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Humanisme et Entreprise

2011/4 (n° 304)


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Le 9 juin 2011 une table ronde a été organisée sur le thème du projet au fondement des collectifs. Nous avons eu le plaisir d’accueillir Jean-Pierre BOUTINET, Professeur à U.CO. IPSA et auteur de l’ouvrage de référence intitulé « l’anthropologie du projet »[1][1] Boutinet J.P. (1990), Anthropologie du projet, PUF, Alain DESREUMAUX. Professeur à l’IAE de Lille et Nathalie RICHEBÉ, Professeur à SKEMA Business School. Les échanges animés par Jean-Pierre BRÉCHET, Professeur à l’IAE de Nantes ont été enregistrés à la Faculté de Droit de l’Université Paris Descartes et une vidéo en reprenant les principaux extraits a été réalisée et mise en ligne sur les sites de la revue[2][2] http://humanisme-et-entreprise.asso-web.com/et du campus numérique de l’Université. Cet article présente une partie du contenu de la table ronde. Les intervenants ont ensuite relu et parfois reformulé ou complété leur prise de paroles dans la perspective de cette publication.

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Jean-Pierre BRÉCHET : Nous voilà réunis pour cette table ronde sur le thème du projet dans l’action collective. J’ai envie de donner la parole en premier à Jean-Pierre Boutinet qui nous a livré en 1990, et nous en sommes je crois à la 10ème édition, une anthropologie remarquée du projet. Jean-Pierre, pourquoi t’es tu intéressé au projet ?

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Jean-Pierre BOUTINET : Je suis issu de la psychologie expérimentale et dans les années 70-75, je me suis intéressé à la décision et mené des travaux en laboratoire sur ce sujet. Suite à ces travaux, est survenue une crise intellectuelle parce que je me suis aperçu que la modélisation de la décision ne correspondait pas du tout à la façon par laquelle les gens, concrètement, dans des situations empiriques, décidaient. J’ai donc laissé en jachère ces travaux. Quand dans les années 74-75, je suis tombé sur un article très éclairant de François Dubet : « Pour une définition des modes d’adaptation sociale des jeunes à travers la notion de projet » [3][3] Dubet F. (1973), Pour une définition des modes d’adaptation.... Il m’a semblé tellement éclairant que je me suis attelé à un certain nombre de recherches empiriques sur le projet d’orientation, qui était tout juste à ce moment là en émergence. Et il a fallu une dizaine d’années par la suite, dans les années 85-90, pour que je fasse le lien entre l’avant-crise intellectuelle et l’après, et que je puisse voir comment décision et projet appartenaient à la même famille comportementale, que je définirais par le mode de détermination : comment l’individu ou le groupe se déterminent-t-ils ? Et nous avons là deux formes opposées de détermination. D’une part la décision, du latin decidere, qui a donné en français scission, qui engage une rupture avec ce qui précède : dans le mode de détermination par la décision, nous sommes dans l’irréversibilité de l’orientation arrêtée ; c’est très difficile de revenir en arrière une fois que la décision est prise. On se fait dire « tu ne sais pas ce que tu veux ! », la décision est prise ou elle n’est pas prise. Et finalement, je me suis aperçue que ce n’était pas ce mode de détermination dans lequel je pouvais facilement explorer les choses. En revanche, ce qui m’a intéressé, c’est ce que j’appellerai le mode de détermination flou tel qu’il est incarné par le projet qui implique une itérativité continuelle, un aller et retour, entre une orientation souhaitée et sa mise en œuvre concrète. Dans le projet, il y a toujours en effet une itérativité, un aller-retour entre conception et réalisation. D’un certain point de vue, les démarches de projet illustrent la problématique constructiviste. C’est une construction qui se fait peu à peu en vue d’à affronter le réel pour tenter de le bousculer.

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J.-P. BRECHET : Et toi alors Nathalie, comment as-tu rencontré cette notion de projet ?

