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Hypothèses

2009/1 (12)


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« L’administration dont je vais avoir l’honneur de vous rendre compte a été souvent l’objet de l’injustice des personnes qui se plaisent à critiquer, sans rien approfondir ; voulant ne voir dans la désignation abrégée des Menus qu’une dépense affectée aux Plaisirs et spectacles de la Cour, parce qu’en effet c’est l’objet le plus apparent. Son vrai titre est celui de l’administration de l’argenterie, Menus, Plaisirs et affaires de la chambre du Roi. La dépense des spectacles de la Cour n’a jamais fait qu’environ le quart ou le cinquieme et quelquefois moins de celle nommée vulgairement des Menus. » [1][1] Archives nationales (= AN), O1 2810, Rapport fait le...

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Ainsi, c’est au nom de la polyvalence des Menus Plaisirs que leurs administrateurs cherchent à en faire reconnaître la légitimité et la place dans les dépenses et les affaires de l’État à la fin du xviiie siècle. Artisans d’un spectacle monarchique dont les « Plaisirs » ne sont qu’une déclinaison parmi d’autres, à l’instar du cérémonial d’État, les Menus sont en effet au service d’une mise en scène totale du roi, de sa famille et de ses courtisans, dont le déploiement est inhérent au fonctionnement de la monarchie absolue. Dans cette perspective, démonter les rouages de la gestion matérielle et administrative de la vie de cour devient un moyen de comprendre la nature d’un système politique indissociable de l’institution curiale. S’intéresser aux Menus Plaisirs, c’est donc moins dévoiler l’envers du décor que les mystères de l’État, en renouvelant l’interrogation sur « l’esprit des institutions » [2][2] D. Richet, La France moderne : l’esprit des institutions,... de l’Ancien Régime.

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Signe de l’interaction entre la cour et l’État [3][3] E. Brambilla, « Modèle et méthode dans La Société de..., les Menus Plaisirs s’insèrent dans la double structure domestique et ministérielle du Secrétariat d’État de la Maison du Roi. Service curial placé sous la tutelle de quatre prestigieux officiers de la Maison du Roi, les Premiers Gentilshommes de la Chambre, les Menus sont aussi gérés par des administrateurs portant le titre d’intendant et contrôleur général. Si la dualité des formes d’encadrement et la diversité des statuts juridiques et sociaux sont des traits communs à l’ensemble des services curiaux et des maisons princières [4][4] J. Duindam, Vienna and Versailles. The Courts of Europe’s..., l’originalité des Menus Plaisirs réside dans les modalités de leur autonomisation vis-à-vis des structures et offices domestiques dont ils procèdent.

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Ces agents d’exécution du service royal se sont en effet progressivement distingués de la Chambre pour former un organe administratif qu’ils mettent en scène dans de nombreux manifestes comme ce Rapport de 1784. Par l’accomplissement de leurs fonctions et leur mise en forme dans des artefacts administratifs, ils donnent ordre et sens à une institution dont le statut devient de plus en plus problématique au fil du siècle. Critiquée pour sa participation à la gabegie curiale, l’administration semble pourtant de plus en plus hétérogène à la cour, à laquelle le public l’assimile. Au plus près du sacré, dont ils manipulent les signes et les instruments, les commis et les employés des Menus tendent en effet à constituer un milieu à distance du roi et de ses courtisans, de par leur position sociale, juridique, professionnelle, et même topographique dans la mesure où ils occupent des bâtiments distincts des résidences royales. Ils incarnent ainsi le paradoxe d’une institution fondée sur une conception personnelle du service, où l’on entretient une représentation traditionnelle de la gloire du roi, mais où s’opèrent des procédures de bureaucratisation, de rationalisation administrative et d’objectivation des tâches qui les éloignent de leur souverain.

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Identifier ceux qui assurent le fonctionnement des Menus implique donc de commencer par poser le problème des limites mêmes de cette administration, en devenir comme son personnel et mobilisant toute une nébuleuse d’acteurs, puis d’analyser le jeu des hiérarchies du fait de la coexistence de charges de nature différente en son sein, avant de tenter une typologie de son personnel restreint.

