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I2D – Information, données & documents

2015/4 (Volume 53)


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Bibliothèques troisième lieu, sous la dir. d’Amandine Jacquet, Paris : Association des bibliothécaires de France (ABF), 2015. – 198 p. – (Médiathèmes, 14). – ISBN 978-2-900177-41-9 : 30 €

Métamorphoses

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Un peu à l’image des learning centers, largement ouverts sur leur environnement et à la « dimension apprenante » vers lesquels ont évolué certaines bibliothèques universitaires, des bibliothèques de lecture publique, transformées il y a plusieurs années déjà en médiathèques, se métamorphosent à nouveau pour devenir des troisièmes lieux, des lieux entre le travail et la maison.

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Cette « bibliothèque troisième lieu » reste, bien sûr, un lieu qui permet de se cultiver - c’est le moins que l’on puisse attendre d’une bibliothèque - mais en donnant davantage la main à un public très large qui s’approprie mieux les espaces, les collections, les activités, etc. C’est la dimension sociale que l’on a voulu renforcer.

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On constatera que ces lieux de culture et de convivialité ne répondent pas à un seul modèle mais sont déclinés différemment en fonction de leur histoire, de leur environnement et, bien sûr, de la volonté politique des uns et des autres. Parmi bien d’autres « bibliothèques troisième lieu » évoquées dans l’ouvrage sont ainsi présentés, de manière un peu plus approfondie, un prototype de bibliothèque dans une ville, une médiathèque au milieu d’une autre ville, un open bar bibliotheek dans un théâtre, ou encore un équipement en milieu rural. De quoi se faire une idée plus précise sur le sujet.

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L’ouvrage débute, bien sûr, par une indispensable réflexion sur ce concept, sa naissance, son développement, sa signification et ses multiples déclinaisons. Comme pour les learning centers, l’expérience qui mêle architecture, design, communication, édition, marketing, pédagogie, etc. peut s’avérer passionnante pour le professionnel qui multiplie à l’envi les cordes à son arc et peut « exprimer toute sa personnalité ». Au risque de perdre son âme ? Véritable chef d’orchestre, il reste bien sûr présent dans l’animation, la médiation et… la prise de décision.

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Repenser ses collections et ses services, ses interactions avec le public, ses activités, etc. ; les implications sont fortes en matière de mobiliers, d’horaires d’ouverture, de recrutement et de formation du personnel, de communication, etc., mais aussi en matière de financement, par l’ouverture qui est donnée ainsi au partenariat, au mécénat, au crowdfunding, etc.

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Une marque Ideastores au Royaume-Uni, une identité visuelle très forte des bibliothèques néerlandaises… ceci correspond peut-être à une autre culture. Il n’en reste pas moins que le troisième lieu semble bien véhiculer des valeurs « dans l’air du temps » et répond aux attentes du public et des élus mais qui, ai-je volontiers retenu aussi, nécessite une réorganisation et des formations ad hoc.

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Pas « d’angélisme », pas de « sidération »… ce n’est pas le moindre intérêt de cet ouvrage qui laisse une large place au retour d’expériences, notamment en provenance d’Amérique du Nord, où l’on compte déjà trois générations de « bibliothèques troisième lieu », des pays scandinaves et du Royaume-Uni, mais aussi aux mises en garde, aux recommandations. Quant au glossaire « pour les nuls » et à la bibliographie détaillée, ils complètent utilement cet ouvrage qui fait un point utile sur la question.

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Ce sujet semble loin des préoccupations des centres d’information. Mais n’est-il pas judicieux quelquefois de sortir du cadre pour trouver des solutions à ses problèmes ? On n’y trouvera pas de recettes, c’est vrai, mais des expériences sur lesquelles méditer, d’autant plus que l’ouvrage, destiné à des professionnels des bibliothèques, est riche en chiffres sur les superficies, équipements, personnels, activités, etc.