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Nathalie RICHEBÉ : Avec Jean-Daniel Reynaud [4][4] Reynaud J.D. et Richebé N. (2007), Règles, conventions..., on s’est intéressés d’assez près à la notion d’action collective, qui a un certain nombre de liens étroits avec la notion de projet. Par ailleurs, je travaille beaucoup et depuis longtemps, et je continue de le faire, sur la notion d’échange social, de don/contre-don qui vient d’ailleurs de l’anthropologie, et ses implications en théorie des organisations. Là, j’ai plutôt des interrogations sur les liens que l’on peut faire éventuellement avec la notion de projet aux plans à la fois empirique et théorique entre la notion d’échanges sociaux et le projet, sachant qu’il me semble qu’on peut aussi aborder l’élaboration collective, d’un projet, comme quelque chose qui se développe grâce à des échanges sociaux au sens large.

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J.-P. BRÉCHET : Je vais poser la même question à Alain Desreumaux. Alain: toi qui as toujours travaillé sur les théories des organisations, des théories stratégiques ou plus largement du management, comment en es-tu arrivé à cette notion ?

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Alain DESREUMAUX : Paradoxalement, je suis venu au projet en m’éloignant de ce que l’on en dit dans les programmes de formation très gestionnaire, très technique, acception qui me semble très éloignée, pour ce que j’en ai vu, de ce qui vient d’être dit par Jean-Pierre Boutinet sur la détermination floue, la démarche constructiviste. La plupart des techniques qui sont enseignées dans ce type de formation, qui sont essentiellement empruntées aux américains, me paraissent très loin, et pratiquement en bonne partie à l’opposé de ces dimensions de construction progressive. On a plutôt affaire à des démarches carrées, très formalisées. Finalement, c’est en m’éloignant du projet, au sens technique ou instrumental, que j’en suis arrivé au projet dans un sens plus fondamental.

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J.-P. BRÉCHET : Alors pourquoi a-t-on besoin du projet pour penser l’action collective ? Ce n’est pas si évident. La plupart des théories de l’entreprise vont aborder l’entreprise sous l’angle de la transaction, du contrat, mais le projet au sens fondamental n’est pas forcément présent. je ne suis pas certain non plus que l’on traduise aisément le mot « projet » dans le monde anglo-saxon, dans le sens, Jean-Pierre, où tu l’entends. Je pose la question : pourquoi a-t-on besoin du projet pour penser l’action collective ?

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J.-P. BOUTINET : On n’a pas eu besoin pendant longtemps du projet pour penser l’action collective. C’est nous, qui créons, historiquement dans ces années 1990-2010, cette nécessité du projet. Mais l’action collective, on l’a souvent pensée depuis longtemps à travers le pouvoir, à travers le conflit, le cas échéant à travers la négociation, le consensus. Or ce qui m’intéresse et ce pour quoi je n’ai que des bribes de réponse c’est la question suivante: qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui, on éprouve le besoin de recourir au projet pour penser le collectif ?

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J.-P. BRÉCHET : Mais est-ce qu’auparavant, ce n’était pas un oubli ? Parce que comment pourrait-il y avoir des collectifs sans projet ? Sans projet de faire quelque chose ensemble ? Sans dessein ?

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J.-P. BOUTINET : Mais pendant des millénaires il y a eu du collectif sans projet. Quand au niveau de la tragédie grecque, il y a une mise en scène du destin, c’est bien pour montrer qu’avant les velléités de l’intention, il y a d’abord cette nécessité, ce fatum, là je m’exprime en latin, qui pèse sur nous. Comment comprendre cette invention moderne, voire postmoderne, du projet et ce qui fait que nous y recourions de façon aussi systématique.

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J.-P. BRÉCHET : Invention du concept, de l’idée ou absence du projet dans les actes ? Est-ce que le projet était présent sans qu’on le nomme ? C’est ça la question que je me pose.

