Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062636
170 pages

p. 63 à 70
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 1 2001/1

2001 Imaginaire & Inconscient

Icare, l’enfant dans l’imaginaire des origines

Madeleine Natanson PsychanalysteMembre du G.I.R.E.P. 450, Allée du Clair Vallon 75230 Bois Guillaume
La cure d’Icare, un enfant de dix ans sert de fil conducteur à un questionnement sur l’originaire. Elle fonctionne comme une démarche à aller voir un indicible que le récit événementiel ne peut recouvrir. Le travail du rêve éveillé permet ici non pas une pure reconstruction dans laquelle l’historicité n’aurait pas d’importance, ni une rectification de l’imaginaire par un réel qui serait vérité, mais il consiste à choisir dans les traces historiques ce qui offrira un appui pour prendre sens. De même que les restes diurnes remaniés disent non pas l’inconscient mais la voie ouverte vers lui, de même la proposition de rêver éveillé est proposition d’éveil à un autre monde. Comme les mythes des origines permettent aux hommes de s’insérer dans leur histoire, le travail psychanalytique conduit l’image à prendre valeur de symbole dans la relation transférentielle.Mots-clés : Fantasme, Origines, Père, Imaginaire, Historicité, Rêve éveillé. The treatement of Icarus, a ten year old child, is used as the leading strand in questioning on the origins. It functions as an approach to go and see an “inexpressible” which the factual story cannot cover. Here, the work of “waken dreaming” allows not a pure reconstruction in which historicity would be of no importance, nor a rectification of the imaginary through a reality which would be the truth, but consists in selecting in the historic marks what will offer a support to “give things a meaning”. Just as diurnal rechaped remnants express not the Unconscious but the way open to it, the proposition of waken-dreaming is a proposition of awakening to another world. As the myths of the origins enable men to fit into their history, the psychoanalytical work leads the image to acquire the value of a symbol in the tranferential relation.Keywords : Fantasy, Origins, Father, Imaginary, Historicity, Awakened dream.
Créer requiert comme première condition une filiation symbolique à un créateur reconnu.
Didier ANZIEU
 
Au commencement
 
 
L’étymologie du mot origine (de origo, orior, l’orient) désigne essentiellement l’apparition d’un astre à son lever. A l’orient naît la lumière.
Origo, c’est aussi sortir de terre, se mettre debout, synonyme de genèse. L’enfance rêvée de l’humanité soutient le rêve de l’enfant de l’homme et les récits mythologiques tentent de répondre au questionnement sur l’énigme des commencements.
L’origine se caractérise par la nomination, par le dire de celui qui nomme. Le récit de la Genèse est ponctué par ces nominations dont le texte nous dit que, chaque fois, Yavhé constate que « cela est bon ».
La pensée des origines joue « une partie essentielle dans le concert de la vie psychique elle désigne la capacité de sentir, de penser, de concevoir que toute chose, toute personne en ce monde et dans la psyché à commencer par nous-mêmes a des origines. Par conséquent, elle est « originable » [1].
Le mode d’inscription dans une histoire singulière se pose aux trois niveaux : biologique, social et psychologique. Ces trois niveaux se rejoignent et se combinent dans un « savoir » de l’inconscient que l’écriture de la fiction parvient parfois à exprimer. Marthe Robert évoque deux types de héros : l’enfant trouvé et le « batard » [2].
On connaît l’analyse des personnages des bandes dessinées de Tintin par Serge Tisseron en référence aux « secrets des origines » de leur auteur Hergé. Mais pour cet auteur « les secrets de famille pèsent d’abord comme une obligation pour les enfants de symboliser à travers leur propre vie, et non pas dans une création, les traumatismes restés irrésolus dans l’histoire de leurs ascendants » [3].
 
Icare ou la cure d’un enfant dans l’imaginaire des origines
 
 
Icare a dix ans quand je le rencontre. Il est né d’une mère célibataire qui s’est mariée quand Icare avait deux ans et demi avec un autre homme que le père de l’enfant. Ce deuxième père aime beaucoup Icare et ils s’entendent bien. Une petite soeur est née au moment de l’entrée en maternelle d’Icare. Ce fut pour lui une année difficile. Il n’ignore rien de son histoire qui lui a été transmise très honnêtement. Cependant Icare, et c’est la raison de ce pseudonyme, est toujours dans les nuages. Il ne veut pas rester seul, a peur du noir et redoute l’entrée en sixième. Il est énurétique et a présenté plus jeune des troubles respiratoires. Pendant les crises, il dit s’être senti « comme dans du noir ». Il dit aussi « se sentir triste et avoir envie de pleurer sans raison ».
L’essentiel dans la cure d’Icare que je vais résumer maintenant a duré trois ans. Elle lui a permis, à travers les rêves éveillés, de s’autoriser à « aller voir » un indicible que le récit événementiel qui lui avait été fait ne pouvait atteindre. Si l’historicité respectée est une condition nécessaire, elle n’est pas une condition suffisante pour permettre à un sujet de reprendre en charge son histoire.
 