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Analyse de Michèle BATTISTI

Le Livre numérique en bibliothèque : état des lieux et perspectives, Laurent Soual, Paris : Éditions du Cercle de la librairie, 2015. – 119 p. – (Bibliothèques, ISSN 0184-0886). – ISBN 978-2-7654-1477-3 : 30 €. Le Livre numérique au présent. Pratiques de lecture, de prescription et de médiation, Sous la dir. de Fabrice Pirolli, Dijon : Éditions universitaires de Dijon, 2015. – 136 p. – (Sociétés, ISSN 1628-5409). – ISBN 978-2-36441-126-5 : 16 €

Deux ouvrages complémentaires pour une synthèse sur le livre numérique

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Décidément, la transition numérique de la chaîne du livre n’en finit pas, et le livre numérique est plus que jamais à l’ordre du jour des bibliothécaires et documentalistes. L’édition 2015 de la Biennale du numérique de l’Enssib (http://www.enssib.fr/biennale-du-numerique) fin novembre a été consacrée au livre numérique. Un an après son lancement, le projet de prêt de livres numériques (PNB) dans les bibliothèques municipales a du mal à s’imposer ; acclamé par les uns comme un accord remarquable pour les services publics culturels, d’autres critiquent son coût élevé pour les bibliothèques (http://www.savoirscom1.info/2014/12/pnb-ou-le-livre-numerique-inabordable-pour-les-bibliotheques). Mais concrètement, où en est-on ? Deux ouvrages récents, aussi concis que complémentaires, arrivent à point nommé pour se faire une idée de la situation.

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Le premier, rédigé par Laurent Soual, consultant associé du cabinet de conseil doXulting, se propose comme un état des lieux à destination des bibliothèques de lecture publiques. L’auteur part du principe que « les bibliothécaires ont les compétences et la légitimité pour donner de leur voix sur le sujet de la lecture numérique, et qu’ils ont les outils et les moyens de tenter de mettre en œuvre un service public de la lecture numérique ».

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Après une courte histoire du livre numérique, Laurent Soual aborde plusieurs aspects techniques (supports, formats, DRM, catalogage, etc.) avant de décrire les acteurs de la chaîne éditoriale et d’évaluer le cadre légal et l’offre du livre numérique en France. Son ouvrage se termine par un long chapitre prospectif avec quelques perspectives, y compris pour le PNB que l’auteur considère comme une expérimentation évolutive qui a le mérite d’exister et qui permettra d’évaluer les modèles économiques et technologiques.

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Structure, style et contenu du livre de Laurent Soual ne laissent pas de doute : on sent l’habitude du coach - la précision, le côté factuel, le souci de fournir tous les éléments d’information pour mieux comprendre et décider. Son livre réussit le pari difficile de proposer un état des lieux rapide pour les professionnels de la bibliothèque et leurs tutelles, afin qu’ils puissent agir en toute intelligence.

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L’ouvrage dirigé par Fabrice Pirolli, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Bourgogne, est complémentaire. Ses huit contributions ont été écrites par des enseignants-chercheurs dans le cadre d’un projet scientifique sur l’émergence d’une culture du livre numérique. L’objectif n’est pas une vue d’ensemble, mais le colloque d’experts, l’échange de plusieurs approches et perspectives. La qualité de ce deuxième livre n’est donc pas la cohérence et l’exhaustivité de l’ensemble, mais la richesse, la pertinence et la lisibilité de ses différentes contributions.

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Le lecteur trouvera ainsi une synthèse bienvenue de 28 sondages et enquêtes sur les pratiques et usages de livres numériques en France entre 2010 et 2014 (une mutation profonde), une étude sur le marché du livre numérique (une réalité qui commence progressivement à se structurer) et une réflexion globale sur l’impact du livre numérique sur les fonctions et le fonctionnement des bibliothèques signée par le sociologue Claude Poissenot. Mais le lecteur y trouvera également des travaux plus pointus : le récit d’une expérimentation à l’Enssib, l’analyse critique de la place des tablettes et liseuses dans l’enseignement, une étude sur les plateformes littéraires et une interrogation des pratiques illégales liées au livre numérique (piratage). La postface évoque une « mutation radicale » et une « rupture majeure », et parle même d’une nouvelle « révolution culturelle » des technologies et pratiques pour mieux défendre la « volonté de régulation » de la part de l’État et des acteurs de la chaîne du livre.

