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S'inscrire Alertes e-mail - Hypothèses Cairn.info respecte votre vie privéeSelon toute apparence, Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu, est mort le 4 décembre 1642. Mais si les apparences peuvent être ici trompeuses, c’est que, lorsque l’on s’intéresse à la geste mythique d’un personnage public, quand il s’agit d’établir le profil d’un rôle historique à travers les siècles, l’intervalle de son existence terrestre, une fois projeté sur l’étendue du travail de réappropriation de la postérité, acquiert une élasticité telle qu’elle relativise le caractère définitif de ce petit trépas localisé. D’autres morts et transfigurations vont se succéder au fil des siècles[1] [1] R. Mousnier, « Histoire et mythe », dans Richelieu,...
suite.
2 Il n’en demeure pas moins que l’événement de 1642 justifie un arrêt sur image. Par sa richesse, par la profusion des titres pamphlétaires ou dithyrambiques, poétiques ou en prose alors produits, et, surtout, par l’aspect fédérateur d’un certain nombre de caractéristiques que mettent en exergue les hommes de plume et qui leur font affirmer, avec le même aplomb, une chose et son contraire, en fonction de leur position politique, il s’agit d’un moment créateur, dont les enseignements sont de plusieurs ordres pour l’historien. Il l’invite tout d’abord à examiner le degré de concordance d’une thématique encore brûlante d’actualité avec l’imagerie d’Épinal lentement constituée par la suite, triomphante sous la IIIe République, et timidement sapée depuis lors ; ensuite à articuler cette thématique avec la notion de héros ; enfin à s’interroger sur la légitimité de cette articulation, dès 1642. À cette date, Richelieu peut-il, d’ores et déjà, être considéré comme un héros ?
3 Le refuge derrière la caution des sources, soigneusement sollicitées dans ce sens, permet de répondre paresseusement par l’affirmative. Certes, le mot de « héros » s’y rencontre à plusieurs reprises[2] [2] « L’on peut justement l’appeller le seul héros des...
suite, mais toujours dans un environnement qui n’emporte guère l’adhésion, tant il renvoie à la gamme des conventions primaires de panégyristes grassement stipendiés. Comme, par ailleurs, nommer n’est pas définir, il faut tenter d’aller plus loin, en empruntant à la psychanalyse.
4 La figure du héros plonge ses racines dans les images sécurisantes que l’enfant s’est constituées au contact de l’un ou de l’autre de ses parents[3] [3] S. Freud, L’Homme Moïse et la religion monothéiste,...
suite. À leur imitation, le héros est un personnage sur lequel nous projetons la capacité de préserver notre intégrité corporelle, psychique, spirituelle, voire, au-delà, l’intégrité territoriale ou nationale recelant symboliquement la valeur des premières[4] [4] R. Caillois, Le mythe et l’homme, Paris, 1938, p. 84. ...
suite. En second lieu, la figure héroïque exerce une fonction d’image identificatoire. À travers son pouvoir, ce sont leurs propres défaillances et insuffisances que les hommes espèrent dépasser, en l’investissant de la faculté d’enfreindre les tabous. Le héros sert de guide et contribue à organiser nos engagements, à éclairer nos orientations éthiques, voire à les formuler en avance sur nous. Enfin, dans une perspective plus strictement historique, le recours à la figure héroïque correspond à un trait de mentalité supposé typique de l’Ancien Régime, mais qui en excède largement les bornes chronologiques : la défiance envers l’innovation, du moins revendiquée en tant que telle. L’ample robe écarlate du cardinal-ministre permet de dissimuler des opinions dont la nouveauté effarouche ses promoteurs même, qu’il s’agisse de la politique des frontières naturelles, sous la Révolution[5] [5] Voir, entre autres, La rive gauche du Rhin, limite de la...
suite, ou de l’essor colonial, à la fin du XIXe siècle.
5 Si nous n’en sommes pas encore là, en 1642, il est possible de percevoir l’amorce de tels détournements, en suivant deux démarches parallèles. La première commande d’aller du particulier vers le général. En effet, c’est un personnage de chair et de sang qui suscite alors la polémique, plus que le programme qu’il est censé incarner, dans lequel les contemporains distinguent, de manière simpliste mais appuyée, les affaires du « dedans » et celles du « dehors ». À l’intérieur même de cette structure ternaire, le radicalisme des auteurs invite à procéder de manière dialectique, par antinomies successives, tant une décision ou un trait de caractère mis en avant de façon laudative par un panégyriste peuvent être métamorphosés par un contempteur et ce, le plus souvent, à partir des mêmes prémices. On suivra donc cette tournure en considérant successivement l’homme Richelieu, sa politique intérieure, puis extérieure.