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J.-P. BOUTINET : Oui, … il était présent. Le fait que nous évoluons vers des cultures de plus en plus volontaristes nous amène à recourir au projet. Alors que nous soyons dans l’espace francophone, que nous soyons dans l’espace anglophone, il est sûr que l’espace anglophone a plus de termes à sa disposition. Mais qu’il s’agisse du « design », qu’il s’agisse du « purpose », ou du « project », on retrouve les mêmes éléments présents dans le projet francophone. Si on voulait toutefois être plus précis il faudrait opposer ce que dans mon jargon j’appelle l’usage du projet à doses homéopathiques et son usage à dose intensive. Depuis les années 1970, il y a eu recours à un usage intensif du projet. Auparavant, il y avait un usage homéopathique ; mais cet usage homéopathique remonte pour la dimension technique à la Renaissance, et pour la dimension collective, sociétale, aux Lumières. Peut-être que ce que l’on oublie, c’est que le projet est apparu tout au long du 18èmesiècle à partir du projet de paix perpétuelle de l’Abbé St Pierre jusqu’au projet de paix de Kant et au projet de constitution française, celle de l’An I, qui est apparu pour caractériser les fonctionnements collectifs démocratiques : comment donc penser la démocratie à travers le concept de projet à un moment où on met de côté les transcendances royales et divines qui imposaient alors leur autorité ; avec le projet de constitution, c’est le collectif lui-même qui entend penser son propre devenir en vue d’effacer le destin dans lequel Dieu et le roi semblaient jusqu’ici l’enfermer.

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J.-P. BRÉCHET : Je vais me tourner vers Nathalie, parce que la sociologie ne se saisit pas tant que ça du projet. Pour certains auteurs, le projet est souvent associé à la perspective culturaliste à une forme de déterminisme culturaliste. Parmi les sociologues qui ont parlé du projet, je vois Renaud Sainsaulieu et je pense surtout à Jean-Daniel Reynaud. Chez Reynaud, le projet est défini comme un ensemble de règles qu’un collectif se reconnaît. Alors, je te pose aussi la question : est-ce que la sociologie peut se passer du projet ?

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N. RICHEBÉ : Je voudrais revenir un instant sur la définition de ce qu’est un projet, en tant que non spécialiste. J’ai retenu la définition que vous donnez dans l’article de Management International [5][5] Bréchet J.-P. et Desreumaux A. (2010), Agir projectif,...qui est : le projet défini comme un effort d’intelligibilité et de construction ou de coconstruction fondée sur l’anticipation et qui implique notamment un effort de rationalisation. Alors je comprends le projet comme une analyse de l’action et de l’action collective par sa finalité, autrement dit une approche qui se demande comment l’action collective se rattache à une décision finalisée ou ayant une finalité. Partant de là, la sociologie plutôt traditionnelle s’intéresse de façon assez large aux normes plutôt qu’à l’utilité et aux finalités. Maintenant en sociologie, il y a toute une branche qui a une approche plutôt individualiste sur le plan méthodologique et qui considère qu’on peut difficilement admettre que des classes sociales, des collectifs en général, une entreprise, une organisation aient des projets ou des intentions au sens strict du mot. Ce serait considéré comme une approche plutôt holiste. Cette approche individualiste en sociologie, dans laquelle je rangerai Boudon, Reynaud qui le revendique tout-à-fait explicitement, Crozier aussi, bien qu’il y ait toute la dimension « rationalité limitée » (mais ça n’empêche pas), défend un modèle d’explicitation des faits sociaux qui n’est pas déterministe, c’est-à-dire que ces auteurs considèrent que les faits sociaux à expliquer peuvent être représentés comme des décisions qui ont une finalité, qui visent un but, qui sont sous-tendus par des projets. Donc là, je crois qu’on a quelque chose d’assez proche en tout cas dans le schéma général. Donc ce sont bien des décisions qui sont prises sous contraintes au sens large, mais elles ne sont pas déterminées par ces contraintes. En ce sens, cette branche de la sociologie me semble tout-à-fait compatible sur le plan épistémologique avec cette approche du projet. Maintenant dans l’approche sociologique, peut-être que si on s’intéresse au projet c’est plutôt au pluriel, c’est-à-dire aux projets des acteurs et à la façon dont leurs actions, le sens qu’ils donnent à leurs actions, leurs projets au pluriel s’articulent, entrent en tensions les uns avec les autres. Il me semble aussi que l’entreprise comme un projet et plus spécifiquement le projet qui sous-tend par exemple ses finalités productives, de production de valeurs, de profits, de croissance, etc., sont tout-à-fait un angle mort de la théorie sociologique. Maintenant si on s’intéresse plus à la TRS, la théorie de la régulation sociale, là ce qui est vraiment proche, c’est, ce que reconnaît Jean-Daniel Reynaud dans son approche, c’est le caractère irréductible des décisions collectives, c’est-à-dire que quand une décision est prise même si c’est une décision qui est prise au nom de l’entreprise, bien entendu c’est un individu qui prend cette décision ; il en assume la responsabilité, y compris d’ailleurs la responsabilité juridique, mais les ressources, les contraintes, les procédures qui sous-tendent cette décision la différencient très précisément d’une décision individuelle. Ce n’est pas du tout la même chose : on a bien une décision collective, ce que je veux dire par là c’est qu’on peut tout-a-fait avoir une approche individualiste en sociologie qui refuse une approche holiste un peu simplificatrice mais qui en même temps reconnaît le caractère irréductible de l’action collective et des décisions collectives et effectivement l’importance des finalités que se donnent les individus ou les collectifs pour agir ensemble.