Une administration à géométrie variable

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Entité directement subordonnée aux grands officiers de la Maison du Roi mais reléguée aux marges de la société de cour du fait de son investissement dans les détails matériels et financiers, administration dont l’intégration à l’appareil d’État est discutée jusqu’au sein du gouvernement, les Menus font l’objet d’une reconnaissance institutionnelle limitée. Ni les annuaires officiels, ni les traités juridiques ne les mentionnent en tant que tels. Ces recueils, qui se présentent avant tout comme des inventaires de charges, ne les font apparaître qu’à travers la description des tâches des Premiers Gentilshommes de la Chambre [5][5] Voir par exemple État de la France, 1736, p. 253-2... ou dans la liste des manieurs des deniers royaux, parmi lesquels se trouvent placés les trésoriers ainsi que les intendants et contrôleurs généraux des Menus Plaisirs [6][6] Sondages effectués dans l’Almanach royal des années.... Ces représentations destinées au public en donnent ainsi une acception restreinte à quelques figures. À l’inverse, le système documentaire produit par une administration pilotant des opérations de grande ampleur déploie celle-ci sous la forme d’une nébuleuse ressortissant à l’ensemble de la Maison du Roi par des liens financiers et fonctionnels.

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L’administration s’est construite à partir d’une mission financière, et c’est encore souvent en parallèle avec la documentation comptable qu’elle recense ses responsabilités au xviiie siècle. Qu’elle se définisse avant tout comme « agence de paiements » impose d’autant plus d’en commencer l’analyse du point de vue comptable [7][7] W.R. Newton, La Petite Cour, Paris, 2005, p. 101., que sa constitution par recompositions successives fait de ses actions une véritable mosaïque de dépenses et de tâches excédant les attributions objectivées comme telles. Les crédits dont dispose la caisse des Menus se prêtant facilement à des assignations fondées sur des analogies historiques ou fonctionnelles, on observe en effet l’agrégation à cette entité de nombreux services et serviteurs du roi. Les Menus ont ainsi partiellement conservé le financement des dépenses de la Garde-Robe, à qui l’Argenterie, la plus ancienne de leurs branches, a pourtant cédé l’habillement du roi qui était l’une de ses attributions initiales.

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Ce genre de logique de fonctionnement multiplie les sources d’ordres et d’initiatives, ce qui amène les administrateurs à différencier dans les comptes des Menus les dépenses « ordinaires », à l’instar des dépenses de la Garde-Robe, qu’ils font acquitter mais dont les Premiers Gentilshommes de la Chambre ne sont pas les ordonnateurs, des dépenses « extraordinaires » ordonnancées par les Premiers Gentilshommes de la Chambre pour mettre en œuvre les compétences propres de l’administration. Ces catégories n’en demeurent pas moins aussi plastiques que la délimitation de ces compétences. Par exemple, la rubrique « comédies et concerts » des états au vrai des dépenses extraordinaires [8][8] Registres qui recensent les dépenses ordonnancées par..., correspondant à l’organisation des spectacles de cour, attribution par excellence des Menus, fait aussi apparaître le paiement des pensions et gratifications aux comédiens du roi que les Premiers Gentilshommes de la Chambre peuvent ordonnancer dans ce cadre dans la mesure où ils délèguent aux intendants des Menus leurs prérogatives en matière de tutelle des théâtres privilégiés.

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Les artefacts comptables manifestent également des phénomènes d’incorporation d’une partie des artisans et des marchands exécutant des commandes pour l’administration. À l’échelle de la Maison, on remarque une intégration croisée par la fréquente collaboration des Menus avec des détenteurs de charges de la Chambre – Valets de Chambre Tapissiers, Barbiers ou Horlogers – ainsi qu’avec des fournisseurs « ordinaires du roi » attachés à d’autres départements de la Maison, notamment la Garde-Robe ou les Bâtiments [9][9] Éléments établis à partir d’une base de données fondée.... À l’échelle de l’administration, ceux qui la fournissent régulièrement peuvent bénéficier d’une reconnaissance officielle par l’octroi d’un titre. Honorifique, celui-ci peut aussi recouvrir l’exercice d’une charge contraignante, intégrant pleinement son détenteur au fonctionnement de l’institution [10][10] AN, O1 826, n° 343..