6 La figure du cardinal-ministre est tellement fossilisée dans la légende – laquelle prend le visage des portraits de Philippe de Champaigne – qu’il semble ne plus s’appartenir[6] [6] C. Jouhaud, La main de Richelieu ou le pouvoir cardinal,...
suite : la petite tête d’oiseau triangulaire s’immerge dans la longue robe rouge, ou bien l’ensemble de la silhouette se fond dans la tenture qui barre la scène. Tentons de retrouver une cohérence en réglant rapidement son affaire au corps de Richelieu, avant de s’attarder plus longuement dans les méandres de son esprit.
7 Il était de notoriété publique que le cardinal avait mené l’existence d’un grand malade. Mais cela en fait-il un martyr perclus de maux, auxquels il oppose une abnégation d’autant plus admirable, ou bien un répugnant chancreux lentement dévoré par ses propres turpitudes ?
8 L’attendrissement du frère Séraphin de Jésus, carme réformé, procureur syndic de la province de Touraine, participe de la première conception : « Je m’estonnay, je le confesse, de voir un homme au plus haut point de la fortune paroistre si fort détaché de la terre et quitter une vie si magnifique avec des résolutions si héroïques »[7] [7] Fr. Séraphin de Jésus, Lettre à monseigneur le marquis...
suite. Faut-il alors s’étonner que, conformément à un topos de l’héroïsation, « les chirurgiens qui ont fait l’ouverture de la teste de Son Éminence en font un miracle de nature »[8] [8] Ibid. , p. 11. ...
suite ?
9 À cette exaltation du chef du cardinal – tremplin vers les cieux – répond la focalisation de ses détracteurs sur les parties « inférieures » du corps, anticipation des contrées « infernales » qu’il sera appelé à visiter. En un saisissant raccourci, un anonyme affirme ainsi « Que son cul est déjà le partage des vers, / Et que l’âme d’Armand est le prix des Enfers »[9] [9] L’impiété sanglante du cardinal de Richelieu, Anvers,...
suite. Force est de constater, en effet, que les hémorroïdes de Richelieu jouissent alors d’une notoriété internationale et déterminent toute une poétique de la trivialité, où l’évocation du « cardinal au cul pourri » voisine avec celle de l’« excrément des Enfers / […] Dont le corps infecté sert de pasture aux vers »[10] [10] Ibid. , p. 2. ...
suite, quand on ne souligne pas l’analogie de substance des hémorroïdes avec le sang des victimes innocentes, qui rejaillit par cette voie détournée sur celui qui l’a fait couler ! Taisons les pièces les plus évocatrices de cette thématique pour faire un sort au reste du corps, avec Mathieu de Morgues, transfuge du cercle des thuriféraires de Richelieu, qui, devenu son adversaire féroce, explique comment « la justice divine luy pourrit et roidit le bras droict qu’il avoit roidy souvent contre le Ciel, et après luy sécha la main qui avoit signé beaucoup de guerres et d’injustices »[11] [11] M. de Morgues, « Abrégé de la vie du cardinal de Richelieu...
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10 Quels qu’ils soient, les maux physiques signalent davantage qu’eux-mêmes : leur charge symbolique est indéniable, qu’ils traduisent un dérèglement moral ou bien manifestent le niveau de retenue atteint par le cardinal, lequel n’est jamais aussi grand que miné par des souffrances sans nom. Mais le point commun entre ces évocations est bien la démesure : les atteintes physiques sont le reflet de contradictions dont l’origine siège dans l’esprit. Trois antinomies peuvent en rendre compte, au regard de l’intérêt, de la fidélité et de la foi.
11 Richelieu fut-il un ambitieux sans scrupules ou un fou de l’État mort au monde ? Devons-nous épouser le point de vue de cet apologiste affirmant qu’« il n’aymoit sa vie que pour l’immoler à la gloire d’un si bon prince, comme il immola en mesme temps ses intérests à son service »[12] [12] Chatounières de Grenaille, Le mausolée cardinal, ou éloge...
suite ?
