2001
Imaginaire & Inconscient
L’imaginaire dans la culture occidentale
Jacques Natanson
Université de Rouen Membre associé du G.I.R.E.P. 450, Allée du Clair Vallon 76230 Bois Guillaume
La pensée occidentale s’est longtemps méfiée de
l’imagination et de l’imaginaire. L’image est dépréciée par
rapport au concept. Cependant, à la suite de Bachelard, des
philosophes comme Ricœur retrouvent l’intérêt du mythe.Mots-clés :
Image, Imagination, Rêverie, Symbolisme, Mythe.
The occidental way of thinking has long been
skeptical about imagination and imagery. Image is depreciated in regards with his concept. Nevertheless, as Bachelard
showed the way, philosophers such as Ricœur trace back on
the importance of myths.Keywords :
Image, Imagination, Daydreaming, Symbolism, Myth.
“Les miroirs devraient y réfléchir à
deux fois avant de renvoyer les images…”
Jean COCTEAU
Certains courants de la psychanalyse ont eu tendance, dans une période
récente, à dévaloriser l’imaginaire au profit du symbolique, considéré comme
seule manifestation authentique de l’inconscient. Ce faisant, ces courants rejoignent paradoxalement une tendance constante de la pensée occidentale qui
méprise l’imagination au nom d’une revendication de la pureté de l’intelligence.
On peut trouver paradoxal de voir des psychanalystes se rapprocher d’un
intellectualisme qui a cherché à refouler l’imaginaire. Le courant intellectualiste définit l’imaginaire comme l’ensemble des productions d’une fonction
mentale, l’imagination. On se heurte alors à la dualité radicale de sens que
recouvre le terme même d’imagination. On peut distinguer, en effet, d’une part
une imagination dite reproductrice, pouvoir de faire revivre dans la conscience
une perception antérieure – ce qu’on appellera alors image – et d’autre part une
imagination dite créatrice ou novatrice, capable de combiner des images en
tableaux, en séquences, en scénarios.
Les rêveries et les œuvres d’art seraient les formes les plus caractéristiques
de cette dernière fonction.
Longtemps l’imagination était restée la faculté de produire des images. On
la considérait comme une fonction essentiellement illusoire. Ce qu’elle produit,
l’imaginaire, s’oppose au réel, donc n’existe pas, sauf dans la pensée. Les
images sont bien les traces dans notre esprit de nos perceptions antérieures – mais
traces affaiblies, déformées, indistinctes. Traces d’une expérience perdue, d’un
passé aboli qui jamais ne pourra revivre. Et pourtant, un patient disait : “Je sais
bien que ces souvenirs sont faux mais ils doivent être vrais puisque je m’en
souviens”.
Quant à l’imagination dite créatrice, elle ne pourrait, disent certains, créer
vraiment, c’est-à-dire créer ex nihilo. Elle ne pourrait que combiner, en les
déformant un peu plus, des images déjà déformées selon des constellations ou
des successions totalement illusoires. Déformation par rapport à la réalité,
dépendance d’un passé perdu…
C’est un fait que l’imagination a pu faire l’objet d’une dévalorisation assez
constante. Pascal, on s’en souvient, voit dans l’imagination “cette maîtresse
d’erreur et de fausseté,… cette superbe puissance ennemie de la raison”
[1].…
Superbe quand même ! mais c’est bien dans cette ligne que Brunschvicg reprochait à Platon d’avoir fait dans son œuvre une place excessive aux mythes.
Alain va jusqu’à nier l’existence même de toute représentation imaginaire :
“L’imagination n’est pas seulement ni principalement un pouvoir contemplatif
de l’esprit, mais surtout l’erreur et le désordre entrant dans l’esprit en même
temps que le tumulte du corps”
[2]. Ce mépris évoque la forme que peut prendre
parfois la résistance du patient à entrer en contact avec son inconscient.
Sartre un peu plus tard définit l’image comme un acte de la conscience posant
son objet comme absent, donc comme irréel. Il reconnaît certes à la vie imaginaire une certaine spontanéité, opposée à la passivité caractéristique de la
conscience perceptive. Mais il oppose la pauvreté essentielle de l’image à la
richesse indéfinie de la perception : “Cet objet passif, maintenu en vie artificiellement, mais qui, à tout moment, est près de s’évanouir, ne saurait remplir
les désirs… aussi n’est ce qu’un mirage, et le désir, dans l’acte imageant, ne se
nourrit-il que de lui-même”
[3]. Le pouvoir d’imaginer ne serait, en fin de compte,
pour lui, pas distinct du pouvoir de nier, caractéristique de la conscience libre.
