêtes. La pratique solidaire a pour moi une dimension spirituelle, je la retrouve dans l’expression de l’amour bienveillant des Bouddhistes, grâce à la méditation. Par ailleurs, j’aime regarder les visages exposés par Arthus Bertrand, j’y sens que l’Humanité est une solidarité de fait. » Pour ma part, je regrette que ni ma formation première, ni la vie quotidienne ne m’aient instruite du bon usage de la solidarité. Mais j’ai pu avoir accès, à plusieurs reprises, à cet univers vivifiant quand quelqu’un ou quelque beauté de ce Monde, visible et invisible, a su m’y accueillir ou m’y attirer. Ces rencontres heureuses, aux effets durables, comptent parmi les épisodes les plus féconds d’une existence, puisqu’ils l’encouragent à transformer le don reçu en don partagé, grâce à des parcours de reconnaissance. Comme me l’ont confié naguère les participants à un atelier abordant la thématique de cet article, « le fait d’avoir pu cheminer avec une personne bénéfique » a déclenché chez eux « un processus d’ouverture où ils se sont sentis reconnus et reliés à l’extérieur par un lien inconditionnel ».

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Le premier point de mon questionnement était le suivant : « A quel moment dans quel milieu, avez-vous perçu, vécu, la réalité du flux donner - recevoir dans votre existence ? ». Pour le consultant Philippe Castang, c’est la solidarité de voisinage qui attire à ses débuts la jeune génération : « Autour de moi, je vois des jeunes qui peuvent vivre sur le mode coopératif, très solidaires entre eux, ils fonctionnent en réseau, en clan, c’est la génération colocation ». Pour leurs aînés, en règle générale, cette découverte n’est pas due à un effet de contagion mais à un événement singulier qui les a marqués. En voici deux témoignages « A vingt ans, » se souvient Françoise Nowak, journaliste écrivain, « je me suis cassé la cheville, le jour de mon arrivée dans une maison que j’étais venue garder quelques semaines. La façon dont mes logeurs m’ont soutenue dans cette épreuve, au lieu de partir sans délai comme ils l’avaient prévu, a littéralement changé mon rapport au monde ». Les réponses à ma première question m’ont souvent frappée par leur charge émotive, voire poétique, comme celle de Marie-Christine de Cacqueray, médiatrice familiale : « Née à la lisière de la forêt de Brocéliande, mes apprentissages du donner et du recevoir se sont faits auprès de mes parents, de mes voisins de village et au cours de mes longs contacts avec la nature environnante. Les champs que je visitais me donnaient leurs fleurs, les poules leurs œufs quand je les nourrissais. J’ai appris très tardivement la valeur de l’argent ». Observons que la pratique des médiateurs, comme en témoigne Serge Bougaeff, leur donne un contact privilégié avec la culture de paix et de solidarité : « Pour moi, c’est une évidence : le flux du donner et recevoir est au cœur des cultures de paix et de médiation, auxquelles il apporte sans cesse et où il se renouvelle. Ce système vivant se développe dans toutes les dimensions de son futur être, comme l’embryon ». La plupart des personnes m’ayant manifesté leur intérêt pour ma recherche ont perçu le caractère systémique du flux donner et recevoir et savent en assumer les opportunités et les défis. L’exercice de cette responsabilité a une incidence positive pour la culture de solidarité en eux et autour d’eux. Par contre, pour ceux de nos contemporains qui s’y refusent, cette même succession d’événements conserve le caractère d’une avalanche aléatoire d’aubaines et d’obligations sur laquelle ils n’ont aucune prise et où le lien de solidarité ne trouve pas sa place. Il est remplacé par des échanges entre partenaires qui doivent veiller à ne pas contracter de dettes au cours de leurs transactions. Il n’en est pas toujours ainsi au sein du monde professionnel, où le souci du « jouer collectif » parvient parfois à s’imposer. Je donne à nouveau la parole à Philippe Castang : « En rejoignant à 35 ans une équipe de formateurs, j’ai découvert que plus je donnais, plus je recevais, par un effet de réciprocité systémique. J’ai ensuite découvert, dans une société américaine, ce que c’était que la solidarité vécue au sein d’une chaîne hiérarchique, où les responsabilités réciproques étaient bien assumées par chacun et où les chefs avaient le souci d’aider leurs subordonnés à réussir dans leur tâche ». Observons que c’est surtout en dehors du cadre de leur entreprise que les managers se retrouvent le plus volontiers dans une culture de coopération. Le milieu associatif est riche en lieux d’échanges propices à cet égard. « Ce fut en rencontrant des professionnels indépendants et qui vivaient l’envie d’échanger et de partager au quotidien que j’ai d’abord éprouvé cette réalité. Le cadre était soit de voisinage, soit associatif, soit encore celui de débats d’actualité. » se souvient le consultant Pierre Johnson.