12 Saluons au passage ceux qui savent rendre à César ce qui lui revient. Puisque la hiérarchie commande, le sieur de Rodolphe « done plus à la conduite du prince qu’à cele de son vassal »[13] [13] I. D. S. , sr de Rodolphe, Les cendres glorieuses,...
suite. Mais la révérence peut se retourner en lâche facilité, quand Richelieu, tourmenté aux Enfers par ceux qu’il y a envoyés, ne trouve qu’à leur répondre : « Hélas ! Ce n’est pas moy. Vous sçavez que c’estoit la volonté du Roy »[14] [14] Dialogue du cardinal de Richelieu voulant entrer en Paradis,...
suite. Cela n’émeut guère l’une de ses victimes, le maréchal de Marillac qui, le voyant arriver en paradis, l’accuse tout bonnement de vouloir y régner avec Dieu. Le soupçon est en effet récurrent d’un Richelieu hanté par le désir de coiffer la couronne et, dans ce but, faisant le vide autour du roi, en le fâchant avec son épouse, sa mère et son frère, puis en tentant de supprimer ses héritiers arrivés sur le tard.
13 Dans l’évocation de ses rapports avec la famille royale, c’est la figure de la reine mère, Marie de Médicis, exilée en 1631 après lui avoir tracé la route du pouvoir, qui est le plus souvent sollicitée pour illustrer son rapport douloureux à la notion de fidélité.
14 L’ingratitude du cardinal lui est vertement rappelée par son ancienne protectrice à l’entrée du paradis[15] [15] Ibid. , p. 4. ...
suite. Telle est la logique de Richelieu qu’il ne peut assumer deux fidélités si elles sont antagonistes. C’est toute la problématique du « devoir de révolte » : comment concilier liens de clientélisme et fidélité de régnicole, devoir d’état et raison d’État[16] [16] A. Jouanna, Le devoir de révolte : la noblesse française...
suite ? Pour ses détracteurs, la trahison de Richelieu est d’autant plus indigne qu’il l’a consommée en empêchant jusqu’au bout la reine mère de rentrer en France. Elle en est morte, le 3 juillet 1642, et lui-même n’a guère survécu à ce forfait.
15 Au contraire, pour ses affidés, cette rupture constitue l’étape décisive qui consomme les noces politiques de Richelieu avec la France. Quelle épreuve plus exemplaire la Providence aurait-elle pu lui envoyer pour le consacrer serviteur par excellence d’un principe qui dépasse son état particulier ? Une telle sublimation de sa condition de créature politique éclaire d’un jour nouveau les manquements à l’Église qui lui sont imputés par ailleurs[17] [17] L’un des principaux apports de l’historiographie la...
suite.
16 Richelieu a bien mal commencé dans la carrière ecclésiastique, dont tout le monde s’accorde à dire qu’il l’a embrassée « pour tirer son frère de la prison volontaire où il s’estoit engagé pour luy faire place, auquel il a sceu bien rendre avec usure ce qu’il luy avoit cédé pour commencer sa fortune »[18] [18] Nouvelles de l’autre monde touchant monsieur le cardinal...
suite. Quant à son bréviaire, chacun sait « qu’il estoit aussi neuf que quand il sortoit de la presse »[19] [19] Ibid. , Mais le pamphlétaire omet de préciser que le cardinal...
suite. Mais c’est surtout la conjonction, en un même homme, du prélat, du ministre et du chef de guerre qui fait scandale, quand bien même les précédents ne manquent pas, ce que ne se font pas faute de rappeler les panégyristes, en alléguant les exemples de Georges d’Amboise, Ximenes, Wolsey ou Albornoz. L’ambivalence de la pourpre cardinalice sur l’armure rutilante n’en a pas pour autant fini de déranger. Quand, à son procès en Paradis, Richelieu tente de mettre en avant son état de fils éminent de l’Église, les juges ne lui reconnaissent que la qualité de fils illégitime, puisqu’il a trahi sa parentèle en exerçant des fonctions parfaitement incompatibles[20] [20] Ibid. , p. 16. Voir aussi Dialogue du cardinal, op. cit. ,...
suite. À quoi Chatounières de Grenailles réplique que cette polyvalence démontre combien, « lorsqu’on sert un Roy Très-Chrestien dans une cause légitime, le Casque n’est point contraire au Chapeau »[21] [21] Chatounières de Grenaille, op. cit. , p. 14. ...
suite. Ainsi, les rapports de Richelieu à la fortune, aux grands de ce monde et à la religion sont-ils autant de germes de tension – que l’on retrouve projetés, au-delà de son individualité, dans la politique qu’il met en œuvre, et d’abord à l’intérieur du royaume.