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Si on veut se faire une idée rapide sur le développement du livre numérique en France, notamment dans les bibliothèques, et sur les grandes questions qu’il soulève, on trouvera matière à réflexion en lisant aussi bien l’audit de Laurent Soual que les contributions réunies par Fabrice Pirolli. Après lecture des deux ouvrages, voici en quelques mots la conclusion qui s’impose : le livre numérique est certes une réalité, mais peine à s’imposer. La seule exception est le domaine de la recherche où le livre scientifique a réussi la transition numérique. Ailleurs, par contre, on est loin d’un grand succès ou d’un « effet tsunami » ; il s’agit plutôt d’une « marée montante » et, pour l’instant, le livre numérique ne se substitue pas au livre traditionnel, tout du moins en France. Pour combien de temps encore ? Difficile à dire.

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Analyse de Joachim SCHÖPFEL

La Documentation dans le numérique, Olivier Le Deuff, Villeurbanne : Presses de l’Enssib, 2014. – 224 p. – (Papiers). – ISBN 979-10-91281-32-4 : 34 €

Acquérir une culture de l’information numérique

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Récemment, nous avons présenté deux ouvrages sur le métier du documentaliste (http://www.adbs.fr/b-le-metier-de-documentaliste-b-jean-philippe-accart-avec-la-collab-de-marie-pierre-rethy-151954.htm?RH=1216305435750) (J.-P. Accart) et sur l’histoire de la documentation (http://www.adbs.fr/b-documentalistes-leur-histoire-de-1900-a-2000-b-marie-france-blanquet-preface-de-gerard-puymatto-151144.htm?RH=1216305435750) (M.-F Blanquet). Voici un troisième livre consacré à l’évolution des métiers de l’information, rédigé par Olivier Le Deuff, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’IUT Bordeaux Montaigne, et publié par les Presses de l’Enssib. Le message central : « La documentation ne disparaît pas avec le numérique, et encore moins avec le Web ». Pourquoi ? « La documentation a toujours été une activité autant intellectuelle que technique. Le numérique ne change pas la donne, mais accroît le second aspect dans la nécessité de développer une culture technique […]. Cette technicité ne repose pas uniquement sur de bons usages ou de bonnes pratiques, mais elle s’inscrit dans l’acquisition d’une véritable culture »

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Cette culture de l’information constitue le véritable fil rouge de l’ouvrage, en tant que « système de valeurs, d’attitudes et de comportements, de connaissances et d’aptitudes » pour l’usage, la diffusion et l’utilisation de l’information - en citant Michel Menou, « une culture de partage et d’enrichissement collectif ». Olivier Le Deuff en décrit les caractéristiques : son inscription dans la durée, ses liens avec les métiers de l’information-documentation, son caractère citoyen et technique, son impact sur la formation initiale et continue. Il évoque aussi la proximité avec le concept de la « translittératie », c’est-à-dire la « capacité à lire, écrire et interagir par le biais d’une variété de plateformes, d’outils et moyens de communication »

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L’ouvrage est né de la didactique et est destiné à la formation des professionnels de l’information-documentation. Il retrace l’histoire de la documentation et insiste sur la transition du document analogique vers le document numérique. Le deuxième chapitre souligne les « permanences » du métier, la continuité malgré les changements technologiques, dont la position centrale du texte et les compétences « classiques » qui se retrouvent aujourd’hui dans les nouveaux habits de la curation et de la veille sur Internet.

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Le chapitre 3 est consacré au terme controversé de « information ». Dominique Wolton avait l’habitude de dire que l’information n’était rien et que la communication était tout. Avec Olivier Le Deuff, on dirait plutôt que l’information prend toute sa signification en tant que savoir ou connaissance et dans la documentation. D’autres analyses portent sur les réseaux sociaux (Web 2.0), sur le web sémantique et les bibliothèques numériques.

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Le chapitre 6 propose une longue réflexion sur la médiation, c’est-à-dire sur la fonction des professionnels de faciliter l’accès à l’information et à la connaissance. Ce serait intéressant de faire le lien avec l’étude récente de Bertrand Calenge sur la médiation des connaissances au sein des bibliothèques. Après une vision globale des usages et usagers de l’information, l’ouvrage s’achève avec deux chapitres sur la formation et l’enseignement de la documentation. Le crédo est clair : le numérique, c’est-à-dire l’informatique et en particulier le Web, n’est pas une menace mais au contraire une opportunité qu’il faut saisir. « On ne s’adapte pas au numérique, on fait le choix de l’adopter et d’y participer ».