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C’est ainsi que certains de ces marchands apparaissent sur l’État des personnes attachées aux Menus[11][11] AN, O1 2811., témoignage exemplaire des procédures mises en œuvre pour identifier les ressources humaines de l’administration, au-delà des seules fonctions d’encadrement visibles dans la société de cour et en deçà de la nébuleuse qui s’étend des comédiens au monde de la marchandise. Ce document fait en effet apparaître les « chefs » et les « gens » des Menus Plaisirs, détenteurs des fonctions d’encadrement intermédiaires, responsables des bâtiments de l’administration appelés magasins, humbles commis et travailleurs peuplant ceux-ci.

De la concurrence des statuts et des hiérarchies

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Des Premiers Gentilshommes de la Chambre, qui ont autorité sur les Menus Plaisirs, au dernier des portiers qui gardent le magasin de la résidence de chasse de Saint-Hubert, la structure de l’administration concrétise l’idée que « le personnel de la Maison du Roi est un raccourci de la stratification sociale du royaume » [12][12] R. Mousnier, Les Institutions de la France sous la.... Au lieu de séparer nettement le microcosme courtisan d’une « petite cour » invisible placée à son service, l’organisation de la Maison du Roi tisse en effet des liens verticaux qui manifestent l’instrumentalisation de l’espace curial par le souverain. Dans ce lieu de mise en scène de l’absolutisme, le service domestique devient la vive image de l’idéal d’une société unifiée par le service du roi [13][13] J. Revel, « La cour », dans Les Lieux de mémoire, P. Nora.... Les dossiers des pensionnés de la Maison du Roi rappellent ainsi que tout individu servant à la cour est éligible à une pension royale [14][14] AN, O1 666-688. Ils furent constitués en 1779-1780..., quelle que soit sa qualité, l’homogénéité des formes d’enregistrement atténuant même les disparités sociales par le biais de l’artefact administratif.

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Si on sélectionne les dossiers des individus dont le service récompensé s’effectue dans le cadre des Menus Plaisirs, on retrouve au sommet du groupe des pensionnés aussi bien les deux intendants en fonction que des acteurs de la Comédie-Française, un manieur d’argent comme le trésorier général, ou ceux que leur naissance amène de droit à superviser les Menus, les deux Premiers Gentilshommes de la Chambre en survivance. Bien que n’exerçant pas encore pleinement leurs fonctions, ce sont pourtant eux qui touchent les plus fortes pensions. Ce fait, comme le décrochage formé par les quelques pensions d’un montant très élevé, d’autant plus spectaculaire que la majorité d’entre elles sont relativement modestes, manifeste donc aussi le caractère foncièrement inégalitaire et conservateur du système administratif.

Pensionnés de la Maison du Roi dont le service récompensé s’effectue et s’acquitte dans le cadre des Menus (montant des pensions exprimé en livres tournois)
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La structure des Menus Plaisirs témoigne ainsi des mouvements contradictoires qui travaillent toute la monarchie administrative, entre production de normes et reconduction des usages, entre bouleversement et maintien des hiérarchies établies. Le manque de lisibilité de l’institution et de son organigramme procède de cette combinaison d’une logique administrative, fondée sur les compétences et la division des tâches, et d’une logique traditionnelle faisant coïncider responsabilités, dignité commensale et qualité sociale.

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La dyarchie qui assure la direction de l’administration est exemplaire de ce mode de fonctionnement. C’est ainsi que les intendants et contrôleurs généraux détiennent, à l’instar des trésoriers généraux des Menus Plaisirs, une charge érigée en titre d’office par édit royal [15][15] Recueil des édits et déclarations du Roi concernant..., dont ils sont pourvus par lettres de provision enregistrées auprès de la chancellerie [16][16] AN, sous-série V1.. Les intendants prêtent donc serment auprès du chancelier, et les contrôleurs auprès de la Chambre des Comptes, alors que les Premiers Gentilshommes de la Chambre prêtent serment auprès de leur souverain. Ainsi se manifeste la supériorité des grands officiers de la Maison du Roi, au sommet de la pyramide commensale, sur des administrateurs que la nature de leur charge apparente autant à l’appareil d’État qu’à l’institution curiale. Bien que subordonnés aux Premiers Gentilshommes de la Chambre, les intendants des Menus ne prêtent en effet pas serment auprès d’eux et ne sont pas reconnus comme des officiers de la Chambre ; ils ne sont pas non plus officiellement admis dans la commensalité [17][17] Les intendants des Menus ne figurent pas sur les États..., dignité qui fait symboliquement entrer dans l’intimité du roi et à laquelle ils ne participent que par contiguïté [18][18] S. de Laverny, Les Domestiques commensaux du roi au.... D’un point de vue juridique et administratif, ce statut contribue à les rendre autonomes vis-à-vis des Premiers Gentilshommes, dont ils sont censés être « les contrôleurs et les contradicteurs » [19][19] D.P.J. Papillon de La Ferté, Journal des Menus Plaisirs..., mais fragilise leur autorité dans l’organisation du rituel de cour. En témoigne l’analyse que les Premiers Valets de Chambre firent de l’« Essence » [20][20] AN, O1 2809, Mémoire des valets de chambre du Roi à... de la charge d’intendant des Menus, lors d’un conflit de compétences survenu en 1738 :