17 Dans l’autre monde, les accointances du principal ministre avec les huguenots sont bien établies, puisqu’il y est accueilli par un arc de triomphe où l’on peut voir « la Piété et la Religion foulées aux pieds par l’Hérésie et la Nature »[22] [22] Nouvelles de l’autre monde, op. cit. , p. 7. ...
suite. Mais s’il lui est tant fait grief d’avoir ménagé le protestantisme, réplique Chatounières de Grenaille, c’est bien parce qu’il a toujours préféré la controverse à la violence pour l’éradiquer[23] [23] Chatounières de Grenaille, op. cit. , p. 50. Richelieu...
suite. C’est un peu vite oublier, dans un cas comme dans l’autre que, pour beaucoup, Richelieu reste le « cardinal de La Rochelle » - épithète injurieuse, jusqu’en 1628, servant à stigmatiser ses liens avec les calvinistes, mais qui, depuis le siège, est devenue son principal titre de gloire. Alors, est-il bien sérieux d’en faire le pourvoyeur de l’hérésie ?
18 Voire, répondent ses détracteurs. N’avait-il pas en tête, en assiégeant La Rochelle, de parvenir plus promptement à la paix intérieure pour porter la guerre au dehors et secourir ses alliés, les princes hérétiques d’Allemagne ? Ainsi, « en France, guarissant l’Église d’un mal qu’elle avoit au bout du doigt, on luy couppoit de l’autre part un bras entier »[24] [24] Nouvelles de l’autre monde, op. cit. , p. 9. ...
suite. En revanche, il ne fait pas de doute que, en s’en prenant aux calvinistes, Richelieu comptait abattre leur puissance politique. En cela, leur répression s’intègre au dessein plus ambitieux de réduire à l’obéissance les factions, souvent appuyées sur la haute noblesse, protestante ou non.
19 Bien que tous s’accordent sur la réalité d’une politique conduite avec trop de constance pour être niée, les motivations de Richelieu sont amplement débattues : rappeler chacun à son devoir, voire sublimer le devoir d’état en un dévouement inconditionnel à la monarchie, ou bien, plus prosaïquement, satisfaire une ambition toute personnelle ?
20 Si les têtes de Chalais, Marillac, Montmorency, Cinq-Mars et de Thou ont roulé dans la sciure, ce n’est pas pour avoir recherché la perte du ministre, mais bien, à travers lui, celle de l’État, affirme Rodolphe, au détriment de la véracité historique[25] [25] Rodolphe, op. cit. , p. 47-48. ...
suite. Mais les motifs étaient-ils si élevés ? Richelieu n’a-t-il pas agi ainsi pour rester seul auprès du roi ? C’est ce que lui rétorque Cinq-Mars, le favori de Louis XIII égaré dans la sédition et l’alliance avec l’Espagne, quand il le rencontre au Paradis[26] [26] Dialogue du cardinal, op. cit. , p. 6. Le thème est décliné...
suite. Il est relayé, aux Enfers, par tous ceux que le cardinal y a fait envoyer, pour prix de leur fidélité à un tel tyran : le P. Joseph, son âme damnée, Bullion, surintendant des finances, et le premier président du parlement de Paris, qui lui lance cette diatribe :
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22 Mais ce qui confère à ces victimes de haute extraction un caractère exemplaire, c’est le lien, souvent forcé, qui est établi entre leur martyre et la misère populaire.
23 Surtout perceptible à partir de 1635, le tour de vis fiscal a d’autant plus frappé les esprits qu’il s’est accompagné d’une recrudescence sans précédent de soulèvements paysans[28] [28] Y. -M. Bercé,
suite
suite. En regard de cette injustice, combien dérisoires paraissent ses aumônes ! À quoi sert d’avoir légué au roi 500 000 écus, des pierreries et son palais, qui va devenir Palais-Royal, puisqu’il s’est doté de tous ces biens en puisant dans les caisses de l’État ? S’il avait transformé le Palais-Cardinal en hôtel de pauvres, l’impact eût été autrement retentissant[30] [30] Nouvelles de l’autre monde, op. cit. , p. 18. On retrouve...
suite. De fait, si la fiscalité outrancière était une ruse de la raison d’État pour s’imposer, son dépassement dans une synthèse de type hégélien avant la lettre semble trop hypothétique pour en atténuer la nuisance, et il est difficile ici de laisser le terrain à la défense. Rodolphe lui-même, dans l’énumération des mérites du ministériat, ne peut mentionner le moindre bienfait prodigué au peuple. En effet, si la Sorbonne, les académies, les sciences, les monastères ont tous reçu les faveurs de Richelieu, ce sont surtout les soldats qui lui doivent leur bonne fortune. La guerre s’impose comme l’élément dominant de ce bilan kaléidoscopique. Il faut bien lui consacrer le troisième temps de l’évocation.