Le village dans les nuages
 
 
Icare dessine un petit bonhomme avec des ailes :
« Il part, il a des ailes, il est sur la terre là avec sa longue vue, il voit un village habité… il y va. Il va découvrir qu’ils ont des ailes comme lui, ils ont des maisons, un portique, un toboggan tout ça… et puis comme ça il a été dans les nuages, comme ça il aura des amis… Il restera sur ce nuage, il y restera toute sa vie », et Icare ajoute un soleil : « s’il n’y a pas de soleil, ça ne vaut pas la peine d’aller sur un nuage, autant rester sur terre…».
Vers les régions inconnues où va nous entraîner Icare, il nous faut explorer l’inconscient primordial, lieu des fantasmes originaires. Inconscient d’avant le refoulement où se rencontrent des dépôts perceptifs, des morceaux esquissés de scénarii qui n’en sont pas encore, des images sonores, visuelles, tactiles, en référence, peut-être à ces « signifiants énigmatiques » dont parle Jean Laplanche. Freud utilise quelquefois pour désigner cet inconscient originaire la métaphore d’une réserve naturelle, lieu de conservation d’une nature primitive. Mais on ne peut le cerner comme le parc naturel. L’autre inconscient, celui du refoulement, vient le remanier. Il ne peut s’agir dans une cure de retrouver les souvenirs dans cet « étrange système » selon l’expression de Serge Leclaire, pour les représentations duquel il n’y a pas de place au sens où « on ne peut faire vivre un poisson dans une volière ». Mais Freud nous l’a appris, ce que l’on ne peut atteindre en volant, on peut l’atteindre en boitant et boiter n’est pas un péché !
 
Le bateau du roi
 
 
Icare raconte des rêves nocturnes où il s’envole : « on ne pourrait jamais l’attraper ». Il évoque son symptôme énurétique avec des robinets ouverts provoquant des inondations. La terre lui semble difficile à vivre. Il dit toutes ses « fuites », son mal à « tenir debout », tout comme ce chien qu’il modèle et qu’il n’arrive pas à faire tenir sur ses pattes. Il finit par lui mettre des ailes à lui aussi tandis que les pattes inutiles gisent sur la table.
Pour que l’histoire qu’on lui a racontée devienne l’histoire du sujet, elle doit être confrontée à une forme d’expression de cet imaginaire, mais, Icare peut-il se permettre d’y aller voir ? Ne court-il pas le même danger qu’Œdipe aveuglé de l’interdite vision ?
Pour l’aider, je propose un squiggle [4] qui sera utilisé comme un point de départ pour un rêve éveillé. Il dessine et raconte :
« C’est un jour, un ancien bateau de pirate, au fond de la mer, il a coulé, il est très vieux, il y a des poissons, des serpents; tout ça… Il y a un trésor gardé par une baleine. Un jour, un poisson découvre qu’il y a un trésor, c’est un requin, la baleine le voit, elle l’attrape. Mais le requin est rapide, il se faufile entre les pierres. La baleine voit le requin près du trésor, elle fonce sur lui, il lui mord l’œil, la baleine meurt ».
J’attire son attention sur le bateau, sur son propriétaire : « C’est à un pirate, qui aurait volé ce trésor au roi ». Icare dessine le roi : « Il est en train de taper un autre homme, ce serait le capitaine du bateau parce qu’il aurait voulu confier le trésor à une autre reine » et Icare conclut : « Ce roi là, il mesure deux mètres ! »
 