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Comment adopter le numérique, comment y participer ? L’ouvrage indique des pistes et ouvre quelques perspectives - une démarche particulièrement bienvenue à un moment où l’on constate que l’économie numérique en France demeure en retrait par rapport aux autres pays européens, et que la culture de l’information numérique a du mal à prendre son essor, ceci malgré tous les efforts déployés depuis plusieurs années. Les professionnels de l’information-documentation ont un rôle (et une carte) à jouer.

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Analyse de Joachim SCHÖPFEL

The Library Juice Press Handbook of Intellectual Freedom. Concepts, Cases, and Theories, Sous la dir. De Mark Alfino et Laura Koltutsky, Sacramento : The Library Juice Press, 2014. - 469 p. - ISBN 978-1-936117-57-4 (Print) : 50 $

Des repères essentiels sur la liberté intellectuelle

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Rien ne sera plus comme avant. L’année 2015 aura été une année charnière. Les attentats contre Charlie Hebdo en février, puis au Bataclan, sur les terrasses de Paris et au Stade de France auront profondément marqué la politique et la société civile. Il y aura un avant et après. Les messages et témoignages sur les réseaux sociaux reflètent la profonde émotion des citoyens, le chagrin, la colère, la compassion, la solidarité, le courage, le désarroi aussi, et parfois la haine. Comment comprendre ? Que penser ? Que dire ? Et surtout, que faire ? Au moment de la rédaction de cette note de lecture, la France est un pays en état d’urgence. Tout le monde est concerné, à titre personnel et privé, aussi bien qu’à titre professionnel.

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Les professionnels de l’information, les étudiants et enseignants-chercheurs sont bien placés pour savoir que ces attentats mettent doublement en cause nos valeurs universelles, par la menace directe de notre civilisation, de notre culture et de notre vie, et par la réaction sécuritaire qu’ils provoquent. Nous sommes médiateurs de la connaissance, et cette fonction est conditionnée par la liberté intellectuelle. C’est une bonne raison de signaler cet ouvrage de référence paru en 2014 en Californie. Il est écrit en anglais, certes, et il s’adresse d’abord aux lecteurs nord-américains. Mais les valeurs en question sont universelles, et les menaces de la liberté intellectuelle se ressemblent, qu’ils proviennent des fondamentalismes religieux et politiques, des gouvernements ou de l’économie néolibérale.

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Vingt-deux auteurs ont contribué à ce livre, tous issus du milieu universitaire, parmi eux des bibliothécaires, enseignants-chercheurs, avocats et activistes des droits de l’homme, experts en éthique, philosophie, droit, sciences de l’information et de la communication. Les deux directeurs de l’ouvrage sont Laura Koltutsky de la bibliothèque universitaire de Calgary, Canada, et Mark Alfino, professeur de philosophie et spécialiste de l’éthique de l’information à l’Université Gonzaga, Spokane, États-Unis.

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L’éditeur, The Library Juice Press, est une filiale de Litwin Books spécialisée dans les études critiques en sciences de l’information et bibliothèques, comme le féminisme, le syndicalisme, les mouvements sociaux, la justice sociale, le développement, la politique de l’information, l’écologie, etc., toujours en lien avec les bibliothèques et la documentation. L’ouvrage est à l’image de l’éditeur. Vingt et un chapitres dressent un panorama riche et diversifié des débats philosophiques et politiques de la liberté intellectuelle, de Habermas et Gramsci à Bourdieu, Weber et Rawls. D’autres chapitres abordent les relations ambiguës et conflictuelles entre religion et liberté (freedom to religion, freedom from religion), le secret-défense, le discours de haine et le discours politiquement correct, la censure de la création artistique, la sexualité et l’orientation sexuelle, le libre accès à l’information (« open access fosters intellectual freedom »), et aussi l’impact sur les métiers du journalisme, de la bibliothèque et de la recherche. Quant au rapport difficile entre religion et liberté intellectuelle et après avoir analysé les conflits réels et potentiels, le livre rappelle quand même que les professionnels sont aussi là « to serve all members of our communities including both those who are certain of their religious thoughts and those who are not ». Une tâche délicate et sans doute parfois simplement impossible. Mais cela reste un challenge.

