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Humanisme et Entreprise

2011/4 (n° 304)


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Jean-Pierre Bréchet, le rédacteur en chef occasionnel de ce numéro, avait intitulé l’appel à contributions : « le projet au fondement des collectifs », tout en apportant comme précision sur l’orientation du thème : « nous souhaitons rassembler des articles abordant la question de la constitution des collectifs et des organisations. Tout en intégrant les travaux sur le management de projet, et en considérant que les projets partiels contribuent au projet d’ensemble, c’est plutôt l’idée que l’entreprise se comprend comme projet collectif que nous souhaitons traiter dans ce numéro. Cette compréhension, dès lors que l’on retient une acception riche de l’idée de projet, engage inéluctablement à envisager les dimensions éthiques, politiques, économiques et plus largement existentielles et opératoires que revêt tout projet qui articule l’ordre des fins et celui des moyens ». Très peu d’articles répondant à cette attente nous ont été adressés. Par-delà la déception de notre invité, dont nous partagions l’enthousiasme initial mais pas l’insatisfaction finale au regard de la qualité des textes publiés, que nous enseigne la faiblesse du taux de soumission en comparaison des numéros précédents ? Certainement, des leçons peuvent être tirées pour la revue elle-même : l’importance de figurer dans les listes de classement de l’AERES et du CNRS ; les délais trop courts pour les auteurs mais aussi pour nos relecteurs ; ... Nous avons encore à progresser et ce projet là nous mobilise pleinement. Qu’en est-il pour le thème lui-même ? Ne peut-on rien apprendre de cette expérience de publication qui aboutit à un résultat différent de celui escompté ? N’est-ce pas en soi l’illustration d’une notion de projet émancipé de la planification comme d’une forme exclusive d’instrumentalisation, et ouvert sur un avenir non contrôlé ? Au fond, nous avons mené une action collective fondée par un projet tout autant que fondatrice de celui-ci.

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Certes, « ce n’est pas ce qui avait été prévu », mais comme ces découvertes dues à une erreur de protocole de recherche, comment ne pas se réjouir de cette rencontre avec Jean-Pierre Bréchet, d’une table ronde qu’il a animée avec pour intervenants : Jean-Pierre Boutinet, Alain Desreumaux et Nathalie Richebé, sans évoquer le texte coécrit par Jean-Daniel Reynaud et Nathalie Richebé et publié dans la rubrique « Point de Vue », dont les magistrales signatures n’en finissent plus de nous exalter. Les trois articles sélectionnés après évaluation en double aveugle par des relecteurs de notre comité scientifique ne présentent pas des travaux visant directement à étayer une théorie considérant l’entreprise comme fondée sur le projet (Desreumaux et Bréchet, 2009), telle que Alain Desreumaux et Jean-Pierre Bréchet ont bien voulu l’expliciter dans la rubrique « Point de vue ». Malgré tout, ils peuvent être considérés comme situés dans une approche abordant les organisations en questionnant le projet collectif qui les sous-tendent. C’est en ce sens qu’ils traitent du thème de ce numéro devenu « le projet dans l’action collective ».

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Le premier texte est rédigé par le juriste Gurvan Branellec qui partant de la définition classique de l’entreprise ramenée à une finalité de partage de bénéfices par ses actionnaires, souligne l’évolution de cette entité vers « un projet collectif au service de la collectivité ». De nombreuses questions en découlent, car si l’entreprise est fondée sur le projet, qui en est porteur en son sein ? Le projet fondateur ne s’est-il pas transformé ou n’a-t-il pas été remplacé par de multiples projets en partie contingents et différents en fonction des parties prenantes de l’organisation ? Les fondateurs ne se retrouvent-ils pas inéluctablement dépossédés de leur projet à l’origine de la création d’entreprise, et traditionnellement détourné par les actionnaires, revendiqué par les salariés ou plus récemment réorienté par l’intégration de dimensions sociales et sociétales ? Finalement ne retrouve t’-on pas cette interrogation récurrente : à qui appartient l’entreprise ? Cela a conduit dans le deuxième article publié, Marc Arbouche, sociologue et philosophe, à solliciter la notion de « fiction opérante » comme grille d’intelligibilité des dynamiques à l’œuvre au sein des collectifs et assurant la réalisation de leur programme et de leur projet en reconfiguration permanente. Il illustre son analyse en se focalisant sur le management participatif. Le projet en ressort comme relatif à la réalité de second ordre de l’organisation quand le programme se situe au premier. Dans le troisième texte, Luciana Castro Gonçalves, éclaire de façon différente l’articulation entre projet et action collective. Elle s’appuie sur une étude de cas au sein du groupe PSA et cible ses travaux sur la direction des systèmes d’information qu’elle aborde comme une communauté de pratique. Il en ressort que le projet ne peut pas à lui seul structurer l’action collective et permettre d’assurer l’atteinte des buts qu’elle se fixe, même si les acteurs s’y réfèrent pour tenter de maîtriser l’incertitude et l’ambigüité inhérentes à leur situation professionnelle. Quoi qu’il en soit, dans son recensement des thèses soutenues entre 2000 et 2010, si Audrey Becuwe met enfin en évidence l’intérêt que les sciences de gestion accordent au projet, seules 6 thèses portent plus spécifiquement sur le thème cher à Jean-Pierre Bréchet pour 9 soutenues en sociologie.

