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S'inscrire Alertes e-mail - Hypothèses Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezPréface
AuteurPauline Schmitt Pantel du même auteur
La moisson des travaux de l’année universitaire 2005-2006 s’inscrit dans la continuité des axes pédagogiques et des recherches des années précédentes : aborder les problèmes historiographiques fondamentaux et réfléchir à des thèmes renouvelés par les études les plus récentes en histoire et dans les sciences sociales. Claude Gauvard transmet un lieu intellectuel très vivant et un outil pédagogique efficace après deux contrats quadriennaux passés à la tête de l’École doctorale, les doctorants et les membres du conseil scientifique lui ont à plusieurs reprises exprimé de vive voix leur gratitude, que ces quelques mots écrits en gardent la trace.
2 Pourquoi le service de nettoiement de la Ville de Paris est-il assuré par des hommes en vert surgissant d’engins de la même couleur très voyante ? Cette interrogation de Barbara Prost, loin d’être saugrenue, est une vraie question d’histoire, comme toutes celles que pose le séminaire coordonné par Jean-Noël Tardy sur Visibilité et invisibilité. La notion de visibilité met l’accent sur la dimension construite de la réalité. De la famille aristocratique de la Germanie ottonienne aux petits hommes en vert en passant par les anabaptistes de l’époque moderne, les membres des sociétés secrètes au xixe siècle et les images des symboles nationaux de l’Éthiopie au début du xxe siècle, les enjeux sont les mêmes (stratégies de prestige, de pouvoir, de reconnaissance), mais les pratiques, inscrites dans des contextes historiques particuliers, sont fort différentes. Le séminaire étudie le lien entre les pouvoirs politiques et religieux, les groupes sociaux et la visibilité ou l’invisibilité qui peut être parfaitement voulue ; il s’interroge sur la fiabilité de sources bien souvent issues de la répression et se demande si une histoire de la visibilité est possible. Dominique Iogna-Prat, en renouant à sa manière les fils du discours, prouve à quel point et sous quelle condition la réponse est positive.
3 Le champ historiographique des mythes, rites et mémoire autour de la mort semble un champ presque convenu dans les études historiques depuis le renouveau thématique apporté par l’histoire anthropologique. Pourtant, les exemples traités par les doctorants autour d’Antoine Destemberg et Benjamin Moulet apportent de l’inédit dans l’étude de la mort qui n’est autre que celle des vivants et ne cesse d’avoir une actualité, comme le rappelle Patrick Baudry. Les rites de funérailles grecques que l’on s’attend à voir rassembler la parenté sont tout autant des moments de querelles, de litiges où les familles se déchirent. Rien de moins exemplaire aussi que la mort de certains universitaires médiévaux d’Occident, tandis que les récits des funérailles des évêques byzantins contribuent à construire leur image de saints. La fabrication de la mémoire du mort est un souci constant des sociétés, depuis le xixe siècle, elle est au cœur des nécrologies que nous lisons quotidiennement dans la presse. L’imaginaire mésopotamien rappelle que, derrière la diversité des approches, chaque société possède sa vision de la mort, qu’elle l’exprime sous forme de mythe, de théologie, ou la taise. La mort demeure bien un objet historique foisonnant.
4 La question de l’identité, présente en creux dans les recherches historiques actuelles, est l’objet du séminaire dont Robinson Baudry et Jean-Philippe Juchs ont pris l’initiative. Leur introduction est une très claire mise au point d’une notion qui, à force d’être banale, devient très floue. Ils ont choisi de mettre l’accent sur l’identité sociale. La notion permet de penser la place d’un individu à l’intérieur d’un groupe social ou dans la société dans son ensemble, de faire le lien entre les différentes échelles d’analyse du social et de penser le collectif dans le singulier. Rome républicaine, France du xve siècle, Tibet des xixe-xxe siècles, moyenne vallée du Sénégal au xxe siècle, ces sociétés sont soumises au prisme de cette lecture interrogeant la relation entre des individus et leur supposée catégorie d’appartenance. Les veuves médiévales, les patriciens romains, les acteurs de la faide, les Soninkés, les nobles tibétains se voient assigner un statut qui n’est pas forcément porteur de leur identité. Pierre Monnet suggère tout l’intérêt qu’il y a à déplacer une réflexion sur l’identité depuis l’objet ou le sujet en direction du processus de construction sociale qu’elle révèle et contribue à énoncer, et propose de remplacer l’identité par le terme de culture.
5 Le dernier séminaire des doctorants rencontre des questions d’actualité politique. Comme l’explique Julie Delamard dans l’introduction du thème Colonisation et histoire qu’elle a coordonné avec Johann Chapoutot, le projet est antérieur à l’adoption par l’Assemblée nationale de la loi du 23 février 2005, portant reconnaissance de la Nation aux Français rapatriés. Et la perspective du séminaire ne se réduit pas à la polémique suscitée par deux des articles de la loi. Il s’agit d’examiner les relations réciproques entre d’une part les colonisations et les constructions idéologiques auxquelles elles ont donné lieu, et d’autre part l’histoire en tant que discipline, dans une approche historiographique et épistémologique. Selon les études, l’accent est mis sur la façon dont les phénomènes coloniaux et postcoloniaux ont pu marquer l’écriture de l’histoire, comme dans l’histoire de la colonisation grecque à l’époque archaïque et dans celle de la colonisation nazie à l’Est, ou sur les influences que des événements du passé ont exercées sur des acteurs en contexte colonial et postcolonial, comme dans le cas des pères des études orientales au Japon et dans celui des jeunes historiens africains au Gabon. Ces exemples posent la question d’une discipline, l’histoire, « colonisée » par différents systèmes idéologiques. Ils rejoignent la question actuelle des rapports entre mémoire et histoire. Et Raphaëlle Branche conclut sur les conditions requises pour l’écriture de « récits compatibles », qui s’élaborerait dans l’écoute et le respect de l’autre.