Le couteau du roi
 
 
L’histoire du roi sera reprise un peu plus tard. Icare fera alors intervenir des yeux derrière des lunettes, des yeux de chat-huant ou de chouette. La thérapeute serait-elle chouette ? Icare poursuit : « Il y a un trésor à découvrir ». Finalement après de multiples aventures, « le trésor c’était un couteau, une lame dépasse… Les hommes croyaient que c’était un couteau ordinaire, mais ils s’aperçoivent que le manche est rempli de diamants. Ce couteau là, ce serait le couteau qui aurait servi à tuer le personnage; c’est le couteau du roi ». Icare conclut : « A chaque fois, c’est toujours sur le roi que ça tombe, la baleine gardait le trésor, là, le couteau du roi ! »
L’humanité s’est toujours servie de métaphores pour approcher l’originaire. Ces mythes comportent des images qui, comme les rêves, produisent du récit. Dans ce cadre Icare introduit des objets mythiques, baleines, méduses, pélicans, centaures qu’il mélange avec des fusées magiques, des robots perfectionnés, mythèmes empruntés à la modernité.
« C’est l’histoire d’un cygne qui a entendu parler de lunettes permettant de voir à travers les murs, derrière les roseaux. Il voit une maison dans les montagnes… Il continue à toute vitesse… il tombe un peu dans l’inconscience ! (sic) Il se relève, il voit un vieux mammouth qui ne voulait pas le laisser passer. Alors le cygne s’est envolé, le mammouth l’a suivi et s’est enfoncé dans un glacier ».
Icare hésite; pourtant, avec ses lunettes magiques il descend au fond de la mer. « Il y a des poissons derrière des pierres, de vieux bateaux, il y a un coffre… des…»
Icare hésite encore, « Le centre de la terre, mais il le regarderait pas trop souvent parce que, si on le regardait trop on deviendrait aveugle… Il pourrait voir aussi le cœur d’une méduse…» J’attire l’attention sur le coffre.
« Il y a un requin qui donne un grand coup de queue dans le sable et puis on verrait le trésor et avec tous ses amis il pourrait le sortir. Un pélican viendrait du fond de l’eau, prendrait le trésor dans sa bouche et rejoindrait la baleine, le pélican et la baleine s’envoleraient avec le trésor sur une île. Ils regardent ce qu’il y a dedans. Le cygne avec ses lunettes, c’est un peu le chef de l’opération. Il regarde dans le coffre, il voit des pièces… Le requin arrive… il est fou de rage parce que le cygne ne veut pas le payer. Il jette le coffre, il est coincé entre deux rochers. Les hommes sont débarqués. L’homme qui avait perdu ses lunettes a voulu les ramasser et elles se sont cassées. Les hommes les ont jetées à l’eau. Le petit cygne est reparti dans son pays, il se dit : c’était pas la peine d’aller dans cette maison pour tant d’aventures. Maintenant les lunettes sont cassées; il aurait mieux fait de les laisser ».
La suite des aventures du cygne redouble cette exploration archaïque :
« Le cygne, il se mariera avec une femme cygne et ils eurent beaucoup d’enfants. Dans tous ses enfants, il y aurait un canard tout noir parce qu’un œuf était tombé du nid. Le canard, ça lui rappellerait l’histoire qu’ont inventé les hommes, peut-être il aura des aventures, peut-être il sera connu ».
 
Construction analytique et historicité
 
 
A partir de la proposition d’y aller voir, s’agit-il d’une pure reconstruction pour laquelle l’historicité n’aurait finalement pas d’importance ? Si l’analyse ne peut en aucun cas consister en une rectification de l’imaginaire par un réel qui serait vérité, elle ne peut non plus être plongées sans retour dans le monde fantasmatique. La clinique nous l’apprend chaque jour : le fantasme n’est pas qu’une invention psychique, ni l’événement qu’un fait matériel brut. L’événementiel, pourrait-on dire, se mêle au fantasme qu’il a contribué à former pour tisser avec lui l’étoffe d’un scénario créatif. Dans le déroulement du rêve éveillé qui fonctionne chez Icare, le « discours vrai » des parents soucieux d’honnêteté vis-à-vis de leur enfant me semble jouer le même rôle que les restes diurnes par rapport au rêve endormi. Comme pour les restes diurnes, une sélection s’opère dans la réalité extérieure de l’histoire du sujet. Le travail du rêve consiste à choisir ce qui offrira un appui pour « prendre sens ». De même que les restes diurnes remaniés disent, non pas l’inconscient, mais la voie ouverte vers lui, de même la proposition de rêver éveillé est proposition d’éveil à un autre monde, invitation à y aller voir. Le rêve éveillé offre un espace pour donner place avant de donner sens aux fantasmes archaïques.
Se mouvoir dans cet espace, n’est-ce pas la condition pour renoncer à la chasse aux fantômes ?
 
Le professeur et le fantôme
 
 
Icare raconte l’histoire d’un homme professeur qui est à la recherche de fantômes :
« Il en voit un, pas comme les autres, il a un drap mais il ne peut pas traverser les murs. Il demande au canard, son ami, d’aller en Amérique du sud, on peut traverser les murs… il s’y rend en bateau. Le fantôme voit une pièce avec plein de murs… il essaie; il réussit; il est content. Il revient sur terre par un puits… L’homme regarde, il voit le fantôme quand il sort du puits. Il essaie de l’attraper avec des mains inventées en métal. Le fantôme disparaît; la main frappe dans le vide. Le professeur se demande ce qui se passe, il renonce, il choisit un autre métier : boulanger. C’est mieux que chercher les fantômes, que percer le mystère ».
Icare a renoncé aux fantômes. A travers ces images mythiques soutenant la reconstitution de ses origines peut-il intégrer son passé ?
 
