2001
Imaginaire & Inconscient
Le rêve-éveillé en psychanalyse ou historique d’une évolution
Nicole Fabre
Psychanalyste Membre du GIREP80 rue de Vaugirard 75006 Paris Tél. fax : 01.42.22.15.53
L’auteur retrace le mouvement d’une évolution : les
prises de conscience liées à la pratique et aux concepts en rendant compte a conduit les praticiens du rêve-éveillé en psychothérapie dont Robert Desoille avait été l’initiateur, à s’inscrire dans le champ analytique. L’imaginaire éveillé et travaillé se révèle en prise directe sur l’inconscient et devient
ainsi rêve-éveillé en psychanalyse.Mots-clés :
Imaginaire, Inconscient, Rêve-éveillé, Champ analytique.
The author relates the history and subsequent
development of the awakened dream : from the changes in clinical practices to the underlying concepts. This led the awakened dream therapists to integrate a different approach in
their practice on the impulse of Robert Desoille, especially in
psychoanalysis. The awakened imagery, when worked
through, unveils the unconscious and becomes the awakened
dream in psychoanalysis.Keywords :
Imagery, Unconscious, Awakened dream, Psychoanalysis field.
Le rêve-éveillé en psychanalyse n’est pas né en un jour. Il est le résultat
d’une lente évolution dont les prémices s’annoncent et les développement
initiaux s’originent dans l’œuvre de Robert Desoille
[1]. Il faudrait plutôt dire
que Desoille, contemporain du surréalisme de l’entre-deux-guerres, connut
l’intérêt que Desnos, Breton, Artaud, accordèrent chacun à leur façon à
l’imaginaire et à ses étranges productions. Il s’intéressa aux travaux – depuis
bien oubliés – d’un certain Caslant, qui faisait faire à ceux qui voulaient
en tenter l’expérience, des rêves éveillés de caractère plus ou moins
ésotérique.
Desoille eut l’intuition puis la certitude que le rêve éveillé conduit par un
thérapeute prudent selon une méthode qu’il construisit peu à peu, pouvait
constituer une approche de ce qu’il ne voulait pas nommer l’inconscient.
Ainsi ouvrait-il une nouvelle voie à la psychothérapie, à laquelle s’intéressèrent, des années 1940 à 1950, divers psychanalystes tels que Françoise
Dolto, Juliette Favez-Boutonnier ou Charles Baudouin. Bachelard accorda
également grand intérêt à ses écrits.
Desoille aimait à partager avec des amis et collaborateurs son travail de
recherche. C’est ainsi que travaillèrent avec lui et autour de lui un certain
nombre de psychiatres et de psychologues se reconnaissant tous dans le
dénomination et le projet de psychothérapeutes inscrivant la pratique du
rêve éveillé au centre de leur démarche. Nous avions l’habitude de nous
réunir de son vivant. Nous avons continué à le faire après sa mort. À ceci
près que, sur l’initiative du docteur Jean Guilhot, nous nous sommes constitués en association, une association qui au fil des années a changé deux fois
d’intitulé pour mieux rendre compte de l’évolution des références conceptuelles qui nous permettaient d’analyser ou de nommer notre pratique. C’est
ainsi que nous sommes passés du rêve-éveillé-dirigé de Desoille au rêveéveillé de Desoille, puis au rêve-éveillé en psychanalyse, notre dénomination actuelle.
Au cours des premières années, les rencontres du groupe initial étaient
quasi hebdomadaires : analyses de nos pratiques, études de cas, animation
de séminaires, travail d’adaptation du rêve-éveillé aux cures d’enfants et
d’adolescents. Trois fois par an, des colloques rassemblaient les membres du
groupe français, voire des pays limitrophes. Dans la même période, nous
avons commencé à organiser des Journées d’études pour public élargi, et en
1970 nous avons créé la revue Études psychothérapiques, où les articles
pendant plusieurs années ont concerné notre pratique du rêve-éveillé en
séance et nos essais de conceptualisation.
Il est bien évident que cette activité n’a pas été sans effet sur notre pensée, sur nos choix, en même temps qu’elle en découlait. Dynamisés par le
travail de groupe, poussés en avant par les questions que nous nous posions,
nous sentions que nous étions en pleine évolution. Au cours de cette évolution, des divergences de vue se sont fait jour, avec les conséquences institutionnelles qui accompagnent généralement ces mouvements.
Le présent article concerne l’évolution des pratiques et des références
conceptuelles à partir de l’héritage desoillien, et c’est en me reportant aux
divers ouvrages et articles publiés depuis 1970 que le cheminement qui fut
le nôtre m’est apparu clairement sous la forme d’une évidence qui s’est peu
à peu imposée.