6 Les mercenaires suisses en Italie au xve siècle vendent la graisse humaine des cadavres sur le champ de bataille aux apothicaires de Milan, mais ils laissent le butin aux « racheteurs » qui suivent les armées : dans ce butin, les hommes prisonniers feront l’objet d’une rançon. La rançon est une pratique observable sur la longue durée historique, depuis le monde antique jusqu’à aujourd’hui, et la journée d’études organisée par Wolfgang Kaiser et Bernard Vincent a dégagé certaines de ses formes, surtout dans les mondes médiéval et moderne. La vie de l’homme a un prix qui dépend de sa qualité propre et de la capacité de sa communauté d’origine à le racheter, un rachat qui ne mène pas forcément à la liberté. Très tôt les modalités du rachat sont fixées entre communautés. La rançon est une pratique à la frontière de plusieurs domaines de l’histoire, le droit d’abord, la guerre et la régulation des conflits, l’économie (la pratique du rachat devient à l’époque moderne une opération commerciale très profitable), la pratique et la réflexion politique en tant qu’instrument de pression et de négociation. Mais le rachat n’est pas vu de la même façon dans différentes sociétés et époques : humiliant dans la culture chevaleresque du haut Moyen Âge, il devient une des justifications des confréries et ordres religieux spécialisés dès la fin du xiie siècle, tandis que l’islam voit là un geste normal. Aujourd’hui encore, l’acquittement d’une rançon, « survivance » au cœur même de nos sociétés, relève souvent de l’inavouable.
7 Le corps humain, ses organes, ses tissus, aujourd’hui, la personne humaine, sa liberté, à Rome, sont des biens indisponibles tout comme le patrimoine national après la Révolution en France, le Trésor du roi au Moyen Âge, une partie des domaines des nobles du royaume de Naples, certains biens de la bourgeoisie au xviie siècle. Katia Béguin a consacré une journée d’études à l’indisponibilité des biens : Biens de tous, biens de personne. Cette journée a d’abord été l’occasion de rapprocher des champs disciplinaires, dont les cheminements ont été parallèles, de confronter les approches juridiques et historiques d’un thème, qui, une fois encore, a des prolongements contemporains. L’« indisponibilité » est l’impossibilité de perdre par un acte la maîtrise de quelque chose qui acquiert par là le statut de bien hors commerce. Plusieurs modes d’indisponibilité sont ici étudiés : l’indisponibilité des biens publics, du domaine du prince et du roi au patrimoine de la nation, avec le décret de l’an II ; l’indisponibilité de choses normalement insérées dans le champ des échanges puis retirées de ce domaine par une volonté privée : des patrimoines devenus des « marqueurs lignagers » ; l’indisponibilité de la personne humaine enfin. Les rapprochements montrent que cette indisponibilité ne tient pas à une propriété ontologique des objets mais est, chaque fois, le fruit d’une construction juridique, sociale et politique, spécifique à chaque contexte historique. Des questions nouvelles se posent alors, comme celle de comprendre quelles logiques sont à l’œuvre dans la définition des mises à l’écart ou de la restitution des objets au monde des échanges.
8 L’activité de l’École ne se résume pas à ces séminaires et journées d’études et à leur publication. Les stages et permanences informatiques offerts aux doctorants connaissent un succès grandissant, comme l’enseignement du « français académique », grâce au dynamisme des collègues qui les prennent en charge. Régine Prugnaud règne sur un nouvel espace pour conseiller les doctorants avec patience et compétence.
9 L’année écoulée a connu quelques turbulences. La mise en cause du CPE (contrat première embauche) par un nombre important d’étudiants, d’enseignants et de membres du personnel universitaire a permis de réfléchir aussi à la précarité du statut des jeunes sortant de l’université, et tout particulièrement des doctorants. Pour sa part, l’École doctorale d’histoire a connu le statut de « sans-domicile fixe », son lieu de travail et ses lieux de réunion se trouvant dans le bâtiment de la Sorbonne que les autorités ont fermé pendant deux mois. Deux séminaires des doctorants devaient se tenir le samedi 11 mars, l’accès aux différents amphithéâtres prévus a été interdit et c’est finalement le lycée Henri-IV qui nous a hébergés, grâce à la compréhension du proviseur. Tout ceci n’a pas laissé de traces dans ce volume, qui doit sa naissance, une fois encore, au travail acharné de Christine Ducourtieux, aidée cette année par Christophe Granger, et aux compétences éditoriales du service des Publications de la Sorbonne. Malgré la tâche chaque année plus acrobatique, l’École doctorale tient beaucoup à la juste reconnaissance, par une publication régulière, du travail mené par les doctorants d’histoire tout au long de l’année. Le souhait en ce tout début d’année est donc de pouvoir bâtir dans de meilleures conditions scientifiques et techniques Hypothèses 2007.
POUR CITER CET ARTICLE
Pauline Schmitt Pantel « Préface », Hypothèses 1/2006 (), p. 11-14.
URL : www.cairn.info/revue-hypotheses-2006-1-page-11.htm.