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Voici ma deuxième question : A partir de l’âge où l’on s’établit dans la vie, vous avez dû pactiser avec le concurrentiel, la compétition, bref l’anti- solidarité. Sous quelle forme? Avec quelles conséquences ? Outre le refus d’accepter une embauche ou une promotion, mes répondants plébiscitent avec imagination la tactique de l’évitement. Pour échapper à la « pactisation », ces derniers utilisent des modalités telles que la ruse, la tangente, le refus d’intriguer, de sacrifier sa famille ou encore l’adoption d’un mode de vie style simplicité volontaire, tel que prôné par l’École des « vraies richesses », où se retrouvent de nombreux défenseurs de l’écologie. Selon Dominique Deslandres, « C’est justement parce que je hais la compétition que je n’ai pas continué ma carrière de flûtiste ni celle de journaliste et que je ne suis jamais sortie du système scolaire. Il me semble que nous les femmes avons du mal à apprivoiser l’esprit de compétition et que nous y parvenons en général à notre corps défendant ». La réaction de l’universitaire et militante associative Françoise Tardieu relève de la même sensibilité : « Je ne me suis pas battue car je méprise ce genre de bagarreje n’avais pas envie de devenir riche…mieux vaut consacrer son énergie à aider des humains souffrant d’injustice que d’être agressif dans le travail. Au fond, j’ai pactisé en prenant la fuite ! ». Pour sa part, Claudine Perrault, cadre supérieur dans une entreprise publique, a « toujours considéré que la réussite d’une carrière passait par la réussite collective, qui ne peut s’entendre qu’avec la solidarité et pas par le souci unique de son propre intérêt. Je n’ai jamais voulu sacrifier les miens pour soigner ma carrière. »

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Le contenu de ma troisième question est le suivant : Les fourmis utilitaristes du solidaire, monopolisées par la collecte redistributrice de sommes d’argent, sont en faillite. Car les systèmes mutualistes de l’État providence deviennent inopérants et la méfiance des donateurs et des bénévoles sapent l’effort humanitaire, souvent corrompu. A mes yeux, voici enfin venue l’heure des cigales. Comment la voyez-vous venir, êtes vous prêt à vous y investir ? Cette interrogation interpelle positivement les « fourmilleuses cigales » que sont la plupart de mes répondants, dont la préoccupation ne se limite pas à effectuer des « petits deals » et des services mutuels avec leurs amis. « Je passe l’essentiel de mon temps à m’investir au service de grandes causes, comme si je n’avais pas le droit de m’en accorder un peu, ce qui n’est pas sain » affirme Françoise Nowak. Pour autant, elle ne se déclare pas prête « à suivre l’exemple de l’insouciante cigale version humaine, car cette dernière confond besoins et désirs, au point de mettre notre espèce en péril ! ». On peut pourtant concilier les deux attitudes, comme nous le démontre Germain Buffeteau : « Les cigales font confiance à la vie et s’organisent pour profiter de l’instant présent, sans se préoccuper de l’a- venir. Pour les fourmis, c’est le contraire, elles accumulent dans la peur de manquer, pour leurs besoins futurs. Elles oublient de vivre le présent Je suis un peu des deux, en cherchant à jouir de la vie. Le plus important pour moi étant de participer par ma contribution sociale à ma propre humanité, dans une solidarité consciente et amoureuse que j’appelle fraternité ». Et Marie- Christine de Cacqueray de conclure : « Je suis naturellement une cigale avec le courage d’une fourmi, je vais tout faire pour laisser derrière moi un monde meilleur ». Ma question, selon Pierre Johnson, s’inscrit dans une logique optimiste : «car partager des richesses immatérielles avec les autres, c’est partager avec eux ses avoirs et savoirs faire (enseigner la musique, le conte, etc.. ), c’est faire confiance en l’avenir et en l’abondance ». On retrouve le même état d’esprit chez Françoise Tardieu : « Je n’ai pas l’esprit commerçant, je n’aime pas calculer, je trouve ça mesquinje donne les cadeaux hors des anniversaires et je préfère trop donner mais je reçois aussi tant de choses ….que je ne me sens pas frustrée ! ». Tandis que Françoise Navard, psychologue et formateur PNL, croit bon de rappeler « qu’à la différence du calculateur laborieux, le commerçant entreprenant introduit au plaisir des échanges, au plaisir du jeu…pour moi ce n’est pas calcul, c’est se lancer, oser, oser perdre ! »