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« Ainsi l’idée de donner une telle fonction aux Intendans des Menus, au prejudice des Premiers Valets de Chambre, est comme si par supposition, Mrs les Capitaines des Gardes du Corps commettoient […] leurs Tresoriers ou leurs secretaires au lieu de Mrs les Lieutenants et autres officiers de leurs Compagnies et qu’ils exigeassent que les Brigadiers et les Gardes leur obéissent. […] Les Intendans des Menus […] ne sont point du corps de la Chambre, s’ils ont la premiere entrée, c’est une grace dont ils ne jouissent que de ce Regne, elle ne peut leur donner le droit de commander, ni de couper les officiers de la Chambre, qui seuls ont connoissance de la regle, de la decence et de la dignité du service interieur. » [21][21] Ibid.

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Au sein même de l’administration, l’autorité de l’intendant se heurte aussi à la complexité d’une organisation où coexistent des statuts dont l’inégale légitimité est attestée par les modalités d’entrée en charge [22][22] « La nature des offices de la maison du Roi n’est pas.... C’est en effet aux grands officiers de sa Maison, et non à ses administrateurs, que le roi délègue la délivrance de la majeure partie des brevets de commissions et d’emplois concédés dans le cadre des Menus. « Chefs », responsables des magasins, principaux fournisseurs et commis sont nommés par les Premiers Gentilshommes de la Chambre, l’intendant des Menus ne désignant lui-même que certains des « gens » des Menus, commis subalternes et « employés » au service des précédents. Certains des chefs des Menus prêtent même serment auprès des Premiers Gentilshommes de la Chambre [23][23] AN, O1 826, n° 329., à l’image des officiers de la Chambre. S’ils n’en sont pas les égaux, puisqu’ils ne jouissent que de charges révocables, cela les rapproche de ceux des officiers de la Chambre et des détenteurs de charges commensales qui peuvent aussi opérer dans le cadre des Menus. C’est pourquoi les « chefs » des Menus se réclament de leur statut et de la forme de leur engagement pour contester l’autorité des intendants. Dans un contexte où la concurrence de statuts différents multiplie les possibilités d’interprétation de l’organigramme par les acteurs, les règlements entretiennent la confusion en affirmant autant la supériorité des ordres des Premiers Gentilshommes que leur égale valeur avec ceux des intendants, ce qui brouille encore plus les circuits d’ordres et d’exécution [24][24] AN, O1 826, n° 329 ou 360..

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La mise au point de listes sur le modèle de l’État des personnes attachées aux Menus peut donc se lire comme une tentative de réduction de la distorsion entre statuts et fonctions au bénéfice de ces dernières. C’est la construction d’une hiérarchie administrative opérationnelle qui accroît la verticalité de l’organigramme en clarifiant les subordinations et en approfondissant la division des tâches. Affichant notamment l’intégration à l’administration de détenteurs de charges commensales, tels que le Garde des Instruments ou les Huissiers des Ballets, ces listes affirment leur soumission dans ce cadre à l’autorité des intendants des Menus. Aussi peut-on voir les effets de cette construction administrative à travers le cas de la charge de Tapissier des Menus [25][25] AN, O1 826, n° 335.. Son premier détenteur, Antoine Duformantel [26][26] AN, O1 2811, État des personnes attachées aux Menus ;..., était pourvu d’une charge de Valet de Chambre Tapissier [27][27] C’est-à-dire d’une charge de commensal (S. de Laverny,... au moment de sa nomination aux Menus, alors que son successeur, Jacques Isidore Dècle, n’obtint une charge de Valet de Chambre Tapissier qu’après cette nomination [28][28] AN, O1 118, f° 139 (1er septembre 1772).. La dignité commensale ne serait donc plus à lire comme la condition d’obtention d’une place dans une administration désormais dotée de son personnel et de sa hiérarchie propres, mais comme une distinction supplémentaire, manifestant la pérennité du prestige des offices domestiques originellement dédiés à la métamorphose du corps physique du roi en corps politique glorieux [29][29] C. Blanquie, « Dans la main du Grand Maître : les offices....