La psychothérapie fondée sur le rêve-éveillé en séance s’inscrit dans le
champ de la psychanalyse.
Une question nous a taraudés au cours des dix premières années. Je l’exprimerai de la manière suivante.
Voici un patient qui, au cours d’une cure alors simplement nommée psychothérapie, prend appui sur son imaginaire grâce à notre proposition de
rêver-éveillé en séance. Nous lui avons donné le cadre, au début de manière assez directive, parfois en lui fournissant des thèmes de départ selon le
méthode desoillienne. Il s’engage dans le rêve-éveillé, il le vit, il éprouve
des émotions; il dit et il se dit. Et le voici capable de donner sens à ce matériel onirique, vécu ici et maintenant, et qui bien souvent était jusqu’alors
inconnu de lui. D’où la question qui émerge peu à peu pour nous : quand
dans le rêve-éveillé se révèle ou se lit un passé dont le souvenir semblait
aboli, quand ses associations conduisent le patient à un changement de
regard sur l’histoire intime de ses conflits, quand apparaissent des vécus
archaïques dont jusqu’ici il n’avait nulle conscience, etc., n’est-ce pas son
inconscient qui prend la parole ? Et quand nous mesurons que la réalité dans
laquelle il est entré a tous les caractères d’une relation de transfert marquée
par un amour ou une haine dont nous reconnaissons qu’ils sont répétition
d’un passé encore obscur, ne sommes-nous pas déjà entrés avec lui dans le
champ psychanalytique ? Quand la résistance apparaît, quand l’interprétation et la construction scandent la cure, ne sommes-nous pas en train de faire
le chemin que toute cure psychanalytique accomplit ?
Ainsi naissait une prise de conscience : psychothérapeutes nous
sommes; mais cette psychothérapie est une psychanalyse, puisqu’elle se
joue dans l’espace analytique.
Une remarque corollaire s’impose. Si l’on peut parler d’un espace analytique qui ne saurait exister nulle part ailleurs que dans le cadre analytique,
c’est en raison du projet et des concepts de référence du psychanalyste.
Celui-ci rend visible ce qui ne le serait nulle part ailleurs (comme ont pu le
développer Viderman ou O. Mannoni). Ainsi, si notre pratique nous permettait de voir émerger les processus ou les concepts de la psychanalyse, c’était
bien parce que notre réflexion nous y ouvrait et nous permettait de lire ou
même de faire émerger ce qu’auparavant nous ne savions pas nommer et peu
développer.
Rêve-éveillé, imaginaire et inconscient
L’originalité de Robert Desoille a été d’accorder à l’imaginaire mis en
mouvement une capacité de changement intrapsychique pour le sujet qui le
vit.
Trois lignes me semblent essentielles dans ce qui fonde sa pratique : la
proposition faite par le thérapeute au patient de créer un espace imaginaire,
celle de s’y mouvoir, et celle, implicite, de chercher dans cette démarche la
voie de la sublimation pour l’évolution et la résolution des conflits internes.
Le cadre proposé est précis. La directivité est reconnue et en fait partie.
Pour Desoille, le mouvement se fait essentiellement selon une ligne ascendante ou descendante, dont G. Bachelard a analysé la valeur symbolique, et
que bien des historiens de la psychothérapie ou de la psychanalyse ont caricaturalement retenu comme la définition de la méthode desoillienne.
Nous pouvons dire aujourd’hui que la proposition de rêver-éveillé dans
le cadre d’une analyse implique la création d’une scène imaginaire et d’un
espace imaginaire dans lequel le patient de déplace, éprouve des affects, au
fur et à mesure que se développe un scénario dont il est, bien entendu,
l’auteur. Tout ceci est verbalisé en présence de l’analyste, à son adresse,
même lorsque le patient n’en a pas la conscience claire.
Le travail d’analyse proprement dit se poursuit dans l’ensemble des
séances, mais d’une manière générale, au cours du rêve-éveillé, l’interprétation, qu’il s’agisse du contenu ou du transfert, est comme suspendue, en
attente.
Création, jeu au sens winnicottien, dynamique de l’illusion et de la
désillusion sont au cœur de ce processus.
D’autres concepts tels que celui d’espace potentiel, d’aire transitionnelle, de capacité de rêver de la mère ou de l’analyste conviennent dans le travail d’élaboration d’une approche théorique de l’imaginaire ainsi sollicité.
On y reconnaîtra les développements de l’école analytique anglaise, que ce
soit parmi les psychanalystes de langue anglaise ou ceux de certains courants de langue française.