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Parmi les lecteurs, les marins comprendront : la navigation par gros temps n’est pas aisée, il est parfois difficile de garder le cap, il faut des repères fixes, des étoiles, un phare. Cet ouvrage fournit ces repères, pose les bonnes questions, renvoie aussi aux fondamentaux. Dans son premier chapitre, Mark Alfino souligne la place centrale qu’occupe la liberté intellectuelle dans notre culture occidentale - liberté de pensée, liberté de conscience, liberté d’expression et d’information. Le livre rappelle que ces valeurs ont marqué notre histoire et notre manière de penser et d’agir. Ce n’est pas un livre qu’on lit d’un trait, comme un essai ou un policier. Il ne fournit pas de recettes non plus, pas de mode d’emploi ès valeurs et déontologie. Mais il fixe des points de repère et servira de référence quand il faudra expliquer, faire des choix et prendre des décisions dans des situations difficiles. Et que dire de plus d’un livre utile ?

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Analyse de Joachim SCHÖPFEL

La Recherche sur projet en sciences humaines et sociales. Dossier, coordonné par Dominique Trouche et Caroline Courbières, Toulouse : Presses universitaires du Mirail, 2015. – 136 p.- ISBN 978-2-8107-0380-7 : 21 €, Numéro de Sciences de la société, ISSN 1168-1446, 2015, n° 93

Une analyse du financement de la recherche

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Ce numéro de la revue Sciences de la société, sur le sujet de la recherche par projets en sciences humaines et sociales, nous livre des réflexions produites de manière endogène et réflexive par des acteurs du monde de la recherche. Ces travaux, éclairants par bien des aspects, témoignent des tensions engendrées par cette organisation récente du financement de la recherche, qui relève du politique et ce, dans tous les sens du terme : au niveau ministériel, mais également au niveau des orientations, des stratégies et définitions du rôle des universités et, enfin, au niveau des conditions du travail de recherche des enseignants-chercheurs.

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Tout d’abord, la mise en place de ce fonctionnement du financement de la recherche par projet se situe dans un contexte plus large de réformes touchant l’université (ANR, LRU, Aeres et programmes cadres de l’UE), et a pu mener, par exemple, à refonder le rôle d’instances comme le Conseil scientifique dans les universités, comme le présente l’article de Patrick Baudry, vice-président du Conseil scientifique de l’Université de Bordeaux-Montaigne de 2009 à 2012.

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Ensuite, c’est dans un tissu dense d’acteurs interdépendants, et dont on trouve l’écho dans cet ouvrage, que la recherche se réalise aujourd’hui. Cette diversité des acteurs, nécessitée et impliquée par le projet, conduit les chercheurs à développer de nouvelles compétences d’articulation entre des modèles inspirés du monde de l’entreprise et des contraintes institutionnelles, ainsi que des compétences communicationnelles et relationnelles.

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Mais cette diversité des intervenants ne s’arrête pas à une tension, quelque peu écornée, entre le monde privé et public, elle inclut aussi de nouveaux acteurs des services d’accompagnement à la recherche, pour répondre à la technicité du fonctionnement des projets, services dont la création relève aussi de la politique de recherche des universités, qui sont désormais soumises à une concurrence internationale. La mise en œuvre de ces nouveaux services, dont Luc Gauthier présente un exemple à l’Université de Genève, et dont Gaëlle Covo nous décrit le fonctionnement de l’intérieur, entre également dans la définition de l’identité des universités, qui influe sur leur renommée et, par conséquent, sur l’obtention même des projets à diverses échelles (régionale, nationale ou européenne).