« Au service des Menus et du Roi »

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C’est dans cette configuration que s’exercent des charges dont il est maintenant possible de dépeindre l’agencement et le contenu. Détenteur d’un office royal dont le coût élevé témoigne du prestige jusqu’à la fin de l’Ancien Régime [30][30] AN, W 409, n° 941, « Notice » (« […] j’obtins l’agrément..., l’intendant des Menus jouit de privilèges attestant sa position d’intermédiaire entre la Chambre et le gouvernement. S’il cède par exemple le pas à l’intendant du Garde-Meuble, revêtu de la dignité commensale refusée à celui qui acquitte ses dépenses [31][31] S. Castelluccio, Le Garde-Meuble de la Couronne et..., il peut, à l’image des grands officiers de la Maison du Roi, jouer un rôle dans des cérémonies dont il assure l’organisation matérielle, comme le sacre [32][32] Abbé Pichon, Journal historique du sacre et du couronnement.... Il a droit aux « entrées » et assiste à ce titre au lever du roi [33][33] D.P.J. Papillon de La Ferté, Journal des Menus Plaisirs..., ce qui lui ménage des occasions quotidiennes de s’entretenir avec le souverain, mais aussi avec les membres du gouvernement présents à ce rituel, notamment le Secrétaire d’État de la Maison du Roi. Faisant de lui un courtisan à part entière, ce privilège participe des moyens qu’il a de court-circuiter les grands officiers de la Maison et de renforcer son contrôle sur son administration.

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Être intendant des Menus est donc un moyen de s’enraciner à la cour et d’assurer sa promotion sociale ainsi que celle de sa famille par l’accumulation et la transmission de charges. De même que Philippe Lefebvre était à la fois intendant des Menus et trésorier de la maison de la duchesse de Bourgogne à la fin du règne de Louis XIV [34][34] AN, sous-série O1, actes du Secrétariat d’État de la..., Papillon de La Ferté, intendant des Menus Plaisirs de 1756 à la fin de l’Ancien Régime, cumulait sa charge avec celle de trésorier de la maison du comte de Provence [35][35] BHVP (= Bibliothèque historique de la Ville de Paris),.... C’est pourtant son Journal qui a déformé l’image de la charge, en l’opposant à la figure du courtisan par la mise en scène des affrontements entre les grands seigneurs dépensiers qu’étaient les Premiers Gentilshommes et les officiers ménagers des deniers du roi incarnés par les intendants. L’antinomie entre courtisan et administrateur matérialise les tensions entre deux logiques sociales et mentales, mais celles-ci s’imbriquent en fait de manière complexe pour nourrir toute la dynamique institutionnelle de la monarchie administrative à travers les comportements de ses agents.