24 L’état de guerre, en lui-même, ne prête guère à discussion, étant considéré comme quasi consubstantiel à l’exercice de la royauté[31] [31] J. Cornette, Le roi de guerre : essai sur la souveraineté...
suite. Mais ses ressorts requièrent une explication. Richelieu a-t-il raffermi ou bien démantelé la chrétienté ? Était-il hégémoniste ou tendait-il à rétablir l’équilibre des puissances en Europe ? Enfin, s’est-il montré fidèle au principe du bellum justum : en d’autres termes, a-t-il fait la guerre pour la paix, ou la guerre pour la guerre ?
25 Peu scrupuleux sur l’exactitude des faits, Rodolphe ne craint pas d’affirmer que « le Croissant a tremblé sous ses pouvoirs, l’Infidèle s’est converti par ses soins. l’Hérétique s’est reconnu par ses sermons et par ses livres, et toute la chrétienté s’est ressentie de ses bienfaits »[32] [32] Rodolphe, op. cit. , p. 8-9. ...
suite. En réalité, le Croissant ottoman, quoique convalescent, n’a guère ressenti les effets du ministériat.
26 À cette exagération répond celle du trophée qui orne l’arc de triomphe accueillant Richelieu aux Enfers. On y voit « les chapeaux rouges du cardinal avec le turban de Turquie, agraphées [sic] ensemble par un croissant, qui porte ces mots : Utrumque necto »[33] [33] « J’attache l’un à l’autre », dans Nouvelles...
suite. Sans aller jusque-là, Cinq-Mars, au paradis, déplore que l’effort de guerre n’ait pas été investi dans une noble cause : « n’eust-il pas esté plus à propos de combattre les Turcs et les autres barbares ? »[34] [34] Dialogue du cardinal, op. cit. , p. 7. ...
suite. À défaut de l’Infidèle, l’hérésie aurait pu être pourchassée hors du royaume. Or, qui reconnaît-on en tête du comité d’accueil aux Enfers ? Les protestants d’Allemagne, et particulièrement leurs banquiers, ainsi que Gustave-Adolphe, qui s’est « servy des feuillets de son bréviaire [celui de Richelieu] pour allumer ces grands brasiers qui pensoient consumer l’Église »[35] [35] Nouvelles de l’autre monde, op. cit. , p. 9. ...
suite. Luther les précède en estafette, accompagné de Zwingli. Melanchthon et Calvin. Ce dernier a soulevé quelques difficultés en se souvenant de La Rochelle, mais on lui a fait valoir que Richelieu n’avait entrepris ce siège que pour venir plus vite en renfort aux adversaires extérieurs de l’Eglise. Pourtant, s’il y a tartufferie à présenter le cardinal comme le rempart du catholicisme, que dire, alors, du soutien jadis accordé en sous-main par les Espagnols aux protestants du Sud-Ouest et de La Rochelle, dont les desseins se trouvent ainsi « fomentez sourdement par ceux qui se disent les plus grands catholiques du monde »[36] [36] Chatounières de Grenaille, op. cit. , p. 13. ...
suite ? L’enjeu se déplace alors sur un terrain déconfessionnalisé : celui de l’hégémonie européenne.
27 Si la crainte de l’étau habsbourgeois, constante depuis François Ier, fonctionne peut-être comme un épouvantail, à tout le moins, il n’a rien perdu de son efficacité, à lire la diatribe de Chatounières de Grenaille contre la « monarchie prétendue universelle d’Espagne » : « La Maison d’Austriche ne se rendoit absolue dans l’Allemagne que pour venir après fondre dans la France […] [et il fallait bien faire sentir à l’Espagne], cette monarchie ambitieuse, qu’aspirant à tous les royaumes en général, elle peut les perdre tous en particulier »[37] [37] Ibid. , p. 6 et 17. ...
suite.