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L’ouvrage insiste aussi sur les transformations des modalités du travail des chercheurs sur plusieurs plans. Ainsi, outre les méthodes de gestion de projet, conduites par des contraintes de qualité, coût, délais, qui semblent difficilement conciliables avec l’activité de recherche - celle-ci impliquant des incertitudes sur les résultats -, ce qui est observé ici par Sarah Labelle, c’est une certaine pénétration du vocabulaire de l’entreprise dans les processus liés à la recherche (dans les appels à projets, les livrables, la planification budgétaire et la programmation de la temporalité de la recherche) et, par là-même, une forme de rapprochement de l’université avec le monde économique, et finalement une transformation des rapports entre sciences et société.

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Si cette organisation de la recherche par projet emprunte donc à l’entreprise son vocabulaire, elle imite aussi le formalisme de ses projets, qui incite à mettre en place des processus de gestion des connaissances pour capitaliser l’expérience afin d’améliorer les performances des chercheurs sur la recherche de projets, dans les réponses à appels à projets et dans leur conduite, comme le relate l’article d’Isabelle Vidalenc et Monique Malric.

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Le financement de la recherche par projet étant devenu la norme actuellement, il est néanmoins possible de porter un regard critique sur ce type de dispositif, à la manière de l’article d’Emilie Da Lage et Michèle Gellereau ou de celui d’Anne Piponnier qui clôt le numéro, notamment quant à l’influence du formalisme du projet sur les activités de recherche, d’écriture et de communication, ainsi que sur les contournements à imaginer pour limiter les risques d’assujettissement de l’activité de recherche au « mode projet », notamment en matière de détermination des sujets de recherche.

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Analyse d’Orélie DESFRICHES DORIA

Chercher n’est pas trouver : outils, méthodes et stratégies à l’usage de ceux pour qui l’information compte, Pierre-Yves Debliquy, Liège : Edi.pro, 2015. - 272 p. - ISBN : 978-2-87496-244-8 : 29 € TTC

L’intelligence économique au service des entreprises

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Pierre-Yves Debliquy se pose la question de la recherche d’information sur le Web depuis que l’accès à ce dernier n’est plus confidentiel. Voilà vingt ans en effet qu’il arpente les fils de la Toile pour exercer son activité de veilleur puis, depuis une dizaine d’années, d’accompagnateur de petites et moyennes entreprises dans leurs pratiques d’« intelligence stratégique ». En fait d’intelligence, il s’agit bien d’intelligence économique comme il se dit plus souvent. L’auteur emploie son expression par belgicisme peut-être, par esprit corporate pourquoi pas (il est « conseiller en intelligence stratégique » de l’Agence liégeoise de développement économique), de toute façon pour marquer la justification en même temps que la finalité de toute recherche d’information pour les entreprises qu’il côtoie : l’intelligence économique est par nature stratégique.

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Reste qu’une telle finalisation n’a pas permis à l’auteur de distribuer son propos le long d’un fil conducteur. Il a pris le parti de « favoriser une lecture fractionnée » de son ouvrage. Les séquences sont courtes, comme autant de post-it répondant à chaque fois à une question précise, parfois ténue, à charge pour le lecteur de reconstituer le puzzle dont il a besoin pour engager sa recherche d’information stratégiquement utile. L’auteur compare la connaissance que le décideur doit posséder de l’environnement de son entreprise à un puzzle que la recherche d’information permettra d’assembler. Il en va ainsi de cet ouvrage.

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Ce dernier comporte sept chapitres. Après avoir calé l’orientation globale de son propos dans la problématique de « l’intelligence stratégique au profit de la PME », l’auteur nous invite à « bien comprendre le Web ». Puis on entre dans le vif du sujet, à savoir la recherche d’information : questions stratégies et méthodes d’abord, outils et méthodes « pour bien utiliser les moteurs de recherche » ensuite. Les chapitres suivants nous emmènent du côté de l’outillage propice à la recherche d’information et à son traitement, promouvant l’usage des « cartes mentales au service de l’intelligence économique », proposant une panoplie d’« outils de management modernes », présentant pour finir d’« autres outils utiles de la boîte à outils de l’intelligence économique ».