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Les intendants et contrôleurs généraux sont assistés dans leurs multiples tâches [36][36] AN, O1 2809, Fonctions des intendants des Menus. par « Messieurs des Menus » : ceux-ci forment une structure collégiale qui s’étoffe au cours du siècle. Présents sur tous les chantiers de l’administration, ils doivent faire exécuter les ordres des Premiers Gentilshommes de la Chambre, ce qui peut les faire entrer en conflit ou en rivalité avec l’intendant, les amène à recevoir des ordres d’autres grands officiers de la Maison – tel le Grand Maître des Cérémonies – et les oblige à collaborer ou à négocier avec les autres départements de la Maison – notamment le Garde-Meuble et les Bâtiments. Issue de la pratique, l’expression « chefs des Menus » demeure floue et les places de direction fluctuent au cours du siècle. La plus ancienne est celle de Dessinateur de la Chambre et du Cabinet, dont le détenteur travaille sous les ordres de l’intendant des Menus depuis 1660 [37][37] R.-A. Weigert, Jean I Berain, Paris, 1936, p. 35-3.... S’y ajoutent parfois d’autres artistes ainsi que deux à quatre « inspecteurs », ces charges pouvant se combiner [38][38] Boquet, peintre et dessinateur des Menus, est aussi.... Jacques-Philippe Houdon, Dessinateur des Menus, Aide-Garde Magasin en 1767, Garde-Magasin général de 1770 à 1792 [39][39] AN, O1 116, f° 5 ; O1 826, n° 339, 342, 351 ; O1 2811,..., illustre la longévité que pouvaient atteindre les carrières au sein de l’administration. Son parcours témoigne aussi de l’importance acquise par le Garde-Magasin de l’hôtel des Menus à Paris, devenu en 1752 « Garde des Magasins des Menus Plaisirs » ou « Garde-Magasin général » supervisant l’ensemble de la gestion des locaux de l’administration [40][40] AN, O1 825, n° 329., ceux-ci se développant à partir des années 1740 avec la mise en chantier de bâtiments dédiés [41][41] AN, O1 2812-2814..

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À Paris, l’administration se modernise en se faisant construire un hôtel propre où elle peut organiser des réunions, des répétitions ou des expositions et conserver ses biens, notamment les décors et les costumes de théâtre, ainsi que les archives nécessaires à son fonctionnement [42][42] N. Coquery, L’espace du pouvoir. De la demeure privée.... Cet hôtel est à la fois un lieu d’ancrage – où sont rassemblés la majorité des employés, à commencer par les commis dont les tâches englobent toutes les attributions des Menus – et un lieu de passage pour les Premiers Gentilshommes de la Chambre, pour les personnes émanant d’autres services de la Maison du Roi, et plus globalement pour tous ceux qui ressortissent à la nébuleuse des Menus – qu’il s’agisse d’artistes et d’artisans venant travailler dans les ateliers, ou de comédiens répétant en vue des spectacles de la cour.

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Des employés permanents sont aussi présents dans tous les autres magasins implantés dans les résidences royales [43][43] Versailles, Fontainebleau, Compiègne, Choisy et Sa.... Autour d’un concierge garde-magasin gravitent un aide garde-magasin, un portier, des hommes de peine tels que portefaix, balayeurs ou frotteurs. Leur nombre ne cesse de s’accroître, certes autant par reconnaissance officielle d’emplois préexistants que par création ex nihilo[44][44] Chefs et gens des Menus représentent une trentaine.... Ces lieux et les employés qui leur sont associés forment la colonne vertébrale de l’administration, si bien que les coûts de fonctionnement de ces magasins en viennent à égaler notamment celui de l’organisation annuelle des spectacles de la cour et à constituer une catégorie comptable à part entière. La rationalisation de l’économie de la représentation monarchique passerait ainsi par le développement de sa prise en charge administrative.

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C’est donc aussi la nature des échanges entre le roi et ses serviteurs qui est en jeu. Les « personnes attachées aux Menus » bénéficient d’une rétribution dont la variété des formes atteste encore le caractère domestique de leur service. Leurs gages sont indissociables de nombreux avantages en nature [45][45] L’habillement mais aussi la nourriture, le logement,..., mais aussi de gratifications et de rétributions à l’ouvrage [46][46] Éléments établis à partir de notre base de données. En contrepartie du don de soi qu’implique le service du roi, celui-ci fait usage de sa libéralité pour récompenser et secourir les plus fidèles de ses serviteurs. À une échelle du don fonction du rang et du dévouement, la monarchie administrative ajoute cependant d’autres critères. En témoignent les pensions de retraite perçues par les commis des Menus Plaisirs : sans devenir universelles, puisqu’elles restent justifiées en « considération des services » ou sont accordées à titre de « subsistance », elles tendent à se systématiser, comme dans les secrétariats d’État, et viennent sanctionner le travail d’une carrière effectuée dans l’administration [47][47] AN, O1 671 (Chervaux), 680 (Lefebvre), 684 (Ogé, P.... Les commis à la retraite ressortissent ainsi à la double qualité de « pensionnaires du roi » jouissant d’une grâce et d’« employés des Menus » jouissant d’un droit à la retraite.