28 Mais Richelieu n’a-t-il pas voulu aller plus loin en recherchant un transfert d’hégémonie au profit de la France ? Ce qui allait être allégué sans hésitation à propos de Louis XIV est déjà suggéré ici, à mots à peine couverts. Rodolphe lui-même – un laudateur, pourtant – ne trahit-il pas cette pensée, sans la ressentir comme contradictoire avec son hispanophobie, quand il déclare du défunt : « Il a maîtrisé presque toute la terre, sis piés au plus de la même terre le maîtrisent »[38] [38] Rodolphe, op. cit. , p. 34. Et « ne tenons-nous pas de...
suite ? Pourtant, si, à sa mort, les armes favorisent conjoncturellement le roi de France, la guerre est encore loin d’être terminée. Le responsable de cette stagnation n’est-il pas, là encore, feu le cardinal ?
29 Pour ses thuriféraires, il est clair que Richelieu n’a jamais recherché le conflit : « Il ne luy restoit plus rien à faire que la pais, il l’auroit fait [sic] si la mort n’eût coupé le fil de ses desseins, car c’est ce qui luy faisoit faire la guerre »[39] [39] Ibid. , p. 46. ...
suite. Conformément au principe du bellum justum, la guerre ne peut être que défensive[40] [40] Voir La voix de la vérité, op. cit. , p. 7 : « L’estranger...
suite. Les terres prises à l’ennemi, ce dernier les avait usurpées jadis : « Quelques-uns de nos ministres d’Estat se sont vantez d’avoir rendu à la France ses anciennes bornes, mais le grand Richelieu pouvoit se glorifier de luy avoir rendu les premières, et de luy en avoir donné de plus amples[41] [41] Chatounières de Grenaille, op. cit. , p. 20. Où l’on...
suite. Enfin, ce qu’il fait pour la France, Richelieu le prodigue aux peuples opprimés. La Catalogne et le Portugal ne lui doivent-ils pas leur liberté ? Autant d’illusions pour Mathieu de Morgues : Richelieu n’a persisté dans la guerre que pour se rendre indispensable à son roi, « ayant creu que la paix qui ne s’accordoit point avec son naturel estoit ennemie de sa fortune […]. Dieu vueille qu’il n’aye point esté un flambeau à soy-mesme, ayant embrazé toute la chrestienté »[42] [42] M. de Morgues, op. cit. , p. 964 et 966. ...
suite.
30 Comment rétablir un semblant de cohérence et échapper à cette ambivalence systématique, sinon en revenant à la notion de héros ? Le héros constitue une image protectrice : sa figure est suffisamment empreinte de puissance pour que l’on croie en sa capacité de nous défendre, d’autant que le but qu’il semble poursuivre participe d’un souci de promouvoir le bien d’une communauté, et ce parfois malgré elle. Ainsi Richelieu, impitoyable instrument de la raison d’État, poursuit-il un projet qui dépasse l’horizon de la société sur laquelle il l’expérimente. Sa très réelle impopularité de son vivant se trouve justifiée, une fois mise en perspective avec la France supposée heureuse, unie et centralisée de la IIIe République. Dans l’univers mythique, marqué au coin d’une cohérence forcée entre éléments disparates, les antagonismes sont toujours dépassés. En définitive, les oppositions tellement heurtées entre les oraisons et les damnations funèbres de 1642-1643 constituent un vivier mis à la disposition de la postérité, dans laquelle elle puise pour dessiner le profil d’un héros de conflit, d’une figure polémique, aux antipodes de l’identité du rassembleur, incarnée par un Louis XII « Père du Peuple »[43] [43] L. Avezou, « Louis XII Père du Peuple : grandeur et...
suite ou par un « Bon Roi » Henri IV[44] [44] C. Desplat, « Le ‘bon roi Henri’ ou la pédagogie...
suite. Qu’il effraie ou qu’il fascine, Richelieu est perçu comme celui qui tranche dans le vif. Cette teinte générale confère son unité à une production dont la confrontation avec l’historiographie contemporaine est riche d’enseignement quant à la précocité du processus d’héroïsation. Despote accompli, faisant office d’écran entre le roi et son peuple, voire plus royal que son souverain, ambitieux n’hésitant pas à faire basculer l’Europe dans une guerre inexpiable pour se rendre indispensable à son maître, ou bien accoucheur d’une France nouvelle, destructeur de la féodalité et des anciennes solidarités au profit d’un principe supérieur et abstrait qui ne sait pas encore se nommer intérêt supérieur de la nation, le cardinal ne s’appartient plus, mais nourrit les antagonismes d’une société en devenir.