Sartre a le mérite d’affirmer que “l’image est symbolique par essence et
dans sa structure même”
[4]. Mais il subordonne toujours l’image au concept :
nous retombons dans l’intellectualisme le plus classique.
Il y a eu, semble-t-il, au cours du dernier quart de siècle, une inversion de ce
courant de pensée si longtemps dominant dans notre culture. C’est peut-être dû
à l’influence de la psychanalyse, et aussi de l’ethnologie, qui ont contribué à
revaloriser les mythes comme expression des aspects fondamentaux de la
condition humaine. La linguistique moderne nous ouvre aussi les yeux sur le
caractère spécifique des différents niveaux du discours. Ajoutons aussi l’interpellation du surréalisme, et la réflexion renouvelée sur la poésie de philosophes
comme Bachelard ou Heidegger.
Cette réflexion prend comme hypothèse avec Paul Ricœur que “le symbole
donne à penser”.
Se donner des images : expérience fondamentale
Nous sommes peut-être sur le chemin de sortir de cette période de l’iconoclasme de la pensée occidentale dont parle Gilbert Durand
[5]. Pradines, déjà, nous
invitait à dépasser ce mépris de l’imagination à l’œuvre dans le courant iconoclaste en écrivant : “Imaginer, c’est feindre, c’est-à-dire créer des fictions
imagées qui prennent plus ou moins à nos yeux la place des choses. Ce n’est donc
pas seulement avoir des images et en être plus ou moins l’objet… c’est essentiellement s’en donner, dans un but de distraction, ou d’enchantement esthétique,
ou de fabulation symbolique”
[6].
Cette réhabilitation de l’imaginaire par Gilbert Durand suppose qu’il
constitue “le lieu de l’échange réciproque entre les impératifs pulsionnels du
sujet, et les intimations objectives émanant de l’environnement cosmique et
social”
[7]. Gilbert Durand a clairement formulé le renversement de perspective
qui consiste à dépasser voire à inverser “la dévaluation culturelle de l’imaginaire dans la pensée officielle de l’occident”
[8]. L’imaginaire pour lui n’est ni un
monde archaïque, ni un monde d’illusions, ni même le produit d’un refoulement
ou d’une régression, mais l’expérience fondamentale de l’humanité. C’est pour
lui le domaine de la science dite objective qui est le produit d’un refoulement,
non le mythe : c’est le mythe qui déclenche le refoulement afin de “décolorer”
les métaphores inductrices de la recherche, “c’est l’accord du Moi et du monde
au sein du symbole qui a besoin d’être dissocié, afin que la conscience recueille
autant que faire se peut un monde objectif”.
Et cependant, même là, il maintient que “l’image persiste en l’idée objective
comme en sa première jeunesse”
[9]. Un scientifique disait récemment à ses
étudiants : “Vous ne trouverez pas la solution à ce problème, vous ne rêvez pas
assez !”.
Bachelard : Rêver le monde
Gilbert Durand se réfère explicitement à l’œuvre de Gaston Bachelard dont
il fut l’élève – comme nous-mêmes ! Celui-ci écrivait : “La psychologie
classique ne traite guère de l’image poétique qui est souvent confondue avec la
simple métaphore… L’image est tout, trop souvent, sauf un produit direct de
l’imagination”
[10]. Il nous enseignait, au contraire, à considérer l’imagination
comme une puissance majeure de la nature humaine, qui, “dans ses vives actions
nous détache à la fois du passé et de la réalité. Elle ouvre sur l’avenir. A la
fonction du réel instruite par le passé, telle qu’elle est dégagée par la psycho-logie classique, il faut joindre une fonction de l’irréel tout aussi positive”
[11].
Bachelard nous enseignait certes une épistémologie rigoureuse et purificatrice cherchant à dépouiller les concepts scientifiques de leurs relents métaphoriques. Mais en même temps il voulait dépouiller la création poétique des
illusions d’une critique rationalisante.
La dualité de l’œuvre de Bachelard renvoie à une dualité radicale dans
l’activité de l’esprit humain entre l’art et la science. Dans la rêverie poétique,
il nous dit : “Le monde imaginé est placé avant le monde représenté… le monde
est beau avant d’être vrai. Le monde est admiré avant d’être vérifié”. Ce texte
est tiré de L’air et les songes (p. 192), ouvrage dans lequel Bachelard consacrait
tout un chapitre à l’œuvre de Robert Desoille.