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L’ouvrage est copieux (323 p.) et la lecture sinueuse, fractionnée comme dit l’auteur, sans linéarité thématique ni progression didactique. Les « sujets » traités sont ainsi éparpillés au gré des « post-it ». Aussi regrettera-t-on l’absence d’un index rerum qui eût permis au lecteur d’entrer rapidement dans le vif du propos utile, de trouver habilement ce qu’il cherche parce qu’il en a besoin.

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C’est que l’ouvrage n’entend pas cibler un lecteur particulier. L’auteur le veut « accessible à tous ceux qui veulent progresser dans le domaine de la recherche d’information, aux entrepreneurs, chercheurs, étudiants… quels que soient leur profil ou leurs niveaux techniques ». Soit. Mais il est clair que chacun n’y trouvera pas le même intérêt. L’entrepreneur y piochera les pièces de sa boîte à outils et leurs modes d’emploi. Le documentaliste y lira, lui, de quoi comprendre, pour l’endosser, la posture qu’il doit adopter s’il souhaite accompagner l’économie en marche, de quoi revêtir le costume du « cost killer » dont parlait l’ADBS il y a maintenant plus de dix ans.

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Parce que « chercher n’est pas trouver », cet ouvrage mérite d’être lu, qui propose « outils, méthodes et stratégies à l’usage de ceux pour qui l’information compte ». Restera ensuite à trouver ceux pour qui l’information ne compte pas…

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Analyse de Bruno RICHARDOT

Méthodologie juridique. Méthodologie de la recherche documentaire juridique, Cécile Nissen, Anne-Lise Sibony, Eric Geerkens, Audrey Zians, 5e édition. – Bruxelles : Larcier, 2014 – 270 p. – (Collection de la Faculté de droit de l’Université de Liège). - ISBN : 978-2-8044-7408-9 : 65 €

Une immersion dans le droit belge

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La Méthodologie juridique parue en 2014 aux éditions Larcier [1][1] Rappel : tout acquéreur d’un ouvrage papier Larcier... vient d’être diffusée en France. Éditée dans la collection de la Faculté de droit de l’Université de Liège, cette méthodologie porte sur la recherche documentaire juridique en droit belge et en droit de l’Union européenne. On pourrait croire, à tort, qu’il s’agit d’une déclinaison de l’ouvrage publié il y a un an par les mêmes éditions Larcier portant sur la recherche documentaire en droit français et en droit de l’Union européenne. C’est l’inverse. L’ouvrage consacré au droit français est une adaptation d’un « classique » belge qui en est déjà à sa cinquième édition.

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Rédigé par des enseignants en droit et une directrice de bibliothèque universitaire, ce livre porte bien le nom de méthode. En suivant un découpage typologique classique - dont on peut se demander s’il ne s’impose pas de lui-même, on explore les subtilités de chaque fond : texte, jurisprudence, doctrine. La décomposition en parties et sous-parties suit de même un schéma rigoureux et répétitif : droit belge, droit de l’UE, droit international - et pour chaque sous-partie les mêmes chapitres : objet de la recherche, outils de la recherche, processus de recherche et techniques de référencement et de citation.

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Ce dernier point consolera le documentaliste juridique français, qui bute quotidiennement dans la littérature française sur des citations non normalisées. Ici, c’est l’ordre qui règne, pas de fantaisie. La question des documents ne figurant que sur Internet n’est pas esquivée. On remarquera néanmoins que les normes de citation ELI et ECLI ne sont pas traitées, sauf lorsque le référencement des textes et de la jurisprudence de l’UE est abordé. Sans doute est-ce prévu pour la 6e édition lorsque la Belgique aura mis en œuvre cette norme de référencement pour ses productions normatives et jurisprudentielles nationales…

55

S’adressant à diverses catégories de juristes, cette méthodologie se veut pratique et didactique. Pour chaque type de fond, elle liste les diverses catégories de documents à rechercher, leurs sources officielles, leurs articulations et leurs liens. Les outils de recherche et le processus les mettant en œuvre sont présentés en détail avec plusieurs copies d’écrans pour les fonds numériques. L’ouvrage procède fréquemment à l’usage de cas pratiques

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Les principaux sites publics belges et de l’Union européenne, et les produits payants de l’édition numérique (Larcier, Wolters-Kmuwer), sont examinés dans toutes leurs variantes. On peut regretter toutefois de ne trouver aucune information sur l’Internet juridique libre belge qui, pourtant, est bien actif et mis à jour. La question des blogs ou des articles disponibles sur des sites d’avocats est ignorée. On ne trouvera pas non plus quelques astuces (ou plan B) permettant de retrouver des documents de l’UE lorsque les outils de l’Office des publications ne donnent pas satisfaction ou fonctionnent selon des logiques absconses. Il est probable que le parti pris de la méthodologie didactique n’autorise pas l’exploration des chemins de traverse non académiques.