Gilbert Maurey, plus proche de la pensée lacanienne, a pu rapprocher le
rêve-éveillé du « délire onirique », envisageant les divers processus de désidentification, de projection, de régression et de mise en mots des images,
qu’on y rencontre. Mais, ajoute-t-il, « avec le délire et ses analogues, un certain domaine de l’onirisme éveillé se ferme, tandis que par l’emploi que
firent Caslan, puis Desoille de leur méthode, il s’en ouvre un autre, qui se
poursuivra dans le « rêve-éveillé en analyse »
[2]. »
Le rêve-éveillé est envisagé à l’aune de la triade lacanienne R.S.I., et sa
principale originalité serait de se situer « à la frontière métaphorique du
symbolique et de l’imaginaire ». « Nous nous trouvons de la sorte à un
carrefour […] où se rencontrent, sans se confondre, car ils sont de niveaux
différents, un tissu imaginaire, une production onirique et la parole. Quant à
l’inconscient, il se situe lui aussi à un niveau différent. »
Étude de quelques conséquences attachées à la proposition
de rêver-éveillé dans une cure inscrite dans le champ et dans
le projet analytiques
1/ D’un point de vue méthodologique, nous assistons à une baisse de la
directivité attachée au projet desoillien. Et pourtant tout cadre proposé suppose une directivité. La spécificité de la proposition de rêver-éveillé en
séance, de créer un espace imaginaire et de s’y déplacer, de préciser le vécu
et les affects en évitant de casser le rêve par des associations d’idées ou des
interprétations, est ce qui demeure de la directivité première.
Dans un deuxième temps se trouve favorisé, comme le préconisait
Desoille, les associations suscitées par le rêve-éveillé. Mais la quête du sens
et le repérage de l’émergence du refoulé se font en fonction des jeux reconnus de l’inconscient, et c’est l’hypothèse de départ des praticiens actuels.
2/ Une régression accélérée
Le vécu rejoué ou ressuscité grâce à la dynamique induite par l’expérience de rêver-éveillé-en-séance est marqué par une accélération de la
régression. Il est indéniable que l’accent mis sur le vu et le ressenti, favorise une régression au temps où l’image a précédé les mots, et accélère l’accès aux vécus archaïques auxquels elle offre dans le même temps le verbe
pour les dire. De plus, dans la mesure où le cadre directif proposé par
Desoille s’est considérablement assoupli ou effacé, le désordre archaïque,
ses contradictions, sa violence et l’abandon au fusionnel, s’intensifient – ce
qui permet souvent de rejoindre des problématiques profondément enfouies
et qui parfois barrent l’accès aux formations œdipiennes, qui bien évidemment, comme dans toute cure analytique, se vivent et se disent. L’originalité
ici serait de maintenir avec le développement du verbe la présence permanente du travail de l’imaginaire. Un voir, un vivre, une verbalisation sans
cesse à l’œuvre.
3/ Le jeu et le traitement du transfert sont également marqués par la pratique du rêve-éveillé en séance. C’est de manière erronée que l’on a pu croire que R. Desoille ne voyait pas le transfert ou même en niait l’existence. En
fait, il considérait que le transfert sur le thérapeute subissait un deuxième
déplacement, qui s’effectuait sur les figures du rêve-éveillé : imagos déplacées sur le thérapeute, se déplaçant à nouveau sur les figures du rêve éveillé,
l’ensemble se déployant et se traitant dans le rêve-éveillé.
Dans la mesure où la directivité s’est estompée, où la figure du thérapeutepsychanalyste a laissé plus de place à une certaine irréalité, le jeu du
transfert s’est intensifié. Si les transferts ont continué de se faire sur les
figures du rêve, le rêve-éveillé et son analyse ont parfois davantage concerné le vécu transférentiel lui-même. Toutefois l’expérience du rêver-éveillé
permet souvent de développer un discours et une compréhension métaphoriques du jeu du transfert, l’expression claire de ce qui s’y est vécu et résolu n’étant plus nécessaire que pour en ponctuer le dénouement.
J’ajouterai que les nombreux écrits des psychanalystes de diverses écoles
au cours des cinquante dernières années nous ont permis de mieux percevoir
ce qu’il en est de ce jeu des deux partenaires. Notamment, si l’analyste invite son patient à vivre l’expérience du rêve-éveillé, le patient entraîne son
analyste à vivre ce que lui-même développe et suscite en retour du rêve de
l’analyste. Contenant du vécu de la cure et caisse de résonance pour les fantasmes, les interprétations et les constructions de l’analysant, l’analyste l’est
toujours. Mais ici, c’est sur ce même terrain du rêve vécu ici et maintenant
avec les caractères que j’ai exposés concernant l’analysant, que le psychanalyste s’engage. Et cela ne saurait être sans répercussions sur lui ni sur
l’ensemble du vécu transférentiel de l’un et de l’autre.