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Doit-on alors en déduire que les gestionnaires se désintéressent du projet, tel que notre rédacteur en chef invité l’a défini dans l’appel à contributions de ce numéro, c’est-à-dire, en référence notamment à Jean-Pierre Boutinet (1990), « dans son sens anthropologique fondamental, comme articulation des dimensions existentielles et opératoires » et non réduit à une « facette instrumentale des projets techniques ou temporaires » ? La situation est-elle uniquement due à un désintérêt des auteurs potentiels de notre revue ou bien est-elle le révélateur d’un phénomène plus profond restant à identifier ? Comment expliquer, si le projet est fondateur de l’entreprise, que les chercheurs comme les professionnels du management le négligent tant aujourd’hui ?

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Une première hypothèse serait que les collectifs ne sont pas fondés par les projets mais qu’ils peuvent les envisager de façon contingente, ce qui a pour effet de les mobiliser. A moins de considérer que le non-projet reste un projet, théorie impossible à réfuter et qu’il serait alors difficile de considérer comme scientifique, le projet ne serait pas une caractéristique des collectifs mais uniquement de certains d’entre eux, voire d’un épisode de leur histoire, avec pour vertu principale de promouvoir une action commune.

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En deuxième hypothèse et dans la lignée de la première, nous pourrions considérer que l’entreprise n’en est pas moins en mal de projets tant comme l’affirme Jean-Pierre Boutinet (2004), nous sommes à une époque où le temps est cantonné au présent. Ainsi, si le projet a disparu, c’est que l’entreprise n’a plus d’avenir projeté. Sous cet angle, la notion de projet est à l’évidence culturelle et variable : dans le temps, et en fonction des collectifs auxquels elle se rapporte. Absent des cultures dites « a-historiques » car stables au fil des générations, le projet en ressort comme fondateurs uniquement de collectifs spécifiques, rendus précaires par leur dépendance à son existence tout en restant en quête de permanence.

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Une troisième hypothèse pourrait être que l’entreprise de moyen du projet est devenue sa propre finalité. L’objectif du collectif constitué n’est plus de réaliser un projet, ce qui supposerait d’intégrer sa possible dissolution en cas de pleine réussite, mais d’assurer sa pérennité, de perdurer en tant que structure. Ainsi, l’erreur serait d’inventer un projet factice pour des entreprises qui refusent leur finitude. Paradoxalement restaurer le projet au fondement de l’entreprise et par suite ouvrir sur un possible avenir, suppose de considérer que le futur des collectifs est dans leur disparition une fois le projet réalisé. En d’autres termes, il en serait des collectifs fondés sur des projets comme des personnes : pour exister, être au monde, ils devraient avoir conscience et accepter leur mort future.

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Dans le cas contraire, le projet pour assurer l’éternité du collectif doit avoir pour caractéristique de rester illusoire, irréalisable. Ce constat nous conduit à une quatrième hypothèse qui résulte de la précédente : la perte de la foi en un projet collectif possible. Jean-Paul Courthéaux avait déjà relié en 1970 dans Humanisme et Entreprise, l’avenir de ce qui à l’époque correspondait à la notion de projet, la planification, à un nécessaire « minimum de foi, de bonne foi et de profession de foi » (Courthéaux, 1970, p. 47). Le projet n’a-t-il pas disparu car plus personne n’y croie, ou plus exactement car sa dimension utopique n’est plus aujourd’hui recevable ? Et comment avoir foi aujourd’hui en un projet qui doit rester impossible à achever pour que le collectif constitué pour le mener à bien, puisse assurer sa pérennité ? C’est le refus de la foi en des utopies qui caractériseraient notre époque ? A moins qu’il ne s’agisse de la disparition des utopies, en lesquelles les collectifs pourraient avoir foi, cette disparition ouvrant au mieux sur une nouvelle dynamique d’entreprise ?

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Au final, le projet ne pourrait être au fondement que des collectifs qu’il peut faire naître mais aussi faire mourir et renaître ailleurs et autrement, dans ce que Silvère Seurat en 1966 caractérisait pour désigner l’entreprise comme un « éternel renouveau » (Seurat, 1966, p.78).


Références

  • Boutinet J.-P (1990), Anthropologie du projet, Paris, PUF
  • Boutinet J.P. (2004), Vers une société des agendas, une mutation des temporalités, PUF Courtheoux J.-P. (1970), Le principe de planification - évolution et avenir, Humanisme et Entreprise, n° 63, p. 41-47
  • Desreumaux A. et Bréchet J.-P. (2009), Quels fondements pour les théories de la firme? Plaidoyer pour une théorie artificialiste de l’action collective fondée sur le projet, in Baudry B. et Dubrion B. (dir.), Analyses et transformations de la firme, Une approche pluridisciplinaire, Paris, La Découverte, p. 61-83.
  • Seurat S. (1966), La dynamique de l’entreprise, Humanisme et Entreprise, n° 40, p. 69-79

Notes

[1]

Rédactrice en chef Humanisme et Entreprise, Professeure des Universités, Responsable du Master 2 Ethique et Entreprise, Chercheure au CEDAG (EA 1516), Université Paris Descartes - martine.brasseur@parisdescartes.fr

Pour citer cet article

Brasseur Martine, « Le projet et les collectifs », Humanisme et Entreprise 4/2011 (n° 304) , p. 1-4
URL : www.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2011-4-page-1.htm.
DOI : 10.3917/hume.304.0001.


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