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Aux frontières de l’institution curiale et du monde de l’administration, les Menus constituent un organe représentatif des mutations bureaucratiques du siècle des Lumières et des paradoxes d’une monarchie administrative à la recherche d’une impossible synthèse entre héritages médiévaux et modernité. Lorsque les réformes successives de la Maison du Roi, en 1780, puis en 1787, tentèrent d’harmoniser ses services et de diminuer les pouvoirs de ses grands officiers, les Menus étaient déjà devenus pour l’opinion publique le symbole d’un régime archaïque, et leurs intendants, chefs et gens d’inutiles serviteurs du roi.

Notes

[*]

Prépare une thèse sous la direction de Dominique Margairaz à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Du cœur de la Maison du Roi à l’esprit des institutions : l’administration des Menus Plaisirs de 1682 à 1792.

[1]

Archives nationales (= AN), O1 2810, Rapport fait le 17 mars 1784.

[2]

D. Richet, La France moderne : l’esprit des institutions, Paris, 1973.

[3]

E. Brambilla, « Modèle et méthode dans La Société de cour de Norbert Elias », dans La Ville et la Cour, D. Romagnoli dir., Paris, 1995, p. 247.

[4]

J. Duindam, Vienna and Versailles. The Courts of Europe’s Dynastic Rivals, 1550-1780, Cambridge, 2003, p. 91-103.

[5]

Voir par exemple État de la France, 1736, p. 253-254.

[6]

Sondages effectués dans l’Almanach royal des années 1710 aux années 1780 : les trésoriers comme les intendants et contrôleurs des Menus n’apparaissent que dans la catégorie spécifique « Trésoriers des deniers royaux », non dans les rubriques « Maison du Roi » ou « Départements des Secrétaires d’État ». Avant la réforme de la Maison du Roi par Necker, il n’y a pas de rubrique « Menus Plaisirs », alors qu’il existe des rubriques « Bâtiments » ou « Garde-Meuble ».

[7]

W.R. Newton, La Petite Cour, Paris, 2005, p. 101.

[8]

Registres qui recensent les dépenses ordonnancées par les Premiers Gentilshommes de la Chambre au terme d’un exercice annuel.

[9]

Éléments établis à partir d’une base de données fondée sur les états au vrai de 1762, 1767, 1771 et 1777 (AN, O1 2886, 2891, 2895 et 2900).

[10]

AN, O1 826, n° 343.

[11]

AN, O1 2811.

[12]

R. Mousnier, Les Institutions de la France sous la monarchie absolue, 2. Les Organes de l’État et de la société, Paris, 1980, p. 124.

[13]

J. Revel, « La cour », dans Les Lieux de mémoire, P. Nora dir., 3. Les France, vol. 2, Traditions, Paris, 1992, p. 128-193.

[14]

AN, O1 666-688. Ils furent constitués en 1779-1780 dans le cadre des réformes lancées par Necker.

[15]

Recueil des édits et déclarations du Roi concernant les Offices d’Intendants, Controleurs & Tresoriers de l’Argenterie, Menus-Plaisirs & Affaires de la Chambre du Roi, Paris, 1770 : trois charges d’intendants et contrôleurs généraux recréées et fixées par l’édit de 1627, confirmées en 1644, ramenées à deux en 1711 puis à nouveau à trois en 1752. L’exercice des fonctions d’intendant et de contrôleur, d’abord alternatif, a été définitivement dissocié par une déclaration royale de 1760.

[16]

AN, sous-série V1.

[17]

Les intendants des Menus ne figurent pas sur les États généraux des officiers de la Maison du Roi transmis annuellement à la Cour des Aides, officiellement chargée d’enregistrer les commensaux (AN, O1 730-731).

[18]

S. de Laverny, Les Domestiques commensaux du roi au xviie siècle, Paris, 2002, p. 19-43. Les intendants des Menus peuvent être considérés comme « réputés commensaux » dans la mesure où ils jouissent des mêmes privilèges que les commensaux.

[19]

D.P.J. Papillon de La Ferté, Journal des Menus Plaisirs du Roi. 1756-1780, Clermont-Ferrand, 2003, p. 43 ; ou la copie de son mémoire au Comité de sûreté générale en 1794 (AN, W 409, n° 941).