[ *] Prépare une thèse sur La légende de Richelieu : fortune symbolique d’une figure nationale, à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Claude Michaud.
[ 1] R. Mousnier, « Histoire et mythe », dans Richelieu, Paris, 1972, p. 239-252 (Génies et réalités). Je me permets de renvoyer à une étude antérieure : L. Avezou, « Sully/Richelieu : deux mythes en parallèle », dans Hypothèses 2000. Travaux de l’École doctorale d’Histoire de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, Paris, 2001, p. 41-48. La connaissance de la foisonnante littérature polémique sécrétée autour du personnage de Richelieu est en voie de complet renouvellement grâce aux recherches de C. Jouhaud, Les pouvoirs de la littérature : histoire d’un paradoxe, Paris, 2000, et, surtout, de G. Ferretti, « Élite et peuple à Paris (1642-1650) : la naissance de l’historiographie sur Richelieu », Nouvelles de la République des Lettres, 1 (1997), p. 1-30 ; Id., « Littérature clandestine et lutte politique : l’héritage de Richelieu au temps de Mazarin (1642-1661) », dans L’Europe des traités de Westphalie ; esprit de la diplomatie et diplomatie de l’esprit : actes du colloque des 24, 25 et 26 septembre 1998, L. Bély dir, Paris, 2000, p. 469-485.
[ 2] « L’on peut justement l’appeller le seul héros des derniers siècles » (G. de Scudéry, Épitaphe, s.l.n.d, p. 4). « Homme, non, mais plustost un héros glorieux […]. / Héros non, mais un ange, et visible à nos yeux, / Ange non, mais un dieu […]. / Un grand homme, un héros, un ange, un petit dieu » (La voix de la vérité à la glorieuse mémoire d’Armand Jean du Plessis, cardinal duc de Richelieu, par un religieux de la Compagnie de Jésus, Lyon, 1643, p. 16)
[ 3] S. Freud, L’Homme Moïse et la religion monothéiste, Londres, 1939.
[ 4] R. Caillois, Le mythe et l’homme, Paris, 1938, p. 84.
[ 5] Voir, entre autres, La rive gauche du Rhin, limite de la République française, ou Recueil de plusieurs dissertations jugées dignes des prix proposés par un négociant de la rive gauche du Rhin, G.-G. Bœhmer éd., Paris, an IV [1795], et la mise au point de H. Weber, « Richelieu et le Rhin », Revue historique, 92 (1968), p. 265-280.
[ 6] C. Jouhaud, La main de Richelieu ou le pouvoir cardinal, Paris, 1991, p. 7-8.
[ 7] Fr. Séraphin de Jésus, Lettre à monseigneur le marquis de Fontenay-Mareuil, ambassadeur de Sa Majesté à Rome, sur le trespas de monseigneur l’éminentissime cardinal duc de Richelieu, Lyon, 1642, p. 4.
[ 8] Ibid., p. 11.
[ 9] L’impiété sanglante du cardinal de Richelieu, Anvers, s.d., p. 8.
[ 10] Ibid., p. 2.
[ 11] M. de Morgues, « Abrégé de la vie du cardinal de Richelieu pour luy servir d’épitaphe », dans Id., Diverses pièces pour la défence de la royne mère du roy très chrestien Louys XIII, s.l., 1643, p. 961.
[ 12] Chatounières de Grenaille, Le mausolée cardinal, ou éloge funèbre de feu monseigneur le cardinal duc de Richelieu, contenant sa naissance, sa vie, sa mort et sa sépulture, dédiée à son altesse de Monaco, Paris. 1643, p. 11.
[ 13] I.D.S., sr de Rodolphe, Les cendres glorieuses, ou pyramide de feu monsieur le cardinal duc de Richelieu, avec trois épitaphes latin, françois et italien, Paris, 1643, p. 42. Voir aussi La voix de la vérité, op. cit., p. 4.
[ 14] Dialogue du cardinal de Richelieu voulant entrer en Paradis, et sa descente aux Enfers : tragicomédie, Paris, 1643, p. 1.
[ 15] Ibid., p. 4.
[ 16] A. Jouanna, Le devoir de révolte : la noblesse française et la gestation de l’État moderne (1559-1661), Paris, 1989.
[ 17] L’un des principaux apports de l’historiographie la plus récente réside dans la reconsidération du rôle politique de Richelieu à la lumière de son état d’ecclésiastique. Voir surtout F. Hildesheimer, Relectures de Richelieu, Paris, 2000, chap. 2 : « L’homme d’Église ».