Ceci se résume dans une nouvelle formulation du cogito : “Le cogito de la
rêverie s’énonce ainsi : je rêve le monde donc le monde est comme je le rêve !”
[12]
Pour Bachelard, en fin de compte, l’imagination n’est pas tant le pouvoir de
former des images, mais plutôt de nous libérer des images premières fournies
par la perception, de les déformer, de les changer : “Le vocable fondamental qui
correspond à l’imagination, ce n’est pas image, c’est imaginaire”
[13]. Cet imaginaire renvoie à la fonction essentielle du langage : “il faut patiemment chercher
à propos de tous les mots, les désirs d’altérité, les désirs de double sens, les
désirs de métaphore… il faut recenser tous les désirs de quitter ce qu’on voit et
ce qu’on dit en faveur de ce qu’on imagine”
[14]. N’est-on pas là très proche de ce
qui se passe dans la cure en psychanalyse avec le rêve-éveillé ?
Une telle phénoménologie explore aussi bien l’espace, celui de la maison,
de la cave au grenier, du tiroir à l’armoire, celui de la coquille, du nid ou de la
miniature, le dehors et le dedans, que les rêveries de l’enfance ou celles qui se
polarisent sur les éléments, le feu et l’eau, l’air et la terre, pour élaborer une
sorte de topique de l’imaginaire. C’est parfois ce que le psychanalyste peut
entendre au delà des propos banals du patient… “Dans ce grenier bizarre, une
malle, elle contient de vieux vêtements, des dentelles”… et la patiente découvre
ce grenier imaginaire où les fantasmes de l’enfance vont bientôt prendre sens
dans son histoire…
Dans l’eau de la claire fontaine...
Nous emprunterons à Bachelard un dernier exemple, celui du narcissisme
qui intéresse particulièrement une problématique de l’imaginaire en psychanalyse.
Pour Bachelard, les interprétations psychanalytiques n’auraient pas suffisamment insisté sur les deux termes de la dialectique à l’œuvre dans le narcissisme, voir et se montrer : “le visage humain est avant tout l’instrument qui sert
à séduire”
[15]. C’est dans l’eau vivante de la fontaine que se mire Narcisse et non
pas dans un miroir de verre trop civilisé, trop géométrique, qui donne une image
trop stable. Bachelard cite ici Louis Lavelle écrivant dans
L’erreur de Narcisse :
“Si l’on imagine Narcisse devant le miroir, la résistance de la glace et du métal
oppose une barrière à ses entreprises… le miroir emprisonne en lui un arrièremonde qui lui échappe… au contraire la fontaine est pour lui un chemin ouvert”
[16]. Narcisse tend les bras, plonge les mains vers sa propre image, parle à sa propre
voix. Il entend Echo comme le murmure de sa voix de séducteur.
C’est comme si Narcisse avait la révélation à la fois de sa dualité et de son
identité.
Cela nous évoque Eluard :
Ici on ne peut se perdre
Et mon visage est dans l’eau pure je vois
Chanter un seul arbre
Adoucir des cailloux
Refléter l’horizon.
Il faudrait suivre Bachelard explorant les thèmes du cygne, du complexe
d’Ophélie, des eaux violentes et des eaux tendres, féminines et maternelles,
laiteuses et nourricières.
Quittons-le avec cette formule : “la liquidité est le désir même du langage,
le langage veut couler”.
Paul Ricœur : Une herméneutique des mythes
On retrouve chez Paul Ricœur, une démarche analogue concernant la place
du mythe dans la connaissance.
Il a abordé cette question notamment dans le tome II de
Finitude et culpabilité : “On entendra ici par mythe… non pas une fausse explication par le moyen
d’images et de fables, mais un récit traditionnel portant sur des événements
arrivés à l’origine des temps et destiné à instituer toutes les formes d’action et
de pensée par lesquelles l’homme se comprend lui-même dans son monde”
[17].
Selon Ricœur, notre effort pour parvenir à un langage objectif nous a conduits
à vider le langage de toute sa richesse – jusqu’à créer une logique rigoureuse
qui s’appelle paradoxalement logique symbolique.
Ne faut-il pas au contraire revenir à une herméneutique qui essaie d’interpréter les mythes pour retrouver ce qu’ils ont à nous dire sur notre condition ?