La planète aux deux soleils
 
 
« C’est l’histoire d’un garçon qui travaille dans la Tour Eiffel, là où il y a la radio. Il voit un satellite posé sur la lune qui ne peut plus redescendre. Ils savent pas comment faire. La lune n’est pas contente. Elle demande à des ovnis de venir l’aider. Ils ne savent pas quoi dire, comment faire; ils appellent leur ami le canard; C’est un canard très savant ». (La chouette, le canard, visages du transfert ?) Icare fait parler ce canard :
« Il dit qu’il faut appeler un dragon pour pousser le satellite. Le dragon sort de la mer, passe à toute vitesse dans les nuages pour pousser le satellite. Tout le monde croyait que le satellite allait rester. Le garçon se demande comment ça a pu arriver. Les savants expliquent que c’est un phénomène bizarre… Je vais dessiner la planète des ovnis. Il y a un commandant avec deux yeux, deux antennes et des ailes de chauve-souris. C’est une planète qui a deux soleils, le soleil là, c’est le plus vieux, l’autre, un peu derrière, c’est une grosse étoile, un petit soleil ».
Ainsi le discours sur les origines transmis à Icare a été repris tout au long de sa cure dans des images qui ne reproduisent pas le visible, mais rendent visible quelque chose de cet imaginaire emprisonné des origines.
 
Mon histoire pour arriver là
 
 
A la dernière séance, Icare arrive complètement trempé par un orage. Il raconte qu’il a dû prendre le car; l’attendre 25 minutes sous l’orage : « Derrière le car, une voiture de police, ça tonne toujours, il a fallu sortir sans parapluie, il a fallu courir… Tout ça c’est mon histoire pour arriver là; parce que ma mère est tombée en panne. Ici, conclut Icare, je suis revenu sur terre. »
Grandes images des mythes, transpositions dramaturgiques, genèses, cosmogonies ont accompagné la fonction exploratoire dans ce voyage d’Icare exprimant l’aventure des hommes et la sienne propre. Les mythes permettent aux hommes de s’insérer dans leur histoire parce qu’ils pourront en reconstruire le récit.
Dans l’imaginaire des anciens, l’approche ritualisée des mythes était à la fois condition et possibilité de guérison. Cette approche ne cherchait pas tant à soigner, à réparer, qu’à recréer par un retour aux sources.
Dans l’expression imagée des fantasmes originaires ce qui est à naître, c’est la parole du sujet condition d’un possible changement.
Mais si la musique des fantasmes s’écrit sur les portées de l’histoire du sujet, nous savons que tout le temps qu’un espace d’interprétation ne lui sera pas donné, cette musique restera hors de portée. Le nécessaire « passer par le voir » (et toute la place accordée par Icare aux lunettes magiques souligne encore le danger et l’importance de cette démarche qui doit être accompagnée) ne prend sens que lorsque le sujet, parti du discours familial va trouver sa propre parole. L’image prend valeur de symbole dans la relation transférentielle, cette relation qui permet que l’image reste image et soit signifiante dans cet espace du rêveréveillé. Icare a pu rejoindre ses interrogations archaïques et opérer une recréation de lui-même en y incluant le nécessaire renoncement. Mais il ne renonce aux fantômes que lorsqu’il a pu suffisamment donner sens à ce renoncement et à la nécessaire castration.
Un peu plus tard, j’ai reçu une carte d’Icare. Il y disait aller très bien et racontait qu’il faisait du tir à l’arc !
 
NOTES
 
[1]Racamier P.C. (1996). De la pensée des origines au délit des origines. Paris : E.S.F. p. 27.
[2]Robert M. (1972). Roman des origines et origine du roman. Paris : Gallimard.
[3]Tisseron S. (1994). L’héritage insu, in Communications n°59, Seuil.
[4]Le squiggle, technique proposée par Winnicott, consiste en des « gribouillages » que l’enfant est invité à compléter pour en faire un scénario.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Racamier P.C. (1996). De la pensée des origines au délit de...
[suite] Suite de la note...
[2]
Robert M. (1972). Roman des origines et origine du roman. P...
[suite] Suite de la note...
[3]
Tisseron S. (1994). L’héritage insu, in Communications n°59...
[suite] Suite de la note...
[4]
Le squiggle, technique proposée par Winnicott, consiste en ...
[suite] Suite de la note...