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J.-P. BRÉCHET : Alain, la question que je souhaiterais te poser, c’est moins celle de la rationalité individuelle que la nécessité du projet pour penser le collectif dans le sens des derniers propos de Nathalie. Est-ce que nous avons besoin du projet, nous, gestionnaires ou chercheurs en gestion?

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A. DESREUMAUX : J’aurais envie de poser une question au préalable. La gestion par rapport aux autres disciplines présentes ici, est la discipline la plus jeune. On est beaucoup plus jeune que la sociologie ou que l’anthropologie. La question que j’ai envie de poser en amont est : est-ce qu’on a besoin en fait d’une théorie de l’entreprise ? Evidemment, je vais plutôt répondre : « oui » parce que tout en étant une discipline jeune, on imagine mal une discipline scientifique qui ne commencerait pas par définir son objet et essayer de le théoriser. Si on renonce à ça, on ne peut plus prétendre avoir une discipline scientifique. On pourrait donc s’attendre à ce que les gestionnaires se soient investis, impliqués dans une forme de théorisation de leur objet, sachant que l’objet des sciences de gestion ne se limite pas à l’entreprise, c’est beaucoup plus large que ça. Et quand on regarde ce qui se passe, on est surpris du fait que les gestionnaires ne proposent, j’allais dire « rien », disons pas grand-chose, parce qu’en matière de définition de leur objet et de théorisation de leur objet, les gestionnaires passent leur temps à emprunter à d’autres disciplines beaucoup anciennes, beaucoup plus établies. Il y a beaucoup d’emprunts à deux sources clefs : d’une part un emprunt systématique aux économistes, parce qu’après tout même s’ils ne font pas de management, les premiers à avoir théorisé ce qu’ils appellent la firme, ce sont les économistes. On emprunte aussi beaucoup aux théories des organisations, qui sont elles-mêmes nourries par des sources variées, à la fois la sociologie, la psychologie, la psychologie individuelle, la psychologie sociale, voire la psychanalyse, enfin il y a beaucoup de choses. Et puis il n’y a pas de formulation spécifique propre, semble-t-il en gestion, de cet objet qui est pourtant central. Alors quand on regarde la nature des emprunts que l’on fait, je vous ai parlé des emprunts aux économistes, on ne peut pas être satisfait. Je ne dis pas que les théorisations de la firme des économistes sont sans intérêt, mais on ne peut pas être satisfait simplement parce que la plupart des théorisations de la firme chez les économistes ont été développées pour traiter autre chose que l’entreprise. C’est, si on reprend à l’origine des théories économiques, la formation des prix sur le marché. Pour cela, ils ont une représentation de la firme mais ils ne rentrent pas dedans ; c’est l’histoire de la boite noire. Ou bien c’est théoriser la dynamique de la concurrence dans un secteur ; là non plus, on regarde les choses de l’extérieur. Si on veut en management et en gestion vraiment s’intéresser à l’entreprise réelle, comprendre comment ça marche, régler les questions qui se posent : comment ça se conçoit ? Comment ça se gère ? Comment on décide des compétences à rassembler ? Comment on les développe ? etc. Si on veut rentrer davantage dans le volet management, alors il nous faut un point de repère. Moi en tant que gestionnaire, j’ai besoin d’une représentation de ce que c’est une entreprise qui soit propre et qui permette de traiter de questions de management, ce que je ne trouve pas notamment en économie. Et il faut bien qu’on construise, nous, notre propre objet. On a besoin à ce moment là d’une sorte d’unité, d’un point de repère, d’un point focal ou d’un invariant qui permette de rentrer dans les questions de management. On en a d’autant plus besoin que les gestionnaires sont quand même confrontés à un phénomène évident qui est une extrême diversité des entreprises : entre la TPE, l’entreprise de moins de 10 personnes jusqu’à la multinationale de plusieurs dizaines ou centaines de milliers de personnes …