A condition de considérer ces mythes comme des symboles dynamiques : “Le
monde des symboles, écrit Ricœur, n’est pas, en effet, un monde tranquille et
réconcilié; tout symbole est iconoclaste par rapport à un autre, de la même façon
que tout symbole livré à lui-même tend à s’épaissir, à se solidifier dans une
idolâtrie”
[18]. Ce texte résonne tout à fait dans le travail au quotidien d’un psychanalyste.
Ricœur refuse de choisir entre l’interprétation qui fait de ces symboles
l’expression déguisée de la part infantile et instinctuelle du psychisme, et celle
qui y discerne l’anticipation de nos possibilités d’évolution et de maturation.
Cette fonction du symbole comme jalon et comme guide du devenir soi-même
“doit être reliée et non point opposée à la fonction cosmique des symboles…
Cosmos et Psyché sont les deux pôles de la même expressivité
”
[19].
Une des découvertes les plus émouvantes de l’expérience de l’analyse porte
sur l’archaïsme en tant que ce qui est en jeu, c’est le conflit jamais complètement résolu entre le désir d’être son propre auteur et l’exigence de se reconnaître comme produit du désir d’autrui. Peut-être toute recherche philosophique
sur l’origine a-t-elle un lien avec la problématique de la naissance.
Castoriadis : l’être “fou” au monde
Parmi les penseurs récents qui ont traité de l’imaginaire il faut s’intéresser
à Cornélius Castoriadis, à la fois philosophe, sociologue et psychanalyste.
Il y avait pour lui un imaginaire radical à l’origine à la fois de la fantasmatisation personnelle de l’individu et de la constitution de la société. L’imaginaire
radical se confond avec le pouvoir même du sujet humain de se donner des
représentations, et de poser le réel se découpant sur le fond de la production
imaginaire. Il écrivait : “La représentation n’est pas le décalque du spectacle du
monde, elle est ce par quoi se lève un monde. Elle n’est pas ce qui fournit des
“images” appauvries des “choses” mais ce dont certains segments s’alourdissent d’un “indice de réalité” ».
Il prend donc le contre-pied de tous ceux qui dénigrent l’image au profit du
réel. Toute représentation est d’abord pour lui représentation de soi, comme
étant le tout situé sous le règne absolu du principe de plaisir, investi par une
libido narcissique primaire absolue. Ace stade, le désir est irréalisable parce que
réalisé dans une sorte d’autisme absolu. L’homme n’est donc pas pour lui un
animal raisonnable ni même un animal malade, mais un animal qui commence
par être fou, mais qui pour cela peut devenir raisonnable. Il faudra pour cela qu’intervienne la séparation, l’émergence de l’autre dans l’ambivalence qui tient à
la projection dans cet autre à la fois du bon et du mauvais objet.
L’autre est constitué à partir de l’image de soi, et notamment sa toute
puissance. Mais l’autre est aussi celui qui parle en exprimant sa position dans
l’institution sociale. C’est le cas lorsque les parents au stade de l’œdipe signifient que leurs désirs sont insérés dans un réseau d’alliances structurées par
cette institution. L’autre est ainsi destitué de sa toute puissance imaginaire, et
du même coup le sujet peut lui-même y échapper : “Seule l’institution de la
société peut sortir la psyché de sa folie monadique originaire”
[20].
Lacan : l’image inverse du signe ?
On pourrait reconnaître ici certains thèmes de Lacan, notamment la place
de l’autre et l’importance de la parole. Mais on peut aussi penser que Castoriadis
s’oppose à Lacan, car pour celui-ci l’imaginaire est au fondement de la constitution, non pas du sujet, mais du moi, qui doit être dépassé pour devenir sujet
humain par l’accès au symbolique, dimension qui s’oppose à l’imaginaire.
Lacan est parti du stade du miroir décrit comme le début d’un processus
dans lequel le moi se constitue par une série d’identifications successives qui
sont illusoires. L’imaginaire n’est pour Lacan que l’effet de fascination ou de
mirage par lequel le moi s’écrase dans une relation duelle narcissique contre
l’objet de son désir. L’image pour Lacan serait donc l’inverse du signe. Le moi
ne peut donc sortir de ce stade qu’en échappant à la relation duelle mère-enfant,
en accédant à une relation ternaire où intervient la parole du père, ce qui constitue
l’entrée dans la dimension symbolique.
L’expérience clinique ne peut qu’être d’accord avec ce point de vue.
Cependant dans son désir de dépasser ce qu’il appelle la relation imaginaire, que
nous appellerions plus volontiers fusionnelle, il nous semble que Lacan a jeté
le bébé avec l’eau du bain et s’est privé de toute cette dimension d’un imaginaire créatif au fond de tout être humain.