En effet, l’image du rêve-éveillé n’est pas un reflet mais plutôt un creuset dans lequel se construit une réalité psychique. Chargée d’affects,
d’émois, de souvenirs, elle est mise en mouvement dans la rencontre transférentielle et contre-transférentielle. La poussée en avant de l’imaginaire du
patient va donner au transfert et au contre-transfert une tonalité particulière
dans cette rencontre de « deux imaginaires »
[3].
La fonction de l’image du « rêver éveillé » met en jeu, dans le contre-transfert, la « capacité de rêverie de la mère » souvent à l’origine des propositions qui structurent cet « espace rêve-éveillé ». En contrepoint à la célèbre
formule lacanienne faisant de l’analyste un « sujet-supposé-savoir », nous
pourrions aussi parler ici d’un « sujet-supposé-rêver », voire rêvant !
4/ Changement et sublimation
On sait que Desoille souhaitait par le rêve-éveillé favoriser changement
et sublimation. Pour lui, le déplacement dans l’espace imaginaire avait une
fonction primordiale pour le jeu de ces processus.
D’une manière générale, nous avons conservé toute son importance à
l’invitation faite au patient de créer cet espace imaginaire, de s’y sentir vivre
et se mouvoir. Nous pouvons dire qu’il s’agit là d’une expérience métaphorique signe et annonce de changement. Il est évident que cette expérience
favorise le processus de sublimation dans la mesure où celui-ci est changement de but pour les pulsions et le désir.
Ouvertures et orientations actuelles
Elles concernent depuis 1970 l’adaptation du rêve-éveillé aux psycho-thérapies analytiques de l’enfant et de l’adolescent, des procédures originales faisant une place privilégiée au déploiement et à l’exploitation du vécu
imaginaire, tant chez l’enfant que chez l’adulte. L’originalité de la méthode
lorsqu’elle s’adapte à l’enfant consiste à utiliser un matériel éloigné du jeu
de société ou des jouets au caractère banal. Les objets utilisés sont capables
de susciter l’invention, la créativité. Ils éveillent les processus de projection
et d’identification, et le rôle du thérapeute est d’orienter l’enfant vers une
intériorisation, une visualisation, de l’espace qu’il a créé, des personnages
ou des animaux qu’il y a placés. Pas de questions mais des relances. Pas
d’interprétations mais des constats.
De même, le dessin ou la peinture deviennent matériel inducteur de rêve
dans un deuxième temps. Ici encore, pas de questions, pas d’explications,
mais une proposition : « et si on imaginait la suite ? »
[4].
Ajoutons les adaptations fécondes du rêve-éveillé en psychanalyse dans
les cures de patients border-line ou états limites : la régression favorisée sur
le mode imaginaire en même temps contrôlée et parlée nous paraît en constituer une bonne indication. De même, des recherches spécifiques concernent
les patients psychosomatiques à qui, par le vécu du rêve-éveillé, est rendu
un rapport au corps imaginé et imaginaire.
En conclusion je vais rejoindre le début de ces pages. J’ai dit que nous
nous sommes interrogés sur notre identité de praticiens du rêve-éveillé en
psychothérapie reconnaissant peu à peu que nous travaillions dans le champ
et l’espace analytiques. C’était une démarche prudente – l’image et la pensée de Freud étaient là, encourageantes et exigeantes : nous nous demandions s’il était juste de nous déclarer psychanalystes ? Si nous pouvions nous
reconnaître tels quand nous ne descendions pas directement d’une origine
reconnue par tous ? L’arbre psychanalytique était-il susceptible de marcottage ? Étions-nous des greffons ? Mais où étaient la greffe et la sève nouvelle ?
Il me semble pouvoir dire maintenant que ces questions n’en sont plus.
Nos images bucoliques et terriennes nous ont probablement permis de nous
enraciner dans le champ de Freud sans oublier le germe initial que nous
devons aux travaux de Robert Desoille.
Je remercie Alain de Mijolla qui m’a autorisée à publier cet article écrit à partir de l’intervention que j’ai faite à la Huitième rencontre internationale de l’AIHP, en juillet 2000.
[1]
Desoille R. (2000).
Le rêve éveillé dirigé. Ces étranges chemins de l’imaginaire. Textes
réunis par N. Fabre. Toulouse : Erès, 170 p.
[2]
Maurey G. (1995).
Le rêve-éveillé en psychanalyse. De l’imaginaire à l’inconscient.
Paris : ESF, 127 p.
[3]
Fabre N. (1992).
Deux imaginaires pour une cure. Le rêve-éveillé en séance. L’analyse
et la quête du sens. Paris : Bayard, 105 p.
[4]
Fabre N. (1998).
Le travail de l’imaginaire en psychothérapie de l’enfant. Paris : Dunod,
206 p.