[20]

AN, O1 2809, Mémoire des valets de chambre du Roi à propos d’une prérogative que paroissoient vouloir leur enlever les Intendants des Menus.

[21]

Ibid.

[22]

« La nature des offices de la maison du Roi n’est pas la même pour tous », disait Loyseau, célèbre jurisconsulte du xviie siècle (J.-N. Guyot, Traité des droits, fonctions, franchises, exemptions, prérogatives et privilèges, Paris, 1786, livre I, p. 388).

[23]

AN, O1 826, n° 329.

[24]

AN, O1 826, n° 329 ou 360.

[25]

AN, O1 826, n° 335.

[26]

AN, O1 2811, État des personnes attachées aux Menus ; O1 730.

[27]

C’est-à-dire d’une charge de commensal (S. de Laverny, Les Domestiques commensaux…, op. cit., p. 26-27).

[28]

AN, O1 118, f° 139 (1er septembre 1772).

[29]

C. Blanquie, « Dans la main du Grand Maître : les offices de la Maison du Roi (1643-1720) », Histoire et mesure, XIII/3-4 (1998), p. 243-288.

[30]

AN, W 409, n° 941, « Notice » (« […] j’obtins l’agrément d’une des trois places d’Intendant des Menus, que j’achetai près de cent mille écus ») ; et F. Leferme-Falguières, Le Monde des courtisans. La haute noblesse et le cérémonial aux xviie et xviiie siècles, Thèse de doctorat sous la direction de D. Roche, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2004, t. II, p. 433.

[31]

S. Castelluccio, Le Garde-Meuble de la Couronne et ses intendants du xvie au xviiie siècle, Paris, 2004, p. 57, p. 182-183 et p. 266. L’intendant du Garde-Meuble est inscrit sur les registres de la Cour des Aides (AN, O1 730-731).

[32]

Abbé Pichon, Journal historique du sacre et du couronnement de Louis XVI, roi de France, Paris, 1775, p. 4 et p. 118-124.

[33]

D.P.J. Papillon de La Ferté, Journal des Menus Plaisirs du Roi, op. cit., p. 65 ; F. Leferme-Falguières, Le Monde des courtisans, op. cit., t. I, p. 244-250.

[34]

AN, sous-série O1, actes du Secrétariat d’État de la Maison du Roi.

[35]

BHVP (= Bibliothèque historique de la Ville de Paris), CP 4418, 2, Notice autobiographique autographe (oct. 1792).

[36]

AN, O1 2809, Fonctions des intendants des Menus.

[37]

R.-A. Weigert, Jean I Berain, Paris, 1936, p. 35-38.

[38]

Boquet, peintre et dessinateur des Menus, est aussi l’inspecteur chargé de la conception et de la conservation des costumes de théâtre (AN, O1 2808, 2811).

[39]

AN, O1 116, f° 5 ; O1 826, n° 339, 342, 351 ; O1 2811, État des personnes attachées aux Menus.

[40]

AN, O1 825, n° 329.

[41]

AN, O1 2812-2814.

[42]

N. Coquery, L’espace du pouvoir. De la demeure privée à l’espace public. Paris, 1770-1790, Paris, 2000.

[43]

Versailles, Fontainebleau, Compiègne, Choisy et Saint-Hubert.

[44]

Chefs et gens des Menus représentent une trentaine de personnes au début des années 1750, une soixantaine à la fin de l’Ancien Régime.

[45]

L’habillement mais aussi la nourriture, le logement, le chauffage et l’éclairage sont recensés dans les tableaux récapitulatifs des traitements des employés des Menus (AN, O1 2811).

[46]

Éléments établis à partir de notre base de données.

[47]

AN, O1 671 (Chervaux), 680 (Lefebvre), 684 (Ogé, Pelletier).

Plan de l'article

  1. Une administration à géométrie variable
  2. De la concurrence des statuts et des hiérarchies
  3. « Au service des Menus et du Roi »

Pour citer cet article

Lemaigre-Gaffier Pauline, « Servir le roi et administrer la cour. Les Menus Plaisirs et l'invention de leur personnel (années 1740-1780) », Hypothèses, 1/2009 (12), p. 51-62.

URL : http://www.cairn.info/revue-hypotheses-2009-1-page-51.htm


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