La solidarité à l’âge de la reconnaissance mutuelle

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« Idée, valeur ou principe ? la solidarité est en vérité une notion insaisissable … si les questions qu’elle soulève aujourd’hui étaient lucidement affrontées, la solidarité devrait connaître un meilleur destin que cette banalisation consensuelle en forme de poudre de perlimpinpin où elle risque fort de sombrer » estime Marie-Claude Blais (2007) en conclusion de son ouvrage sur l’histoire de la solidarité dans notre pays. Le fil d’Ariane qui peut le plus sûrement nous éviter un tel écueil n’est autre, à mes yeux, que le parcours de la reconnaissance Car il nous permet d’aborder les deux scènes de la solidarité : celle de l’espace public, qui la mobilise de longue date sur le mode utilitariste et celle du cœur de notre conscience, où la solidarité vient discrètement se ressourcer et d’où elle commence à se redéployer en réseaux pour acquérir son vrai droit de cité. Comme l’observe à ce propos le psychanalyste Jacques Arènes (2010, p. 489), « dans une culture où les places ne sont plus imposées mais doivent se gagner, l’identité se conquiert aujourd’hui dans la lutte pour la reconnaissance. Les exigences de reconnaissance sont au cœur du lien social. » Dans le présent contexte, être reconnu, ce n’est pas rechercher la gloire et donner son nom à une rue, c’est trouver sa place parmi les vivants. C’est rompre l’isolement auquel notre statut d’individu peut nous confiner, pour nous sentir solidaire d’autres destins que le nôtre. Du même mouvement, c’est faire de la place en soi même pour y accueillir ses semblables, du plus petit au plus grand que soi. Ce qui nous engage à persévérer sur les voies de la solidarité pour y partager nos vraies richesses avec nos compagnons de route. Comme le souligne Paul Ricœur, cette dynamique de la reconnaissance joue un rôle essentiel dans l’économie du don car mieux que toute autre, « elle permet de s’arracher à la méconnaissance de soi et au mépris des autres, pour la promesse fragile d’un don qui n’attend pas de retour » (Degoy et Spire, 2004)

Au bonheur du plus que prévu

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Enjeu fragile, en effet que celui de ce parcours attirant qui peut nous réserver des épreuves redoutables. Accepter le don d’autrui ne va pas de soi dans notre culture et ne crée pas nécessairement de lien durable entre ses protagonistes, en raison de l’incertitude où ils sont, a priori, de leurs désintéressements respectifs. Plus encore que l’acte de donner gratuitement, l’acte de recevoir est un acte de confiance risqué, qui peut effrayer le non initié. Car a priori, rien n’indique qu’un donateur en puissance n’est pas à la recherche d’obligés, pour des contre dons onéreux. Le vieux proverbe « qui paye est maître » inspire les procès d’intention souvent entendus mais pas toujours fondés pour justifier le refus d’une aide ou un manque de gratitude : « j’ai peur de me faire avoir ». « Quelle tristesse que cette peur », observe Françoise Navard, « autant de manque de relation, de manques à gagner…n’avons nous pas à apprendre à nous laisser prendre, toucher, surprendre par l’autre ? Savoir se perdre, savoir recevoir ». On ne saurait trop y insister : l’élucidation, au cas par cas, de ce doute mortifère est le fondement de nos liens de solidarité avec nos bienfaiteurs, comme avec les bénéficiaires de nos dons désintéressés C’est en ce sens que l’on peut attribuer de la générosité à l’acte de recevoir, où lucidité et gratitude ont vocation à coexister en bonne intelligence dans l’acte de reconnaissance appelé à les réunir. Comme s’en réjouit Françoise Navard, « la confiance, le pari, la foi ouvrent un champ où tout est possible- non pas dans l’ordre du calcul ou du résultat-, mais dans la découverte. Être touché, entraîné, surpris plus que prévu, ça pourrait être ma formule du bonheur le « plus que prévu ».

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A un moment où notre pays « doit s’engager dans des réformes profondes de son modèle social s’il veut mettre fin à son autodestruction » (Algan et Cahuc, 2007, p. 99), puisse cet effort contribuer à réduire la défiance et l’incivisme croissant des Français vis-à-vis de leurs concitoyens, tel que décrit dans un rapport récent du centre pour la recherche économique et ses applications, le CEPREMAP.


Références

  • Algan Y. et Cahuc P. (2007), La société de défiance, comment le modèle social français s’autodétruit, Paris, Editions rue d’Ulm.
  • Arènes J. (2010), « L’individu autonome, du bon usage d’un mythe », Etudes, Tome 413, n°5, p.485-497
  • Blais M.C. (2007), La solidarité, histoire d’une idée, Paris, Gallimard
  • Caillé A. (2007), « Don et association », Revue du Mauss permanente en ligne, www.journaldumauss.net
  • Degoy L. et Spire A. (2004), « Ricœur en reconnaissance d’humanité », L’Humanité, 24 mars 2004
  • Farge A. (2005), Quel bruit ferons-nous ?, Paris, Les prairies ordinaires
  • Héber-Suffrin C. et Héber-Suffrin M. (2009), Savoirs et réseaux, Nice, Ovadia
  • Méda D. (1999), Qu’est-ce que la richesse ?, Paris, Aubier
  • Rabhi P. (2010), Vers la sobriété heureuse, Arles, Actes sud
  • Ricœur P. (2004), Parcours de la reconnaissance, Paris, Stock
  • Viveret P. (2 002), Reconsidérer la richesse, Paris, éditions de l’Aube.

Notes

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Journaliste indépendante

Plan de l'article

  1. La crise des liens de solidarité
  2. Reconsidérer la nature de la richesse
  3. Un questionnement existentiel
  4. La solidarité à l’âge de la reconnaissance mutuelle
  5. Au bonheur du plus que prévu

Pour citer cet article

van der Elst Nicole, « Recevoir, reconnaître et donner. Libres propos sur la solidarité », Humanisme et Entreprise 3/2011 (n° 303) , p. 89-96
URL : www.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2011-3-page-89.htm.
DOI : 10.3917/hume.303.0089.


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