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En synthèse, on conseillera la lecture de cet ouvrage non seulement à tous les juristes de Belgique, qui n’ont pas attendus qu’on leur en parle pour s’en servir, mais aussi à tout francophone qui voudrait s’immerger dans le droit belge. On ressort de cette lecture armé, prêt à répondre à n’importe quelle demande aussi bien qu’on le ferait pour une recherche en droit français.

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Analyse de Jean GASNAULT

Notes

[1]

Rappel : tout acquéreur d’un ouvrage papier Larcier peut accéder à sa version numérique dans Strada Lex, si le lecteur de l’ouvrage est déjà abonné à cette base de données du groupe Larcier.

Titres recensés

  1. Bibliothèques troisième lieu, sous la dir. d’Amandine Jacquet, Paris : Association des bibliothécaires de France (ABF), 2015. – 198 p. – (Médiathèmes, 14). – ISBN 978-2-900177-41-9 : 30 €
    1. Métamorphoses
  2. Le Livre numérique en bibliothèque : état des lieux et perspectives, Laurent Soual, Paris : Éditions du Cercle de la librairie, 2015. – 119 p. – (Bibliothèques, ISSN 0184-0886). – ISBN 978-2-7654-1477-3 : 30 €. Le Livre numérique au présent. Pratiques de lecture, de prescription et de médiation, Sous la dir. de Fabrice Pirolli, Dijon : Éditions universitaires de Dijon, 2015. – 136 p. – (Sociétés, ISSN 1628-5409). – ISBN 978-2-36441-126-5 : 16 €
    1. Deux ouvrages complémentaires pour une synthèse sur le livre numérique
  3. La Documentation dans le numérique, Olivier Le Deuff, Villeurbanne : Presses de l’Enssib, 2014. – 224 p. – (Papiers). – ISBN 979-10-91281-32-4 : 34 €
    1. Acquérir une culture de l’information numérique
  4. The Library Juice Press Handbook of Intellectual Freedom. Concepts, Cases, and Theories, Sous la dir. De Mark Alfino et Laura Koltutsky, Sacramento : The Library Juice Press, 2014. - 469 p. - ISBN 978-1-936117-57-4 (Print) : 50 $
    1. Des repères essentiels sur la liberté intellectuelle
  5. La Recherche sur projet en sciences humaines et sociales. Dossier, coordonné par Dominique Trouche et Caroline Courbières, Toulouse : Presses universitaires du Mirail, 2015. – 136 p.- ISBN 978-2-8107-0380-7 : 21 €, Numéro de Sciences de la société, ISSN 1168-1446, 2015, n° 93
    1. Une analyse du financement de la recherche
  6. Chercher n’est pas trouver : outils, méthodes et stratégies à l’usage de ceux pour qui l’information compte, Pierre-Yves Debliquy, Liège : Edi.pro, 2015. - 272 p. - ISBN : 978-2-87496-244-8 : 29 € TTC
    1. L’intelligence économique au service des entreprises
  7. Méthodologie juridique. Méthodologie de la recherche documentaire juridique, Cécile Nissen, Anne-Lise Sibony, Eric Geerkens, Audrey Zians, 5e édition. – Bruxelles : Larcier, 2014 – 270 p. – (Collection de la Faculté de droit de l’Université de Liège). - ISBN : 978-2-8044-7408-9 : 65 €
    1. Une immersion dans le droit belge

Pour citer cet article

« Notes de lecture », I2D – Information, données & documents 4/2015 (Volume 53) , p. 80-86
URL : www.cairn.info/revue-i2d-information-donnees-et-documents-2015-4-page-80.htm.


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