On peut aller plus loin. Lacan oppose radicalement l’ordre symbolique qui
est celui du langage à l’imaginaire narcissique et libidinal : “Le moi s’inscrit dans
l’imaginaire, tout ce qui est du moi s’inscrit dans les tensions imaginaires
comme les restes des tensions libidinales. Libido et moi sont du même côté…
L’ordre symbolique n’est pas l’ordre libidinal où s’inscrivent aussi bien le moi
que toutes les pulsions. Il tend au delà du principe de plaisir, hors des limites de
la vie”
[21]. En identifiant l’accès de l’être humain au stade du symbolique qui est
celui de la parole, Lacan, se réclamant du retour à Freud, ne revient-il pas au
dualisme iconoclaste auquel justement Freud s’opposait ?
En affirmant que l’inconscient est structuré comme un langage, Lacan
n’exprime-t-il pas une résistance par rapport à ce qui caractérise justement
l’inconscient freudien, qui s’origine dans le ça lieu des pulsions ?
Ce qui rapproche Lacan et Castoriadis et ce avec quoi nous nous sentons en
accord c’est évidemment la place faite à l’autre dans le développement de l’être
humain.
Emmanuel Lévinas : Le désir et l’autre
Cette démarche converge avec celle d’un philosophe comme Emmanuel
Lévinas pour qui seule la reconnaissance de l’autre nous permet d’entrer dans
le domaine de la justice. C’est là également que se retrouve du point de vue
philosophique la distinction devenue classique faite par Lacan entre le besoin
et le désir. On peut citer un texte particulièrement beau à ce propos : “Le besoin
est le retour même, l’anxiété du moi pour soi, à un sujet qui se définit par le
souci de soi, nous opposons le désir de l’Autre. Besoin de celui qui n’a plus de
besoin – il se reconnaît dans le besoin d’un autre qui est autrui… Dans le désir
le moi se porte vers autrui de manière à compromettre la souveraine identification du moi avec soi-même”
[22].
Lévinas utilise une formule sur le désir particulièrement intéressante : “Le
désirable ne comble pas mon désir mais le creuse, me nourrissant en quelque
sorte de nouvelles faims. Le désir se révèle bonté”
[23].
Nous pourrions conclure notre réflexion sur cette énigme de l’attitude
éthique comme forme du désir. Elle souligne l’aporie qui hante toute problématique de l’imaginaire par rapport à la relation : Il y a sans doute de l’illusion
dans tout désir, en tant que désir de l’autre jamais rejoint dans son altérité; mais
c’est peut-être parce que l’autre ne peut jamais être réduit au même, réduit à soi,
qu’il peut être reconnu comme autre et désiré comme tel – et qu’une voie peut
se dessiner pour commencer d’échapper à notre indépassable solitude.
[1]
Pensées, Ed. Brunschvicg, fr. 82.
[2]
Alain.
Système des Beaux Arts, Pléiade, p. 222.
[3]
Sartre J.P.(1940).
L’imaginaire. Paris : Gallimard, pp.241-242.
[4]
Ibid. p. 189.
[5]
Durand G. (1976).
L’imagination symbolique. Paris : P.U.F. p.21.
[6]
Pradines M.
Traité de psychologie générale, tome III, Paris : P.U.F. p. 5.
[7]
Durand G. (1969).
Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris : Bordas, p. 38.
[8]
Ibid. p. 493.
[9]
Ibid p. 460.
[10]
Bachelard G. (1957).
La poétique de l’espace. Paris : P.U.F.
, p.16.
[12]
Bachelard G. (1961).
La Poétique de la rêverie. Paris : P.U.F. p.136.
[13]
Bachelard G. (1943).
L’air et les songes. Paris : José Corti, p. 7.
[15]
Bachelard G. (1942).
L’eau et les rêves. Paris : José Corti, p. 32.
[17]
Ricœur. P. (1960).
Philosophie de la volonté, tome II, Paris : Aubier, p.12-13.
[20]
Castoriadis. C.(1975).
L’institution imaginaire de la société. Paris
: Seuil, p. 417.
[21]
Lacan J.(1978).
Le séminaire, livre II. Ri :Seuil, p. 375.
[22]
Lévinas. E.(1974).
La trace de l’autre, in En découvrant l’existence avec Husserl et
Heidegger.Paris : Vrin pp.192-193.,