[ 18] Nouvelles de l’autre monde touchant monsieur le cardinal de Richelieu, avec un recueil des épitaphes latines et françoises faites en sa mémoire, Paris, 1644, p. 17. D’abord destiné à la carrière des armes, Richelieu se tourna vers la théologie en 1602 pour conserver à sa famille le bénéfice de l’évêché de Luçon. après la défection de son frère aîné Alphonse, retiré de son plein gré – contrairement à ce qu’insinue le pamphlétaire – chez les chartreux, mais qui allait devenir, par la suite, archevêque d’Aix.
[ 19] Ibid., Mais le pamphlétaire omet de préciser que le cardinal avait obtenu dès 1624 une dispense du pape Urbain VIII le déchargeant de sa lecture quotidienne.
[ 20] Ibid., p. 16. Voir aussi Dialogue du cardinal, op. cit., p. 3.
[ 21] Chatounières de Grenaille, op. cit., p. 14.
[ 22] Nouvelles de l’autre monde, op. cit., p. 7.
[ 23] Chatounières de Grenaille, op. cit., p. 50. Richelieu a composé deux traités de controverse avec les protestants : les Principaux points de la foy de l’Église catholique défendus contre l’écrit adressé au roi par les quatre ministres de Charenton, Paris, 1618, et le Traité qui contient la méthode pour convertir ceux qui se sont séparés de l’Église, Paris, 1651 (publication posthume).
[ 24] Nouvelles de l’autre monde, op. cit., p. 9.
[ 25] Rodolphe, op. cit., p. 47-48.
[ 26] Dialogue du cardinal, op. cit., p. 6. Le thème est décliné de façon plus générale par M. de Morgues, op. cit., p. 963 : « Il est vray qu’il avoit destruict quasi toutes les grandes maisons du royaume pour relever la sienne ».
[ 27] Dialogue du cardinal, op. cit., p. 12.
[ 28] Y.-M. Bercé, 
[ 29] M. de Morgues, op. cit., p. 963.
[ 30] Nouvelles de l’autre monde, op. cit., p. 18. On retrouve dans cette proposition un esprit proche de la compagnie du Saint-Sacrement fondée par le duc de Ventadour en 1627.
[ 31] J. Cornette, Le roi de guerre : essai sur la souveraineté dans la France du Grand Siècle, Paris, 1993.
[ 32] Rodolphe, op. cit., p. 8-9.
[ 33] « J’attache l’un à l’autre », dans Nouvelles de l’autre monde, op. cit., p. 7.
[ 34] Dialogue du cardinal, op. cit., p. 7.
[ 35] Nouvelles de l’autre monde, op. cit., p. 9.
[ 36] Chatounières de Grenaille, op. cit., p. 13.
[ 37] Ibid., p. 6 et 17.
[ 38] Rodolphe, op. cit., p. 34. Et « ne tenons-nous pas de sa prudence le plus heureux trône de l’Univers, le plus grand sceptre de la terre et le plus solide Conseil de tout le monde ? », ibid., p. 48.
[ 39] Ibid., p. 46.
[ 40] Voir La voix de la vérité, op. cit., p. 7 : « L’estranger nous destine aux coups de sa vengeance, / Va les luy relancer jusques dedans le sein ; / Nos armes sont trop légitimes, / Et Louis ne les prend que pour punir des crimes. ».
[ 41] Chatounières de Grenaille, op. cit., p. 20. Où l’on voit, bien avant la Révolution, apparaître le lieu commun d’un Richelieu défenseur des frontières naturelles.
[ 42] M. de Morgues, op. cit., p. 964 et 966.
[ 43] L. Avezou, « Louis XII Père du Peuple : grandeur et décadence d’un mythe, du XVIe au XIXe siècle », Bibliothèque de l’École des chartes, t. 166 (2002) (à paraître).
[ 44] C. Desplat, « Le ‘bon roi Henri’ ou la pédagogie du mythe », Revue des sciences politiques, 9 (1983), p. 1-28 ; La légende d’Henri IV : actes du colloque du 25 novembre 1994. Paris, palais du Luxembourg, Pau, 1995 (Société Henri IV).
Laurent Avezou « Le tombeau littéraire de Richelieu », Hypothèses 1/2001 (), p. 181-190.
URL : www.cairn.info/revue-hypotheses-2001-1-page-181.htm.