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J.-P. BRÉCHET : … hôpital, association, etc.

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A. DESREUMAUX : oui, donc on est confronté à un objet qui prend une très grande diversité de formes, manifestations. Si on veut théoriser sur cet ensemble, on a besoin, me semble-t-il, d’un invariant et c’est là que le projet, à mon sens, peut jouer un rôle fondamental parce que cela nous ramène à une question clef : pour quoi cela existe ? et « pour quoi » en deux mots. Les gestionnaires ne se posent pas trop la question : de pourquoi diable les entreprises existent-elles ?

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J.-P. BRÉCHET : Pour théoriser l’entreprise, on a besoin d’avoir une lecture de la rationalité individuelle et une lecture de la coordination ou de l’intégration. Les économistes ont d’un côté l’individu, de l’autre côté le marché, et au fond l’action collective n’est pas très présente. Et les sociologues, si on durcit un peu la sociologie, c’est plutôt l’ordre et la norme. Alors, on a beaucoup emprunté aux travaux de Jean-Pierre Boutinet sur l’idée de rationalité projective, en allant chercher dans la philosophie existentialiste qui considère que le projet est ce qui fonde l’existence de l’homme au monde. On est donc allé chercher du côté de la philosophie, de l’anthropologie, de la sociologie américaine, et je pense à un auteur allemand, Hans Joas, qui parle de la créativité de l’agir. L’agir projectif est une invention, un agir créatif, une invention qui est au cœur de l’humain, et un agir d’anticipation. L’agir individuel se définit comme un agir créatif et d’anticipation. Et quand on dit « agir créatif » il s’agit bien de dire que l’agir créatif englobe toujours les considérations axiologiques, les valeurs, et instrumentales. Au plan des collectifs, on retrouve l’idée de projet collectif, rationalité projective collective, et c’est vrai que là on retrouve Jean-Daniel Reynaud avec les règles. La rationalité, c’est la rationalité située de Jean-Daniel Reynaud, une rationalité en situation, un acteur ici, maintenant, dans un territoire, dans des interdépendances matérielles, relationnelles, cognitives. Alors Jean-Pierre dans ton livre de 2004, sur le temps des agendas [6][6] Boutinet J.P. (2004), Vers une société des agendas,..., tu dis que, quand on parle de préparer le futur, que c’est moins pour le préparer que pour justifier notre présent problématique et quand on définit le projet par anticipation opératoire d’un avenir désiré, tu dis non pas « futur », mais « avenir ».

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J.-P. BOUTINET : Pour des raisons terminologiques. Le futur, c’est le devoir être. Et donc dans l’idée de futur, tu as un déterminisme lié à un état de nature, c’est-à-dire à ce qui s’impose à nous et qu’on n’a pas choisi. Et donc nous connaissons notre futur. Comme disait Heidegger, nous sommes des êtres « pour la mort » ; c’est notre futur, c’est inéluctable. De même qu’il est inévitable que dans l’état actuel qui nous est donné, de nature, le soleil va se coucher ce soir et se lever demain. Mais la façon de laquelle il va se coucher, la façon dont le soleil va se lever demain ou par laquelle je vais mourir, cela fait partie de l’avenir. L’avenir renvoie aux possibles, aux modalités que peut prendre telle ou telle forme de futur. Le futur c’est cette part de déterminé qui nous attend et arrivera inéluctablement. Mais à côté de cette part de déterminé sur laquelle le projet n’a pas prise, il y a tout un indéterminé, tout un ensemble de possibles qui font partie de l’avenir, de ce qui va venir, dont on ne sait pas quelle forme cela va prendre, un avenir qui peut être anticipé et orienté par un projet.

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J.-P. BRÉCHET : Quand on définit le projet comme anticipation opératoire, qui est la définition qu’on reprend, le mot anticipation n’est pas non plus très stabilisé ; les anticipations ont beaucoup changé.

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J.-P. BOUTINET : Oui, les anticipations étaient à dominante offensive il y a deux générations et elles deviennent de plus en plus des anticipations défensives. Les figures de la prévoyance et de la précaution sont les deux figures majeures de l’anticipation alors que tu parlais de la prospective : qu’est-ce que tu as comme littérature sur la prospective aujourd’hui ? On s’aperçoit que c’est relativement modeste, de même que pour la prévision. Hier, nous avions différentes figures de l’anticipation qui nous dressaient un paysage tout-à-fait riche et contrasté des différentes formes d’avenir possibles. Aujourd’hui, nous sommes dans une crise de l’avenir qui fait que nous avons peur de ce que demain sera et la façon par laquelle demain sera et la façon par laquelle demain va apparaître. Et donc les technologies de la communication aidant, nous nous replions sur le présent, en développant de plus en plus de stratégies présentistes ou des projets présentistes.

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J.-P. BRÉCHET : Finalement [pour conclure cette table ronde], les entreprises, les projets qu’elles mènent, participeraient de la construction du monde.

Notes

[1]

Boutinet J.P. (1990), Anthropologie du projet, PUF

[3]

Dubet F. (1973), Pour une définition des modes d’adaptation sociale des jeunes à travers la notion de projet, Revue Française de Sociologie, vol. 14, n° 14-2, p. 221-241

[4]

Reynaud J.D. et Richebé N. (2007), Règles, conventions et valeurs, plaidoyer pour la normativité ordinaire, Revue française de sociologie, vol. 48, p. 3-36

[5]

Bréchet J.-P. et Desreumaux A. (2010), Agir projectif, action collective et autonomie, Management International, vol. 14, n° 4, p. 11-21

[6]

Boutinet J.P. (2004), Vers une société des agendas, une mutation des temporalités, PUF

Pour citer cet article

Boutinet Jean-Pierre, Desreumaux Alain, Richebé Nathalie, Bréchet animée par Jean-Pierre, « Le projet dans l'action collective », Humanisme et Entreprise, 4/2011 (n° 304), p. 5-12.

URL : http://www.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2011-4-page-5.htm
DOI : 10.3917/hume.304.0005


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